‹ LA LITTERATURE FRANCAISE AU DIX-SEPTIEME SIECLEChapitre 2 sur 13 · XVII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

XVII* SIÈCLE

qu'ils sont parvenus au seuil de cette mémorable période, qu'on est convenu d'appeler le siècle de Louis XIV. Ils ont enfin touché la terre promise ! Jusque-là, tout était confusion, anarchie, chaos dans la littérature française; à peine çà et là quelques éclairs parmi les ténèbres, un vague precsentiment des beautés parfaites qui vont enfin apparaître. Ne leur demandez pas où commence et où finit cette époque fortunée, qui ne produisit que des chefsd'œuvre : ces misérables questions de date méritent-elles d'arrêter Tattention? Tout grand écrivain, toute œuvre supérieure appartiennent de droit au siècle de Louis XIV ; et l'on retrouvera bon gré mal gré en eux les mérites qui font de la littérature de ce temps un véritable âge d'or, le modèle et Tenvie de toutes les littératures. Est-il besoin de dire que ce n'est pas à ce point de vue que je me placerai ? On en a fini avec les formules surannées et vides de Tadmiration conventionnelle, qui le plus souvent admire à côté. L'indépendance n'exclut ni le respect ni la sympathie. Elle est, du reste, la condition même et la raison d'être de la critique. A quoi bon parler ou écrire, si c'est pour répéter des opinions qui traînent partout et qu'on ne partage pas?

J'examinerai d'abord quel est le sens et quelle est la portée de cette désignation convenue le siècle de Louis XIV ; je tracerai ensuite un tableau de la société française sous le règne du grand roi : c'est l'introduction naturelle à ces études. Les cadres une fois dessinés, je présenterai successivement les hommes et les œuvres qui caractérisent de la manière la plus sensible l'esprit des diverses périodes que ron confond d'ordinaire , et à tort, en une époque unique.

C'est Voltaire qui a imaginé et fait accepter cette fameuse division des quatre siècles, c de ces quatre âges 4C heureux, où les arts ont été perfectionnés, et qui, ser- « vaut d'époque à la grandeur de l'esprit humain, sont a l'exemple de la postérité. » Ces quatre siècles sont comme on sait, celui de Philippe et d'Alexandre, celui de César et d'Auguste, celui des Médicis, et enfin celui de Louis XIV, c qui est peut-être celui des quatre qui approche le plus de la perfection. » — Rien de plus commode en apparence que cette division, rien de plus factice et de plus insoutenable. Qu'est-ce que le siècle de Philippe et d'Alexandre, ces barbares aux yeux des purs Grecs? Que deviennent Homère, Hésiode, Eschyle, Pindare, Hérodote, Archiloque, Alcée, Sapho et tant d'autres, qui n'ont pas eu le bonheur de voir Vhomme de Pella triompher de la Grèce ? On peut accepter à la rigueur (non sans réserves cependant) le siècle de César et d'Auguste, et celui des Médicis, tout en se demandant pourquoi on marque du nom de ces usurpateurs, la généreuse et brillante expansion du génie d'un peuple pendant une période de près de cent années ; mais de quel droit faire honneur au roi Louis XIV de tous les grands hommes et de toutes les œuvres supérieures qui ont apparu pendant plus d'un siècle? Qu'est-ce que Descartes, par exemple, doit à Louis XrV? II est mort en 1650, le roi avait douze ans. Qu'est-ce que Pascal doit à Louis XIV ? Et Corneille ? Le Cid fut représenté deux ans avant la naissance du roi. Et Retz? Et La Rochefoucauld? Et cette noble école de Port-Royal que le roi ne cessa de persécuter, jusqu'au jour où il la détruisit de fond en comble, et fit jeter à la voirie les corps des solitaires et des religieuses? Molière

avait quarante et un ans quand Louis XTV commença à régner, La Fontaine en avait quarante, Bossuet en avait trente-quatre K Combien d'autres encore, parmi les artistes, les savants, les hommes de guerre, les hommes d'Élat, dont on s'obstine à grossir le cortège du monarque! Il est le soleil ; on veut que tous les astres tirent de lui la chaleur, la lumière et le mouvement. Chose prodi* gieuse 1 Son influence agit avant sa naissance et après sa mort. Dans son catalogue des écrivains de ce fameux siècle, Voltaire place sans hésiter Descartes, Balzac, Vaugelas, nés au xvi* siècle et morts avant la majorité du roi, et Montesquieu, que l'on croyait bien un homme du XVIII® siècle. Il affirme, en même temps, que ce siècle fut le plus éclairé qui fut jamais. Il est vrai que, vingt ans plus tard, il dira avec beaucoup plus de raison :

Siècle de grands talents, bien plus que de lumière.

