‹ LA LITTERATURE FRANCAISE AU DIX-SEPTIEME SIECLEChapitre 13 sur 13 · ET LA POÉSIE LYRIQUE AD DIX-SEPTIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

ET LA POÉSIE LYRIQUE AD DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

D'où vient la renommée fiiite à notre grand lyrique? — Inventaire do ses richesses poétiques. — Ce que fut la poésie lyrique an XVII* siècle. — L'artificiel, le banal, le faux érigés en loi. —

Parmi les auteurs qu'on ne lit plus guère, Jean-Baptiste Rousseau est peut-être celui que l'on lit le moins. C'est une gloire éteinte, définitivement éteinte. L'Université et les maisons d'éducation où il trouvait un dernier asile, lui ont donné congé. S'il conserve encore quelques admirateurs, c'est en secret : aucun d'eux n'essaie et n'essaiera de remettre sa statue sur le piédestal. On est revenu à Ronsard, parce que Ronsard est un commencement, et que ceux qui se réclamaient de lui sont de vrais poètes; on ne reviendra pas à Rousseau. parce qu'il est une fin et que ses disciples ne comptent plus. Ils croyaient avec lui tou-^ cher la terre promise et ils ne sortaient pas du désert. — Il y a toujours eu d'ailleurs bien de l'artificiel et du parti pris dans la confection de cette grande renommée. Si l'on n'eût pas voulu à tout prix faire pièce à Voltaire, on n'eût pas exalté à ce point le triste personnage : on ne le mettait si haut que pour rabaisser l'autre. Que de fois on ne glo^

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rifie les morls que pour avilir les vivants 1 C'est Lefranc de Pompignan qui inventa le grand lyrique et pleura la mort de V Orphée de la France, On se doute bien qu*il ne le porta pas en paradis.

L'homrne est peu intéressant. On prétend qu'il a été calomnié, qu'il n'était ni ingrat, ni perfide, ni hypocrite : c'est un grand malheur pour lui d'en avoir toujours eu les apparences. Ses apologies ne forcent pas la conviction : s'il nie des faits, c'est avec des arguments et d'un ton qui leur donnent de la vraisemblance. Les attitudes si diverses qu'on lui voit inquiètent l'esprit : on voudrait plus de sim« plicité et d'unité dans les actes et dans le langage. Ces poésies religieuses, cette dévotion qui apparaît de temps à autre et toujours à propos, se concilient mal avec le libertinage que certains protecteurs exigeaient Des Odes sacrées aux Allégories et aux ÉpigrammeSy sans compter les fameux couplets, la transition semble un peu brusque. Ce qu'il y a de plus fâcheux pour lui, c'est qu'il semble avoir été dominé par deux passions peu nobles, la vanité qui lui fit renier son pèfe, l'envie, qjii fit de lui rennemi secret de tout auteur de mérite . — Évidemment la culture de Tesprit n'a pas réformé le cœur, qui était vicieux. La société de son temps, loin de corriger ses penchants pervers, les développa. Jean-Baptiste Rousseau, né en 1669, s'épanouit au moment même où le règne de Louis XrV entra dans sa période de décadence. Rien ne semble changé, mais l'édifice, toujours imposant, est miné dans sa base. L'autorité du monarque s'exerce toujours d'une façon aussi absolue, mais ceux qui la subissent ont cessé de l'adorer; ils n'y croient plus. Les vices du gouvernement personnel sautent aux yeux;

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des esprits hardis ne craignent pas de les signaler. Le plus grand nombre gardent le silence, mais on se dédom* mage en particulier des respects forcés dont on n'ose encore s'affranchir. Le vieux roi commande la dévotion à sa cour, mais bien des gens se demandent ce qu'elle a produit : la fameuse déclaration de 1682, la révocation de redit de Nantes, les persécutions sans nom dirigées contre Port-Royal, la tyrannie sombre, féroce et sotte d'un Tellier. Ici encore, sous les respects extérieurs, se forment et se développent un scepticisme et un mépris qui n'attendent que la mort de Louis XIV pour faire explosion. Il en est de même pour les mœurs. La galanterie, qui était à la mode vingt ans auparavant, se cache et se transforme en dévergondage. Cette hypocrisie universelle enveloppa Rousseau, le pénétra, à cet âge critique où l'on subit si aisément les influences du dehors. Entre le vieil esprit qui semblait encore vivant et l'esprit nouveau qui çà et là éclatait par d'audacieuses saillies, il flotta, se partagea. Comme c'était en tout une nature médiocre et une intelligence de faible portée, il fut tantôt en avant, tantôt en arrière. Avec plus d'élévation dans les sentiments, il eût persisté dans Tune des deux voies ; mais il était né bas, et les déboires d'une vie errante et dépendante l'abaissèrent encore. La persécution et l'exil honorent, relèvent, inspirent les âmes généreuses ; lui en sortit amoindri et comme indigne. Évidemment le fonds manquait. — Qu'importe? dira-t-on. Ce n'est pas la vertu qui fait le génie. Hais le génie naîtra-t-il dans une âme possédée par de misérables passions? S'il apparaît, ne sera-t-il pas étouffé par ces parasites dévorants? Plus que tout autre le poète lyrique doit trouver en lui-même la matière de son œuvre

et l'inspiration première : c'est par là qu*il vaut d'abord. S41 n'est pas tout entier à son œuvre, elle languit; les grandes paroles sonnent faux. Molière l'a dit :

.... Ces emplois de feu demandent tout un homme.

Boileau Fa dit :

Le vers se sent toujours des bassesses du cœur.

Sans insister sur ce point, il n'est pas difficile de prouver que dans Rousseau le fonds est pauvre et que la forme est loin d'être supérieure.

Et d*abord, il n*a pas le feu sacré. Il n'est pas de ceux qui ont voué à la poésie une adoration profonde et passionnée; ce n'est pas un prêtre du culte divin :

Qunrum sucra fero ingenti perctissus amore.

Il ne pourrait dire avec le vieux Malherbe :

Les puissantes faveurs dont Parnasse m'honore Non loin de mon berceau commencèrent leur ooun; Je les possédai jeune et les possède encore Au déclin de mes jours.

Il n'a pas subi la tyrannie de la Muse, si éloquemment chantée par Régnier (saU XV.)

Il faut que j'obéisse aux fureurs de ce dieu.

Il appartient encore moins à la famille de ces êtres que le génie emporte, comme le cheval sauvage emportait Mazeppa.

Ainsi quand un mortel sur qui son Dieu s'étale, S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale,

Gériie, ardent coursier, Il lutte en vain, hélas I tu bondis, tu l'emportes Hors du monde réel dont tu brises les portes

Avec tes pieds d'acier.

(V. Hugo, OrimUOêê.)

Ce n^est pas lui qui, transporté dans les régions sublimes par l'inspiration, aigle divin, pourrait s'écrier.

Ainsi, quand tu fomis sur mon âme, Enthousiasme, aigle vainqueur, Au bruit de tes ailes de flamme Je frémis d'une sainte horreur.

n n'est poète lyrique que par occasion, par calcul. Jeune, ambitieux, présomptueux, ce sont d'abord les succès de théâtre qu'il a rêvés : il s'est cru de taille à prendre la place de Molière. Après des échecs mérités, il se découvre le génie de la satire. Il sème clandestinement, glisse sous les portes et sous les tables de café des épigrammes et des couplets injurieux; il entremêle ces exercices d'épîtres laborieuses, d'allégories froides. C'est dans les intervalles de ces créations chétives qu'il se met à rimer des odes sacrées et profanes. Est-ce parce qu'il a enfin trouvé sa voie? Aucunement; c'est un essai après d'autres. Il porte dans ce genre nouveau les mêmes procédés, la même application pénible et imitatrice. Quelle idée se fait-il de la poésie, ce poète? Il a

toute sa vie regardé Vexercice de la poésie plutôt comme une ressource innocente contre Vennui et la solitude^ que comme un mérite et une occupation suivie.

Il déclare qu'il n'ai jamais été tyrannisé par la passion de rimer. Voilà pour la vocation. Y en eut-il jamais de moins impérieuse? On s'accorde généralement à croire que l'originalité est un mérite^ qu'il faut être soi ou rester dans l'ombre. Aux yeux de Rousseau, c'est un préjugé.

Il n'est pas de ceux qui pensent qu'un auteur doit être luimême son législateur et son noiodèle et, se faisant un méiiie

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de leur ignorance, traitent de stérilité le soin qu'un écrivain a pris de 8*enrichir des découvertes de ceux qui Pont précédé Il a toujours cru avec Longin que Tun des plus

BÛrs chemins pour arriver au sublime était l'imitation des écrivains illustres qui ont vécu avant nous, puisqu'en effet rien n'est si propre à nous élever T&me et à la remplir de cette chaleur qui produit les grandes choses que l'admiration dont nous nous sentons saisis à la vue des ouvrages de ces grands hom* mes.

Puis, c'est David, c*est Racan, c*est Horace, ce sont les Italiens, c'est Marot (et il en oublie plus d'un, notamment Malherbe, Racine, Boileau lui-même) qu'il a consciencieusement et perpétuellement imités. Qui oserait lui en faire un crime? Ne trouvant rien en lui-même, il emprunte.

Bien d'autres ont fait comme lui, mais ils ne s'en sont pas vantés; ils n'ont pas prétendu ériger en loi cette infirmité de nature. J. B. Rousseau est bien un homme du XVII* siècle et de Técole de Boileau : seulement ce qu'il y avait d'étroit dans les théories du maître et dans le culte qu*il professait pour les modèles anciens était corrigé et relevé par une originalité réelle. En dépit de toutes les imitations de détail, Boileau est resté lui : il a sa personnalité, ses idées, sa couleur, son style; son œuvre ne se confond avec aucune autre. Qu'est-ce que représente J. B Rousseau? Un de ses contemporains disait : Il est le premier des plagiaires. Rien de plus vrai. C'était un homme qui commençait pas amasser une provision d'images, de tours, d'expressions, d idées, de sentiments, tout cela aux dépens de ses devanciers; qui prenait ensuite un sujet quelconque, les louanges du premier venu, bienfaiteur possible, ou un lieu commun de morale, ou un paradoxe usé; qui disposait après cela une série de rimes

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sonores; puis qui se mettait à forger une ode ou une cantate. Peu lui importait la couleur de Tœuvre : elle lui étair fournie par les modèles. Il se croyait biblique e.^ parodiant les Psaumes, pindarique ou alcéen, en pillant Malherbe et Horace, anacréontique, en essayant d'attraper la grâce de Chaulieu ou de La Fare. Ni l'amour, ni la douleur, ni la colère, ni la méchanceté ne lui firent trouver une note personnelle. Ce qu'il sentait et pensait n'avait de prix à ses yeux qu'autant qu'un autre l'avait senti et pensé. Je ne trouve guère dans le recueil de ses poèmes qu'une idée qui semble lui appartenir en propre, c'est que les républicains et les stoïciens sont des fourbes et des scélérats.

Toujours ces sages hagards, Maigres, hideux et blafards, Sont souillés de quelque opprobre ; Et du premier des Césars L'assassin fut homme sobre.

Il hait particulièrement Zenon, Épictète, Brutus, les Gracques et Caton. Il estime que les prédicateurs de la Ligue, les Lincestre et les Âubry,

Qui contre les deux Henris Prêchaient tant la populace.

S'occupaient peu des écrits D*Anacréon et d'Horace.

C'est un point de vue nouveau sur cette époque. Enfin sans aller jusqu'à dire, comme son illustre homonyme, que tout homme qui pense est un être dépravé, il ne veut pas qu'on s'émancipe.

Surtout réprimons les saillies De notre curiosité, Source de toutes nos folies, Hère de notre vanité.

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Voilà ce qu il y a en lui de plus original II y a peu d*exemples d*uQe stérilité plus complète.

Reste la forme. C'est ici que ses admirateurs prennent leur revanche. On ne peut nier en effet quil n*y ait dans les odes quelques strophes d'une assez belle venue, mais éparses; pas une pièce irréprochable, ni même supérieure. Quand Tidée et le sentiment font défaut, l'ensemble reste toujours défectueux; l'auteur ne réussit que dans les détails. C'est un écrivain correct, généralement exact; mais terne. Ce n'est pas qu'il manque d'images, mais ces images ont déjà servi tant de fois en grec, en latin, en français ! Métaphores usées, comparaisons mythologiques qui traînent partout, ornements rapportés et cousus tant bien que mal au canevas ; c'est un fripier du Parnasse, un ravaudeur d'oripeaux. Surchargé de ces dépouilles dont il lui faut trouver le placement, il a la démarche lente et pesante. Jamais le moindre coup d'aile imprévu; ses audaces et ses écarts sont prémédités. Il a emprunté à Boileau cette allure didactique et argumentante qui alourdit les Épîtres, Ne pouvant enlever le lecteur, il l'écrase. Comment échapper au puissant syllogisme hiéroglyphique qui fait le charme de cette strophe?

Si donc par des lois certalLes, L'âme et le corps, son rempart, Ont leurs plaisirs et leurs peines, Leurs biens et leurs maux à part ; N'est-ce pas une fortune, Quand d'une charge commune Deux moitiés pui-teut le faix, Que la moindre le réclame £t que du bonheur de l'âme, Le corps seul fasse les frais?

C est ce que Boileau appelait du galimatias double : cela

n'empéçbait pas ses admirateurs intéressés et peu sincères, Lefranc de Pompignan, l'abbé Sabatier, de célébrer son incomparable génie en style lyrique.

Lorsqu'il manie la lyre, c'est la chaleur d'Horace, c'est l'emportement de Pindare Son pinceau tanlôt noble, tantôt

délicat, tanlôt vigoureux, et toujours facile, sait retracer à propos le beau désordre de Pindare, les grâces d'Anacréon, la saine raison d'Horace, et la pompe majestueuse de Malherbe.

Il n'a rien de tout cela : c'est un versificateur consciencieux et habile. Ce n'est pas qu'il ait fait quelque découverte dans le domaine de l'harmonie; c'est à Ronsard qu'appartient cette gloire, et Malherbe aurait encore plus de droits que Rousseau à passer pour un créateur; mais il a su profiter du travail de ses devanciers et se l'assimiler. Les légères innovations qu'il se permet, et qui rappellent les chœurs i^Esiherei d!Athalie{caLt il faut toujours qu'il fasse penser à un autre), ne sont pas heureuses. La strophe de neuf vers de huit syllabes, terminée par un alexandrin , est horriblement pesante. Les rimes sont riches, mais souvent banales, en adjectifs, ou bizarres, comme celle-ci :

Et delà naissent les sectêi De tous ces sales insectes.

