‹ LA LITTERATURE FRANCAISE AU DIX-SEPTIEME SIECLEChapitre 4 sur 13 · L* ACADÉMIE · texte numérisé non relu

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blessantes; un ton digne, nnodéré, une certaine tristesse, de la pitié pour le malheureux qu*on déshonore, et qiii n'est plus là pour se défendre. Ce dernier factum (car ce n'est pas autre chose), fut rédigé par l'abbé d'Olivet* le plus académicien de tous les membres de l'Académie. La querelle du Ctd, l'expulsion de Furetière, voilà les faits les plus mémorables de l'histoire de l'Académie au XYii* siècle. On peut y joindre, si l'on veut, les débats qui s'élevèrent à propos des anciens et des modernes. Je reviendrai sur la question littéraire , quand j'aurai à parler de Boileau et de Perrault. Ce qu'il faut dire dès à présent, c'est que la grande majorité de l'Académie se rangea à l'opinion de Perrault. Perrault était un des membres les plus influents ; c'était Colbert qui l'avait fait nommer, et Colbert tenait la feuille des pensions. Les académiciens, qui,sauf cinq ou six, étaient des médiocrités va* niteuses, furent ravis de penser qu'ils ne le cédaient en rien aux auteurs anciens. Les protestations furibondes de Boileau, la fine ironie de Racine, la solide réfutation de Huet, l'étonnement naïf de La Fontaine, les revendications de La Bruyère , ne les firent pas changer d'avis, au contraire. Ces grands hommes étaient là en pays ennemi, en pays de Topinambours, disait Boileau, qui ne dissimulait pas son mépris pour une compagnie qui l'avait subi et ne l'accepta jamais. Le vieil esprit de Chapelain y dominait toujours; c'étaient ses amis et les élus de ses amis qui menaient la société. Les talents supérieurs y étaient mal vus, la médiocrité plate y était fêtée, surtout quand elle était relevée de l'impertinence du grand seigneur. Un Benserade, un Charpentier, un Tallemant étaient les oracles d'un corps où le mérite personnel devait seul donner

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entrée. L'admission de La Bruyère sembla un scandale. Aussi rinfluence de l'Académie sur la direction des esprits fut nulle cm funeste. Elle ne produisit que deux ouvrages^. les Sentiments sur le Cid et le Dictionnaire. Le premier est on bien faible morceau de critique littéraire, le second fut condamné dès sa naissance, et l'Académie elle-même le refondit entièrement cinquante ans plus tard. Par la fondation des prix d'éloquence et de poésie, elle eût pu donner une certaine impulsion aux talents, et indiquer des voies nouvelles ; mais elle s'enferma volontairement dans une impasse, et y enferma toute la gent littéraire. Tout débutant qui briguait les suffrages de la compagnie, fut condamné à chanter ou à célébrer Louis XIV ^ La protection du monarque coûta cher aux lettres.

L'ouvrage le plus important qui se produisit au XYii* siècle sur la langue française est le livre de Yauge* las. Comme il eut, pendant plus de soixante ans, une influence considérable, prépondérante, il convient de l'examiner avec quelque attention. Vaugelas, c'est la première autorité, c'est Toracle. Ce que l'Académie aurait dû faire d'abord, ce qu'elle fit tardivement et d'une manière malheureuse dans son Dictionnaire, Vaugelas le fit seul, len-* tement, consciencieusement, et l'Académie, loin de pro-* tester et de désavouer l'auteur, se para de son travail, le reprit en sous-œuvre 2, le fit sien autant que possible*

i. Ce n'est que vers 1730 que les sujets mis au coDCoara furent modifièf.

t. Tbomai Gorneille en publia une édition avec oomnienltiM.

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Cette adoption n'ajouta rien à la gloire de Yaugelas. De bonne heure, même avant que son livre parût, on le reconnut comme l'arbitre du langage. Balzac lui recommandait les mots nouveaux qu'il souhaitait faire admettre et sollicitait sa protection. Molière le nomme jusqu'à cinq fois dans les Femmes savantes ; il est un des ressorts de l'action. Ne pas parler Vaugelas est le crime irrémissible qui amène enfm l'explosion du bonhomme Chrysale. Les pédants, comme Ménage, les écrivains scrupuleux, comme Boileau, les chercheurs d'élégances, comme Bonheurs, tous proclament l'infaillibilité de Vaugelas. Ce qui frappe tout d'abord dans cet arbitre de la langue française, c'est qu il n'est pas Français. Vaugelas est Savoyard. Le rude et grossier idiome de son pays lui fit trouver des charmes infinis dans le noble langage où s'exprimaient les du Perron, les du Vair, les Coêffeteau, qui furent ses premiers dieux. Il ne conçut pas de gloire plus enviable que de sentir dans ses moindres nuances, de parler, d'interpréter la langue que tant de chefs-d'œuvre avaient illustrée, et qui était celle de la plus brillante société de l'Europe. Ce but, qu'il se marqua de bonne heure, il le poursuivit pendant près de quarante années, avec celte persévérance que la passion seule peut donner, et qui parfois supplée le génie. L'opiniâtre laboriosité de sa race, cette lente et infaillible économie, ce soin d'accu-^ muler, de thésauriser, Vaugelas en était doué au plus haut degré. Né pauvre de son propre fonds, comme presque tous ses compatriotes, y compris les ducs et les rois, il s'enrichit et enrichit le peuple qui lui donna rhospilalité. Ce n'était ni un érudit de premier ordre, ni un homme éloquent, ni un penseur, ni un artiste : c'était un obser-

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valeur et un collectionneur. Dès qu'il eut conscience de sa vocation, il se mit à Tœuvre, non pas avec la furie française, nnais avec la sage lenteur d'un homme qui n'est pas pressé de flnir, qui veut au contraire que son travail remplisse toute sa vie. Il ne s'enferma pas dans son cabinet, il n'entassa pas les livres autour de lui : les livres ne lui eussent pas donné ce qu'il cherchait. Sans fortune, mais gentilhomme, ayant accès dans les meilleures maisons, d'une politesse si parfaite qu'elle était remarquée dans un temps où tout le monde se piquait de politesse, il vécut à la cour, dans la société des grands seigneurs, à la ville, dans les compagnies les plus distinguées, parmi les gens de lettres. La société du peuple fut la seule qu'il s'interdit. Ses goûts ne l'y portaient pas d'abord ; ensuite, ce n'était pas là que l'on trouvait l'exquise pureté du langage français. Ce qu'où demande aux réunions du monde, c'est la distraction, le plaisir, l'oubli de soi-même : Yaugelas ne chercha la société de ses semblables que pour les entendre parler. Belles dames, grands seigneurs, ministres, magistrats, écrivains, savants, tout cela passa et posa devant le consciencieux Savoyard ; il recueillit jour par jour les locutions, les tours, les prononciations, les nota, les compara, fit son enquête, compta, pesa les témoignages, et mit enfin au jour un livre dont il eut pu dire avec plus de raison encore que La Bruyère : a Je rends au public ce qu'il m'a prêté. » C'est se méprendre absolument, que de voir en lui un de ces esprits créateurs ou inventeurs, de la famille des Descartes ou même des Malherbe. Il n'est pas non plus un législateur, comme l'appelle M. Auger. Il le déclare lui-même dans sa préface : € Ce ne sont pas des lois que je fais pour noire laii-

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gue , de mon autorité privée : je serais bien téméraire, pour ne pas dire insensé. > Que fera-t-il donc? li le dit expressément : c il ne sera qu'un simple témoin qui dépose de ce qu'il a vu et ouï. » — Tel est le véritable caractère du livre célèbre qui parut en 1647, trois ans avant la mort de Fauteur, et dont le titre modeste est : Re* marqties sur la langue française*

Yaugelas avoue que, dans le principe, à Tàgë des généreuses audaces, il avait rêvé d'élever à la gloire de son pays d'adoption un monument plus magnifique, qu'il avait songé à écrire l'histoire générale de la langue française, depuis ses origines jusqu'au xvii* siècle. Il reconnut que l'entreprise était au-dessus de ses forces, et on ne peut lui reprocher un excès de déflance envers lui-même. L'i* dée qu'il se faisait de ce travail, les époques qu'il avait imaginées, la méthode et la critique qu'il eût suivies, et enfin l'ouvrage qu'il a fait, permettent de ne pas trop regretter celui qu'il n'a pas osé faire.

Il ne faut pas s'exagérer cependant l'impersonnalité du travail. Yaugelas n'est pas « un simple témoin qui dépose de tout ce qu'il a vu et ouï » : c'est un rapporteur d'abord, mais un rapporteur éclairé, qui, même quand il enregis-* tre les décisions des juges, laisse percer son opinion, et par conséquent prépare les voies à un appel en révision et même à un jugement en cassation. Hais en attendant, il se croit obligé en conscience de ne donner au public, dans ses Remarquas j que les arrêts prononcés par celui qu'il appelle roiy tyran, arbitre^ maître des langues, et qui n'est autre que Vusage, Vusage^ voilà le souverain dont Yaugelas se déclare le fidèle et humble interprèle. Nous voilà biea loin des fières conceptions à priori d'un Des-

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cartes, de Taudacieuse logique d'un Saint-Cyran ou d'Un Pascal. Bien qu^il appartienne à cette forte génération d'avant Louis XIV (il est né en 1585, mort en 1650), il n'a rien d'un novateur. Il est fait pour interpréter ce qui est, non pour imaginer ce qui devrait être. Il sera donc le grefGer de Vuaage. Hais quel usage f II y a deux sortes d'usages, le bon et le mauvais. Le mauvais est celui du plus grand nombre, le bon est celui de l'élite. Il faut d'abord les distinguer : là est la première et la plus sérieuse difficulté. Où réside le bon usage ?

C'est la façon de parler de la plus saine partie de la cour, conformé menl à la façon d*écrire de la plus saine partie des auteurs du temps,

Âjoutons-y encore :

Plusieurs personnes de la ville où le prince réside, qui par la communication qu*elles ont avec les gens de la cour, participent à sa politesse.

Hors de là point de salut. On ne parle bien, on ne prononce bien qu'à la cour. Il y faut séjourner de suite et non se laisser corrompre par la contagion des pro^ vinces. Pour lui, Vaugelas, il y réside depuis quarante ans, et de plus, il a étudié à fond du Perron et Coêffeteau. Il eut sans doute joint Balzac à ces illustres bien déchus aujourd'hui, Balzac qui leur est si supérieur, mais il s'était fait une loi de ne citer aucun auteur vivant. Remarquons, en passant, que ce scrupule condamnait d'avance l'inventaire de Vaugelas à vieillir vite, à être en désaccord avec le principe sur lequel il se fondait, à être enfin hors d'usage. Mais ce n'est pas le seul inconvénient de la méthode. Au temps de Vaugelas, il y avait une foule

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de mots dont le genre, l'orthographe et la prononciation n'étaient pas fixés; il y avait ce qui) appelle Vusage dé* claré et Vusage douteux. Ainsi on ne savait si épigramme^ épithète étaient masculins ou féminins, s'il fallait écrire : Je vous prends à témoin avec ou sans s. Dans les cas de ce genre Vaugelas a recours à l'analogie, principe ëxcel^ lent et fécond, mais dont il n'use qu'avec une extrême timidité. Comme on écrit sans s prendre à garant, ils se font forty ils demeurent courty Vaugelas conclut qu'on doit écrire de même je vous prends à témoin. Évidemment, ce n'est pas là une solution raisonnée et scientifique. Pourquoi ne met-on pas d's? Pourquoi ne faut-il pas en mettre? Cela ne regarde pas Vaugelas; il se croirait indiscret de le rechercher. L'analogie entendue dans son vrai sens l'y autoriserait, mais l'analogie pour lui n'est pas autre chose que la similitude approximative : ce n'est pas un procédé philosophique, c'est un simple rapprochement. Une langue est un mécanisme savant, rationnel surtout, bien que l'on ait souvent reproché à la nôtre, et fort légitimement, une foule d'anomalies. Ne pourrait-on soumettre les difficultés, les irrégularités au contrôle de la raison? La raison, dit Vaugelas, est un faux principe; la raison n'a aucune autorité. Pas plus en matière de langage, qu^en matière de religion, elle ne doit être consultée. Ce qu'est la foi pour le chrétien , l'usage doit l'être pour nous : la foi et l'usage s'imposent à la raison avec des droits égaux. Sur ce point, il est d'une rigueur absolue. L'usage, dit-il, fait beaucoup de choses par raisony beaucoup sans raison y beaucoup contre raison (exemples : Je vaiSy nous allons; péril éminentj recouvert pour recouvré) ; n'importe , c'est à l'usage seul qu'U faut obéir.

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Remarquons que l'usage averli par la raison, a Tait disparaître péril éminent et recouvert pour recouvré. Voilà quelques-uns des inconvénients du critérium adopté par Vaugelas ; il serait facile d'en trouver d'autres. Les admirables travaux de Port- Royal sur la grammaire générale ont une bien autre portée. Mais n'exigeons pus de l'auteur autre chose que ce qu'il a voulu faire. Il a voulu rapporter simplement les décisions du bon usage. Le bon usage et le bel usage ne font qu'un. Ce qui leur est opposé c'est le langage populaire. Vaugelas ne pensait pas, comme Malherbe, que le véritable génie de la langue française se retrouvait parmi les croche teurs du Port au Foin. « Le peuple, dit-il, n*est le maître que du mauvais usage ^ » Désormais plus de doutes à avoir. Ce n'est pas la langue française en elle-même que Vaugelas aime d'une telle passion, ce u'est pas la langue de la nation, c'est le parler (le la cour, et encore de la plus saine partie de la cour^ c'est un parler noble, épuré, et que l'on appauvrira de plus en plus pour le mieux distinguer de celui qui est abandonné à la multitude. La multitude pourra, s'il lui plaît, employer le moi poitrine ; mais les honnêtes gens le proscrivent : ne dit- on pas poitrine de veau, ce qui présente une laide image? L'usage proscrit aussi (pourquoi? on ne sait, et l'usage s'est ravisé), vénération, sou^ veraineté, au surplus, affectueusement, à présent ; on ne doit plus les employer. Plus on s'engage dans ce fameux siècle de Louis XIV, plus l'horizon se rétrécit. Où est

1. Et ailleurs : « Le mauvais osage est renfermé dans le burlesque, dans le comique et le satirique, qui sont trois genres où si peu de gens s'occupent, » VoiJà Scarron, Molière, Régnier, Boileau (les satires) retranchés du nombre des auteurs qui comptent»

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la France? Voilà que les provinces sont mises hors de la nalion : il faut fuir la contagion des provinces. On ne parle plus français que dans la ville où réside le prince^ et encore, n*est-ce qu une impcrceplible minorilé de gens qui ont communication avec les gens de la cour. Bientôt le prince émigreraà Versailles : alors il n'y aura plus d'autre langage admis que celui de la cour, et même de la plus saine partie de la cour; la langue d'un grand peuple sera réduite au vocabulaire de deux ou trois cents courti* sans oisifs et médiocrement instruits. Il y aura bien l'Académie et les gens de lettres; mais académiciens et gens de lettres sont les très-humbles serviteurs de la cour, et ne se piquent que d'une chose, c'est de parler comme on parle à la cour.

Vaugelas prévoyait des objections contre cette théorie despotique, mais d'un mot, il les réduisait à néant. Essayez donc, disait-il, de parler, ou d'écrire contrairement à l'usage. Je vous défie de vous soustraire, dans la pratique, à la loi de Tusage. Quel est donc l'audacieux qui oserait substituer sa fantaisie personnelle à l'autorité universelle? — Quand il produisait cette triomphante réfutation, il ne connaissait ni Pascal, ni Molière, ni Retz, ni M*"^ de Sévigné, ni Saint-Simon, ni même Corneille tout entier. Ils se chargèrent de la réponse. L'autre objection qui semble l'avoir embarrassé davantage est celle-ci : l'usage est essentiellement changeant. Au moment même où Ton pro« mulgue ses décisions comme des lois, il les revise luimême, et les abroge. Il rejette ce qu'il avait adopté, il reprend ce qu'il avait comdamné, il crée aussi à nouveau. Le code que publie Vaugelas n'est-il pas menacé de la plus triste destinée, d'être hors d'usage? Il aura donc

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gravé sur le sable des caractères que le vent balaiera. — Non, mon œuvre ne sera point aussi éphémère, reprend Vaugelas avec assurance. Il y aura des changements, cela est inévitable, mais ils seront en petit nombre, et n'entameront pas le fond qui restera immuable. La langue française est vernie à sa perfection ; elle a le nombre et la cadence ; elle est ce qu'était la langue des Romains au temps de Cicéron : comme celle-ci est restée le modèle de la pure latinité, la langue du xyii* siècle subsistera à jamais. — II ne s'est pas trompé. A défaut de génie, un secret instinct l'avertissait que le moment était solennel, que les chefs-d'œuvre étaient proches. Il ne lui a pas été donné d'en voir un seul, mais il les a pressentis. Il ne les eût pas tous admis, ni même compris (je pense surtout à Pascal et à Molière) ; mais dans tous il eût reconnu avec joie ce fond commun de noble et ferme langage qui est la marque du siècle. D'ailleurs, modeste jusqu'au bout, il disait en terminant : a Quand ces remarques ne dureraient que vingt-cinq ou trente ans, elles auraient encore leur utilité, et je ne regretterais point le temps que j'y ai donné. » — Quelles que soient les destinées réservées à la langue française, et la carrière qu'elle doit parcourir, le livre des Remarques reste une pierre milliaire sur la route des siècles. Avant, c'est un espace immense où tout est indécis et flotte ; après, c'est un développement naturel et logique : la base a été trouvée, et elle est assez forte et asseï large pour porter l'édifice de la langue rajeunie et enrichie.