Ses adversaires les plus acharnés, Desfontaines, Fréron, Clément, ses disciples les plus soumis, La Harpe et son école, acceptent en bloc la théorie de la confusion des dates. Mais, ce qui est plus grave encore, ni Voltaire, ni " ^,s amis, ni ses ennemis, ne s'avisent d'examiner si ces différences sensibles dans Tâge des écrivains et des artistes, n'en ont pas entraîné d'essentielles dans l'esprit de leurs œuvres. Elles sautent aux yeux cependant. Quoi de plus dissemblable que Corneille et Racine, que Pascal et Fénelon, que le Poussin et Lebrun î Le grand Arnauld ressemble-t-il au père Bouhours? Philippe de Champagne

i, M. Eugène Despois, dans son beau livre Les lettres et la liberté (Charpentier, 1865), a fait bonne et complète justice de ce préjugé, qui est, comme disait Condorcet, un reste d'idolâtrie monarchique.

à Rigault? Condé et Turenne ressemblent-ils à Yilleroy e^ à Villars ? Il importe donc d'abord de bien établir ces distinctions fondamentales, et de les expliquer, en marquant les traits particuliers propres aux diverses catégories d'écrivains qui appartiennent au xvii* siècle. Les uns sont antérieurs au règne personnel de Louis XIV; les autres sont pour ainsi dire intermédiaires ; les derniers ont subi presque exclusivement l'influence de ce règne si long, et si désastreux dans sa dernière période : ce ne sont pas ceux qui jugent le moins sévèrement l'homme et le roi, témoin Fénelon et Saint-Simon. — Dans la première classe, ûgurent les plus grands noms du siècle, Des« cartes, Pascal, avec Saint- Cyran et Arnauld, Corneille, Retz, La Rochefoucauld, Saint-Évremond, Vaugelas et tous ces indépendants sur qui s'abattit Boileau, Saint- Amant, Cyrano de Bergerac, Scarron ; à la période intermédiaire appartiennent Bossuet, Molière , La Fontaine, H*"* de la Fayette, H"»« de Sévigné ; puis viennent ceux sur qui pesa uniquement l'influence du pouvoir absolu, Boileau, Racine, Fénelon, La Bruyère, Perrault. Il convient de placer à part, et sur un siège plus haut, comme sur un tribunal, le terrible Saint-Simon : c'est lui qui dira le dernier mot, et rendra Tarrèt définitif sur cette époque. Si Ton descend des sommets, parmi les talents de second ordre dont le nom flotte encore au-dessus de l'abîme de l'oubli, la plupart sont des adversaires plus ou moins déclarés de Tesprit du règne : Fontenelle, l'abbé de Saint-Pierre, Chaulieu, et la tribu ardente des réfugiés, Saurin, Bayle, Jurieu, ces Français que le bigotisme cruel du grand roi a chassés de la mère patrie, et dont les descendants hier encore combattaient contre nous. Toutes ces distinctions.

qui sont roriginalité même et la vie d'une époque, je les mettrai en lumière ; j'essaierai de rendre à chaque écrivain la physionomie qui lui est propre. La majestueuse figure de Louis XIY dominera l'ensemble du tableau, il le faut bien, puisqu'il a tenu le premier rôle pendant tant d'années ; mais dans la foule des sujets illustres qu'on entasse d'ordinaire confusément aux pieds de son trône, je marquerai avec soin les distances. Il en est qui ont toujours été hors de la portée des rayons du soleil, ce sont les plus grands : une force supérieure leur versait la chaleur et la vie ; d'autres ont reçu d'aplomb la lumière ; les derniers n'ont été qu'effleurés par les lueurs mourantes de l'astre à son déclin. Cela suffirait déjà pour établir entre ces écrivains des différences bien tranchées ; il y en a d'autres, qui tiennent à la nature même et au caractère intime de chacun d'eux, qui constituent enfin sa personnalité. Si tous les hommes sont égaux sous le despotisme d'un seul, ils n'en sont pas moins dissemblables. C'est l'honneur de la critique de nos jours d'avoir cherché l'homme sous Técrivain. Ainsi, l'œuvre s'éclaire d'une lumière nouvelle, imprévue; on la voit, pour ainsi dire, naître dans sa pensée, et revêtir, peu à peu, la forme que la nature même de l'auteur devait lui imposer. Ainsi s'explique la variété des productions d'une époque féconde entre toutes, et que des critiques étroits condamnent, on ne sait pourquoi, à une froide uniformité.

