‹ LA LITTERATURE FRANCAISE AU DIX-SEPTIEME SIECLEChapitre 8 sur 13 · BUSSY-RABUTIN · texte numérisé non relu

BUSSY-RABUTIN

C'était au fond un triste personnage, avec beaucoup d'esprit, et pas d'idées. Très-infatué de sa naissance , de sou mérite militaire, qui était nul, de son talent d'écrivain, qui était réel, il était insolent et plat. Frappé injustement, ou du moins avec une rigueur excessive, par Louis XIY, il ne cessa pendant plus de vingt- cinq ans de s'agenouiller, de demander grâce, de pro lester de sa tendresse. On commence par la pitié , on finit par le dégoût. Libertin, comme presque tous les hommes de son temps, il scandalise la cour par des orgies impies, et, le moment venu, il se convertit avec tout l'éclat que lui permet sa triste fortune. Ce qu'on lui pardonne le moins, c'est d'avoir mis à la suite des d*01onne et des Châlillon, ces grandes dames perdues^ sa cousine, M"** de Sévigné. Il a pour ennemis tous les amis de cette femme charmante, qu'il a diffamée, et qu*il ccmnaissait mieux que personne. On ne comprend pas qu'il ait écrit ses Mémoires et qu'on les ait publiés : rien ne pouvait lui faire plus de tort. Sa pauvreté de jugement y éclate à chaque page; les vilains côtés de sa nature, jactance, libertinage de bas étage, inintelligence de tout ce qui est grand et sérieux, affaissement du sens moral, il y a là tout ce qu'il faut pour le reléguer au plus bas. Louis XIY lui fit bien de l'honneur de le traiter aussi rigoureusement. Bussy-Rabutin paya pour tous les faiseurs de chroniques scandaleuses; sitôt qu'il fut pris, on lui mit sur le dos toutes les vilaines satires qui étaient en circulation. Il fallait un exemple, il fut choisi. Rien d'étonnant à cela : il avait donné le signal et le modèle. Aujourd'hui encore, on ne publie pas son Uistoire amoureuse des Gaules sans y joindre tous les pamphlets qui vinrent à la suite. Il faut dire à son éloge que son style se re-

connaît sans peine; qu'auprès de lui, ses imitateurs font trisle fi^'ure. Il avait étudié à fond Pélrone, ce maître des élégances^ et il soutient la comparaison. S'il n'a pas la vivacité du modèle, il n'en a pas non plus la dégoûtante crudité. Son portrait de M^e de Sévigné est ce qu'il a fait de mieux. Il y a bien des vérités, mais cela est empoisonné avec un art infini. Il avoue lui-même qu'il était très-sensible à la gloire de bien écrire; mais on ne voit guère ce qu'il eût pu écrire, s'il s'était interdit le pamphlet de mœursi.

On serait mal venu à prétendre dire du nouveau sur La Rochefoucauld : c'est un sujet rebattu. On a étudié dans tous les sens l'homme, la doctrine, le style. M. Cousin

1. Saint- Évremond, qui avait connu très-particulièr-emeiit Bussy- Rabutin, le juge ainsi : « Il a préféré à son avancement le plaisir de faire un livre et de donner à rire au public. Il a afTecté de parler franchement et à découvert, et il n'a pas soutenu jusqu'au bout ce caractère. Après plus de vingt ans d'exil i! e^t revenu dans un élat humilié, sans charge, sans emploi, sans con^^idération parmi les courtisanii, et sans aucun sujet raisonnable de rien esporer^ Quand on s renoncé à a fortune par sa faute, et quand on a bien voulu faire tout ce que M. de Bussy a fait de propos délibéré, on doit passer le reste de ses jours dans la retraite, et soutenir avec quelque sorte de dignité un rôle fâcheux dont on s'est chargé mal à propos. On s'expose au mépris quand on revient d ins le grand monde après un certain âge, sjms y apporter qu'un mérite inconnu à la plupart, avec la réputation d'un esprit aigre et mordant dont chacun se défle et que tout le monde appréhende; sans parler qu'on ne manque guère d'avoir des manières usées et hors de mode, qui rendent un homme désagréable, incommode et souvent ridicule. » — Pour l'auteur, il l'estime un peu plus que de raison. — a II avait, dit-il, un esprit merveilleux. » — Cela e4 bien fort. Passe pour ce qui suit : « Son élocution est pure, et ses expressions sont naturelles, nobles et concises. Ses porlrdiis ont surtout une grâce négligée, libre, originale, w