L'importance d'un ouvrage se mesure aux protestations qu'il soulève, aux imitations qu'il provoque. Les Remarques furent le point de départ d'une foule d'écrits sur le

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même sujet, et composés d'après la même méthode, c'està-dire, sans aucune méthode. Il ne manquait pas de gens ayant des prétentions au beau langage, et qui se croyaient fondés à critiquer les décisions rapportées par Yaugelas. — Je suis l'interprète de Tusage, disait-il^ du bon usage, du bel usage, de celui qui réside dans la plus saine partie de la cour. — Est-ce bien sûr, répliquaient les critiques? Nous aussi nous avons vécu dans les meilleures sociétés, et nous y avons trouvé en honneur, une foule de locutions et de prononciations qu'il vous plaît d'attribuer au mauvais usage; d'autres au contraire, auxquelles vous donnez droit de cité, ne sont pas acceptées des honnêtes gens. — On voit la nature et la portée du débat. C*est la critique la plus sérieuse qui pût être faite du plan et de l'esprit des Remarques . L'ouvrage ne se composant que d'observations de détail juxtaposées sans aucun ordre, chacun prenait ceci ou cela, et présentait son objection : nul ne songeait à discuter le principe même sur lequel le livre était fondé, puisque ce principe n'existait pas. Ménage adopta, confirma la plupart des décisions de Yaugelas, et se piqua de les expliquer, et d'en rendre compte. Il avait de l'érudition, mais indigeste et peu sûre; il était sujet aux étymologies alambiquées et niaises ; il croyait connaître l'ancienne langue française. Avec tout cela, il eut l'ambition de rectifier et compléter le livre des Remarques^ mais ses Observations, plus lourdes, prétentieuses et peu solides au fond, ne sont en somme qu'un ouvrage parallèle, un commentaire pédant. Le père Bouhours, beaucoup plus délicat, plus léger de fond et de forme, et qui fit une certaine figure dans le monde des lettres, où il porta en la fardant, la casuistique de sa Compagnie, fut surtout

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frappé de la tolérance excessive de M. de Vaugelas. Il lui parut qu'il était bien facile à accorder la grande naturalisation à certains mots et à certaines phrases, qu*il eût mieux valu laisser au peuple et aux écrivains sans autorité. Rien n'était assez raffiné pour le jésuite, qui avait écrit tout un ouvrage sur le Je ne sais quoi^ et un autre sur les Pensées ingénieusesy sur la manière de bien penser, qui dans ses Entretiens dCAriste et d'Eugène avait distillé le miel des plus exquises fleurs. Il se demandait avec inquiétude, si Ton avait bien le droit d'employer le mot urbanité ; fatuité lui paraissait bien hardi; intréj^iditë lui donnait des scrupules; il ne pouvait admettre enivrement. Il trouvait que défaveur^ desservir^ délecter étaient bien vieux, tracasser et tracasserie bien rudes. Quant à ces mots créés par les écrivains de Port-Royal, et destinés à peindre des états de Tâme chrétienne que le père Bouhours ne connaissait guère, comme effacement^ prostemementy brisement, resserrement, il n'en voulait pas entendre parler. Il était encore plus chatouilleux sur la construction des phrases. Balzac avait àii impatient du joug, et devait être repris parce que impatient se construit seul. Un autre s'était permis de dire le roi des peintres, expression souverainement inconvenante. Pourquoi? Le voici :

Pour moi, si je parlais de la sorte, j^aurais peur de placer mal le roi, en le joignant avec les peintres et les poètes.

On connaît encore, au moins de nom, Ménage et Bouhours, mais qui a lu La Mothe Le Yayer? C'est sa faute, je le veux bien : il est lourd, il est froid, il est trop érudil, pour ne pas dire pédant. Avec tout cela, c'est un homme

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qui pense. Bien cpi*antérieur au siècle de Louis XTV, il est encore plus ancien que son âge : c'est au xvi* siècle que sont ses véritables contemporains. Ce n'est pas être quitte avec lui que de dire en passant : c'est un sceptique. Outre que le scepticisme n'est pas la marque d'un esprit médiocre, il est forcément dogmatisme par certains points. Il y a telles matières où l'énumération des motifs de douter équivaut à une affirmation en sens contraire. Par exemple, une certaine école de théologiens prétend qu'il n'a jamais pu exister de vertu réelle parmi les païens. Ce n'est pas lopinion des saint Justin, des Clément d'A* lexandrie, des saint Basile, des Grégoire de Nazianze et de bien d'autres. La Mothe Le Yayer osa écrire un livre sur ce sujet, livre timide aux yeux d'un philosophe moderne, livre hardi alors. 11 n'y manque que ce qu'il ne pouvait y mettre, l'éloquence ^ Qu'un Pascal eût saisi cette thèse, il en eut tiré le plus ardent des plaidoyers. La Molhe Le Yayer se borna à produire des témoignages. D'autres devaient plus tard les interpréter et les faire valoir. L'ouvrage de Vaugelas n'avait pas encore paru, mais tout le monde en parlait et l'attendait avec impatience. On consultait l'auteur sur toutes les locutions douteuses ; ses décisions avaient déjà force de loi. Il sembla à La Mothe Le Yayer que le caractère général de ces fameuses Remarques était, comme nous dirions aujour-» d'hui, peu libéral ; que l'auteur^ sous prétexte de se renfermer dans le bon et le bel usage, allait sans doute édicter un code draconien, et soumettre à une véritable torture la langue et les écrivains. N'y a-t-il pas déjà

i. Et la ooDolnsion motivée. Cela eût été fort daogereui alors

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de gènes qui pèsent cruellement sur eux? Quel singulier emploi de toute une vie, que de peser les mots^ demander è chacun sa carte d'entrée, prononcer des exclusions? Quoi! lauteur de génie que l'inspiration échauffera, qui aura besoin pour rendre une pensée grande, neuve, vraie, d'un mot à lui, ne pourra l'employer, si le tribunal des caillettes et des courtisans le condamne? Il lui faudra hésiter, trembler, laisser refroidir la vive chaleur de l'imagination , pour consulter les tables de proscription et s'assurer qu'il ne donne pas refuge à un proscrit? En vérité, M. de Vaugelas donne bien la mesure de son génie. Ce n'est pas un esprit original et fécond qui eût conçu l'idée d'un ouvrage de ce genre : < Les aigles na s'amusent pas à prendre des mouches. >

Vaugelas fut piqué au vif, on le voit assez par les passages de sa préface où il essaie de réfuter La Hothe Le Tayer qu'il ne nomme pas. Il n'en publia pas moins ses Remarques, et La Hothe Le Yayer, de son côté, releva avec plus d'esprit et de vivacité qu'il n'avait coutume un grand nombre des décisions édictées par le greffier de l'usage. Il s'en faut qu'il ait toujours raison ; mais il n'a pas toujours tort. Le temps a fait justice des sévérités excessives de Vaugelas, et confirmé bien des revendications de son critique. Citons quelques exemples, des plus significatifs. Vaugelas comdamnait le substantif superbe. La Hothe Le Vayer le maintient. C'est Pascal qui se chargera de le donner définitivement à la langue française. Il dira en parlant des stoïciens : Cette superbe diabolique. Nous avons conservé, ou plutôt nous avons repris les mots suivants que rejetait le purisme du xvii« siècle, bref^ — en somme ^ là eu — lors de — allait diminuant -^

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courir la poste — taxer — à présent — chez les étrangers — prouesse — esclavage — préalable — — entaché^ etc., etc. La conclusion de La Mothe Le Yayer eût n)érité qu'on la méditât. La langue est pauvre, disait-il, ne rappauvrissons pas davantage. Quant aux autorités alléguées par Yaugelas, et particulièrement l'illustre CoëfTeteau, traducteur de Florus, La Mothe Le Vayer, excellent humaniste, relevait de cet auteur une bévue énorme et qui tue un homme : il avait pris la ville de Corfinium pour un nom de capitaine romain.

Les réclamations de La Mothe Le Yayer appuyées de celles de l'antique Scipion Dupleix, qui semble un pur contemporain d'Henri Estienne, n'arrêtèrent pas le mouvement d'épuration qui devenait irrésistible. Critiques et grammairiens, gens du monde bien-disants, chacun se piqua de raffiner le langage. L'enquête que le roi avait commandée sur les titres de noblesse, on la fit plus rigoureuse encore sur les mots. Beaucoup d'entre eux, qui se croyaient bons Français et de bonne compagnie, furent d'abord expulsés de la cour; la ville, après les avoir tolérés, les rejeta à son tour ; le peuple les recueillit, les provinces leur donnèrent asile; ils attendirent, eux aussi, leur nuit du 4 août. Ces exécutions superbes et injustes, inquiétaient^ attristaient même, celui que Louis XIY appelait Tesprit le plus chimérique de son royaume, Fénelon. Vers la fin du règne, il écrivait à TAcadémie :

Notre langue manque d'un grand nombre de mots et de phrases. Il me semble qu'un Ta gênée et appauvrie depuis environ cent ans, en voulant la purifier. Le vieux langage se fait regretter quand nous le retrouvons dans Marol, dans Amyot, dans les ouvrages les plus enjoués et les plus sérieux. 11 avait je ne sais quoi de court, de naïf, de hardi, de vif et de passionné*

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On a retranché, si je ne me trompe, plus de mots qu'on n'en a introduit. D^ailleurs je voudrais n'en perdre aucun^ et en acquérir de nouveaux. Je voudrais autoriser tout terme qui uout manque, et qui a un son doux, sans danger d'équivoque.

Que cela est bien dit, dans une bonne et juste mesure! Ce vœu ne fut pas exaucé, on le pense bien. La société monarchique et aristocratique du xvii* siècle s'était fait une langue à son image. Les barrières inflexibles qui séparaient les classes, et souvent même les individus, on les retrouve dans le vocabulaire : les termes sont divisés en termes nobles et en termes bas. Chaque fraction de la nation a les siens, comme chaque genre de littérature. Le burlesque et le comique y tolérés d'abord en haut lieu, furent bientôt abandonnés au peuple. Les mots qui désignaient les objets les plus nécessaires de la vie usuelle subirent un véritable ostracisme. On fit un crime à Homère d'avoir employé le mot âne dans l'épopée, qui ne comporte que le style sublime. Il sembla qu on eût juré de bannir les réalités. De là ce style majestueux, mais abstrait, ces idées et ces peintures générales, qui suppriment toute vérité particulière et sensible. Quand on oublie les intempérances et les audaces, fécondes après tout, de la langue de notre temps, et qu'on se remet au ton de la société polie de ce temps-là, on éprouve une sorte d'apaisement qui n'est pas sans charmes ; mais bientôt l'uniformité et la noblesse soutenues fatiguent; les idées en petit nombre et fort ébranlées, pour ne pas dire plus, ne réveillent pas rintérét; la perfection de la forme, qui est réelle, semble achetée bien cher. N'est-ce pas l'impression que produit aussi le palais de Versailles , ce véritable monument du règneVRiende plus noble, rien de plus imposant, rien

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de plus froid. Il ne semble pas que ce temple ait été fait pour loger des êtres assujélis aux nécessités de la vie : fout y est solennel et incommode. C'est l'argent et le labeur de la nation qui Font construit, comme c'est la France tout entière qui a fait sa langue; mais, ni dans l'édifice ni dans le langage de ceux qui l'habitent, rien ne rappelle celui qui pendant un siècle encore devait n'être rien, avant d'être tout. On voit dans les montagnes du Jura d'immenses forêts de sapins dont les masses sombres s étagent sur les flancs des collines abruptes. Les arbres géants portent dans les nuages leurs cimes superbes et serrées. Les troncs droits et élancés sont nus, mais les rameaux des parties supérieures entrelacés et drus, interceptent la lumière et Tair : pas un arbuste ne peut vivre à l'ombre de ces redoutables colosses . Eux-mêmes se disputent les sucs d'un sol qu'ils épuisent, et font le combat de la vie. De maigres racines pour soutenir le faix écrasant du tronc et des branches. A chaque instant Tun d'eux, qui ne vit plus d'en haut, car il a été foudroyé, cesse de vivre par en bas et tombe; les plus robustes, c'est la cognée du bûcheron qui les abat. Ils n'ont pas de roi, autrement ils seraient l'image de cette société aristocratique qui sembla être la France si longtemps.

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Ce que Louto XIV a fait pour le cartésianisme. — Caractère do Descartes : hardiesse et prudence. — La science universelle entrevue. — La méthode. — Le spiritualisme. — L'âme des bôles. — Le cartésianisme dans la littérature du xvii* siècle. — Le style de Descartes.

Il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de rattacher Descartes à cette époque qu'on est convenu d'appeler le siècle de Louis XIV. Il est né en 1596 et il est mort en 1650, bien avant le règne personnel du grand roi. De plus, la plus grande partie de sa vie s'est passée hors de France. Enfin, le gouvernement de Louis XIV ne s'est jamais occupé du cartésianisme que pour le con* damner et le proscrire» Suivant Tusage, c'est à Rome d'abord que Ton fait prononcer la condamnation. En 1603, la Sacrée congrégation de V Index donne le signal ; aussitôt le conseil du roi, l'archevêque de Paris, ce scandaleux Harlay, les universités, les ordres religieux, tous les pouvoirs établis, tous les corps constitués, se lèvent et fulminent contre la philosophie nouvelle. De tous côtés sont lancées des défenses d'enseigner le cartésianisme. L'Université de Paris adresse une requête au Parlement en faveur d'Aristote, et contre l'audacieux novateur. Elle va jusqu'à demander l'exécution de ce fameux arrêt de 16:24, qui condamnait à mort c ceux qui enseigneraient des doctrines contraires à celles des auteurs anciens ei

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approuvés. » Boileau, c'est-à-dire le bon sens, répondit par Varrêt burlesque pour le maintien de la doctrine d'Aristote, et épargna au Parlement un ridicule qui demeura tout entier à l'Université. Elle dut se contenter des interdictions déjà prononcées, et de la satisfaction un peu sèche de faire terrasser la nouvelle doctrine par les malheureux candidats aux chaires de philosophie. On peut voir dans l'ouvrage si instructif de M. Bouillier {Histoire du Cartésianisme) le détail de ces persécutions odieuses et puériles. Le roi, absolument étranger à ces questions comme à tant d'autres, obéissait à ses confesseurs jésuites. Et d'ailleurs , la philosophie n'ajoutait rien à sa gloire, et elle apprenait à penser : cela suffisait bien pour la rendre suspecte. Rapprochement pénible, le cartésianisme réduit en France à se cacher, à se dissimuler, était accueilli avec enthousiasme dans tous les pays étrangers, et faisait presque partout la matière de l'enseignement.

Essayons d'abord de dégager des diverses biographies de Descartes les traits caractéristiques de sa physionomie.

Et d'abord, ce n'est pas un Breton, comme l'a prétendu M. Cousin qui se platt à retrouver en lui une sorte de parenté intellectuelle et morale avec Pelage, Abélard, et sans doute aussi Chateaubriand et Lamennais, ces indisciplinés d'une si forte personnalité. C'est un Tourangeau : il est né dans la petite ville de La Haye, d'un père Tourangeau et d'une mère Poitevine ^ Sa famille était ancienne

1. M. Vapereau a montré que non-beulement il n'était pas Breton, mais que la coutume de Bretagne lui interdisait de l'être. (Voir Iq» troducUoQ au Discoun de la méthode^ libr. Hachette.)

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et noble. 11 naquit chétif , et sa santé exigea toujours les plus grands ménagements. Il semble avoir été d humeur douce, pacifique surtout, et tout disposé à bien des sacrifices pour conserver la paix. C'est par là qu'il réussit, non sans peine, à allier l'indépendance de pensée qui était son génie même, à toutes les soumissions extérieures que réclamait le soin de sa tranquillité. En un mot il n'est pas de ceux qui confessent leur foi sur des bûchers. — Il fut élevé chez les jésuites de la Flèche et s'y lia avec Hersenne qui fut plus tard son correspondant ordinaire, son confident, le lien qui le rattachait à la société des savants. Bon élève, appliqué, consciencieux, il montra toujours une préférence marquée pour les mathématiques, à cause de la certitude absolue des résultats. Les belles lettres, et particulièrement Téloquence, la poésie, l'histoire lui plaisaient médiocrement. Sorti du collège, il ne voulut pas, malgré les instances de sa famille, faire choix d'une carrière déterminée, et il se mit à voyager ; dans quel but? Il nous l'apprend lui-même : « Je ne fis autre chose c pendant neuf ans, que rouler çà et là dans le monde, (c tâchant d'^ être spectateur plutôt qu'acteur dans les coa médies qui s'y jouent. » — Cependant il porta les armes pendant deux années , au service de Maurice de Nassau (1619-1621), fil la campagne de Bohême, et entra avec l'armée victorieuse dans Prague. Cette terrible guerre de Trente ans qui commençait alors, semble l'avoir fort peu intéressé, et les spectacles qu'il eut sous les yeux lui laissèrent peu d'estime pour la noble profession des armes. <K J'ai bien de la peine, dit-il, à lui donner place entre les « professions honorables, voyant que l'oisiveté et le liberc tinage sont les deux principaux motifs qui y portent au-

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a jourd'hui la plupart des hommes. > Au reste, aucune des occupations auxquelles se livrent les hommes ne pouvait lui plaire. Dès cette époque même, et pendant qu*il roulait ainsi dans le monde, il avait trouvé le but de sa vie, ce but unique qui réclame et prend Thomme tout entier. Qu'est-ce auprès de cela que les agitations mesquines , la poursuite des biens, des places , des vanités dont on se repait sans se rassasier jamais ? C'est à la recherche de la vérité que Descartes consacrera désormais son temps, sa fortune, toutes ses facultés. Dès Tannée 1620, sa résolution est prise ; il la porte en lui, il l'entretient, la nourrit sur les champs de bataille, sous la tente, au bivouac, dans ce poêle où il s'enferme pendant les longues veillées militaires. Et ce n'est pas un projet caressé dans la ferveur de l'âge : il est déjà entré dans la voie qu'il doit suivre jusqu'au bout; il a déjà conquis les premiers principes de cette méthode si puissante, si féconde, que sa vie consacrée tout entière au travail, ne suffira pas à en recueillir les résultats. Il a raconté lui-même l'espèce d'éblouissement, d'enivrement où le jeta sa découverte. Sa puissante raison faillit y succomber : il était comme écrasé, anéanti sous les flots de lumière qui venaient l'assaillir, qui lui découvraient dans tous les sens des horizons infinis. Il ne pouvait plus en douter, il avait trouvé les fondements d'une science admirable {Mirabilis scientiœ funda" menta reperirem). A partir de ce moment, Descartes est un homme qui, se sentant chargé d'un dépôt précieux, divin, n'a plus qu'une idée, chercher un lieu qui fût digne de servir de berceau à la science nouvelle. Après avoir traversé l'Allemagne, il revient en France, y séjourne peu, se dirige vers la Hollande, s'y arrête, se met à l'œuvre.