La philosophie lui porta toujours malheur.

Mais laissons la personnalité de J. B. Rousseau : elle ne nous a peut-être que trop arrêté. Il n'est ni un créateur ni un novateur, cela est trop évident, mais comment a-t-il pu pendant plus de cent années faire illusion, être honoré de ce titre glorieux qu'on ne songea jamais à décerner à Ronsard ni à Malherbe, de notre grand lyri^

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que? (Test qu'il représenta excellemment l'idée qu'on se faisait alors d'un genre de poésie qui n'est véritablrment né chez nous que depuis cinquante années. Nous sommes ici en présence d'une des lacunes les plus graves de la littérature du grand siècle; il importe de la bien constater.

L'imitation des modèles antiques avec une appropriation plus ou moins heureuse aux temps modernes, et la peinture de ce qu'il y a de plus général, voilà les points essentiels de la théorie poétique au xvii« siècle. Or l'imitation, si habile qu'on la suppose, ne donnera jamais l'inspiration première, Timpulsion féconde; je dis plus, elle la généra, renfermera dans un cadre artiQciel, l'étouflera. Dans le genre dramatique, les poètes peuvent échapper à la tyrannie des modèles; car ce qu'ils se proposent de représenter, c'est la nature humaine dans ce qu'elle a de plus universel et de plus immuable : l'imitation les condamnera à de fausses couleurs, à une peinture inexacte des individus et des époques historiques; mais ce n'est pas là ce que le public va chercher au théâtre; en ce genre il se contente d*une vérité approximative, conventionnelle. Que les caractères et les passions soient "vrais, dramatiques, cela lui sufflt. En est- il de même dans la poésie lyrique? N'est-elle pas avant tout une effusion de Tâme possédée et remplie d'un sentiment sincère qui se fait jour? Il faut que la personnalité de Fauteur apparaisse; c'est elle qui donnera à l'œuvre le mouvement et la vie; c'est elle qui créera naturellement la couleur. La couleur sera vraie et par conséquent belle, s'il y a un rapport intime entre le poète, le sujet et le temps. Eh bien, ce rapport, qui est la condition première du lyrisme, n'a

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jamais existé au xyii« siècle, et Ton ne soupçonnait même pas qu'il pût exister. Il faut en donner un ou deux exemples.

Parmi les sentiments qui constituent le fond de Tàme humaine, il n*en est pas^ sinon de plus énergique, du moins de plus universel, que le sentiment religieux : il y a même des naturalistes qui ont essayé d'établir sur cet attribut la différence essentielle qui sépare l'homme de tous les autres animaux et lui assure la supériorité. Insti* tutions, mœurs, coutumes, arts, ce sentiment pénètre tout, donne à tout, suivant les formes qu^l revêt une couleur particulière, qui est la plus sûre caractéristique d*une société. L'Inde a le hig-Véda^ la Judée a la Bible, la Grèce a r7/tarfe,les hymnes homériques, Pindare, les peuples modernes ont Dante, Milton, et surtout ces innombrables chefs-d'œuvre de Tarchilecture, de la sculpture, de la peinture et de la musique, qui sont une des plus éclatantes manifestations du christianisme. Quelle ne doit pas être la puissance d'un sentiment qui saisit pour ainsi dire l'homme au berceau, qui l'enveloppe, le pénètre, façonne son imagination et dont il retrouve à tous les moments Tinfluence vivante et agissante ! Eh bien , au XVII* siècle, cette influence fut à peu près nulle. La foi avait-elle perdu sou autorité sur les esprits? Loin de là; jamais il n'y eut si peu d'incrédules et de sceptiques. Les philosophes eux mêmes sont alors orthodoxes Et cependant c est à peine si l'on peut citer deux ou trois œuvres d'art directement inspirées par le christianisme et généralement peu goûtées des contemporains. D'où vient cela ? D une idée acceptée de tous , et dont Boileau , comme toujours, a été le théoricien :

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De la foi d'an chrétien, lea mystères terribles, D*omementi égayés ne sont point susceplibles. L'Évangile à l'esprit n'offre de tous côtés Que pénitence à faire et tourments mérités, Et de vos fictions, le mélange coupable Même à ses vcrilés donne l'air de la Fable.

Au fond, cela signifie que la religion étant vérité doit être bannie de la poésie qui est fiction^ ornements égayés. Où le poète prendra-t-il ses fictions ^ ses ornements égayés? Dans la mythologie.

La Fable offre à Tcsprit mille agréments divers.

Que de dieux! que de déesses! quelles magnifiques descriptions I

Sans tous ces ornements le vers tombe en langueur, La poésie est morte ou rnmpc sans vigueur.

Il est vrai que c'est à propos de l'épopée que Boileau s'exprime ainsi; mais il est bien certain que, dans sa pensée, Tinterdiction s'étend à tous les genres. Le principe sur lequel elle est fondée ne souffre pas d'exceptions. Voilà donc la religion, c'est-à-dire, l'âme même d'une société, bannie de l'art, et cela par respect pour la religion ! On se demande ce qu'il y a de plus mesquin dans ce point de vue, ou ce scrupule qui relègue au fond du sanctuaire et dans les profondeurs silencieuses de l'âme cette force immense, la foi, ou cette idée qui rabaisse l'art à n'être qu'un divertissement profane, un amusement d'érudits et d'oisifs. Quoil si les Grecs n'avaient pas créé ce monde brillant et immortel de dieux et de déesses, les poètes chrétiens seraient condamnés au silence, la poésie serait moWe ou ramperait sansvigtÂeurJ

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Nous sommes réduits , nous modernes et chrétiens, à emprunter aux anciens, à des païens, des personnes et des symboles, qui étaient pour eux des réalités vivantes, des vérités, et qui ne sont pour nous que d'agréables fictions! Car c'est là une des erreurs de la critique du xviie siècle : on s'imaginait qu'Homère, Hésiode, Pindare avaient inventé leurs dieux, mais qu ils n'y croyaient pas; qu'ils s'en servaient pour les besoins de la poésie, que c'étaient à leurs yeux de très-utiles machines ; et l'on en concluait que l'on ne pouvait mieux faire que de les imiter en ce point comme en tous les autres. Qu'on ne vienne plus vanter les merveilleuses créations du grand siècle! Une telle méconnaissance d'une des sources les plus fécondes de Part, cette proscription si inintelligente du christianisme, proscription inspirée par un bigolisme étroit, équivaut à une abdication. Encore si l'on s'était borné à réserver le dogme, les mystères terribles! Hais le christianisme historique est également interdit. Les légendes, les Vies des Saints et des Pères du désert, les merveilles de l'apostolat des premiers missionnaires en Gaule, en Germanie, en Angleterre, les Croisades, Clovis, Charlemagne, saint Louis, tout cela, vous n'y toucherez pas, ô poètes I Ceux-là seront déclarés grotesques et couronnés d'un impérissable ridicule qui prétendraient s'affranchir de la mythologie et rester chrétiens ^ Du même coup on condamne sans les comprendre les plus impo* santés manifestations du christianisme dans le passé, les

I. Desmarets, avec Clovis ; le P. Lemoine, avec Saint Loutt; Perrault, avec Saint Paulin ; Chapelain, avec la Pucelle ; œuvres très-faibles, et qu'on ne défend pas, mais qui valaient du moins par ridée et TintenlioD.

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monuments de Tarchitecture du moyen âge, l'art gothique sous toutes ses formes. Ces beaux esprits, ces délicats n» veulent pas en entendre parler. L'hôtel des Invalides, la fameuse colonnade du Louvre, l'Observatoire, le Yal-de- Grâce, Versailles surtout, voilà ce qu'ils admirent. Quant à Notre-Dame de Paris, ce n'est qu'un triste spécimen du mauvais goût de nos pères. Qui d'entre eux connaît la Divine comédie^ le Paradis perdu? Ce sont œuvres barbares et ridicules. On supporte encore la Jérusalem délivrée^ non à cause du sujet fort mal choisi, mais en faveur des épisodes d'amour, galamment traités, et qui égayent la tristesse du sujet. Quant au diable, toujours hurlant contre les cieux, ce n'est pas un spectacle qu'il convienne de présenter aux yeux. Pourquoi? Cela n'est pas séant. On eût fort étonné ces chrétiens de bonne compagnie si Ton eût déroulé devant eux la biographie poétique de ce personnage, la plus riche, la plus féconde création de l'esprit chrétien. Qu'est-ce qu'un Apollon ou un Hercule auprès de cet éternel ennemi du genre humain? A peine 1 homme est-il né, Satan apparaît; il prend toutes les formes, parle tous les langages, se glisse dans toutes les demeures, trouble toutes les âmes. C'est lui qui a jeté Job sur son fumier, c'est lui qui a tenté Jésus; c'est lui qui , dans les profondes retraites du désert, quaud le silence et l'ombre inclinent Tâme aux peurs secrètes, soufflait à l'oreille des solitaires les paroles redoutables, ou versait à leurs cœurs le poison de l'orgueil ; c'est lui qu'allaient chercher dans les landes désertes ou sous le dôme murmurant des hautes futaies, ces malheureuses créatures qui, abandonnées dans leurs angoisses de Dieu et des hommes, invoquaient l'esprit du mal et se livra vent

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à lui. (Test lui qui donne aux légendes du moyen âge leur mystérieuse épouvante; c'est lui que l'on voit sous la forme d'animaux hideux et fantastiques suspendu aux arcs extérieurs des cathédrales. Il est sublime, il est terrible, il est grotesque , il est infatigable, toujours en action, toujours guettant sa proie. Enlevez-le au christianisme, Fart disparaît. Mais à quoi bon dresser cet inventaire de richesses dont nul ne soupçonna l'existence? Il y eut des essais de poésie sacrée; ce fut même une mode pendant tout le xvii« siècle. Les poètes devenus vieux avaient quelques scrupules sur l'emploi mondain qu'ils avaient fait de leur génie ; et comme pénitence, ils s'imposaient des paraphrases rimées des Livres saints. Ainsi Desportes expia les galanteries de son œuvre; Malherbe suivit son exemple, Racan suivit celui de Malherbe; Godeau passa du madrigal au psaume, comme il avait passé des ruelles à Tépiscopat; le vieux Corneille mit en vers l'Imttatioii; La Fontaine lui-même, le pauvre bonhommel s'essaya à édifier ses frères. Après les folles échappées de la jeunesse, les austérités; Dieu recueille les naufragés du monde. Les Rancé, les La Yallière, les Longueville vont chercher l'ombre du cloître; les poètes se mortifient à leur manière. J. B. Rousseau, homme de tradition, fit comme tous ses prédécesseurs, un peu mieux que la plupart d'entre eux. En mourant, il transmit sa lyre àLefranc Je Pompignan, qui,lui. aussi, se mit à rimer des cantiques sacrés. Pourquoi sacrés? Voltaire nous le dira ;

Sacrés ils sont, car personne n'y touche.

C'était un genre fini. On a vu ce qu'il avait produit. — La théorie fausse et étroite qui s'impose à tous les poètes.

c'est à la religion officielle, mesquine et intolérable qu*il faut la faire remonter. Quel triste temps que celui oili jansénistes et jésuites, le roi, les Parlements, les universités, la Sorbonne et les gens de lettres eux-mêmes ne voient de salut pour l'art que dans l'exploitation de la Fable ! Mais le poète ne peut-il s'affranchir de ces entraves? Qu'il cherche ailleurs la matière de ses chants. Le monde entier est à lui. Les grands événements qui s'accomplissent sous ses yeuXy les calamités publiques, les révolutions qui bouleversent les États, les merveilles du génie de l'homme, les dévouements héroïques, les martyres, la gloire, la liberté, la patrie : il est l'interprète naturel et comme l'écho sonore de tous les sentiments qui remuent les grandes multitudes. C'est par lui que cette vie mystérieuse et intime de l'humanité éclate au dehors, et que d'âge en âge les traditions sublimes apparaissent et s'enchaînent. Quelle est la part du xvii® siècle dans ce concert universel? Quel chant a-t-il lancé par le monde, dont le monde se souvienne? Consultez les recueils des poètes. Ils n'ont célébré qu'un seul héros, tous le même, le roi. Il est tour à tour suivant Tâge, ou le brillant Apollon ou l'impétueux Mars, ou le majestueux Jupiter. Il a à ses côtés Thémis et Pallas. Il fait un signe et soudain Cérès, Flore et Pomone accourent et prodiguent leurs bienfaits aux heureux sujets du monarque. Les plus hardis, ou les derniers venus, fort embarrassés pour rajeunir ces vieilleries adulatrices, se hasardent à le saluer des noms de César et d'Alexandre, éloges médiocres, ils le sentent bien, mais ils se rattrapent en immolant ces grands hommes au conquérant moderne. Pendant près de soixante ans, tout ce que la France produisit de versifica-

teurs, s'épuisa à glorifier, à diviniser Louis. L'Académie ne donna jamais d'autre sujet aux concurrents pour le prix de poésie. Avec quel empressement elle saisissait les moindres particularités de la vie du dieu pour en repaître les nourrissons des Muses! La fameuse opération de la fistule occasionna un débordement de lyrisme officiel. stérilité! néant! Corneille, Descartes, Pascal, Gondé, Port-Royal, les protestants, les souffrances infinies du peuple, il ne s'est pas trouvé un poète pour chanter ces gloires et ces misères. Il n'y a pas de patrie, il n'y a pas de liberté; il n'y a qu'un homme médiocre dont il faut à tout prix faire un grand homme i.