Cest à Louis XIV, et avec raison, que l'on fait remonter rétablissement définitif du pouvoir absolu. Richelieu, à qui

il ne mérite pas d'être comparé, avait commencé l'œuvre, et Ton sait assez quelles oppositions il rencontra. Dans les premières années de la régence d'Anne d'Autriche, la royauté radoucie sembla plutôt tolérée que véritable* ment maîtresse. Dès qu'elle voulut reprendre les traditions da Richelieu, il y eut explosion. Grands seigneurs, magistrats, bourgeois, gens du peuple, tout le monde s'éveilla, chercha les lois, parla de liberté. Il faut lire dans les Mémoires de Retz ^ (2<* partie), l'éloquente et profonde peinture de l'éta» de la nation qui se remettait à peine du despotisme de Richelieu, et se refusait à croire qu'elle fût faite pour une servitude sans espoir. Vingt ans plus tard les résistances sont tombées, Soit épuisement, soit habiles concessions de Mazarin, les principaux acteurs de l'insurreclion se calment, rentrent dans la sujétion, ou disparaissent de la scène. Louis XIY trouve le royaume pacifié, l'autorité rétablie. Elle eût pu être modérée, c'était l'intérêt bien évident de la royauté et de la nation : il voulut qu'elle fût absolue. Nobles et Parlement s'inclinèrent; l'Église applaudit à l'abaissement de tous devant un seul et y travailla : quant au peuple, le temps n'était pas encore venu où il devait élever la voix. Une société toute nouvelle se forma, dans laquelle un seul fut maître de la vie et des biens de tous >. Les théoriciens du pouvoir démontrèrent à grand renfort de textes tirés de l'Écriture sainte c que les rois ont le droit de tout faire impunément

1. La librairie Hachelte vient de publier les deux premiers volâmes d'une édiliun qui sera la première édilion complète, et, ou peut le cruirCf déflnitive. Elle est due au savant et coosoieocieux M. Feillet, qu'une mort prématurée a enlevé aux lettres.

2. En 1710 un impdl du dixième Tut proposé au roi par Desmarels, couirôieur géoéral. Il eut quelques scrupulea. TeUier «t les docteur»

par rapport à la justice humaine. )> Ils sont les élus de Dieu, ils sont des Dieux (Bossuet). Le roi étant Tunique source de tout pouvoir et de toute faveur, la nation tout entière se prosterne à ses pieds, le glorifie, Timplore, Tadore. Il y eut un débordement d'adulation et de servilité que le monde chrétien ne connaissait pas. Écoutons Saint- Simon :

Le cruel poison de la flatterie le déifia dans le sein même du christianisme. Ge n^est pas trop dire que, sans la crainte du diable que Dieu lui laissa jusque dans ses plus grands désordres, il se serait fait adorer, et aurait trouvé des adorateurs, témoin, entre autres, ces monuments si outrés, pour en parier même sobrement, sa statue de la place des Victoires, et sa païenne dédicace où j'étais^ où il prit un plaisir si exquis.

Le dieu n*est pas un tyran cruel, ombrageux, injuste; c'est un maître humain qui ne doit rien à ses sujets, mais qui consent à faire quelque chose pour eux. Il ne se montre guère que revêtu de majesté, dans toute la splendeur de sa gloire. Convaincu le premier de la sublimité de son rôle, de sa mission divine, il veut qu'autour de lui tout conspire à relever l'éclat de la couronne. L'étiquette devient la première des sciences et la plus compliquée. Chacun sait au juste la place qui lui est assignée dans le cortège royal et l'attitude qui est commandée devant le roi. Lui, dans la sérénité de la toute- puissance, contemple ces longues files de courtisans qui, sur un signe de lui, se meuvent, parlent, se taisent, revêtent tel ou tel cos-

de SorboDne consultés, répondirent que les biens des sujets sont 8q roi. — « 11 ne douta plus, dit Saint-Simon, que tous les biens de ses sujets ne fusseol siens^ et que ce qu'il n'en prenait pas et qu'il leur laissait, ne fût de pure grâce. 9

tnmc ^ Il n'entre pas dans sa pensée qu*on puisse opposer la moindre résistance à sa volonté. Son autorité est aussi absolue dans sa famille, que sur ses sujets. Il opprime et anéantit, mais sans intention niécliante, par le simple épauchement d'une personnalité que rien n'arrête. Ce n'est pas par cruauté qu'il expofie la vie de telle princesse Je sa famille, condamnée à suivre tous les divertissements de la cour ; c'est plutôt par afTeclion, parce qu'il aime à l'avoir près de lui. Le père de La Chaise est mourant; ce n'est pas par inhumanité quHl se fait apporter le cadcvre (Saint-Simon), c'est qu'il aime à entendre son confesseur. Il sent qu'il est le maître, et le fait sentir à tous. Persuadé qu'il est le représentant de Dieu sur la terre, il croit qu'il peut, comme Dieu, créer ou communiquer le génie, que son choix suffira pour faire du pauvre Chamillard un grand ministre, de Yilleroy un grand général. C'est un prince fort pieux, %très- exact dans ses dévolions, et qui, en vieillissant, sera de plus en plus la proie de son confesseur. Fort ignorant de toutes les choses qu'on apprend dans les livres, il ne sait même pas de quoi il est question dans les querelles religieuses où il intervient avec tant d'assurance et de dureté. Saint-Simon en rapporte un exemple qui a bien son prix.