Il y était plus libre qu'ailleurs ; il était aussi plus facile d'y cacher sa vie; cependant, dès qu'il commence à être connu, à éveiller les soupçons, il change de résidence. Son dernier lieu de refuge fut la Suède. Il espéra trouver près de la reine Christine^qui l'appelait, une liberté complète et des secours puissants pour la continuation de ses expériences. L'âpre climat du Nord, si peu fait pour lui, toujours languissant, le tua en six mois. Parmi les perspectives enivrantes que la science admirable avait déroulées à ses yeux, il avait vu la prolongation indcfmie de la vie humaine. Ses amis, qui lui avaient voué une sorte de culte, ne pouvaient croire que la nature n'eût pas fait pour lui une exception, en attendant qu'il trouvât lui-même le secret de supprimer pour tous la nécessité de la mort. — C'est par ce sacrifice absolu à la cause de la science et de la vérité qu'on peut expliquer, sinon justifier, l'étrange concession qu'il fit en 1633. Il se préparait alors à publier son Traité du monde ^ fondé tout entier sur le système de Copernic ; le père Mersenne, son correspondant, son éditeur, attendait de jour en jour le manuscrit annoncé. Le manuscrit ne lui fut jamais envoyé, et il fut brûlé par l'auteur. Pourquoi? Descartes venait d'apprendre que Galilée, coupable d'avoir émis la même opinion, avait été arrêté, emprisonné, peut-être torturé, en tous cas forcé d'abjurer. Il ne se sentit par le courage de s'exposer à la persécution ; il alla jusqu'à déclarer au père Mersenne c qu'il ne voudrait pour rien au monde qu'il sortît de lui € un discours où il se trouvât le moindre mot qui fût dé- • sapprouvé par l'Église. » Il blâme l'imprudence de Galilée ; on dit même qu'il s'ingénia à chercher des raisons pour nier le mouvement de la terre, et s'offrit de prouver

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à un ecclésiastique que ce mouvement n*est pas réel i. Son excuse, c*est que les libres chercheurs étaient alors fort malmenés. Jordano Bruno avait été brûlé à Rome en 1600, Yanini à Toulouse en 1619;Campaneila emprisonné et mis treize fois à la torture; Galilée sortait à grand*peine des griffes du Saint-Office. Ajoutons encore que Descartes se regarda toujours comme comptable envers la postérité, des vérités qu'il avait découvertes. Le souci de sa réputation parmi les vivants le préoccupait peu; il songeait à l'avenir : il voulait assurer aux hommes qui n'étaient pas encore nés, le résultat de tant de travaux et de si admirables découvertes. Le Traité du monde fut anéanti, mais les vérités qu'il renfermait ne périrent pas : elles furent disséminées dans tous les ouvrages que publia l'auteur. G* est là sa véritable excuse. Sous peine d'ingratitude, il ne nous est pas permis à nous de ne pas l'accepter.

Les philosophes du xviii'' siècle n'estimaient en Descar« tes que le mathématicien, et tournaient en ridicule sa métaphysique. Les philosophes de nos jours qui ont remis en honneur le cartésianisme , Tout presque réduit à la métaphysique. Il fallait avant tout restaurer le spiritualisme fort compromis et fort décrié. On sait la part considérable qui revient à H. Gousin dans cette croisade contre les doctrines matérialistes, et l'éloquence qu'il déploya. Il a eu de nombreux disciples, qui tous, ou presque tous, ont repris et développé la thèse du maître. Hais il y a autre chose dans le cartésianisme. Descartes n'est pas un pur métaphysicien : ce puissant esprit avait embrassé, dans

1. J'emprunte ces détails à la thèse de M. Millet {Descartêê avant 1637).

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ses recherches, le problème universel. Veut-on avoir une idée de sa haute ambilion ? Il disait: La philosophie, c^est la connaissance de tout ce que Thomme peut savoir, tant pour la conduite de sa vie, que pour la conservation de sa

santé et l'invention de tous les arts Les sciences sont

tellement liées ensemble, qu'il est plus facile de les apprendre toutes à la fois, que de les détacher les unes des autres. > Et Ton ne voit pas en effet qu'aucune d*elles lui soit demeurée étrangère. Mathématiques, mécanique, physique^ astronomie, physiologie, médecine, il a tout embrassé à la fois; il a voulu atteindre la vérité sous toutes ses formes, la réduire àTunité. Il disait que la philosophie était un arbre, qui avait pour racines la métaphysique, pour tronc la physique, et dont les branches étaient la mécanique, la médecine, la morale. Dans toutes ces sciences il a été an novateur, un créateur ; il faut en excepter la morale, qui semble avoir été pour lui moins une science à part que la résultante pour ainsi dire de toutes les autres. C'étaitd'ailleurs un terrain dangereux: «Il n'y a pas de matière, disait-il, d'où les malins puissent plus aisément tirer des prétextes pour calomnier. ]» — Cest ce qui explique sa réserve. Elle était d'autant plus naturelle, que Descartes

avait, sur la dépendance de l'esprit envers les organes du corps, une opinion qui n'eût pas manqué de soulever les plus violents orages. — Quoi qu'il en soit, ne bornons pas l'horizon du philosophe, ne renfermons pas dans telle ou telle question de métaphysique. Dieu, la nature extérieure, l'homme , tous les problèmes que peut aborder l'activité libre de l'esprit, depuis les conceptions les plus sublimes de la raison jusqu'aux conquêtes les plus certaine!! de Vobservation^ sur tous les points^ Descartes est

présent à la fois. S'il est vrai , comme on aime à le supposer, que le dernier triomphe de Tintelligence humaine doive être de saisir et de montrer le lien, encore mystérieux, qui unit entre euxTinOnie diversité des phénomènes, et d'établir l'harmonie des causes et des effets, Descartes a eu cette ambition, Descartes a entrevu la synthèse universelle.

Descendons de ces hauteurs. Les travaux scientifiques de Descartes nous échappent, mais son plan général, et ce qui importe plus encore, sa méthode, nous les connaissons. C'est par là surtout qu'il est resté grand. Toute la substance de sa philosophie est condensée dans cet opuscule si court et si plein, qu'il publia en 1637, sous le titre de Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher la vérité dans les sciences. Depuis plus de quinze ans , il avait trouvé cette méthode; elle était le guide, je dirais presque la substance même de son esprit. Tous les travaux qu'il avait entrepris dans tous les sens, avaient là leur fondement et leur point de départ. Jamais révolution plus considérable ne fut exposée en termes plus simples. C'est l'histoire sincère d'une intelligence avide de vérité, qui cherche seule, découvre et annonce aux hommes ce qu'elle a découvert. — : Descartes nous apprend que, dès Tàge de vingt ans, il trouva peu de certitude dans tout ce qu'on lui avait appris. Les lectures qu'il fit, les pays qu'il visita, lui montrèrent bien des systèmes, des doctrines, des lois, des mœurs contradictoires ou opposés ; partout des apparences de certitude, la certitude nulle part. Or, c'est la certitude qu'il lui faut. Quelle voie suivre pour la conquérir ? Voici le premier précepte qu'il observa : € De ne recevoir jamais aucune

chose pour vraie, que je ne la connaisse évidemment être telle. :» Les trois autres qu'il y joignit, sont d*une utilité pratique manifeste; mais je ne puis ici entrer dans le détail et je renvoie à la deuxième partie du Discours de la méthode. L'importance de cette première règle pour la direction de l'esprit était capitale : ce n*était rien moins que la raison substituée à l'autorité. La libre recherche était inaugurée ; le joug de la scolastique et d*Aristote brisé; la tradition,- ou plutôt la routine impuissante et écrasante, qui ne pouvait rien produire et empêchait toute production originale, était définitivement supprimée. — Mais ce travail de révision générale et de reconstruction sera long, difficile; le philosophe vit parmi ses semblables; il est membre d'un État qui a ses lois, son gouvernement, sa religion; lui-même aura constamment des rapports avec les autres hommes : il importe donc qu*il ait avant tout une règle assurée pour la conduite de la vie. Il est bien d*abattre le logis où Ton demeure, quand on n'en est pas satisfait, mais jusqu'à ce qu'il soit rebâti, a il faut s'être pourvu de quelque autre, où on puisse être € logé commodément pendant le temps qu'on y travaillera. 9 En conséquence. Descartes se forma ce qu'il appelle une morale par provisionnel qui consistait en trois ou quatre maximes dont la première était c: d'obéir aux a lois et aux coutumes de son pays, et de retenir cons- « tammenl la religion en laquelle Dieu lui a fait la grâce « d'être instruit dès son enfance. ^ Il peut se faire que les Perses ou les Chinois aient sur ces matières autant de lumières que les contemporains de Descartes; mais le bon sens indique que, vivant parmi des Français du xvii*' siècle, il faut provisoirement s'accommoder aux opinions ré-

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gnantes; plus tard, Descartes se fera sur ce point, comme sur tous les autres, une opinion personnelle. — On sait que celle lacune subsisla toujours dans Tœuvre du philosophe, et c*est là ce qui explique, en grande partie, les allaques sans nombre auxquelles il fui en bulle. Les intolérants de toutes les sectes élaient scandalisés de cette adhésion provisoire qui pouvait cacher Tindifférence ou le mépris.

Ce point de départ élabli, Descartes se met à Toeuvre, c'est-à-dire, à la recherche de la vérité. Il commence par rejeter comme absolument faux tout ce que en quoi il peut imaginer le moindre doute, il n*ex.ceple même pas les données des sens qui semblent le plus incontestables, ni les raisons de croire qui lui avaienl paru jusqu'alors les plus convaincanles; il considère enfin toutes les choses qui lui élaient jamais eulrées dans Tesprit, comme n'élanl pas plus vraies que les illusions des songes. — Voilà bien l'ancien logis abaltu , comment le reconstruira-t il ? Le voici :

Mais aussitôt après, je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que toul était faux, il fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quel(}ue chose; et remarquant que cette vérité, je pense^ donc je suis^ était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques n'étaient pas capables de Tébranler, je jugeai que je pouvais la recevoir sans scrupule, pour le premier principe de la philosopliie que je cherchais. Puis en examinant avec attention ce que j'étais, et voyant que je pouvais feindre que je n'avais aucun corps, et qu'il n'y avait aucun monde ni aucun lieu où je fusse, mais que je ne pouvais pas feindre pour cela que je n'étais point, et qu'au contraire, de cela môme que je pensais à douter de la vérité des autres choses, il suivait très-évidemment et irès-certainement que j'étais ; au lieu que si j'eusse seulement

cessé de penser, necore que tout le reste de ce quej*avais imaginé eût élô vrai, je n'avais aucune raison de croire que j'eusse été, je connus de là que fêtais une substance dont toute Tessenee ou la nature est de penser, et qui pour être n'a besoin d'aucun lieu, ni ne dépend d^aucune chose matérielle; en sorte que ce n}ot, e^est^à-dire râme^ par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui, et qu'encore qu'il ne fût point, elle ne laisserait pas d'être ce qu'elle est.

Tel est le fondement du spiritualisme de Descartes. Au sortir du doute universel, voilà sa première conquête. De ce principe, il fait sortir par une série de déductions dont la légitimité n'est pas toujours incontestable, l'existence de Dieu, ses principaux attributs, l'existence du monde extérieur, bref, l'ensemble des assertions qui constituent la philosophie cartésienne. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner en détail l'ensemble du système : â suffît d'en montrer les bases et d'en indiquer les conclusions. Les adversaires ne manquèrent pas. Un'^des plus vifs fut Gassendi, ce représentant attardé et honteux de la physiqiie d'Épicure, qui se donne tajii de peine pour concilier ce qu'il croit être la science avec les dogmes de la religioti, et qui est infidèle à la science et à la religion. La métaphysique de Descartés , et surtout la fameuse théorie des idées innées, était la plus hautaine négation de l'antique axiome : Nihil est in intellectu qtiod non priua fuerit in sensu. Comment expliquer la formation dans l'embryon des idées de Dieu, de temps, d'espace? Qu'est-ce que ces métaphysiciens qui apportent en naissant ces notions transcendantes? En vérité Descartes se moquait, Descartes ne vivait pas sur terre; c'était un pur esprit : de là le surnom ironique de Mens. — A quoi Descartes

répliquait en appelant Gassendi Caro^ homme de chair, homme embarrassé dans les liens de la matière, et incapable de s'élever aux spéculations sublimes. Que Gassendi, qui au fond était matérialiste, ait attaqué Descartes sur ce point, on le comprend : il combattait pro çiris et focis^ mais que la théorie des idées innées, si élevée, si pure et pour tout dire, si religieuse, ait été si violemment combattue par des gens qui couvraient leur opposition du zèle de la religion : c'est ce que Ton ne peut expliquer que par un fanatisme étroit, ou une basse jalousie. — Voilà pour ainsi dire le second degré dans le spiritualisme de Descartes. C*est sur ce point particulièrement qu'il fut battu en brèche par les philosophes du xviii^' siècle, tous plus ou moins disciples de Locke, que Voltaire fît connaître aux Français, en même temps qu'il leur apportait la physique de Newton qui ruinait de fond en comble l'hypothèse aventureuse des Tourbillons, mise en avant par Descartes.

Ce que j'appellerai le troisième degré dans le spiritualisme cartésien, c'est la fameuse théorie de l'âme des bêtes. Celle-là était plus accessible au commun des lecteurs; on avait, pour ainsi dire, les pièces du procès sous les yeux. Aussi les débats passèrent-ils bientôt de l'école dans le monde, dans les salons , dans la littérature. La théologie elle-même apporta ses arguments, et comme ils avaient une légère teinte de ridicule, la question n'en fut que plus à la mode^. On sait que certains philosophes, notamment Montaigne, s'étaient plu à vanter l'intelligence, l'instinct, Tesprit des animaux ; qu'ils avaient même pré-

1 . On peut lire sur cette question le très-curieux urUcle du dictionnaire de Bayle : Rorariua,

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tendu que leurs facultés valaient bien celles de Thomme ; qu'en tout cas ils étaient exempts d'une foule d'erreurs, de vices, de crimes qui sont le partage de Thumanité. Ces agréables jeux d'esprit avaient séduit bien des gens ; Pascal lui-même en fut évidemment touché, j'entends, scandalisé. S'ils avaient toutes ces qualités, de quel droit leur refuser une âme ? Or qu'est-ce que l'âme , çinon un principe immatériel, partant immortel ? Les voilà donc assimilés aux hommes par le point le plus essentiel de leur nature. Descartes ne permit pas la confusion. Il démontra que les bêtes ne sont que de véritables automates . D'abord elles n'ont pas le langage ; ensuite, en supposant qu'elles pensent, elles n'ont pas la pensée consciente d'elle-même et réfléchie. Ce sont d'admirables machines, organisées par la nature pour une un déterminée, et toujours identique. Leur supériorité incontestable sur nous, en certaines opérations, est une preuve de plus de leur manque absolu d'intelligence. Voici en quoi :

Ce qu'ils font mieux que nous ne prouve pas qu'ils ont de l'esprit, car à ce compte ils en auraient plus qu'aucun de nous, et feraient mieux en toute autre chose, mais plutôt qu'ils n'en ont point, et que c'est la nature qui agit en eux, selon la disposition de leurs organes, ainsi qu'on voit qu'une horloge, qui n'est composée que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus justement que nous avec toute noire prudence.

Cette triomphante démonstration prit un nouveau lustre quand la théologie, en quête d'arguments nouveaux, s'avisa de faire intervenir le péché originel. Il y eut d'admirables déductions syllogistiques , par lesquelles il fut établi que, si les bêtes avaient une âme raisonnable, Dieu n'existerait

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pas; car, si elles avaient une àme, elles souffriraient; la souffrance est la punition du péché ; les bêtes n'ont pas péché ; elles seraient donc punies injustement, et un Dieu injuste n'existe pas. Malebranche, si ingénieux, demandait aux contradicteurs de la théorie : « Les bêtes ont-elles mangé du foin dérendu? » — Ce philosophe se piquait de logique, aussi s'amusait-il à battre une pauvre chienne pleine qui venait lui lécher les mains : elle poussait des cris lamentables ; on s'étonnait de sa dureté, mais il répondait : « Est-ce que vous croyez que cela sent? » -^ Logiciens admirables, irrésistibles, mais faibles et secs observateurs! spiritualistes convaincus qui, pour faire rhomme plus grand, l'isolent, rétrécissent, refroidisseut le foyer de l'immense nature ! Que d'absurdités cruelles tombèrent alors du haut des chaires, ou s'étalèrent dans les livres ! De tout cela qu'est-il resté? La protestation de La Fontaine. Sans la fable admirable des Deux ratSy le renard et Vœufy la théorie de l'âme des bêtes serait aussi peu connue qjue les Tourbillons, la matière can^ nelée et autres hypothèses. Quelle modestie, quelle éloquence, que de sensibilité et d'esprit dans ce plaidoyer 1 Le bonhomme n'ose pas réclamer pour ses clients une âme de première classe; mais, s'il était le maître, il leur en donnerait une qui ne fût ni pur esprit ni simple matière, quelque chose comme l'âme de Tenfant t

Je subtiliserais un morceau de matièie. . . • .

