XVII* SIÈCLE
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tout cela. On ne doit pas omettre l'éclat imprévu que jetlent sur le tissu de son style les nombreuses citations des Livres saints. Il est le premier qui ait rendu hardiment les fortes images du langage biblique. La traduction de Sacy atténuait , énervait; la sienne semble ajouter au relief de l'expression originale. Avec tout cela, c'est un modèle dont on a singulièrement abusé dans l'enseignement des collèges. Nous n'avons que trop de penchant en France à la rhétorique sonore, aux lieux communs éclatants et vides. Il faut aujourd'hui un certain effort d'impartialité pour rendre à Bossuet ce qui lui appartient, et ne pas aller au delà. C'est ce que j'ai essayé de faire. Il est probable que ni les admirateurs quand même, ni les détracteurs ne seront satisfaits. Il est si commode de se jeter tout d'ui\ côté et d'aller droit devant soit, à la Bossuet ! M. Sainte- Beuve qui d'ordinaire excelle à bien tenir en équilibre les plateaux de la balance, me semble avoir été excessif dans l'éloge comme dans le blâine. Il débute en style d'oraison funèbre : < La gloire de Bossuet est devenue une des religions de la France; » puis il retire un à un les éloges prodigués. Bossuet n'est ni un historien accompli, ni même un historien équitable; ce n'est pas non plus un philosophe, ni un ami à aucun degré de l'examen et de la critique. Il a rimagination d'Homère, et point d'esprit. < Avec son air de grandeur et de bonhomie autoritaire, il est impatientant et irritant. > — Ailleurs, il est question des pieds de nez de Bossuet. Le dernier trait est le plus vif : c^est un prophète du passé, — a Quand on a une si belle sonnerie, on n'a pas besoin de chercher midi à quatorze heures >. — Nous voilà bien loin de celle gloire qui est devenue une des religions de la France!
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DOILEAU
Les modernes et Boileau. — Sa physionomie, son caractère, son ia« telligence, ses aptitudes. — Sa place parmi ses amis. — Boileau et Louis XIV. — Les périodes de la vie llftéraire de Boileau. — Les bornes de son imagination. — Sa fonction essentielle.
Boileau est peut-être de tous les auteurs du xvii« siècle celui dont il est le plus difficile aujourd'hui d'apprécier équitablement les mérites. Si le poète est chose légère, ailée, sacrée, comme le veut Platon; si l'idéal est son domaine et sa patrie; s'il habite cette région intermédiaire qui le rapproche des dieux sans le séparer absolument des mortels; si ses chants d'une harmonie délicieuse sont l'écho des choses stipérieures et des mystères les plus doux de Pâme humaine, il faut convenir que Boileau ne peut guère prétendre à ce beau nom, que telle n'a jamais été sa fonction ici-bas. Son œuvre subsiste cependant et subsistera aussi longtemps que la langue française; son influence a été profonde; son autorité bien que fort diminuée, n'a pas péri; elle se confond souvent avec celle du bon sens, qui est éternelle. Les jeunes gens et les femmes ne le goûtent guère, parce qu'il représente ce qui leur manque le plus; ceux qui ont un penchant à s'émanciper, ne peuvent le sentir, parce qu'il représente la règle; ceux que l'imagination et la sensibilité tourmentent le trouvent sec et froid. Avec tout cela, c'est bien un des Français les plus français qu'ait portés notre sol; ses qualités sont bien les qualités de la race, et il n'est pas
bien sûr que ce qui lui manque, ses compatriotes en soient bien riches. En tout cas, il faut s'observer quand on parle de lui. Voltaire disait à Marmontel qui malmenait le législateur du Parnasse : « Ne dites pas de mal de Boileau : cela porte malheur. »
Je voudrais, avant d'entrer dans l'examen de son œuvre, saisir et indiquer les traits caractéristiques de sa physionomie d'abord, puis de sa nature morale.
Le buste de Girardon que Ton voit au Louvre et qui est une œuvre plus soignée que véritablement originale, représente Boileau vers l'âge de cinquante ans, ayant donc perdu quelque chose de cette vivacité que tous les contemporains lui attribuent. La figure est régulière, ouverte, franche. Il y a bien dans la bouche quelque chose de malicieux et d'ironique , mais sans amertume et sans cruauté. La lèvre n'est ni mince, ni sensuelle. Le front assez élevé, pas très-large, semble fuir un peu en montant; la vaste perruque dissimule la fuite, mais on la sent. Les boucles abondantes sont assez négligemment jetées. Elles ne couvrent rien d'essentiel; c'est la coiffure d'un homme qui voulait ne pas être gêné. Ce qui domine, c'est la franchise, mais une franchise vive, agissante pour ainsi dire; et, s'il est permis d'ajouter un dernier trait, plus d'esprit que d'intelligence.
Il avait l'humeur fort gaie : tous les témoignages des contemporains sont unanimes à ce sujet. Dans les cabarets où se réunissaient souvent ceux dont on a fait nos graves et solennels classiques, Boileau était de tous celui qui dépensait le plus de joyeuse humeur. Chapelle tout d'abord se noyait dans son verre; c'était son incurable défaut; La Fontaine rêvait; Molière observait et pensait; Bacine écou^
tait soupirer son cœur; Boileau seul s'abandonnait à l'heure présente. On plaisantait, on improvisait épigrammes et parodies; Boileau fournissait sa bonne part. Premiers et vifs rayons de jeunesse dont le souvenir est si doux I Quarante ans plus tard, le vieillard infirme et morose les évoquait des ombres du passé; il avouait à Brossette, non sans une certaine satisfaction, qu'il avait fourni son contingent au Chapelain décoiffé, et qu'il n'était pas étranger à la scène des Plaideurs entre Chicaneau et la comtesse. Il n'avouait pas, mais Chapelle racontait qu'il avait fait un jour à cet ivrogne incorrigible un beau sermon sur la tempérance; qu'il était entré avec lui au cabaret pour for^ lifier son éloquence, et qu'on avait dû rapporter chez eux le sermonnaire et le sermonné. Ce n'est pas lui faire tort que de rappeler ces incartades printanières. Au contraire bien des gens lui en sauront gré : on ne le montre que trop sous les traits d'un renfrogné pédagogue. 11 ne fut jamais tel, sauf peut-être dans les dix dernières années de sa vie, lorsque la maladie et l'isolement tombèrent sur lui. Au théâtre, il donnait la comédie par les éclats de son rire; Racine Fadmoneslait du coude, Tinvilait àse contenir. M"® de Sévigné le vit un jour dans un salon poussant vivement deux jésuites, dont l'un était le père Bourdaloue au sujet des Provinciales : il criait, courait, s'enfuyait, revenait comme un forcené. Enfin, on trouve partout je ne sais combien d'anecdotes sur les joyeuses après-dînées de la maison d'Auteuil. — « C'est une hôtellerie, » disait Racine; et de fait, il y fallait payer son écot en esprit et en bons mots.
La gaîté ne va guère sans franchise, Boileau était franc et courageux. Il ne craignait pas de dire en fare à Louis XIV
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que ses vers ne valaient rien. Il maintenait contre Topi* niun du roi soutenu naturellement par tous les courtisans, y compris Racine, que l'expression rehroiisaer chemin était légitime et excellente. Il faisait ce qu'aurait dû faire Racine, des observations sur le dénûmeut où le prince laissait le vieux Corneille. Il se déclara hautement et en toute circonstance pour Molière méconnu; il protestait avec indignation contre ceux qui avaient disputé au grand comique € un peu de terre. » Contre toutes les cabales déchaînées il défendait la gloire de Racine et osait déclarer P/ièdre tombée un chef-d'œuvre. Il fallait un certain courage pour contester le génie de Chapelain : c'était Chapelain qui dressait la liste des gens de lettres recommandés à la muniûcence royale. Buileau n'hésita pas, il attaqua bravement cette grande renommée et fit tomber ridole de son piédestal. Je suis frappé surtout de la dignité et du courage de son attitude dans toutes les circonstances où les jansénistes sont en cause. Il ne devait rien à Port-Royal ni à ses maîtres ; Racine qui leur devait tout, ne l'oublia que trop à un moment et ne s'eq souvint pas assez après sa conversion. Boileau ne craignit pas de dire hautement à la cour, où rien ne se perd, ce qu'il pensait des rigueurs exercées ou préparées contre les religieuses et contre les solitaires. — « On va traiter durement les religieuses, disait-on. — Ehl reprit-il, les traitera-t-on plus durement qu'elles ne se traitent elles-mêmes? > — « Le roi fait chercher partout M. Nicole pour l'arrêter. — Le roi n'aura pas le malheur de le trouver. » — Il s'honorait hautement d'être l'ami d'Ârnauld, et faisait profession de l'admirer. Que Ton rapproche des vers froids et pâles de Racine i'épitaphe élo-*
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quente de Boileau pour le grand exilé , on verra en quoi diffèrent un bel esprit et un homme de cœur. Il ne faut pas oublier les préceptes moraux du w^ chant de VArt poé • tique. Les qualités qu'il exige des gens de lettres , il les possédait ; les lois qu'il leur impose, il les observait scrupu* leusement. C'est lui qui a dit :
Le vers se sent toujours des bassesses du cœar.
Voilà ce qu'il convient de ne jamais oublier quand oo se sent tenté de sévérité envers le poète. L'homme doit dans une certaine mesure protéger l'écrivain , en tout cas, il l'explique. La droiture, la fermeté, la franchise dans les actes et dans le langage, ce n'est pas assurément Tunique source d'où jaillit le flot divin de la poésie; il faut autre chose , mais c'est bien le point de départ d'une eer« taine poésie , la sienne > celle qui prend pour devise :
Rien n'est bean que le vrai, le vrai seul est aimable.
Sa vie offre la sérieuse unité qui est la marque des natures fortes. Pas de chutes , pas de défaillances, pas de conversion; il ne se repent de rien, il n'a rien à expier. Du premier jour jusqu'au dernier il a conservé l'horreur des mauvais livres et l'amour des règles. Chacun se fait un idéal à sataille et à son honneur, quand on est capable de s'en faire un. Le sien fut tel, et il ne s'en départit jamais. La seule infidélité qu'on soit en droit de lui reprocher, c'est l'obéissance aux volontés du roi qui voulut faire de lui et de Racine des historiographes. Boileau eut le tort de quitter pour ce glorieiLX emploi le métier de la poésie. Il l'expia cruellement. 11 dut d'abord subir l'hamiliation de recevoir un traitement qu'il ne gagnait pas
et ne gagna jamais ; puis les quolibets vinrent fondre sur lui. Pour les railleries des courtisans, grands seigneurs, hommes d'épée qui faisaient campagne aux côtés du roi, passe encore : ces vaillants avaient bien le droit de rire à la vue du satirique en costume de guerrier, juché sur un cheval toujours trop fringant ; mais servir de but aux plaisanteries d'un Pradon ! Celui-ci ne se permit-il pas de ridiculiser à la fois le poète et le fragment épique du passage du Rhin ? Après avoir dépeint les deux Messieurs du sublime attachés à une longue rapière, il rappelait la mésaventure grotesque du plus mauvais cavalier des deux.
Muse, ressouviens-toi de la route de Gand,
Quand Tud des deux tomba dans un noir outregand. (bourbier.)
Là, ce guerrier n'eut pas la figure poudreuse,
Mais bien comme le Rhin, la barbe limoneuse,
Et sortant du bourbier, jurant et mennçant,
Accusait dans sa chute un cheval innocent.
Ce fut l'expiation. — Dans tous les autres actes de sa vie, il est ferme, droite même un peu raide. S'il fait aux jésuites tout-puissants quelques concessions de mots, vite, il se rattrape sur le fond. S'il loue le père Bourdaloue, il ne le met qu'après le grand Arnauld. L'Académie est peuplée de gens de lettres dont il a fait le procès; il ne songe pas à fléchir ces vanités rancunières ; il faut que le roi exprime le désir qu'il a de voir Boileau siéger parmi les immortels. Boileau avait alors quarante-sept ans. Il fut élu, et son remerciement, où ses confrères s'attendaient à trouver amende honorable, fut très-digne et légèrement ironique. Il put dire en toute sincérité qu'il ne s'attendait pas à l'honneur qu'il recevait. Bayle, en sa qualité de journaliste réfugié, ne manqua pas de faire ressortir maligne-
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ment le véritable caractère de cette élection. — <k La complaisance de rÂcadémie pour le souverain lui a fait tenir une conduite tout à fait chrétienne. 7> Une fois de TAcadémie, Boileau prit-il l'esprit et legoût de Tillustre corps? Lui, qui était à tout prendre un révolutionnaire, se transforma- t-il en conservateur? C'est ce qui arrive d'ordinaire. Loin de là : il fut toujours delà minorité, et jusqu'au bout il ne put se commander le respect pour la docte compagnie. Il écrivait à Brossette en 1700, à propos de l'Académie de Lyon :
Elle n'aura pas grand peine à surpasser en mérite celle de Paris, qui n'est maintenant composée, à deux ou trois hommes près, que de gens du plus vulgaire mérite, et qui ne sont grands que dans leur propre imagination.
Enfin il appelle les académiciens Topinambous. Je ne sais au juste ce que cela veut dire, mais ce ne doit pas être un compliment.
Tous ces traits réunis composent au personnage une physionomie qui ne manque pas d'une certaine originalité. On comprend que Boileau ait pu se faire une place à part et bien à lui, qu'il ait forcé l'estime et ait eu beaucoup d'ennemis. L'indépendance du caractère n'était pas la vertu dominante des gens de cour et des gens de lettres, non plus que la franchise et la droiture ^ Il faut maintenant indiquer les lacunes, car il y en a et de bien graves. Boileau, le onzième de quinze enfants, né dans cette sèche et étroite bourgeoisie qui vivait de la chicane, à Tombre lourde et épaisse du Palais, dans l'affreuse rue
i. Quand on lit les Mémoires de L. Racine sur la vie de son père, on sort de cette lecture avec une particulière estime pour le caractère de Boileau.
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de Jérusalem qui porte aujourd'hui son nom, perdit sa mère de bonne heure, et fut abandonné par son père, rude et infatigable greffier, à une servante rogue et dure. Il n'eut à vrai dire pas d'enfance, pas de soleil, pas de jeux, pas de caresses. A douze ans, il fut atteint d'une cruelle infirmité; on dut lui faire l'opération de la taille. Ses frères aînés, dont Vun fut de l'Académie vingt-cinq ans avant lui, ne s'occupèrent jamais de leur frère cadet. Il n'a pas lui sur ses premières années le plus furtif rayon de tendresse. Il n'a pas été recueilli comme Racine par des maîtres dévoués et affectueux. Son régent de rhétorique ne lui a laissé d'autre souvenir que celui d'un latiniste grincheux, qui voulait qu'on traduisît respuhlica percaU luerat par la république avait contracté un duriUon. Jeune homme, est-ce fatalité de nature, germes étouffés en naissant? il n'a subi aucun de ces entraînements du cœur, qui donnent à l'imagination son coloris, au langage sa note émue. Homme fait, il n'a pas eu de compagne à son foyer, d'enfants autour de lui. Il n'a connu que l'amitié. On peut même dire qu'il a haï l'amour. Il a échappé aux poètes de tous les temps bien des paroles violentes et amères contre les femmes; mais ce sont les cris de cœurs blessés et qui aiment leur blessure et la main qui l'a faite. Boileau a été dur, cruel, grossier. Il ne brûle pas ce qu'il a adoré, on sent au contraire qu'il n'a pas adoré ce qu'il brûle. Faut-il s'étonner après cela de son aversion pour toutes les œuvres qui ne vivent que d'amour? Il n'a jamais voulu admettre QuinauU, que bien tard et fort en rechignant. Quand il venge Racine de ses détracteurs, quelles sont los tragédies, quels sont les personnages qu'il rappelle? Iphigénie en Aulide immoléCy Pyrrhus, Burrhus,
Britannicus; qu'est-ce qu'il admire dans Phèdre? La violence de sa passion? Non , sa douleur vertueuse. Mais comment nier un sentiment qui est l'âme de la société et de la littérature d'alors? Il fera donc une concession.
Peignez donc, fy eon ens, des héros amoureux ;
mais il se hâtera d'ajouter :
Mais ne m'en formez pas des bergers doucereux.
N'insistons pas sur ce point. Il vaut mieux ne pas en dire assez que d'en trop dire.
On est moins embarrassé pour signaler les vides de rintelligence. Elle était étroite et bornée, je veux dire par là qu'il ignorait et voulut toujours ignorer les choses qui ne rentraient pas nécessairement dans le cadre de ses ouvrages. Il n'avait aucune curiosité d'esprit : les arts, les sciences, la philosophie même ne l'attiraient en rien. De bonne heure il se traça un petit domaine où il voulut se renfermer, régner, et du même coup il délimitai xespecta scrupuleusement les territoires voisins, ne s'y permit aucune excursion. Chacun chez soi, semble avoir été sa devise .
La nature fertile eu esprits excellents, Sait entre les auteurs parl.iger les talents.
Cette rigoureuse division des genres qu'il a toujours maintenue avec entêtement, était comme un besoin de sa nature. Il n'eût pas dit comme Montaigne, « l'âme s'élargit d'autant qu'elle s'emplit. » Il redoutait avant tout la confusion, le désordre. Il y a entre les arts une affinité réelle et mystérieuse qui se révèle aux intelligences vives et riches; combien est plus étroite encore cette affmité entre
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de Jérusalem qui porte aujourd'hui son nom, perdit sa mère de bonne heure, et fut abandonné par son père, rude et infatigable greffier, à une servante rogue et dure. Il n'eut à vrai dire pas d'enfance, pas de soleil, pas de jeux, pas de caresses. A douze ans, il fut atteint d'une cruelle infirmité; on dut lui faire l'opération de la taille. Ses frères aînés, dont Vun fut de l'Académie vingt-cinq ans avant lui, ne s'occupèrent jamais de leur frère cadet. Il n'a pas lui sur ses premières années le plus furtif rayon de tendresse. Il n'a pas été recueilli comme Racine par des maîtres dévoués et affectueux. Son régent de rhétorique ne lui a laissé d'autre souvenir que celui d'un latiniste grincheux, qui voulait qu'on traduisit respuhlica perçai' luerat par la république avait contracté un duriUon, Jeune homme, est-ce fatalité de nature, germes étouffes en naissant? il n'a subi aucun de ces entraînements du cœur, qui donnent à l'imagination son coloris, au langage sa note émue. Homme fait, il n'a pas eu de compagne à son foyer, d'enfants autour de lui. Il n'a connu que l'amitié. On peut même dire qu'il a haï l'amour. Il a échappé aux poètes de tous les temps bien des paroles violentes et amères contre les femmes; mais ce sont les cris de cœurs blessés et qui aiment leur blessure et la main qui l'a faite. Boileau a été dur, cruel, grossier. Il ne brûle pas ce qu'il a adoré, on sent au contraire qu'il n'a pas adoré ce qu'il brûle. Faut-il s'étonner après cela de son aversion pour toutes les œuvres qui ne vivent que d'amour? Il n'a jamais voulu admettre Quinault, que bien tard et fort en rechignant. Quand il venge Racine de ses détracteurs, quelles sont los tragédies, quels sont les personnages qu'il rappelle? Iphigénie en Aulide immolée^ Pyrrhus, Burrhus,
îtannicus; qu'est-ce qu'il admire dans Phèdre? La »1ence de sa passion? Non , sa douleur vertueuse. Mais mment nier un sentiment qui est l'âme de la société et la littérature d'alors? Il fera donc une concession.
Peignez donc, fy eon ens^ des héros amoureux ;
lis il se hâtera d'ajouter :
Mais ne m'en formez pas des bergers doucereux.
insistons pas sur ce point. Il vaut mieux ne pas en dire sez que d'en trop dire.
On est moins embarrassé pour signaler les vides de itelligence. Elle était étroite et bornée, je veux dire r là qu'il ignorait et voulut toujours ignorer les choses i ne rentraient pas nécessairement dans le cadre de ses vrages. Il n'avait aucune curiosité d'esprit : les arts, les ences, la philosophie même ne l'attiraient en rien. De nne heure il se traça un petit domaine où il voulut se ifermer, régner, et du même coup il délinHtar^xescta scrupuleusement les territoires voisins, ne s'y pert aucune excursion. Chacun chez soi, semble avoir été devise .
La nalure fertile en esprits excellents, Sait entre les auteurs partager les talents.
Ite rigoureuse division des genres qu'il a toujours mainme avec entêtement, était comme un besoin de sa na« *e. Il n'eût pas dit comme Montaigne, « Tàme s'élargit Lutant qu'elle s'emplit. » Il redoutait avant tout la con- ;ion, le désordre. Il y a entre les arts une affinité réelle mystérieuse qui se révèle aux intelligences vives et hes; combien est plus étroite encore celte affmité entre
les sciences! Descartes avait entrevu le lien qui les unit, et la vérité universelle lui était apparue, vision éblouissante, dont son âme ne put se détacher. Lucrèce en avait saisi au passage quelques rayons furlifs, et son œuvre resplendit d'une chaude lumière d'enthousiasme. Virgile s'était longtemps plongé dans cette contemplation sublime et s'écriait :
Félix qui potoit rerum cognoscere causas.
Ces hautes ambitions, cette largeur d*intelligence, ce sens profond des choses saisies dans leur variété infinie, échappe complètement à Boileau. Il est essentiellement étroit. Parmi les sciences, je ne vois guère que la théologie et le droit qui aient attiré son attention. Il lui est resté de ses études premières un goût malheureux pour les ergoteries, le syllogisme : il se pique plus de raisonner congrûment que d'éclairer ou d'échauffer. Le souci des t ransitionsj e consume. Où le poète donne un coup d'aile qui l'emporte ailleurs, Boileau se met à construire un pont solide pour passer sans péril d'une idée à une autre. Il pose sa thèse d'abord, puis la développe au moyen de définitions et d'exemples, puis il soulève l'objection qu*il développe aussi; puis il introduit la réfutation, s'arrête satisfait, constate que tout est ordonné, régulier, irréprochable, et passe à la conclusion, qui est à la fois récapitulation ou péroraison, suivant le degré de chaleur que Torganisation de l'écrivain a permis. Est-ce un poète? Est-ce un maçon qui manie et dispose des moellons? Qu'on ne dise pas que cette allure était imposée par le genre qu'il avait choisi : Horace, et Juvénal, et Régnier prouvent le contraire. Allons plus loin : parmi les contemporains de
oileau, il y eut un homme, ennemi comme lui de toute inovation, de toute fantaisie, qui, lui aussi, prit le rôle et attitude d'un législateur, qui, lui aussi, imposa à tous les nancipés, quels qu ils fussent, la loi et la règle : cei )mme est Bossùet. Qui a plus sûrement et plus efficaceent rempli sa tâche? La sévérité de la doctrine, la rileur de l'exposition, Texaclitude, la précision scrupuuse, il possède tout cela, et tout cela n'a pas empêché splendide expansion de la plus riche éloquence. Ainsi éclairée par le dehors, par la vie, l'œuvre nous ^paraît dans la lumière qui lui est propre, nette, bien rêtée dans ses lignes essentielles, avec une perspective édiocre et un horizon restreint. Elle est, pour cette lonle existence (de 1636 à nil),peu considérable. Le gloeux emploi d'historiographe^ dont Boileau était si fier, ms a fait tort de quelques-uns de ces produits de forte aturité qui sont le plus clair de son rendement poétique, près un temps d'arrêt de près de douze ans, quand il ulut reprendre la lyre, l'instrument était rouillé. Boiau ne pouvait se permettre impunément ces infidélités ; n'était qu'à force d'obsessions et de supplications qu'il ^tenait de la muse un regard compatissant. Quand il vint à elle sur le tard, le bénéfice de sa longue patience t perdu; le mouvement, péniblement obtenu et arrêté r sa faute, ne put reprendre. Lui, qui dans ses beaux urs, s'il écrivait quatre mots, en effaçait trois; lui, qui igt fois sur le métier remettait son ouvrage, il consuma 1 ratures laborieuses le dernier élan de verve qu'il crut ssentir. Â aucune époque il n'avait été de ceux qui osent re avec Régnier :
La verve quelquefois s'égaie en la licence. • «
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Jamais non plus il n'eût dit :
Les nonchalances sont ses plus grands artifices. ..
Quand il lui fallut revenir à Tenclume et au marteau, la fatigue se trahit d'abord, les vers fabriqués pesèrent double.
