Quand Us n'avaient rien écrit
nuls. On se demande d'ailleurs où un courtisan vraiment digne de ce nom eût pris le temps nécessaire pour composer un ouvrage quelconque. Le roi n*eût pas encouragé de tels passe-temps : malgré toute Tamitié qu'il avait pour le marquis de Dangeau, il le plaisantait souvent, non sans quelque amertume, sur cette singulière manie qu'il avait d'écrire. Dangeau, pour se disculper, n'aurait eu qu'à lire quelques pages de son journal : évidemment on ne peut lui reprocher la moindre prétention littéraire.
Il n'en est pas de même des autres. Ce sont d«s écrivains ; il savent qu'il y a un art d'écrire. Ils n'ont pas sur ce point toutes les idées d'un Vaugelas ou d'un Boileau; ils ne se piquent pas d'une régularité minutieuse, mais chacun d'eux a son but, et y tend par des moyens que l'art, dans son sens le plus élevé, ne désavoue pas. Retz, La Rochefoucauld et Saint-Simon doivent être mis à part, de pair avec les plus grands noms de notre littérature, et il convient de les étudier avec quelques détails. Bussy-Rabutin, Saint-Évremond et, si Ton veut, Hamilton, méritent d'être mentionnés.
Saint-Évremond a eu dans ces dernières années un regain de popularité. On a publié plusieurs réimpressions de ses Œuvres choisies ( il n'a jamais été publié autrement, et c'est un signe) ; TAcadémie française a mis son éloge au concours; cela encore est un signe. Le goût que l'on a pour Saint-Evremond ne va pas sans de certaines habitudes de dilettantisme intellectuel et moral. Ses admirateurs (le mot est peut-être un peu fort); ceux qui le goûtent lui deviennent bientôt amis ; c'est un Montaigne au petit pied, avec moins d aisance et de grâce. Ses confrères en épicurisme, voient en lui un sage ; et il l'est en
effet, si Ton entend par là un homme qui n'a ni l'imagination trop vive, ni les passions trop ardentes, ni le cœui trop chaud, ni les convictions trop fermes, un homme qui se tient en dehors de tout excès, soit en bien, soit en mal, et qui ne demande à ses semblables que ce qu'il leur donne.
Il est le contemporain des Retz, des La Rochefoucauld, des Bussy-Rabutin, nés en 1612, 1614, 1618 : lui est né en 1613. Comme eux, il a eu le malheur de ne pas plaire au roi Louis XIV; mais, plus aisément qu'aucun d'eux, il en a pris son parti. En sa qualité de Normand, il fut d'abord destiné à l'élude du droit, mais le Digeste ne le retint pas longtemps. Il prit du service, et, comme il était fort brave, brillant causeur, joyeux compagnon et, par-dessus tout, homme d'esprit, il devint un des familiers du prince de Condé, la plus mauvaise langue de son temps. Tour à tour secrétaire et lecteur du héros, excité par lui et mis en verve, il s'en donnait à cœur joie sur les ennemis du moment, qui devaient bient6t devenir des amis. Il parait qu'une fois lancé, il n'épargna pas même le vainqueur de Rocroy, riche matière d'ailleurs. Disgracié de ce côté, Mazarin ne lui garda pas trop rancune, et le nomma même mestre de camp des années du roi, le récompensant ainsi de ses services militaires qui étaient brillants, et surtout de son immuable fidélité au parti de la cour. Saint- Évremond avait trop d'esprit et n'était pas assez grand seigneur pour s'embarquer dans la Fronde. Il était en passe d'une belle fortune. Une lettre écrite au marquis de Cré* qui, sur la paix des Pyrénées, en 1659, et découverte en 1663, dans cette fameuse cassette de Fouquet qui compromit tant de personnes, ruina toutes ses espérances.
