LE DON DE SPIRITUALITÉ
Ce don consiste à retrouver Dieu et son intention vivante partout, jusque dans les moindres détails et les plus petits mouvements, à ne perdre jamais du doigt un certain ressort qui conduit. Tout prend alors un sens, un enchaînement particulier, une vibration infiniment subtile qui avertit, un commencement de nouvelle lumière. La trame invisible, qui est la base spirituelle de la création et des causes secondes, qui se continue à travers tous les événements et les fait jouer en elle comme un simple épanouissement de sa surface, ou, si l'on veut, comme des franges pendantes, cette trame profonde devient sensible
en plusieurs endroits, et toujours certaine là même où elle se dérobe. Il y a désormais deux lumières, et la terrestre, celle des sages selon les intérêts humains et des savants dans les sciences secondes, n'est que pareille à une lanterne de nos rues quand les étoiles sont levées, que les vers luisants émaillent la terre et que la lune du firmament admire en paix celle des flots. Dans cette disposition intérieure de spiritualité, la vigilance est perpétuelle ; pas un point ne reste indifférent autour de nous pour le but divin ; tout grain de sable reluit. Un pas qu'on fait, une pierre qu'on ôte, le verre qu'on range hors du chemin de peur qu'il ne blesse les enfants et ceux qui vont pieds nus, tout devient significatif et source d'édification, tout est mystère et lumière dans un mélange déhcieux. Que sait-on ? — Dieu le sait, c'est là, en chaque résultat, le doute fécond, l'idée rassurante qui survit.
Alfred de Musset 1810-1857
LA NUIT d'un merle BLANC
... Surpris par la nuit, je fus obhgé de chercher un gîte dans les bois de Mortefontaine.
Tout le monde se couchait lorsque j'arrivai. Les pies et les geais, qui, comme on le sait, sont les plus mauvais coucheurs de la terre, se chamaillaient de tous les côtés. Dans les buissons piaillaient les moineaux, en piétinant les uns sur les autres. Au bord de l'eau marchaient gravement deux hérons, perchés sur leurs longues échasses, dans l'attitude de la méditation, Georges Dandins du Heu, attendant patiemment leurs femmes. D'énormes corbeaux, à moitié endormis, se posaient lourdement sur la pointe des arbres les plus élevés et nasillaient leur prière du soir. Plus bas, les mésanges amoureuses se pourchassaient encore dans les taillis, tandis qu'un pivert ébouriffé poussait son ménage par derrière, pour le faire entrer dans le creux d'un arbre. Des phalanges de friquets arrivaient des champs en dansant dans l'air comme des bouffées de fumée et se précipitaient sur un arbrisseau qu'elles couvraient tout entier ; des pinsons, des fauvettes, des rouges-gorges, se groupaient légèrement sur des branches découpées, comme des cri^:taux sur une girandole. De toute part résonnaient des voix qui
disaient bien distinctement : « Allons, ma femme ! — Allons, ma fille ! — Venez, ma belle ! — Par ici, ma mie ! — Me voilà, mon cher ! — Adieu, mes amis ! — Dormez bien, mes enfants ! »
Quelle position pour un célibataire que de coucher dans une pareille auberge! J'eus la tentation de me joindre à quelques oiseaux de ma taille et de leur demander l'hospitalité. — La nuit, pensais- je, tous les oiseaux sont gris; et, d'ailleurs, était-ce faire tort aux gens que de dormir poliment près d'eux ?
Je me dirigeai d*abord vers un fossé où se rassemblaient des étourneaux. Ils faisaient leur toilette de nuit avec un soin tout particulier, et je remarquai que la plupart d'entre eux avaient les ailes dorées et les pattes vernies : c'étaient les dandies de la forêt. Ils étaient assez bons enfants et ne m'honorèrent d'aucune attention. Mais leurs propos étaient si creux, ils se racontaient avec tant de fatuité leurs tracasseries et leurs bonnes fortunes, ils se frottaient si lourdement l'un à l'autre qu'il me fut impossible d'y tenir.
J'allai ensuite me percher sur une branche où s'alignaient une demi-douzaine d'oiseaux de difîérentes espèces. Je pris modestement la dernière place, à l'extrémité de la branche, espérant qu'on m'y souffrirait. Par malheur, ma voisine était une vieille colombe, aussi sèche qu'une girouette rouillée. Au moment où je m'approchai d'elle, le peu de plumes qui couvraient ses os étaient l'objet de sa sollicitude; elle feignait de les éplucher, mais elle eût trop craint d'en arracher une : elle les passait seulement en revue pour voir si elle avait son compte. A peine l'eus-je touchée du bout de l'aile qu'elle se redressa ma j es tueusement.
— Qu'est-ce que vous faites donc là, monsieur ? me dit-elle en pinçant le bec avec une pudeur britannique.
Et, m 'allongeant un grand coup de coude, elle me jeta à bas avec une vigueur qui eût fait honneur à un portefaix.
Je tombai dans une bruyère où dormait une grosse gelinotte. Ma mère elle-même, dans son écuelle, n'avait pas un tel air de béatitude. Elle était si rebondie, si épanouie, si bien assise sur son triple ventre, qu'on l'eût prise pour un pâté dont on avait mangé la croûte. Je me glissai furtivement près d'elle.
« Elle ne s'éveillera pas, me disais- je, et en tout cas, une si bonne grosse maman ne peut pas être bien méchante. »
Elle ne le fut pas, en effet. Elle ouvrit les yeux à demi, et me dit en poussant un léger soupir :
— Tu me gênes, mon petit, va-t'en de là.
Au même instant, je m'entendis appeler : c'étaient des grives qui, du haut d'un sorbier, me faisaient signe de venir à elles. — Voilà enfin de bonnes âmes, pensai-je. Elles me firent place en riant comme des folles, et je me fourrai aussi lestement dans leur groupe emplumé qu'un billet doux dans un manchon. Mais je ne tardai p^s à juger que ces dames avaient mangé plus û^ raisin qu'il n'est raisonnable de le faire; elles se Soutenaient "à peine sur les branches, et leurs plaisanteries de mauvaise compagnie, leurs éclats de rire et leurs chansons grivoises me forcèrent de m'éloigner.
Je commençais à désespérer et j'allais m'endormir dans us coin solitaire, lorsqu'un rossignol se mit à chanter. Tout le monde aussitôt fit silence. Hélas ! que sa voix était pure ! Que sa mélancolie même paraissait douce ! Loin de troubler le sommeil d'autrui, ses accords semblaient le bercer. Personne ne songeait à le faire taire, personne ne trouvait mauvais qu'à chantât sa chanson à pareille heure; son père ne le battait paa, ses amis ne prenaient pas la fuite.
« II n'y a donc que moi, m'écriai-je, à qui il soit défendu d'être heureux ! Partons, fuyons ce monde cruel ! Mieux vaut chercher ma route dans let ténèbres, au risque d'être avalé par rjuelque hibou, que de me laisser déchirer ainsi par le spectacle du bonheur des autres ! »