Faut il poursuivre cet inventaire des pauvretés lyriques du xvii« siècle? Ajoutons un dernier trait. Si Dieu et les hommes n'ont fourni au poète aucune inspiration féconde, si les préjugés et les tyrannies de tout genre ont comprimé son essor, il a dû trouver en lui-même la matière de ses chants : la vie intérieure de l'âme reste libre. Tout homme a aimé, espéré, regretté, souffert. Qui ne connaît la douceur des larmes et le charme de la rêverie? Il est donné au poète de traduire dans un langage mélodieux ces joies et ces douleurs que tous ont connues, mais que lui seul peut rendre. Notre cœur est muet, à nous chélifs mortels, mais quand le poêle parle, sa voix est notre voix; nous nous reconnaissons en lui. Allons vers ces êtres privilégiés qui furent les interprètes de leurs frères, il y a deux cents ans. Us ont chanté l'amour. En quel temps,

1. Les expressions manquent pour caractériser ce fétichisme. Qu*on lise le recueil inlitiilé : Pièces de poésie qui ont remporté 1$ prix de V Académie française depuis 4674 jusqu'en 4762 , on verra que je D'ai rien eiagéréé

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en quel pays, dans qaelle langue n*a-t-on pas chant l'amour? Est-il un poète au xvii* siècle qui n*ait rimé quelque madrigal ou quelque sonnet en Thonneur d'une Iris, d'une Chluris, d'une Philis quelconque? Chez tous un jargon convenu, des métaphores et des comparaisons banales, le soleil, les astres, la rose, les lis, TalbAtre, rivoire, le corail; des désespoirs connus, des regrets qui ont déjà servi, des tourments dont le programme est depuis longtemps arrêté. On puise la passion avec toutes ses phases et ses orages dans les modèles du genre; on fait un agréable mélange de Catulle, d'Ovide, de Tibulle; les érudits se risquent jusqu'à imiter Anacréon. Il ne man« que à ces rimeurs qu'une chose, le sentiment. Le bonhomme La Fontaine seul, qu'on ne prend pas au sérieux, a jeté çà et là une note émue qui vibre encore. Lui seul aussi est sorti de l'horizon étroit de Versailles, et a va autre chose dans la nature que les merveilles du génie de Le Nôtre et de La Quintinie. Tous ces poètes méprisent les champs : n'est-ce pas là qu'on est exposé à rencontrer les animaux farouches dont parle La Bruyère? On chante Cérès, Flore et Pomone, mais on ne sait comment vient le blé; on peuple les forêts de nymphes et de dryades, mais on ne sait pas distinguer un chêne d'un hêtre. Il n'y a pas de paysan ni de paysanne : tout devient berger et bergère. Théocrite, Virgile, et tous les faiseurs de pasto* raies en ont ainsi décidé. Jusqu'où ne s'étend pas celte tyrannie de l'artificiel, de l'imitation quand même? La douleur est restée sans écho. Pas une plainte éloquente, pas un cri désespéré qui soit venu jusqu'à nous. Ils ont senti cependant, ils ont sou(rert,les hommes *de ce temps; si différents de nous qu'ils aient été, ils sont nos frères

en afflictions; la mort est entrée dans leur maison, ils ont vu se briser les plus chères espérances du cœur; ils ont connu les abattements, les angoisses, les révoltes, les doutes. Tout cela est resté enfoui dans les profondeurs mystérieuses de l'âme. Pourquoi? La poésie ne vit que de fictions. Tout ce qui est réel et individuel lui est interdit. Aussi bien les mots et les images manqueraient pour ces épanchements de la personnalité humaine. Le langage poétique est arrêté : les détails précis^ vivants en sont exclus; les termes qui les peindraient ont été proscrits. Ces particularités ne sont pas du domaine de l'art : ils le rabaisseraient; ils y introduiraient le désordre et l'anarchie.

Que Ton rapproche de ces pauvretés artificielles la splendide explosion lyrique qui s'est produite au xix« siècle. Tout a été renouvelé. Les vieux cadres du monde politique ont volé en éclats; des classes jusqu'alors plongées dans la nuit et le silence, ont apparu, frémissantes, impatientes du jour et de Taction. Les bouleversements sans nom, les guerres formidables, les luttes incessantes des partis, les passions déchaînées, les conquêtes de la science qui révèlent l'immensilé du monde, les audaces de la libre pensée qui retourne en tous sens l'énigme de la destinée de l'homme^ qae d'éléments nouveaux introduits tout à coup et qui remuent les âmes à des profondeurs jusqu'alors inconnues! L'individu, avec ses tristesses, ses attentes vagues, ses doutes, ses appels désespérés, ses rêves et ses idées d'avenir, ses enthousiasmes et ses indignations, a pris la place de ce rimeur imitateur qui ne sentait aue d'après les modèles. La langue si misérablement appauvrie, sous prétexte de noblesse, s'est dilatée

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par Tefiort même du renouvellement intérieur, et a débordé magnifiquement. Il y a eu excès, je le veux bien, mais après un si long jeûne, une si déplorable stérilité, qui oserait reprocher leur intempérance à ces nouveaux convives du banquet des Muses?

FéneloD et M. Joubert. — La famille, l'éducatioD, le foar d'imagination. — Péneion missionnaire. — L'éducation du doc de Bourgogne, ses résultats. — La querelle do mysticisme. — La disgrâce. — Les idées politiques de Fénelon. — Les divers styles de FéoeloD, le Télémaque, la lettre à Louis XIV. — Le critique.

Un critique qui aimait beaucoup la simplicité chez les autres, M. Joubert, juge ainsi Fénelon :

Péneion nage, vole, oi)èrc dans un fluide; mais il est mou. [1 a plutôt des plumes que des ailes.... Fénelon habite les vailoDfi et la mi-côte, Bossuet, les hauteurs et les derniers sommets.

Péneion avait cet heureux genre d'esprit, de talent et de caractère qui donne infailliblement de soi à tout le monde ridée de quelque chose de meilleur que ce qu^on est. Il n'y a point d'ensorcellement sans art et sans habileté. L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même, de plus patient que la patience. Un ton de voix toujours égal et une douce contenance, toujours grave et polie, ont l'air de la simplicité, mais n*en sont pas. Les plis, les replis, et Tadresse qu^il mit dans ses discussions, pénétrèrent dans sa conduite. Cette multiplicité d'explications, cette rapidité, soit à se défendre tout haut, soit à attaquer sourdement, ces ruses inno*

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centes, cette vigilante attention pour répondre, pour prévenir et pour saisir les occasions, me rappellent malgré moi la simplicité du serpent, tel qu'il était dans le premier &ge du monde, lorsqu'il avait de la candeur, du bonheur et de Tinnocence, simplicité insinuante, non insidieuse cependant, sans perfidie, mais non sans torluosité. (Joubert, tome II. p. 168*)

Voilà bien des façons et de la tortuosité pour insinuer que Fénelon n'est pas une de ces natures franches, en plein jour, à la Bossuet, qu'on saisit et embrasse d'un seul regard, qui satisfont l'esprit, même quand on ne peut les aimer. De tels hommes ont beaucoup de la femme; ils sont à la fois fuyants et attirants ; ils n'ont pas la forle autorité qui impose; mais ils ont la grâce, je ne sais quoi de caressant et d'équivoque. Aujourd'hui encore, après ta publication de tant de documents inconnus des contemporains 1, il plane sur le caractère et les idées de Fénelon une certaine incertitude ; cette figure noble et fine flotte. Ceux qui le connurent et le pratiquèrent virent en lui un ambitieux, un hypocrite, un saint. — L'ambitieux, c'est Saint-Simon qui Ta pénétré et révélé, et sans trop lui en faire un crime; la qualification de parfait hypocrite est tombée de la bouche même de Bossuet; le saint est apparu surtout dans les trois dernières années de sa vie, quand la mort du duc de Bourgogne détruisit enfin des espérances qui ne pouvaient mourir. Mais telle avait été son attitude que la mort même, qui met chacun à sa place, laissa la renommée de Fénelon comme en suspens. Les catholiques,qui le croyaient bien à eux, se le virent disputer par

l.Ppès des deux tiers des ouvrages de FéueloD ne furent publiés qu'après sa mort. — Ajoutez-y les Mémoires de Saint-Simon, lei lettres de M"^" ds Malotenon, et bien d'autres documeoli^

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les philosophes. Sa douceur et sa charité d'une part, de l'autre sa disgrâce et le Télémaque furent le point de départ d'une légende qui transforma cet évêque grand seigneur en apôtre de la tolérance et de la liberté : tel il fut mis sur la scène aux approches d'une révolution qui l'eût rempli d'horreur. On pourrait multiplier les rapprochements de ce genre, rappeler par exemple que si les sulpiciens le revendiquent, les jésuites ont bien aussi quelques droits sur lui; que dans la fameuse querelle des anciens et des modernes, il sut ménager les deux partis, et tenir la balance égale entre La Motte et... Homère.

De là, les embarras de la critique : au moment où l'on croit saisir la physionomie du personnage, elle échappe; il est toujours là, mais ce n'est plus lui. Il rappelle ces ombres errantes de Virgile; elles glissent entre les myrtes de la forêt mystérieuse, comme la lune parmi les nuages. Essayons cependant.

Fénelon appartient par la date de sa naissance au pur règne de Louis XIV, mais surtout à la fin de ce règne. D n*a pas vu les splendeurs des vingt premières années; il n'a pas eu cet éblouissement dont Bossuet n'est jamais revenu. Bossuet est mort sans avoir eu un doute sur la perpétuité de la monarchie absolue dont il s'était fait d'instinct le théoricien. Fénelon, plus perspicace, a vu la machine se détraquer ^ et il a voulu en réparer lesres-. sorts, et Louis XIY Ta traité de bel esprit chimérique. D a assisté à la ruine de Port-Royal et aux déplorables querelles de la Constitution : il a dû comprendre, bien qu'il fût plutôt de cœur avec les jésuites, que le jansénisme, cet élément grave, austère, du christianisme, ne pouvait disparaître sans laisser un vide irrémédiable. U a senti

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que le moment approchait où la religion menacée de toutes parts n'aurait pas trop de toutes ses forces pour résister à l'orage. N'est-ce pas lui qui a dit : e: Un bruit sourd d'impiété monte jusques à nous :»? Le scepticisme licencieux, qui n'avait jamais abdiqué, se faisait jour partout dans les vingt dernières années du règne. Dans le monde des lettres, la vieille autorité des règles incarnée en Boileau était battue en brèche par des audacieux comme Perrault, bientôt suivis de Fontenelle et de La Motte. La théorie du progrès, mal définie encore, mais d'autant plus hardie, attirait les esprits lassés et non satisaits de l'immobilité doctrinale. Partout se manifestaient les signes précurseurs d'une transformation, ou tout au moins d'une réaction. Voilà le milieu où vécut Fénelon. Une forte et virile éducation, un but unique proposé à l'activité de Tesprit auraient pu le maintenir dans une seule voie; mais cela lui manqua. Il fut enveloppé dès le berceau de dévotion tendre, consacré par sa mère à la sainte Vierge, comme préparé au pur amour. Son précepteur, contrairement à l'usage d'alors, le nourrit surtout des délicatesses de la poésie grecque. Les auteurs latins, plus substantiels, plus virils, ne l'attirèrent jamais que médiocrement. Parmi eux il choisit et goûta ceux qui, plus doux et plus tendres, caressent le coeur, les sensibles et les mélancoliques, Térence et Virgile, Catulle lui-même et Ovide. Quant aux enthousiastes un peu abrupts, comme Lucrèce, quant aux stoïques, à qui manque parfois la mesure, jamais la force, Sénèque, Lucain et souvent Juvénal, il ne devait pas se plaire en leur commerce. Homère, l'Homère de VOdyssée surtout, le peintre du beau pays des Phéaciens, le père de Nausicaa, de Pénélope, de

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Calypso, le poète las des mêlées sanglantes et des tueries d^hommes, et des prouesses des héros indomptables, qui montre au patient Ulysse la fumée de la maison connue» et l'épouse fidèle et triste assise au foyer et attendant; voilà la nourriture préférée de cette imagination noble et tendre. — A toutes ces influences si diverses, mais qui se rejoignent, il faut joindre les traditions de famille renouvelées et soigneusement entretenues dans le séjour qu'il fit à Paris chez son oncle le marquis de Fénelon. Le marquis était considéré comme le type le plus fin et le plus achevé du grand seigneur. D'une fortune très-médiocre, il avait le cœur haut, les manières et le ton d'une élégance et d'une dignité parfaites; avec cela, le plus profond mépris pour l'argent, aucune attache aux choses qu*OQ ne peut aimer sans descendre quelque peu. Fénelon prit dans ce milieu ce dernier poli et cette indifférence absolue pour les questions d'intérêt. Il voulut et sut rester toujours pauvre. Parla ni le roi ni personne n'eut jamais prise sur lui. On n'en pourrait dire autant de Bos« suet.

Après avoir passé quelques années à Saint-Sulpice, excellent milieu de solides vertus, de libéralisme relatif, où l'on maintenait sans hostilité^eu face des jésuites toutpuissants, une religion sincère et désintéressée, il fut ordonné prêtre (1675). 11 rêva aussitôt la gloire et les périls des missions étrangères. Ce n est point vers la Chine ou l'Amérique que se tournaient ses ambitions, comme l'ont dit quelques biographes : ces pays sauvages, sans passé poétique, ne disaient rien à son imagination. C'est la Grèce qu'il lui fallait, la Grèce avec tous ses souvenirs, le pays des héros et des apôtres, le Parnasse, la vallée d^

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Tempe chantés par les poètes, Marathon et Salamine, et l'aréopage où retentit encore la grande voix de saint Paul. Il faut citer ce singulier passage : c*est comme la préface naïve du TéUmaque.

La Grèce entière s'ouvre à moi; le Sultan effrayé recule; déjàlePéloponèse respire en liberté, et Tégiise de Gorinlhe va refleurir ; la voix de l'apôtre s'y fera encore entendre. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses, pour y recueillir avec les plus curieux monuments, Tesprit même de Tantiquité. Je cherche cet aréopage où Saint- Paul annoDça aux sages du monde le Dieu inœnnu. Mais le profane vient après le sacré; et je ne dédaigne pas de descendre au Pirée^ où Socrate fait le plan de sa république (déjà Salente). Je monte au double sommet du Parnasse; je cueille les lauriers de Delphes, et je goûte les délices de Tempe. Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines de Marathon, pour laisser la Grèce entière à la religion, à la philosophie et aux beaux-arts, qui la regardent comme leur patrie?

Arva, beata

Petamus arva, diviles et insulns.

On l'envoya moins loin, dans le Poitou, contrée peu poétique. C'était en 1685, au moment même de la révocation de redit de Nantes. La piété du grand roi n'épargnait rien pour la conversion des hérétiques : il leur expédiait à la fois des dragons et des missionnaires. Fénelon se montra en ces tristes circonstances doux, humain, insinuant. Faut'-il lui faire un crime de n'avoir pas compris lés horribles angoisses de ces malheureux placés entre Tabjuration de ce qui était la vérité pour eux, et Texil, la confiscation, la misère? Les faux-fuyants auxquels ils avaient recours, les conversions simulées, les fuites aux

solitudes et jusque parmi les rochers et les grottes du rivage de rOcéan, le missionnaire s'en étonna, reprocha aux victimes la férocité des bourreaux. Que dire d'une accusation comme celle-ci?