Pourquoi ne pas rappeler en passant la réclamation de M-» de Sévigné, que la belle et froide !!"»• de Grignan, sa fille , prétendait enrôler contre les bêles? Elle résistait et lâchait de s'allier au cardinal de Retz pour être plus forte.

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Parlez ud peu au cardiDal de vos machines, des machines qui aimenl, qui ont une élection pour quelqu'un, des machines qui sont jalouses, des machines qui craignent! Allez, allez, vous vous moquez de nous. Jamais Descartes n'a prétendu nous le faire croire.

Des machines qui aiment ! Voilà un de ces arguments dont Pascal disait : < Le coeur a des raisons que la raison ne connaît pas. » — Il sera repris cet argument, et avec quelle éloquence, avec quel éclat! par Lamartine, le poète de haut vol, qui se rencontre ici avec ces deux aimables esprits qu'il n'aime guère cependant, et qu'il laisse à mi-chemin, tandis que lui s élève jusqu'au foyer divin où brûle sans fin l'universel amour ^.

Il me reste à indiquer les caractères généraux de Tinfluenceexercée par Descartes sur les esprits. Cette influence fut profonde, ce qui prouve une fois de plus la ridicule impuissance des condamnations offlcielles. Non-seulement Descartes eut des disciples nombreux qui reproduisirent fidèlement et développèrent la doctrine du maître, mais l'impulsion féconde, qu'il avait donnée aux intelligences fit éclore des systèmes qui tiennent encore aujourd'hui une place illustre dans Fhistoire de la philosophie :

i« Quand Tâme en toi se lève avec (ant d'évidence, Et que l'amoup encor passe l'inlelUijeiice, Non, tu n'es pas du cœur la vaine illusion, Du sentiment humain une dérision, Un corps organisé qu'anime une caresse, Automate trompeur de vie et de tendresse !

Non! quand ce sentiment s'éteindra dans ICi yeux, Il se rmimcrd dans je ne sais quels cieux. De ce qui s'aima tant la tendre sympalbiei Homme ou plante, j-imais ne meurt anéantie :

Dieu la brise un instant, mais pour la réunir ; Son isetn est assez grand pour nous tous contenir I

{Jocelyn. Neuvième époque;.

\Mi'' -lien

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il suffit de citer les noms de Malebranche, de Leibnitz, de Spinoza, qui plus ou moins directement relèvent de lui. De nos jours, on a repris Texamen de ses doctrines physiologiques, si remarquables sur certains points ; on a montré que Descartes avait découvert,en même temps que Harvey, la circulation du sang ; et le docteur Huxley va jusqu'à faire de lui un des précurseurs de Darwin i. Ce qui reste incontestable, c*est que, comme Ta très-bien dit M. Biot, « il a tenté pour la première fois de ramener tous les phénomènes naturels à n'être qu un simple développement des lois de la mécanique >, ce que Laplace avadt déjà constaté en ces termes : a Descartes essaya le premier de ramener la cause du mouvement céleste à la mécanique. > Mais c'est par sa méthode surtout qu'il a agi sur les intelligences, et Ton peut ajouter, sur les âmes. Bossuet, Fénelonse sont visiblement inspirés du cartésianisme dans le traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même et dans celui de V Existence de Dieu. Le grand Arnauld se faisait honneur d*étre le disciple d*un tel maître et s'indignait qu'on lui interdît de le djfendre contre Gassendi. La Logique de Port-Royal proclamait les services rendus par Descartes à la cause de la raison. Le spiritualisme qui n'avait guère été jusque-là qu'un article de foi, était devenu grâce à Descartes une vérité démontrée ; la raison venait corroborer la foi. Tel qui professait un libertinage léger et superGciel à l'endroit des dogmes révélés, était contraint de s'incliner devant les preuves métaphysiques. La Bruyère s'est fort étendu sur ce sujet dans son chapitre

1. Voir la thèse de M. Bertrand de Saint-Germnin aar De$cartêi physiologiste, et la conférence du docteur Huxley {Revuê dêê UUérair9S^ 18 novembre 1871)é

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des Esprits forts. Aussi toute la littérature du xvii«sièele est profondément imprégnée de spiritualisme. Je ne Tois guère que Molière, élève de Gassendi, qui ne se rallie pas à la philosophie acceptée de tous. On se rappelle le bonhomme Chrysale que Philaminte veut faire rougir de son attache aux choses matérielles, à sa guenille^ et qui résiste et proteste.

Gi enille, si l'un veut, ma guenille m'est chère.

Les gens du monde, les femmes distinguées par leur esprit, étaient disciples de Descartes. Les attaques dont il était l'objet de la part des jésuites, loin de nuire à sa doctrine, lui donnaient un nouveau prix.

C'est à l'influence de Descartes que l'on peut attribuer ce que je considère comme une lacune dans Fart du XYiP siècle. On ne vil plus dans le monde que des lois mécaniques ; la nature extérieure apparut ordonnée, mesurée^ assujettie à des mouvements réguliers, et comme la manifestation majestueuse des plans du divin architecte. La variété infinie de ses aspects, la vie universelle qui circule et s'épanche en innombrables créations, les liens mystérieux, mais si forts, qui rattachent les uns aux autres les myriades d*étres qui peuplent les champs infinis de l'air, les abîmes des flots, la surface et les profondeurs de la terre, et que relient entre eux les affinités les plus intimes, tout ce qui fait enfin de ce monde qui nous enveloppe une scène immense toujours occupée où se jouent des milliers de drames ; tout cela est resté lettre close pour le xYii* siècle, tout cela est déclaré petit, vil, bas et en conséquence banni du domaine de Fart. Il faut des ornements à la poésie ; elle ne les découvre point autour d'elle, elle va les demander à l'antique mythologie. On

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se dispute pour savoir si des chrétiens ont le droit d'employer les fables des Grecs et des Romains. Corneille et Boileau déclarent qu'ils en ont le droit, que la poésie est impossible sans ce secours étranger. Et nous voilà condamnés aux Neptune, aux Vénus, aux Flore, aux Pomone, aux Gérés, aux Apollon ! Les plus belles, les plus vivantes créations du génie antique sont transformées en machines, en recettes, en ficelles ! Devant les infiniment petits, infiniment méprisés, l'homme seul apparut, roi de la création, spectateur choisi de Dieu pour contempler la majesté de la nature et y reconnaître la main de son auteur; l'homme déchu , mais racheté , l'homme , créature raisonnable, libre, morale, dont la vie intérieure seule est digne d'intérêt. De là, ces profondes et admirables peintures des caractères et des passions, ces péuétrantes et subtiles analyses du (œur humain, tant de chefs-d'œuvre d'un art consommé, mais incomplet. Gorneille, Racine , Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère, Bourdaloue, Bossuel, M^e de la Fayette, tous ces écrivains procèdent plus ou moins directement de Descartes. Je retrouve encore son influence dans cette espèce de silence universel sur les questions qui ordinairement passionnent le plus les hommes, je veux dire la politique et la religion. Descartes en avait ajourné la solution, se bornant à admettre provisoirement ce qu*il trouvait établi. Le provisoire devint définitif. Les esprits ne s'ingénièrent que pour fonder sur des démonstrations irréfutables la légitimité absolue et l'immutabilité de ce qui était. On ne cherche plus alors, on a trouvé ; on ne hasarde plus des doutes, on prononce des axiomes. On applique à des faits de l'ordre purement humain» et où se jouera éternelle-

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ment la mobilité qui est l'essence de Thomme, la méthode rigoureuse, les définitions et les déductions nécessaires empruntées aux mathématiques. — Par une conséquence toute naturelle, ces fils de Descartes ont comme lui le plus parfait dédain pour les réalités qui passent et pour les sciences qui prétendent les atteindre, comme l'histoire, Thistoire naturelle, rérudition, les langues. A quoi bon s'épuiser à vouloir connaître les innombrables multitudes d'hommes qui ont peuplé cette terre, et cette terre elle-même, et les êtres qu'elle a portés, quand on peut connaître et saisir rhomme en soi? Qu'est-ce que l'accident auprès de l'immuable, le relatif auprès de l'absolu, les modes auprès de la substance? Malebranche disait : c Ce serait un petit malheur si tout cela venait à brûler. » — Tout cela, ce sont les orateurs, les historiens, les poètes I — Sublimes métaphysiciens, je vous vénère, je vous admire, quand je vous comprends, mais tout votre génie ne fera pas que l'homme méprise et sacrifie ce qu'il peut connaître, pour chercher éternellement ce qu'il ne connaîtra jamais. Que reste-t-il aujourd'hui de votre terre, de votre ciel, de votre monde, de toutes vos constructions a priori? Une page de plus dans le livre où les hommes ont inscrit ce qu'ils auraient voulu savoir.

Descartes a écrit en français et en latin. Il .«'excuse presque à la fin du Discours de la méthode d'avoir employé lalangue de sonpays, lalangue vulgaire : c'était alors une innovation, une hardiesse ; mais le philosophe désirait avoir pour juges « ceux qui ne se servent que de leur raison naturelle toute pure », aussi bien et même plutôt que ceux c qui ne croient qu'aux livres anciens. ^ Par lui, la science sortait des écoles, en supposant qu'elle

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y fût renfermée, et faisait appel au bon sens. Sur ce point encore, il a frayé la voie. Quant aux mérites de son style, il faut les reconnaître, les goûter, mais ne pas les surfaire, le ne puis^ par exemple, admettre, comme le veut M. Nisard, que ce soit la perfection même. On sent que Descartes se traduit, pour ainsi dire, qu'il pense en latin, que la forme même de sa pensée revêt le costume de la langue latine. Sans parler des locutions toutes latines, des expressions employées dans le sens latin, la phrase lente, longue, souvent embarrassée, a toute l'allure de la période cicéronienue. Mais, avec cela, la clarté est parraite, l'exactitude est irréprochable. Il y a un rapport intime entre la pensée et l'expression, ce qui n'est pas une médiocre qualité. Pas l'ombre de déclamation, une forte simplicité, pas de jeux d'esprit, pas d'ornements parasites. Çà et là seulement quelques images, des comparaisons ingénieuses pour mettre la pensée dans tout son jour. J'en veux citer un exemple. Descartes veut prouver que le plaisir est dans la vertu ou avec la vertu, mais qu'il n'est cependant pas la vertu, voici la comparaison qu'il emploie :

Gomme lorsqu'il y a quelque part un prix, on fait avoir envie d'y tirer à ceux à qui on montre le prix, et qu'ils ne peuvent le gHgner pour cela, s'ils ne voient le blanc, et que ceux qui voient le blanc ne sont pas induits pour cela à tirer, s'ils ne savent qu'il y ait un prix à gagner; ainsi la vertu, qui est le blanc, ne se fait pas aimer lorsqu'on la voit toute seule, et le contentement qui est le prix, ne peut être acquis si ce n*est qu'on la suive.

Cela est évidemment plutôt du latin que du français, et, traduit littéralement, serait plus clair en latin qu'en français. Néanmoins la clarté est réelle; les enchevêtre-

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ments des propositions incidentes la retardent pour ainsi dire^ mais ne Tempéchent pas. Elle est dans i*esprit de l*auteur et de là filtre jusqu'à nous, comme un rayon. J'oserais même ajouter que ce style un peu difficile est soutenu, éclairé d'une chaleur interne dont on se sent pénétré. Le reflet arrive jusqu à nous, lointain, attiédi, mais le fo^er se devine. Comment en serait-il autrement? Descartes porta en lui, pendant près de quinze années, avant de rien écrire, une ardeur de foi, une passion pour la vérité et la science qui ne purent s'épancher sans imprimer à Tœuvre quelque chose de la flamme intérieure. Les imaginations vives et légères répandent d'abord en œuvres brillantes et qui passent, ce trop-plein qui les tourmente ; les âmes fortes contiennent longtemps le jet impatient ; elles en accumulent pour ainsi dire les énergies, et sans les aflaiblir, les règlent. Ce n'est qu'au jour fixé par elles, quand l'orage intérieur s'est calmé, quand l'esprit, maître de sa pensée, la mesure et la saisit tout entière, qu'il la produit au dehors sous la forme qu'il a choisie. Plus de trouble, plus d'indécision; tout est net, précis, arrêté. C'est le langage même de la raison ; seulement on croit encore saisir çà et là comme 1 écho de la lutte soutenue, on voit briller comme un éclair de la tempête domptée.

Corneille et Louis XIV. — Ce que le poète doit au roi. — Gonstitulion de la tragédie classique. — Hésislances de Corneilie. — Par où il s'affraDcbit. — Les amis de Corneille.

Corneille est né à Rouen en 1606 et il est mort à Paris en 1684. Ses premières pièces et le Cid furent représentés avant la naissance de Louis XIY, Cinnay Horace et Polyeuctôy deux ans après sa naissance; la Mort de Pompée, le Menteur, Rodogune, Iléraclius, don Sanche d* Aragon, Nicomède, sous le ministère de Mazarin, et avant le gouvernement personnel du roi. Les pièces qu'il écrivit à partir de 1660, Sertorius, Sophonishe, Othon, Agésilas, Attila, Tite et Bérénice, Fuichérie, Suréna sont de beaucoup les plus faibles. Les critiques qui prétendent attribuer à TinOuence directe de Louis XIY la production de tous les chefs-d*œuvre du xviF siècle, sont ici fort embarrassés dans leurs calculs. Il leur faut imaginer on ne sait quelle prédisposition chez le poète, ou des effets rétroaclifs dans la puissance du souverain. La vérité, c'est que Corneille ne dut rien à Louis XIY. Je me trompe, il lui dut une pension de deux mille livres, qui lui fut acrordée en 1666, et qui lui était payée très-irrégulièrement, si Ton en juge par ces vers :

Grand roi, dont nous voyons la générosité Montter ponp le Parnasse un excès «le bonté

Que n*onl jsimais eu tons les autres, Puisslz-vous (lins cent ans loniiep encor des lois, Et puissent tous vos ans êtie de (quinze mois,

Comme vos commis fout les nôa-es I

Sur la même liste dressée par Chapelain, qui recevait trois mille livres, Corneille est confondu avec d'Âubignac, Scudéry, Roberval, un fameux joueur d'échecs, Fabbé Testu, Colletet, et autres gens de lettres aussi méritants. Dans les dernières années de sa vie, le poète qui avait eu six enfants, et qui en avait perdu deux au service du roi, fut par lui oublié et tomba dans une misère profonde. Sur les instantes prières de Boileau, Louis XIV envoya au vieillard deux cents louis; Gurneille mourut deux jours après, et Dangeau, ce fidèle interprète des sen timents de la cour faisait ainsi son oraison funèbre : — < Jeudi 5, on apprit à Chambord la mort du bonhomme Corneille. » C'est tout. Napoléon eût été plus généreux; il s'en vantait du moins, du haut de son piédestal de Sainte-Hélène où il se drapait pour la postérité, c Si Corneille vivait, disait-il, je le ferais prince. » Et ailleurs : « Corneille et Bussuet, voilà les maîtres qu'il faut à la a jeunesse. Cela est grand, sublime et en même temps « régulier, paisible^ subordonné. Ah! ceux-là ne font « pas de révolutionSy ils n'en inspirent pas. Ils entrent « à pleines voiles d^ obéissance dans l'ordre établi de « leur tempSy ils le fortifienty ils le décorent. » — Et le trait final : c Comme il m'eût compris l » Trop peutêtre, ou assez pour se tenir à Técart. Richelieu reprochait au poète de n'avoir pas V esprit de suite, ce qui revient à dire qu*il manquait de docilité et de souplesse.. Ces qualités si estimées des despotes lui manquèrent toujours. Même quand il rime des compliaients ou tourne ces dédicaces qui nous affligent, on sent qu il n'entend rien à ce métier; l'hyperbole sans grâce trahit la secrète répugnance. Combien plus serrés et plus vibrants les vers où

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il mêle à la louan^ obligée ravertisseraent du citoyen ! C'esl la France qui parle :

 vainrre si longtemps mes forces s'affaiblissent. L'Étit est Oorissant, mais les peuples (gémissent; Leui-8 metubrcs dooharnés courbeut sous mes hauts faits, Et la gloii'e du trône écrase les sujets.

Il fut toujours mauvais courtisao, mauvais solliciteur surtout. Il ne pouvait aller jusqu'au bout d'une supplique avec ce ton humble qui est la loi du genre. Le dernier vers le montrait debout, presque irrité :

Un grand roi ne promet que ce qu'il peut tenir.

Il appartient à cette génération qui naît toute remuée pour ainsi dire des dernières tempêtes du xvi® siècle. Les guerres horribles, civiles et religieuses, les calamités sans nom qui emportent tant d'hommes, retrempent Ids survivants, et ils transmettent à leur race l'énergie qui les a soutenus. La France de la première moitié du xvii* siècle avait désappris la servitude : il fallut la patiente et impitoyable volonté de Richelieu pour l'y plier de nouveau. Encore ne réussit-il pas entièrement, témoin l'explosion de la Fronde, mouvement très-sérieux, très- fier à son début. Ceux-là même qui ne prirent aucune part aux conspirations et aux troubles de cette époque, portent haut le sentiment de l'indépendance personnelle. Elle éclate de toutes parts et avec d'autant plus de vivacité qu'elle se seni menacée et va périr. Gouvernement, religion, nuBurs, langage, arts, lettres, sciences, tout est encore irréguiier et comme en voie de formation. On tente à l'aventure toutes les directions. Il n'y a pas encore d'autorité qui s'impose, de tradition qui fasse loi. Partout une intensité

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de vie extraordinaire, une expansion de forces. Entre les influences contraires qui sollicitent la société en travail, tout ce qui a une valeur propre se fait jour naturellement : on est comme forcé d'être original. Rares et délicieux moments! L'homme vaut tout son prix; il ne se heurte point aux règles établies, au convenu, à Tartificiel. On n*a pas encore érigé en lois les recettes qui dispensent d'imagination et d'invention. Hais déjà Ton pressent l'intervention des législateurs; Malherbe et Balzac, et l'hôtel de Rambouillet ont déjà essayé de tenir ce rôle. On se prépare à poser des limites, à diviser en catégories les personnes, les œuvres, les mots eux-mêmes; on va inlro* duire partout l'ordre et l'uniformité. Corneille et Descaries vont de l'avant en hardis éclaireurs; Vaugelas prend des notes, TAcadémie exhume Âristote, Boileau vient au monde. Le mouvement créateur se ralentit; les critiques viennent, élaguent, retranchent, proscrivent et couronnent leur œuvre en saluant avec ivresse Theure bénie où dans l'État, dans la religion, le langage, les arts, tout est enfin fixé. En effet, rien ne bouge plus.