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Cette lettre, satire très-pénétrante, très- vive, parfois injuste, des intentions, de la politique et du caractère de Mazarin qui craignait tout le monde, dit l'auteur, parce qu'il se sentait odieux à tout le monde, eût infailliblement causé l'arrestation de Saint-Évremond. Il quitta la France et passa en Angleterre. Il fut accueilli à bras ouverts à la cour de Charles II, ce Stuart si français par ses défauts. Ce n'était pas, à vrai dire, un exil. Il eût pu regretter sa patrie, après la révolution de 1688, qui rendit 1 Angleterre décidément anglaise ; mais le roi Guillaume III avait pour lui une estime particulière, et il n'y eut rien de changé dans sa vie. C'est à ce moment que le roi Louis XIY lui fit ofTrir la faveur de revenir en France. Il refusa sans hauteur, mais avec dignité. Tout le retenait où il était, uhi henCy ihi patriay disent les épicuriens. Il se trouvait bien à Londres, il eût été dépaysé à Paris et surtout à Versailles. Il était tendrement attaché à la séduisante duchesse de Mazarin, Hortense Mancini, à qui succéda dans son cœur la belle marquise de Perrine ; il avait ses relations, son monde, ses habitudes; il était déjà vieux; iraitil à son âge, essayer de se créer une société nouvelle ? Il préféra ne pas se séparer de celle qui Pavait accueilli et fêté durant tant d'années. Il mourut en 1703 à Tàge de quatre-vingt-dix ans. Il avait le génie de la longévité. Plus il vieillissait, plus il s'appliquait à écarter toutes les causes possibles de tristesse ou de maladie. La solitude ne vaut rien aux vieillards, elle leur parle de ce qu'ils ont perdu : Saint-Évremond vivait dans le monde. Il avait autour de lui des bêtes pour l'occuper et le distraire. C'était un gourmet, autre jouissance et qui demande quelque application. Quand il fut près de s'éteindre, on lui parla de
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se réconciliery et il accepta, pourvu que ce fût avec sou estomac. Ce fut sa dernière plaisanterie : elle partait da cœur.
Saint*Évremond n'a pas fait un livre. D^abord il ne vou^ lait point prendre rang parmi les auteurs de profession ; ensuite, il en était à peu près incapable. Pour faire un livre, il faut ou une imagination créatrice, ou un savoir solide , ou une conviction ardente. Il n'avait pas tout cela, et il avait un peu de tout cela. Rien ne lui était tout à fait étranger; il avait sur toutes choses des idées à lui, qui n'étaient ni bien profondes ni bien sûres, mais qui avaient un tour original. De tous ses écrits, celui qui ressemble le plus à un livre, ce sont ses Réflexions sur les divers génies du peuple Romain dans les différents temps de la république : c'est l'ouvrage d'un homme d'esprit, qui sait, mais à qui l'histoire traditionnelle et pompeuse n*en impose pas. Le Romain de Balzac, de Corneille et de Bossuet est plus grand que nature et souvent hors nature. Sainl-Évremond le replace dans la réalité. Peu enclin par caractère à l'admiration , il tient surtout à ne pas être dupe. On voit les avantages et les inconvénients de cette disposition. Il est bon de ne pas déclamer niaisement, à la Valère-Maxime , sur les merveilles de sobriété et de tempérance des anciens Romains; on peut dire avec Saint-Évremond que dans cet âge heureux « on se passait des plaisirs dont nul n'avait l'idée; > mais ne franchissons pas cette limite, n'essayons pas de railler : le trait lancé contre les Décius et les Fabricius, se retourne contre nous. Ne disons pas de Lucrèce qu'elle fut « une prude farouche qui ne put se pardonner le crime d'un autre. » Quand ces histoires
seraient des légendes, le peuple qui les a créées, reste le premier peuple du monde; et il a été tel, parce qu'il les a créées. Sainl-Évremond, qui a tant d'esprit, l'a bien entrevu. Il représente Rome républicaine comme € une communauté où chacun se désapproprie pour chercher son bien particulier dans la fortune de tous. > — Qu'est-ce donc que cette désappropriation^ sinon l'héroïsme et le patriotisme? Que la critique épilogue tant qu'elle voudra, un tel aveu sufGt. — Il ne fait pas grand cas du génie militaire des vieux Romains. Pour lui, les Camille, les Manlius, les Cincinuatus étaient des gens fort braves et peu entendus, qui avaient aflaire à des ennemis moins courageux et plus ignorants. Singuliers généraux « qui se reposaient de la sûreté de leurs gardes sur des oies et des chiens dont ils punissaient la paresse ou récompensaient la vigilance! » C'était évidemment l'enfance de l'art; mais encore une fois, il y a dans Thistoire de Rome autre chose. 11 y a une expression familière qui caractériserait assez exactement le travail de Saint-Évremond : il a cherché la petite hête. Cela est souvent utile, nécessaire même, quand le fabuleux ou Tofficiel ont tout envahi et tout altéré, mais à force de ne pas vouloir être trompé, on risque de se tromper.