Il 7 a trois périodes dans sa vie littéraire. La première n'est ni la plus éclatante ni la plus riche. Il n'appartient pas à cette classe de génies fougueux que la sève montante de la jeunesse enivre et qui sont tout en rayonnement. Il lui fallut d'abord trouver sa voie, découvrir parmi les anciens le chef de file auquel il comptait s'attacher» et qui n'était autre qu'Horace. De bonne heure il eut l'attitude d'un législateur; ce fut la gloire qu'il rêva. Aussi pas d'incartades au début; rien qui rende jamais impossible le rôle auquel il aspire. Voyez ses premières œuvres, celles qu'il composa de 1658 à 1668, de vingt-deux à trente-deux ans : sont-elles par la verve, le mouvement, la couleur, incontestablement supérieures à celles qui ont suivi? Je ne le crois pas. Â l'imitation d'Horace, dont la grâce lui a toujours échappé, il compose des satires et aborde Tépître laudative. Les satires morales (sur la tuh' hlesse, sur Vhomme, sur la folie des hommes) nous semblent aujourd'hui bien vides et bien lourdes. On sent que la théologie et le droit ne sont pas loin, que l'auteur a une thèse à établir, une cause h plaider; l'implacable argu^ mentahor pèse sur le développement, le conduit et le soutient : ainsi le bras robuste du laboureur pèse sur le manche de la charrue et pousse lentement, péniblement le soc dans le sillon. Aucun abandon, aucune grâce; les hors-d'œuvre, car il y en a, sont prémédités; c'est une
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surprise ménagée de longue main , un lieu commun de passage qui s*adapte pour renrichir au lieu commun fondamental, et qui Tenrichit peut-être^ mais à coup sûr ne Tallége pas. Boileau se permet même, à cet âge de première témérité, le paradoxe. On dirait qu'il a goûté et essayé de reproduire quelque chose du vif et piquant scepticisme de Montaigne; mais ce n'est qu'une réminiscence un peu trop délayée; on se retrouve sur le terrain solide du dogmatisme et du syllogisme. — Il y a aussi effort manifeste, à ce moment d'éclosion, pour saisir le pittoresque et Tenchâsser dans l'œuvre. Delà, la satire sur le Repas ridicule et les Embarras de Paris; mais l'auteur ayant affaire à la fois à Juvénal, à Horace, à Régnier et à la réalité contemporaine, n'a pu se tirer de tant de richesses. Il me fait l'effet d'une abeille qui, à force de voltiger sur les fleurs, revient à sa ruche trop appesantie, et incapable de faire son triage. Aussi bien, et malgré quelques parties réussies, son originalité n'est pas là. Il n'est réellement chez lui et à son aise, que dans la satire purement littéraire. Ce n'est pas qu'il ait dit le dernier mot sur aucun des auteurs qu'il prend à partie. Chapelain et Cotin, ses victimes de prédilection, sont ridiculisés sans trêve ni pitié; mais qu'est-ce que Chapelain et Cotin? c'est ce que le satirique ne se met pas en peine de montrer. Sa critique ressemble un peu à \si fameuse tarte à la crème du marquis de Molière. Je ne trouve qu'un trait qui porte, à l'adresse de Chapelain :
11 se tue à rimer, que n'écrit-il en prose ?
Mais il y a bien des gens qui seraient tentés de le retourner contre Boileau. Quant aux éternelles plaisante-
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ries sur le poivre et la canelle que Tépicier débite dans les œuvres des poêles infortunés, elles sont d'un goût douteux, et, en tout cas, on se demande s'il était bien nécessaire de frapper sans relâche sur des écrivains dont il avait déjà été fait si bonne justice par le public. Hais, toutes ces réserves faites, et il faut les faire, la sincérité de Boileau, son ardeur, son goût réel pour le travail qu'il a entrepris, et^ pourquoi ne pas le dire? son enthousiasme de croisé à cette première prise d'armes , nous ne pouvons méconnaître tout cela, et les contemporains ne s'y trompèrent pas. Bien des gens, sans trop savoir encore pourquoi, commencèrent à avoir des doutes sur le génie éminent de Chapelain et consorts : Boileau leur fit ouvrir les yeux ; et le public, s'il ne brûla pas d'abord tout ce qu'il avait adoré, cessa du moins d'apporter aux idoles l'encens accoutumé. La pièce qui clôt et couronne cette ^période , c'est la satire IX« à son esprit : c'est le chef-d'œuvre de Boileau. On peut trouver aujourd'hui cette ironie un peu pesante d'allure et trop didactique; mais il y a de la verve; c'est un plaidoyer ingénieux, et bon nombre de vers sont frappés d'une façon magistrale. Ce qui séduisit surtout les contemporains et les gagna à la cause de l'auteur, qui était celle du goût, ce fut la netteté, la clarté, la franchise. Ces qualités incontestables étaient la plus sérieuse critique des œuvres qu'il prenait à partie, et qui n'étaient qu'emphase vide, galimatias , fadeur sentimentale ^ Comme tous les écrivains laborieux, il ne produisit cette pièce supérieure, qu'après de nombreux tâtonnements, une sorte d'incu-
i, 11 ae faul pas oublier pourtant que Molière avait ouvert Ja vole*
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bation de plusieurs années, idées, sentiments , style, cadre adopté, vers pleins et forts, tout concourut et aboutit enfin , pour former Tœuvre complète avec la beauté que comportaient le genre et le génie de Boileau. Il avait alors trente ans (1666).
La seconde période, qui va de 1668 à 1678,e8t la plus féconde : ce sont les années de forte maturité, où il a tout l'éclat dont il est capable. Il a de plus l'assurance et Tautorité. Le public lui a donné et lui donne raison chaque jour. C'est le moment aussi où le roi, qui cependant n'aimait la critique sous aucune forme, se montre touché des louanges que ce satirique a rimées en sa faveur. Il commençait à être repu des banales flatteries que lui servaient les poètes de l'école de Chapelain^ Benserade en tête. Il y avait dans les vers de Boileau je ne sais quoi de plus sincère ; c'était comme un hommage forcé, le cri d'une admiration qui ne pouvait se contenir; de plus, le ton était grave, noble, majestueux. Le passage du Rhin semblait dans le déluge d'odes qui s'épancha alors , comme un fragment épique, quelque chose de monumental et de sublime, à la taille du héros. Le remerciement qui suivit à peu de distance n'avait rien d'humble ni de forcé. Il y avait plaisir et même honneur à distinguer dans la foule un poète qui savait se tenir à cette hauteur de sentiments et de langage. Il ne faut pas oublier ces détails : Tapprobalion du roi hautement manifestée fera désormais la moitié de la force de Boileau. Ce fut alors qu'il songea, lui aussi» à élever son monument. Jusquelà, les malintentionnés, ceux qu'il avait percés de ses épigrammes, pouvaient ne voir en lui qu'un faiseur de satires, un homme à fuir dans le commerce de la vie, un
xvn* siicLs. ^
écrivain qui ne subsistait que des défauts des autres. D publia VArl poétique (de 1669 à 1674). C'était la plus solide réponse qu'il pût opposer aux détracteurs. On ne lui accordait que de l'esprit et de la malice; il prouva d'abord qu'il était docte, aussi docte que Chapelain luimême ; ensuite, que toutes les critiques qui assaisonnaient ses satires étaient fondées en droit; je dirais presque légales, car elles reposaient sur des principes d'art méconnus ou violés, et dont il rappelait le dispositif. Ces mots empruntés à la chicane me reviennent malgré noi ; on retrouve toujours dans Boileau quelque chose du greffier. Avec le temps et les progrès de sa renommée, le greffier est devenu le législateur du Parnasse ; mais il n'en est pas moins vrai qu'il a souvent l'air d'instruire un procès ou de rédiger un arrêt. A la fin de sa vie, le greffier sera doublé d'un théologien ; il ne restera plus rien pour le poèie. Mais à cet âge heureux de trente-cinq à quarante ans, l'équilibre entre les dons naturels et les qualités acquises par le travail subsiste encore, et tout cela est soutenu par un goût, souvent étroit et exclusif, mais sain et qui fait loi. Ce fut son beau moment: il eut son plein épanouissement. Après VArt poétique, le Lutririj agréable retour aux gaités du jeune âge , tempérées par l'érudition et le sentiment des convenances. Il avait proscrit, avec quelle sévérité, on s'en souvient, le burlesque effronté , qui mourait de sa belle mort du reste ; mais pouvait-on bannir de la poésie un genre aussi considérable ? N'y avait-il pas la Batrachomyomachiey que tout le monde alors attribuait à Homère? Le législateur du Parnasse glisse sur ce sujet, mais l'auteur du Lutrin comble la lacune. Il substitue au burlesque de
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Scarron, un burlesque noble, pour ainsi dire. Il transporte dans un sujet bas ou vulgaire toutes les machines de répopée, le style sublime, les descriptions pompeuses, les harangues, et fait jaillir le comique de la disproportion même entre le style d'une part, et de l'autre l'action et les personnages. Scarron rabaissait les événements et les héros de l'épopée, Boileau élève au niveau épique des chantres, un perruquier, un sacristain. C'est de tous ses ouvrages, celui où il a le plus souvent rencontré le pittoresque ; mais, il faut bien le reconnaître, ce que l'on appelait alors un badinage ingénieux, nous semble un peu long et souvent bien froid ; je parle surtout des deux derniers chants, œuvre de sa vieillesse. — A cette même période de sa vie appartiennent en outre les épîtres au roi, répîlre à Racine, où se trouvent les vers éloquents et courageux sur Molière, l'épîlre à Lamoignon, Sur les plaisirs de la campagne, l'épître à Seignelay, ou VÉloge du vrai. Tout cela constitue le trésor poétique de Boi- /eau, ou,si Ton aime mieux, la citadelle de sa renommée. Cest là qu'il faut puiser des armes pour le défendre» si on veut le défendre.
La troisième période est faiblement remplie, malgré les trente années et plus dont elle se compose. Boileau, historiographe, personnage 4e cour, guerrier par occasion, ne rime plus qu'à la dérobée. L'épître il mon Jardinier, répîlre A mes vers renferment encore quelques beautés sans éclat toujours : mais le moyen d'admirer la satire sur les femmes < et l'ode sur la Prise de Namur! Le grand Âmauld goûtait fort la première, mais son témoin
1. II convient de faire une réserve en faveur du vigoureux porlrait du couple avare, les Tardieu . Cela est vu et sentL
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gnage a bien peu de poids en semblable matière, etBoi-< leau confondait les genres, quand il s'en targuait avec tant d'ostentation :
Arnauld, le grand ArnaDld, flt mon apologie.
Il est vrai que la satire avait été vivement attaquée par Perrault, qui n'avait pas les mêmes raisons que Boileau pour haïr les femmes, et qui avait saisi Toccasion de rallier à sa cause ces puissants auxiliaires. Ce fut une escarmouche avant la grande mêlée. Nous voici en effet arrivés à cette fameuse querelle des anciens et des modernes qui fit tant de bniU en son temps et assombrit les dernières années de Boileau. L'ode sur la Prise de iVamur (1693) vient de là. Boileau ne se proposait pas seulement de glorifier le roi ; il voulait en outre montrer aux ignorants détracteurs de Pindare, ce que c'était qu'un beau désordre. Qu'il eût mieux liadt de se rappeler les deux vers de VArt poétique l
Mais souvent un esprit qui se flatte et qui s'aime Méconnaît son génie et s'ignore soi-môme.
Il ne paraît pas que les adversaires aient été convaincus, et on le comprend de reste. On ne voit pas non plus qu'ils aient abusé de l'avantage que leur offrait Boileau. L'occasion était belle cependant pour lui rendre quelques-unes de ces critiques dont il avait criblé les autres; mais ils avaient porté sur un autre point tout l'effort de la bataille. Il y avait cinq bonnes années qu'elle était engagée : les modernes, supérieurs en nombre et en audace, lançaient poèmes sur pamphlets, gagnaient chaque jour du terrain, dans les salons, à l'Académie, partout; les anciens s'enfermaient dans un silence dédaigneux qui, à la longue, pouvait être mal interprété. Boileau surtout, plus particu-
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liërement mis en cause, montrait une véritable répugnance à descendre dans la lice. Il fallut le harceler, le menacer d'écrire sur son fauteuil : Tu dors Brutus. Uu secret instinct semblait Tavertir que cette fois il n aurait pas le dernier mot. Il eût volontiers laissé à d'autres Thon neur de défendre le drapeau ; mais La Fontaine était trop indifférent, Racine n'aimait pas à se compromettre : il fallut qu'Achille sortît de sa tente. Il choisit son heure, chercha une position forte, inexpugnable, d'où il pût prendre son avantage, harceler Tennemi et rester à couvert. Cette position il la trouva daus le Traité du Suhlhne de Longin, qu'il avait traduit quelque vingt ans auparavant, et qu'il réédita avec des Réflexions critiques à l'adresse de Perrault, le plus acharné et le moins docte des modernes. Il donna à l'adversaire quelques leçons de grec, de latin et même de français , étala aux yeux du public les contresens qu'il avait commis en interprétant Pindare et Homère, et ramena au parti des anciens ceux qui ne l'avaient pas encore abandonné. On ne peut en effet se le dissimuler : il plut à Boileau de prendre les airs d'un triomphateur et de monter au Capitole, mais il n'y avait pas de vaincus enchaînés et traînés derrière son char ; ou plutôt, pour revenir à des images mieux appropriées au personnage et au sujet, Boileau ne gagna pas son procès, la cause resta pendante ; il y eut appel sur appel , conciliation plus ou moins sincère; mais de fait les parties furent renvoyées dos à dos, avec dépens partagés. En somme, ce fut un véritable échec pour le législateur du Parnasse. Il avait jusqu'alors rendu des arrêts acceptés des doctes et ratifiés par l'opinion publique ; mais cette fois, il eut beau appeler à son aide Âristote^ Horace, Quintilien, Longin, le ban et l'arrière-ban
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des autorités les plus vénérables : ces autorités étaient justement celles que la partie adverse récusait.
Il eût fallu trouver autre chose; il eût fallu surtout une plus sûre et plus vive intelligence des choses d'autrefois. Hais Boileau, qui aimait sincèrement l'antiquité, la comprenait médiocrement et admirait souvent à côté. Qu*on relise les vers qu'il a consacrés à Homère, et les Réflexions critiques, où il se donne tant de mal pour expliquer à Perrault les heautés AeV Iliade ;i\ est évident qu'il reste sur le seuil de l'œuvre, qu'il n'y entre pas, disons plus, qu'il s'en fait la plus fausse idée. Il en est de même pour Pindare ; il en est de même pour les tragiques, bien que plus accessibles à un moderne de ce temps-là. Toute cette partie de son œuvre, soit en vers, soit en prose, nous semble aujourd'hui d'une faiblesse extrême, et ne supporte plus l'examen. Et qu'on ne croie pas que ce soit là un détail qui disparait dans l'ensemble : chez Boileau, tout se tient. Il avait peu d'idées; mais elles étaient fortement reliées entre elles et dans une étroite solidarité; C'est parce qu'il n'a pas compris les poèmes homériques et pindariques, qu'il n'a pas compris le christianisme, qu'il Ta proscrit de Tart, qu'il a condamné la poésie moderne à l'éternel et fastidieux emploi des fictions mythologiques. On a beau se surveiller rigoureusement, se recommander sans cesse le respect et l'impartialité, il faut dire ce qui en est. Si la poésie est quelque chose, vaut quelque chose , c'est parce qu'en elle vibre et chante i'àme même des peuples. Traditions héroïques, légendes» croyances religieuses, voilà les sources vives où vont puiser ces êtres privilégiés qui ne sont que Técho sonore des sentiments de tous. Il leur a été donné de traduire
dans la langue des dieux ce que chacun autour d'eux pensait, espérait, croyait, tous les souvenirs de gloire ou de deuil, toutes les impressions, muettes chez les autres, éloquentes dans leur œuvre. De toutes ces inspirations la plus haute et en même temps la plus féconde, celle qui remue Tâme tout entière, celle qui donne à l'imagination sa couleur y au langage sa note, c'est la religion. Qui. pourra comprendre et goûter les vastes épopées de Tlnde et cette splendide floraison lyrique, s'il ne s'est plongé d'abord tout entier dans le profond océan du panthéisme? Qui se flattera de sentir Vlliade et VOdyssée^ et les odes de Pindare, s'il n'a profondément imprégné son imagination du polythéisme hellénique? Qui pourra pénétrer dans l'intelligence de ces œuvres extraordinaires, la Divine Comédie^ le Paradis perdu^ Polyeucte, les Pensées de Pascal, s'il ne s'est fait tour à tour chrétien du moyen âge, protestant révolutionnaire, janséniste? On peut continuer rénumération , le principe a des applications innombrables. Les œuvres absolument artificielles et de convention sont les seules qu'il n'atteigne pas. S'il en est ainsi, on voit de reste ce qui a manqué à Boileau. Il n'a pu se faire païen, et il ne voulait pas qu'on fût chrétien. Or le christianisme était alors ce qu'il y avait de plus vivant, l'âme même de la société. Boileau l'a proscrit du domaine de Tart, et il l'a fait, parce qu'il s'était persuadé d'abord que les dieux d'Homère et de Pindare étaient pour Homère et Pindare, non des divinités réelles, mais de purs ornements poétiques. Sur cette idée fausse, et dans son respect aveugle pour l'antiquité, il a condamné les modernes à représenter éternellement et sans y croire des personnages qui ne furent bientôt plus que des ma-
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chines usées. Chose bien remarqaable! le christianisme, qu'il répudie absolument, prend sa revanche, revient à la charge, s'impose à lui. Vieux, malade, chagrin, il incline de plus en plus vers les austères doctrines du jansénisme, et ne trouve plus que là le dernier aliment de sa veine qui tarit. La mort d'Arnauld, le grand exilé, lui inspire les vers les plus éloquents qu'il ait écrits. S'il revient à répitre et à la satire , c'est pour élucider des questions de théologie à Tordre du jour, V Amour de Dieu^ VÊquivoque. Voilà ce fanatique adorateur des anciens, qui, au terme de sa carrière, vieux lion sans griffes et sans dents, ravive en lui cette chaude admiration juvénile des Provins ciales et va demander à Pascal quelques-uns de ces traits (qu'il émousse, hélas!) décochés jadis avec tant de sûreté contre les subtilités impudentes et honteuses des casuistes.
J*ai insisté sur cette lacune de la critique de Boileau. A mon avis, elle explique Tœuvre tout entière. Si Boileau avait mieux compris l'antiquité, il aurait compris le christianisme; il n'aurait pas imposé à la poésie de son temps les cadres étouffants des genres d'autrefois. Au lieu de poser partout des barrières et de prononcer des exclusions, au lieu de faire du Parnasse une petite montagne raide et sèche, où il juchait après minutieux examen quel* ques privilégiés , il eût contemplé dans un horizon infini les cimes rayonnantes des sommets poétiques occupées par les élus de la Muse, soit qu'elle ait chanté pour eux sur les bords du Gange, aux pieds de THymalaya, sur les côtes parfumée de l'Ionie, dans les vallées de Tllissus, de l'Eurotas, du Sperchius, sous les ombrages mélancoliques des forêts de la Scandinavie, sous le ciel rayonnant
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de Naples, dans les âpres chemins de Texil où errait Dante, dans le sombre cabinet où Milton et la Bible se parlaient, parlout enfin, où un homme a dit aux autres hommes : Voici ce que pense, espère, regrette, désire votre âme; voici ce que vos pères ont cru, souffert, accompli dans les larmes ou dans la joie... Mais n'est-ce pas folie que de rêver ainsi et si loin de son sujet? Gomment y revenir? — En allant revoir au Louvre le buste de Girardon, j'ai été frappé de la place qui lui a été assignée. Il est dans une petite niche entre deux colonnes, juste à l'entrée. Il semble avoir été posté là comme un gardien qui a pour consigne de ne pas laisser entrer le premier venu, qui est prêt à vous demander vos papiers, et qui ne prononcera qu'après scrupuleux examen l'admission définitive. — Est-ce que telle n'a pas été la fonction de Boileau? A tous les poètes de son temps il a demandé leurs papiers; il a chassé ceux qui avaient pénétré sans droits dans Tenceinte réservée; il n'a pas lai^é approcher ceux qui espéraient suivre les premiers. En somme, c'est une besogne excellente et qui doit être faite. Est-il nécessaire que ce soit un poète qui s'en charge?
Le caractère de Racine. — Les diverses époques de sa vie, Porl- Royal, le tiiéâtre, la cour, la conversion, la disgrâce. — L'œuvre du poêle, le ressort dramatique. — Le roi, les femmes, l'amiour, les confidents. — Les timidités et les élégances de Racine, — Esther et Athalie. — Racine et l'école romantique.
Racine est peut-être le seul homme de lettres pour qui Louis XrV ait éprouvé quelque chose qui ressemblait à de rafTection. Il estimait Boileau, mais ne l'aimait guère; quant à Molière, il ne le comprit jamais. De bonne heure il distingua Racine, le suivit, lui laissa dépenser l'exubérance de la jeunesse, puis, lorsqu'il le sentit calme, rassis, il l'appela et le garda près de sa personne plus de vingt ans. Quand le roi était malade, ne pouvait dormir, il faisait au poète l'honneur de le garder dans sa chambre, et lui demandait de lire. Cette faveur si intime faisait bien des jaloux. On sait qu'elle fut brusquement interrompue peu de temps avant la mort de Racine, et on suppose que de celle disgrâce il mourut (1699).
Ils étaient à peu près du même âge, Racine étant né en iC39. Il y a même une certaine ressemblance dans les traits. La figure du poète est belle, agréable^ noble; elle s'accommode fort bien de la vaste perruque. On pourrait lui reprocher une majesté un peu fade, imposée sans doute parle peintre; mais la physionomie se réveille et se relève, grâce à un nez vif et pointu qui décèle un penchant décidé à la raillerie. Racine y excellait, c'était un
ion naturel, et il prit soin de le cultiver. Si l'on en croit Tabbé Iraild, même après sa conversion, même à la cour^ où un bon mot peut être si dangereux, il jetait sur le papier des épigrammes rentrées qui n'avaient osé se faire jour. Celles qui ont été conservées sont fort mordantes. Qu'on lise d'ailleurs les deux fameuses lettres à l'auteur des Hérésies imaginaires^ lettres si spirituelles et si méchantes ; rien dans les Provinciales d'aussi acéré, cela emporte la pièce. Il y a dans la comédie des Plaideurs, telle plaisanterie qui donne le frisson, Dandin proposant à la jeune Isabelle de faire donner la question devant elle, pour la distraire :
Bah I cela fait toujours passer une heure ou deux.
Enfm le fils de Racine fait à ce sujet des aveux qui ne laissent aucun doute. Quand Racine était en verve, rien ne l'arrêtait; il fallait que Boileau lui Ht toucher du doigt la blessure toute vive faite à un ami. Ce côté du caractère est volontiers laissé dans l'ombre par les critiques. Pour eux, il n'y a que le tendre Racine, le noble, l'élégant, le sublime Racine. Comment se fait-il donc que ce poète ait eu tant d'ennemis, qu'il ait été si passionnément discuté et nié? La seule envie ne suffit pas à expliquer un déchaînement tel et si persistant. Corneille, dont les succès furent bien autrement éclatants, désarma bientôt les Scudéry, les Hayret et tous ceux qu'il rejetait dans l'ombre. Sa fierté avait je ne sais quoi de naïf sans malice; il y avait un fond d'amertume dans celle de Racine.
Ce qui contribua encore à alimenter les haines , et fournit des armes contre lui , ce fut l'inconstance même de sa vie. Elle ne présente pas Tharmonieuse unité des
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natures fortes. Si le début et la fin semblent se retrouver et se rejoindre en Poil-Royal, la période du milieu est singulièrement agitée et peu nette. Même aujourd'hui, après tant de recherches, la curiosité n'est pas satisfaite ; il reste sur plus d'un point des incertitudes , disons le mot, quelque chose d'équivoque.
Racine, laissé orphelin à quatre ans, fut, on peut le dire, élevé dans le sein même de Port-Royal. Ces hommes admirables, si durs à eux-mêmes , témoignèrent à cet enfant une tendresse vraiment paternelle. Il y avait en lui une grâce charmante qui les ravit. Lui-même fut gagné d'abord, et aima ceux qui 1 aimaient. Il appelait H. Lemaistre son cher papa. Il avait quinze ans quand la persécution vint fondre sur les solitaires : c'était à la veille des Provinciales. Chacun préparait ses armes, cherchait à parer le coup suspendu. Racine , trop jeune pour la mêlée, épanchait en vers latins et français ses indignations, ses tristesses, son affection pour la sainte maison. Ces premières œuvres recueillies enfîn et publiées in extenso t sont d'un mouvement doux, régulier ; la forme en est élégante, les images gracieuses : ce qui manque surtout, c'est le nerf. Tandis que le jeune poêle errait sous les ombrages des grands bois qui enveloppaient Port-Royal, Pascal ardent et sombre interrompait son terrible livre des Pensées^ pour lancer contre les casuistes l'invincible pamphlet. Ces rêveries d'adolescent qui grandit à l'ombre des autels et pendant que sévit la tempête, étaient troublées par des lectures défendues, mais d'autant plus chères. Racine dévorait, apprenait par cœur le roman grec
1. Voir le Racine de la Collection des grands éerivairu, — Librairie Hachette.
des Amours de Thèagene et de Chariclée. C'est par là qu'il échappait à la discipline froide de la maison et poussait sa première reconnaissance dans le domaine de Tiniagination tendre, sa vraie patrie. Quand il quitta les solitaires, il portait au fond du cœur les germes d'une foi sérieuse, mais il était en même temps sollicité par des besoins nouveaux et contraires. Sa vie fut une lutte entre ces tendances opposées. Après bien des détours et des défections, il revint au point de départ. Le jour où il se mit à genoux devant le grand Arnauld, le frère de la mère Angélique qu'il avait outragée, Port-Royal sembla le ressaisir; mais à ce moment le roi intervint, et le cœur de Racine fut encore partagé. Le chrétien , le janséniste subsista, mais le courtisan apparut.