Dans la première partie de sa vie, Corneille a connu tous les périls et tous les enivrements de la liberté; dans la seconde, il les a regrettés. Ce n'est pas ainsi, je le sais, que le représentent d'ordinaire les critiques d'une école qui a longtemps fait autorité. En politique, le despotisme de Louis XIV, décoré du beau nom d'unilé; en littérature, les règles d' Aristote, voilà pour eux le double idéal : tout ce qui s'en rapproche, ils le glorifient, tout ce qui semble s'en éloigner, ils le condamnent. Ils acceptent avec quelques réserves le Cid, ils admirent Horace ^ Cianaj Polyeucte; tout ce qui précède est rejeté. Pourquoi ?

Parce que Corneille a déclaré lui-même qu'il ne savait pas encore à ce moment qu'il y eût des règles : or, que peuvent élre des pièces faites en dehors des règles ? Ce qui suit, ils le rejettent également. Pourquoi? Parce que Corneille s'est permis de s'affranchir des règles, parce qu'il a voulu innover. Bienheureux les Anglais ! Ils ont laissé à Shakespeare vivant toute sa liberté, et ils ne le mutilent pas après sa mort. — Hais c'est trop s'arrêter à ces broussailles, allons droit à Corneille.

Il parut au théâtre au moment où Hardi finissait sa longue carrière, vers 1629. Nous n avons aujourd'hui que le plus profond mépris pour les poètes, les pièces, le public, les acteurs, le théâtre de ce temps-là. Il est convenu que rien ne saurait être plus grossier et plus ridicule : on pourrait se contenter de dire que tout cela ne ressemblait en rien à Pidéal classique qui prévalut trente ans plus tard. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il y avait alors un rapport étroit, intime entre les œuvres et les spectateurs. Le poète dramatique ne plane pas au-dessus de ses contemporains; il vit parmi eux, il sent avec eux, c'est pour eux qu'il écrit, car c'est d'eux seuls qu'il attend le prix de son travail, l'argent et la gloire. Toute société se crée un théâtre à son image. Toute pièce qui réussit est bonne, c'est-à-dire conforme au goût du public. Tous les dix ans, ce goût change et les (ils se moquent des belles choses qui ont ravi leurs pères. Il faut que le poète suive ces mouvements de l'opinion, et qu'il s'y accommode. Dans sa première jeunesse, quand le succès lui a versé ses enivrements, quand il se sent comme Tâme vibrante de tonte cette foule qui l'applaudit, son génie heureux et facile trouve sans effort l'œuvre qu'on attend; elle flotte pour

ainsi dire dans l'air qu'il respire. Elle l'enveloppe, elle le pénètre; toul conspire à la produire en lui; il crée dans la joie. Une généralion nouvelle s'installe dans la vie; il lui faut son poète à elle; elle le trouvera, elle l'imposera. Après avoir toléré quelque temps le poète de l'âge précédent, elle n'en veut plus entendre parler : il faut qu'il prenne son congé, cède la place aux jeunes. Ceux-ci lui sont bien inférieurs; qu'importe? Ils ont l'oreille du public; ils sont les interprètes du goût d'une génération; et c'est une loi de la nature, loi universelle, que tout être vit pour lui-même et non pour ceux qui ont vécu avant lui. Supposez que Quinault et Racine eussent été les plus médiocres des poètes; ils n'en eussent pas moins pris la place qu'occupait le vieux Corneille. Celui-ci avait fait son temps. Dix ans après le succès d' Andromaque, ne se lassat-on pas de Racine? On inventa Pradon pour avoir autre chose. Heureux ceux qui, comme Holière,meurent dans le plein épanouissement de leur œuvre ! Ce bontieur fut refusé à Corneille. Pendant vingt-cinq ans, il erra dans un pays qui ne le connaissait plus, essayant de renouer le lien secret de mystérieuse sympathie qui rattache le poète au public ; à chaque pas il faisait fausse route; il ne trouvait pas ce qu*on attendait; il n'était plus ce qu'il avait été et il s'épuisait en vain à être ce qu'il aurait fallu qu'il fût pour réussir. C'est à ce moment qu'un pays vraiment digne d'avoir des grands hommes doit intervenir, et offrir une place dans un Prytanée national aux glorieux vieillards. Ils ont fait leur œuvre, qu'ils puissent mourir en paix; mais quelle génération paya jamais les dettes de la génération précédente? Je reviens.

Quel était le goût du public vers 1629? Il était déte»-

table, s^écrient les critiques. Notez que beaucoup d'entre eux se sont pâmés d'admiration devant V Achille à Scyros de M. Luce de Lancival, et le Sylla de M. de Jouy. Nos pères du xvii' scècle portaient au tliéàlre une fraîcheur, une naïveté d'impressions dont nous ne pouvons nous faire une idée. D'abord c'était un divertissement tout nouveau : il n'y avait encore dans tout Paris que deux scènes permanentes. Tune au Marais, l'autre à l'hôtel de Bourgogne. Le parterre coûtait dix sous, et l'on y était debout. On ne sava t ce que c'était que décors et machines. Une grande tapisserie que Ton écartait tout à coup aux dénoue* ments tragiques, laissait voir morts ou mourants les personnages de la pièce. Pour tous les autres changements, c'était l'imagination du spectateur qui en faisait les frais, et elle n'en était pas en peine. Quant aux pièces, elles n'appartenaient à aucun des genres catalogués par Âristote. Il y avait bien quelques tragédies, mais des tragédies libres, qui n'avaient rien à voir avec les trois unités : ce qui dominait c'était la tragi-comédie et la pastorale. La pastorale, c'était le roman de VAstrée ou le Pastor Fido ou VAminta mis en scènes ; la tragi-comédie, c'était le drame moderne, avec ses deux éléments confondus. De comédie proprement dite il n'y en avait guère, ou elle inclinait vers la farce. Ce qui en tenait lieu, c'était les fameuses parades de Tabarin, et les tréteaux du Pont-Neuf. Dès que les honnêtes gens eurent le courage de se hasarder au théâtre, tout rimeur en renom se mil à écrire des pièces. Théophile, Racan, Gombauld, Tristan, Mayret^ Scudéry et cent autres accoururent. Il y en eut qui débulèrenl à dix-neuf ans, comme Rolrou, àdix-sepl ans, comme Mayret Le bon public qui croissait en nombre chaque

jour, était ravi; il y avait des nouveautés à foison. Les droits d*auteur qui étaient d'abord de trois écus, montèrent insensiblement. On paya une pièce jusqu'à cent écus^ mais cela était rare. Le premier directeur de troupes qui fit grandement les choses, c'est Molière : il donna itisqu'à deux mille livres à Corneille pour sa tragédie d'Attila. L'histoire en a conservé le souvenir. Mais enfin qu'était-ce que ces pièces ? Par une espèce de contrat tacite passé entre les auteurs et le public, il était bien entendu qu'on ne verrait sur la scène que des personnages et des événements absolument en dehors de la vie ordinaire. A quoi bon se déranger, quitter son chez soi où l'on est à l'aise, pour aller s^entasser dans une salle étroite et malpropre, si Ton est exposé à retrouver sur les planches une image affaiblie des réalités de chaque jour? En conséquence, les poètes cherchaient dans l'antiquité sacrée ou profane, dans les romans de chevalerie, dans les nouvelles italiennes ou espagnoles, dans VAstrée, cette mine inépuisable, des héros et des héroïnes le plus dissemblables possible des hommes et des femmes de leur temps. Viols, enlèvements, duels, naufrages et pirates , enchantements et magie, capitans, bergers, sorciers, tyrans féroces, princesses innocentes et persécutées, imbroglios inextricables qui forçaient le spectateur à une attention soutenue sous peine de ne plus rien comprendre : voilà ce que le public exigeait, et ce que les poètes lui servaient sans scrupule. Le style était à Tavenant, cela va sans dire. Jamais il ne fut constellé de tant d'astres et d*étoiles ; jamais il ne fut échaiffé de tant de feux et de flammes ; jamais la fortune et le3 tyrans ne furent invectives avec plus de véhémence. C'était un rude temps pour les acteurs en renom. Ds

avaient un cinquième acte terrible à franchir. Le poète y entassait dans des tirades de deux cents vers toutes les mélaphores de son style et les plus furieux transports de la passion. Le célèbre Mondory qui joua Massinissa dans la Sophonishe de Mayret, Pyrame dans le Pyrame et Thisbé de Théophile, et Hérode dans la Marianne de Tristan, succomba à la peine et tomba frappé d'apoplexie. Ce fut un grand malheur. Richelieu comptait sur lui pour faire réussir Mirame. — Voilà quel était le théâtre quand Corneille fit représenter Mélite en 1629.

Les six premières pièces qu'il donna eurent toutes un grand succès, la troisième surtout, la Veuve. Médée^a^i suivit, fut reçue froidement : c'était presqu'une pure tragédie et on n'y était pas encore fait. Vlllusiony pièce toute d'imagination fort libre, et que Corneille déclarait plus tard un étrange monstre , enleva les applaudissements universels. Il est à ce moment le plus en vue des auteurs dramatiques : ceux qui courent avec succès la même carrière, sont Rotrou, Scudéry, Mayret. Rotrou avait Tàme noble et était incapable d*envie; il ne craignait pas de déclarer publiquement, même sur le théâtre, son admiration pour Corneille. — Le Franc-Comtois Mayret et le Normand gascon Scudéry, qui avaient éleyé jusqu'aux astres l'auteur de la Veuve, prirent tout à coup, après la représentation du Cid une attitude hostile, et soutenus, poussés même par Richelieu, essayèrent de submei^er Corneille sous une pluie de pamphlets. Outre le cardinal et bon nombre d'académiciens, ils avaient un auxiliaire redoutable découvert depuis peu, et qui portait des coups terribles, c'était Ârislote. Sachons gré à nos pères, à ces braves bourgeois de Paris, qui n'étaient ni de l'Académie»

ni des gens de H. le Cardinal, d'avoir tenu bon contre l'illustre compagnie, contre son Einlnence et contre Arislote. Ce fut le public qui sauva Corneille, non tout entier, hélas 1 car des étreinles de ces pygmées le géant sortit à demi vaincu.

D*où venait ce déchaînement ? Était-ce amour sincère d'Aristote et de la Poétique ? On a de la peine à le croire. La jalousie y fut pour beaucoup certainement. Il y eut cependant d'autres causes. D'abord Corneille n'habitait pas Paris : c'était un provincial qui venait chasser sur un domaine étranger ; de plus^ il montrait dans son attitude et ses mœurs une fierté, une régularité qui étaient comme la critique des habitudes des poètes d*alors. C'était un homme libre et qui prétendait rester tel, qui ne voulait être à personne, pas même à son Éminence. On ne le voyait point traîner dans les antichambres des grands seigneurs ; il ne s'offrait point à les accompagner à leurs rendez-vous; il ne rimait pas pour les objets de leur flamme des madrigaux ou des sonnets. La plupart de ces serviteurs des Muses réunissaient en leur personne la triple physionomie du cuistre, du capitan et du valet. Besogneux, débraillés, insolents et plats, ils redoutaient avant tout de passer pour des auteurs de profession : c'eût été déroger. Ils affectaient le plus profond mépris poui ceux qui n'étaient que cela. Quant à eux, c'était à leurs moments perdus et pour faire plaisir à des comédiens ou à un libraire qu'ils avaient consenti à écrire une pièce. Les fanfaronnades de Scudéry en ce genre sont du dernier grotesque. Corneille n'avait rien du matamore ni du valet : poète dramatique, il prenait son art au sérieux, s'y appliquait uniquement, et ne regardait comme temps

perdu que celui qu'il ae consacrait pas à sou travail. Il ne fréquentait ni les tavernes, ni les antichambres, ni les ruelles. Esprit sérieux et profond, il ne se dépensait pas dans les conversations mondaines : il n'avait rien de ce qu'il fallait pour y réussir ; on le trouvait gauche et lourd et il rétait réellement. De bonne heure il accepta et remplit avec une constance inaltérable les devoirs qu'il avait acceptés de mari et de père. Voilà, si l'on y ajoute les applaudissements des spectateurs, des raisons plus que suffisantes pour expliquer l'animosité de ses rivaux et les attaques dont il fut Tobjet. Il ne leur fallut pas d'ailleurs une grande perspicacité pour comprendre que, si le public se mettait à goûter des pièces comme le Cid, ils n'avaient plus qu'à plier bagage.

De toutes les pièces de Corneille c'est le Cid qui a le moins perdu. Il enlève toujours son public. Les parties faibles ou de rernplissage, on les subit avec indulgence; on sait bien qu'un fier élan va relever l'œuvre. Les person» nages sont jeunes, ardents, généreux, plus grands que nature, et pourtant dans la nature. Dans le train ordinaire de la vie, nous ne sommes pas à leur niveau, mais qu'une secousse violente se produise, et il nous semble que nous ne serions pas incapables de cet héroïsme. Il uous fait plaisir. C'est un portrait flatté, mais c'est nous, nous à certaines heures, dans l'épanouissement du meilleur de nous-mêmes, comme sous le coup d'une inspiration morale qui efface les défectuosités de la nature et met en lumière et en action les parties supérieures. L'admiration des contemporains bien plus rapprochés que nous des événements et des personnages du drame, bien plus naïfs et abandonnés dans leurs impressions, eut quelque chose

de teodre et de reconnaissant. Remués et conquis dans le meilleur de leur âme, en aimant l'œuvre, ils aimèrent le poète. Pour les grands seigneurs, enragés duellistes alors, le drame avec ses coups d*épée éclatants et sa grande bataille contre les Maures, et son pauvre roi si effacé, à la façon de Louis XIII, c'était presque de l'actualité. Pour les bourgeois et le peuple, c'était un idéal qull n'était pas impossible d'accommoder à la taille de chacun. Enfin on trouvait dans le Cid presque tout le romanesque dont on 8*était fait une habitude, et ce romanesque au lieu d'éblouir ou d'amuser l'imagination, remuait le cœur. Le style» qui avait conservé quelques pointes^ ce qui n*élait pas un défaut aux yeux du public, avait un imprévu, une vivacité dans les tours, une franchise qui enlevaient. Tout le monde à tout propos citait l'admirable début des deux scènes.

Rodrigue, as-tu du cœur ?

et

A moi, cumte, deux mots.

C'était avec délices que l'on savourait le repos de l'action si vivement engagée et conduite, quand Rodrigue resté seul en scène, sentait se détendre en lui les ressorts de l'énergie héroïque et se souvenant que, s'il était Ois de don Di^e, il aimait Chimène, épanchait le trop-plein de sa douleur dans les stances mélancoliques et fières :

Percé Jusque» au fond du cœur...

n y avait enfin un frémissement dans toute la saiie, quand les deux amants si cruellement séparés se retrouvaient en présence, luttaient contre leur cœur, et se rap-

prochant toujours l'un de l'autre, poussaient un profond soupir accompagné de ces mois :

— Chimène, qui l'eût cru ?

— Rodrigue, qui l*eût dH, Que notre heur fût si proche, et sitôt se perdit ?

Enfin, quelle femme de ce temps-là (pourquoi pas du nôtre?) pouvait ouïr sans être troublée et ennoblie dans son cœur, l'aveu suppliant et viril à la fois de Chimène?

Puisque pour t'empôcher de courir au trépas.

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.

Aucune de ces beautés n'a vieilli, et, si Ton songe qu'elles étaient ofTertes pour la première fois à ce public français si prompt à saisir et à sentir, Tenthousiasme universel s'explique ainsi que le proverbe beau comme le Cid,

C*est alors qu'intervint Aristote. Ce fut le paravent derrière lequel s'embusquèrent les détracteurs du Cid. Chapelain, le docte Chapelain, avait découvert la Poétique ; il en avait fait confî lenceà Mayret, qui se trouvait ainsi possesseur de rinfaillible recette pour faire des pièces irréprochables ; celui -ci s'en était ouvert à Scudéry ; puis l'Académie fut initiée. Un ordre de Richelieu étoufla les derniers scrupules de cette compagnie qui naissait à peine et qui ne conquit que tard une indépendance relative. On sait comment les choses se passèrent. Tandis que le public s'obstinait à applaudir le Cidj l'Académie chargea Chapelain dt^ publier ses sentiments sur cette pièce. De ce morceau de critique étroite, mais à peu près impartiale, date Tavénement de l'autorité dans notre littérature dramatique. C'est le premier article d'un code qui sera délînitivament arrêté et promulgué par Boileau et par l'abbé

CORNBILLB 85

d^Aubignac. Si l'on écrivail un ouvrage purement didactique, on sérail tenu d*ana)yser de très-près el de discuter une à une les théories qui se produisirent alors. Je ne peux ici qu'en indiquer l'esprit et la tendance. L'Académie établissait ce principe que : c Une pièce n'est bonne que quand elle produit un contentement raisonnable^ c est à-dire contente les doives aussi bien que le peuple. On doit rechercher, ajoutait-elle, non si le Cid a plu, mais si en effet il a dû plaire. > Elle trouvait la conduite de la pièce fort mauvaise. Le sujet n'en était pas bon^ elle en condamnait le dénouement. Elle déclarait absolument blâmable cette admirable première scène du cinquième acte, où se trouvent justement ces vers :

Puisque, pour t'empôcher de courir au trépas...