Le roi demande au duc d'Orléans qui allait rejoindre Berwick en Espagne, qui il emmène avec lui. Le duc nomme Fontperluis. c Gomment mon neveu, reprit le roi avec émotion, le fils de cette folle qui a couru M. Ârnauld partout 1 un jansé-

1 . D'ArgensoQ s'exprime ainsi : « Le roi était adoré comme une belle et orgueilleuse divinilé. Notre vanité nous Taisait admirer le beau comédien, dans son rôle de fier monarque, quoique au fond ce fût un véritable tyrao de ses peuples : guerres injustes, b&timents éuorme^, luxe oriental, véritable cause de nuire ruine présente. >

niste! Je ne veux point de cela avec vous. — Ma foi, sire, je ne sais pas ce qu a fail la mère, mais pour le fils, il u'a garde d'être janséniste, car il ne croit pas en Dieu. — Esl-il possible? reprit le roi en se radoucissant. — Rien de plus certain, sire, je puis vous en assurer. — Puisque cela est, il n'y a point de mal, vous pouvez remmener. »

Ce qui domine ea lui, c'est la foi en la légitimité du pouvoir absolu, et la résolution formelle de périr plutôt que d*y laisser porter atteinte. C'est de là que vient le goût de la magnificence, du faste, de tout ce qui pouvait rehausser la décoration de la scène où il jouait le premier rôle. Incapable de comprendre et de juger les œuvres d'art quelles qu'elles fussent, un secret instinct l'avertissait du plus ou moins de rapport qu'il y avait entre elles et la royauté telle qu'il la voulait. Ce qu'il goûtait par-dessus tout, c'était Tordre, la régularité, la noblesse soutenue. La force, l'originalité, la grâce, le touchaient moins. 11 proscrivit le cartésianisme^ dont il ne sut jamais le premier mot; il persécuta le jansénisme, dont il n'avait pas la moindre idée; il ne comprit rien à La Fontaine. Quant au familier et au burlesque dans les arts, il l'avait en aversion profonde i. Les monuments qu'il fit exécuter sous son règne, la colonnade du Louvre, T hôtel des Invalides, l'Observatoire, TÂrc de triomphe, respirent une majesté froide et ennuyée. Le chef-d'œuvre du genre, et son chef-d'œuvre à lui, c'est Versailles, le temple du dieu. On a essayé, on essaiera en vain d'approprier à des usages modernes le pompeux édifice, il résistera toujours. L'om-

1. Surtout depuis son mariage avec la veuve de Scarron. Plus jeune, U aimait fort les bouiïons italiens, le fameux Scaramduche surtout, qu'il payait plus cher que Molière.

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bre de Louis XIV Thabite et le remplit à jamais : tel hôte, telle demeure.

Après le roi, à égale distance du roi et du reste de la nation, viennent les grands seigneurs. Ils forment le cortège naturel de la royauté. Cest sur eux que s'abattit d'abord le joug qui pesa bientôt sur tous les sujets. Le roi, qui était d'une politesse exquise, était en retour le plus exigeant des maîtres. ÂfTections de famille, santé, intérêts de fortune, tout devait être sacrifié aux devoirs de courtisan. Il fallait un congé régulier pour se dispenser d'assister au lever et au coucher du roi. Il ne tolérait aucun manquement, il n'en oubliait aucun. Seul dispensateur des grâces, il tenait par là toute sa noblesse. Talents, services rendus, mérite incontestable, tout cela n'était rien sans Tassiduité à faire sa cour. Il excellait dans cet art difficile et cruel d'entretenir l'émulation, d'exciter les rivalités. On se disputait un regard, un mot, un sourire; il mesurait à chacun suivant son rang et ses mérites réels ou imaginaires, les moindres marques d une attention toujours proportionnée et jamais en défaut. C'est à lui, à lui seul que l'on s'adressait pour obtenir avancement, charges, pensions, dignités, argent. Il tirait de l'obscurité, du néant, le plus humble gentilhomme de son royaume, ou même un simple bourgeois, pour le placer sur les têtes les plus hautes. Ambitieux, vaniteux, nécessiteux, tous étaient prêts à tout pour plaire au roi. Ceux qui se tenaient debout quand même, comme Saint-Simon, étaient laissés à l'écart; ceux à qui échappait une parole imprudente ou irrévérencieuse, étaient perdus, témoin Bussy-Rabutin. Ni prières, ni marques de repentir, ni l'avilissement le plus cruel des suppliants ne pouvaient le fléchir. Tant de