Il débuta dans le monde des lettres par des pièces agréables , bien tournées {Y Ode à la nymphe de la Seine, la J^e^nommée), toutes à Téloge du jeune roi. C'est à Chapelain, la grande autorité alors, et qu'il bafoua depuis^ qu'il soumit les premiers produits de sa muse. Chapelain Tencouragea, lui donna de doctes conseils S et lui fît obtenir une gratification sur la cassette du roi. Ce premier succès le détacha de Port-Royal et le mit en relations avec les gens de lettres alors en vue, La Fontaine, Molière, le spirituel et ivrogne Chapelle, Boiieau, qui cherchait sa voie. On se réunissait au cabaret, on buvait, on riait) on raillait. L'auteur de la Pucelle faisait le plus souvent les frais de la conversation. Le Chapelain décoiffé^ imprimé dans les œuvres de Boiieau, fut fait en commun par ces émancipés. Jusqu'où allèrent
1 . Il lui flt remarquer que les tritons étant des habitants de la mer, il était contre louU^s les règles de les placer dans la Seine.
ces premières incartades? Il y a une lettre de Racine relégué alors à Uzès , où il dit à La Fontaine : c J'ai été loup avec vous, n Ce n*est pas par la retenue que La Fontaine se* distinguait. Les lettres de cette époque au cousin Yitart, bien que vives par endroits, sont dans un ton fort acceptable. Hais les premiers éditeurs ont évidemment fait plus d'une coupure. Quoi qu'il en soit, il était alors sur la pente. Ses deux premières tragédies , la Thébaxde et Alexandre dont le roi accepta la dédicace, consommèrent son divorce avec Port-Royal. Ni les supplications de sa tante la religieuse, ni la lettre sévère de Nicole contre la comédie, ne le ramenèrent. Loin de là, il se sentit blessé au vif par les traits lancés contre les auteurs dramatiques, que Nicole appelait c des empoisonneurs publics non des corps, mais des âmes. » Il riposta avec une véhémence qui n'excluait pas la perfidie. Il versa à pleines mains le ridicule et l'outrage sur ceux qui avaient été ses maîtres ; il livra à la malignité publique certaines faiblesses dont toute leur vertu n'avait pu garantir les solitaires ; il divulgua de petits secrets d'intérieur qu'il eut l'art d'envenimer en semblant ne chercher qu'à faire rire. Fier d'un premier succès, il allait redoubler, Boileau intervint et l'arrêta. Cette seconde lettre bien plir *"'jelle que l'autre, ne parut pas, seulement elle ne fut pa^ ^erdue. On la retrouva dans les papiers de Racine converti, revenu à Port-Royal, demandant à être enterré aux pieds de M. Hamon — L'amour-propre d'auteur est la dernière chose qui meure en nous, quand elle meurt.
C'est vers le même temps qu'il oublia aussi ce qu'il devait à Molière. Molière Tavail aidé de ses conseils et da
sa bourse ; il avait monté et fait jouer la faible tragédie de la Thébaïde. Racine porta Alexandre à la troupe rivale et enleva à Molière sa meilleure actrice, M^'^ Duparc. Le succès d*Andromaque (1666) acheva de Tenivrer. La jeune cour l'adopte, en fait son poète, se plaît à l'opposer au vieux Corneille, lui ménage le triomphe facile de Bérénice. Les femmes surtout se déclarent avec passion en sa faveur. L'aimable Henriette donne le signal ; bientôt viendront H"''' de Montespan et ses sœurs, et plus lard M"* de Maintenon. Par contre , l'ancienne cour et ceux qui n'ont pas trouvé grâce devant le roi, les Bouillon, les Nevers, se déclarent contre lui. Ils sont soutenus par cette partie nombreuse du public qui prétend rester fidèle à Corneille et le venger des attaques insolentes de son jeune rival ^. Ajoutez à cela les ennemis que lui attirent parmi les gens de lettres sa hauteur et son esprit satirique. La représentation de chacune de ses tragédies est un combat; il lui faut enlever de haute lutte des succès contestés; son amour-propre reçoit dans la mêlée d'incurables blessures. Enfin il succombe avec son chefd'œuvre, Phèdre. Une cabale montée avec un art infernal et soutenue avec passion, fait tomber la pièce, et les applaudissements éclatent en l'honneur du plus misérable et du plus indigne de ses rivaux, Pradon. C'en était trop pour cette âme passionnée et faible. A trente-neuf ans, dans le plein développement de son génie , il renonça brusquement au théâtre.
Cette conversion de Racine a de tout temps piqué au vif la curiosité des critiques. Que se passa-t-il en lui?
lé Voir les deux Pi'éfaces de Britannicuu
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Nous Tavons dit à propos de Pascal, il n'élait pas d'usage alors de se confesser au public, de se faire un piédestal de souffrances vraies ou imaginaires. Louis Racine affirme que son père fut touché de la grâce et revint à la foi de ses jeunes années. Il n'y a aucune raison pour refuser de le croire : seulement, la grâce eût-elle opéré si Phèdre eût réussi? La chronique du temps ajoute que l'insuccès de la pièce coïncida justement avec une trahison de la Champmeslé, qu'aimait Racine et qui lui donna pour successeur M. de Clermont-Tonnerre i. Autre trahison, celle de Tâge. Trente-huit ans, c est l'effervescence qui tombe, l'impétuosité de l'élan qui se tempère, la raison et le désenchantement qui élèvent la voix. Les idoles adorées chancellent sur le piédestal ; le vide des choses sonne sous la main. C'est alors que certaines âmes réclament impérieusement la forte et substantielle nourriture que le monde ne peut donner. Que les semences déposées dans le cœur par l'éducation première aient germé tout à coup pour une moisson nouvelle, il 'n'y a là rien d'invraisemblable : mais pourquoi ne pas admettre ces agents extérieurs et si efficaces qu'on appelle les déceptions de la vie? — Il ne faut pas oublier non plus qu'à cette époque même le roi songea à attacher Racine exclusivement à son service, en qualité d'historiographe; charge incompatible avec le métier de poète dramatique. Se figure-t-on l'homme qui a l'honneur de coucher par écrit les exploits du monarque, sifflé par le parterre? Racine fut 4ua<Jl r' donc à ce moment même appelé à la cour; il fut anobli , k rci^% nommé conseiller du roi, trésorier en la généralité de
1. Od fit à ce propos le détestable jeu de mots sur la comédienne que le tonnerre avait déracinée.
Moulins. — On ne mit à toutes ces faveurs qa*une condition, c'est qu'il renoncerait absolument au théâtre. — « Il reçut l'ordre de tout quitter, » dit M"»» de Sévigné. M™' de La Fayette dit la même chose, avec une pointe de malice en sus. « Racine, que l'on a tiré de sa poésie, où il était inimitable, pour en faire, à son malheur et à celui de ceux qui ont le goût du théâtre, un historien très-imitable. » Le Mercure galant représente la France désolée de se voir enlever par le monarque un poète qui fait ses délices. Enfin Boileau, qui fut, comme on le sait, associé à la charge d'historiographe, déclarait dans la préface d'une édition de ses œuvres publiée à ce moment, c qu'un glorieux emploi le tirait du métier de la poésie. » Voilà bien des témoignages, et du même coup bien des collaborateurs à l'action de la grâce. Racine, dans le premier emportement de sa conversion, voulait se faire chartreux; son confesseur, homme sage, lui imposa une pénitence moins dure, il le maria. Il paraît que H*^ Racine ignorait et ignora toujours le titre même des pièces de son mari.
C'est à ce moment que commence sa vie de courtisan. Il se partageait très-inégalement entre le roi et sa famille. Le roi, qui fut toujours le plus exigeant des maîtres^ ne souffrait guère d'infidélité. Il emmenait Racine avec lui dans cette fameuse campagne qui nous a valu une relation si faible et Yode sur la prise de Namur, Il s'entretenait volontiers avec lui et aimait l'entendre lire. Les grands seigneurs se moquaient quelque peu de Boileau, qui était peu propre au métier de courtisan et qui n'avait c qu'une sorte d'esprit »; ils admiraient la flexibilité de Racine, son adresse à se plier aux moindres nécessités de sa nouvelle ^
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position. Saint-Simon déclare qu'il n* avait a rien d'un poète dans son commerce et tout de Thonnète homme. > A TAcadémie, c'est lui qui tourne avec le plus de grâce la louange hyperbolique en l'honneur du roi. Admis dans rintérieur irrégulier de Louis XIV, près de M"»® de Montespan, il est l'homme indispensable pour préparer les agréables surprises que les bâtards ménagent à leur père. Il se fait l'éditeur des Œuvres dCun enfant de sept anSy le duc du Haine. C'est lui qui écrit la préface, avec madrigaux à l'adresse de M°^® de Hontespan, et épltre au nom de H"^» de Maintenon, réunissant ainsi dans un double hommage l'astre qui va disparaître et celui qui se lève. D traduit pour une sœur de H°^® de Hontespan, l'abbesse de Fontevrault , le Banquet de Platon, singulier choix pour une religieuse et un dévot. On oublie à un moment ^^*^ qu'il a fait vœu de renoncer au théâtre, et on lui de-
'^^' ' mande un opéra : on était las des fadeurs de Quinault. Il se mit à l'œuvre complaisamment, et ébaucha une Chute de Phaéton, C'est dans sa famille surtout qu'il faisait pénitence. Ses enfants étaient élevés pieusement, ^ et d'une façon assez étroite, à ce qu'il semble. Les filles
' ::*^i*^^i;i, voulurent toutes entrer en religion. H"»® Racine écrivait S^ ^^.'i^j, à son fils aîné, qui se permettait d'aller à la comédie : € Le pauvre petit Lionval (c'est Louis Racine) promet « bien qu'il n'ira pas à la comédie comme vous, de peur € d'être damné x>.
C'est pour la cour et sur la demande formelle de H°*® de Hainlenon que Racine écrivit ses deux dernières tragédies, Esther et Athalie, Elles étaient destinées à être jouées par les demoiselles de Saint-Cyr. On leur avait d'abord distribué les rôles A'Andromaque; mais elles
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ivaient si bien rendu la passion du drame, que M"^ d^ Uaintenon voulut autre chose. Le succès A^Esther fui rës-vif, succès d'acteurs surtout, succès d'allusions aussi. 7est Racine lui-même qui avait enseigné la déclamation lux jeunes filles, et il y excellait. Le succès A'Athalie fut fnoindre. La pièce de proportions majestueuses et de mise m scène splendide, fut jouée sans costumes et sang théâtre, en petit comité, devant le roi. Le jour baissait de plus en plus; le soleil descendait à l'horizon ; on ne voulait plus ni pompes, ni splendeurs, ni bruit. La pièce fut comme ensevelie dans les ténèbres. Néanmoins la haine des ennemis de Racine se réveilla à ce bruit nouveau qui se faisait autour de son nom. On l'associa à M"»» de Maintenon dans les imprécations qui suivirent la révocation de redit de Nantes. Des couplets satiriques coururent.
Hypocrite rimeur, hiâtorien trop payé.
Voilà pour le poète. Quant à M°>« de Maintenon, voici comme on la traitait.
Comme la Jnive d'autrefois, Cette Bsther qui tient à nos rois, Éprouva d'affreuses misères.
Mais.plus dure que l'autre Esllier, Pour cbusser la fol de ses pôres^ Elle prend la flamme et le fer.
Les causes réelles de la disgrâce de Racine sont aussi peu connues que celles de sa conversion. Chacun l'explique suivant le tour de son imagination. Louis Racine prétend que son père, emporté par un mouvement de gé* néreuse pitié, composa un mémoire sur les misères du peuple, et le remit ou le fit remettre au roi par M"* de
Haintenon; que le roi trouva fort déplacée cette ingérence du poète dans les affaires de TÉtat, qu'il le dit nettement, durement à VP^^ de Haintenon, et qu'il le fit sentir plus durement encore à l'auteur; que celui-ci rentra chei lui, éperdu, que la fièvre le prit et que peu de temps après il mourut. Rien de plus dramatique, de plus touchant, de plus invraisemblable que cette histoire. Y a-t-il dans toute la vie de Racine un acte, y a-t-il dans toutes ses œuvres une ligne qui permette de lui prêter des sentiments si tendres envers les opprimés ? La générosité n'était pas le fond de sa nature. Qu'est devenu ce mémoire ? Comment la famille ne l'a-t-elle pas conservé? C'était un titre d'honneur, et il méritait plus de passer à la postérité que la seconde lettre contre Port-Royal, monument d'ingratitude. Argument plus décisif, il existe une lettre de Racine à H"** de Maintenon, lettre postérieure à la disgrâce, et apologétique : il n'y a pas un mot qui se rapporte à ce fameux mémoire. Loin de là, Racine n'entretient H°^ de Maintenon que d'une requête par lui adressée au roi pour être déchargé d'une taxe frappée sur les conseillers nouvellement nommés. Nous voilà bien loin des misères du peuple ! Ce n'est pas là évidemment ce qui offensa le roi : il était habitué à des demandes de ce genre. Il y a une autre explication plus vraisemblable, et à l'honneur de Racine. Il éleva la voix en faveur de Port-Royal, frappé tant de fois, mais encore debout. Le roi, livré de plus en plus aux implacables ennemis des jansénistes, et qui croyait fermement travailler à son salut en travaillant à leur ruine, fut irrité de ces réclamations. Le zèle du poète lui parut indiscret, blessant. Au premier froncement de sourcil, M°»» de Maintenon l'aliandonna. Il était atteint
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d*une maladie de foie, elle empira rapidemeat, il mourut. Le roi ne manifesta aucun regret, cela n'était pas dans ses habitudes. Quand on apprit à Versailles que Racine avait exprimé le désir d'être enterré à Port-Royal^ un courtisan, H. de Roucy, s'écria : a II n'aurait pas fait cela de son vivant. » Racine était-il donc un homme à ne se compromettre qu'après sa mort ?
Après avoir essayé de peindre l'homme, arrivons à l'œuvre.
Quand Racine débuta au théâtre, la tragédie était constituée : Corneille, tout en résistant, lui avait donné sa forme définitive, celle qu'elle a conservée jusqu^à sa mort. Sur ce point, Racine ne se permit pas la moindre innovation; il n'essaya même pas de conserver l'élément lyrique, si heureusement introduit par son prédécesseur dans le Cid et dans Polyeucte. Il accepta dans toute sa rigueur la règle des trois unités; il se conforma docilement aux préceptes d'Aristote que Corneille avait retournés et secoués comme un cheval généreux que le frein exaspère. Celte originalité supérieure qui crée l'œuvre de toutes pièces, forme et fond, Racine ne la possède pas, on peut même dire qu'il ne la soupçonne pas. Il en a une autre qu'il ne faut ni méconnaître ni surfaire. Il a été le peintre des passions de l'amour, peintre admirable, bien que faiblement doué de l'instinct tragique. Les anciens lui offraient peu de modèles en ce genre; Corneille n'avait mis au cœur de ses héroïnes que de vaillantes et nobles tendresses. Racine osa montrer et suivre la passion jusque dans ses égarements les plus désordonnés. C'est par là qu'il séduisit et charma cette jeune cour, si ardente au plaisir, et qui ne vivait que de galanterie . Qu'on lise les
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Hémoires du temps, M»« de Hotteville, H»* de La Fayette et tant d'autres ; tous ces oisifs ne songent qu'à l'amour. Le cœur du jeune roi est la conquête que rêvent toutes les femmes; les poètes sur tous les tons célèbrent la grâce, la beauté du roi, les transports que ses charmes excitent en tous lieux. Ils le louent de savoir aimer. Pendant plus de vingt années, ce fut un concert universel de madrîgauir. Échappait-on à Benserade et à ses pareils, on tombait sur les romans amoureux. Jusque dans la chaire chrétienne, il fallait compter avec ce Dieu du jour. Bossuet, dans son Oraisoii funèbre de la reine^ ne craignait pas de rappeler cet heureux temps, où le roi commença à soupirer.
— Que les potentats n^essaient po'int d'empêcher ce mariage. Que Vamour qui semble aussi le vouloir troubler, cède luimême. L'amour peut bien remuer le cœur des héros du monde, il peut bien y soulever des tempêtes. ...
L*amour et le roi, le roi jeune, galant, aimant, aimé, voilà la vie et l'âme de la cour. Quels applaudissements s'élevaient, quand le poète mettait dans la bouche de Bérénice ces vers passionnés^ où respire l'idolâtrie autant que l'amour I
De celte nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur? Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de ba grandeur? Ces flambeaux, ces bûchers, cette nuit enflammée, Ces aigles, ces faisceaux, ce peuple, cette armée. Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat, Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat, Cette pourpre, cet or^ que rehaussait sa gloire, Et ces lauriers encor témoins de sa victoire, Tous ces yeux qu'on voyait venir de toutes parts Confondre sur lui seul leurs avides regards; Ce port majestueiuBf cette do» ce présence :
Ciel I avec quel respect et quelle complaisance Tous les cœurs en secret Tasriuraient de leur foi I
Yoilà ce que vit et sentit le jeune poète ; voilà l'air qu'il respira. Amoureux lui-même et livré à toute la fougue de l'âge, écrivant ses vers passionnés, qu'il enflammait encore en les expliquant aux comédiennes, il fut réellement l'interprète du goût de cette génération brillante à son aurore, si triste à son couchant. Ce fut elle qui lui imposa le ressort principal de son œuvre. L'heure de l'expiation est lointaine et nul n*y songe encore, ni La Valiière, ni Hontespan, ni le roi, ni le poète : c'est alors un enivrement universel. L'insensible Boileau luimême ne voit point de salut pour l'art en dehors de l'amour :
De cette passion la sensible peinture
Est pour aller au cœur la roule la plus sûre.
Telle est la note dominante ; elle s'imposa à Racine. Qu'on s'étonne après cela de l'importance des rôles de femmes dans ses tragédies. La femme est l'interprète naturel de la passion ; elle en est bien plus absolument la proie que l'homme. Celui-ci a pour se défendre les mille agitations de la vie , l'ambition , les affaires , la guerre, le mouvement sous toutes les formes. Elle, au contraire, est comme rivée à sa chaîne : il faut qu'elle se concentre et s'absorbe et se consume dans une seule idée. Elle ne vit que par son amour et de son amour. Qu'elle le voie près de lui échapper, aussitôt tout se trouble en elle, la raison vacille éperdue , elle tombe dans des abattements profonds ou éclate en transports furieux; elle menace, implore, demande grâce, jure de se venger, se venge, et meurt de sa vengeance. Telles sont les héroïnes de Racine, Roxane, Hermioue, Ériphyle, Phèdre.
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A-t-on remarqué en outre que ce sont elles qui aiment, tandis que les princes et les héros semblent attendre ? C'est Hermione qui aime Pyrrhus, c'est Roxane qui aime Bajazet, c*est Bérénice qui aime Titus, c'est Ériphyle qui aime Achille, c*est Phèdre qui aime Hippolyte. — Est-ce pur hasard? D'un tel poète on ne peut le croire. Est-ce le fruit d'une observation profonde, la poursuite d'effets plus dramatiques? cela est vraisemblable. Il y a autre chose encore. Le théâtre de Racine est Timage de la cour. A la cour, ce sont les femmes qui aiment le héros, le seul héros, le roi. Lui, majestueux, superbe, choisit. L'interversion des rôles dans l'amour est une des innovations de cette époque ; elle provient directement de l'idolâtrie monarchique. Au temps de Corneille, on conservait aux héros rhonneur du premier pas. Ils faisaient les avances, comme on dit vulgairement. Ces soupirants étaient parfois bien pleurards, bien fades, bien ennuyeux, et on comprenait les rigueurs de l'inhumaine. — Tels sont d'ailleurs, chez Racine, Hippolyte, Xipharès, Bajazet, Antiochus; mais ce qu'ils ont perdu en énergie, les femmes l'ont gagné. Ils glissent sur la scène, ombres discrètes et effacées, tandis qu'elles la remplissent de leurs mouvements passionnés. A peine font-ils entendre un faible murmure, une plainte modeste ; c'est à elles qu'il appartient de pousser les cris terribles et d'étaler les désespoirs tragiques. Les malheureux vainqueurs sans le vouloir assistent immobiles et gênés à ces explosions.
Encore si quelque grand intérêt occupait leur esprit ! Hais ils ne sont faits que pour donner de l'amour à droite, tandis qu'eux-mêmes soupirent à gauche. Hippolyte voudrait bien imiter son père, Bajazet ne demande qu'à être
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an héros, Antiochus n'a d'autre raison d'être que de servir de repoussoir à Titus. Qu'on était loin de Corneille l Point de bellâtres chez lui, point d'oisifs dont la spécialité est de porter le trouble dans les cœurs. Rodrigue est un vaillant, trois fois vainqueur, Polyeucte donne sa vie pour sa foi^ Sévère est couvert de blessures et de lauriers, Nicomède, sans armée, sans suite, brave en face un roi et l'ambassadeur de Rome ; Horace est un soldat sans pitié, mais non sans gloire. Et les femmes sont-elles écrasées anéanties par ces redoutables amants ? Est-ce que Chi* mène n'est pas l'égale du Cid? Est-ce que Pauline ne vaut pas Polyeucte et Sévère ? Et Laodice, si vaillante, si spirituelle, si fière, digne compagne de son brave Nicomède ? Tous ces personnages sont nobles, grands, généreux. Ils aiment, mais ils sentent qu'il y a au monde autre chose que la passion, qu'elle doit se taire, quand le devoir élève la voix. Chez Racine, l'amour est le premier des devoirs, le seul dont il ne soit pas permis de s'affranchir. Aussi tous ceux dont l'âme avait été formée à cette mâle école du théâtre cornélien disaient- ils aux admirateurs de Racine : Oui, cela est touchant et tendre et pathétique, mais où est la grandeur? <c Vive notre vieux Corneille ! répétait sans cesse Mi"* de Sévigné. Il écrit pour la postérité ; Racine écrit pour la Champmeslé : quand il ne sera plus amoureux, il ne fera plus rien. » — Elle se trompait, puisqu'il devait faire Esther et Athalie ; mais l'auteur d'Esther et d'iit/ia^ie, qui pouvait le deviner dans l'auteur de Bérénice ?