l'ayant rencontré sur le chemin de U"^^ de Longueville, Ta soumis à la plus cruelle des dissections. L'honorable M. Aimé Martin l'a réfuté avec une conscience candide. Sainte-Beuve lui a été plus clément, grâce à une certaine affinité qu'il supposait entre lui et le grand seigneur sceptique. Prévost-Paradol n'a pas craint de se mesurer avec ce dangereux jouleur, et il a touché çà et là le défaut de la cuirasse sans la faire tomber. A propos d'un écrivain de cette portée, il est facile de déclamer, mais le ridicule est tout près. En géhéral, on se refuse à se reconnaître dans le miroir qu'il présente, mais on reconnaît le voisin : La Rochefoucauld n'en demande pas davantage. Mais quelque opinion qu'on ait sur le fond, il faut admettre la forme. Il y a peu de livres plus voisins de la perfection. Il semble au premier aspect qu'en pareille matière la critique historique n'ait rien à voir. Quel rapport établir entre les réalités contemporaines et ces aphorismes tranchants, absolus, qui sont comme autant de verdicts prononcés , non contre Thomme du xvii* siècle, mais contre rhomme de tous les temps et de tous les pays? Ce rapport existe néanmoins. Il serait téméraire de prétendre le constater ici ou là; mais qui oserait affirmer que ce grand seigneur qui vécut toujours dans le monde, qui prit une part importante aux troubles de son temps, qui connut par expérience les deux principales passions de cette époque, Tamour et Tambition, et qui ne fut jamais ni philosophe, ni dévot, ne fut qu'un spéculatif et un théoricien? Son livre est le fruit amer de la vie; c'est Tœuvre d'un homme, qui a été dupe, aussi bien de lui-même que des autres, et qui ne Test plus. Ici encore, comme presque toujours, l'homme explique l'écrivain.

La Rochefoucauld est né en 1613. Son éducation fut très- négligée. « Il avait beaucoup d'esprit et peu de savoir, D dit M"* de Haintenon. On sent bien que la pure et forte moelle de l'antiquité ne Ta pas nourri; qu'il n'a eu aucun commerce suivi avec les stoïciens et Plutarque : il a dû remplacer tout cela par Montaigne et Charron, fort à la mode dans la première moitié du XVII® siècle. D'autre part, il n'a jamais été sérieusement touché de la religion, non qu'il fût libertin déclaré, comme l'étaient bon nombre de ses contemporains; mais il se contentait d*accorder les marques extérieures du respect, et il ne semble pas être jamais allé au delà. 11 entra dans le monde fort jeune, sans direction et sans lest. Sa bravoure fut remarquée dès ses premières campagnes en Italie et en Flandre. Â la cour, il fit ce que tous faisaient, de Topposilion à Richelieu ; seulement La Rochefoucauld l'assaisonna d'un dévouement chevaleresque fort affiché à i^^^^ la personne d'Anne d'Autriche, cette victime intéressante /^/^^^i^2<^ ^6 l'amour et de la haine du cardinal. Elle en fut si tou- '/ef.'Âvt^ chée qu'elle lui proposa de l'enlever en compagnie de Vw-*^***^ Mïï« de Hautefort, pour qui soupirait le pauvre Louis XIII. *^ /^ L'affaire manqua, et La Rochefoucauld fut réduit à n'en- ^ -v^ * lever que M™* de Chevreuse, qui avait ses raisons pour y/? passer en Espagne. Le cardinal fut clément. La Roche- *^foucauld n'eut que huit jours de Bastille et un petit exil dans ses terres. Richelieu et Louis XIII moururent, La Rochefoucauld accourut. Que ne devait-il pas attendre de ^ la reconnaissance de la Régente, lui, ce serviteur dévoué ; /^f^^//f . ^®s mauvais jours? Il demanda le gouvernement du Havre, et il le vil donner à un Richelieu. Il se rabattit sur la charge de mes ire de camp de la cavalerie légère, mais