puissance, et une volonté si ferme de la faire sentir, un art infini de tout ramener à la splendeur du trône, la magnificence, les grâces de la personne, le prestige d'une gloire précoce qu*il savait s'approprier, maintenaient dans une sorte d'éblouissement et d'adoration les courtisans de tout rang, de tout âge, de tout sexe. Les femmes se troublaient à un regard de lui, à un mot tombé de ses lèvres. Les poètes de cour, les rimeurs de ballets et de mascarades célébraient les glorieuses faiblesses du monarque, sa ravissante beauté, et la félicité de l'humble mortelle qui avait captivé le cœur du dieu. Les plus honnêtes rêvaient pour leur femme ou leur fille pareille fortune. Tant que le roi fut jeune et donna le signal des fêtes et des plaisirs, les courtisans ne furent exposés qu'à se corrompre dans l'oisiveté, à se ruiner en équipages, en habits, au jeu : ils en étaient quittes pour pressurer un peu plus le fermier et le paysan. Quand le roi commença à vieillir, quand le bruit l'importuna, quand la peur, les remords, les deuils de famille le confinèrent dans le froid et sombre appartement de M°>^ de Maintcnon, il fallut vieillir avec lui, se ranger avec lui, avec lui faire pénitence. Ce fut une cruelle épreuve pour les courtisans jeunes qui, n'ayant point pris part aux joyeux désordres (les premières années, se sentaient peu de penchant pour l'expiation. 11 fallait en venir là : la dévotion officielle, de plus en plus chagrine et exigeante, ne connaissait ni âge ni rang. Ce n'était plus dans les ballets et les carrousels (ju'on attirait l'attention du roi; la piété étalée fut la plus sûre recommandation. L'hypocrisie, dont Molière avait pressenti le règne, s'installa à Versailles. Â la corruption ordinaire des cours s'ajouta cette lèpre. De temps à autre

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des désordres sans nom éclataient tout à coup, et cela dans la famille même du roi. La Bruyère, ce pénétrant observateur des mœurs de son siècle, disait : c Un dévot est celui qui, sous un roi athée, serait athée. > — Cette brave noblesse française, légère, mais généreuse, méritait mieux. Sans adopter les idées d*un Saint- Simon ou d'un Boulainvilliers, qui ne voient le salut du pays et de la monarchie que dans le retour à la féodalité, il faut bien reconnaîlre que cette classe de la nation a été abaissée sans profit, qu'on en pouvait faire autre chose qu'une décoration de la magnificence royale, que ses vices et son incapacité furent l'œuvre d'un maître jaloux et fastueux. On lui vendit trop cher des privilèges funestes et corrupteurs, qu'elle eut la gloire de sacrifier plus tard, dans la nuit du 4 août. Elle va tomber dans le discrédit qui attend la royauté elle-même. Nous sommes loin encore du jour où Beaumarchais dira : «c Vous vous êtes donné la peine de naître. > Mais Montesquieu l'annonce. € Un grand seigneur, dit-il, est un homme qui voit le roi, qui parle aux mini>tres, quia des ancêtres, des dettes et des pensions. > — Plus grave encore est la parole de d*Ârgenson : c Les nobles sont les frelons de la ruche. » Après la cour, la ville. La ville, c'est Paris, que le roi n'aime guère, où il réside le moins possible, jusqu'au jour où il s'est fait sa vraie capitale à lui, le palais de Versailles. Paris, c'est la ville de la Ligue et de la Fronde; là est le cerveau, là est le cœur de la France. Cest de là que tout part et là que tout aboutit. C'est la ville libre et libérale par excellence. Comment en serait-il autrement? Quelle main assez puissante pour étouffer cet immense foyer? La flamme^ éteinte sur un point, se rai*

lume à côté. Bien que délaissé par le roi et tenu en suspicion, Paris n'abdique point. Le Parlement est écrasé; on le retrouvera debout en 1715. Il cassera le testament du roi. Les gens de robe^ si méprisés des grands seigneurs, tiendront le pouvoir royal en échec pendant tout le XVIII" siècle. Ce sont les robins qui ont porté les plus rudes coups au Mazarin. Ces gens du Palais sont tenaces. Les vieux sont inflexibles, les jeunes sont pleins de malice. La veine gauloise des Basochiens subsiste toujours, et s'épanche à l'ombre des murs de la Sainte-Chapelle : c*estlà que naîtront Boileau et Voltaire. Le bourgeois de Paris, avocat, médecin, commerçant, aime la raillerie et y excelle. Les gens de Versailles prennent avec lui des airs superbes; il ripoLle par des noëls satiriques. Ce n'est pas à lui que les Villeroy, les Maintenon, les Tellier, et tant d'autres font illusion. La famille royale elle-même n'é- 1 happe pas à la critique.

Le grand-père est do fenfiEuron,

Le fils un imbécile ;

Le petit-fils un grand poltron :

la belle famille!

Que je vous plains, pauvres Français

Soumis à cet empire.

Faites comme ont fait les Anglais :

C'est assez vous en dire.