En revanche elle défendait contre Scudéry certains vers critiqués injustement, comme celui-ci :

Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir !...

En résumé, on peut dire que Tàme même de Tœuvre lui échappa complètement. En revanche, toutes les infractions contre la règle des unités de temps et de lien étaient relevées et condamnées. Arisloto, et un faux xVristote, allait s'imposer à la scène française.

Bien des gens s'imaginent que Corneille sortit vainqueur de cette lutte, c*est une erreur. Il eut toujours le public pour lui, mais quel esprit un peu élevé peut se contenter de ne plaire qu'à la multitude ignorante et grossière? Après tout, l'Académie, Chapelam, Scndei^, Hayret c'étaient ses pairs, ses juges natun Is. De quel droit les récuser ? Permis à un Hardi de n'écrire que pour

le peuple : c'était son seul public, et il ignorait les règles du poème dramatique. Hais puisqu'elles existaient ces règles, lui convenait-il bien à lui qui avait une si haute idée de son art, et qui aspirait à être pour la France ce que Eschyle et Sophocle avaient été pour la Grèce, de ne vouloir écouter que sa fantaisie personnelle? Mobile et inconstante est la faveur populaire; les œuvres qui n'ont d'autre mérite que celui de flatter le goût du jour, passent avec lui ; celles qui sont conformes aux principes consacrés par tant de chefs-d'œuvre, durent éternellement. Voilà sans doute ce qu'il se disait aux heures de résignation. Mais, d'autre part, il sentait bien avec tout Paris, que le Cid était un bel ouvrage. On le condamnait au nom des règles : est-ce que les règles ne pouvaient pas avoir tort? Balzac, qui n'était pas le premier venu, n'avaitil pas écrit à Scudéry qui voulait l'engager dans sa querelle : Savoir l'art de plaire ne vaut pas tant que savoir a: plaire sans art? » Il tomba dans de cruelles perplexités. Tantôt il se prévalait des applaudissements publics et raillait agréablement le factum que l'Académie élaborait avec une sage lenteur : c J'attends avec beaucoup d'impatience € les sentiments de l'Académie afin d apprendre ce que <r dorénavant je dois suivre; jusque là, je ne puis travailler c qu'avec défiance et n'ose employer un mot en sûreté. » — Tantôt il tombait dans un découragement profond, parlait de renoncer au théâtre, et tout à coup s'insurgeait contre Aristote, le déclarait apocryphe, et cela, même en présence de Chapelain qui, sous prétexte de lui apporter d> s consolations, venait jouir de son cruel embarras. Le pauvre homme resta pendant plus de trois années incertain, troublé, n'osant ou ne pouvant écrire ; et il avait

Irente ans ! Pendant ce temps, la scène était occupée par ses rivaux; Scudéry entassait chef-d'œuvre sur cliefd'œuvre, et il était applaudi. Sarrasin, un bel esprit du temps, et qui était fort goûté, composait un long discours sur Y Amour tyrannique et démonlrait « qu'Aristote n'a a pas mieux enseigné, que M. de Scudéry a suivi exactea ment ses préceptes ; que d^ailleurs cette pièce était « au-dessus des attaques de Tenvie et par son propre méc: rite, et par une protection qu'on serait plus que sacrilège « de violer, puisque c'est celle d'Armand, le dieu tuté^ « laire des Lettres, y^ Et, comme si toutes ces amertumes ne suffisaient pas, de vils grimauds, un Chevreau, un Desfontaines, un Chillac, se permettaient de toucher à son Cid I L'un lui infligeait une suite de sa façon, et quelle suite! L'autre, dans une bonne intention et pour rehausser le mérite du héros, ajoutait à Cbimëne et à l'Infante une infante de Cordoue passionnément éprise de Rodrigue, qui avait plus de peine à se débarrasser de tous ces amours qu'à battre les Maures ; le troisième faii^ait mourir le Cid. Pour cela, il donnait un frère à Chimène, et ce frère revenant tout à coup du fond de l'Afrique, vengeait son père, tuait le héros et épousait Tlnfante. Quant à Chimène,elle entrait au couvent.

Il fit sa rentrée au théâtre en 1640, et donna presque coup sur coup Horace^ Cinnaj Polyeucte. Le Cid était encore une tragi-comédie, ces trois dernières pièces sont des tragédies. Il est douteux que le public y ait pris plus de plaisir, mais Tombre d'Aristote dut être satisfaite, et les envieux furent désarmés. A partir de ce triple succès, qui confirmait d une façon si éclatante celui du Cid, il règne en maître sur la scène. Mayret cesse d'écrire, Scu-

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déry va quitter le théàtr»^ pour se noyer dans le poème épique ; l honnête du Ryer et Rotrou rendent hommage à la supériorité de Corneille ; Richelieu va mourir. L'Académie française, après avoir deux fois éconduit le poète, iui ouvre ses portes (1646). On est à la veille de la Fronde ; partout on sent comme une détente dans les esprits et un vague besoin d'émancipation. En 1650, Corneille fait représenter deux pièces que les critiques autoritaires d'aujourd'hui ont de la peine à lui pardonner, Eon Sanche d'Aragon et Nicomède. De quel nom les appeler? Tragédies? Comédies? Aristote n'avait pas prévu le cas. On les applaudit néanmoins, et Corneille osa dans la préface de don SancliCj ébaucher une théorie du drame. Il y parla de chausser le cothurne un peu plus bas. Il montra que la terreur et la pitié, ces parties essentielles du poème dramatique c peuvent être « excitées plus fortement en nous par la vue des mal- « heurs arrivés aux personnes de notre condition à qui a nous ressemblons tout à fait, que par l'image de ceux a qui font trébucher de leurs trônes les grands monar* « ques, avec qui nous n'avons aucun rapport. > — Quant à Nicomèdej il avouait, non sans fierté, < que ce héros « de sa façon sortait un peu des règles de la tragédie o; mais après tout, c il est bon de hasarder un peu et ne € s'attacher pas toujours si servilement aux préceptes. » Lui aussi, il faisait sa Fronde.

On ne peut douter qu'à ce moment il ne songeât à tenter des voies nouvelles : ce fut d'ailleurs à toutes les époques sa principale préoccupation. Il n'était pas de ces génies faciles et stériles qui refont vingt fuis la même pièce sous des noms et avec des décors différents. Tout

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sanublait l'encourager alors à oser : les critiques dormaient, il élail le seul poète en vue et en faveur, ses deux dernières pièces, si irrégulières, avaierit obtenu le plus vif succès. L'échec de Pertharite (1653) Tarrèla court, écbec mérité, s'il en fut jamais. Il était revenu à Aristole, il lui avait emprunté une des quatre combinaisons dont le critique ancien vante l'excellence ^ : il n'avait oublié qu'une chose, le choix d'un sujet intéressant et vraisemblable. Le nœud de l'action semblait emprunté à une de ces déclamations absurdes, si fort en honneur dans les écoles des rhéteurs au temps de Sénèque. Une femme consentait à épouser un prince qu'elle détestait, mais à une condition, c'est qu*il tuerait son propre lils. Et pourquoi exigeail-elle ce sanglant sacrifice? Pour que le prince meurtrier devint un objet d'horreur univer^elle : elle exposait elle-même dans la scène capitale cet ingénieux calcul. Corneille n'accepta point sans murmurer larrét du public. Il avait déjà à demi protesté contre la chute de Théodore; celle fois, il fit plus, il renonça au théâtre et flt part de sa détermination dans une préface où la naïveté, la fierté et la mauvaise humeur se donnent toute carrière. Il avait alors quarante-sept ans. C'était pour la seconde fois qu'il rentrait sous sa tente. En 1040, il en était sorti jeune encore, tenant à la main Horace, China, Polyeucte, Quand il reparut en 1659, il louchait à la vieillesse, et il apportait Œdipe! Le public, heureux de le retrouver, applaudit. Le poêle put croire qu'Arislole lui avait porté bonheur : il venait en eiïet de le plonger dans l'élude de la I^oéttqiie, Il avait consacré les truis premières années

1. Voir ces quatre combiiiaisons, soit dins la Poétique, soit dans les Discours de Corneille *ur le poème dramatique.

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de sa retraite à une traduction de V Imitation et les trois autres à la composition de ses discours sur le Poèfne dramatique, qui parurent pour la première fois en 1660. C'est par là que je terminerai cette étude.

L'impression qu*on rapporte de la lecture de cet ouvrage est pénible. Presque partout, la netteté fait défaut; Tordre est peu satisfaisant; les raisonnements, déduits lentement et méthodiquement, ne portent pas. Si la personnalité de l'auteur ne se faisait jour çà et là, on serait rebuté bientôt, on n'achèverait pas. Ce qui frappe le plus et explique la faiblesse de l'œuvre, c'est l'indécision. Tantôt Corneille se déclare fidèle sujet d'Âristote, tantôt il s'émancipe et va presque jusqu'à la révolte» Puis il revient, il explique^ il embrouille, il hasarde un commentaire nouveau, il essaie une apologie. 11 arrive que le maître le surprend en flagrant délit d'insurrection ; la Poétique condamne tout net des pièces comme le Cidy Cinna^ Rodogune^ Héraclius, Que faire 7 Un auteur moderne ne serait guère embarrassé. Corneille tourne et retourne les paroles d'Aristote, et revendique timidement le bénéfice des circonstances atténuantes. — c Si cette (( condamnation, dit-il, n'était modifiée, elle s'étendrait « un peu loin, et envelopperait non-seulement le Cid, a mais Cinna^ Rodogune, Héraclius et Nicomède. » — 11 serait donc d'avis de la restreindre quelque peu. c Dicc sons donc, sans le démentir^ que cette nouvelle espèce « de tragédie est plus belle que les trois qu'il recommande, « et il l'eût sans doute préférée s'il l'eût connue, i — Il trouve dans Arisiote cette loi : on ne doit point faire choix d'un héros qui soit tout à fait vertueux ou tout à fait vicieux. — D'excellents héros de tragédie, c'est Œdipe,

c'est Thyeste. — Corneille ne comprend plus et se récrie. Il lui semble que Thyeste est un scélérat accompli et qu*Œ(lipe est un homme vertueux. Hais ses héros à lui, les voilà rejetés de la scène 1 Le Cid, Polyeucte^ Héraclins, Nicomède^ ces vertueux, il n'avait donc pas le droit de leur donner la vie ! Il réclame, il proteste, mais bien timidement encore : « Trouvons quelque modération « à la rigueur des règles du philosophe, ou du moins « quelque favorable interprétation pour n'être pas obligés (c de condamner beaucoup de poèmes que nous avons vu t réussir sur nos théâtres U » — Vinterprétation, il ne la trouvera pas. Aristote n'est pas un homme avec qui l'on puisse équivoquer. Les arrêts qu'il rend sont clairs et tranchants. Corneille a beau se débattre et tenter une justification, il est manifestement coupable d'avoir préféré parmi les quatre combinaisons d' Aristote, celle qu'Aristote déclare détestable et n'ayant rien de tragique^

1. On ne se figure pas combien d'œuvres bizarres a fait nattre ce fameux précepte d'Aristote. La plus curieuse de toutes tai VAmow tyrannique de Suudéry, que Sarrazin conaidéruil comme le dernier mot du ëénie, el dont il rapporiail Tlionneur à la Poétique, Le héros du drame, Tiridale, roi de Pont, mari de IMrréprocbaMe Ormèue, est amoureux de sa belle-sœur Poiyxène, mariée à Tigrane. En conséquence, il va assiéger en Cnppadoce la ville habitée par l'objet de sa flamme. Durant quatre actes ce scélérat commet toutes les barbaries imaginables; il r^iste à toutes les supplications; le désespoir de son épouse qu'il a emmenée avec lui, on ne sait pourquoi, les observations de Sun gouverneur, les plaintes de son beau-père, les refus de Polyxène que son n)ari a frjppée de bOn poignard et Jetée dans les flots pour la soustraire à la boute, rien n'arrête sa Tui-eur. Il tient en son pouvoir tous ceux qui lui ont résisté et il va les faire péiir. Tout à coup le prince de Pbrygie arrive avec une armée, cerne le camp de Tiridate, sauve les hmocentes victimes. Tiridate reconnaît ses torts, on lui pardonne, et* il aime sa l'enime. Excellente tragédi(% s'écrie Sarrazin 1 Le héros, obéissant aux lois d' Aristote, n'est ni tout à fiiit vertueux, ni tout i foil vicieux 1

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(fjLtapov xal oÙTpaY(xdv), c'est celle OÙ le héros entreprend de tuer une personne qu'il connaît et n'achève pas. Donnons acte au grand poète de sa réclamation contre cette dure sentence. Voici la conclusion théorique à laquelle il s'arrêta :

Il est facile aux spéculatifs d'être sévères ; mais 8*ils voulaient donner dix ou douze poèmes de celte nature au public, ils élargiraient peut-êlre les règles encore plus que je ne fais, sitôt qu'ils auraient reconnu par l'expérience quelle contrainte ap* porle leur exactitude, et combien de belles choses elle bannit de notre théâtre.

Combien de belles choses elle bannit de notre théâtre! Ils n'ont pas lu cette ligne, ils n'ont pas senti la poignante éloquence de ce regret, les critiques autoritaires. Ils se présentent comme des vengeurs de Corneille contre Scudéry et l'abbé d'Aubignac t : ils sont avec eux contre Corneille. C'est au nom des mêmes théories, des mêmes principes qu'ils prononcent leurs arrêts. El voilà les entraves qui ont garrotté le seul poète tragique de race que nous ayons eu 1 Quand on le voit courbé sur son Aristote, s'épuisant à comprendre la fameuse purgation des passions, qui est un non -sens, et les quatre combinaisons, qui sont puériles, et les unités,qui n'avaient aucune raison d'être sur le théâtre moderne, on le relève, on le voit debout, fier, sûr de iui-méme et disant : Le théâtre est fait pour le public. Le public, ce ne sont pas les savants,

1. L'abbé d'Aubignac esl celui qui donna le coup de pied au vieux lion. Il a écrit une Pratique du ita^àtre : nailheiireu^emi'nt pour iul, ilsei'is|ua à fiire une li-ngéiiit;. Kili* tomba à pbit, et Coudé, qui avnii 11 dent dure, (li>ail : « Je sais gpt» à l'ai-bé d'Anhigiwc d'avoir « si t)it*n suivi Aristole, mais je ne pardomie pas à Âriotote de lui « avoir fait faire une si mauvaise tragédie, i

les érudiis, ceux qui connaissent Âristote, Sophocle et Euripide; c'est Thomme de notre temps, qui a telles idées, telles mœurs, tels préjugés, telles traditions nationales et religieuses. Quel moyen plus sûr de l'intéresser que de présenter à ses yeux de vives images de ce qu'il a dans le cœur et dans Tesprit? Cela est si vrai, que les personnages et les événements empruntés à l'antiquité, nous poètes, nous sommes forcés de les transformer à la moderne pour les rendre acceptables. Eh bien, supprimons ces fausses couleurs. Prenons des sujets dans notre histoire ou chez les peuples contemporains qui nous ressemblent. Ce qu'il y a d essentiel dans une œuvre dramatique, ce n'est point l'extérieur, ce que l'on appelle les règles, c'est le sujet, c'est le ressort de l'action. Depuis les Grecs et les Romains, l'âme humaine s'est renouvelée; des sentiments ou nouveaux, ou profondément modifiés remplissent la vie et le cœur de l'homme. Qui prétendra que depuis le christianisme et la chevalerie, l'amour soit ce qu'il était autrefois? Les anciens connaissaient-ils l'honneur? Le mettaient-ils dans les choses où nous le mettons? Leur religion ressemblait-elle à la nôtre? Amour, honneur, sentiment religieux, voilà les sources naturelles du poème dramatique. Le Cid et Polyeucte^ voilà mes deux chefs-d'œuvre. Les beaux esprits de Thôtel de Rambouillet ont condamné le christianisme au théâtre, Boileau le proscrit du domaine de la poésie: qu'importe! Le public ne s'y est pas trompé. — Chacun peut refaire et étendre à son gré ce plaidoyer en faveur de Corneille par Corneille ; la matière est abondante. Les mots : Combien de belles choses elle bannit de notre théâtre, ouvrent à l'imagination les horizons les plus vastes. Disons en finissant avec La Bruyère :

« Ce qu'il y a en lui de plus éminent, c'est l'esprit, qu*il a avait sublime. » — Oui, il est haut, il est sain. Il avait plus de soixante ans, quand des moralistes bien intentionnés, mais étroits, les gens de Port- Royal, lancèrent Tanathème contre le théâtre. C'était le transfuge Racine qu'ils visaient, et il répliqua par une lettre spirituelle, sarcastique et lâche. Corneille le prit d'un tout autre ton, comme le vieil Eschyle l'aurait pu faire. On parlait A^empoisonneur des âmes ; cela était bon pour les doucereux comme il les appelait, Racine et Quinault; mais lui, sa conscience ne lui reprochait rien. Il avait épuré le théâtre; il avait présenté au public des personnages fiers, généreux, héroïques ; il n'avait jamais immolé le devoir à la passion. Tous ses contemporains, tous ceux qui un peu plus jeunes, avaient été comme salués à leur entrée dans la vie par ces nobles figures, Rodrigue, Chimène, Pauline, Sévère, et Laodice et Nicomède, ne purent jamais oublier ces puissantes et délicieuses impressions; Leur imagination fut comme remplie et possédée d'un idéal qui ne la quitta plus. Tout le monde se rappelle les exclamations de M«n« de Sévigné : Vive notre vieux Corneille ! le grand Corneille^ le divin Corneille, Elle est intarissable et resta fidèle dans son admiration. Combien dautres firent comme elle ! Même parmi les splendeurs ae la nouvelle cour, même dans ces théâtres magnifiques qui ressemblaient si peu à la chétive scène où avait paru le Cid^ même devant des œuvres supérieures comme Andromaquey on évoquait les souvenirs d'un autre âge, on défendait le passé. Ce passé, c'était la jeunesse et l'amour, et les fiers sentiments et l'indépendance! Tout cela avait disparu, on le retrouvait dans l'œuvre de CorneillOé

Bibliographie des Mémoiret. « La vie, le rôle, les idées de Reti. — L'œuvre et ses diverses parties. — Las récits, les portraits, le comique. — Le style de Retz.