On a souvent relevé, et avec raison, l'incroyable faiblesse des personnages secondaires dans les tragédies de Racine. Les exigences du cadre tyrannique imposé par les trois
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unités, ne suffisent pas à Texpliquer. Ici encore il faut reconnaître l'influence de Louis XIV. De même que les courtisans, si vifs, si remuants, si hautains, se taisaient tout à coup, s'effaçaient, s*humiliaient, tombaient à genoux, dès que le maître apparaissait, et ne semblaient créés que pour mettre en toute sa splendeur la majesté presque divine du monarque; ainsi Taction du drame concentrée autour d*un personnage unique, et fondée sur une passion unique, relègue loin du foyer lumineux les satellites insignifiants. On ne voit que trop qu'ils ne sont là que pour ménager un repos au personnage principal, ou lui fournir de triomphantes répliques. Ils ont la contenance modeste et embarrassée, comme s'ils avaient conscience de rincurable ennui qu'ils répandent; placés dans la plus cruelle position où puisse être réduit un cœur qui aime, ils n'ont que des gémissements pour toute ressource. Ni Alalide, ni Aricie, ne songent un instant à entrer en lutte, à disputer aux violents caprices d'une Roxane ou d'une Phèdre, ce Bajazet, cet Hippolyte qui, eux aussi, se consument en élégies. Au théâtre comme à la cour, c'est réliquette qui règle tout, même la passion. Les grands transports sont réservés aux rois et aux reines en exercice ; quant aux princes subalternes, aux simples héritiers présomptifs, ils doivent s'eflacer. Et derrière ces ombres voilées et languissantes, voici venir le long cortège des confidents et des confidentes, cent fois plus ternes encore et décidément impossibles. Les Anglais et les Allemands ne peuvent comprendre notre admiration pour des œuvres où Tartificiel, le vide, le froid tiennent une si grande place. Ils nous jettent à la tète les personnages si vivants de Shakespeare, la variété, les couleurs éclatantes, la rapidité
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de Taction, les péripéties subites, et ce style tour à tour familier et sublime, ces images saisissantes^ ce dialogue précipité et palpitant^ ces effusions lyriques qui reposent l'âme et font mesurer Tabîme du pathétique. — Qu'ils étudient de plus près la France de Louis XIV, et ils comprendront comment une .société telle devait produire des œuvres telles. — Un génie vraiment tragique ne subit pas ces entraves, dira-t-on. Je le crois, mais nous n'en sommes plus à prétendre ranger Racine parmi les Eschyle et les Shakespeare. Il n'est pas incapable de force, mais il Tuit naturellement et redoute tout ce qui pourrait effaroucher un public poli et délicat. De son temps on ne savait ni ne comprenait l'histoire; on en prenait ce qui à la rigueur pouvait cadrer avec les mœurs et Tesprit du temps; le reste, c'est-à-dire le vrai, le vivant, le caractéristique, on le rejetait comme trop cru, déplacé, de mauvais goût. Les rois de théâtre habillés comme Tétait Louis XIV devaient avoir ses manières et parler son langage. L'appropriation contemporaine tuait la réalité historique et dramatique. Partout les fausses couleurs, mais harmonieusement fondues. L'audace de Racine se montre surtout dans les suppressions. Qu'on lise Britannicus^ a la pièce des connaisseurs ». Racine, dans sa préface, se réclame de Tacite, qu'il appelle le plus grand peintre de Vantiquité. Mais comment Test-il et pourquoi l'est-il? Parce qu'il a tout su, tout vu, tout montré. Quand on a lu les AnnaleSy on sait ce que c'est qu'une Agrippine, un Narcisse, un Néron : ils sont complets dans leur hideuse personnalité. L'historien a instruit leur procès, lentement, minutieusement, implacablement; il en a réuni toutes les pièces; le dossier accusateur est dans ses mains, il y
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puise sans cesse, explique tel acte par telle habitude vicieuse, telle fantaisie éhontée; il déroule celte irapitoyable logique qui relie les forfaits aux forfaits. De tout cela Racine ne prend que ce qui lui convient et ce que peut supporter un public nourri d*adoration monarchique. La fameuse confession d'Agrippine à son fils, scène capitale, n'est qu'une paraphrase éloquente. Les érudits seuls peuvent lire entre les lignes et préciser le vague de ses aveux. L'hémistiche inintelligible : J'allai prier PallaSy leur rappelle la forte expression de Tacite : provoluta ad Pallantis lihita. Ils se demandent pourquoi on ne voit pas ce Pallas, le vieux complice d'Âgrippine, un de ceux auxquels elle se prostitua pour régner, elle qui rêva l'inceste pour conserver le pouvoir. Qu'est-ce que le Narcisse de Racine auprès de celui de Tacite? Qu'est-ce que cette insignifiante Junie? où est Octavie? où est Acte? où sont les jeunes amis du prince? On referait deux ou trois dra* mes avec les suppressions. Est-ce à dire que Fart soit absent? Au contraire, il y en a trop. Mais c'est un art timide. Les sujets essentiellement tragiques échappent au poète, ou, s'ils s'offrent à lui, il les transforme, il les dénature. Ce n'est pas par le côté dramatique qu'un fait lui apparaît, c'est par le côté analytique el psychologique. On sent trop qu'il n'a pas eu cette obsession d'un dénouement horrible qui circule dans le drame d'un Eschyle ou d'un Shakespeare, et l'emplit d'une mystérieuse et invincible épouvante. Le dénouement pour lui, c'est un détail dans le poème. D'abord, il ne croit à aucune de ces légendes antiques; il ne les comprend pas : ce sont pour lui des fables puériles, agréablement arrangées par les poètes. Il n'a pas cette sorte d'imagination qui remonte les
siècles, évoque les religions disparues, ressaisit et ressascite rame des sociétés primitives. Le sacrifice d'une fille par son père pour obtenir un vent favorable, l'horrible droit de la guerre qui livre Ândromaque à Pyrrhus, la sombre fatalité qui arme le bras d'un Oreste, le délire d'une Phèdre victime de la vengeance de Vénus, tout cela lui échappe : il remplace l'horreur vraie, inhérente au sujet, par une étude générale de la passion. C'est un disciple de Descaries. Peut-être, s'il eût eu le courage de secouer la tradition classique et d'emprunter à la société de son temps la inatière de son œuvre, se fût-il rapproché davantage de cette réalité qui saisit; mais où Corneille hésita, Racine devait reculer.
On le regrette néanmoins, surtout quand on songe à Athalie. Cette fois, il prit tout le sujet et il le sentit tout entier. Pourquoi? Parce que pour lui, chrétien convaincu, tout était vrai dans les Livres saints. Il ne fut pas forcé d'atténuer, de transformer, de dénaturer, de généraliser surtout : Tœuvre lui apparut entière, dans sa forte composition, avec toute l'horreur qu'elle recelait. C'est un monument de génie. Il s'y était préparé et comme acheminé, lui, poète timide, par l'esquisse d'Esther. Ce n'est pas autre chose en effet, mais l'esquisse d'un maître. Racine voulut se conformer exactement aux intentions de H"** de Maintenon, et écrire une pièce pour les jeunes pensionnaires de Saint-Cyr. Il y réussit parfaitement. C'est encore M""* de Sévigné, présente à la représentation, qui fait le mieux comprendre tout le mérite d\Esther.
G*est, dit-elle, un rapport de la musique, des vers, des chants^ des personnes, si complet qu'on n*y souhaite rien.
U va sans dire que ce mérite a bien perdu de son prix
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pour nous. Ce qui frappe, c'est Tart exquis du poète qui a transformé les personnages et le sujet en conservant toutes les apparences de Texactitude historique. Tout y est ou i peu près, et rien n'y est. On sait ce que pouvait être une femme pour un roi d*Orient : il semble dans la pièce qu'Esther est la seule épouse d'Âssuérus, D y a même, chose bien délicate à exprimer, le concours de beauté, à la suite duquel Esther est choisie. Les charmes de la jeune Juive prennent un caractère particulier et nouveau :
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
C'est M>°>* Mainrenon, plus jeune, qui règne par sa piété et sa ravissante douceur. Le sujet lui-même, si horrible au fond, disparaît sous les agréables broderies du style. C'est à peine si Ton sent ici ou là qu'il s'agit de la destruction de tout un peuple. Esther, toujours en prière ou en larmes, a la suavité d*une colombe blessée et tendre. Qu'(»n se reporte au texte. La belle Juive est une favorite froide, cruelle, vindicative. Il ne lui suffit pas d*avoir sauvé son peuple, il lui faut lextermmation de ses ennemis. Elle exige pour ses coreligionnaires l'autorisation de tuer les hommes, les femmes et les enfants jusqu'à concurrence de soixante^quinze mille personnes, et de piller leurs dépouilles. Assuérus y consent. Il lui demande si elle est satisfaite. Elle répond :
— S'il platl au roi, qu'il donne aux Juifs le pouvoir de faire encore demain ce qu'ils ont fait dans Suse, et que les dix fils d'Aman soient pendus.
Voilà ce que certains critiques appellent une idylle, une
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élégie ! Ces abominalions, le poète les a laissées dans Tombre; il s'est contenté du supplice d'Aman, le favori insolent qui rappelait Louvois. Il se jette éperdu aux pieds d'Esther, lui demande grâce; la douce Juive le repousse en termes forts durs :
Va, traître, laisse-moi. . .
Misérable...
Bientôt ton juste arrêt te sera prononcé.
Il y a du sang dans les tragédies de Racine, mais, pardessus, une jonchée de fleurs.
Athalie est une œuvre franche et complète. Quand même elle eût été jouée à Saint-Cyr, en costumes, au lieu d'être récitée dans la chambre de M*"^ de Maintenou, elle n'eût pas réussi. Il lui faut toutes les splendeurs de la mise en scène, de puissants interprètes, une foule de spectateurs. C'est le drame noble dans toute sa majesté. Pour la pre* mière fois, le poète a osé. On dirait qu'au terme de sa carrière, il a voulu enfin rompre avec le goût timoré de ses contemporains, et jeter au dehors toutes les énergies com* priméeset étouffées si longtemps. Voilà enfin des personna* ges vrais et vivants. Racine avait eu peur des monstres qui peuplent les Annales de Tacite; il les avait apprivoisés^ francisés, énervés; il n'ose toucheraux personnages des annales du peuple juif. C'est le livre de Dieu; tout en est vrai: il conserveaux faitsetauxacteursleur terrible physionomie. Plus d'amour, mais des passions singulièrement tragiques, la haine, la vengeance, l'indomptable opiniâtreté, l'espérance vivace et sanguinaire. Athalie s'est baignée dans le sang des siens ; Joad rêve de se baigner dans le sang d' Athalie. Le choix du lieu de la scène est un coup de gi*
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nie. L'action ne se traîne plus dans les antichambres des palais des rois, où bâillent les pâles confidents : c*estdans le temple qu'elle se déroule, dans ce temple qui est le centre même de la vie religieuse du peuple juif, et dont l'histoire est son histoire. Devant nous s'agitent des acteurs de chair et d'os, les uns violents et immuables dans leur foi, comme le grand prêtre, les autres incertains et attendant, comme Âbner, ou tout frissonnants encore des meurtres qu'ils ont vus, comme Josabeth. Hais le premier, le grand acteur, celui qui anime et mène tout le drame, c'est Dieu lui-même, que l'on sent invisible et présent au fond du sanctuaire. Dès les premiers vers, Âbner lui rend hommage.
Oui, je viens dans son temple adorer rÉtemel.
C'est rÉternel qui lui répond par la bouche de Joad; c*e8t lui qui rappelle les prodiges anciens et annonce ceux qui vont éclater; c'est lui qui fortifie l'âme épouvantée de Josabeth ; c'est lui qui envoie à Athalie le songe qui, à défaut de remords, secoue TeCTroi dans son cœur; c'est lui qui glace rinsolence de Hathan et le fait reculer éperdu, comme si le buisson ardent brûlait ses yeux. — Quelle puissance, quelle simplicité, quelle vérité dans le choix de ce ressort unique et si infaillible! Aux premières manifestations de ce Dieu caché, la confiance éclate en Joad, Abner se prépare, sur Athalie commence à peser
Cet esprit d'imprudence et d'erreur, De la chute des rois funeste avant-coureur.
Les lévites sont soulevés par un héroïsme nouveau ; les chants du chœur semblent accompagnés et relevés par les accents de la milice céleste. Athalie elle-même le voit| le sent, le proclame*
Dieu des juifs, tu l'emportes I
C'est lui qui a tout fait.
Impitoyable Dieu, toi seul as tout conduit I
Le meurtre et rexlermination espérés, annoncés, ménagés, éclatent enfin; pas de pitié, pas de recours possible: c'est une tuerie épouvantable ; sur les cadavres on dresse le trône du jeune roi, et la voix sévère de Joad prédit au successeur d'Athalie le destin que Dieu réserve aux princes qui désertent ses voies.
Puis, parmi ces sombres magnificences^ l'hymne de la foi nouvelle, le chant de triomphe et d'universel amour qui éclate; un pur rayon de l'Évangile pénétrant la mystérieuse horreur des annales juives, les cieux fermés et d'airain qui répandent leur rosée, la terre qui enfante son sauveur. L'élément lyrique, si malheureusement banni de la tragédie profane, se déploie librement dans la tragédie sacrée et s'y adapte par la plus étroite harmonie. N'est-ce \ pas cette ardente et sombre race juive qui a enfanté David, Isaïe, Jérémie, et tout le chœur éblouissant et tragique des prophètes? Comment ne pas jeter dans une œuvre de ce genre un écho de cette puissante poésie ?
Tout cela resta lettre morte pour les contemporains : le grand siècle necompritpas. — Le siècle suivantfit ses réserves, et blâma le fanatisme de Joad, ce prêtre séditieux et régicide. C'est de nos jours que l'on a rendu entière justice au chef-d'œuvre; la critique a commencé la réparation, mais elle n'a été complète que le jour où Athalie aprisposses-' sion de la scène, avec la magnificence extérieure qui lui était due.
L'école romantique a fort malmené Racine, et les clas-
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siques ne l'ont pas très-henreusement défendu. Il e^t aussi injuste de ne lui rien accorder que de lui attribuer tout. L'ordre, les proportions harmonieuses, l'analyse pénétrante des passions de l'amour, il était souverainement injuste, presque ridicule, de ne pas reconnaître ces émineutes qualités; prétendre qu'il n'y a rien au delà, ce n'est pas se faire une idée exacte de ce que doit être le poème dramatique. Les romantiques ont trop souvent confondu la violence avec la force, et nié le génie quand il était uni à l'art; les classiques ont trop accordé à la régularité. Racine n'a pas le génie trafique; Corneille le lui fit entendre clairement après la Théhaïde et Alexandre. Je ne comprends pas bien comment M. Sainte-Beuve a pu dire que le style de Racine côtoyait la prose. Il me semble que son principal défaut, c'est d être trop poétique, dans le sens où on l'entendait au xvii® siècle. La diction est trop ornée, trop fleurie; il y a trop de noblesse, pas assez de ^ simplicité et d'énergie, et surtout pas assez de variété. Le poète oublie ses personnages pour ne se souvenir que des règles de la composition littéraire. De là, ces horsd'œuvre éclatants où il a épuisé toutes les couleurs de sa palette, le songe d'Athalie, la mort d'Hippolyte, le discours d'Agrippine. La nourrice, Phèdre, Théramène, Thésée , tous parlent du même ton , tous s'épanchent en alexandrins pompeux constellés de périphrases. La périphrase, là est le défaut essentiel de ce style merveilleux. Rien de plus opposé au génie du langage dramatique, qui doit avant tout être rapide, net et fort.
Racine redoute les situations violentes, il redoute plus encore les expressions vraies. Il semble avoir passé sa vie à surveiller le démon qui était en lui, de peur qu'il ne
s'emportât et rendit le retour impossible. Racine a toujours été préoccupé du retour. Émancipé de Port-Royal, il traînait dans le monde un bout de sa chaîne, et devait en reformer tous les anneaux. Corneille, Molière, Boileau lui-même ont Tallure plus franche et sont plus impérieusement, plus absolument ce qu'ils sont. On dit que Louis XIV demanda un jour à Boileau quels étaient les plus grands poètes du temps et qu'il répondit : « Corneille, Molière et
moi. — Et Racine? dit le roi. — Racine est un très-bel esprit à qui j'ai appris à faire difficilement des vers faciles. » On peut ne pas accepter, si l'on veut, la dernière partie de la réponse, où Ton ne retrouve pas la clarté ordinaire à Boileau ; mais la première partie subsiste.
Le roman et l'histoire de l'auteur. — La Rochefoucauld. — Les collaborateurs, Huet, Segrais. — L'avènement de la Nouvelle. — La Princêssê de Clèves, — Rapports du roman et du théâtre. — Les critiques contemporains. — Où La Rochefoucauld reparaît.
Dans ses études sur les femmes illustres du xvii<^ siècle, études si remarquables par l'érudition et les fausses couleurs, M. Cousin n'a pas donné place à M*"' de La Fayette. Est-ce oubli? est-ce indifférence? je croirais plutôt que la matière lui a semblé « infertile et petite », comme ditLa Fontaine. 'Dans les sujets qu'il choisit un auteur ne s'oublie pas; il va d'abord à ceux qui lui per-
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siques ae l'ont pas trës-heureusemenl défendu. H e^t aussi injuste de ne lui rien accorder que de lui attribuer tout. L'ordre, les proportions harmonieuses, l'analyse pénétrante des passions de l'amour, il était souverainement injuste, presque ridicule, de ne pas reconnaître ces émineutes qualités; prétendre qu'il n'y a rien au delà, ce n'est pas se faire une idée exacte de ce que doit être le poème dramatique. Les romantiques ont trop souvent confondu la violence avec la force, et nié le génie quand il était uni à l'art; les classiques ont trop accordé à la régularité. Ra* cine n'a pas le génie trafique; Corneille le lui fit entendre clairement après la Théhaïde et Alexandre. Je ne comprends pas bien comment M. Sainte-Beuve a pu dire que le style de Racine côtoyait la prose. l\ me semble que son principal défaut, c'est d être trop poétique, dans le sens où on l'entendait au x\u^ siècle. La diction est trop ornée, trop fleurie; il y a trop de noblesse, pas assez de simplicité et d'énergie, et surtout pas assez de variété. Le poète oublie ses personnages pour ne se souvenir que des règles de la composition littéraire. De là, ces horsd'œuvre éclatants où il a épuisé toutes les couleurs de sa palette, le songe d'Athalie, la mort d'Hippolyte, le discours d'Agrippine. La nourrice, Phèdre, Théramène, Thésée , tous parlent du même ton , tous s'épanchent en alexandrins pompeux constellés de périphrases. La périphrase, là est le défaut essentiel de ce style merveilleux. Rien de plus opposé au génie du langage dramatique, qui doit avant tout être rapide, net et fort.
Racine redoute les situations violentes, il redoute plus encore les expressions vraies. Il semble avoir passé sa vie à surveiller le démon qui était en lui, de peur qu'il ne
s'emportât et rendit le retour impossible. Racine a toujours été préoccupé du retour. Émancipé de Port-Royal, il traînait dans le monde un bout de sa chaîne, et devait en reformer tous les anneaux. Corneille, Molière, Boileau lui-même ont Tallure plus franche et sont plus impérieusement, plus absolument ce qu'ils sont. On dit que Louis XIV demanda un jour à Boileau quels étaient les plus grands poètes du temps et qu'il répondit : « Corneille, Molière et
moi. — Et Racine? dit le roi. — Racine est un très-bel esprit à qui j'ai appris à faire difficilement des vers faciles. » On peut ne pas accepter, si l'on veut, la dernière partie de la réponse, où Ton ne retrouve pas la clarté ordinaire à Boileau ; mais la première partie subsiste.
Le roman et l'histoire de l'auteur. — La Rochefoucauld. — Les collaborateurs, Huet, Segrais. — L'avènement de la Nouvelle. — La Princesse de Clèves, — Rapports du roman et du théâtre. — Les critiques contemporains. — Où La Rochefoucauld reparaît.
Dans ses études sur les femmes illustres du xvii<^ siècle, études si remarquables par l'érudition et les fausses couleurs, M. Cousin n'a pas donné place à H*"' de La Fayette. Est-ce oubli? est-ce indifférence? je croirais plutôt que la matière lui a semblé « infertile et petite », comme dit La Fontaine. Dans les sujets qu'il choisit un auteur ne s'oublie pas; il va d'abord à ceux qui lui per-
mettent de mettre en tout leur jour les qualités de son talent. L'éloquence et les mouvements oratoires un peu prodigués à propos de M*"' de Longuevilie n'étaient guère de mise avec VL"^ de La Fayette. L'érudition si ingénieuse et si enthousiaste qui pouvait tirer du grand Cyrus la matière de deux volumes, comment aurait-elle fait ses frais avec Tauteur de la Princesse de Clèves ? Ni la personne ni Touvrage ne rentraient dans le cadre cher au biographe. De quelque manière qu'on veuille expliquer l'omission, ne la considérons pas du moins comme défavorable à M"* de La Fayette.
Il n*est pas besoin de justifier d'avance la place qu'on lui donne dans ce tableau de la littérature française au xvip siècle. Elle y a incontestablement autant de droit que la plupart des écrivains de son temps; et elle a sur plusieurs d'entre eux l'avantage d'une originalité vraie qui s'est exercée dans un genre, secondaire peut-être aux yeux de certains critiques, mais dont l'importance sociale s'accroît de jour en jour.
Ceux qui veulent absolument découvrir dans la vie d'un romancier, surtout quand ce romancier est une femme, des révélations piquantes et la clef de son œuvre, sont ici légèrement déçus. Il y a bien un roman dans la vie de M""" de La Fayette, mais on n'en connaît pour ainsi dire que le titre, c'est sa liaison avec La Rochefoucauld. On a beau se mettre en quête d'indiscrétions contemporaines; il y a comme une conspiration du silence et du respect pour envelopper et protéger l'union des deux amis. Ce qu'elle fut, H*"* de Sévigné nous le dira : < Je crois que nulle passion ne peut surpasser la force d'une telle liaison. 1 Ce qui nous l'apprendra mieux encore, c'est la lan«
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gueur désespérée où tomba M""' de La Fayette quand elle eut perdu La Rochefoucauld. Elle ne fit plus que traîner, elle semblait avoir été oubliée et attendre que la mort se souvint d'elle. Cet épisode de sa vie fut donc toute sa vie : les années qui précédèrent en sont comme la préparation et Tattente, celles qui suivirent Tinconsolable regret. M"''' de La Fayette est née en 1634. Elle avait donc seize à dix-sept ans quand la Fronde sérieuse cessa et quand commença la Fronde folle, celle des grands seigneurs. La galanterie, Tintrigue, de Théroisme aussi, mais à tort et à travers, un grand étalage de beaux sentiments, parfois sincères, mais de bien courte durée, beaucoup de mouvement, peu de sérieux, de grandes passions, y compris celle du bien public, aboutissant à de bien chétives conséquences : voilà ce qui frappa ses yeux et son esprit, qui était naturellement réfléchi. Elle ne fut pas insensible assurément à ce qu'il y avait d'éclat dans les personnes, les sentiments, les aventures; le romanesque parla à son imagination, et y déposa cette première empreinte que Texpérience et les années eflacent peu à peu, mais qui ne dis« parait pas sans laisser au cœur un vague regret. Dix ans après, les brillants personnages qu'elle avait peut-être admirés et enviés, elle les vil dépouillés de leurs rayons, fatigués, découragés, honteux de s'être aimés, et ne croyant plus à l'amour, cherchant l'ombre, la retraite et la pénitence. Quelle leçon pour une personne comme elle! Ses instincts romanesques furent sinon étouffés, du moins tenus en bride. Elle se maria, et le roman fut ajourné plus que jamais. Le comte de La Fayette qu elle épousa, n'était ni bien, ni mal, ni spirituel, ni sot; c'était un mari. Si par hasard il eût été comme Sévigné, un franc mauvais sijyet.
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peut-être cette âme un peu indolente eût-elle éprouvé une secousse et, une fois sortie d'elle-même, qui sait jusqu'où elle serait allée? Cette épreuve lui fut épargnée. Les belles années de la jeunesse s*écoulèrent paisibles, dans une douceur un peu monotone, peut-être dans une attente vague. Elle était fort aimée de Madame, la première duchesse d'Orléans, cette brillante princesse dont la mort fut si étrange. Elle eut sous les yeux le spectacle des mille intrigues qui animaient et divisaient la nouvelle cour, des folies et des galanteriesentre-croisées,où se plaisait cette jeunesse brillante et désœuvrée, et elle en a retracé un tableau assez fidèle,quoique fort discret. Bien rarement en effet elle se permet de blâmer ou de juger ; mais sous la réserve du langage on devine l'impression ressentie, la critique secrète. — Que d'agitations I semble-t-elle dire, que de mouvements! que de dangers courus! et pourquoi? Tous ces gens-là croient aimer, voudraient peut-être aimer : l'amour, c'est Tair qu'on respire dans ce mMieu élégant et oisif, mais où est la passion? Je ne vois là qu'une comédie perpétuelle du sentiment, un sacrifice à la mode du jour, un jeu d'évaporés. Ah! que l'amour vrai est d'autre sorte! — C'est justement à cette période de sa vie que se rapporte sa liaison avec La Rochefoucauld.
La Rochefoucauld avait été un des héros de la Fronde et un des plus en vue, ajoutons, tout de suite un des moins dangereux. L'instinct de Louis XIV ne s'y trompa pas. Il garda d'inflexibles rancunes contre d'autres, mais il Ut grâce dans son cœur à ce révolté sans importance. Bien que fort brave de sa personne et prêt aux tentatives les plus hasardeuses, La Rochefoucauld n'était ni un homme d'action ni un politique : sa soumission futcompfête, sans
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arrière-pensée; et, commeil avait l'âme haute, il ne songea pas à se la faire payer. Quand M™» de La Fayette le connut, il était guéri de rambition et il se prétendait guéri de l'amour. Très-modeste, ou plutôt très-timide, mélancolique, il lui fallait un milieu bienveillant et caressant pour ainsi dire, où son esprit pût s'ouvrir et charmer. Il y avait en lui cette séduction qu'exercent infailliblement ceux qui ont eu des aventures extraordinaires et retentissantes, et elle était tempérée, mais rendue plus pénétrante encore,
par une sorte de désespérance douce qui semblait dire : j'ai tout connu, tout éprouvé, et mon cœur est resté vide. On se passait de mains en mains le portrait du héros par lui-même. N'y avait-il pas de quoi rêver, en lisant les dernières lignes?
Moi qui connais tout ce qu'il y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de l'amour, si jamais je viens à aimer» ce sera assurément de cette sorte; mais de la façon dont je suis, je ne crois pas que cette connaissance me passe jamais de l'esprit au cœur.