Pendant la Fronde, il avait les roazarinades, que Ton criait chaque matin dans les rues. A partir de 1660, les distractions de ce genre sont plus rares. On ne peut plus guère s'émanciper aux dépens des puissants qu*en petit comité. Les auteurs, les prédicateurs, qui songeaient autrefois aux bons boui^eois de la ville de Paris, tournent les yeux du côté de la cour. Personne ne remplace le petit père André»

LE SIÈCLE DE LOtJIS XlV IS

ce bon vivant, d'humeur si gaie ; Scarron a emporté dans la tombe le secret du burlesque. Molière seul travaillera encore pour les Parisiens. N'est-il pas un des leurs? Forcé de se partager entre la cour et la ville, c'est à la ville qu'il aura ses premiers et ses plus francs succès Pour les courtisans et les beaux esprits, ce n'est qu'un amuseur et un histrion ; Fénelon et La Bruyère trouvent qu'il écrit mal ; c'est à Paris qu'on le comprend et qu'on le console.

C*est la province qui eut le plus à souffrir du nouvel ordre de choses. Si elle fut affranchie dans une certaine mesure de la tyrannie des seigneurs et des gouverneurs que le pouvoir central surveillait et atteignait parfois, le maître unique qui pesa sur elle, ne fut ni moins impérieux ni moins exigeant. Elle fut plus régulièrement exploitée, voilà tout. Les quinze dernières années du règne furent épouvantables. La misère publique fut telle que l'on put craindre un moment la dépopulation de la France. Il y eut des provinces où des malheureux n'eurent d'autre aliment que l'herbe des fossés. Mais en dehors de ces calamités accidentelles et réparables, les provinces eurent à subir une sorte de relégation et d'exil. Paris et Versailles absorbèrent toutes les forces vives du pays. Les grands propriétaires quittèrent leurs domaines et leurs vassaux pour aller vivre à la cour. Ils en revenaient, de temps à autre, plus légers d'argent, plus durs au pauvre monde, plus méprisants. Il était admis que la province était un pays barbare, où Ton perdait Tusage des belles manières, du beau langage. Être relégué dans ses terres était le plus cruel châtiment que le roi put infliger à un coupable. Avant le développement inouï de la vie de cour^

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le seigneur passait la plus grande partie de Tannée parmi ses gens, s'enquérait de leurs besoins, vivait avec eux dans une certaine familiarité, en était aimé. Désormais il rougira d'eux; leur grossièreté le dégoûtera; il ne fera à son château que de courtes apparitions, qui seront le plus souvent des exécutions. Quant au peuple proprement dit; il est impossible de le retrouver : c'est une classe ensevelie dans la nuit et la misère. Rien n'égale le mépris avec lequel écrivains, grands seigneurs, gens du monde parlent de cette canaille. On ne songe à lui que pour l'écraser. Au moyen âge, il avait un art à lui, une littérature à lui, un théâtre à lui. Sur les places publiques, dans les carrefours, dans les hameaux, s'arrêtaient les jongleurs, les trouvères, race voyageuse qui riait et chantait par toute la France et pour toute la France. Aux grandes fêtes, il avait ses représentations de mystères, où il était acteur, auteur et spectateur; il avait les farces salées et les soties et les moralités, et les fabliaux narquois. Tout cela a disparu. Le théâtre , la littérature , les arts , tout se façonne à Timage et au goût de ses maîtres. Ils ont fui le pays de leur naissance; ils sont tous à Versailles et à Paris; Jacques Bonhomme est par tous délaissé^ méprisé, exploité. Qu'on s'étonne, après cela, de Texplosion quieut lieu cent ans plus tard !

Il semble que le clergé, avec son organisation, son administration et ses privilèges, qui en faisaient une espèce d'Éiat dans l'État eût pu aisément se soustraire à l'absorbante domination du pouvoir royal. Il n'en est rien. Là encore on retrouve la main du roi. Plein d'égards et de respects extérieurs pour les ministres du culte, il exige qu'ils servent sa politique. Il permet à un Bourdaloue de

flétrir en chaire les scandales de l'adultère ; mais il faut que rassemblée du clergé de France signet la célèbre déclaration des quatre articles (1682). Les liens qui unissent l'Église de France au Saint- Siège sont tendus jusqu'à rompre. Le gallicanisme est plutôt un acte de servilité envers le roi que d'indépendance envers la cour de Rome. En retour, on livrera au clergé, ou plutôt aux jésuites tout-puissants sur la conscience du roi, les jansénistes et les protestants, la plus pure, la plus intelligente, la plus laburieuse partie de la nation. Les esprits honnêtes, Fénelon et La Bruyère s'indignent à la vue de ces jeunes prédicateurs qui ne rèveut qu'une chose, prêcher devant le roi. Où est l'éloquence libre, familière, sincère des vrais pasteurs, de ceux qui avaient plus de souci du salut de leur troupeau, que de leur vaine gloire et de leur fortune ? C'est le clergé qui élabore et promulgue le code du despotisme émané de Dieu ; c'est lui qui pousse aux sentences iniques et sanglantes un roi enivré de sa puissance, et qui paie, par des édits de proscription contre ses sujets, les dons volontaires que lui offre son clergé. Quelle déconsidération s'amasse lentement sur l'Eglise et sur la royauté, associées dans une œuvre commune de compression I Le temps n'est pas éloigné, où cette fameuse révocation de l'édit de Nantes, que tous proclamaient l'acte le plus glorieux du plus glorieux règne, sera maudit et nétri par la conscience universelle.