LÀ ROCHEFOUCAULD l29

W^^ de Hautefort s'en était accommodée pour un de ses frères. Enfm, à force de sollicitations, il obtint le retour de M"»® de Chevreuse exilée par Richelieu, et que ni la reine,ni Hazarin, ni lui-même ne regrettaient. Tels furent ses débuts dans le monde de la cour. Il n'était guère possible i d'être plus malheureux et plus maladroit. Piqué au vif, ii se ' ûi à* shoT A important, puis frondeur. Comme il se croyait guéri de ses visions romanesques, il prit ses mesures, calcula, combina, et,en un de compte, ne vit rien de plus sûr pour arriver à son but que de se faire aimer de la duchesse jf ^^iLar de Longueville, sœur du prince de Condé. C'est ici que '^f'*^ ^4 M. Cousin dit son fait à La Rochefoucauld. Quoi! porter j/^^^ l'intérêt dans les choses du sentiment ! Tromper une ^^^ pauvre femme (et quelle femme!) en lui faisant croire qu'on l'aime, quand on ne songe qu'à sa fortune! C'est un réquisitoire en règle, avec textes et documents à l'appui ^ Il s'en faut que les contemporains aient été aussi galants que M. Cousin pour celle qui c d'héroïne d'un grand parti en devint l'aventurière, i Le mot est de Retz. /> . > Ce qu'il y a de certain, c'est que La Rochefoucauld blessé au combat de la porte baint-Antoine et menacé de perdre <?<i -^a ^ la vue, cessa bientôt de plaire à M"** de Longueville. Elle *^2^*i^-^

1, Cette apologie passionnée de M™* de Longueville agaçait terri- -^^«^^«^ ^ blemeot les nerfs de Sainte- IBeuve. Il s'est soulagé plus d'une fois. /^^<^'* •* Ce qu'il a écrit de plus méchant, de plus perçant à ce snjet est sa *^^^ * ^ préface des Maximes de La Rochefoucauld dans la bibliothèque Elzévirienne. Le piquant, c'est que Sainte- Bcûve, galant d'ordinaire, cl qui, lui aupsî, a écrit des Portraits de femmes, rend avec usure & M"** de Longueville tout ce que M. Cousin a prêté an peu gratuitement à La Rochefuucnuld. Cela lui tenait bien au cœur, car les murailles mômes de son Port-Royal no melteut pas l'illustre pénileule à l'abri de sa malignité. M. Cousin la voit dans sa retraite toujours belle, irrésistible. Sainte-Beuve veut qu'il y ait eu du déchet, ^"o^l noitrum inler vo <,,.

XVU<> SitICLE. 9

avouait avec naïveté c qu'elle n* aimait pas les plaisirs innocents » De ce côté encore, il y eut donc déception. Il est permis de supposer qu'il en fut touché sensiblement, bien que Torgueil lui fit une loi de n'en rien laisser paraître. Que de maximes sur les femmes etTamour datent de ce moment! N'y a-t-il pas comme un ressouvenir mélancolique du déchirement qui se fit alors, dans celle-ci? < Quand on aime, on doute souvent de ce que l'on croit le plus. > — L*amour- propre reprend le dessus et il écrit : ^ c Un honnête homme peut être amoureux comme un fou, mais non pas comme un sot. » — Mais n'insistons point : le commentaire est trop délicat.