Au lieu que les martyrs étaient humbles, dociles, intrépides et incapables de dissimulation, ceux-ci sont lâches contre la force, opiniâtres contre la vérité et prêts à toute sorte d'hypocrisie.

Il en fut pour ses trais d'éloquence. Évidemment, les dragons valaient mieux pour cette besogne. On trouva le missionnaire trop doux, trop coulant, et il n'obtint pas Tévéché de Poitiers, ni celui de La Rochelle qu'on lui destinait. — S'il revenait au monde, il verrait, peut-être sans déplaisir, les lieux où il a prêché repeuplés de protestants.

De retour à Paris, il ne tarda pas à être en vue. Sa liaison avec le duc de Beauvilliers, qui venait d'être nommé gouverneur du duc de Bourgogne, fit le reste. Il fut choisi pour précepteur du jeune prince (1689). Il n'est pas téméraire de supposer que la naissance de Féuelon le servit en cette circonstance. Les provisions qui lui furent expédiées en font foi. Il fut autorisé à manger à la table de son élève et à monter dans son carrosse, double honneur qui n'avait pas été accordé à Bossuet.

Ce qu était le duc de Bourgogne enfant, on le sait de reste ; Saint-Simon ne ménage pas les détails.

Il était né terrible... • dur et colère jusqu'aux derniers emporlements et jusque contre les choses inanimées, impétueux avec fureur, incapable de souffrir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompit dans son corps.

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passioDDépour toute espèce de voluplé... enfin livré à toutes les passions et transporté de tous les plaisirs ; souvent farouche, naturellement porté à la cruauté; barbare en railleries et à produire les ridicules avec une justesse qui assommait. De la hauteur des cieux il ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent....

Il faut lire tout ce portrait écrit avec un soin particulier, avec amour : le jeune prince était une des branches auxquelles se raccrochait le duc et pair toujours frondeur et vu d'un mauvais œil par le roi et par H"'^ de Maintenon. Une révolution se fit dans le cœur du duc de Bourgogne de dix-huit à vingt ans.

De cet abîme sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent.... humble et austère pour soi.

Quelle fut la part du duc de Beauvilliers dans cette transformation? Saint-Simon lui attribue presque tout; mais il est difficile de ne pas réclamer en faveur de Fénelon. Il se mit à sa tâche résolument et absolument. Pendant huit années il ne vécut que pour son élève, ne le quittant pas d'une minute, déployant , pour le corriger, une ardeur et une fécondité d'invention dont on est émerveillé. Â chaque faute il imaginait un remède; chaque progrès était récompensé. Douceur et force, louanges et critiques sanglantes, tendresses prodiguées, humiliations, intérêt toujours renouvelé; appel incessant ^ toutes les passions nobles pour tuer les autres : il n'est pas possible de pousser plus loin la circonvallation d'une âme. Elle se rendit à la fin» cria $;râce. Elle tait domptée» disons le vrai mot, elle éiait aueatiUe II seu fallait bien que Bossuet eût obtenu un succès pareil. Dominateur comme

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il était, mais dominateur à distance pour ainsi dire, il montrait la science, la vérité, la loi, et rentrait dans sa majesté ; l'élève de son côté rentrait dans son apathie; l'écart grandissait de plus en plus. Le duc de Bourgogne ne put plus vivre qu'en Fénelon. Ce maître si assidu, si tendre, qui le voyait penser, et le possédait absolument, le laissa dans une sorte de vide quand il s'en alla. Où était cet enseignement si ingénieux et si varié, qui éveillait la curiosité d'abord, puis l'intérêt, puis les troubles de la conscience ou les chatouillements délicieux de l'amour propre? Aujourd'hui, une jolie fable, avec de gracieux détails, une morale délicate et ornée des plus char* mantes fleurs de la mythologie; un autre jour, un dialogue, ou un caractère, à la façon de La Bruyère, fort à la mode en ce moment; ou bien encore la description d'une médaille envoyée de Hollande par Bayle, le grand érudit :

Celte médaille représente un enfant d'une figure très-belle et très-noble. On voit Pallas qui le couvre de son égide, les trois Grâces sèment son chemin de fleurs ; Apollon suivi des Muses lui offre sa lyre; Vénus parait en Pair, dans son char attelé de colombes, qui laisse tomber sur lui sa ceinture. La Victoire lui montre d'une main un char de triomphe, et de l'autre lui présente une couronne. Les paroles sont prises d'Horace : Non sine Dis animosus infans. Le revers est bien différent. Il est manifeste que c^est le même enfant, car on reconnaît d*abord le même air de tète; mais il n*a autour de lui que des masques grotesques et hideux, des reptiles venimeux, comme des vipères et des serpents, des insectes, des satyres impudents et moqueurs, qui rient et qui montrent du doigt la queue d'un poisson monstrueux par où finit le corps de ce bel enfant. Au bas, on lit ces paroles également empruntées d'Horace : Turpiter atrum desinit inpiscem.,.

Tout ce que la spiritualité la plus raffinée peut imaginer

FÉNBLOK 4^

fot mis en œuvre et aboutit. Le duc de Bourgogne devint un parfait quiétiste : il ne voulut plus, il n'agit plus , il fut absorbé en son Dieu. Sa vertu, qui était réelle^ prit tous les caractères d'une dévotion toujours en alarmes; on ne vit plus à ce violent et passionné jeune homme que des tâtonnements, des hésitations, des scrupules d'un enfant qui se retourne et cherche sa mère. Tel il apparut à la tête des armées du roi, dans cette terrible année où les revers succédaient aux revers, où la vie même de la France était en jeu. Sous le canon de Tennemi, il faisait des lamentations sur les malheurs de la guerre; il demandait à son maître s'il pouvait en conscience loger dans les bâtiments d'un couvent de religieuses. A ce coup Fénelon tressaillit, comme mordu au cœur, et fit sentir Taiguillon. Il était trop tard. D'un bout de la France â l'autre on chansonnait Télémaque *.

Mais ce furent les suprêmes déboires, les amertumes secrètes des dernières années; auparavant il y eut l'enivrement du succès, l'enfant royal se transformant chaque jour sous la main de son maître, croissant en grâces et en vertus; la cour étonnée et ravie du changement^ accablant d'éloges rhabile directeur, forçant Bossuet déjà oublié à Meaux, de venir constater lui-même le triomphe d'une éducation qu'il n'avait pas faite, et qui ressemblait si peu à celle du dauphin. Ce fut dans la vie de Fénelon le plus glorieux et le plus délicieux moment. Toutes les qualités

1, Cambrai, reconnais ton pupille

Il voit de sang-froid prendre Lille, Demeurant dans rinnction, Toujours sévère et toujours triste ; N'est -ce pas la dévo ion D'uD véritable quiélisle?

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aimables de sa nature apparurent ; il fut comme enve* loppé de cette lumière de pourpre dont il a fait le vête* ment des âmes bienheureuses aux Champs Élysées; M** de Maintenon elle-même, si circonspecte, si bien en garde contre tout ce qui pouvait ressembler à un entraînement, fut sous le charme. Elle songea à le prendre pour directeur ; elle eut avec lui je ne sais quelles coquetteries de dévotion, jusque-là qu'elle lui demanda un jour de mettre par écrit les défauts qu'elle pouvait avoir. — Mission délicate, périlleuse! ne blesser ni la vérité ni la pénitente, mêler agréablement la critique et T éloge, insinuer un conseil , se préparer, le cas échéant, une protection si efficace : cette complexité était l'élément favori de Fénelon; il se jouait dans le subtil; le sous-entendu, l'équivoque ingénieuse l'attirait. — La phrase suivante que je détache est le chef-d'œuvre du genre :

Vous tenez, par un sentiment de mauvaise gloire, au plaisir de soutenir votre prospérité avec modération , et de paraître par votre cœur au-dessus de votre place.

Est-ce un blâme? On dirait plutôt un éloge; mais le blâme y est, seulement avec un point d'interrogation, sous la forme dubitative. Après les mots : Vous tenez^ Féne- Ion ajoute par un sentiment de mauvaise gloire. U est en règle avec sa conscience et n'a point effarouché celle de H"* de Haintenon.

C'est à ce moment que Saint-Simon le vit, et le vit bien. C'est de tous ses portraits le plus vivant, le plus profondément expressif.

Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et Tespril sortaient comme

un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne Faurait vue qu'une fois. Elle rassemblait tout et les contraires ne s'y combattaient point. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté; elle sentait également le docteur, l'évèque et le grand seigneur : ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c'était la finesse, Pesprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il fallait effort pour cesser de la regarder.

Et la suite qu'il faut lire tout entière. Saint-Simon n'a garde d'oublier ce charme infini, cette domination, on dirait plutôt fascination, que Fénelon répandait autour de lui, et que Téloignement même et l'exil ne purent affaiblir : il garda à la cour des amis qui se tenaient de plus en plus à lui, qui, comme les Juifs pour Jérusalem^ soupiraient après son retour, et Vespéraieni toujours .

C'est dans ce haut degré de faveur que la disgrâce le frappa. Comment tomba-t-il? Par cette tendresse flottante qui était en lui, et qui à un moment déborda. Une fois lancé à la suite de M"^^ Guyon dans le mysticisme quintes* sencié, le pur amour le submergea, et faillit noyer du même coup M"® de Maintenon. Cette personne si prudente s'oublia, reçut, écoula, admira, aima M"' Guyon, et des petits cabinets de Versailles où s'abritait la doctrine encore timide l'achemina insensiblement vers Sainl-Cyr. C'est à ce moment critique qu'intervinrent brusquement Louis XIV et Bossuet. Le roi et Tévêque, bornés sur tant de points, étaient des esprits sains et nets, virils surtout, et qui avaient horreur de l'équivoque. Fénelon n'avait jamais plu au roi : Louis XIV ne pouvait goûter ceux qui, en dehors de lui et de ce qui était, cher-

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chaient encore quelque chose . Chimérique^ idéologue^ c'est le crime irrémissible pour tous les despotes. Dès que la querelle fut engagée, tout le monde comprit que le débat théologique n'était que la surface, qu'au fond il s'agissait de la direction même que prendrait le gouvernement. Bossuet soutenu et même poussé par Louis XTV, alla devant lui avec cette impétuosité de torrent qui emportait tout. Il évoqua des annales ecclésiastiques les souvenirs les plus cruels et les plus compromettants , il jeta au public les noms de Mon tan et de Priscilla. Fénelon, étonné d'abord, puis très-doux, très-humble, prêt à toutes les soumissions théologiques, se redressa vivement : ce n'était plus à la doctrine qu'on en voulait, c'était sa personne qu'on prétendait déshonorer. Le grand seigneur apparut et le prit de haut. Puis il fit sentir à Bossuet toujours brandissant son foudre, les innombrables piqûres d*ane épée rapide, qui ne se lassait jamais et atteignait toujours. Il rappela à ce Père de TEglise , qui n'avait jamais lu saint François de Sales, sa profonde ignorance en tout ce qui touchait la mysticité. A quoi bon tout ce fracas et ces éclats de voix et ces personnalités blessantes? Que Rome décidât. Pour lui il se soumettait d'avance et absolumenl au jugement qui interviendrait. Quel intérêt avait-on à réclamer davantage? Louis XIY et Bossuet, qui firent campagne ensemble, qui imposaient à la cour de Rome par des menaces indignes la condamnation de Fénelon, ne gagnèrent rien à cette victoire. Condamné, mais avec tant de mansuétude et si visiblement à regret, si humble, si doux, il n'en fut que plus aimé : on le plaignit, on l'admira, on s'accoutuma peu à peu à voir en lui comme la personnification de ce que Louis XIV n'aimait pas.

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Cette faveur nouvelle ne tarda pas à devenir plus vive : le Télémaque fut publié. Fénelon était alors à Cambrai et en pleine disgrâce (1699). On avait défendu à son élève toute correspondance avec lui, défense souvent éludée, grâce à la connivence du duc de Beauvilliers et de tous ceux qui approchaient le duc de Bourgogne. Le manuscrit avait été soustrait et imprimé hors de France avec des additions, des allusions historiques et injurieuses qui semaient le scandale pour recueillir le succès. Fénelon désavoua ce qui était libelle; mais ce qui subsista après son désaveu suffisait pour rendre d'un côté sa disgrâce irrémédiable, et le transformer de l'autre en une espèce de chef de l'opposition. Il reconnaissait lui-même dans une lettre un peu humble au père Tellier, confesseur du roi, c qu'il avait voulu mettre dans ces aventures toutes les vé- « rites nécessaires pour le gouvernement, et tous les dé- « fauts qu'on peut avoir dans la puissance souveraine. » -— C'en était bien assez pour que Louis XIV restât inflexible. A la distance où nous sommes, les vérités (si ce sont des vérités) que renferme le Télémaque nous semblent bien inofTensives et légèrement puériles Ces recommandations à un jeune prince d'aimer la justice et l'économie, de bien choisir ses ministres, de ne pas chercher la gloire des conquêtes, etc., sont des lieux communs cent fois rebattus; c'étaient alors des hardiesses, et comme un programme de réformes à accomplir. On ne put en douter lorsque, dix ans plus tard, la mort du dauphin fit du duc de Bourgogne l'héritier présomptif de la couronne. La correspondance de Fénelon avec son élève, que Louis XIY se résigna à associer au gouvernement, devint de plus en plus active ; du fond de son évèché,

i3li FÉNBLON

Texilé fit entendre sa voix dans le cabinet de Versailles. C'est alors que les théories assez vagues du Télémaque se précisèrent quelque peu, mais le chimérique domina toujours : c'était l'essence même de Fénelon. Des mémoires qu*i1 fit parvenir au jeune prince et qui ont pour titre Examen de la conscience dun roi. — Plan dressé pour le gouvernement d*un royaume y et de diverses lettres adressées aux ducs de Beauvilliers et de Ghevreuse, voici à peu près ce qui se dégage de plus clair. Le principe est magnifique : c'est une grande et sublime maxime^ dit Saint-Simon. « Les rois sont faits pour les « peuples et non les peuples pour les rois. > — Sur cette base, très-large assurément, trop large même, quel édifice va-t-on établir? On a des inquiétudes, quand on trouve presque aussitôt après cette déclaration que la souveraineté ne réside pas dans le peuple, mais bien dans le roi qui est élu de Dieu; c'était se rapprocher de Bossuet et de la Politique tirée de VÉctiture sainte. — Immédiatement après, le théoricien s'en éloigne. Il veut que la nation soit associée au gouvernement. Par quel moyen? Par les assemblées des états généraux et provinciaux, régulièrement convoquées. Nous touchons au gouvernement représentatif, Fénelon semble annoncer Montesquieu. U n'en est rien ; un petit détail nous rejette en plein arbi* traire. Ces états généraux seront convoqués, consultés, mais le roi reste libre de tenir ou de ne pas tenir compte de leurs avis. C'est lui qui gouverne, non pas seul, mais en s'appuyant sur la noblesse et sur le clergé. Ces deux corps privilégiés ont la haute main sur les assemblées générales et provinciales, les dominent absolument, et déposent aux pieds du trône les réclamations qu'ils ont

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bien voulu accueillir. En dernier ressort, le roi reste le maître, car nul pouvoir humain ne peut le contraindre; seulement il est circonvenu, tenu en échec pour ainsi dire par la noblesse et le clergé. Quant à ces deux classes appelées à une action si importante, elles conservent tous leurs anciens privilèges et en acquièrent de nouveaux, le clergé surtout; mais elles sont soumises à un examen très-sévère : le législateur exige de chacun des membres de cette aristocratie des lumières et des vertus particulières; les ecclésiastiques devront avoir des mœurs irréprochables, des connaissances étendues ; quant aux nobles, il sera fait une enquête sur leur généalogie ; et la mésalliance sera défendue aux deux sexes.