Dans la société ainsi organisée et animée d'un tel esprit, quelle est la condition des gens de lettres, des savants, des artistes ?

Suivant certains critiques, c*est à Tinfluence personnelle et directe de Louis XTV que la France dut cette

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riche moisson^* hommes supérieurs en tous genres qui apparurent alors. C'est pousser un peu loin Tidolàtrie mo« narchique, et se faire une singulière idée de cet attribut supérieur et vraiment divin qu'on appelle le génie. Qu'un poète famélique et mendiant, comme Martial, sollicite la générosité d'un protecteur en lui criant : a Qu'il y ait des Mécènes et il y aura des Virgiles » [sint Mœcenates^ non deerunt, Flacce^ Marones) 1 Que Boileau, trop enclin à traduire, et pour cause, s'écrie de son côté :

Un Auguste aiaémeat peut faire des Virgiles 1

Ces niaiseries plates et servîtes doivent-elles être prises au sérieux? Louis XIV exerça sur les arts de son temps une influence réelle, on ne le conteste pas : il ne pouvait en être autrement, puisqu'il imposait à toute la nation sa volonté et son goût. Que cette influence ait pesé sur tous les hommes illustres du xvii* siècle, c'est ce qu'il est impossible d'admettre ; que ceux qui Tout subie aient été supérieurs aux autres, qu'ils aient été élevés au-dessus d'eux-mêmes, qui oserait le prétendre ? Racine est-il plus grand que Corneille ? Bien plus, n'est-ce pas le roi qui poussa Racine à quitter le théâtre, comme il fit quitter la poésie à Boileau? Et pourquoi? Pour en faire des historiographes ! Les exemples abondent ; on les trouvera en leur lieu dans les leçons consacrées à chaque écrivain. Reste la protection effective accordée aux gens de lettres, c'est-à-dire les jetons attribués aux académiciens,' avec les fauteuils et une salle au Louvre, et enfin les pensions. C'est beaucoup ; mais il ne faut pas exagérer ces libéralités. Depuis le règne de François I", les grands seigneurs avaient tenu à honneur d'avoir parmi leurs domestiques

OU leurs clients quelque poète, un homme de lettres, un artiste. On sait que les Valois se montrèrent fort généreux pour Ronsard, Desportes, Amyot et bien d'autres : c'était entre le roi et les courtisans du plus haut rang une rivalité de muniflcence. Henri IV fut moins libéral, mais la noblesse française n'abdiqua pas le rôle de protectrice des gens de lettres. Richelieu fit tous ses efforts pour assurer exclusivement cette gloire au roi de France ; mais elle ne séduisit guère le triste Louis XIII. La plupart des écrivains de cette période étaient attachés à la personne d*un prince ou d'un grand seigneur ; ils faisaient partie de sa maison; ils recevaient des gages ; la renommée qu'ils pouvaient acquérir par leurs œuvres, revenait en partie au protecteur. Celui-ci, du reste, avait souvent recours à leurs talents, soit pour rédiger ses lettres, soit pour rimer quelque madrigal, ou quelque couplet satirique contre Mazarin. Dès que le roi Louis XIV eut pris en mains la direction des affaires, il annonça l'intention d'être le protecteur des artistes, des savants, des gens de lettres. Il les regardait avec raison comme les futurs instruments de sa gloire. En échange des bienfaits solides qu'ils recevraient , ils devaient publier et immortaliser les incomparables mérites du plus grand des rois. Ce fut Colbert, le moins propre de tous les ministres à celte tâche délicate, qui fut chargé de dresser un étal des pensions à accorder (1663). Fort embarrassé, il chargea le plus considérable des gens de* lettres d'alors, Chapelain, de rédiger la bienheureuse liste. Elle a été conservée. Rien de plus curieux el de plus triste que ce monument, qu'il faut lire tout entier. Corneille y figure pour la somme de deux mille livres^ Molière pour mille livres^ l'abbé Colin pour douze cents

livres; le sieur Dauvrier (?) pour trois miUe livres j Tabbé Cassagne pour quinze cents livres : le mieux rente de tous, c'est Mézeray, historiograptie, qui reçoit qwxtre mille livres, et Chapelain, le rédacteur de la liste, qui s'adjuge trois mille livres^ et se déclare lui-même lepltM grand poète françois qui ait jamais été et du plus solide jugement, Boileau brille par son absence, ainsi que La Fontaine. La Fontaine ne recevra jamais de pension ; il avait été distingué par Fouquet et avait pleuré sa disgrâce. Boi* leau sera porté sur la liste un peu plus tard en 4669. C'est Tannée mémorable entre toutes , les gens de lettres n'en revirent pas une pareille. Le chiffre des pensions s'éleva alors à ill 550 livres. L'année suivante, il y eut une légère diminution , — 107 900. — - En 4671 , une nouvelle diminution, 100 075. — Puis on tombe à 86 000, 84000. En 1674, on est à 62000, en 1675, à 57 000. — Ainsi en six années, le chiffre à diminué de moitié. Veut-on savoir ce qu'il était en 1690, vingt-quatre ans après l'institution des pensions? Il n'est plus que de 11 966. — Il baissa de plus en plus, et à la fin celte dépense inutile fut rayée du budget. Il y a à ce sujet un témoignage assez curieux ; c'est celui d'un des plus fanatiques admirateurs du roi, de Thomme, qui, avant Voltaire, inventa le siècle de Louis le Grand, Charles Perrault*