Les Hémoires du cardinal de Retz parurent pour It première fois en 1717 U Le Régent, prince libéral au fond, et qui avait songé à abroger la révocation de Tédit de Nantes, hésitait cependant à en autoriser la publication. Le lieutenant de police d'Argenson, consulté par lui, le rassura Les raisons qu'il fournit à Tappui de son opinion, indiquent une rectitude et une naïveté assez rares chez des fonctionnaires de cet ordre.

La façon dont le cardinal de Retz parle de lui-même, la franchise avec laquelle il découvre son caraclère, avoue ses défauts et nous instruit du mauvais succès qu'ont eu ses démarches imprudentes, n'encouragpra personne à Tirailer; au contraire, ses malheurs sont une leçon pour les brouillons et les étourdis. On ne conçoit pas pourquoi cet homme a laissé sa confession générale par écrit. Si on l'a fait imprimer dans l'espérance que sa franchise lui vaudrait son absolution de la part du public, il la lui refusera certainement.

1. Dep-iis que ces lignes sont écrites, il a paru dans la Collection des grands écrivaint (librairie Hachette) les deux premiers volumes d'une édition des œuvres com,jlète8 de Retz, élition qui doit renfermer outre les Mémoires, la Conjuration de Fû'xqae, les Sermons, les pamphlets, îa cjrrespim' lance. La notice biblio^'nphique due au consciencieux et regretté M. Peillet, est une élude importante qu'il faut lire. Quant au texte, il a été revu, et on peut le dire, dèflaiUve- Oient établi.

Les Hémoires publiés eurent un succès fou. Après la froide et muet le compression de ce long règne de Louis XIV, on respirait* on se détendait, on était tout disposé à réagir contre Tautorité sous toutes ses formes. Le Régent eut beau lancer comme antidote les Hémoires de Guy Joly, secrétaire de Retz, et ceux de H""" de Hotteville, qui malmenaient étrangement le cardinal, on se passionna pour cet agitateur. Ses duels et ses galanteries, loin de lui nuire, le mirent encore plus à la mode. Le vague de ses idées politiques, l'équivoque de sa conduite, la franchise, pour ne pas dire le cynisme, de ses aveux, tout cela fut transformé, idéalisé, préconisé. Lagrange-Chancel. ce pamphlétaire sans conscience et sans talent, osait chanter en ces termes le héros de la Fronde :

Toi qui, par la pourpre romaine.

Brillas moins que par tes vertus (les vertus de Retz I)

Retz, dunt Taudiice plus qu'humaine

Relevait les cours abattus,

Sur ton troupeau qui le réclame,

Sur un s(^nat dont tu fus Tâme,

Daij^ne encore jeter les yeux .

Tends-leur d'en haut un bras propice

Qui les sauve du précipice

Dont tu garantis leurs afeux (?)

Tout cela était bien factice et dura peu. Il suffisait de lire pour voir ce que valaient les vertua de Retz, Quant à son génie politique, l'illusion ne dura guère plus longtemps. Montesquieu d'abord, puis Voltaire, et eniin Jean- Jacques Rousseau parlèrent bientôt d'un tout autre ton ) le xviii^ siècle eut ses chefs de ûle et ses voies à lui qui aboutirent, tandis que Retz ne s'était jamais remué que dans une impasse. S'il n'avait écrit, il n'existerait pas. C'est peut-être parce qu'il avait le génie du style, qu'il

fut un si médiocre personnage politique. 11 sentait trop vivement les détails et oubliait le but. Essayons de fixer cette mobile physionomie, et d*abord replaçons-le dans le irâlieu où il a vécu.

\i est le principal meneur de la Fronde, le chef et la BOUYce, dit 11^^ de Mottevîlle. Avant la Fronde il n'était rien, après la Fronde il ne fut plus rien. Il faisait partie de cette noblesse vive , turbulente, de médiocre intelligence, qui haïssait Richelieu d*instinct et sans le comprendre. Les beaux yeux de la reine, souvent rouges de larmes, ses plaintes contre le cardinal persécuteur, son goût pour les petites intrigues et les complots où Ton essayait d*enlacer ce rude jouteur, les récompenses qu'elle faisait entrevoir aux dévoués qui la défendraient, des révoltes, des impatiences, des ambitions de tout genre qui ne pouvaient se faire jour, tout cela forma une espèce de Fronde préparatoire qui avorta. Le cardinal y mit bon ordre, et fit décapiter les plus remuants. C'est dans ce milieu frivole, malsain, sans rien de bas cependant, que se passa la première jeunesse de Retz. A la mort du cardinal , il y eut détente. On respira, on se jeta en foule aux pieds de la reine; chacun rappelait ce qu'il avait souffert, ce qu'il avait tenté ou voulu tenter pour la débarrasser de son bourreau. Elle laissa tomber de ses belles mains sur ces amis de la veille les pensions, les charges, les dignités : ce fut une véritable curée. Il n'y avait plus alors, disait La Feuiltade, que quatre petits mots dans la langue française : « la reine est si bonne! » Dans cette distribution de faveurs, Retz eut sa part. Il n'avait guère d*autres titres que quelques succès en Sorbonne, ses fredaines galantes, ses duels, et un projet d'assassinat sur la

xfa^ siicLB. 7

d8 LE CARDINAL DB RBTZ

personne de Richelieu : il fut nommé coadjuteur de Tarchevêque de Paris. Durant quatre années, à peine quelques légers nuages entre le gouvernement de la reine et ses serviteurs passionnés; puis le moment vint où il n'y eut plus rien à distribuer à ces dévouements qui se faisaient payer cher. La guerre d'une part, Hazarin de l'autre, ne laissaient plus que des bribes aux courtisans. On songea au peuple et on augmenta les tailles et les impôts; on stimula le zèle des intendants qui firent merveille. A la fin, le Parlement se lassa d'enregistrer chaque jour des édits iniques et vexatoires; il fit des remontrances; on répondit par l'arrestation du conseiller Broussel. Ce qui suivit, je n'ai pas à le raconter. Qu'on se figure l'état de la France d'alors, engagée dans une guerre qui durait depuis trente ans, gouvernée par une reine incapable et un premier ministre insatiable, pressurée par des nuées d'agents qui exploitaient la misère publique; une cour galante, frivole, où se croisaient les fils de mille intrigues; l'autorité compromise, le respect perdu, la confiance anéantie, le gaspillage des deniers publics à l'ordre du jour; qu'on mette ensuite en mouvement toutes les cupidités, toutes les rancunes, toutes les vanités qui veulent se faire jour; qu'on se représente ces courtisans, insolents d'abord et railleurs, quand le Parlement ose élever la voix en faveur du peuple; leur attitude provocante et mépri» santé en faveur de ces barbons à longue robe (M°m de Hotteville) ; les charges à main armée qu'ils exécutent sur la canaille (H"* de Motteville); les barricades se dressant partout, les rires méprisants du Louvre faisant place aux cris de rage et de terreur, la reine se tordant les mains, ces mains dont elle devait étrangler Broussel plutôt

que de le rendre; la cour forcée de céder; puis Tinsurrection passant du peuple parmi les grands seigneurs; les Turenne, les Condé, les Conti, les Bouillon, les Lougueville sommant Anne d'Autriche de renvoyer Mazarin; les belles dames faisant campagne de leur côté, à Paris^ en Normandie, en Guyenne; un déluge de pamphlets et de chansons s*abattant sur le Louvre et relançant le premier ministre jusque dans sa retraite; la rébellion assaisonnée de galanterie et tempérée par des marchés, car tous ces révoltés au fond ne cherchent qu'à vendre leur soumission le plus cher possible; et bien loin, perdu dans la nuit, le peuple, toujours dupe, toujours victime de ces comédies des grands, faisant les frais de la réconciliation, trahi par le Parlement, sacrifié par les princes, livré en proie par le gouvernement aux recruteurs qui le mènent à la boucherie, aux commis qui le dévalisent : voilà le milieu où s'épanouit et parut dans tout son éclat la personnalité du cardinal de Retz.

Il avait la prétention de descendre d'une famille de haute et fort antique illustration. Ce qu'on en sait, c'est que les Gondi, Italiens d'origine, vinrent en France au xvr siècle, à la suite de Catherine de Hédicis, qu'elle combla de faveurs ces étrangers, qu'ils figurèrent parmi les conseillers de la Saint- Barthélémy, et qu'ils furent richement payés de leurs services : l'un d'eux fut maré*^ chai de France , l'autre archevêque de Paris ; hommes d'épée, hommes d'église, de père en fils, d'oncle en neveu, ils se font donner les premières charges de l'Étaté N'oublions jamais cette origine italienne. Le cardinal de Retz, qui semble si français par tant de côtés, resta au fond un Italien. Dans la haine qu'il portait au Blazarin, il

*.Ô0 LE Cardinal de RBtz

y eut toujours un fond d'envie : les autres haïssaient dans le favori un étranger véritable roi de France; lui, délestait un compatriote trop heureux. — Joignez à cela ce goût de l'intrigue et des combinaisons à la Machiavel, ce/.'.e absence complète de sens mural, cette passion de paraUre, celte magnificence extérieure pour éblouir, un véri*;ible génie pour disposer la scène, les décors et au besoin pour dresser les tréteaux et y jouer quelque bouffonnerie. Tout cela est d*un Italien. C'est la plume à la main que leFrançais se retrouve.

Il fut dès Tenfance destiné à l'Église, c'est-à-dire à rarchevêché de Paris qui était héréditaire dans sa famille Mais il avait lame la moins ecclésiastique qu'il y eut dans lunivers , et il voulut en donner des preuves irrécusables. Il eut coup sur coup je ne sais combien de duels et d'aventures galantes qui firent grand scandale. Mais on ne perdait pas la soutane pour si peu. L'important pour sa famille était non pas qu'il fût bon prêtre, mais qu'il fût prêtre. Il faut dire que ce duelliste , ce coureur , recevait les enseignements de saint Vincent de Paul. Évidemment la vocation manquait. Cependant il se mit à la théologie, et remporta des succès en Sorbonne. Il est vrai qu^il ne s'y décida guère que pour faire pièce au cardinal de Richelieu, qu'il haïssait parce que c'était la mode à la cour et parce que Richelieu était premier ministre. Fort jeune encore et sur les bancs du collège, il ne rêvait que conspirations. Un honnête Italien, Mascardi, avait écrit l'histoire de la conjuration de Fiesque, n'oubliant rien de ce qui pouvait inspirer au lecteur le mépris et l'aversion pour des entreprises de cette na<* ture. Le jeune Gondi refit l'ouvrage à un point de yne

tout opposé; il glorifia les conjurés. Ou les trailait de rebelles, de factieux, il déclarait lui :

Que ces fantômes d'infamie que l*opinion publique a formés pour épouvanter les âmes du vul.j^aire, ne causent jamais de honte à ceux qui les porleut pour des actions éclatantes, quand le succès en est heureux. Les scrupules et la grandeur ont été de tous temps incompatibles; et ces faibles prétextes d'une pru* dence ordinaire sont plus propres à débiter à l'école du peuple qu'à celle desgrands seigneurs. Le crime d'usurper une couronne est si illustre qu'il peut passer pour une vertu. Chaque condition des hommes a sa réputation particulière : Ton doit estimer les petits pour la modération et les grands pour l'ambition et le courage.

Le cardinal de Richelieu, à qui l'on fit lire ce factum, se borna à dire : «: Voilà un dangereux esprit. » Peu de temps après, Gondi essayait de passer de la théorie à la pratique; il entrait dans la conspiration du comte de Soissons, conspiration qui avait pour but l'assassinat du cardinal. Il en fait son mea culpa dans ses Mémoires : € l'ancienne Rome Teût estimé, ajoute-t-il, mais ce n'est a pas par cet endroit que j'estime l'ancienne Rome. » — La vérité est qu'il fut toujours prêt à tout entreprendre et à ne rien achever. — Il fut récompensé de sa bonne volonté par la coadjutorerie. — Voilà le premier acte de la pièce. Je n'ai aucun scrupule à employer cette expres-« sion, qui revient à chaque instant sous sa plume : c'est un imprésario qui raconte les péripéties d'une représentation fort orageuse, où il était à la fois auteur et acteur. — Au second acte, on le trouve à l'aiTùt des moindres circonstances qui peuvent lui donner le premier rôle. L'arrestation de Broussel le met en mouvement. Au milieu du populaire soulevé, le voilà qui s* avance, avec le roche(

et le camail, escaladant les barricades, distribuant les bénédictions, confessant les blessés, porté par Ténieute, tout haletant, jusqu'aux pieds d'Anne d'Autriche. Ce qu'il sera, il n'en sait rien encore, tout dépend de l'accueil qui lui sera fait au Louvre. On le raille, on le congédie avec des paroles ironiques : c Allez vous reposer, M. le coadjuteur, vous avez bien travaillé. :» Il revient enragé, c'est lui qui le dit. Il ne rêve plus que vengeance, et il c abandonne son destin à tous les mouvements de la gloire, » Ces expressions pompeuses et vagues sont assez rares chez lui : dans le cas présent, cela veut dire qu'il se jette à corps perdu dans l'émeute, qu'il veut être chef de parti. Y a-t-il plus beau rôle au monde ? c II faut de plus € grandes qualités pour former un bon chef de parti que € pour faire un empereur de tout l'univers. > — Quel parti? Quel but? Il n'en a pas d'autre que de faire le plus de mal possible à la reine et au Hazarin.

Au troisième acte, on le voit à l'œuvre. II s*y croît oien préparé, car « les vices d*un archevêque peuvent être en une infinité de cas les vertus d'un chef de parti. » De ce côté, il est riche, mais cela ne suffit pas. 11 monte en chaire, il se fait de saint Louis une arme contre les gouvernants, il censure, il anathématise. C'est peu. Il y avait à Paris une multitude affamée, recrues toutes prêtes pour l'émeute : il prodigue les aumônes; par ses curés, il donne le mot d'ordre; sur un signal de lui, ces pauvres diables dresseront des barricades, crieront ce qu'on leur dira de crier. Mais il faut prendre un point d'appui au Parlement. Cela ne lui est pas difficile : n'est-ce pas lui qui a le plus conlribué à la délivrance de Broussel? frousse) devient son ami; il lui fait la leçon, il le lance

au moment opportun. Reste la cour. Il faut avoir des intelligences dans la place. Si le peuple qui paye est mécontent, les grands seigneurs qu'on ne paye plus, le sont aussi; ils sont jaloux de Hazarin; tous aspirent à le supplanter. — La partie s*engage, la cour, harcelée de tous côtés, est réduite à capituler; chacun prend sa part des dépouilles; Retz ne s'oublie pas : il est nommé archevêque de Paris. — C'est au quatrième acte que triomphe l'imbroglio. Retz joue un double et triple jeu. Il intrigue dans le Parlement contre Hazarin et contre la reine; il a des entrevues secrètes avec Anne d* Autriche [il se pose même auprès d'elle en adorateur transi) ; il essaie de tirer quelque chose de Monsieur, l'indécision et la poltronnerie en personne. Dans les coulisses, il manigance de petites trahisons avec la grande intrigante de ce temps, H>n« de Chevreuse, et avec la Palatine; il tient tète en public au prince de Condé. Quant à savoir où il va, ce qu'il veut, 'est autre chose. Cependant à tous ces manèges il gagne le chapeau de cardinal. — Arrivons au cinquième acte, c'est le dénouement. — Chacun rentre dans le devoir, on s'embrasse, on se complimente. Retz vient au Louvre pour prendre sa part de Tallégresse générale. Il est arrêté, conduit à Yincennes, de là à Nantes; il s'évade, s'embarque, touche en Espagne, aborde en Italie, réside à Rome quelque temps, souvent gêné, relancé par la haine vivace de Hazarin, n'ayant d'autre distraction que les intrigues des conclaves. De 1652 à 1665, il mène une vie errante, tournant autour de la France sans avoir l'autorisation d y rentrer, d'Espagne en Italie, d'Italie en Suisse, de Suisse en Hollande, de Hollande en Angleterre, s'offrant à tous et n'étant accepté de personne. Il revient enfin

à Paris, âgé de cinquante et un ans, fatigué, dégoûté, el, ce qui était plus cruel, oublié. Comment ranimer l'atten* tion publique ? Il donna sa démission d'archevêque : on lui en sut gré, puis on n'en parla plus. Il se mit à payer ses dettes; cela fit sensation. — Dix ans après, il manifesta rintention de quitter la pourpre; on s'y opposa en France et à Rome. Que faire? Que devenir? Il avait bien quelques amis qu'il n'avait ni trompés, ni exploités jadis, et qui s'ingéniaient à imaginer des distractions pour ce vieillard morose. H*"* de Sévigné, si fidèle aux malheureux, si courageuse pour Fouquet, ne cessait de s'occuper du bon cardinal.

Nous tâchons d'amuser notre bon cardinal. (1672) Corneille lui a lu une pièce qui sera jouée dans quelque temps, et qui fait souvenir des anciennes; Molière lui lira samedi Trissotin^ qui est une fort plaisante chose; Despréaux lui donnera son Lutrin et sa Poétique, Voilà tout ce qu'on peut faire pour son service.