La Rochefoucauld sortit des intrigues de la Fronde l'honneur net, avec la réputation d*un homme qui n'entendait rien à la politique, légèrement compromis du côté de la cour, pas assez cependant pour être considéré comme dangereux, et tenu ostensiblement à l'écart. Loin de là, son fils Marsillac, qui était de l'âge du jeune roi « passa sa vie dans la faveur la plus déclarée, > dit Saint-Simon. Il ajoute qu elle lui coûta cher, et que « jamais valet ne le a fut de personne avec tant d'assiduité et de bassesse, il € faut lâcher le mot, avec tant d'esclavage. > — La Rochefoucauld eût été impropre à ce métier. Il avait toujours eu une véritable hauteur de caractère, sans affectation d'indépendance outrée. Il entra sans répugnance et sans regrets dans une retraite décente. Il ne quitta pas le monde, où il était fort goûté, mais il se guérit absolument de l'ambition, si tant est qu'il en eût jamais été sérieusement atteint. Aussi bien, il portait désormais en lui-même l'aliment de sa vie, ce livre admirable, impérissable, qu'il médita, fit et refit pendant vingt-cinq années. Plus heu-

reux que Pascal, il put, avant de mourir, le voir tel qu'il le désirait. Sa pensée avait enfin trouvé la forme qu'il cherchait : de ce côté il n'avait pas été déçu.

C*est à ce moment qu'on voudrait le connaître. Il est alors ce que Pont fait les agitations de la vie, les passions, les déceptions, la jeunesse quia dit son adieu, les premiers avertissements de l'âge, ce qui s'en va et ce qui vient. L'extérieur,on le connaît de reste, j'entends par là les traits de son visage, sa taille, ses manières, tout ce qu'on ne peut cacher aux autres ; mais le dedans, le fond même de râme,qui le dira ? Retz a essayé de le peindre, mais Retz rapporte tout à rintrigue et ne juge les gens que sur leur plus ou moins d'aptitude à faire ce qu'il faisait lui-même. Ce n^est rien nous apprendre que de nous dire :

Il y a toujours eu du je ne sais quoi dans M. de La Rochefoucauld. Il a voulu se mêler d*intrigues dès son enfance, en un temps où il ne sentait pas les petits intérêts qui n*ont jamais été son fpible^ et où il ne connaissait pas les grands, qui d'un autre sens n'ont pas été son fort... Il a toujours eu une irrésolution habituelle. Il n'a jamais été guerrier quoiqu'il fût très soldat. Il n'a jamais été par lui-même bon courtisan, quoiqu'il eût toujours bonne intention de l'être. Il n*a jamais été bon homme de parti, quoique toute sa vie il y ait été engagé. Cet air de honte et de timidité que vous lui voyez dans la vie civile, s'était tourné dans les afTaires en air d apologie. Il croyait toujours en avoir besoin, ce qui, joint à ses maximes^qui ne marquent pas assez de foi en la vertu, et à sa pratique, qui a toujours été de chercher h sortir des alTaires avec autant d'impalience qu'il y était entré, me fait conclure qu'il eut beaucoup mieux fait de se connaître et de se réduire à passer, comme il l'eût pu, pour le courtisan le plus poli et pour le plus honnête homme à l'égard de la vie commune qui eût paru dans son siècle.