Pauvre duc de Bourgogne, qu'il eût été embarrassé s'il eût régné III était devenu le point de mire de tous les rêveurs, le confident et le législateur de toutes les utopies. Tous ceux qui rapprochaient avaient un plan à lui soumettre. M. de Boulainvilliers en avait un pour reconstituer l'antique royauté de Clovis; H. de Beauvilliers en avait un autre, et M. de Chevreuse, et Saint-Simon qui tenait le salut de la France dans ses mains, et Fénelon enfin, le plus écouté de tous parce qu'il était aimé. Ce qui serait sorti de tout cela, il est difficile de se l'imaginer; il est permis de croire que la liberté n'y eût rien gagné. Divisés sur bien des points, ces législateurs en espérance s'entendaient pour la proscrire également. Il ne pouvait entrer dans leur esprit que le peuple fût lui-même l'arbitre de ses destinées et l'auteur de sa félicité. Ils le voulaient heureux, mais à leur guise, non à la sienne. C'était toujours le troupeau et le berger et le boucher. — - Les Français de ce temps-là eurent un avant-goût des

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félicités que leur réservait le futur roi. 11 régna en effet à demi pendant près d'une année. C'est dans ce court espace de temps que Port-Royal fut détruit, et que Ton interdit aux protestants de vendre même leurs biens meubles. Mais les bonnes mœurs allaient refleurir : le jeune prince rêvait des lois somptuaires, et il avait déclaré net aux comédiens qu'ils n'avaient pas à compter sur sa protection. La Salente de l'avenir resta ce qu'elle était, une pure chimère. Une mort inopinée emporta la duchesse et le duc de Bourgogne. Fénelon ne poussa qu'un cri, mais d'un homme atteint au plus profond de lui-même : a Tous mes liens sont rompus, rien ne m'attache plus à la terre. » — Il languit encore trois années, les plus belles de sa vie, les plus irréprochables. Il y eut enfin un dépouillement complet, un détachement d'espérances si longtemps caressées dans le cœur, et que la pureté des intentions rendait si légitimes. C'est alors que cette tendresse un peu vague, ces rêves de félicité publique se transformèrent en une active et efficace charité. Il avait sous les yeux les misères réelles et navrantes d'une guerre qu'il avait condamnée ; il se prodigua, s'épuisa, savoura, on peut le dire, cette pure et délicieuse vengeance qui consiste à réparer le mal qu'on n'a pu empêcher, à adoucir des soufl*rances qu'on eût voulu épargner aux hommes. — Il sortit de là transfiguré. Le roi tint ligueur jusqu'à la mort, mais la reconnaissance du peuple fut la plus puissante : il suffit qu'il se croie aimé, il pardonne tout. Quatre-vingts ans plus tard, lorsque les corps des archevêques de Cambrai furent enlevés à leurs cercueils de plomb, le cercueil de Fénelon fut respecté et ua tombeau magnifique lui fut érigé dans l'église cathédrale.

Tel est rhomnie. Ce qu'il y eut parfois d'indécisr, de mélangé dans ses actes et dans son attitude, on le re* trouve dans son style : il n'a pas la forte et virile unité qui éclate chez Pascal et chez Bossuet. De tous ses ouvrages, c'est le Télémaque qui a le plus perdu. Le XVIII'' siècle en était ravi, et c'est peut-être pour cela que nous ne pouvons nous en accommoder. On goûtait beau* coup alors les fictions romanesques assaisonnées de critiques sur les vices de la société et les abus du gouvernement. Le Télémaque fut comme le premier modèle de ce genre faux, qui n*a d'autre excuse que le manque de liberté. Fénelon, qui comprenait et aimait certains côtés des poèmes homériques , avait transporté dans l'âge héroïque ses plans et ses constitutions idéales : on remplaça ces fictions un peu vieillies par l'Orient. Les Idoménée, les Mentor, les Télémaque devinrent des Turcs , des Persans, des Chinois. On prodigua sans scrupule les fausses couleurs : le cadre n'était qu'un prétexte à des allusions transparentes. Ce défaut était déjà sensible dans Fénelon, le père des utopistes romanciers. Son excuse, c'est que l'ouvrage avait été composé pour l'éducation d'un enfant et n'était pas destiné à la publicité. Mais pourquoi choisir ce cadre ? L'imagination peut-elle se donner impunément carrière dans la peinture d'une époque connue après tout, et que l'on n'a pas le droit d'habiller à la moderne? Encore si la transformation était complète 1 Mais le lecteur reste suspendu entre l'antiquité et les temps modernes et ne sait où se prendre. Les sermons de Mentor ont tous les défauts du genre sans en avoir l'austère gravité et 1 efficace : la base manque. Que dire des épisodes d'amour? Passe encore pour la chasseresse Ata-

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lante; maisCalypso qui se met à aimer le fils pour se con soler du départ du père 1 Sur ces aberrations passionnées Pénelon jette les fleurs à pleines mains; mais en telle matière le charme des peintures est une circonstance aggravante. Le style se ressent singulièrement de cet amalgame d'idées, de faits, de sentiments empruntés à toutes les époques : c'est une prose harmonieuse, rhythmique, où les vers interviennent à chaque instant , qui reste molle, et traînante , comme embarrassée par une surcharge d'épiihèles. Le goût sévère de Bossuet lui a dicté ^ur le Télémaque un jugement qui reste sans appel : Il le trouvait outré dans toutes ses peintures ; le style lui en paraissait efféminé et poétique; tant de discours « amoureuxy tant de descriptions galantes lui faisaient m dire que cet ouvrage était indigne non-seulemeni € d'un évêque^mais d* un prêtre et d*un chrétien ^.

Je ne suis pas éloigné de croire que le Télémaque a nui à la réputation de Fénelon comme écrivain. On l'a jugé sur le plus populaire de ses ouvrages, qui est peutêtre le pire. C'était, comme on l'a vu, une nature qui réunissait bien des contrastes. Quand on a relevé ce qu'il y a en lui de chimérique dans ses idées, de quintessencié dans les sentiments, de trop fleuri dans le style, il s'en faut qu'on ait tout dit . Il opère dans un fluide , dit M. Joubert, qui n'a jamais opéré ailleurs ; c'est parler de parti pris et méconnaître la souplesse et la variété de cet aimable génie. S'il possède essentiellement la grâce, il a eu aussi à son heure et en de certains sujets la précision et la vigueur. Dans tout réformateur, même chimérique, il

4. M. Sainte-Beuve est bien plus cléaieot. Il est vrai que M. Sainte- Beuve D'est ni Bossuet, ni évêque, ni prêtre, ni chrétien.

y a deux hommes, celui qui voit, qui sent, qui condamne avec passion les travers et les injustices de tout genre qu'il a sous les yeux, et celui qui tente de substituer à ces réalités mauvaises l'idéal qu'il adansl esprit. Dans Fénelon, Futopiste est faible, souvent même puéril, aussi bien dans les idées que dans le style; mais le critique est supérieur. Même dans la Lettre à VAcadémiey si polie, si mesurée , il y a des plaintes éloquentes et de for-^ tes pensées sur la langue qu'on appauvrit sans pitié sous prétexte de noblesse, sur le convenu, le guindé, l'étroit des prescriptions doctrinales. Il ne craint pas, cet évéque, d'admirer hautement Molière, si durement, si injustement frappé par Bossuet. Les grâces du génie de La Fontaine le ravissent : seul de ses contemporains, il ose préférer la vinle éloquence de Démosthène aux ornements de l'abondance cicéronienne. Le ton est singulièrement plus ferme, plus impérieux encore dans les Dialogues sur Vé" loquence» Certains critiques trouvent La Bruyère un peu sévère dans ses jugements sur les prédicateurs du grand siècle : que diraient-ils donc deFénelon? Je sais bien qu'il évoque pour faire le procès aux sermons pompeux de son temps, les simples et pénétrantes homélies des saint Augustin et des Chrysostome, et que c'est encore une manière de sacrifiera son goût pour l'idéal; mais en pareil sujet le passé peut être rappelé au présent : pourquoi la tradition chrétienne qu'on se faisait gloire d'avoir maintenue sur tous les autres points, était-elle abandonnée sur celui-là? Mais ce qui me frappe le plus dans cette partie de ses œuvres, c'est la fameuse lettre à Louis XIV. Pendant longtemps on a refusé de la croire authentique; le doute n'est plus possible, le manuscrit autographe existe : le$

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pieux éditeurs ont dû en prendre leur parti t. Le doux et tendre Fénelon prit ce jour-là l'audace et le ton d*un Ambroise etdun Chrysostome. Il ne faut pas craindre de le dire hautement : il fit son devoir, et il le fit en courageux citoyen. Si tous les évoques et directeurs de conscience avaient fait entendre au roi ces dures et salutaires vérités , bien des malheurs eussent été épargnés à la France. On éprouve un soulagement de conscience à lire ces hardies et généreuses protestations contre un despotisme qui avait tout courbé et qui se prétendait encore infaillible à l'heure même où le châtiment se faisait déjà sentir. Quelle vigueur dans ces premières paroles I

Vous èles né, Sire, avec un cœur droit et équitable, mais ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que la défiance, ia jalousie, Téloignement de la verlu, la crainte de tout mérite éclatant^ le goût des hommes souples et rampants, la hauteur et V attention à votre seul intérêt. Depuis environ trente ans, vos principaux ministres ont ébranlé ou renversé toutes les anciennes maximes de VÉtat^ pour faire monter jusqu^au comble votre autorité^ qui était devenue la leur parce qu^elle était dans leurs mains. On n*a plus parlé de VÉtat ni des règles \ on n'a parlé que du roi et de son bon plaisir.

On vous a élevé jusqu'au ciel pour avoir effacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, c'est-à-dire, pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable.

El la suite Il faut lire ce résumé du grand règne du

grand roi. — Après le monarque, le chrétien.

1 . Voir cette lettre et les autres écrits politiques au tome III« de Tédition du Panthéon littéraire, p. 425. — La lettre ne peut être antérieure à 1691 , ni postérieure à 1605. Les éditeurs, qu'elle scandalise fort, ae consolent en assurant sans preuves qu'elle n'a psM été remise.

Vous n'aimez point Dieu, vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave; c'est Tenfer, et non pas Dieu que vcus craignez : votre religion ne consiste qu'en superstilionsy en petites pratiques superficielles. Vous êtes comme les Juifs dont Dieu dit : Pendant qu'ils m'honorent des lèvres, leur cœur est loin de moi. Vous èles scrupuleux sur des bagatelles et endurci sur des maux terribles. Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout à vous comme si vous étiez le Dieu de la terre, et que tout le reste n'eût été créé que pour vous être sacrifié.

On pourrait rel\>ver bien des passages aussi fortement pensés et écrits, notamment dans les longs débats que Fénelon soutint contre Bossuet à propos du quiélisme. Il ne faudrait pas oublier non plus le Sermon pour le sacre de V Électeur de CoZogrne, et celui de V Epiphanie, si éclatants tous deux et si vibrants d'enthousiasme. Que de personnes attribuent toujours à Bossuet la phrase célèbre: V homme s'agite, mais Dieu le mène, qui es* de Fénelon ! Encore une fois, il y a en lui plusieurs hommes et plusieurs écrivains. Celte variété d'aspect avait déjà frappé Saint-Simon, qui découvrait tour à tour en lui Tévêque, le docteur, le grand seigneur, le futur ministre; et il ne le connut pas tout entier. Son style oflre la même diversité; il a tous les tons et toutes les couleurs. Tantôt c'est François de Sales qui se souvient d'Homère; tanlôt on croirait entendre un Platon chrétien; il a des douceurs infinies et une grâce qui berce, et par un retour soudain, il saisit et frappe fortement. C'est un homme de transition.

Bibliographie des Mémoires. — Saint-Simon et le siècle de Louis XIV,

— L'homme, Tédocation, la cour, les idées politiques. — La vocation. — Ce qu'il a vu, comment il Ta vu, comment il l'a montré.

— Le style de Saint-Simon. — Les récits, les fabteROZyles portraits.