C'était une espèce de défi. Dans le même temps, les fameuses Maximes revenaient à l'auteur, accompagnées de commentaires contradictoires, les uns se récriant et protestant, les autres approuvant avec de timides réserves^ le plus grand nombre accusant le moraliste de n'avoir vu l'homme que dans son miroir. Que pensa M"^ de La Fayette? H. Cousin la range sans hésiter parmi celles qui condamnèrent l'ouvrage avec le plus de vivacité. Qu'elle ait dit, comme tout le monde, que M. de La Rochefoucauld était excessif dans ses sévérités, et trop affirmatif, rien de plus naturel : c'était le ton convenu de la conversation cou* rante. Mais prétendre qu'elle eût mauvaise opinion du
cœur de l'homme, au moment même où elle se liait avec lui d'une afTection si profonde, si absolue, quelle erreur et que c'est mal comprendre l'attrait auquel elle céda! Elle laissa les indiiTérents exhaler une indignation plus ou moins sincère; pour elle, qui était déjà touchée, elle fut prise d'une profonde compassion. Elle se dit qu'il fallait avoir bien soutTert pour juger ainsi ses semblables; que cette âme aigrie devait renfermer des trésors de tendresse et de dévouement qu'elle ne soupçonnait pas elle-même ; que rien ne serait plus méritoire et plus doux que de la réconcilier avec la vie. Comment expliquer autrement le mot si connu? < M. de La Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, mais j*ai réformé S(m cœur ». Le livre était fait, connu déjà et attendu avant sa publication ; il parut donc: que lui importait? Elle savait bien, elle, que le La Rochefoucauld de tout le monde n'était pas le vrai : celui qu'elle avait auprès d*elle, et qui était son ouvrage, ne tenait plus au monde que par son esprit. Elle ne songea pas à lui demander de désavouer publiquement sa triste doctrine; il lui suffit de savoir qu'il croyait à l'existence d'un sentiment sincère et désintéressé. Ce qu'il n'avait certainement jadis dit à aucune femme, il le lui disait à elle. Quoi? Vous êtes belle, charmante? Non. c Vous êtes vraie. > Ils n'étaient plus jeunes ni l'un ni l'autre : elle avait plus de trente ans, lui,en avait plus de cinquante. Insensiblement ils se détachèrent du monde, sans rompre absolument, ce qui n'eût été ni de bon goût ni sûr, mais avec discrélion et mesure. La mort de la duchesse d'Orléans, que M"* de La Fayette aimait tendrement, commença à relâcher les liens qui la retenaient à la cour; sa sauté, qui avait toujours été délicate, lui fournit des motifs ou des prétextes pour se
soustraire à la tyrannie du monde et se renfermer de plus en plus dans cette intimité qui chaque jour devenait plus chère. Cette demi-retraite fut encore plus marquée quand il n*y eut plus de salut à la cour sans la dévotion, le mot est d'elle. M*"* de Maintenon, qu'elle avait connue dans une tout autre position, et qui ne voulait pas qu'on s'en souvint, ne fit aucun effort pour la retenir. Du reste^ depuis la mort de LaRochefoucauId arrivée en 1680, on voit qu'elle est atteinte au plus profond, et que tout le reste lui devient de plus en plus indifférent. La vivacité parfois indiscrète de M"^" de Sévigné semble la fatiguer : elle ne veut pas qu'on doute de son amitié, mais elle ne veut pas non plus qu'on en exige constamment des preuves écrites.
Une lettre ne coûtait rien à la spirituelle marquise; ce qui lui eût coûté, c'eût été de ne pas écrire. M"« de La Fayette,
toujours malade, et plus portée à la rêverie qu'à Texpansion, laissait passer Taverse des reproches tendres et n'écrivait pas davantage. Elle mourut en 1693^ après de longues et cruelles souffrances.
En amour, les affinités intellectuelles ne viennent qu'après les autres ; elle agissent cependant, surtout à l'âge où les mouvements irréfléchis sont plus rares, et où Ton envisage dans les engagements la stabilité et la parfaite harmonie. Lorsque LaRochefoucauId et M"' de La Fayette se connurent, ils avaient déjà écrit, lui, ses Mémoires^ publiés sans son aveu et ses Maximes,qui allaient paraître ; elle, sa première nouvelle, Mademoiselle de Montpensier. Que cette communauté de goûts ait été un lien de plus, et que les années Talent rendu plus étroit^ on ne peut en douter. Seulement, après avoir suivi chacun sa voie, ils se rencontrèrent ; La Rochefoucauld, sans perdre
de vue ses MaodmeSy qu'il revoyait et aiguisait sans cesse, s'associa, dans quelle mesure ? on ne sait, à Tœuvre la plus charmante de H"* de La Fayette, la Princesse de Clèves, C'est de cette époque qu'il faudrait faire dater le renouvellement moral qui se fit en lui, cette fameuse réformation du cœur, dont se réjouissait son amie, dont elle jouissait surtout.
On risque de ne pas apprécier Toriginalité de l'œuvre de H"* de La Fayette, si Ton oublie qu elle avait le goût de Thistoire, et qu'elle s'y appliqua jusque dans les dernières années de sa vie. Peu de temps après la mort d'Henriette, elle écrivit une biographie de cette princesse, biographie d'un cadre assez large et qui rentrerait aussi bien dans le genre des Mémoires. C'est le début, la splendeur du règne. Vingt ans plus tard, elle composa de véritables Mémoires sur les événements qui s'étaient passés à la cour pendant, les années 1688 et 1689, époque intéressante, où apparaissent les premiers symptômes de la décadence prochaine. C'est entre ces deux ouvrages que se place la composition de ses principaux romans. Elle passa sans cesse de la réalité à la fiction, comme s'il lui eût fallu satisfaire à tout prix le double penchant de sa nature qui la portait également à Tobservation et à la rêverie. Ainsi elle échappait à ce désenchantement qui naît de Tétude prolongée des choses humaines, et elle ne s'oubliait pas si entièrement dans la contemplation de l'idéal, qu*elle perdit de vue les réalités de la vie et les limites du cœur. Heureux équilibre ! Aucun de ceux qui l'avaient précédée ne put s'y maintenir. LAstrée est aussi invraisemblable, aussi impossible qu'un conte de fées : lieu de la scène, personnages, événements, sentiments, langage, tout est
idéal et fantastique. Les héros matamores de la Calprenède, si farouches et si sensibles, et qui accomplissent par amour les plus merveilleuses prouesses dans des pays que n'éclaira jamais le soleil, ne sont que des bâtards sans esprit de Don Quichotte. La verve intrépide du Gascon soutenait ces créations absurdes et les faisait passer. M^^" de Scudéry, qui avait opposé aux traits de Tamour un cœur invulnérable, avait été sans pitié pour les héros et les héroïnes sortis de ses mains. Ni le farouche Cyrus ni l'indomptable reine des Massagètes n'avaient trouvé grâce devant elle. Sans respect pour la tradition et l'histoire, elle les avait transformés en soupirants pleurards et niais. Son dernier triomphe en ce genre avait été CléliCy his^ toire romaine. La mascarade était complète : qu'on se figure ces vieux Romains des deux sexes égarés dans le pays du Tendre j et cherchant leur voie de stations en stations! Il y avait abus. Et à quelle époque l'illustre Sapho imaginait-elle ces pérégrinations sentimentales? Les chroniques du temps nous peignent sous un tout autre aspect les lecteurs et les lectrices de cet interminable roman. La galanterie qui régnait alors n'avait pas ces timides et languissantes allures : ce n'était que le livre à la main qu'on suivait consciencieusement l'itinéraire marqué; dans la pratique, on brûlait bien des stations.
Mm« de La Fayette innova sur tous les points à la fois, et d'une façon d'autant plus heureuse qu'elle le fit sans préméditation^ pour ainsi dire, et en ne suivant que sa nature. Elle commença par réduire les proportions du genre. Polexandre, Pharamond, Cyrus^ Clélie^ dépassaient en étendue leur premier modèle VAstréSy qui lui-même n'en finissait pas. Un seul petit volume suffit
au nouveau romancier : il n'y eut qu'à supprimer les épisodes d*abord, qui étaient comme de règle, puis la plupart des incidents oiseux et absolument invraisemblables qui allongeaient la matière, et qui devenaient le sujet même. De là, plus de simplicité et d*unité. Son esprit juste, sa divine raisoriy comme disait M*"® de Sévigné, la fit renoncer à ces pays et à ces époques fantastiques où se plaisaient ses devanciers . Les bergers du Lignon , les Francs de Pharamond, les Romains de la république, les Perses et les Mèdes de Cyrus avaient fait leur temps ; elle ne pouvait essayer de créer des pendants à ces personnages faux sous tous les rapports et démodés. Elle voulut que la fiction fût vraisemblable; et pour cela, elle
la rendit presque contemporaine. Aux Français du xvii® siècle, elle présenta une image de leurs pères du xyi% image non pas absolument fidèle, image singulièrement modernisée et appropriée au goût du jour, mais qui n'imposait pas à l'esprit un trop grand effort. On pouvait admettre à la rigueur que la cour du second des Valois, ne diiïérait pas essentiellement de celle du jeune Louis XIV. Voilà ce qui frappa d*abord les contemporains et les surprit agréablement. Mais ce n'était pour ainsi dire que l'extérieur de l'œuvre : l'innovation essentielle porta sur ce qui était rame même du roman, la peinture de l'amour. Puisque nous avons admis que La Rochefoucauld ne fut pas étranger à la composition de la Princesse de Clèves^ il convient de dire un mot des autres collaborateurs qu'on est convenu de prêter à H™® de La Fayette.
Ni ses deux premiers romans ni la Princesse de Clèveê ne furent publiés sous son nom. Mademoiselle de MonU pensier et Zayde parurent sous le nom de Segrais, cette
dernière avec une préface de Huet qui était un véritable traité sur l'origine des romans. H">« de La Fayette était fort instruite et se plaisait dans la société des beaux esprits. Ménage ^ et le père Rapin lui enseignèrent le latin, et elle l'apprit si bien qu'ils la consultaient sur les passages difficiles. Seulement, en personne délicate qu'elle était, elle ne voulut jamais lire que les poètes. Quel fruit retira-t-elle de la collaboration de Segrais? Celui-ci, qui se laissait attribuer plus tard la Princesse de Clèves^ à laquelle il était absolument étranger, revit sans doute Mademoiselle de Montpensier et Zayde^ et fit quelques corrections de style ; mais il est probable qu'il s'occupa surtout de Timpression et de la publication. G*était un homme de lettres normand, qui avait de l'esprit, une certaine grâce molle, beaucoup de liant dans les manières. Il avait appartenu successivement au comte de Fiesque et à Mademoiselle ; il s'était depuis rabattu sur M'"'' de La Fayette. Son obligeance était extrême ; il épargnait volontiers aux gens du monde certains ennuis de la profession d'auteur incompatibles avec leur qualité. Ce fut lui qui fit le discours préliminaire des Maximes de La Rochefoucauld. Il appartenait à la vieille école poétique qui mourait de sa belle mort et dont Boileau fit les funérailles. LAstrée le charmait toujours et aussi vivement que s'il eût été con-
1. Ce pauvre Ménage, qui avait le ridicule de tomber amoureux de toutes ses élèves, célébt-a la belle Lavergne (c'était le nom de fille de M^^ de La Fayette) dans un agréable madrigal latin, où il invoquait Lavemat déesse proleclrice des voleurs, voleuse elle-même, de cœurs bien entendu. Molière y pensait-il quand il mettait dans Ja bouche de Mascarille la fameuse exclamation ?
Au voleur ! au voleur I Votre œil en tapinois me dérobe mon coBur*
temporain d'Henri IV. Il en détachait des fragments pour les travestir en vers. Avec cela, il s'était donné la réputation d'un admirateur passionné de Virgile, et conciliait comme il pouvait son double culte. On savait qu'il préparait une traduction de YÉnéidey attendue avec autant d'impatience que la Pucelle de Chapelain et qui eut un peu plus de succès. Son originalité, s'il en a une, c'est d'avoir mis à la mode le genre essentiellement français de la nouvelle. Il n'en est pas l'inventeur; les Espagnols, notamment Cervantes, fort connu alors, et les Italiens lui fournissaient des modèles. En France même, sans compter les auteurs du xvi® siècle, Bonavenlure des Périers et la reine de Navarre, Scarron avait donné quelques échantillons heureux de ce genre de composition. Mais un genre n'a d'existence propre et légitime que quand il est représenté par un chef-d'œuvre. En ce sens, la nouvelle date chez nous de la Princesse de Clèves et, nous l'avons dit, Segrais n'y est pour rien. Huet y est encore plus étranger. On peut à la rigueur découvrir dans Zayde quelques traces de son influence^ une docilité réelle à appliquer la théorie du roman telle qu'il l'avait rédigée ^ ; mais l'auteur de la Princesse de ClèveSj n'ayant plus Segrais à sa droite et Huet à sa gauche, ne marchera que mieux au but. Il y avait encore bien du romanesque convenu dans Zayde, pirates, naufrages, enlèvements, reconnaissances, pays et temps impossibles *, mais telle scène charmante annonçait un renouvellement prochain du genre. L'auteur
1. Voir notre volume de la Prose, leçon XX®. Le Roman. — Huet^ qui n'était pas encore évoque, déclarait « que la fin principale des romans est rinbirucdon des lecteurs, à qui il faut toujoura Adre foir la vertu couronoée el le vice puni. «
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n'avait qu'à se débarrasser du fatras des incidents merveilleux où triomphent les plus médiocres, pour se renfermer dans la peinture de la passion : là était sa véritable voie. Comment la découvrit-elle si tard 7 Qu'on le demande à La Rochefoucauld ^
Rien de plus simple que le sujet de la Princesse de Clèves, on peut l'exposer en deux mots. Une jeune femme, à peine mariée, et mariée sans amour, rencontre Thomme qu'elle doit aimer. Longtemps elle ignore elle-même le sentiment nouveau qui remplit son cœur. Dès qu'il ne lui est plus permis de douter, elle lutte courageusement, elle fuit toutes les occasions de se trouver en présence de celui qu'elle aime; elle vu jusqu'à supplier son mari de la sauver en l'éloignant de la cour. Peu de temps après, son mari meurt : elle pourrait épouser celui qui n'a cessé de lui témoigner la passion la plus profonde et la plus respectueuse. Elle s'y refuse, et se retire dans un ccmvent. « Sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables. » Voilà les dernières lignes du livre.
Le cadre est ingénieusement choisi. C'est à la cour de
1. On trouvera peut-être que j'abuse un peu des conjectures. En matière si délicate, cela n'est pas interdit ; les afOrmations plus ou moins systématiques seraient fort contestables. Atout hasard J'avouerai que la jolie scène de Zayde me semble une traducUon délicieuse de ces charmantes découvertes qui illuminent les premiers jours de bonheur. Zayde et Gonzalve s'aiment sans avoir pu se le dire et peutêtre sans se l'avouer à eux-mêmes. Ils ne se connaissent pas, ils ne parlent pas la même langue. Brusquement séparés par un de ces accidents romanesques encore à la mode alors, ils se l'etrouvent, s'abordent, et chacun d'eux adresse la parole à l'autre dans la langue de son amant. Mn« de La Fayette et La Rochefoucauld ne parlaient pas la mècoQ langue avant de se connaître. Chacun d'eux apprit de son côté la langue de l'autre. C'est encore un commentaire da : U m'a donoe de l'esprit, mais j'ai réformé son cœur.
Henri II que se passe Faction ; suivant l'auteur, c la magnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tant d'éclat, d Ce ne sont que fêtes, carrousels, bals« divertissements de tous genres qui rapprochent chaque jour et inévitablement les personnages mis en scène. Les nécessités du monde, les moindres détails de cette vie de cour si vide, mais si occupée, amènent le développement régulier et naturel d'une situation une fois indiquée. On est forcé de se voir au bal, au carrousel, chez la reine, chez la dauphine; la politesse autorise, commande même en certaines circonstances des visites et des relations. Il est impossible qu'on n'entende pas parler l'un de l'autre : la médisance, la jalousie, la curiosité sont l'âme de cette société oisive et galante. Les paroles échappées à un indifférent dans une conversation quelconque , l'intéressé les recueille, s'en réjouit ou s'en désespère. Il s'établit bientôt entre les amants, même avant tout aveu, une entente involontaire. Ce n'est pas leur faute si une lettre adressée à une autre personne, s'est perdue en route, et si on Tattribue à Pun d'eux : il faut bien pourtant que celuilà se disculpe. Ainsi marche le récit, d'une allure douce, sans secousse brusque : chaque jour amène son incident, incident tout simple et tout naturel, mais dont la passion fait un événement. C'est d'un art discret, aisé, qui semble s'ignorer et qui charme d'autant plus. Il est bien difficile de détacher un passage quelconque : c'est la conduite, c'est la suite qui donnent du prix aux moindres détails. Essayons cependant. — M"® de Chartres vient d'épouser le prince de Clèves, elle l'a épousé « avec moins de répugnance qu'un autre; mais elle n'a aucune inclination particulière pour sa personne » : ce sont ses propres paroles
à sa mère quand on lui parle de ce mariage. On donne un grand bal à la cour, elle y paraît, et c'est là qu'elle voit pour la première fois H. de Nemours.
Lorsqu'elle arriva. Ton admira sa beauté et sa parure; le bal commença, et comme elle daosait avec M. de Guise, il se fit un assez grand bruit vers la porte de la salle, et comme de quel qu'un qui entrait et à qui on faisait place. M^^^ de Glèves acheva de danser, et pendant qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre, le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna et vit un homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir élre que M. de Nemours, et qui passait par-dessus quelque siège pour arriver où Ton dansait Ce prince était fait d'une sorte qu il était difiScile de ne pas être surprise de le voir quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-là , où le soin qu'il avait pris de se parer, augmentait encore l'air brillant qui était en sa personne ; mais il était difficile aussi de voir Mm« de Glèves pour la première fois sans avoir un grand élonnement. M. de Nemours fut tellement surpris de sa beauté que lorsqu'il fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence» il ne put s'empêcher de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il s'éleva dans la salle des murmures de louanges...
Le roi et la reine les présentent l'un à l'autre : ils se connaissent, ils s'aiment. Y a-t-il de véritable amour, s'il n'est involontaire? M'"'' de La Fayette ne le comprenait pas autrement. Dans Zayde, un des personnages disait :
Il n'y a de passions que celles qui nous frappent d'abord et qui nous surprennent : les autres ne sont que des liaisons où nous portons volontairement notre cœur. Les véritables inclinations nous l'arrachent malgré nous.
M""" de Glèves et H. de Nemours se revoient ; la pre* mière impression devient plus vive; sans se parler encore, ils s'enivrent déjà l'un de l'autre. La beauté de M"^* de
Henri II que se passe Faction ; suivant l'auteur, c la gnificence et la galanterie n'ont jamais paru en France avec tant d'éclat. » Ce ne sont que fêtes, carrousels, bal8« divertissements de tous genres qui rapprochent chaque jour et inévitablement les personnages mis en scène. Les nécessités du monde, les moindres détails de cette vie de cour si vide, mais si occupée, amènent le développement régulier et naturel d'une situation une fois indiquée. On est forcé de se voir au bal, au carrousel, chez la reine, chez la dauphine ; la politesse autorise, commande même en certaines circonstances des visites et des relations. Il est impossible qu'on n'entende pas parler l'un de l'autre : la médisance, la jalousie, la curiosité sont l'âme de cette société oisive et galante. Les paroles échappées à un indifférent dans une conversation quelconque , l'intéressé les recueille, s'en réjouit ou s'en désespère. Il s'établit bientôt entre les amants, même avant tout aveu, une entente involontaire. Ce n'est pas leur faute si une lettre adressée à une autre personne, s'est perdue en route, et à on Tattribue à Tun d'eux : il faut bien pourtant que celuilà se disculpe. Ainsi marche le récit, d'une allure douce, sans secousse brusque : chaque jour amène son incident, incident tout simple et tout naturel, mais dont la passion fait un événement. C'est d'un art discret, aisé, qui semble s'ignorer et qui charme d'autant plus. Il est bien difficile de détacher un passage quelconque : c'est la conduite, c'est la suite qui donnent du prix aux moindres détails. Essayons cependant. — M^i^ de Chartres vient d'épouser le prince de Clèves, elle Ta épousé « avec moins de répugnance qu'un autre; mais elle n'a aucune inclination particulière pour sa personne » : ce sont ses propres paroles
à sa mère quand on lui parle de ce mariage. On donne un grand bal à la cour, elle y paraît, et c'est là qu'elle voit pour la première fois H. de Nemours.
Lorsqu*elle arriva, l'on admira sa beauté et sa parure; le bal commença, et comme elle dansait avec M. de Guise, il se ûi un assez grand bruit vers la porte de la salle, et comme de quel* qu'un qui entrait et à qui on faisait place. M^^^ de Glèves acheva de danser, et pendant qu'elle cherchait des yeux quelqu'un qu'elle avait dessein de prendre, le roi lui cria de prendre celui qui arrivait. Elle se tourna et vit un homme qu'elle crut d'abord ne pouvoir élre que M. de Nemours, et qui passait par-dessus quelque siège pour arriver où Ton dansait Ce prince était fait d'une sorte qull était difiScile de ne pas être surprise de le voir quand on ne l'avait jamais vu, surtout ce soir-là , où le soin qu'il avait pris de se parer, augmentait encore l'air brillant qui était en sa personne ; mais il était difficile aussi de voir Mm« de Glèves pour la première fois sans avoir un grand étonnement. M. de Nemours fut tellement surpris de sa beauté que lorsqu'il fut proche d'elle, et qu'elle lui fit la révérence, il ne put s'empêcher de donner des marques de son admiration. Quand ils commencèrent à danser, il s'éleva dans la salle des murmures de louanges...
Le roi et la reine les présentent l'un à l'autre : ils se connaissent, ils s'aiment. Y a-t-il de véritable amour, s'il n'est involontaire? M""* de La Fayette ne le comprenait pas autrement. Dans Zayde^ un des personnages disait :
Il n'y a de passions que celles qui nous frappent d'abord et qui nous surprennent : les autres ne sont que des liaisons où nous portons volontairement notre cœur. Les véritables inclinations nous l'arrachent malgré nous.
M"" de Clèves et M. de Nemours se revoient; la première impression devient plus vive; sans se parler encore, ils s'enivrent déjà l'un de l'autre. La beauté de M"^* de
Clèves attire tous les regards et tous les hommages ; H. de Nemours efface en bonne mine, en magnificence, en adresse, en esprit tous les seigneurs de la cour; il est question de lui pour épouser la reine Elisabeth d'Angleterre.. H"'^ de Clèves savoure délicieusement les succès de celui qu'elle aime sans le savoir. Elle recueille ses moindres paroles; elle trouve sa joie à faire ce qu'il voudrait que fît une personne qu'il aimerait. C'est par là qu'elle commence à se trahir. Un jour> on rapporte devant elle un sentiment de H. de Nemours, qui préfendait que le bal est ce qu'il y a de plus insupportable pour un amant, qu*il y est oublié, sacrifié à l'amour du plaisir, de la toilette, de la coquetterie, et que pour lui, il ne s'imaginait pas a de souffrance pareille à celle de voir sa maltresse au bal, si ce n'est de savoir qu'elle y est et de n'y être pas. » — Tout le monde se récrie contre cette singulière opinion. Pour elle, elle garde le silence, mais deux jours après se donnait un grand bal où ne devait point se trouver H. de Nemours, elle fut malade et n'y parut point. Cette peinture des commencements d'un amour naïf est d'une fraîcheur délicieuse. Il y a là comme une évocation et une confidence du roman qu'a rêvé toute femme aux premières années de sa vie : VL^ de La t'ayette se revoyait, ou plutôt se refaisait en M^^^ de Clèves. Après les enchantements de la passion qui s'ignore, la révélation par la souffrance. Ne sachant ce que c'était qu'aimer, elle ne savait pas qu'elle n'aimait pas son mari, ce mari si tendre et qui lui reprochait sa froideur. Elle est troublée, le premier aiguillon du remords Ta touchée. Mais qu'est-ce que cela auprès d'une douleur nouvelle qui la saisit à l'improvistei Elle entend dire que H. de Nemours est
Madame de la fatëttb 355
amoureux de la dauphine. Hors d'elle-même, elle quitte brusquement la compagnie et se renferme chez elle.
L'on ne peut exprimer la douleur qu'elle sentit de connaître par ce que venait de lui dire sa mère Tinlérèt qu'elle prenait à M. de Nemours. Elle n'avait encore osé se Tavouer à elle-même. Elle vil alors que les sentiments qu'elle avait pour lui étaient ceux que M. de Glèves lui avait tant demandés. Elle trouva combien il était honteux de les avoir pour un autre que pour un mari qui les méritait.
Le repos de sa* vie est perdu; elle sera tour à tour en proie à la jalousie et aux remords, ne goûtant qu'à la dérobée quelque joie qu'elle s'ingénie à rendre légitime. Elle cherche partout un appui, elle veut qu'on la sauve d'ellemême. Samère, qui^a découvert son secret, lui est enlevée au moment même où elle a le plus besoin de ses conseils. Elle se renferme, ne sort plus, refuse de recevoir personne; mais elle se réjouit d'apprendre que H. de Nemours est venu. La solitude la livre sans défense à cet abandon du cœur si naturel, si permis, quand on n'a encore à se reprocher ni une parole ni un acte blâmables. Plus profonde, plus intense chaque jour, sa passion l'épouvante. Son mari veut la distraire, et il la ramène à la cour. A peine y est-elle revenue, elle voit H. de Nemours, mais si triste, si désolé que son âme en est ravie. Elle entend la dauphine,dont on le disait amoureux, assurer qu'il n'en est rien, que nul ne peut deviner le secret de ce parfait amant, et qu'il méritait d'être mieux traité, lui qui, pour rester fidèle à sa passion, venait de refuser la couronne d'Angleterre.