Le portrait de La Rochefoucauld par lui-même est fort

432 LA ROCHEi^'OUCAÛLD

joli, très-soigné, très-sincère d'apparence, mais ne va pas au fond. Les personnes qui le lui avaient demandé durent se déclarer satisfaites, mais elles ne Tétaient pas : a L'intérêt parle toutes sortes de langues et joue toutes sortes de personnages, même celui de désintéressé. — Nous avouons quelquefois de petits défauts pour persuader que nous n'en avons pas de grands. » Voilà ce qu'aurait pu répondre l'auteur aux indiscrets qui Tauraient pressé un peu plus que de raison. Tel je suis, ou tel je crois être, ou tel je désire qu'on me croie, choisissez. Il ne fait pas difficulté d'avouer qu'il a de l'esprit : « A quoi bon façonner là dessus? » — Mais ce qui domine en lui c'est l'humeur mélancolique. Est-ce l'effet du tempérament? Est-ce le désenchantement d'un homme qui a vécu? — <c L'ambition ne me travaille point. » — On peut l'en croire, à ce moment surtout (1659).

Je suis peu sensible à la pitié et je voudrais ne l'y être point du tout. Cependant il n*est rien que je ne lisse pour le soulagement d'une personne affligée, et je crois eflectivement que Ton doit tout faire, jusqu'à lui témoigner même beaucoup de compassion de son mal ; car les misérables sont si sots que cela leur fait le plus grand bien du monde ; mais je tiens aussi qu'il faut se contenter d'en témoigner et se garder soigneusement d'en avoir. C'est une passion qui n'est bonne à rien au dedans d'une âme bien faite, qui ne sert qu'à afl'aiblir le cœur, et qu'on doit laisser au peuple qui, n'exécutant jamais rien par raison, a besoin de passions pour le porter à faire les choses. ,

Voilà l'impertinence du grand seigneur, avec une certaine affectation d'insensibilité qui donne à son homme un air de force et de grandeur du meilleur effet.

J'aime mes amis... Seulement je ne leur fais beaucoup de

cai^esses, et je n'ai pas non plus de grandes inquiétudes en leur absence.

J'approuve extrêmement les belles passions Moi qui

connais tout ce quMl y a de délicat et de fort dans les grands sentiments de Tamour, si jamais je viens à aimer, ce sera assurément de cette sorte, mais, de la façon dont je me sais, je ne crois pas que cette connaissance que j'ai me passe jamais deFesprit au cœur.

C'est le dernier trait; tout ce qui précède en est l'habile préparation. La Rochefoucauld semble défier une femme quelconque d*oser aimer un homme comme lui. M<^^ de la Fayette accepta le défi. Ce fut une aflection tardive, mais profonde, inaltérable, d'une douceur infinie que tous admiraient, enviaient, respectaient. M™* de Sévigné en est tout émue et comme attendrie d'un retour sur elle-même. C'est près de cette femme si sincère et d'une < divine raison » que La Rochefoucauld passa les vingt dernières années de sa vie. H*"* de la Fayette se plaisait à dire que *^^ a La Rochefoucauld lui avait donné de l'esprit, mais qu'elle '^«if?^ avait réformé son cœur. Il faut la croire, il faut au moins respecter cette illusion. Hais si elle réussit à lui persuader que l'amour sincère et désintéressé pouvait exister, elle n'eut pas assez de crédit auprès de l'auteur pour lui faire effacer cette maxime. — c II est du véritable amour comme de Tapparilion des esprits : tout le monde en parle, mais peu de personnes en ont vu. » — Après cela, peut-être avait-il écrit d'abord : 'personne n'en a vu.

Quoi qu'il en soit, vers cet âge de quarante-cinq ans, La Rochefoucauld avait trouvé l'idée maîtresse de son livre; restait la forme. C'est souvent le goût du jour, la mode qui rimposent à un auteur, surtout à un auteur homme du monde. A l'hôtel de Rambouillet, on goûtait fort les

lettres et les petits vers ; chez M"* de Montpensier , on préférait les portraits. La Rochefoucauld ne compte jamais parmi les Précieux ; il avait le goût trop sûr ; la littérature des Portraits n'était pas faite pour leretenir long* temps. Ce fut dans le salon de M*"* de Sablé qu*il trouva ce

