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LE FEU FOLLET

Qeorge Saità 1804-1876

C'ÉTAIT vraiment une vilaine chose à voir. Tantôt il filait comme un martin-pêcheur, et tantôt il disparaissait tout à fait Et, d'autres fois, il devenait gros comme la tête d'un bœuf et, tout aussitôt, menu comme un œil de chat; et il accourait, auprès de Landry, tournait autour de lui si vite qu'il en était ébloui; et enfin, voyant qu'il ne voulait pas le suivre, il s'en retournait frétiller dans les roseaux, où il avait l'air de se fâcher et de lui dire des insolences.

Landry n'osait pas bouger, car de retourner sur ses pas n'était pas le moyen de faire fuir le follet. On sait qu'il s'obstine à courir après ceux qui courent et qu'il se met en travers de leur chemin jusqu'à ce qu'il les ait rendus fous et fait tomber dans quelque mauvaise passe. Landry grelottait de peur et de

ÎÎ6 - SECONDE PÉRIODE (1820-1850)

fnàd, lorsqu'il entendit derrière lui une petite voix très douce ^^ni chantait :

Fadet, fadet, petit fadet, Prends ta chandelle et ton cornet ; J'ai pris ma cape et mon capet ; Toute follette a son follet.

£t tout aussitôt la petite Fadette, qui s'apprêtait gaiement à passer l'eau sans montrer crainte ni étonnement du feu follet, heurta contre Landry, qui était assis par terre dans la brune.

— C'est moi, Fanchon, dit Landry en se relevant, n'aie pas peur. Je ne te suis pas ennemi.

Il parlait comme cela parce qu'il avait peur d'elle presque autant que du follet. Il avait entendu sa chanson et voyait bien qu'elle faisait une conjuration au feu follet, lequel dansait &t se tortillait comme un fou devant elle et comme s'il eût été aise de la voir.

— Je vois bien, beau besson, dit alors la petite Fadette après qu'elle se fût consultée un peu, que tu me flattes, parce que tu «s moitié mort de peur, et que la voix te tremble dans le gosier ni |>lus ni moins qu'à ma grand'mère. Allons, pauvre cœur, la nuit on n'est pas si fier que le jour, et je gage que tu n'oses passer Feau sans moi.

— Ma foi, j'en sors, dit Landry, et j'ai manqué de m'y noyer. Est-ce que tu vas t'y risquer, Fadette ? Tu ne crains pas de perdre le gué ?

— Eh! pourquoi le perdrais-je ? Mais je vois bien ce qui t'inquiète, répondit la petite Fadette en riant. Allons, donnemoi la main, poltron; le follet n'est pas si méchant que tu crois, et il ne fait de mal qu'à ceux qui s'en épeurent. J'ai coutume de le voir, moi, et nous nous connaissons.

Là-dessus, avec plus de force que Landry n'eût supposé qu'elle en avait, elle le tira par le bras et l'amena dans le gué en courant et en chantant :

J'ai pris ma cape et mon capet, Toute fadette a son fadet.

Landry n'était guère plus à son aise dans la société de la petite sorcière que dans celle du follet. Cependant, comme il aimait mieux voir le diable sous l'apparence d'un être de sa propre espèce que sous celle d'un feu si sournois et si fugace, il ne fit pas de résistance, et il fut tôt rassuré en sentant que la

Fadette le conduisait si bien qu'il marchait à sec sur les cailloux. Mais, comme ils marchaient vite tous les deux et qu'ils ouvraient un courant d'air au feu follet, ils étaient toujours suivis de ce météore, comme l'appelle le maître d'école de chez nous, qui en sait long sur cette chose-là et qui assure qu'on n'en doit avoir nulle crainte.

Peut-être que la mère Fadet avait aussi de la connaissance là-dessus et qu'elle avait enseigné à sa petite fille à ne rien redouter de ces feux de nuit; ou bien, à force d'en voir, car il y en avait souvent aux entours du gué des Roulettes, et c'était un grand hasard que Landry n'en eût point encore vu de près, peut-être la petite s'était-elle fait une idée que l'esprit qui les soufflait n'était point méchant et ne lui voulait que du bien. Sentant Landry qui tremblait de tout son corps à mesure que le follet s'approchait d'eux :

— Innocent, lui dit-elle, ce feu-là ne brûle point et, si tu étais assez subtil pour le manier, tu verrais qu'il ne laisse pas seulement sa marque.

— C'est encore pis, pensa Landry : du feu qui ne brûle pas, on sait ce que c'est; ça ne peut pas venir de Dieu, car le feu du bon Dieu est fait pour chauffer et brûler.

Mais il ne fit pas connaître sa pensée à la petite Fadette et, quand il se vit sain et sauf à la rive, i^ eut grande envie de la planter là et de s'en sauver à la Bessonnière. Mais il n'avait point le cœur ingrat et il ne voulut point la quitter sans la remercier.

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