€ — Quel poison pour M"»e de Clèves que le discours de madame la dauphine! > Plus de doute, elle est aimée
aussi profondément, aussi uniquement qu'elle aime. Hais après la première ivresse de cette découverte, le remords et la peur la saisissent. Elle supplie son mari de la reconduire à la campagne : il refuse et la laisse seule en présence du danger. Chaque jour amène une révélation nouvelle; un mot relevé, des rubans d'une certaine couleur portés à un carrousel, un portrait que H. de Nemours dérobe, qu'elle lui voit dérober, sans oser rien dire. La voilà devenue sa complice ; le désespoir remplit cette âme si pure et si faible. Elle prend la fuite et va se cacher loin de la cour, à Coulommiers. Là, son mari inquiet, désolé, de plus en plus tendre, la presse de lui confier la cause de sa tristesse. Elle se jette à ses pieds et fondant en larmes, elle lui avoue qu'elle aime une autre personne : elle ne dira point son nom, mais elle jure à M. de Clèves qu'elle sera toujours digne de lui, et le supplie de ne pas l'abandonner. Peu de temps après, il tombe malade et meurt désespéré. M. de Nemours sait qu'il est aimé; il assistait invisible à la scène de l'aveu : il venait la nuit errer autour du pavillon où M"' de Clèves passait des jours entiers plongée dans sa rêverie. Il veut la revoir, lui offrir sa main. Longtemps elle se cache à ses regards; enfin, un jour, il pénètre jusqu'à elle. Elle lui avoue qu'elle l'a aimé dès le premier jour, qu'elle l'aime, mais elle ne l'épousera jamais. Entre elle et lui il y a la mort de M. de Clèves dont ils sont coupables. Et puis, qui peut savoir ce que l'avenir tient en réserve? L'aimera-t-il toujours autant qu'il l'aime en ce moment?
Je ne ferais plus votre bonheur; je vous verrais pour une autre comme vous auriez été pour moi. J'en aurais une douleur mortelle, et je ne serais pas même assurée de n'avoir point
le malheur de la jalousie. Par vanité ou par goAt, toutes les femmes souhaitent de vous attacher. Il y en a peu à qui vous ne plaisiez; mon expérience me ferait croire qu'il n'y en a point à qui vous ne puissiez plaire. Je vous croirais toujours amoureux et aimé, et je ne me tromperais pas souvent. Dans cet état néanmoins, je n'aurais d*autre parti à prendre que celui de la souffrance : je ne sais même si j'oserais me plaindre. On fait des reproches à un amant, mais en fait-on à un mari quand on a à lui reprocher de n'avoir plus d'amour ?
On imagine les protestations de M. de Nemours; elle les écoute avec une joie qu'elle ne cherche plus à cacher, mais l'image de M. de Clèves mourant se représente à son esprit et l'épouvante. Elle fuit, elle se renferme dans une solitude plus étroite, languit quelques années et meurt. — Et M. de Nemours ? Il se consola et oublia.
Dès que leroman, longtemps attendu, fut publié (1678) on le dévora, on en fut ravi, c Un murmure de louanges s'éleva. » M™« de Sévigné donna le signal,et tout le monde suivit. Rien ne manqua à la satisfaction des deux auteurs, pas même les critiques de certaines personnes. D y a des gens en effet qu'on serait désolé d'avoir pour approbateurs; on tient à leur déplaire. J'imagine que M°*® de La Fayette n'avait pas une sympathie bien vive pour le cousin de M™« de Sévigné, le fat et plat Bussy-Rabulin, et que M. de La Rochefoucauld ne l'aimait pas davantage. Il est à croire aussi que M^'* de Scudéry, qui venait de prendre sa retraite et que la Princesse de Clèves reléguait décidément parmi les curiosités du temps jadis, n'était pas trèsavant dans les bonnes grâces de M^^ de La Fayette. Ces deux personnages aiguisèrent ce qui leur restait de dents pour mordre l'œuvre et les auteurs. Que pense -t-on de cette phrase venimeuse lancée par la vénérable Sapho ?
M. de La Rochefoucauld et M">« de La Fayette ont fait uo roman des galanferies de la cour de Henri second, qu'on dit être admirablement bien écrit.
Ils ne sont pas en âge de faire autre chose ensemble.
Pour Bussy-Rabutin, il y alla plus franchement. Le style lui parut fort bon, la première partie admirable; mais que dire de la seconde?
L'aveu de M"^* de Glèves à son mari est extravagant... Il est ridicule de donner à son héiolne un sentiment si extraordinaire. L'auteur, en le faisant, a plus songé à ne pas ressembler aux autres romans qu'à suivre le bon sens. Une femme dit rarement à son mari qu'on est amoureux d'elle, mais jamais qu'elle ait de l'amour pour un autre que pour lui.... D'ailleurs il n'est pas vraisemblable qu'une passion d'amour soit longtemps dans un cœur de même force que la vertu. Depuis qu'à la cour en quinze jours, trois semaines ou un mois, une femme attaquée n'a pas pris le parti de la rigueur, elle ne songe plus qu'à disputer le terrain pour se faire valoir.
Et le dernier trait qui peint au vif cet avantageux personnage : il dit à sa cousine :
Si nous nous mêlions vous et moi de composer ou de corriger une petite histoire Je suis assuré que nous ferions penser et dire aux principaux personnages des choses plus naturelles que n'en pensent et disent ceux de la Princesse de Clénes.
Exemple, VHistoire amoureuse des Gaules. Il y a cependant un mot à relever dans cette critique outrecuidante. Il est vrai de dire que l'auteur a songé à ne pas ressembler aux autres romans. Il est assez ridicule de lui en faire un reproche. Depuis quand est-il défendu d'être original?
On pourrait arrêter là cette étude, déjà trop longue peut-être; cependant il s'en faut que le sujet soit épuisé.
MADAMB DE LÀ FATBTTB S59
Comment ne pas dire un mot des rapports du théàlre et du roman? De VAstrée naquit la pastorale qui occupa la scène plus de trente ans et que Molière lui-même essaya de rajeunir. Entre les héros de La Calprenède et ceux de Corneille il ne serait pas difficile de signaler plus d'une analogie. Quinault et Racine, les doucereiujo^ comme les appelait Corneille^ ne sont pas si loin qu'on pourrait le croire du grand Cyrus et de la Clélie; Alexandre, Taxile et Pyrrhus lui-même rappellent vaguement les tendres héros mis à la mode par Hii« de Scudéry. Est-il possible que le poète dramatique et le romancier ne se rencontrent pas? Tous deux poursuivent le même but, s'adressent au même public, et, bien que par des moyens différents, cherchent dans la peinture de l'amour la beauté de leur œuvre et le succès. A quelle école appartient H** de La Fayette? Est-elle avec Corneille? Est-elle avec Racine? Si Ton ne songe qu'à la délicate et savante analyse de la passion, à cet art si parfait de la conduite naturelle, de l'action fondée sur le développement même des sentiments, à cette habile gradation des nuances, à la tendresse enfm qui, d'un bout à l'autre, imprègne tout l'ouvrage, il faut la déclarer racînienne, non qu'elle cherche à l'imiter en quoi que ce soit, mais par un accord mystérieux de nature. Elle aimait peu l'homme, le courtisan surtout et le dévot; mais elle devait goûter le peintre des orages du cœur. D'un autre côté, si Ton songe au dénoue* ment, si Ton se rappelle cette scène touchante, où la jeune femme prend Ténergique résolution de tout avouer à son mari et de lui demander protection contre ellemême, et cette scène de la fin où elle ravit et désespère M. de Nemours en lui disant qu'elle l'aime, mais qu'elle
ne sera jamais à lui, le vieux Corneille reprend ses droits et revendique l'auteur. On se souvient alors que les premières impressions qu'elle a reçues au théâtre^ impressions que rien n*efface entièrement, remontent justement à cette époque où les tragédies de Corneille occupaient seules la scène. Quand Racine parut, elle avait déjà trente ans; si elle fut émue et charmée, les leçons de ThéroTsme la raffermirent, et avec cette souplesse et cette grâce qui siéent si bien à la femme, elle concilia et fondit dans la plus charmante des œuvres, ces deux choses divines, le devoir et la passion.
Et H. de La Rochefoucauld? Quelle est sa part dans le roman? Bien habile qui le découvrirait. A tout hasard, on peut supposer que ce fut lui qui donna l'idée de deux épisodes, très-habilement rattachés à l'action principale, mais d'une couleur assez différente. Bien que son cœur fût réformé^ il n'en était pas venu au point de croire que toutes les femmes étaient ce qu'était H"^* de Clèves. Pourquoi ne pas glisser dans le roman, ne fût-ce qu'à la dérobée, un ou deux personnages moins parfaits, plus semblables à ceux qu'on rencontre chaque jour? Ce serait une opposition heureuse, un contraste piquant, et qui mettrait plus en lumière les beaux sentiments des héros. La perfection soutenue fatigue et rend incrédule.
De là rhistoire d'un des amis de H. de Clèves, Sancerre. M. de Clèves le trouva un jour plongé dans la plus violente douleur et comme près de perdre la raison. A toutes les questions il ne répondait que ces mots : c Elle est morte! Je ne la verrai plus! » Enfin il raconta à H. de Clèves que depuis un an il était lié avec une jeune veuve, M*"' de Tournon, et qu'elle lui avait promis de l'épouser.
C'était elle qu'il venait de perdre et il était au désespoir. M. de Clèves le consola comme il put et revint le voir le lendemain. Sancerre avait passé du désespoir à la fureur ; il ne se possédait plus. Qu'était-il donc arrivé? Aussitôt après le départ de M. de Clèves, il avait reçu la visite d'un lie ses amis, d'Estouteville, qui s'était jeté dans ses bras en pleurant et en criant : c Elle est morte! Je ne la verrai plus! » M""® de Tournon avait aussi promis à d'Estouteville de Tépouser, et il venait demander des consolations à Sancerre. — Il ne pouvait mieux s'adresser. Il y avait sans doute une pointe de gaité et de fine ironie dans le canevas de l'épisode proposé par H. de La Rochefoucauld : cela a été adouci, atténué dans le récit. L'autre épisode, moins piquant, ne peut guère se raconter. Il s'agit des amours d'une reine avec un de ses sujets. Celui-ci reçoit des ordres d'aimer et y obéit tant bien que mal. C'est le pouvoir absolu s'exerçant dans les choses du cœur.
Et maintenant que nous avons compris et senti les grâces délicates de la Princesse de Clèves ^ souhaitons i notre pays des œuvres plus viriles et plus fortifiantes. L'héroïne sacrifie sa passion à son devoir, rien de mieux. Et le héros? Il a aimé, il aime et il aimera. On n'avait peut-être rien de mieux à faire sous le règne de Louis XIY.
362 chârlbs pbrrault
Perrault et Boileau. — Oppositions de nature. — L'orlginaHtô de Perrault ; — son esprit curieux et inventif. — La théorie du christianisme poéti lue. — liC siècle de Louis le Grand et la loi du progrès. — Les Contes des Fées.
Charles Perrault ue compte pas parmi les classiques. Les historiens officiels de la littérature française le mettent hors cadre, avec les Chapelain, les Cotin, les Cassagne, les Desmarets Saint-Sorlin, tous gens dont le seul mérite est d'avoir reçu de Boileau quelque coup de boutoir. Ils lui savent gré d'avoir fourni au satirique l'occasion d'un nouveau triomphe ; ils montrent quelque indulgence pour ses bévues sans nombre, heureuses bévues, puisqu'elles ont été si doctement, si solidement, si ingénieusement redressées par l'infaillible arbitre du goût. De quoi s'avisait Perrault d'ailleurs? Quand on a écrit les Contes des FéeSy il faut se connaître et se tenir à sa place. Comme il n'y a jamais prescription pour des arrêts de ce genre, il est permis de reviser le procès. Il ne s'agit pas de réhabilitation, ni de glorification ; mais il importe de rétablir les faits. La vérité est que Perrault ne fut pas écrasé par Boileau ; ce fut lui au contraire qui eut toub les honneurs de la guerre. L'Académie se déclara en sa faveur, le public et les gens du monde l'applaudirent. Enfin lorsque, après de longs débats, les deux adversaires se réconcilièrent, Perrault ne fit aucune concession essentielle; ce fut Boileau qui se rangea à son opinion en se
réservant toutefois de l'appuyer sur des raisons différentes. Au fond, c'étaient deux natures antipathiques. On connaît Boileau, faisons connaissance avec Perrault.
La première idée que je m'en forme est celle-ci. Perrault était un homme à remercier Dieu chaque soir de ravoir fait nattre en France, au xvii* siècle, pour être témoin des merveilles InGnies du règne de Louis XIV. Qu'on ne lui parle pas du passé, ni d* Auguste, ni de Périclès, ni de Charlemagne, ni des Médicis : tout cela est misérable et terne auprès des splendeurs du présent. De quelque côté que Perrault tourne les yeux, il ne voit que grandeur, gloire, félicité. Le roi est orné de tous les dons du génie; ses ministres sont les digues exécuteurs de ses volontés; l'Europe est dans l'admiration et le respect; la France est au comble de la joie et du bonheur, la paix et l'abondance pi'odiguent leurs bienfaits, l'hérésie est exterminée, les arts et les sciences s'épanouissent magnifiquement; Versailles, la pensée du règne, est comme le foyer où toutes ces splendeurs viennent se concentrer. N'est-^e pas là à peu près ce que pensait Boileau ? Ouï, sans doute, mais autrement. La guerre qui éclata entre eux fut d'autant plus vive qu'ils étaient plus près de s'entendre.
Charles Perrault est né à Paris, comme Boileau, mais quelques années auparavant en 1628. 11 appartenait à une famille de bonne bourgeoisie. Il eut sur Boileau un grand avantage, celui d'être élevé au foyer même de la famille, sur les genoux de ses parents : c'est sa mère qui lui apprit à lire, c'est son père qui fut son premier précepteur. Il avait deux frères, et la plus parfaite amitié ne cessa de les unir. Il suivit en qualité d'externe les cours du collège
de Beauvais. Il connut donc toutes les douceurs de la vie de famille et toutes les affections qu'elle développe et satisfait. Qu'on rapproche de cette heureuse enfance celle de Boileau, si sombre, si triste, les procès et les démêlés avec les frères, la mère absente, le père absorbé par la chicane, partout je ne sais quoi d'aigre et de froid. Quel contraste au début! On le retrouve au terme : Boileau écrit la satire sur les Femmes^ et Perrault ses Contes des Fées. Élevé avec tendresse et liberté, Perrault suivit la pente de sa nature. Au collège, il se permet d'adresser des objections au régent qui lui enseigne la vieille scolaslique, objections embarrassantes probablement (peut-être cartésiennes ou gassendistes), car le régent T envoie philosopher dehors. Il étudie seul et à bâtons rompus; histoire, jurisprudence, théologie, sciences, arts, tout lui est bon, rien ne le rebute; mais aussi rien ne Tarrête, rien ne le captive décidément. Il ne sera étranger à rien, mais il n'aura pas de spécialité. C'est tout le contraire de Boileau, qui a une vocation bien nette et s'y renferme étroitement.
Autre opposition : à l'âge où Boileau, fidèle au précepte d'Horace, feuilletait jour et nuit les modèles de l'antiquité et s'en nourrissait pieusement, Perrault, en compagnie de ses deux frères, se mettait â parodier le sixième livre de V Enéide^. Il avait â propos de tout une foule d'idées
1. Od attribue toujours à Scarron les quatre vers suivants, qui sool de Perrault {
Tout près de l*ombre d'un rocher, J'aperçus l'ombre d'an cocher, Qui tenant l'ombre d'une brosse.
Nettoyait l'ombre d'un carrosse.
Il est aussi Taoteur d'un poème burlesque, les Mttrs de Troie (iWS^ On voit que de bonne heure il perdit le respect de Tantiquitè.
originales, souvent bizarres, parfois d* une portée sérieuse. Par exemple, ii demandait l'abolition des diverses coutumes et l'adoption d'une seule loi pour toute la France, réforme qui ne fut opérée qu'en 1789. Son esprit inventif et jamais à court plut à Colbert qui l'attacha de très-près à sa personne. C'est Perrault qui donna l'idée de la petite Académie des Inscriptions , qui d'abord fut Tatelier où se fabriquèrent les fameuses devises consacrées à la gloire du roi. C'était Perrault qui trouvait toujours ce qu'il y avait de mieux. C'est encore lui qui fournissait aux Gobelins ces allégories mythologiques si fort à la mode et qui peuplèrent Versailles. On le retrouve partout; il a sa part dans toutes les innovations, dans toutes les créations du règne. Il est associé au travail de son frère l'architecte; c'est lui qui eut l'idée du péristyle du Louvre. Mais c'est à l'Académie que son esprit inventif se donne carrière. Il y entre dès 1671, quinze ans avant Boileau, et propose tout d'abord à ses confrères de rendre publiques les séances de réception. On n'osa pas du premier coup admettre les dames à ces solennités qu'elles décorent et qu'elles envahissent, dit Sainte-Beuve; mais le huis clos cessa, et l'éloquence put se donner carrière. C'est encore à Perrault que T Académie doit le scrutin secret, cette précieuse garantie de l'indépendance qu'elle croyait avoir. La mesure acceptée, il confectionna et déposa l'urne des votes. C'était un homme excellent, très-humain et charitable. Les Parisiens du xvii* siècle, et peut-être ceux d'aujourd'hui, lui doivent la libre promenade du jardin des Tuileries. La première pensée de Colbert fut de l'interdire au public; Perrault l'y fil renoncer. Voici comment il raconte la chose :
366 CHAlRLBS PBllIlAULT
Quand le jardin des Tuileries fut achevé de replanter, et mis dans Pétai où vous le voyez : « Allons aux Tuileries, me dit M. Golberl, en condamner les portes; il faut conserver ce jardin au roi, et ne le pas laisser ruiner par le peuple, qui, en moins de rien, Taura gAlé entièrement. » La résolution me parut bien rude et fÂclieuse pour tout Paris. Quand il fut dans la grande allée, je lui dis : « Vous ne croiriez pas, Monsieur, le respect que tout le monde, jusqu'au plus petit bourgeois, a pour ce jardin ; non-seulement les femmes et les petits enfants ne s^avisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d'y loucher. Ils s'y promènent tous comme des personnes raisonnables; les jardiniers peuvent, Monsieur, vous en rendre témoignage : ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener... — Ce ne sont que des fainéants qui viennent ici, me dit-il.— Il y vient, lui répondis-je, des personnes qui relèvent de maladie, pour y prendre Tair : on y vient parler d'affaires, de mariages, et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra, à Tavenir, se donner rendez- vous. Je suis persuadé, continuai- je, que les jardins des rois ne sont si grands et si spacieux, qu'aûn que tous leurs enfants puissent s'y promener. » Il sourit à ce discours, et dans ce même temps, la plupart des jardiniers des Tuileries s'étant présentés devant lui, il leur demanda si le peuple ne faisait pas bien du dégât dans leur jardin : « Point du tout. Monseigneur, répondirentils presque tous en même temps, ils se contentent de s*y promener et de regarder. — Ces messieurs, repris- je, y trouvent même leur compte, car Pherbe ne croit pas si aisément dans les allées. » M. Golbert fit le tour du jardin donna ses ordres et ne parla point d*en fermer rentrée à qui que ce soit. J'eus bien de la joie d'avoir en quelque sorte empêché qu'on n'ôtàt cette promenade au public. Si une fois M. Golbert eût fait fermer les Tuileries, je ne sais quand on les aurait rouvertes.
Il avait des amis un peu partout, et la faveur dont il jouit pendant plusieurs années auprès de Golbert lui en fit davantage. Chapelain, Cotin, Cassagne, Desmarets, Saint-Amant, Benserade, voilà pour les gens de lettres.
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On peut juger de Teffet que produisirent sur )ui les premières satires de Boileau, si cruelles pour ces poètes. H était plus étroitement lié encore avec les artistes, et il avait quelque prétention de ce côté. La description des merveilles de Versailles (premier dialogue du Parallèle] est d*un homme qui est assez au courant des questions d^art; mais la mesure et le goût font défaut. Il en sera malheureusement presque toujours ainsi. Les sciences ne lui sont pas étrangères ; c'est un déterminé cartésien ; il connaît la physique, la physiologie, Tanatomie. Son intelligence est vive, ouverte, hospitalière, pour ainsi dire, portée d'instinct vers tout ce qui est nouveau, et peu favorable à la tradition. S*il vivait de nos jours, s'il voyait les merveilles de la vapeur, de l'électricité, de la photographie, il renierait son fameux siècle de Louis le Grand. Si Boileau revenait au monde, il serait plus que jamais le Boileau que nous connaissons.
Les débuts de Perrault dans la littérature ne furent pas heureux. Il s'avisa un peu tard (4686) de rimer un poème épique, Saint Paulin^ qu'il dédia à Bossuet. L'exécution était déplorable, car Perrault est un pauvre poète, mais ridée était originale, disons mieux, elle était juste. Il n'est pas bien sûr qu elle lui appartienne en propre ; son ami Desmarets de Saint-Sorlin pourrait bien la revendiquer; mais Perrault l'adopta sans hésiter, car elle rentrait parfaitement dans son système d'innovation ou plutôt de modernisation à outrance. Il prétendait rajeunir la poésie, l'affranchir du joug de rimitation des anciens; et pour cela il faisait choix d'un sujet emprunté au christianisme. Le héros, saint Paulin, évèque de Noie, était né et avait été élevé dans le paganisme; il appartenait à une très- illustre
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famille, il avait élé consul. Il se convertit et renonça à tous les avantages de la fortune et à toutes les joies de ce monde. Quelle admirable matière! s'écriait Perrault. G*est la lutte des deux religions qui se disputent l'empire du monde; c'est l'antique société avec ses croyances, ses lois, ses institutions, qui s'écroule, la jeune société chrétienne qui s'élève sur ses ruines; c'est comme l'aurore des temps modernes qui se dégage des ténèbres du passé. — C'est à peu près ce que disait aussi Desmarets dans la préface de son Clovis, épopée nationale et chrétienne. Allons plus loin. Qu'est-ce que le Génie du Christianisme et les Martyrs^ sinon la théorie et la mise en œuvre du même principe ? Seulement Chateaubriand a du génie, Perrault et Desmarets n'en avaient pas. Le poème n'eut aucun succès; on s'en moqua, discrètement cependant, car Perrault était généralement aimé; mais Boileau ne se gêna guère, suivant sa coutume. Ni l'auteur, ni la théorie, ni l'œuvre n'étaient pour lui plaire. Il pouvait, il devait croire que Perrault avait eu la prétention de réfuter VArt poétique et la proscription qu'il avait prononcée contre l'emploidu merveilleux chrétien. Quoiqu'il en soit, Perrault était menacé d'aller rejoindre ses amis Chapelain et Desmarets et de figurer parmi les grotesques, lorsqu'il prit sa revanche. En 1687, il lut en pleine Académie un poème de quatre à cinq cents vers, intitulé le Siècle de Louis le Grand. On voit que longtemps avant Voltaire, il avait inventé cette désignation.
Ce fut un grand succès et un grand scandale. On ne pouvait engager d'une plus hardie façon cette fameuse guerre des anciens et des modernes qui réveilla à point une société qui commençait à s'endormir. Perrault eut
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pour lui )a majorité dans l'Académie et dans le public, mais il eut contre lui tout ce qui avait un nom et comptait, Boileau, La Fontaine, Racine, Bossuet, La Bruyère, Huet. Fénelon, suivant sa coutume, fljtta. L*indignatiott fut telle parmi ces illustres qu'elle leur coupa la parole : des énormités de ce genre débitées avec le plus imperturbable sang-froid les confondaient. Boileau ne trouvait que des gestes furibonds; La Fontaine ne savait s'il devait comprendre; Racine ricanait, et, à l'issue de la séance, il alla féliciter Perrault de son ingénieuse plaisanterie. Perrault fut piqué au vif et riposta que rien n'était plus sérieux et qu'il le prouverait bien. En effet peu de temps après parurent successivement trois volumes, intitulés Parallèle des anciens et des modernes, où il traitait à fond la question à peine ébaucbée dans le Siècle de Louis le Grand, Voilà en gros Thistorique du débat; pour les détails, je ne puis que renvoyer à la thèse instructive et intéressante de M. Rigault : Histoire de la querelle des anciens et des modernes.
Le Siècle de Louis le Grand est un poëme hardi et plat.
La belle antiquité fut toujours vénérable»
Mais je ne crus jamais qu'elle fût adorable.
Voilà le début, le reste est à l'avenant. Bien que fort court, on ne pourrait aller jusqu'au bout, si la témérité et linsolence des assertions ne piquaient la curiosité. Il n'est pas un poète, pas un philosophe, pas un orateur, pas un artiste de l'antiquité que Perrault ne tourne en ridicule et n'immole à la gloire des modernes. Érudition médiocre, critiques sans fondement, inintelligence absolue de Tart antique sous toutes ses formes , prétention in-
ZVIie SliCLS. 2^
çoutenable d'appliquer aux œun^s du passé )es règles du goût moderne; et tout cela assaisonné d'une suffisance insupportable. On voit que je ne ménage pas mon auteur. Ce n'est pas à dire que je l'abandonne entièrement à la férule de Boileau; mais il faut quUl expie d'abord cette invasion à main armée dans le domaine de la poésie, où il était un intrus. On pourra être et on sera plus indulgent pour le Parallèle, écrit en bonne prose, et après tout d'une lecture agréable.