Ce n'est pas cet ouvrage si ingénieux qui contribua le plus à la réputation de Saint-Évremond ; les deux comédies assez faibles, les Académistes et le Cercle n^eurent pas non plus grand succès : ce que goûtaient les contemporains, c'étaient ces pièces légères, soit en prose soit en vers, qu'on lisait en quelques minutes, dont on prenait copie^ et qui avaient bientôt fait le tour de toute la société polie. — Il y en a qui sont vraiment exquises. La conversation
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du maréchal d' Hocquincourt avec le père Canaye est un chef-d*œuvre. — La Lettre à Créqui, la Relation de la retraite de Longiieville^ V Apologie de Beau fort ^ pièces satiriques de la première manière de Saint-Évremond, sont des morceaux de choix, bien qulnférieurs au premier. Cela manque un peu d*élan et de chaleur. C*est ce qui a toujours manqué à Saint-Évremond ; il n'eut jamais le diable au corps. Dans ses haines comme dans ses amours, il ne franchit pas la limite où s'arrête l'honnête hommey et où commence le grand style. En vieillissant, et loin de Paris, la patrie de la malignité, les pointes satiriques s'émoussèrent de plus en plus, et la prudence le retint; il tourna au moraliste. Non qu'il se mit à prêcher ou à déclamer : il n'avait ni l'autorité ni l'humeur d*un tel rôle. Il jetait par écrit,de temps à autre^ les idées qui lui venaient sur tel ou tel sujet qui avait fait la matière de la conversation, lui présent et disant son mot. — La politique l'occupait peu, mais il parlait volontiers religion^ amour, vertu ; il aimait la littérature et se tenait au courant de tout ce qui paraissait en France. Écrire deux ou trois pagHS, c'était pour lui continuer la conversation de la veille ou la résumer dans son esprit, mettre en vive lumière le point auquel il s'était arrêté. Lues à quelques personnes, ces petites dissertations arrivaient bientôt en France, où elles faisaient fortune. Cela était plus naturel que Voiture, et la grâce n'excluait pas le sérieux. Le libraire Barbin demandait du Sainl-Évremond à tous les auteurs. Il n'y avait pas un écrivain qui ne se déclarât hautement honoré du suffrage de Saint-Évremond. Le grand Corneille, qu'on dédaignait à la nouvelle cour, remerciait avec effusion Texilé qui lui restait (idèle. Ce
fut la seule admiration un peu vive de Saint-Évremond. Il était de ceux qui avaient vingt ans quand on joua le Cid; il fut remué ce jour-là et conquis à jamais. L'art infini de Racine qu'il savait apprécier, no le détacha jamais du poète des premières impressions. Il accordait au nouveau venu tout, excepté la grandeur, qu'il réservait pour l'autre. Quant aux autres écrivains français, Descartes, Pascal, Bossuet, lui sont naturellement étrangers, ou, si Ton aime mieux, indifférents; il goûte Molière; mais celui qui le charme, c'est La Fontaine. Il songea même à Fattirer en Angleterre; mais c'était bien du dérangement pour ce rêveur qui, lui aussi, avait ses habitudes. — J'ai oublié de dire que Saint-Évremond ava t été un des amis les plus chers de la célèbre Ninon de l'Enclos. Devenus vieux tous deux, et très-vieux, ils s'écrivaient toujours. Ces lettres sont fines, bien tournées; il y manque le rayon du soir. Près du terme tous deux, ils se le disent, avec le plus d'esprit et de bonne humeur possible. Le par delà u*y est pas. — Sceptique d'esprit, épicurien de pratique et de théorie, homme de goût en toutes choses, mesuré, délicat, ne se piquant de rien, avec des ouvertures dans bien des sens, mais toujours en garde et s*arrètant à michemin, Saint-Évremond ne compte pas parmi les grands; c'est un amateur de premier ordre.
On ne peut s'arrêter longtemps dans la compagnie de Bussy-Rabulin. Ses titres littéraires ne sont pas de ceux qu'on aime à analyser. Ses Mémoires et sa correspotidaiice réimprimés depuis peu, n'ont rien ajouté à sa réputation. Sun chef-d'œuvre , c'est encore celte fameuse Histoire amoureuse des Gaules, qui le fit mettre à la Bastille en 1665, et le maintint en disgrâce jusqu'à sa mort, en 1693.