‹ LA LITTERATURE FRANCAISE AU DIX-SEPTIEME SIECLEChapitre 5 sur 13 · XVII- «itCLt · texte numérisé non relu

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fif^* de MontbazoD était d'une très-grande beauté. La modestie manquait à son air. Sa morgue el son jargon eussent suppléé dans un temps calme à son peu d*espriu Elle eut peu de foi (fidélité) dans la galanterie, nulle dans les afl*aires. Elle n'aimait rien que son plaisir, et au-dessus de son plaisir, son intérêt. Je n'ai jamais vu personne qui eût conservé dans le vice si peu de respect pour la vertu.

Voilà en quelques coups de crayon un pastel vivant. On trouverait difficilement dans les Mémoires de Retz quelque scène d*un haut intérêt dramatique : le patfaos,à quelque degré que ce fût, n*est pas son fait. Pas plus en écrivant qu*en agissant il n*a cette attitude que Bossuet se plaît à lui prêter, d'un Titan qui ébranle l'univers. Il est absolument dépourvu de cette imagination qui surfait les personnages et les événements, et qui a sa source dans une certaine naïveté. Jamais il n'y eut esprit plus fin, plus pénétrant, moins disposé à être dupe. Il a pris un rôle dans la pièce qui se jouait , parce que cette pièce ne devait jamais tourner à la tragédie, qui n*étai( pas son fait ; et s'il raconte, vingt ans après, la représentation où 'A a figuré, c'est qu'il y trouve son plaisir, le moyen de tromper les ennuis d'une vieillesse que les aiguillons du repentir ne tiennent point en éveil. De là, le parfait rapport du style et du ton avec le sujet. Rien de solennel et de pompeux ; la gravité même fait presque toujours défaut ; l'expérience, l'âge, n*ont pas jeté sur l'œuvre leur reflel. H. Sainte-Beuve, si riche en rapprochements, et qui, à propos de Retz, fait intervenir Mirabeau, Sieyès et Figaro, pro • nonce aussi le nom de Molière. « Il ne nous paraît pas tant faire la guerre à Mazarin que faire concurrence à Molière. T> — Soit, avec la réserve expresse de la franche et saine gaieté, que Retz ne posséda jamais, car, s'il connut

les hommes, il n*aima jamais que lui-même, et l'homme qui n'a que soi pour objet n'est jamais gai. — Voici néanmoins une scène à peu près dans le goût de Molière, et assez réussie. Retz essayait depuis plus de trois mois de mettre en mouvement Monsieur, l'oncle du roi. Monsieur n'eût pas mieux demandé que de prendre la place de Mazarin ; mais s'il faisait trois pas en avant, il en faisait aussitôt quatre en arrière : il fallait le remonter et le lancer de nouveau. Un jour Retz le trouve plus indécis et plus embarrassé que jamais : c'était sa faute, il n'avait pas suivi les conseils de Retz. Retz le lui fait remarquer avec douceur et respect; Madame, appuie un peu plus vivement, en sa qualité d'épouse acariâtre :

« Il ne vous Ta que trop dit, vous ne l'avez pas cru. » Monsieur reprit : « Il est vrai, je ne me plains pas de lui, mais je me plains de cette maudite Espagnole. — 11 n*est pas temps de se plaindre, reprit Ma*iame« il est temps d'agir d une f >çon ou de l'autre. Vous voulez la p-iix quand il ne tenait qu'à vous de faire la guerre ; vous voulez la guerre quand vous ne pouvez plus faire ni la guerre ni la paix. — Je ferai demain la guerre, reprit Monsieur d'un ton guerrier, et plus facilement que jamais. Demandez -le à M. le Gurdinal de Retz. » 11 croyait que je lui allais disputer cette thèse. Je m'aperçus qu il le voulait, pour pouvoir dire après qu'il aurait fait des merveilles si on ne l'avait retenu. Je ne lui en donnai pas lieu, car je lui répondis froidement et sans m'échauCT r : « Sans doute, Monsieur. — Le peuple n'esl-il pas toujours à moi ? reprit Monsieur. — Oui, lui repariis-je. — M. le Prince ne reviendra-t-il pas, si je le mande 7 ajouta-t il. — Je le crois. Monsieur, lui dis- je. — L'armée d'Espagne ne s'avancera-t-elle pas si je le veux ? continud-t-il. — Toutes les apparences y sont, » lui répliquai-je. Vous attendez après cela ou une grande résolution, ou du moins une grande délibération ; rien moins ; et je ne saurais mieux vous expliquer Tissue de celte conférence, qu'en vous suppliant de vous ressouvenir de ce que vous avez vu quelque-

il6 LB Cardinal de retz

fois à la Comédie italienne. La comparaison est beaucoup Irrespectueuse, et je ne prendrais pas la liberté de la fHire si elle était de mon invention : ce fut Madame elle-même à qui elle vint dans Tespril, aussitôt que Monsieur fut sorti du cabinet, et elle la fit. moitié en riant et moitié en pleurant. « Il me semble, me dit-elle, que je vois Trivelio qui dit à Scaramouche : « Que je t'aurais dit de belles choses, si tu n'avais pas eu assez « d*esprit pour ne me pas contredire I »

On pourrait citer bien d'autres scènes de ce genre. Monsieur, Beaufort, et surtout le pauvre Broussel, sont les pantins que Retz excelle à faire jouer ; mais il faut se borner, et conclure. Dans Retz^ le fond est médiocre ; peu d'idées, peu de vues nettes ; des réflexions générales sur le côté pratique des choses, mais rien qui marque un esprit supérieur, qui voit de haut et loin. — Quant au style, c*est autre chose. Ni Tliôtel de Rambouillet ni Vaugelas n*ont passé par là. De même qu'il dit à peu près tout sans honte vraie ou fausse , il le dit à sa façon et en n'imitant personne. Il y a peu d'écrivains chez qui éclatent en si grand nombre les expressions trouvées, franches, familières, à plein relief. Grand seigneur d'instinct et de manières, diplomate en France et à Rome, il a cependant été mêlé plus d*une fois au peuple, soit à Paris, soit dans les cabarets et les tavernes de Hollande où il se plaisait : de là, la souplesse, la variété, une saveur et une verdeur particulière. A chaque instant il montre le dessous des cartes, c'est une de ses expressions favorites ; il ne dit pas la place, mais lanic/ie de premier ministre. La dignité de cardinal, c'est, pour lui, le chapeau rouge, couleur qui éblouit.

J'eus une attention particulière à l'égard du chapeau dont la couleur vive et éclatanie fait tourner la tête à la plupart de ceux qui en sont honorés.

Le cardinal Dft REt2 ill

Ce sentiment si vif des réalités, ces images qui se pressent en foule à son esprit, c'est la couleur même du style, c'est la richesse de la langue. On l'appauvrissait alors terriblement sous prétexte de l'épurer, de la rendre plus éloquente; Retz se contenta de la langue qu'on parlait pendant la Fronde ; c'était celle de Corneille après tout, et celle des mazarinades^ et, pour tout dire, celle de Scarron, langue franche, nette, hardie dans ses tours et dans ses termes, que les écrivains du règne de Louis XIV ne parleront plus, mais qu'ils ne feront pas oublier.

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