Il alla de ces pensions en Italie, en Allemagne, en Danemarck, en Suède et aux dernières extrémités do Nord. Elles y allaient par lettres de change. A Tégard de celles qui se distribuaient à Paris, elles se portèrent la première année chez tous les gratiûès par le commis du grefBer des bâtiments, dans des bourses de soie d*or les plus propres du monde ; la seconde année, dans des bourses de cuir. Gomme toutes choses ne peu-

Tant pas demeurer au même état, et vont naturellement en dépérissant, les années suivantes, il fallut aller recevoir soimême les pensions chez le trésorier en monnaie ordinaire. Les années bientôt eurent quinze et seize mois ; et quand on déelara la guerre à TEspagne, une grande partie de ces graliûcations s^àmorlirent.

S'amortirent est charmant. M. Sainte-Beuve, qui cite ce passage, et qui a toujours rêvé, même sous l'empire, un Auguste ou un Louis XIV pour les lettres, ajoute ce commentaire qu'on pourrait croire ironique :

Mais ridée, fintention première surnagea, et la postérité de loin a flxé son jugement sur l'ensemble de Tapparence.

Fixéj est peut-être téméraire : les jugements faux se cassent; — mais Vensemble de V apparence est bien joli.

Hais à quoi bon cet inventaire et ces chiffres ? Admettons, si Ton veut, Vensemble de Vapparence^ c'est-à-dire le préjugé (bien ébranlé) qui attribue à Louis XIV des prodigalités envers les gens de lettres dont il ne fut jamais coupable : depuis quand une pension a-t-elle fait d'un écrivain médiocre un grand écrivain ? A ce compte, Chapelain, le mieux rente de tous les beaux esprits, serait, comme il le dit lui-même, le plus grand poète qui ait jamais été. Ces faveurs, le plus souvent distribuées sans intelligence, tombent d'ordinaire sur des personnages souples, flatteurs et sans mérite. Ils ne font ombrage à personne et caressent tout le monde ; ils sont à l'affût des occasions, et savent les chemins de traverse qui mènent plus vite au but. Rien dans leurs productions qui puisse effaroucher le maître le plus ombrageux : de l'ordre, de la régularité, de la tenue, de bons principes, comme on dit aujourd'hui. Ce sont des sujets qui offrent des garanties. Le génie a d'autres allures. La force qu'il sent en lui et

qui est divine, le tient droit : il a des éclairs dans les yeux, son front est le siège de grandes pensées. Il ignore l'art des supplications et des concessions habiles. Il respecte rtiôte supérieur qui habite en lui. Tel était Corneille, tel eût été Pascal, en face de Colbert et dé Louis XIV. Boileau lui-même ne put se défendre d'un sentiment de tristesse, le jour où il fut honoré d'une pension : il sentit qu'il venait de perdre sa liberté. Liberté ! Yuilà la faveur la plus précieuse que les princes puissent accorder aux lettres, mais c'est la dernière dont ils s'avisent. Ils ont la fatuité de croire qu'ils fournissent des inspirations au génie, qu'ils le font éclore. En échange d'un sac d'écus, on commande à Corneille une tragédie impossible, Bérénice] à Molière des comédies à faire en vingt- quatre heures ; on croit rehausser la gloire de Racine en le transformant en plat panégyriste du roi ; on s'oppuse à ce que La Fontaine soit de l'Académie ; on fait payer aux académiciens en compliments ridicules et bas les misérables jetons qu'on leur attribue. — Quels effets produit cette auguste protection ? Avant le règne personnel du roi, des génies créateurs, les plus grands, les plus originaux écrivains du XVII* siècle, Descartes, Pascal, Retz, LaRochefoucauld ; sous le règne de Louis XIV, Boileau, Racine, La- Bruyère. Et ceux-là mêmes, que doivent-ils au roi? N'estce pas lui plutôt qui leur doit cette auréole qui va pâlissant? Il ne manque pas d'ouvrages où l'on célèbre avec eiïusion les prétendus bienfaits des princes envers les lettres; il y en a un plus original à faire et plus vrai, et dont le titre pourrait être : de Vinfluence funeste des rois sur les lettreSy les sciences et les arts*

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