Ce n'est que de nos jours qu'on connaît les véritables Mémoires de Saint-Simon, et déjà Ton sent se transformer l'histoire conventionnelle du règne de Louis XIV. Le savant éditeur, M. Chéruel, semble lui-même en avoir éprouvé quelque alarme; et son travail fait et bien fait, U y a joint un appendice sous le titre de Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV ^ et destiné à servir de contre-poison aux Mémoires i. Rien de plus intéressant que cette impartialité s' exerçant aux dépens d'un auteur qu'on aime, dont on a suivi et rétabli la pensée si souvent altérée par les éditeurs précédents, et qu'on est obligé de combattre : c'est le triomphe de la véritable cri- ' tique. U y a bien des points de détail plus ou moins importants sur lesquels il faut passer condamnation ; mais tout en faisant les concessions aussi larges que possible, rimpression générale des Mémoires subsiste. Depuis que ce redoutable témoin a pris la parole, le débat s'est rouvert, on revise les pièces du procès, on en exhume chaque jour de nouvelles. Ce qui sortira définitivement de cette enquête, on ne peut le prévoir sûrement; cela dépendra

i. Paris, librairie Hachette, 1865,

beaucoup de la voie où s'engagera notre pays. On a dit bien souvent que le passé éclairait le présent; c'est le contraire qui est le plus ordinairement vrai. Si les idées dont Louis XIY était le représentant le plus complet venaient à triompher (cela est fort invraisemblable), l'auréole du grand roi, a ce nimbe des immortels,» brillerait d'un plus vif éclat. Si, au contraire, laFrance s'éloigne de plus en plus (ce qui est très-probable]de ce prétendu idéal de félicité publique, ce sont les côtés sombres et douloureux du règne qui seront mis en lumière. En tous cas, les Mémoires de Saint-Simon seront le vrai champ de bataille. Ce n'est pas qu'il soit un politique supérieur, ni un homme d'Etat éminent, ni un diplomate de haute portée; mais c'est de tous les contemporains l'homme qui a eu les sensations les plus vives. Ses idées ne méritent peut-être pas un examen très-sérieux, mais ses impressions et ses jugements veulent qu'on en tienne compte. Les dépositions, ofûcielles ou autres, ne détruisent pas les siennes. Il a vu autrement les mêmes choses, parce que son regard allait plus loin, plus avant, au fond du fond et jusque sous les masques. Il y a une expression qui revient sans cesse sous sa plume, Vécorce; il ne veut pas qu'on s'y arrête, et il a le plus profond mépris pour ceux qui ne sont pas allés au delà. A-t-il à parler de Dangeau, le mot impérieux se fait jour et à deux reprises.

— Il est difficile de comprendre comment un homme a pu avoir la patience et la persévérance d'écrire un pareil ouvrage tous les jours pendant plus de cinquante ans, si maigre, si sec, si contraint, si précaulionné, si littéral, à n'écrire que des écoV'

ces et de la plus repoussante aridité Sa vie frivole et d'^

corce était telle que ses Mémoires; il ne savait rien au delà de ce que tout le monde voyait.

Percer les écorces, voir au delà, voilà son originalité à lui, II faut que les Dangeaux anciens ou modernes en prennent leur parti.

Comment s'est formé ce singulier génie? Il semble bien qu*il ne doive rien qu'à lui-même; cependant Téducalion et les circonstances extérieures ont agi, et il est intéressant d'en rechercher l'influence.

Il est le fils de ce Saint-Simon, un de ces inexplicables favoris de Louis XIII, qui fut fait par le roi duc et pair, et même grand écuyer, mais trop tard, car le brevet ne fut pas expédié. Celui-ci, que son mattre avait tiré de la plus profonde obscurité, conserva pour sa mémoire un véritable culte. Ce ne fut pas seulement de la tendresse et de la reconnaissance, il s*y mêlait un fond d*amertume contre tous ceux (et ils étaient nombreux) qui n'avaient pas ratifié par des respects extérieurs suffisants les faveurs dont le roi l'avait comblé. Comme ses mérites n'étaient pas de ceux dont on trouve toujours l'emploi, et comme il en était fort infatué, il fut presque aussitôt après la mort de son maître, laissé à l'écart, et, même sous la Fronde, ne joua aucun rôle sérieux. Retiré en province, dans son gouvernement de Blaye, il s enfonça de plus en plus dans la contemplation et l'admiration du passé, se repaissant de sa grandeur d'autrefois, et convaincu qu'on ne reverrait jamais un roi comme Louis XIII et des hommes comme lui-même, n ne paraissait qu'une fois l'an à la cour, et encore par occasion, en se rendant à Saint-Denis au tombeau de son maître. C*est là que dormait le vrai roi, le roi des gentilshommes, celui qui avait su distinguer dans M. de Saint-Simon un descendant de Cbarlemagne, un des soutiens légitimes (lu trône. Voilà les premières impressions que reçut Saint-

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Simon. Son père remarié en 1670, était déjà fort âgé lors de la naissance de l'enfant en 1675. Sa mère, personne douce, modeste, pieuse, subissait comme tout Tentourage l'autorité étroite, mais vénérée, du chef de la famille. Il semblait comme le représentant oublié d'un autre âge ; la solitude ajoutait à sa majesté; le gouvernement du nouveau roi respectait les innocentes prérogatives dont se targuait encore un vieillard prêt à disparaître. Il se plaisait à instruire son fils de ce qu'il était, de ce qu'il avait le droit d'exiger; en même temps que la mère lui parlait surtout de ce qu'il se devait à lui-même et à Dieu. En résumé, ce fut une éducation honnête, sévère, bien étroite par certains côtés, mais dont l'empreinte ne s'effaça jamais. Saint-Simon fut le plus vain des ducs et pairs, mais il n'y a pas dans toute sa vie une action basse.

Après des études fort imparfaites, mais où s'était déclaré son goût pour l'histoire, il fut présenté au roi par son père, et sa seconde éducation commença (1691). Il n*esl pas rare qu'elle détruise la première. Le monde a des enseignements singulièrement efficaces, et qui d'ordinaire font bien vite oublier ceux de la famille. Mais il n'était pas de ceux qui se laissent facilement entamer. Tel il arrivait, tel il resta jusqu'au bout, fier, hautain même, très-chatouilleux sur les droits et privilèges de la pairie, d'une érudition terrible en fait de généalogie et de cérémonial ; avec cela des mœurs irréprochables, une piété sincère, un profond mépris de l'argent qui ne se démentit jamais, de l'ambition, une curiosité inépuisable de tout voir et de tout connaître. Il venait à peine d'hériter des titres et privilèges de son père, que tout cela fut menacé. Il y eut d'abord le procès des ducs et pairs contre le maréchal de

Luxembourg, les prétentions des Lorrains mises en avant à chaque occasion, et par-dessus tout Télévation des bâtards légitimés qui allaient prendre rang après les princes du sang et avant les ducs et pairs. Bien que fort jeune encore, il montra tant d'ardeur et des connaissances spéciales si étendues dans la revendication des droits de sa caste, qu'il fut rame de l'opposition. H"*® de Maintenon, qui voyait en lui un ennemi acharné de son cher élève, le duc du Maine, le déclara glorieux y frondeur ei plein de vues^ c'est-à-dire sans doute d'idées qui n'étaient pas les siennes. Le roi lui témoigna son mécontentement en termes asseï vifs et, il faut bien le dire, assez mérités : c Vous passez votre vie à étudier les rangs et à faire des procès de préséance à tout le monde. » Saint Simon comprit que c'en était fait de son avancement, etil quitta le service en 1702, à vingt-sept ans. On pouvait le croire perdu, il ne l'était pas. D'abord le règne de Louis XIY touchait à sa fin; ensuite Saint-Simon avait à la cour des amis et des appuis très-sérieux. Les Beauvilliers, les Chevreuse t'estimaient et l'approuvaient, au moins intérieurement. Il avait épousé la fille du maréchal de Lorges, qui était fort considéré ; il était lié avec Ghamillard, et surtout il était très avant dans l'intimité du duc de Chartres, le futur régent. II ne tarda pas à s'approcher de plus en plus du duc de Boui^ogne, le roi qu'il rêvait. Il connaissait assez particulièrement Pontchartrain, Torcy, Tellier, le confesseur du roi, Maréchal, son chirurgien, Bontemps, son valet de chambre. Par toutes ces personnes il se tenait au courant ; il restait mêlé aux affaires, jouait un rôle, au moins dans les coulisses. Sa disgrâce, qui ne fut jamais complète d'ailleurs, loin de lui nuire, en faisait un homme important, et comme

une réserve pour un avenir qu'on sentait proche. On ne savait quelles étaient au juste ses idées politiques, mais il en avait, cela sui'fisait. A la mort du dauphin, il put espérer; mais le duc de Bourgogne suivit de près son père, et Saint-Simon retomba dans le néant d'où il s'élançait déjà. Enfin le roi mourut. Aussitôt il s'empara du duc d'Orléans, l'arracha à son indolence, à ses plaisirs, le poussa en avant, lui fit la leçon et arriva avec lui au pouvoir. L'épreuve fut décisive et cruelle. Le vide des idées politiques de Saint-Simon, son ignorance en fait d'administration, son étroilesse de vues, ses implacables rancunes, tout apparut à la fois; il perdit en peu de temps tous les mérites qu'on lui avait généreusement prêtés. LeBégent lui-même, qui lui devait beaucoup, se découragea de le soutenir; et las de s'entendre sermonner par cet éternel prêcheur de vertu, l'envoya en Espagne comme ambassadeur, tandis que lui-même s'abandonnait à Dubois. A la mort du Régent, Saint-Simon cessa tout naturellement d'être un personnage politique : il avait fait ses preuves, Tillusion n'était plus possible. Il n* avait que quarante-huit ans quand il lui fallut songer à la retraite. Il essaya un instant de se rattacher au monde de la cour par ses fils, mais de ce côté il n'eut que des mortifications. Les héritiers de son nom et de ses titres étaient de fort chétifs personnages, petits de taille, mal bâtis, malingres, peu réguliers dans leurs mœurs, et avec cela d'une arrogance incroyable. On avait chansonné le père, on chanscmna les enfants. Tous deux moururent avant lui. Le plus vif chagrin de sa vie fut la perte de sa femme, en 1743. Il a consigné dans son testament l'expression de sa tendresse pour elle et de ses inconsolables regrets. Bonne, simple, dévouée, eHe avait plus

d'une fois calmé les emportements d'un homme qui rapportait chez lui les explosions de colère qu'ilavait dû contenir en public. Mais ni ces deuils répétés, ni le poids des années , ni les déceptions de Tambition, n avaient abattu ce petit homme d'une si intense vitalité. Quand il sortait de sa solitude et apparaissait dans une société si différente de celle où il avait vécu, on le retrouvait toujours jeune^ toujours vif, causeur et narrateur intarissable. Il s'animait gesticulait, était sa perruque, et l'on voyait sa tête qui fumait. On admirait cette mémoire prodigieuse, cette vivacité d'impressions, cette passion qui s'épanchait d'une verve inépuisable. C'est qu'il avait trouvé le secret d'un incessant renouvellement. Sa solitude était peuplée et vivante. Il y retrouvait l'œuvre commencée soixante ans auparavant et jamais interrompue. Il se plongeait et se ranimait dans celte évocation constante des personnages disparus, des événements, des intrigues, des passions; il en fixait, il en ravivait le souvenir. Loin du monde et du bruit, désormais sans ambition, il retrouvait dans le passé tout ce qu'il avait perdu, le mouvement, les colères, les amours, les haines, les vengeances ajournées et qu'il savourait d'avance, en les léguant à la postérité. — Il ne quitta ce travail qu^avec la vie, en 1755 : il avait quatrevingts ans.

Ce portrait du personnage serait incomplet si l'on n'y joignait en appendice une rapide indication de ses idées politiques. C'est la clef de la plupart de ses appréciations sur les hommes et sur les choses. Les Boulainvilliers, les Chevreuse, les Fénelon avaient leur plan de gouvernement; il avait aussi le sien; et, si la vieille monarchie n'a pu être sauvée, ce n'est pas faute de conseillers.

Le duc de Saint-Simon ne suppose pas un seul instant qu'il puisse exister uue autre forme de gouvernement que ia monarchie. Il ; aura donc un roi en France. Mais doitil exercer seul et sans contrôle une autorité absolue? Non. Si Ton se reporte au règne des plus glorieux monarques, on voit qu'ils étaient soutenus et aidés dans leur tâche par les premiers d'entre les nobles, les ducs et pairs. Ce que sont et ce que doivent être ces auxiliaires nés de la royauté, Saint-Simon nous le dira avec cette abondance de mots et d'images qu'il possédait à un merveilleux degré. Us sont

tuteurs des rois et de la couronne, grands juges du royaume et de la loi salique, soutiens de TÉlat, portions de la royauté, pierres précieuses et précieux fleurons de la couronne, continuation, extension de la puissance royale, colonnes de TÉtat, administrateurs, modérateurs de l'État, protecteurs et gardes de la couronne, le plus grand don et le plus grand effort de la puissance des rois, etc., etc.

Tels étaient les pairs au x* siècle, tels ils doivent être encore. Leur puissance a été amoindrie par Tavénement des légistes, ces roturiers jadis assis aux pieds du pair et lui passant humblement les textes dont il pouvait avoir besoin. Par une série d'usurpations scandaleuses , ces viles personnes se sont élevées à la dignité de conseillers, de juges, de magistrats inamovibles et héréditaires ; ils ont revendiqué et on leur a reconnu le droit de vérifier les édits qu'ils enregistrent ; il se sont portés médiateurs entre le roi et son peuple; ils ont décerné la régence. Où n'iront-ils pas, si on ne les arrête ? Qu'on se serve d'eux pour la besogne urgente; mais, cela lait, qu'on les éloigne, qu'on les rende à leur néant. C^est à la noblesse

que reviennent toutes ces attributions. Elle se partagera le gouvernement dont elle soulagera le roi ; elle formera des conseils où viendront aboutir toutes les affaires, et reprendra enûn dans TÉtat la place qui lui est due. Voilà l'idéal politique de Saint-Simon. Il ne manquait à ce beau projet de gouvernement qu'une chose, c'est que la noblesse fût capable d'exercer Tautorité qu'on réclamait pour elle. Ces roturiers, ces légistes en qui Saint-Simon ne veut voir que des usurpateurs, avaient justement les capacités qui manquaient aux ducs et pairs. Les rois prirent parmi eux leurs conseillers, parce qu'ils ne les trouvaient point ailleurs. On ne dépouilla pas la noblesse; ce fut elle qui alidiqua. Qu'aurait pensé Saint-Simon s'il avait vécu en 1789? Quant au saint- simonisme, l'imagination se refuse à un rapprochement de ce genre.

Eh bien, ce duc et pair, très-ignorant au fond, sans portée dans l'esprit, d'une vanité puérile et insupportable, est certainement, avec Pascal, le plus puissamment doué des écrivains du xyii^ siècle. Il est difficile de découvrir ce qu'il peut devoir à l'inlluence directe et personnelle de Louis XrV, à moins qu'on ne sache gré au roi d'avoir offert à l'écrivain une matière si riche. Mais qu'est-ce que la matière sans le génie? Deux témoins de ce règne s'enferment chaque soir pour consigner par écrit ce qu'ils ont vu et appris; l'un est Dangeau, l'autre Saint-Simon; c'est Louis XIV qui a créé Dangeau, Saint-Simon vieni d'ailleurs.