L'auteur a choisi la forme du dialogue. C'est une heureuse idée ; cela donne à la thèse soutenue plus de viva* cité et de variété, qualités nécessaires quand on s'adresse, comme Perrault, non pas aux savants, mais aux gens du monde, qui avant tout exigent qu'on les intéresse. Il ne s'est pas contenté de deux interlocuteurs, plaidant Tua pour les anciens, l'autre pour les modernes, ce qui à la longue eût été monotone; il en a ajouté un troisième, qui ragaillardit la discussion. L'avocat des anciens est un président, homme docte, sérieux, grave, mais entêté et un peu niais, qui n'accorde rien et se fait battre sur tous les points. L'avocat des modernes est un abbé également docte, mais plus indépendant d'esprit. Perrault prévient le lecteur dans sa préface que Tabbé, c'est lui-même. Reste le chevalier ; c'est un auxiliaire que s'est ménagé Perrault. Les paradoxes dont il n'ose prendre toute la responsabilité, c'est le chevalier qui les lancera, avec la grâce et la désinvolture d'un homme du monde ; il ira jusqu'où Perrault voudrait bien aller.
Le lieu de la scène est parfaitement choisi : c'est Versailles, Versailles à peine terminé, et dans toute sa première magnificence. Le pauvre président se hasarde à
évoquer Tivoli et Frascali ; mais on le promène au milieu des merveilles de l'art moderne, et, rompu de fatigue, il se déclare satisfait. Tout cela, on en conviendra, ne manque pas d'une certaine habileté. Le sujet du premier dialogue est assez heureusement trouvé. Perrault était plus à son aise dans les questions d'architecture, de sculpture, de peinture; aussi c'est par là qu'il débute, et, malgré plusieurs assertions plus que téméraires, il peut jusqu'à un certain point faire illusion. Le ton est vif, dégagé; il y a des anecdotes assez bien racontées, des digressions qui ne manquent pas de piquant. Cela se fait lire. Ce sont gens de bonne compagnie, sans pédantisme, et qui tout naturellement se mettent à la portée du lecteur. Dans les volumes suivants, consacrés aux sciences, à l'éloquence et à la poésie, l'auteur serrera de plus près encore son but, qui est de contenter les gens du monde. Il se répandra en éloges sentis sur le goût exquis des dames; il daubera sur les pédants : c'est son thème favori, en prose ou en vers. A tout hasard, citons un fragment poétique de Perrault. La boutade est à l'adresse de Boileau :
Peux-tu ne pas savoir que la civilité Chez les femmes naquit avec rhonnôtelé f Que chez elles se prend la flne politesse, Le bon air, le bon goût et la délicatesse?
Regarde un peu de près celui qui, loup-garon, Loin dQ sexe a vécu, renfermé dans son trou : Tu le verras crasseux, maladroit et sauvage, Farouche dans ses mœurs, rude dans son langage, Ne pouvoir rien penser de fin, d'ingénieux, Ne dire jamais rien qne de dur on de vieux.
S'il joint à ces talents Tamour de l'Antiquaille, S'il trouve qu'en nos jours on ne fait rien qui vaille, Et qu'à tout bon moderne il donne un coup de dent, De eê$ dom rassemblés se forme le pédantp
Le plus fastidfeaz comme le plus immonde
De tous les animaux qui rampent dans le monde.
Voilà un spécimen un peu cru de la fameuse urbanité du grand siècle ; mais la poésie a ses licences. Quand Perrault écrit en prose, il s'observe davantage. Aux violences de ses adversaires il répond par des compliments. Il soutient contre M. Despréaux que M. Despréaux est égal, sinon supérieur à Horace. Il a d'ailleurs pris fort galamment son parti de toutes les injures qu'on lui lance à la tète : n'est-ce pas un aveu d'impuissance?
L'agréable dispute où nous nous amusons Passera sans changer jusqu'aux races futures s Nous dirons toujours des raisons.
Us diront toujours des injures.
Telle est l'œuvre, vue du dehors, pour ainsi dire; passons à la discussion des idées. — Et d'abord l'auteur a-t-il le droit d'exprimer librement ce quMI pense? Certaines gens le contestent et crient au sacrilège. Plaisante prétention!
^ L'autorité n'a de force présentement et n'en doit avoir que dans la théologie et la jurisprudence. Partout ailleurs la raison peut agir en souveraine et user de ses droits. Quoi donc! il nous sera défendu de porter noire jugement sur les ouvrages d'Homère et de Virgile, de Démosthènes et de Gicéron et d'en juger comme il nous plaira, parce que d*autres avant nous en ont jugé à leur fantaisie ! Rien au monde n'est plus déraisonnable.
A la bonne heure ! Voilà qui est parler net. Ce n'était guère Tusage au xvii* siècle de revendiquer les droits du libre examen; on sait gré à Perrault de son courage. Cette question préjudiGiellc vidée, il établit sa thèse. On la
connaît : il prétend que les modernes ne le cèdent en rien aux anciens, et que, sur bien des points, ils leur sont supérieurs. Gomment en serait-il autrement? C'est une loi de la nature.
— La nature est immuable et toujours la même dans ses productions; et, comme elle donne tous les ans une certaine quantité d'excellents vins, parmi un très-grand nombre de vins médiocres et de vins faibles, elle forme aussi dans tous les temps un certain nombre d'excellents génies parmi la foule des esprits communs et ordinaires. Je crois que nous convenons tous de ce principe, car rien n'est plus déraisonnable, ni même plus ridicule que de sMmnginer que la nature n^ait plus la force de produire d'aussi grands hommes que ceux des premiers siècles. Les lions el les tigres qui se promènent présentement dans les déserts de l'Afrique sont constamment aussi Gers et aussi cruels que ceux du temps d'Alexandre ou d'Auguste; nos roses ont le même incarnat que celles du siècle d'or : pourquoi les hommes seraient- ils exceptés de cette règle générale?
Voilà l'horizon de la critique littéraire singulièrement agrandi. C'est là un point de vue nouveau, élevé, et qui dénote un esprit philosophique. Les seuls vers acceptables, et même remarquables, que Perrault ait écrits, il les doit à cette intelligence si rare alors de Tuniversalité des lois naturelles. Il convient de les citer.
A former les esprits comme à former les corps La nature en tout temps fait les mômes efforts ; Son être est immuable, et cette force aisée Dont elle produit tout ne s'est point épuisée. Jamais l'astre du jour qu'aujourd'hui nous voyons, N'eut le frcnt couronné de plus brillants rayons; Jamais dans le printemps les roses empourprées D'un plus vif incarnat ne furent colorées ; Non moins blanc qu'autrefois brille dans nos jardins L'éblouissant émail des lys et des ja^^mins ; Et dans le siècle d'or la tendre Philomèle, Qui charmait nos aïeux de aa chanson nouvelle,
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N'avait rieo de plus doux que celle dont la voli Réveille les échos qui dorment dans dos bois. De cette même main les forces inOnies Produisent en tout temps de semblables génies.
On s'attarde à ces préliminaires, au péristyle de Tœuvre, car il s'en faut que la suite réponde au début. La conclusion que Perrault va tirer de ses prémisses inquiète vaguement, et avec raison. La voici dépouillée de toutes les circonlocutions du dialogue. Puisqu'il est reconnu qu'en vertu de l'immutabilité des lois de la nature, il doit naître de nos jours autant d'hommes supérieurs qu'autrefois, on devra reconnaître de même que les modernes, égaux en génie aux anciens, doivent l'emporter sur eux, et cela par une raison bien simple, parce qu'ils sont les modernes, parce qu'ils sont venus les derniers, et que par conséquent ils ont profité de toutes les découvertes qui ont enrichi et agrandi le domaine de l'intelligence humaine; de sorte qu'à parler justement, ce ne sont pas les anciens qui sont anciens, mais bien les modernes. Au temps d'Homère et de Périclès, le genre humain était encore dans l'enfance ou dans la première jeunesse; c'est de nos jours seulement qu*il est parvenu à celte belle et forte maturité qui donne des fruits si admirables. Qu'on cesse donc de nous opposer et de nous imposer comme modèles les chefs-d'œuvre des siècles passés. Ces prétendus chefs-d'œuvre ne sont que d'admirables esquisses. Si leurs auteurs avaient vécu de nos jours, avec le génie naturel dont ils étaient doués, nul doute qu'ils eussent produit des merveilles. Il serait injuste de leur reprocher trop sévèrement les défauts innombrables qui déparent leurs ouvrages ; mais il est plus injuste encore
de prétendre qu'ils ont atteint la perfection, puisque, depuis eux, la nature a produit d'aussi beaux génies et que le genre humain a acquis une foule de connaissances qui leur manquaient. — Saluons à sa première apparition la loi du progrès, le rêve de tant d'esprits supérieurs et de cœurs généreux, la chimère de Tabbé de Saint-Pierre, la suprême illusion de Condorcet mourant, de Jean Reynaud et de tant d'autres 1 II s'en faut que Perrault ait tiré de la doctrine toutes les conséquences qu'elle renfermait. Il ne lui est pas venu à l'idée, par exemple, que les institutions humaines étaient aussi soumises à la loi du progrès; que la royauté absolue, la religion d'État, la tyrannie des consciences, les privilèges iniques et vexatoires, tout ce qu'il admirait et glorifiait, pouvait être ébranlé, renversé, jeté aux vents, non -seulement au nom du progrès, mais au nom de la justice, dont le progrès ne doit être que la manifestation, sous peine de n'être qu'utopie ou violence. N'exigeons pas de lui qu'il ait deviné ce que tant d'esprits de nos jours se refusent encore à voir. Qui sait? Il les devancerait peut-être s'il vivait parmi nous. Quoi qu'il en soit, il appuyait par des arguments irréfutables cette théorie nouvelle, et vraie sur certains points, absolument fausse sur d'autres. Il n'était pas difQcile à Perrault de démontrer que, dans le domaine des sciences, les modernes l'emportent infmiment sur les anciens. Après les dé"couvertes de Copernic et de Galilée, il avait beau jeu à railler les ignorances de l'astronomie de Ptolémée. Aristote, Hippocrate, Galien, qu'était-ce auprès de Descartes, de Huyghens, de Harvey ^ If Sur ce terrain oà d'ailleurs
i. Je relève quatre vers fort bien touroés sur la circulation do
les purs littérajteurs, les Racine, les Boileau n'eussent osé s'aventurer, il est à son aise, il use de tous ses avantages, et rien n'est plus légitime. Quand il oppose à l'érudition des anciens et à celle des premiers temps de la Renaissance la richesse des matériaux et la facilité des recherches dont les modernes sont redevables à l'imprimerie, sa thèse parait encore plausible, bien que l'oo éprouve déjà quelques scrupules à conclure d'une façon absolue. Ces scrupules augmentent et tournent presque i la résistance, quand il compare les architectes, les sculp* teurs et les peintres modernes à leurs devanciers de tous les temps. Il a beau démontrer que certains procédés du métier, absolument indispensables et récemment décour verts, étaient inconnus aux Ictinus, aux Phidias, aux Raphaël ; en admettant le fait, on répugne à croire que TObservatoire soit supérieur au Parthénon ou à Saint-Pierre, les statues des jardins de Versailles aux marbres de Michel-Ange, la Famille de Darius aux Noces de Cana, Mais la résistance devient de la révolte, de l'indignation, quand il ose appliquer à la poésie la même méthode de raisonnement. Ici, on patauge en pleine absurdité. Le progrès continu appliqué à des œuvres de pure imagination, Chapelain déclaré supérieur à Homère parce qu'il a eu le bonheur de naître deux mille ans après lui, et que dans l'intervalle la science de l'épopée s*élait perfectionnée! L'assurance avec laquelle Perrault débite ces énormités
sang, cette belle découverte faite en môme temps par Harvey et par Descartes et divulguée par le frère de Perrault.
L'homme de mille erreurs autrefois préveDO, Et malgré son savoir à lui même incounu, Igaoraiten repos jusqu'aux routes certaines Da méandre vivant qui coule dans ses veines.
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justifie toutes les colères de Boileau. Et ce qu'il y a de plus pnéril dans cette dialectique à outrance, c'est que Perrault applique à la critique d'Homère . les règles du poème épique dont Homère ne se doutait guère. Il se fait pédant pour les besoins de la cause; il invoque l'autorité d'ÂristotOy et démontre magistralement : 1° que la fable de VIliade est puérile; 2*" que la composition est défectueuse; 3^ que les caractères sont mal dessinés; 4^ que les mœurs sonf grossières ; 5» que le style est détestable. Estce dans Âristote qu'il a trouvé tout cela? Aristote dit tout le contraire. Mais lui, Perrault, exige qu*un ancien pense, sente, écrive comme on écrivait au xvii* siècle. Ce qui ressemble dans Homère aux choses que goûtent les contemporains de Perrault, il le tolère ; le reste, il n'en veut pas entendre parler. Seulement^ par respect pour cette grande gloire, il consent à admettre que si Homère avait eu le bonheur de vivre dans une société polie, il eût pu, grâce à son génie naturel, produire une œuvre supportable. Je ne le suivrai pas dans les jugements qu'il porte sur Pindare, les Tragiques, Hénandre, les Orateurs : il n'y a aucun intérêt à étaler ces bizarreries. Un mot seulement sur Platon qu'il honore d'un mépris particulier. H lui semble que les farces de Tabarin sont bien supérieures aux dialogues du grand philosophe.
— J'ai toujours regardé Socrate et Platon comme deux saltimbanques qui ont monté l'un après l'autre sur le théâtre du monde. Ils disaient quelquefois des choses excellentes, mais ils retombaient toujours dans un galimatias mystérieux et profond qui était leur forU
Quelque opinion que l'on ait sur la partie critique du Parallèle (et il est difficile que les avis soient partagés à
ce sujet), ce qui est hors de doute et hors de cause, c'est l'absolue sincérité de Perrault. Qu'il ait çà et )à un peu forcé la note pour égayer la matière et mettre les rieurs de son côté, c'est fort probable, mais il pensait ce qu'il disait. C'était chez lui une conviction profonde, qui datait de loin : il avait près de soixante ans quand il se décida à la rendre publique. Toutes ses études, toutes ses observalions, toutes ses réflexions avaient pris naturellement cette direction. L'ouvrage parut improvisé et lancé comme un défi à la contradiction; mais il y avait longtemps que Perrault le portait en lui. C'est le livre de toute sa vie. On ne peut en contester l'originalité. De tous les adorateurs, de tous les glorificateurs du xvii* siècle, Perrault est avec Bossuet, le plus complet, le plus logique. Boileau, Racine et les autres prétendent concilier l'admiration qu'ils ont pour les merveilles du grand règne avec le respect dû à lantiquité; Perrault immole l'antiquité. Tout ce qui a existé avant Louis XIV n'est rien. De même que le roi éclipse la gloire des Alexandre et des Auguste, de même toutes les œuvres qui se sont produites sous son auguste influence sont supérieures à tout le travail des siècles passés. Comment dire qu'il va même au delà? Oui, il va jusqu'à sacrifier sa belle idée du progrès, dont il a fait un si étrange abus, mais qui a de la grandeur et qui est vraie par certains côtés, il la sacrifie, dis-je, à son inconcevable fétichisme. Après Louis XIV, il n'y aura plus rien ; le génie de l'homme s'arrêtera dans sa marche ascendante; la décadence commencera. La prévention ne saurait aller au delà. Voici le passage : c'est un argument propre à réjouir ceux qui pensent, comme Perrault, que hors du xvii'' siècle, il n'y a point de salut.
Je me réjouis de voir notre siècle parvenu en quelque sorte au sommet de la perfection. Et comme depuis quelques années le progrès marche d*un pas beaucoup plus lent, et parait presque imperceptible, de même que les jours semblent ne croître plus lorsqu'ils approchent du solstice, fat encore la joie de penser que vraisemblablement noua rC avons pas beaucoup de choses a envier à ceux qui viendront après nous.
Quand il écrivait ces lignes, Montesquieu avait cinq ans, Voltaire allait naître. Elles sont de trop. On se sent de rindulgence, de la sympathie même pour Tapôtre du progrès indéfini, on voudrait partager sa foi; mais le sujet de Louis XIY qui déclare aux générations qui ne sont pas encore qu'elles viendront trop tard, que les lettres, les sciences et les arts ont dit leur dernier mot, qu'il ne reste plus,dans le domaine illimité de l'inconnu et du beau, une découverte à faire, un chef-d'œuvre à créer, qu'il soit banni du cercle des philosophes, qu'il ne compte plus parmi ceux qui ont eu foi dans la raison humaine. De ce que le soleil est immobile, fallait-il en conclure que la terre ne marche pas?
La querelle des anciens et des modernes ainsi engagée 8e continua bien des années. Ni Perrault ni Boileau n'en virent la fin. Je n'ai pas à la raconter ici. Boileau prit tout son temps pour répondre et répondit lourdement et faiblement. Relever les contre-sens de Perrault, ses bévues géographiques et autres, démontrer que "Ovoç est un vocable du style noble, et que le vrai pédant ressemble plus à Perrault qu'à Boileau; c'était prendre la question par les petits côtés, escarmoucher au lieu de livrer bataille. Hais Boileau ne se hasardait guère sur le terrain de la philosophie; passe encore pour la théologie. Il aimait mieux étudier, même en vers, l'amour de Dieu et la
théorie des cas de conscience que de s'embarquer dans les mystères de la loi du progrès appliquée aux arts. La question resta donc entière. Il y eut entre les deux adversaires réconciliation chrétienne, dont le grand Amauld se fit l'intermédiaire^ mais chacun d*eux garda son opinion. Perrault publia bientôt après son ouvrage monumental. Les hommes illustres du siècle de Louis le Grand j avec de fort beaux portraits, accompagnées de notices. C'était son Versailles à lui. Chacun de ces grands hommes était un argument à l'appui de sa thèse. Le silence se fit. Boileau retourna à ses infirmités, à sa solitude et aux tristes ouvrages de ses dernières années; Perrault se renferma de plus en plus dans cette douce vie de famille quUI avait toujours tant aimée. Les anciens et les modernes continuaient à échanger des arguments et des injures; lui, il prenait sur ses genoux son dernier enfant et il lui racontait l'histoire du Petit Poucet. Les Contes des Fées^ voilà son œuvre à lui, voilà sa gloire, gloire douce, aimable, impérissable, car elle est sous la sauvegarde de l'enfance. C'est lui, lui qui refusa de comprendre la grâce naïve et divine de l'Odyssée, ce conte de fées des anciens, c'est lui qui, sans effort et en laissant courir sa plume, a trouvé du premier coup la simple et naturelle couleur du sujet ! Ce n'est ni Slraparole ni le Pentaméron d'Italie qui la lui donnèrent. J'aime mieux le voir évoquant le souvenir d'une vieille nourrice, ou plutôt de sa mère qui l'endormait au bercement de la merveilleuse histoire. D'où venait -elle? On n'en sait rien. De la vague région où le fantastique et le réel se donnent la main. Plus anciennes que le christianisme, les Fées avaient été jadis les Parques, ces mystérieuses personnifications de l'avenir,
qui chantaient leurs oracles sur le berceau des nouveaunés. Au triomphe du culte nouveau, elles s'étaient réfugiées parmi les simples habitants des campagnes, les derniers païens {pagani^ paganisme)^ et elles étaient restées dans la mémoire et l'imagination des hommes. Tantôt méchantes et cruelles, tantôt bonnes et secourabies^ elles étaient ce qu'est Thomme lui-même, ce qu'est la vie. Que Perrault ait cherché à loisir le sens mystérieux de ces antiques légendes, il n'y a aucune apparence, et c'est un bonheur. Ce n'est pas un critique qu'il fallait pour en fixer la grâce naïve, mais un croyant, et il rétait, non pour lui-même, mais pour les enfants qui récoutaient. Ce fut sa dernière œuvre : Les contes des Fées parurent en 1697, il mourut en 1700.
Ce que l'on voudrait savoir de la vie de La Bruyère. — Sa poeitloo chez les Coudés. — Les Caractères, succès de scandale d'abord. — Le discours de réception à rÂcadémie. — Les hardiesses et les timidités de La Bruyère. — Les procédés de style»
On se résigne difficilement de nos jours à ne pas connaître dans ses moindres détails la vie des hommes célèbres. L'œuvre en elle-même n'a plus rien à nous apprendre; la critique l'a tournée et retournée en tous sens, et il serait téméraire de prétendre apporter du nouveau. On ne peut cependant s'empêcher d'en rêver; non que l'on espère découvrir quelque ouvrage inédit, qui n'existe pas;
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mais il existe peut-être tel document biographique qui ii*a pas encore vu la lumière, et qui serait une révélation sur ^ le personnage. N'est-il pas pénible d*ignorer à peu près complètement ce que fut et ce que fit Molière de vingtcinq à quarante ans, dans ces années fécondes où la per- ; sonnalité se crée? Et le Pasca l mondain, qui nous le fera connaître? C'est de nos jours seulement que l'admirable ■ fragment sur les Passions de Vamour a vu la lumière, et ; cet effrayant génie,comïùe l'appelle Chateaubriand, est à i demi rentré dans Thumanité, parmi ceux qui souffrent, i attendent, désirent. Ne saurons -nous jamais rien de la vie I de Racine, auteur dramatique, amant de la Champmesié?
ILes années d'expiation sont tout à fait édifiantes, mais les autres? Et le La Rochefoucau ld réformé? Chose étrange 1 ce sont ceux-là surtout qui se dérobent qu'on aurait le plus d'intérêt à bien pénétrer. Pascal, Molière, Racine, La Rochefoucauld, ce sont en définitive d'admirables pein* très de la nature humaine; ils ont vécu, ils ont souffert, ils ont observé les autres et eux-mêmes; si l'on savait les chemins qu'ils ont suivis, les écueils et les épines quila ont rencontrés, l'œuvre qui semble planer dans une région sereine, s'éclairerait tout à coup çà et là dans un coin du tableau, Thomme se trahirait sous l'auteur et l'explique* rait.
Ce regret, on l'éprouve surtout à propos de La Bruyère; non qu'il appartienne à l'élite des dominateurs de leur âge, mais parce qu'un ouvrage comme le sien a été évidemment senti, je dirais presque vécu, avant d'être écrit. Il y a de plus çà et là tel mot éloquent et amer qui fait entrevoir des horizons nouveaux, étranges, qui s'effacent tout à coup, comme si l'auteur avait été effrayé lui-même
LA BRUYÈRB 383
de cette vision. Il ne faut pas se lasser de citer le fameux passage sur les paysans.
L'on voit certains animaux farouches , des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil, attachés à la lerre quMls fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée; et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines : ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain quMIs ont semé K
Ce n'est qu'une note, mais l'harmonie du concert ofTiciel est détruite : on sait qu'il y a un revers à la médaille; au delà de Versailles on devine qu'il y a quelque chose. D'où vient l'homme qui a écrit ces lignes? Comment a-t-il vu ce que nul de ses contemporains ne voulut voir? Pourquoi s'est-il arrêté brusquement? Ce cri de pitié douloureuse et indignée part-il d'une âme droite qui se révolte? Est-ce une fantaisie de lettré qui cherche un effet nouveau? Questions insolubles l La curiosité, la sympathie, une fois mises en éveil, sont exigeantes. On relève dans ce livre d'allure satirique, des phrases d'une douceur et d'une tendresse pénétrantes; on veut y sentir l'accent d'une émotion personnelle, comme un aveu timide, comme un murmure d'adoration qui va chercher son objet.
~ Il y a quelquefois dans le cours de la vie de si chers
1 . Je supposerais volontiers une faute d'impression. La Bruyère aurait écrit au lieu de manquer^ manger. Cela arriva plus d'une fois sous le règne fortuné de Louis XIV, notamment en 1709. Massillon osa le dire en chaire.
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plaisirs et de si tendres eogagements que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis.
— Un beau visage est le plus doux de tous les spectacles et riiarmonie la plus douce est le son de la voix de celle que Ton aime.
— Il y a un goût dans la pure amitié où ne peuvent atteindre ceux qui sont, ués médiocres.
— il est triste d*aimer sans une grande fortune et qui nous donne les moyens de combler ce que Ton aime, et le rendre si heureux qu'il n'ait plus de souhaits à faire.
— Il devrait y avoir dans le cœur des sources inépuisables de douleurs pour de certaines pertes. Ce n'est guère par vertu ou par force d'esprit que Fon sort d'une grande affliction. L*od pleure amèrement et l'on est sensiblement touché, mais l'on est ensuite si faible ou si léger que l'on se console.
— Vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser.
— Il faut rire avant d'être heureux, de peur de mourir sans avoir ri.