C'est beaucoup, c'est plus qu'il ne méritait. On y ajouta la métaphysique de Descartes, alors fort débattue. Il y eut devant lui de savantes discussions sur la cause première, la nature de l'âme... etc. On lui demanda son opinion : son opinion fut c que Ton ne savait ce qui en est. » — Par politesse sans doute, il n'ajouta pas que tout cela lui était bien indifférent. Son âme était ailleurs. Pendant toute sa vie, il n avait eu que lui-même pour objet de ses pensées et de ses agitations : la vieillesse venue, avec son cortège d'infirmités et de déceptions, il n'eut encore que sa personne dans l'esprit. La plupart de ses contemporains offraient à Dieu ce dont le monde ne voulait plus : lui, au moment de quitter la vie, il se cramponnait au passé d'une étreinte d'autant plus énergique, il se fuyait

tel quMl était, pour se retrouver tel qu'il avait été. Il refaisait sa jeunesse, et s*y attardait, et s'y contemplait. De lui, plus que de tout aulre , on peut dire qu*il n'avait rien oublié ni rien appris ^

Tel est le personnage. Je ne fais aucune difliculté de reconnaître qu on le juge d'ordinaire avec beaucoup plus d'indulgence. M"*^ de Sévigné n'y a pas nui^ et Bossuet est venu à la rescousse. Le grand orateur ne prenait pas toujours la mesure exacte des personnes et des choses; il surfaisait volontiers , son éloquence majestueuse s'y trouvait plus à Taise. Ayant à célébrer les mérites et les vertus de Le Tellier, c matière infertile et petite, t> il se rattrapa en hors-dœuvre sur Retz. Il en fit une espèce de Titan qui menace le ciel, ébranle le monde. Le Tellier était l'Atlas qui supportait ce fardeau gigantesque. Vérités d'oraison funèbre. Voici ce passage bien souvent cité, jamais réduit.

Puis-je oublier celui que je vois partout dans Thistoire de nos malheurs? Cet homme si fidèle aux particuliers, si redoutable à TÉlat, d'un caractère si haut qu'on ne pouvait ni i'estilimer, ni le craindre, ni faimer, ni le haïr à demi ; ferme génie que nous avons vu en ébranlant Tunivers, s attirer une dignité qu'à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu'il eut le courage de le reconnatlre dans le lieu le plus éminenl de la chréiienlé, et enfin comme peu capable de contenler ses désirs, tant il connut son erreur et le vide des grandeurs humaines 7 Mais, pendant qu'il voulait acquérir ce qu'il devait un jour mépriser, il remua tout par de secrets et puissants ressorts , et après que tous les partis furent abattus, il sembla encore se soutenir seul, et seul encore menacer le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards.

i. Je ne crois pas que les Mémoires aient été écrits par Retz dans •a prison. Je les rapi>orte aux dernières anuées de sa vie.

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Mettons en regard de cette pompeuse peinture la fine et pénétrante esquisse dessinée par La Rochefoucauld. La Rochefoucauld connaissait Retz; ils étaient du même âge, ils s'étaient rencontrés, coudoyés, heurtés dans le même chemin, aux mêmes portes, dans les mêmes coulisses, au Parlement, à Tllôtel de Ville, au Louvre, chez M«* de Chevreuse, chez Vi^ de Longueville, partout, parfois associés ou en ayant Tair, au fond, se faisant concurrence, comme il sied à de vrais courtisans. Le cardinal de Retz accepta le portrait, se reconnut, par dédain ? par humimilité*? sincèrement? Quels traits cependant que ceux-ci!

Paul de Gondy a beaucoup d'élévation, d'étendue d'esprit, et

plus d^ostenlation que de vraie grandeur de courage

peu de piél<^, quelque apparence de religion. Il parait ambitieux sans l'être : la vanilé et ceux qui Pont conduit, lui ont fait entreprendre de grandes choses toutes opposées à sa profession ; il a suscité les plus grands désordres dans l'État sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir ; et, bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place, il n*a pense qu'à lui (mratlre redoutable et à se flatter de la fausse vanité de lui être opposé. II a sm néanmoins profiler avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal. Il aime à raconter, il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l'écoutent par des aventures extraordinaires, et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire. Il est faux dam la plupart de ses qualités La retraite qu'il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de la vie : c'est un sacrifice qu'il fait à son orgueil sous prétexte de dévotion. Il quitte la cour où il ne peut s'attacher, et il s'éloigne du monde qui s'éloigne de lui.

Faut-il ajouter à ces lignes cruelles le passage étrange des Mémoires de Guy Joly, un des serviteurs de Retz, qui eut sans doute à se plaindre de son maître, et dont la dé-

position n'a pas toute Tautorité requise? — La voici néanmoins. Guy Joly faisait à Retz des observations sur le peu de dignité de sa tenue et de ses mœurs dans l*exil.

c Mon pauvre ami, répondait le cardinal, tu perds ton temps à me prèclier. Je sais bien que je ne suis qu'un coquin. Mais malgré loi et tout le monde, je le veux être, parce que j'y trouve plus de plaisir. Je sais que vous êles trois ou quatre qui me connaissez et me méprisez dans le cœur; mais je m'en console par la salisfaction que j'ai d'en imposer à tout le reste du monde par voire moyen même. »

Arrivons à l'écrivain. C'est la plume à la main que Retz prend sa revanche. Une dame de ses amies lui avait demandé une histoire vraie de toute sa vie t. Il se mit à écrire ses Mémoires pour la satisfaire, et surtout pour se satisfaire lui-même, et remplir ce vide si cruel des dernières années. Dans ce long récit, beaucoup trop long parfois, il fit avec intrépidité les honneurs de sa propre personne, et par là, se crut en droit de ne pas ménager les autres. Non qu'on puisse lui reprocher calomnies ou perfidies de langage : il avait trop de hauteur dans l'esprit pour cela ; mais il ne se crut pas obligé à plus de discrétion envers les autres qu'envers lui-même. La première partie des Mémoires est tout ce qu'il y a de moins édifiant, et elle ne nous est parvenue que mutilée. Est-ce un

1. Quelle est cette dame? M. Aimé ChampoUioa, le dernier éditeur (1837) avant l'édition qui vient de paraître dans la Collection des grands écrivains, suppose que c'est M"* de Caumartin, seconde femme d'un des plus anciens et des plus dévoués amis de Retz. M. Bazin croit que celle dame n'a jamais exi.4é. M. Feillet, dans une note du 8C«X)Dd vol'ime des Mémoires, n'est pas éloigné de penser que cette dbiiie pourrait bien 6(re M"** de Sévigiié. Celte supposidon n'a rien d'impossible. Cependant rien dans la correspondance de la marquise ne vient à l'appui.

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remords tardif qui a saisi le narrateur mourant? Cela est difficile à croire. Est-ce la dame mystérieuse, qui, après s'êlre divertie à cette lecture, a éprouvé sur le tard quel* ques scrupules? Faut-il imputer aux moines à qui le manuscrit fut remis, cette expurgation incomplète? Le champ des conjectures est ouvert. Quoi qu'il en soit, ce qui reste suffit, on a l'esprit de l'œuvre. On s'est demandé de nos jours, comment un prince de l'Église, comment un vieillard que la mort va saisir, a pu s'arrêter, se complaire à ces peintures détaillées des désordres de sa jeunesse.

Ces scrupules fout voir trop de délicatesse.

Le cardinal de Retz ne fut jamais un Rancé. Il n'y a pas une ligne dans ses Mémoires qui marque un repentir quelconque, ou décèle une âme détachée du monde et tout eulière aux graves pensées de la mort. Loin de là, c'est du passé qu'il se nourrit ; il en évoque les souvenirs pour échapper aux froides leçons de l'heure présente. Quand le secrétaire qui écrivait sous sa dictée s'arrêtait, visiblement embarrassé , et insinuait qu'il vaudrait peutêtre mieux glisser sur tel épisode léger, c Non pas, répondait Retz, je Tai fait, ainsi point de honte de le dire, 'p — Parfois même, il prenait la plume aux endroits scabreux et donnait le dernier tour. On cherche le pénitent, on ne trouve que l'artiste. Tel est le prologue.

La seconde partie commence à sa coadjutorerie. Jusqu'alors il n'avait été « que dans le parterre, ou tout au « plus dans lorchestre, à badiner avec les violons ; il va € monter sur le théâtre, et Ton verra des scènes.... » L'introduction de cette seconde partie est fort belle. Le tableau de la France d'alors, des intérêts en souffrance,

des aveuglements, des convoitises, du malaise profond, est dessiné d*une main ferme et sûre. Comment l'homme qui a écrit les quatre pages où est analysé l'esprit des traditions gouvernementales, cet accord tacite, mystérieux entre la nation et le pouvoir, ce sage équilibre maintenu durant tant de siècles entre lautorité et la liberté, équilibre que rompît tout à coup la domination violente de Richelieu, a't-il pu s'engager et demeurer jusqu au bout dans l'impasse ridicule d'une opposition incomplète et sans but? Voilà réellement ce qui le condamne. M. Sainte-Beuve, qui goûte fort le cardinal de Retz, tombe ici en admiration et malmène vivement ceux qui sont restés insensibles II va même jusqu'à évoquer les noms de Mirabeau, de Sieyès. Il est vrai qu'à la page suivante il avoue qu'il y avait en Retz a un peu trop de Figaro. » — On ne lui en demandait pas tant ; il est permis cependant d'aller jusque-là.— Oui, Retz a entrevu liS lois, les vérités, les principes de la science politique ; il avait l'intelligence vive, prompte, brillante, mais sans application et sans profondeur. Il ne voyait guère que des surfaces et des moments : le fond lui échappa toujours, parce que toujours il courut après le détail et s'y arrêta. Il réussit, il est vrai, à se faire nommer archevêque de Paris et cardinal, mais s*il ne poursuivait pas un autre but, il est jugé et condamné sans appel. Quel était ce but? Jamais il ne l'indique, jamais il ne le vit lui-même de cette vue nette et sûre qui est la moitié du succès. Il déclare qu'il ne songea jamais à se faire premier ministre, soit ; mais il y avait autre chose au monde que la fortune de Retz. Il put entendre autour de lui réclam« r la convocation des états généraux, c'est-à-dire l'appel à la nation. Il s'y opposa. Il savait mieux que per-

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sonne ce qui se passait alors en Angleterre ; à l*idée d'une révolution en France, il pâlissait d*effroi ou se révoltait. Quand il courait les rues en costume d'archevêque, il entendit plus d'une fois retentir à ses oreilles les cris de : République! — Cela l'indignait. Les femmes de Paris saluaient Anne d'Autriche des cris de : A Napleslà Naples! II condamnait ces manifestations. — Mais alors, s'il n'était ni fidèle sujet, ni révolutionnaire convaincu., que pouvait-il être ? Qui veut la fin veut les moyens, disent certains moralistes; lui, il voulait les moyens et non la fin. — Intriguer, agiter, paraître redoutable, voilà quelle fut toute son ambition. C'est le baron de Fœneste de l'émeute. Il n'a eu qu'un mérite, c'est de ne pas se laisser conduire plus loin qu'il ne voulait aller. Nous savons par expérience que, chez un chef de parti, ce n'est pas un mérite si commun. On trouv(*ra peut-être que j'insiste trop sur ce point : c'est que le politique explique Técrivain. Malgré la supériorité éclatante de certaines parties, la lecture suivie des Mémoires de Retz est difficile, parfois même ennuyeuse. On n'est pas soutenu par un grand intérêt en jeu, on n'aperçoit pas le but, on ne sait où l'on va. Beaucoup de bruit et de mouvement, mais sans changer de place; l'homme s'agite, mais c'est la fantaisie du moment qui le mène. On comprend un joueur battu qui refait sans cesse le coup qui l'a perdu, imagine et retourne toutes les combinaisons qui l'auraient fait gagner : que de fois Napoléon n'a-t-il pas refait la bataille de Waterloo ! que d'historiens ont arrangé le règne de Louis XVI de façon à empêcher la Révolution? Rien de tel dans Retz. Il confesse çà et là des actions irréfléchies, mais de peu d'importance en somme pour le dénouement définitif. Vingt-cinq ans après les

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événements, il ne sait pas encore ce qu'il aurait fallu faire. C'est qu*au fond il ne voulait rien faire que ce qu'il a fait, du bruit, du désordre, et cela dans une certaine mesure, sans trop compromettre ni la monarchie, ni luimême. Ce chétif résultat n'est pas de nature à captiver le lecteur, qui est toujours un juge. En définitive, il quitte l'auteur fort mécontent de l'ensemble du livre, mais charmé par les détails. C'est là que Retz se retrouve.

Les détails, ce sont les intrigues au jour le jour, les volte-face rapides, la scène qui change sans cesse, tan(6t dans la rue, au Louvre, au Palais, à Tllôtel de Ville, à Saint-Germain, chez Monsieur, à l'hôtel de Chevreuse, à Vincennes, à Nantes, au conclave. Que d'acteurs mêlés à cet imbroglio ! Avec quelle sûreté, quelle finesse impitoyable, Retz les saisit au passage et les présente au lecteur ! Désintéressé au fond, puisqu'après tout il n'a pas perdu une partie qu'il n'a pas voulu jouer, il fait à chacun bonne et entière justice. Peu de retouches à faire dans celte galerie de portraits qu'il déroule au moment où la lutte s'engage. Amis, ennemis, il juge ses contemporains en homme qui a pratiqué les hommes et les a menés plus d'une fois. Ce qui me frappe et ce qui est singulièrement à son honneur, ce n'est pas tant l'impartialité qu'une véritable hauteur de sentiments ; il est indulgent à quiconque a une certaine fierté d'âme ; il ne cache pas son dégoût pour les natures basses et cupides. Ce pauvre Hazarin fait triste figure parmi les Frondeurs , dont il est venu à bout cependant.

Le cardinal de Mazarin était d'un caractère tout contraire à celui du cardinal de Richelieu. Sa naissance était basse, son éducation honteuse. Au sortir du collège il apprit à tromper an

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jeu, ce qui lui attira des coups de bâton d^un orfèvre de Rome^ appelé Moretle. I) fut capitaine d'infanterie dans la Yalleline, et Bagny, qui était son général, m'a dit qu'il ne passa dans la guerre qui ne fut que de trois mois que [»our un escroc..... La pourpre ne l'empê<-.ha pas de demeurer valet sous Richeiieu. La reine Tayanl choisi, faute d'autre, il parut d'abord l'original de Trivelino prinipe. La fortune l'ayant ébloui et tous les autres» il s'érigea et on Térigea en Richelieu ; mais il n'en eut que

l'impudence Il se moqua de la religion, et promit tout ce

qu'il ne voulait pas tenir. 11 ne fut ni doux ni cruel, parce qu'il ne se ressouvenait ni des bienfaits ni des injures. Il s'aimait trop, ce qui est le naturel des Âmes lâches, et il se craignait trop peu, ce qui est le caractère de ceux qui n*ont pas soin de leur réputation. Il prévoyait assez bien le mal, parce qu'il tivait souvent peur, mais il n'y remédiait pas à proportion, parce qu'il n'avaii pas tant de prudence que de peur. Il avait de l'esprit, de l'insinuation, de l'enjouement, des manières, mais le vilain cœur paraissait toujours à travers et au point,que ses qualités eurent dans Padversilé tout l'air du ridicule, et ne perdirent pas dans la prospérité celui de la fourberie. Il porta le filoutage dans le ministère, ce qui n'est jamais arrivé qu'à lui ; et ce iiloutage faisait que le ministère, même heureux et absolu, ne lui seyait pas bien, et que le mépris s'y glissa, ce qui est la maladie la plus dangereuse dans un État, et dont la contagion se répand le plus aisément et le plus promptement du chef dans les membres. »

La note dominante ici c'est le mépris, presque le dégoût ; mais quelle sûreté dans la touche, quelle fermeté dans le dessin ! Qu'on remarque le procédé de composition : Retz énonce d'abord un fail^ incontestable presque toujours, et qui n'est pas à l'honneur de Mazarin ; puis il explique les faits, et les raisons qu'il en donne sont encore plus défavorables au personnage. Faut-il reconnaître à Mazarin quelque qualité ? Retz s'exécute ; seulement d'où provenait cette qualité? d'un vice fondamental. Il avait de la prévoyance, parce qu'il était poltron ; il n'était ni doux

ni cruel, parce que tout glissait sur cette âme sans noblesse. De là les roots terribles de vilain cœur, âme lâche, ridicule, mépris, filoutage, Trivelino principe , et le reste. Toutes ces ignominies composaient l'essence même du sujet, dont la naissance était basse et l'éducation honteuse, et qui avait débuté dans le monde par Tescroquerie.

On sait que l'habileté de Retz consista surtout à susciter des ennemis à la cour, à créer chaque jour des difficultés nouvelles, et cela, souvent sans paraître en personne, en ayant lair de se renfermer dans ses fonctions d'archevêque. Au Parlement^ il poussait l'honnête et naïf Broussel, Longueil plus fin, mais ambitieux, les jeunes conseillers, qui trouvaient leur plaisir dans le désordre. Pour préparer le populaire à Témeute, il avait les curés et les distributions d* aumônes ; pour le lancer, il lui fallait une espèce de général : il mit la main sur Beaufort. Que d'esprit et quelle verve d'impertinence dans ces quelques lignes 1

Il me fallait un fantôme, mais il ne me fallait qu'un fantôme, el, par bonheur pour moi, il se trouva que ce fantôme fut petit-fils d'Henri le Grand, qu'il parla comme on parle aux Halles, ce qui n'est pas ordinaire aux enfants d'Henri le Grand, el qu'il eut de grands cheveux bien longs el bien blonds. Vous ne pouvez vous imaginer le poids de celte circonstance ; vous ne pouvez concevoir l'effet qu'ils firent dans le peuple.

Pauvre peuple I pauvre Beaufort ! Le roi des Halles n'était qu'un volant qui passait d'une raquette à Tautre, de Retz à M°** de Hontbazon. Là est le secret de ses étourderies, de ses inconséquences, de ses moins pardonnables folies. Lui, on le connaît, voici ce qu'était M"* de Hontbazon :

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