Quand on a montré ce* qu'il doit à sa première éducation, à ses préjugés de caste, à ce milieu de la cour qui le tenait en éveil, développait ses facultés d'observateur, et surexcitait les passions les plus diverses, on n'a pas en-

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côre touché le fond de cette singulière nature, on ne possède pas l'explication dernière qui se suffit à ellemême. Saint-Simon est né auteur de Mémoires. Jamais vocation ne fut plus impérieuse et plus soutenue. Dès l'âge de dix-neuf ans, il commence à rédiger un journal. Ce journal tout personnel d'abord, agrandit peu à peu son cadre; l'auteur commence à s'effacer, bientôt il n'apparaît plus que de loin en loin. Ce n'est plus l'histoire de Saint-Simon qu'il a en vue, mais celle de son temps. Il pousse ses investigations dans tous les sens, il interroge celui-ci et celui-là, se tient aux aguets, pressent, devine, sonde les secrètes visées, les combinaisons, les manèges, enregistre les avancements, les reculs , les chutes, les prétentions cachées ou qui s'étalent. En quelques années, ce jeune homme que l'on pouvait croire occupé de ses plaisirs, en sait plus long sur la cour que les plus vieux courtisans. Pas une intrigue dont il ne connaisse les acteurs et le but ; pas une famille dont il ne puisse refaire rhisloire depuis ses origines. La plu$ insignifiante visite, le propos le plus indifférent, un bal, un mariage, une réception, une promotion, une mort, rien ne lui échappe, tout lui sert. C'en est fait , il a trouvé remploi de sa vie. Et ce qu'il y a de plus admirable, c'est qu*il ne s'en doute pas d*abord. Il croit que sa grande affaire c'est de s'opposer aux empiétements des Lorrains , et des lâtards, de maintenir contre tous, même contre le roi les droits de la duché-pairie, de se faire agréer au duc de Bourgogne, de conseiller le Régent, d'humilier les hommes du Parlement : tout cela, c'est fumée et néant ; tout cela, c'est le Saint-Simon d'apparat, vain et vide : le vrai Saint-Simon pour nous, ce n'est pas celui qui se

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trémousse en public, écoute aux portes, monte des cabales ; c'est l'homme qui, la nuit venue, dépose ses mpeaux de grand seigneur, s'enferme dans son cabinet, et jusqu'au jour fait courir sur le papier cette plume endiablée et ce style à tort et à travers. Que fût-il devenu, s'il n'avait pas eu cette expansion quotidienne ? Cette affreuse oisiveté de Versailles l'eût lue. Violent comme il l'était, il eût éclaté cent fois, se fût à tout jamais perdu. Ces longues stations dans les antichambres, ces conversations vides, ces attentes désespérantes d'un regard, d'un mot du maître, comment y eût-il résisté, si du fond de cet incommensurable ennui, il n'eût vu en pensée cette petite pièce du deuxième étage du palais, le manuscrit commencé, l'œuvre en pleine exécution, les portraits nvants , masques à bas , et lui-même amenant sous les rayons terribles de la vérité cette foule ondoyante, bigarrée, perfide ou sotte qui encombrait Versailles ? Ce fut son salut. Tous les ans, aux approches de Pâques, il allait s'enfermer à la Trappe, auprès de Rancé ; là il refaisait sa provision d'humilité, de charité; mais que la provision était vite épuisée 1 A peine de retour à Versailles, te métier de courtisan le reprenait, et en moins de rien le déchris^ tianisait. Hais l'écrivain venait à la rescousse et comblait les vides béants. Quand il avait confessé, la plume à la main, ses péchés, et surtout ceux des autres, il avait un peu de calme et pouvait attendre le lendemain. HomoM heureux I Pour le poète et pour l'artiste une heure vient, où l'imagination languit et ne cueille plus dans les champs de l'idéal que des fleurs rares et chétives ; lui, qui s'étaîl installé au cœur même des réalités, il voyait la matière da son œuvre s'étendre, se renouveler, se diversifier à l'iii-*

fiai. Après la froide contrainte des dernières années, l'org^ie folle de la Régence, après M^^ deMaintenon, la duchesse de Berry et les roués, après La Chaise et Tellier, Dubois, après Tinnocent et timide Chamillard, Law ei l'agiotage effréné. Quand l'heure de la retraite sonna, su moisson était faite; l'insignifiant commençait; il n'était plus nécessaire. Le duc de Bourbon, le cardinal Fleury, qu'était-ce que ces piètres personnages auprès de ceux qui avaient posé devant lui ? Il s'arrêta donc et laissa sans lui se dérouler lentement la froide histoire contemporaine. Aussi bien le passé le rappelait impérieusement. Cet entassement prodigieux de matériaux accumulés pen* dant près de trente années, il fallait y porter l'ordre et la lumière, réduire, compléter, enfin construire son monument. Ce fut le travail des trente-deux dernières années de sa vie. Par un de ces hasards qui n'arrivent qu'aux gens qui le méritent, on lui apporta, au cœur même de sa révision, le manuscrit des Hémoires de Dangeau. Ce fut un aiguillon de plus. Ces pages monotones, incolores, litanies serviles et niaises du plus nul des courtisans, aiguisèrent sa verve. Pendant quatre années, il se livra au dépouillement de ces éphémérides sèches, il prit des notes, il cribla de ses observations les marges du manuscrit, puis retourna à son travail à lui, tout ragaillardi par cette excursion dans le désert. En 1743, un temps d'arrêt. La mort de sa femme Ta atteint au plus profond; peut-être aussi quelque parole grave , une inquiétude exprimée par la mourante sur ce travail si passionné, â cruel pour le prochain. Qu'il y songe bien! Un chrétien a-t-il le droit d'étaler ainsi les infirmités de ses frères? La médisance interdite aux vivants serait-elle donc per*^

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mise aux morts ? Ils pourraient du fond de leur tombe lanc( r les accusations qui déshonorent, couvrir d'opprobre non-seulement le prévaricateur, mais ses enfants et les enfants de ses enfants I Est-il sûr d'ailleurs de ne s'être jamais trompé? Passionné comme il l'est, engagé si avant dans les affaires du monde, et tout frémissant encore des luttes soutenues, peut-il être impartial? Ceux qu'il condamne ne sont plus là pour se défendre ; il ne sera plus là lui-même pour rectifier ses erreurs. Quel effroi de penser que la malignité, l'envie, les passions les plus mauvaises vont trouver un aliment dans ces pages accusatrices! — Il y eut combat évidemment. Le chrétien pesa sur rhistorien, l'épouvanta^ le troubla. L'heure était proche où il aurait besoin de Tindulgence du juge souverain; voulait-il que la mort le surprit dans cette œuvre de haine et de colère? Un moment ébranlé, il se releva et poursuivit. Ceci n'est pas une œuvre de charité, dit-il, soit, mais c'est une œuvre de vérité. Depuis quand est-il interdit de dissiper l'erreur et le mensonge? Le Saint-Esprit lui-même a écrit l'histoire. La postérité a le droit de savoir, elle qui est appelée à porter le jugement définitif. Qu'elle me juge, moi et les autres ; j'accepte son arrêt, j'y souscris d'avance, bien certain qu'elle ne me reprochera jamais d'avoir altéré sciemment la vérité. Quant à l'impartialité, c'est autre chose.

Reste à toucher Timpartialité, ce point si essentiel et tenu pour si difficile, je ne crains point de le dire, impossible à qui écrit ce qu'il a vu et manié. On est charmé des gens droits et vrais; on est irrité contre les fripons dont les cours fourmillent; on l'est encore plus contre ceux dont on a reçu du mal. Le sloïque est une belle et noble chimère. Je ne me pique donc pas d'impartialité, je le ferais vainement.

On peut Ten croire sur parole.

Lorsqu'il mourut^ Tœuvre qu'il laissait formait toute une bibliothèque. Il n'y avait pas moins de deux cent Boixante-diX'Sept volumes in-foUoy écrits de sa main. Outre les Mémoires proprement dits, il avait copié ou extrait pour son usage personnel une multitude de documents de tout genre, qui étaient comme les pièces à l'appui. L'État s'empara de tous ces papiers, et la publication en fut indéfiniment ajournée. Seulement, Ghoiseul et les ministres qui lui succédèrent, consentirent à communiquer de temps à autre à certains hommes de lettres, notamment aux historiographes, Voltaire, Duclos, Marmontel, telle ou telle partie du manuscrit. Quelques personnes du monde en eurent aussi connaissance. M">« du Deffand s'engagea dans cette lecture, fut rebutée d'abord, par les longueurs sans doute et par les incorrections, pui^ sub-* juguée, entraînée par ies plaisirs indicibles. Enfin, après avoir été enfouie pendant près de cent années, cette grande lumière apparut. La première édition, fort incomplète en« eore et fort inexacte, est de 1829. Celle de M. Chéruel, qu'on peut considérer comme définitive, est de 1856 ^ Ce n'est donc que de nos jours qu'on connaît réellement Saint-Simon. Si les cadres officiels de l'histoire littéraire n'ont plus de place pour lui, qu*on les brise.

n sait bien d'ailleurs lui-même qu'il lui faut une place à part, que son œuvre ne ressemble à aucune autre. Il avait

1. M. Taine, dans un fort bel article sur Saint-Simon, a indiqué quelqnes-unes des corrections de mots de la nouvelle édition. — En voici deux assez piquantes. — On faisait dire à Saint-Simon : Chamillard se fit adorer de ses ennemii. — Vérification Faite , c'est ccmmi» qu'il faut lire. Ailleurs : Le roi tout content qu'il était toujours, riait iuasL — Au lien de content^ lisez- con;*enu, et tout^s'expllqu ^

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toujours été frappé des lacunes sans nombre que présén* tent presque toutes les histoires et même les Mémoires. Sa curiosité allait au delà. Sous la vérité générale et officielle il cherchait l'autre, celle que les historiographes ne veulent pas voir et ne peuvent pas dire. Les guerres, les traités, les actes de Tadministration, tout cela assurément l'intéressait; mais dans le souverain il cherchait rhomme,et on ne le lui montrait pas; il le cherchait « dans sa vie joor^ nalière ; > il aurait voulu qu'on lui fit voir

les mœurs du temps et le génie ^ des monarques, eelui de leurs maîtresses et de leurs ministres, de leurs favoris, de ceux qui les ont le plus approchés, et les adresses qui ont été employées pour les gouverner, ou pour aiTiver aux divers buts qu'on s'est proposés.

Eh bien, ce que nul historien n'a encore songé àfidre, il le fera,lui. Jamais plus riche matière ne s'est offerte.

Que de ministres, que de maîtresses, que de favoris se sont succédé pendant ce long règne de Louis XIV! que de ressorts ont été mis en mouvement I que d'intrigues I que de cabales ourdies I Libre aux esprits légers ou indifférents, aux Dangeau et autres, de s'arrêter aux surfaces, à récorce; pour lui, il veut tout pénétrer, se rendre compte de tout, rapporter à sa véritable cause le plus mince événement de la vie de cour. Ce sont hagateUsêf diront quelques dédaigneux, qu'importe? Ces hagateUea^ sont de Thistoire et le plus souvent font l'histoire. Voilà son point de vue ; c'est par là qu'il se détache de ses contemporains et les domine. Les voilà tous prosternés, recueillis, devant la majestueuse idole qui trône à Ver-

i. Génie f dans le sens du xviP siècle, oaraclère, dispoaitloDi tarelles.

sailles ; ils ne sortent de ce silence adorateur que pour entonner des dithyrambes sur la grandeur du roi^ la gloire du roi, la justice du roi, la bonté du roi : Saint-Simon obsenre, se renseigne, prend des notes. Quel est le tempérament du roi ? Quel est son régime? Quelles sont ses habitudes ? A quelles heures mange^t-il , que mange*-t4l? Avec qui? Que se passe-t-il dans les cabinets oA il dé^ pouille le monarque et consent à redevenir homme ? Quelle est devant lui l'attitude de ses enfants? Gomment se comportait-il avec sa femme, avec ses maîtresses? D oà vient c la sultane, » cette odieuse W^ de Mainténon ?

Personnage unique dans la monarchie depiiis qu^élle est connue, qui a, trente-deux ans durant, revêtu ceux de confidente, de maîtresse, d'épouse, de ministre et de toute-puissante, après avoir été si longtemps néant, et, comme on dit, avoir si longtemps et si publiquement rôti le balai.

Cette anatomie impitoyable, il l'applique à tous les personnages qui ont joué un rôle quelconque sur le théâtre ou dans les coulisses. Il arrache les habits de parade^ se glisse dans les appartements secrets, interroge les domeatiques, les Suisses de garde, les médecins, et, s'il le peut, les confesseurs. Le solennel, le pompeux, le majestueux, rimpatientent : bon pour un Dangeau d*étre dupe de cette grimace; lui, il sait à quoi s'en tenir. Rien de plus édifiant que la tenue exigée par le vieux roi des princesses de la famille ; elles s'y soumettent, mais,la représentation finie, elles envoient chercher des pipes au corps de garde. L'étiquette règle scrupuleusement le nombre de révérences à faire et à recevoir; nul n'oserait y manquer, mais en se saluant bien bas, on se traite de sac à vin et de sac à guenilles. Il faut qu'on rapporte chez elle la duchesse de

Beiry, qui est ivre. Comment comprendrait-on l'infernale explosion de la Régence, s'il ne vous avait montré ce courant de corruption générale qui coulait sous terre, craignant les regards du vieux roi et de la prude Maintenon? Qu*il y ait eu satisfaction de sa part à révéler ces turpitudes, cela est évident. Il s'en indignait d'abord, lui, homme de vie pure et d'exacte probité ; puis, c'étaient ces gens-là qui l'avaient desservi auprès du roi, qui circonvenaient le roi, le poussaient à la légitimation des bâtards, enfonçaient de plus en plus dans sa disgrâce un homme comme Saint-Simon. Hais que ce serait le rabaisser et se faire une idée fausse de cet impérieux génie, que de ne voir en lui qu'un courtisan rancunier qui se ;engel II est, avant tout,dominé par le besoin de savoir et d'expliquer; il n'y a pas de détail indifférent à ses yeux, tout est carac« téristique. Il ne raconte pas pour raconter, mais pour peindre; les moindres anecdotes sont de maîtres coups de pinceau. Ses portraits si nombreux, si variés, ont un relief merveilleux. L'original ressuscite , on le voit se mouvoir, on l'entend. — La physionomie d'abord.