Et bien d'autres. Les curieux de notre temps ont voulu lire entre les lignes et découvrir le roman de La Bruyère. C'est une fantaisie qui a son charme. Les chapitres du Cœur jàes Femmes, du Mérite personnel fournissent riche et intéressante matière aux conjectures. Le portrait i'Arténicej ce délicieux fragment placé on ne sait pourquoi au chapitre des Jugements^ avait sans doute un originaU. En définitive, on n'a rien trouvé que des actes officiels qui permettent d'établir exactement la date de la naissance et de la mort de La Bruyère. Il est né près de Dourdan en 1646, et il est mort à Versailles en 1696. D n'avait donc que cinquante ans, et il sortait à peine de
1. Ce serait une Mi"» de Bois-Lnndry, si Ton en croit Chanlieii, qui la connâHsail beaucoup. Le maih(>ur c'est qu'elle ne rebseuibkit absolument en rien an portrait tracé par La Bruyère. Raison de ploa, ^U-on, pour que ce soit elle : l'amour est aveugle.
Tobscurité, quand il fut enlevé soudainement. Il appartenait sans doute à une famille de bonne bourgeoisie qui avait eu des revers de fortune. Que penser d'un critique contemporain, Vigneul Harville, qui a pris au sérieux le passage suivant, et fait un crime à Tauteur de sa vanité?
Je le déclare nettement, afin que Ton s'y prépare et que personne un jour n*en soit surpris. SMl arrive jamais que quelque grand me trouve digne de ses soins, si je fais enfin une belle fortune, il y a un Geoffroy de La Bruyère, que toutes les chroniques rangent au nombre des plus grands seigneurs de France qui suivirent Godefroi de Bouillon à la conquête de la terre sainte : voilà alors de qui je descends en ligne directe.
L'ironie est transparente, et il faut plus que du mauvais vouloir pour s'y tromper. Non, La Bruyère n'était pas noble, et de plus il n'était pas riche; et comme il vivait dans une société où le mérite personnel était peu de chose quand il n'était pas relevé par la naissance ou par la fortune, il est impossible qu'il n'en ait pas souffert. Ambition à part, n'est-il pas douloureux que le cœur ne puisse combler Tabime des distances sociales, et qu'un homme comme Pascal ou comme La Bruyère n'élève qu'en tremblant les yeux vers une femme qui sera infailliblement la proie d'un imbécile titré?
Jusqu'à l'âge de trente-cinq ans, La Bruyère reste inconnu, perdu dans la foule des gens qui n'ont rien et ne font rien ; il habite une chétive mansarde coupée en deux par une tapisserie, que le vent secoue : c'esl là qu'il reçoit les rares amis qui le viennent visiter; c'est de là qu'il jette les yeux sur la société qu'il doit peindre. Ce qu'il en voit à cette distance est bien peu de chose, et il risque fort de rester à la surface. Heureusement pour nous, on lui offirit
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un logement et des fonctions dans une des premières maisons du royaume, les Gondés; il fut choisi pour être précepteur de M. le Duc, petit-fils du vainqueur de Rocroy. Cette famille des Gondés est tout simplement odieuse; isk* solence féroce, avidité, servilité, une sorte de fureur à déverser le mépris pour se venger des humiliations qu'impose le maître. Il faut lire dans Saint-Simon et aussi dans le marquis de Lassay t les portraits de H. le Prince et de M. le Duc; cela donne le frisson. Bossuet, cet ennemi de la vérité, se platt à nous représenter le héros sous les ombrages de Chantilly, escorté de savants, de poètes, de philosophes et dissertant avec eux sur les plus hautes questions de l'intelligence humaine, une sorte de Platon chrétien couronné de gloire et de sérénité, tableau d'oraison funèbre. En réalité, Tintérieur de cette maison était un enfer. On ne savait si Ton achèverait en paix le dtner auquel on s'asseyait. Sarrazin avait été chargé parCondé,qui l'avait poursuivi avec des pincettes; Vl^ la Princesse s'amusait à appliquer un vigoureux soufflet sur la joue du poète Santeul; et comme il y portait la main, elle lui lançait un verre d'eau par le visage, et les convives admiraient la grâce avec laquelle elle s'écriait : Après le tonherre, la pluie; et Santeul lui-même composait une pièce de vers latins pour célébrer la déesse qui avait tant d'esprit et avait daigné se familiariser à ce point avec un humble mortel. La tradition ajoute même que Ton empoisonna ce grotesque Santeul en versant une tabatière dans son vin; mais le fait n'est pas démontré.
Voilà le milieu où La Bruyère passa les douze ou quinie
!• Voir Sainte- Beuve, Causeries du lundij tom. IX, p. 152.
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dernières années de sa vie. Il se fit respecter de ses nobles maîtres ; il ne leur permit pas d'être avec lui trop familiers, il les repoussa par le respect. De bonne heure, il vit que la société de son temps reposait sur la distinction des classes et des états, que le sage devait s'appliquer à connaître exactement son rang et sa place et à ne jamais en sortir, qu'à ce prix seulement il pourrait recueillir la part de respects extérieurs à laquelle il a droit.
Nous devons honorer les grands, parce qu'ils sont grands et que nous sommes petits, et quMl y en a d'autres plus petits que nous qui nous honorent.
Se courber ici, se redresser là, honorer et être honoré, voilà tout l'art de la vie, de la vie extérieure, s'entend, car l'autre échappe à ces tyrannies, et console de la première.
La position qu'il occupait était précieuse pour un observateur. Les types abondaient, et se détachaient en pleine lumière sur le fond déjà assombri des mœurs générales. On sentaitdéjàramperrhypocrisie; lesgensde finances commençaient à releverla voix, tandis que les esprits forts ricanaient. C'est en lôSSqueparutlapremièreéditiondeTouvragesous ce titre: les Caractères de Théophraste^traduits du grec ^ avec les Caractères ou les mœurs de ce siècle. L'auteur avait eu grand'peine à trouver un éditeur. Il fit cadeau du manuscrit à la fille du libraire Hicballet, aimable enfant qu'il caressait en feuilletant les volumes de la boutique. Ce fut une fortune pour elle. Le succès fut très-grand, mais ce fut surtout un succès de scandale. On voulut découvrir les originaux de tous ces portraits si vivement dessinés; on imagina une foule de clefs que l'on colportait
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de salon en salon. Peut-être eût-on fait un mauvais parti à Tauleur s'il n'eût pas eu l'honneur d'appartenir auzCondés. La clameur fut telle néanmoins qu'il dut se justifier. Il le fit avec véhémence et en homme sincère; mais le moyen de faire comprendre à un public quelconque les procédés mystérieux d'une composition de ce genre! Ce n'est point une satire, ce n'est pas non plus un tableau de pure imagination. La réalité en a fourni le fond; tel original a donné lidée de tel portrait, mais l'auteur est allé au delà. Il n'y a pas de scélérat, pas de fat, pas d'imbécile, pas de maniaque complet dans la nature; l'artiste élève l'individu à la hauteur du type; par delà le particulier, toujours défectueux^ il atteint la vérité générale. C'est ce qu'il essayait d'expliquer à ses détracteurs, mais en pure perte : la malignité publique ne voulait rien entendre ^. Le sérieux du fond et le mérite incontestable du style ne parurent pas des titres suffisants aux académiciens , ils préférèrent à La Bruyère un des plus fades rimeurs d'alors^ Pavillon. II ne fut admis qu'en 1693, et^ ce qu'il y a de plus curieux, bien des gens s'étonnèrent et se scandalisèrent d'un tel choix. Il courut alors un quatrain qui depuis a été appliqué à bien d'autres.
Quand La Bruyère se présente A quoi bon s'écrier haro ?
Pour faire un nombre de quarante Ne fallait-il pas un zéro ?
i . Je possède une édition du temps (la 6"), avec une clef autographe marginale, en caractères magnifîques. On comprend la vivacité aveo laquelle La Bruyère se défendait; il lui eût fallu rendre raison à je ne sais combien de personnes. Malgré toutes ses protestations, rintention satirique est évidente. Quant aux personnalités directes, elles sont sufflsaroment déguisées.
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On eût fait grâce à la rigueur au traducteur de Théuphraste, homme docte après tout, et digne de s'asseoir auprès de H. Charpentier, mais récompenser de la plus haute distinction littéraire un satirique déguisé ^ ! Ce fut bien autre chose, quand il lut son discours de réception ^ Il se prononçait hautement en faveur des partisans des anciens contre les modernes, et ne ménageait pas à ceuxci les traits d'une vive ironie. Le scandale fut tel, que l'Académie décida qu'à l'avenir aucun discours ne serait lu avant d'avoir été communiqué à une commission spé« ciale. Des académiciens protestèrent dans le Mercure^ La Bruyère riposta. Ce fut un intermède assez vif danç l'interminable procès pendant. Il survécut peu à ces escarmouches et mourut subitement en 1696. Voilà tout ce que Ton sait relativement à l'homme.
On ne peut s'empêcher de se demander quelle suite it eût donnée à son ouvrage s'il eût vécu seulement dix ans de plus. Ce n'est en effet qu'un commencement. II s'en faut bien d'abord que la matière soit épuisée; et que d'aspects nouveaux se seraient révélés à lui à mesure que le règne de Louis XIV produisait et étalait ses fruits légi* limes ! Aurait-il eu la hardiesse de montrer tout ce qu'il voyait?Ëts'il se décidait à le faire, n'eût-il pas modifié plus d'un point de vue étroit, et qu'on a peine à s'expliquer dans un tel observateur? Il est évident qu'il avait trouvé sa voie et qu'il l'eût poursuivie. De 1688, date de la pre-
1. On formerait une bibliothèque des ouvrages inspirés par celui de La Bruyère. On Tattaqua, on le défendit, on le corrigea, on le copia. Pour bien senlir tout ce qu'il vaut, il n'y a rien de mieux que de lire une de ces productions, par exemple les Smtiments critiques oq V Apologie f ou le Tliéophraste moderne.
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mière édition à 1694, date de la huitième, donnée de son vivant, il ne cesse de revoir, d'étendre, de fouiller en tous sens son sujet. Le nombre des Caractèrea n'était (l'abord que de 418 ; Tannée suivante, il s'élève à 762, puis d'année en année il monte successivement à 925, à 997, à 1073, à 1119. La Rochefoucauld, lui aussi, avait soumis à une révision incessante son livre des Maxim^^ mais à chaque édition il ajoutait peu, souvent même il retranchait : en tout cas, l'esprit de l'ouvrage subsistait intact, et l'impitoyable conclusion de l'auteur se dressait à chaque ligne. Il s'en faut bien qu'il y ait cette forte unité dans le livre des Caractères, Et d'abord il n'y a aucune composition. Cela n'était pas nécessaire, dira-t-on. Pour l'ouvrage qu'il voulait faire, cela est possible, sans être absolument certain; mais un tableau des mœurs d'une époque ne gagnerait-il pas singulièrement en force et en vérité, si les objets qu'il représente étaient groupés dans un ordre régulier et suivant un plan déterminé ? La Bruyère a présenté ses observations comme il les prenait, au jour le jour, et les a réunies sons certains titres généraux très-vagues, très-arbitraires et qui souvent se confondent. Ce n'est pas ainsi que procède un esprit philosophique. Les phénomènes qu'il constate, il les rapporte à des causes ; ces causes, il essaie de les ramener à un principe général. Une société se décompose absolument comme un organisme quelconque; les mœurs et les usages, c'est ce qui saute aux yeux, ce ne sont que des effets. Ce n'est pas un médiocre mérite d'en présenter un tableau vrai, vif, ingénieux ; mais après ce travail d'artiste, on en attend un autre. Pourquoi ces mœurs et non d'autres? C'est ici que le philosophe doit apparaître. Gou-
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vernement, religion, état social, voilà les causes premières. Tacite et Juvénal connaissent leurs contemporains et les montrent tels qu'ils sont, avec quel relief et quel éclat, on le sait, mais cela ne leur suffit pas ; cette décadence dont les preuves surabondent, d*où vient -elle? Ils le savent, ils le démontrent invinciblement : de la perte de la liberté. Hais Tacite et Juvénal ont connu une autre Rome que celle qu'ils ont sous les yeux. S'il ne leur a pas été donné de vivre au temps des Caton et des Harcellus, par leur imagination, leur mémoire, leurs regrets, ils se refont les contemporains et les concitoyens de ces hommes illustres; s'ils n'espèrent rien de l'avenir, ils trouvent dans le passé et dans un passé récent encore, leur idéal, et cet idéal, ils le présentent sans pitié, mais non sans tristesse aux descendants dégénérés des derniers Romains. La Bruyère ne songe ni à ce qui a été ni à ce qui pourra être ; il ne voit que ce qui est, et il s'applique à le montrer de son mieux, non en philosophe, mais en artiste. On le range dans la classe des moralistes ; il Test assurément , si le moraliste n'est qu'un peintre de mœurs; mais ne doit-il pas avoir une ambition plus haute et se faire un plus large horizon ? Cette impuissance de s'élever à une conception générale, cet optimisme à l'endroit des institutions, tan dis qu'à l'égard des individus il montre une impitoyable sévérité, voilà bien la marque de ce temps : contre les vices des hommes tout est permis ; le roi voit sans déplaisir ses sujets critiquer ses sujets, mais à une condition, c'est que lui et les siens, le trône et l'autel, ces maîtres, ces pierres de l'édifice, nul n'y touchera qu'avec les genoux et en se prosternant. Bien avant Louis XIV, Descartes, qui vivait, il est vrai, sous
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Richelieu, avait donné l'exemple de cette soumission aveugle, sans examen, aux puissances établies ; ce n'est pas sous le gouvernement du plus absolu des rois que ridée pouvait venir à un homme, timide après tout, et peu porté aux spéculations pures, de scruter les causes premières de l'état moral de son pays.
Cependant sa soumission paraît excessive et partant peu sincère. Comment concilier tant de clairvoyance, de pénétration, de malice avec cette béate adoration? Qu'on relise les chapitres de la Cour, et des Grands; jamais le vide et l'insolence de ces tètes superbes n'ont été plus cruellement établis. Les dédains dont ils accablent le reste de l'humanité retournent et retombent sur eux accumulés ; impudence, arrogance, avidité, perfidie, servilité inépuisable, hypocrisie en réserve et toute prête à arborer son masque : que manque-t-il à ce tableau de la corruption de ceux qui font cortège au souverain ? Et c'est l'homme qui les a vus et les a montrés tels, c'est lui, qui écrira les lignes suivantes :
Les enfants des dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature et en sont comme rexception : ils n'attendent , presque rien du temps et des années. Le mérite chez eux devance l'âge. Us naissent instruits (I), et ils sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de Tenfance.
Quand Molière dit : « Les gens de qualité savent tout sans avoir rien appris, i> on sait ce que cela signifie. Y a-t-il moyen de supposer l'ironie chez La Bruyère ? Evidemment non. Il revient d'ailleurs à ce sujet, et cette fois, le passage est écrit en lettres capitales, pour attirer l'œil.
Un jeune prince d'une race auguste, Tamour et Tespé-
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rance des peuples, donné du ciel pour prolonger la félicité de la terre, plus grand que ses aïeux, fils d'un héros qui est son modèle, a déjà montré à l'univers par ses divines qualités et par une venu anticipée que les enfants des héros sont plus proches de Pêlre que les autres hommes.
Et cela s'applique au dauphin, à Télève de Bossuet!
Est-ce illusion? Elle est bien étrange. Est-ce adulation? Elle est bien énorme. Est-ce prudence? Que penser d'une époque où de telles précautions étaient nécessaires ? La Bruyère, anii et protégé de Bossuet, ne pensait pas autrement que lui, et il était interdit de penser autrement; et même il eût été dangereux de ne pas insérer dans un ouvrage quelconque la glorification du roi. On sait quel génie déployèrent les écrivains d'alors pour varier la louange. La Bruyère, venu un des derniers, se rabattit sur la vieille comparaison du pasteur et de son troupeau, la seule qui satisfasse T esprit ; car le troupeau, si soigneusement gardé, surveillé, défendu, c'est lui qui fournira au berger des habits et des rôtis : les rois aiment dans leurs peuples ceux dont ils vivent; il est vrai que Tamour des peuples pour les rois est moins facile à expliquer. Revenons à La Bruyère ; c'est cet adorateur de la monarchie, du monarque et de ses enfants, c'est lui qui a écrit cette phrase, qu'on croirait détachée de VEsprit des lois :
Il n'y a choses y supi
point de patrie dans le despotique : d'autres plôent, l'intérêt, la gloire, le service du prince.
Cela passa sans qu'on y fit attention. La Bruyère avait pris ses précautions. — Faut-il attribuer à un calcul de prudence le soin qu'il a pris de réfuter les doctrines de
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ceux qu'il appelle les esprits forts? Cela ressemble plutôt à une protestation qu'à une discussion. Ce ne sont qu'arguments connus, officiels pour ainsi dire, et d'allure triomphante, à la Bossuet, comme d'un homme qui se met en règle avec les convenances et les puissances, pour avoir sur d'autres points ses coudées libres. Même réflexion à propos de ses diatribes contre Guillaume in : le triste Jacques II venait d'arriver à Saint-Germain, fort déconfit, et il était de bon goût de flétrir l'usurpateur et de gémir sur l'innocente victime. La Bruyère a suivi le courant. Était-il bien convaincu ? On en douterait à voir le mouvement qu'il se donne, les déclamations où il tombe, rindignation qu'il étale.
Voilà bien des concessions à l'esprit du temps; sincères ou non, l'autorité de l'écrivain en souflire. Il est fort probable qu'il était de bonne foi. Son esprit pénétrait les détails et ne pouvait saisir l'ensemble. Sa position trèssubalterne l'inclinait au respect, son goût le portait à la satire. Il a concilié comme il a pu ces deux tendances. La partie purement littéraire de son ouvrage est la plus nette de couleur et de ton, bien que ce ne soit pas la plus vive. Il est de l'école de Boileau et de Bossuet; il comprend et goûte Racine aussi bien que Corneille ; Tantiquité,qu'il connaît et qu'il aime, ne le rend point exclu* sif et injuste envers ses contemporains. Les jugements restent un peu dans les généralités; il voit plutôt les surfaces que le fond, mais la critique du temps n'allait pas au delà. En tout, il a le plus souvent touché juste : ce qu'il a vu, il l'a bien vu et il l'a bien fait voir; ce n'est pas un médiocre mérite. Quant à ce qui lui a échappé, il est bien honorable pour lui qu'on puisse se demander
si c'est prudence ou manque de pénétration. Il voyait loin, ce peintre de mœurs qui a porté de tels coups aux partisans, cet ulcère de l'ancienne monarchie, et qui déunissait d'avance en ces termes Thypocrisie des dernières années.
Un dévot est celui qui sous un roi athée serait athée *,
Il y eut comme un temps d'arrêt au xviii® siècle dans la réputation de La Bruyère. Le gros Charpentier le lui avait prédit en pleine Académie dans sa réponse au discours du récipiendaire ; l'abbé d'Olivet, qui aurait dû naître cinquante ans plus tôt, constate avec une certaine satisfaction cette décadence relative. Il l'explique de la façon la moins favorable à Tauteur : selon lui , il avait dû son succès surtout aux allusions que l'on s'obstinait à découvrir; cet intérêt de malignité une fois épuisé, il ne resta plus qu'un ouvrage remarquable assurément , mais
qui ne doit pas être lu sans défiance par ce qu'il a donné, mais pourtant avec une modération qui de nos jours tiendrait lieu de mérite, dans ce style affecté, guindé, entortillé qu'on peut regarder comme un mal épidémique parmi nos beaux esprits depuis trente ou quarante ans.
C'est ainsi que l'on se sert des morts pour frapper les vivants. L'abbé d'Olivet trouvait Voltaire affecté, guindé, entortillé! La Harpe se déclara l'admirateur de La Bruyère; mais, suivant sa coutume, il admira à côté. II
1. Il ne hasarda cette observation que dans la 7* édition. — Fabre suppose ingénieusement que trente ans plus tard sous la Régence, La Bruyère eût ainsi renversé la maxime : « L'athée est celui qui soui uQ roi dévot serait dévot. »
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déclara que La Bruyère était a meilleur moraliste et surtout bien plus grand écrivain » que La Rochefoucauld. De nos jours, on lui a rendu sa place, une place fort honorable parmi les écrivains du xvii* siècle, mais à la suite des grands. C'est vouloir Técraser que de le placer dans le voisinage des Pascal et des La Rochefoucauld. Ce n'est pas un penseur. Il a vu les hommes, et les hommes de son temps, il n'a pas vu l'homme. Ses portraits généraux de certains maniaques sont agréables, spirituels, vifs, mais il y manque le trait final, le maître coup de pinceau qui jette la lumière. Pascal a dédaigné ces peintures, faciles après tout, du fleuriste en extase devant une jacinthe, de Téleveur d'oiseaux, de tous ces originaux qui posent si ingénument devant l'observateur : il n'a que faire de ces ornements de détail; un mot lui suffit, et ce mot éclaire les profondeurs de l'âme humaine, qui reste vide quand Dieu ne la remplit pas. Manies, occupations, divertissements, tout cela, c'est l'agitation des créatures misérables qui essaient d'oublier ce qu'elles sont et où elles vont. — Hais si La Bruyère reste à mi côte, la position qu'il occupe est bien à lui. Ce n'est plus un pur classique, mais c'est un styliste incomparable. Pourquoi ne pas appliquer ce mot encore un peu prématuré à un écrivain qui a raffiné la langue de son temps? N'est-ce pas à lui-même qu'il songeait , quand il écrivait ces lignes ?
L'on a mis dans le discours tout Tordre et toute la netteté dont il est capable. Gela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit.
Que ce soit là son défaut; ce n'est pas celui de tout
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le monde. H n'a pas en effet la simplicité forte des grands écrivains; il cherche Teffet, il l'atteint le plus souvent, mais parfois Teffort est visible et le hut n'est pas en rapport avec les moyens. Ce qui semble l'avoir le plus préoccupé, c'est d'échapper à la monotonie : c'était l'écueil du genre.
Sans cesse en écrivant variez vos discours,
dit Boiieau. Nul écrivain ne s'est montré aussi fidèle disciple du maître que La Bruyère. Il a des maximes dans le ton de LaRochefoucauld ; il en a de plus vives, il en a qui ne sont que de pures pointes. C'est le trait final qui est tout. De la maxime il passe au portrait^ et pour lui donner plus de relief il imagine uunom iToriginal semble plus vivant surtout quand le mot est heureusement choisi, ce qui n'arrive pas toujours. Après le portrait, il risque la forme exclamative : « Riez, Zélie... » ou l'apostrophe directe : a Fuyez », ou le discours soutenu, majestueux, aboutissant à une chute imprévue : « Ni les troubles, Zénobie,
qui agitent votre empire » Parfois, il cède la
parole à un personnage, et c'est lui-môme qui se peint à nos yeux. Plus loin, c'est un dialogue; il emploie même la narration. Le morceau si connu qui commence par ces mots : a Irène va consulter l'oracle », est un chef-d'œuvre du genre. Où il réussit le moins, c'est dans la déclamalion, et on s'étonne qu'il y soit revenu si souvent. Le fameux passage : « Petits hommes, hauts de six pieds... j est prétentieux et niais. Ce ne sont que lieux communs usés. Il y a bien de la bonne volonté dans la discussion contre les esprits forts, mais c'est tout. Il n'est pas sur son terrain. En revanche, il a écrit le portrait de
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Giton et de Phédon, du riche et du pautre, pages admirables, fortes, vraies. Du reste tout ce chapitre des Biens de fortune est saisissant. Gela est vu, senti, souffert Indignation, tristesse, amertume, profonde et inconsolable pitié, mépris éclatant et sonore, tous les tona, tous les styles s'y donnent carrière.
Il y a des misères sur la terre qui saisissent le cœur. Il manque à quelques-uns jusqu'aux alimeuts; ils redoutent l'hiver, ils appréhendent de vivre. L'on mange ailleurs des fruits précoces; Ton force la terre et les saisons pour fournir à sa délicatesse; de simples bourgeois, seulement parce qu'ils sont riches,0Dt eu Taudace d'avaler en ud seul morceau la nourriture de cent familles.
Il y a là un accent qui ne trompe pas. Et un peu plus loin :
Il y a des Ames sales, pétries de boue et d'ordure, éprises du gain et de fintérèt, comme les belles Ames le sont de la gloire et de la vertu; capables d'une seule volupté qui est celle d'acquérir ou de ne point perdre ; curieuses et avides du denier dix; uniquement occupées de leurs débiteurs; toujours inquiètes sur le rabais ou sur le décri des monnaies; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemios. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni ci* toyens, ni chrétiens , ni peut-être des hommes : ils ont de l'argent.
Hais quel lecteur de La Bruyère n'a dans sa mémoire ses morceaux de choix ? Chacun y trouve de quoi se satisfaire. On peut rouvrir n'iniporte où et passer avec lui une heure délicieuse. Je dis une heure : passé ce temps, la fatigue pourrait venir. On le quitte, mais pour le reprendre. Son mérite le plus essentiel, c'est qu'il fait penser. Il n'est pas de ces écrivains qui mettent violemmenl
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la main sur vous et vous entraînent souvent où l^on ne voudrait pas aller; avec lui, on se défenl, on se livre, on résiste, on s'arrête en deçà ou on va au delà, et on revient.