Harlay était ud petit homme maigre, à visage en losange, le nez grand et aquilin, des yeux de vautour qui semblaient dévorer les objets et percer les murailles.

Puis le costume, l'attitude, le son de voix, le débit, la démarche.

Tout son extérieur gêné, contraint, affecté, Vodeur hypo^ crite^ le maintien faux et cynique, des révérences lentes et profondes, allant toujours rasant les murailles, avec un air toujours respectueux, mais à travers lequel pétillaient l'audace et rinsolence, et des propos toujours compassés, à travers lesquels sortait toujours l'orgueil de toute espèce, et, tant qu'il osait, le mépris et la dérision.

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Le jésuite Tellier. Quelle force dans ce premier trait!

Il eût fait peur au coin d'un bois. Sa physionomie était ténébreuse, fausse, terrible; ses yeux ardents, méchants, extrêmement de travers : on était frappé en le voyant.

Le cardinal Dubois,

Gelait un petit homme maigre, effilé, chafouin, à perruque blonde, à mine de fouine, à physionomie d'esprit.

Le moral vient ensuite, mais l'homme est déjà connu ou du moins deviné : la première impression a été décisive. Ce que Saint-Simon a senti à la vue du personnage, il Ta communiqué d^abord. Quand Tautopsie du cœur commence, on est déjà gagné, on ne verra que ce que Tanatomiste voudra bien montrer.

La puissance de Fexécution est dans le plus intime rapport avec roriginalité du point de vue. On est frappé d'abord de la façon dont il s'installe dans un sujet, on sent un homme qui a sous la main tous ses matériaux réunis, une batterie formidable prête à faire feu de toutes pièces. Son point de vue est bien arrêté, avec sa conclusion, et les arguments sur lesquels il la fonde; il a de plus en réserve cette intense ardeur de Fàrae qui doit donner la vie à tout cela. Il ne se presse point; il jouit de sa matière, il la savoure à longs traits, il en distillera les moindres détails. Si parfois l'intérêt historique est médiocre pour nous, s'il nous semble qu'il y a disproportion entre le but et les moyens, si enfin le courtisan vaniteux et rancunier nous fatigue , l'écrivain s'impose à nous. Même dans les plus misérables questions d'étiquette et de cérémonial où il nous enfonce sans pitié, il y a telle scène qui se détache avec un relief incomparable} les ex-

pressions trouvées éclatent, la passion s'épancbe et colore tout. U y a un art délicat et consommé qui consiste à choisir les traits, à distribuer les plans , à assortir les nuances , qui proscrit tout développement excessif, et soumet les moindres détails à la loi de Tensemble et de l'harmonie ; c'est l'art des Platon, des Sophocle, des Racine. Saint-Simon en est absolument dépourvu : son tempérament le lui interdit. Élégance, sobriété, mesure, tout cela lui est naturellement étranger. C'est un entasseur, un accumulateur. Il n'écrit pas pour composer une narration modèle; il écrit pour dire ce qu'il a vu, ce qu'il a pensé, ce qu'il a senti; et au moment où il écrit, cette imagination prodigieuse, qui est sa faculté la plus puissante, ressuscite les faits, les voit se dérouler, se plonge en eux, s'en repail avidement et sans pouvoir se rassasier. Qu'on ne lui parle pas ie choisir, d'élaguer; il lui faut tout. Les réalités le ce monde sont singulièrement complexes ; lui qui consumait sa vie à en démêler et à en saisir les faces les plus diverses, il faut bien qu'il essaie de les reproduire dans son œuvre. Il y aura parfois confusion, désordre , tant pisl le tableau n'en sera que plus ressemblant. -^ Il est le roi des intempérants. — On comprend que les purs classiques et les atticistes ne le goûtent pas : il loi désoriente et les submerge. Il est certain qu'il ne rentre dans aucun des genres décrits par les Aristotes de tout temps et de tout pays; il échappe à toute classification; il ne s* est modelé sur personne et il n'aspire pas à la gloire de servir de modèle. Il écrit comme tel autre joue, boil ou rêve; c'est un besoin impérieux qu'il satisfait. La compression officielle et d'étiquette ne fit que donner plus d'énergie à la détente du ressort.

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La partie la moins réussie de son œuvre, ce sont les récits proprement dits. Il ne peut prendre sur lui de laisser aux faits leur allure naturelle; il faut qu'il leur fasse rendre tout ce qu'ils contiennent; il faut que les bouleversements qu'ils ont occasionnés en lui se traduisent au dehors. Il ne songe pas un seul instant qu'il nous met eti défiance d'abord, puis, que son agitation peut nous paraître démesurée et même puérile : il y a en lui une naïveté d'im* pression merveilleuse. A quarante ans de distance, vieux, retiré du monde et de ses intérêts, il porte dans les plus minces détails une ardeur, une conviction aussi vive que s'il était dans le feu de la mêlée. Cette intervention inces- . santé et orageuse de la personnalité trouble le dévelop*pâment du récit, en dérange les proportions et l'harmonie. Mais quelle revanche il prend lorsque, le cadre de la narr ration s'agrandissant peu à peu, il fait halte, s'établit dans une situation bien déterminée, à l'un des temps d'arrêt de l'action, et se met à composer un de ces tableaux de gigantesques proportions, où tout est vivant, remuant, où les moindres personnages ont une physionomie dramatique, où les innombrables détails accumulés projettent en tous sens des jets de lumière I Le chef-d'œuvre en ce genre est le tableau de la cour à la nouvelle de la mort de Monseigneur, fils du roi. Je ne connais pour ma part dans aucune littérature, rien qui soit comparable. La description de la peste d'Athènes par Thucydide et par Lucrèce n'en approche pas. Le récit de la mort d'Agrippine dans Tacite, est plus dramatique peut-être, mais, par le mouvement, la variété, la verve, Saint-Simon l'emporte. Le passage est cité dans tous les recueils de morceaux choisis, mais avec de nombreuses coupures ; or, ici, c'est l'accumulation des

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détails qui produit l'effet ; rien n'est perdu, tout conspire à l'ensemble, et, dans cet immense défilé de personnes de toute condition, de tout âge, de tout sexe, depuis le fils du mort jusqu'aux valets, et*à ce c bon gros Suisse entre deux draps^demi éveillé et tout ébabi, très-long à reconnaître son monde », et sur qui des dames sont venues s'asseoir, chacun est pris avec sa figure de circonstance et son attitude, et jeté tout vif dans le tableau. Saint-Simon lui-même ne s'oublie pas. Il est accouru des premiers, ivre d'une espérance et d'une joie qu*il ne dissimule pas, mais encore en défiance : si le dauphin en réchappait 1 11 est là^ il cherche ses personnages, il assène sur chacun d'eux son coup d'œil rapide et perçant, il lit sous les masques, il savoure avec ivresse le désespoir sincère de ceux que cette mort va rejeter dans le néant, il voit poindre les espérances des autres; il mêle à tout cela les vociférations et les étalages de ceux qui, n'étant de rien, crient sans savoir pourquoi. On ne peut rien détacher de cette formidable scène; à tout hasard cependant, in r duisons Madame, la bonne grosse Allemande. Au premier bruit de la mort, elle s'est dérobée, on ne sait pourquoi, c'est pour s'habiller : il ne serait pas séant que la femme de Monsieur s'affligeât en public dans un costume négligé. La voici.

Madame, rhabillée en grand babil, arriva hurlante, ne sachant bonnement pourquoi ni Tun ni Pautrc, les inonda tous de ses larmes en les embrassant, fil retentir le château d'un renouvellement de cris, el fournit un spectacle bizarre d^une princesse qui se remet en cérémonie, en pleine nuit, pour venir pleurer et crier parmi une foule de femmes en déshabillé de nuit, presque en mascarade»

Veut-on voir maintenant le peintre aux prises avec les sensations les plus intimes et les plus vives ? Qu'on relise le récit de la fameuse séance du Parlement où les bâtards sont dépouillés de leurs titres et privilèges, tandis que les magistrats du Parlement eux-mêmes, sont humiliés au profit des ducs et pairs. Il y avait vingt ans que Saint-Simon rêvait et préparait cette double humiliation, vingt ans de souffrances, d'orgueil blessé, dimplacables colères, d'attente enragée et comme désespérée. Enfin il .'voit a ce grand spectacle et les moments si précieux s'approcher. » — Il faut lui céder la parole. Ici, ce n'est plus seulement de la passion, c'est du délire. Quel écrivain a jamais tiré de notre langue de tels effets?

JTassénai une pruDelIe étÎDcelante sur le premier présideot et Te grand banc. Le premier présideot insolemment abatlu, les présidents déconcertés me fournissaient le spectacle le plus agréable.

Ceci très-simple : ce n est que la première impression. Le roi arrive, puis le Régent, le garde des sceaux. Après les formalités d'usage, lecture de Tédit qui cassait un arrêt du Parlement.

Une douleur amère, et qu'on voyait pleine de dépit, obscurcit le visage du premier président. La honte et la confusion s'y peignirent. Ce que le jargon du Palais appelle le grand banc, pour encenser les mortiers qui Toccupent, baissa la tète à la fois comme par un s-sjnal.

Le premier président veut répondre (et il parait qu'il répondit en effet, et fort bien); mais Saint-Simon ne veut pas qu'il en soit ainsi.

Sa voix entrecoupée, la contrainte de ses yeux Je saisis-

sèment et le trouble visible de toute sa personne démentaient ce reste de venin dont il ne put refuser la lihation à lui-même et h sa compagnie. Ce fut Ih où je savourai avec toutes les délices qu'on peut exprimer le spectacle de ces fiers légistes^ qui osent nous refuser le sàtut^ prosternés à genoux^ et rendre a nos pieds un hommage au trône, tandis que assis et couverts sur les hauts sièges, aux côtés du même trône^ ces situations et ces postures si grandement disfyroportionnêes plaident seules avec tout le perçant de révidence la cause de deux qui, véritablement et d'effet, sont luteraies régis, contre ce vae eieetum. Mes yeux fichés, collés sur ces bourgeois superbês, parcouraient tout ce grand banc à genoux ou debout» et les amples replis de ces fourrures ondoyantes h chaque génuflexion longue et redoublée^ vil petit gris qui voudrait contrefaire rherfnine en peinture, et ces têtes découvertes et humiliées à la hauteur de nos pieds.

Ces voluptés déjà si vives, le deviennent plus encore lorsqu' enfin lecture est donnée de l'arrêt qui dégrade les

bâtards.

Moi, cependant, je me mourais de joie, yen étais h craindre la défaillance; mon cœur, dilaté h V excès, ne trouvait plus d'espace h s'étendre. La violence que je me faisais pour ne rien laisser échapper était infinie^ et néanmoins ce tourment était délicieux. Je triomphais, je me vengeais, je nageais dans ma vengeance, je jouissais du plein accomplissement des désirs les plus véhéments et les plus continus de toute ma vie.

Est-ce tout? non ; il reste la formalité de l*enregistrement; c'est le dessert du régal offert à Saint-Simon.

Pendant Tenregistrement, je promenais mes yeux doucement de toutes paris, et, si je les contraignais avec constance, je ne pus résister à la tentation de m'en dédommager sur le premier président; je Vaccablai donc à cent reprises dam la séance de mes regards assénés et forlongés avec persévérânûè. Uinsulte, le mépris, le dédain, le triomphe lui furent lanoée de

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nies yeux jusquen ses moelles* Souvent il baissait la vue quand il attrapait mes regards; une fois ou deux il fixa le sien sur moi, et je me plus à V outrager par des sourires dérobés, mais noirs, qui achevèrent de le confondre. Je me baignais dans sa rage^ et je me délectais à le lui faire sentir.

Il est plus facile de dire ce que n'est pas le style de Saint-Simon que de dire ce qu'il est.

Il n'y a peut-être pas une seule des qualités réglementaires qui ne lui fasse défaut. Il n'est pas correct, il n'est pas toujours clair, il n'est pas concis, il n'est pas harmonieux, il n'est pas élégant; l'archaïsme s'y dispute avec le néologisme et Targot, et avec tout cela c'est le plus puissant des styles. On retrouve dans l'écrivain l'insolence du grand seigneur; il traite la langue et la syntaxe comme les gens de douteuse ou de piètre noblesse, qu'il lui fallait coudoyer à Versailles. Pas une concession, même la plu^ msignifiante,aux lois que subit le commun des mortels ; elles ne sont pas faites pour lui, il ne s'y range volontairement que quand cela ne lui coûte aucun sacrifice. Le principal pour lui, c'est que sa pensée et la sensation éprouvée se fassent jour, éclatent, sous quelle forme, cela lui importe peu, pourvu que la forme soit adéquate à l'objet; tant pis si cet accord intime ne peut s'établir qu'au prix de la correction. Tours imprévus, alliances d'une r6t« versante audace, constructions barbares, mais énergiques, ellipses prodiguées, expressions prises à tous les styles, depuis le sublime de la chaire, à la Bossuet, jusqu'à l'argot du corps de garde, parenthèses interminables, enchevêtrement de propositions, le trivial, le pittoresque, la poésie, tout se heurte, tout s'amalgame cependant, se fond dans une couleur unique qui est la sienne, et produit en défi-

nitive un incomparable effet. C'est le premier des barbares, a dit Chateaubriand , il écrit à la diable pour l'immortalité ; ce n'est pas assez dire. Au fond, ce barbare est un artiste. Il se sent original, et veut rester tel : de là son mépris pour les règles ordinaires; ce seraient des entraves. Et de fait^ sa force est dans son intempérance. Les premiers explorateurs qui s'aventurèrent dans les forêts vierges du nouveau monde, durent éprouver un sentiment d'effroi mêlé d'admiration, quand ils se virent enveloppés ei comme étouffés par cette splendide végétation, œuvre des siècles et d'un sol opulent : l'impression est la même quand on se plonge dans ces Hémoires exubérants; on se sent petit et comme perdu devant cette prodigieuse abondance et ce touffu d'un style que rien n'arrête, et qui pousse en tout sens les jets les plus capricieux et les plus puissants.

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