^ 4^ V qu'il cherchait *. M"' de Sablé, dame raisonnable, et qui se partageait entre le monde et Port-Royal, avait mis à la mode parmi les personnes qu'elle recevait les conversations ingénieuses et délicates sur des questions de morale courante. On payait son écot en apportant une pensée, réflexion, sentence, maxime, qui était mise en discussion. Chacun donnait son avis ; on préparait chez soi Tesprit qu'on voulait avoir le lendemain ; on s'écrivait pour se communiquer des observations, des objections ; on se livrait à de fmes analyses, assaisonnées de paradoxes. Quand des académiciens, comme M. Esprit, des jurisconsultes, comme H. Domat, eurent autorisé par leur exemple ce genre nouveau, il fut en pleine faveur. Il n'est pas impossible, comme le suppose M. Cousin, que la mode régnante ait inspiré aux premiers éditeurs des fragments de

^ / Pascal ridée de Is publier sous le titre de Pensées Ce

y^.^^ fut la forme qu'adopta La Rochefoucauld. Pendant plus de

cinq années, il apporta dans ce milieu délicat, exigeant, sa large part de maximes; il les soumit au contrôle, il les défendit, adoucissant ici, fortifiant ailleurs, supprimant parfois, remaniant sans cesse. La première édition parut

•^,i4^-r„. gjj 1665. Elle était précédée d'un ams au lecteur, d'un discours de Segrais qui prévenait le public que l'auteur n'était jpas un auteur de profession, mais « une personne

1, Voir pour les détails M"" de Sablé^ par M. Cousin, oiiap. 3*

de qualité, qui n'a écrit que pour soi-même. » — On sait ce que valent ces déclarations; personne ne s*y trompa. La Rochefoucauld est un auteur, nul ne le fut jamais plus que lui. Son ouvrage, c'est le premier intérêt de sa vie, le plus cher objet de ses complaisances et de ses constantes préoccupations. Il fait annoncer son livre dans le Journal des savants^ nouvellement fondé. Il danande un article à M"* de Sablé qui le lui accorde. Il le fait insérer, mais après en avoir retranché certaines critiques ou réserves qui ne lui convenaient pas. De tous côtés il s'informe, se renseigne sur Teffet produit, sur les objections émises, et en fait son profit. L'année suivante, il en publie une seconde édition avec quelques modifications. — En 1671, troisième édition^ encore remaniée, en 1675, quatrième édition. La cinquième parut en 1678, deux ans avant sa mort. Ce petit volume de cinq cents maximes l'occupa presque uniquement pendant plus de vingt années. La mort le surprit sans doute sur des corrections à introduire. Il était de ceux qui poursuivent une perfection idéale. — ■ Où la plaçait-il ? On peut répondre sans hésiter : dans la concision et le relief. Que l'on compare entre elles les diverses éditions des ilfaxi^nes, on verra que, si le nombre augmente, chacune d'elles perd en étendue et gagne en force. On voit l'auteur cherchant le tour et l'expression définitifs, et ne s arrêtant qu'après les avoir trouvés. Quant au fond, quant à la pensée qui est rame même du livre, il subsiste à travers toutes les modifications de la forme : à peine çà et là quelques légères atténuations demandées sans doute par celle qui avait réformé le cœur de La Rochefoucauld, et qui laissent la porte ouverte à l'exception. Avec les années, l'œuvre

Aie/fi^

acquiert aussi je ne sais quelle sénérité froide qui glace. Au début, on sentait Tamertume et comme un grondement sourd de passions mal éteintes, parfois même comme récho de rancunes personnelles : tout cela tomba peu à peu ; il y eut dépouillement, l'âcreté disparut. La malignité fut déçue ; plus de traces d'intentions satiriques ou d'applications personnelles; les faiseurs de clefs en furent pour leurs frais. Force leur fut de se contenter de maximes comme celle-ci, où Fauteur en faisant aux autres leur procès, se le faisait galamment à lui-même :

La haine pour les favoris n'est autre chose que l'amour de la faveur. Le dépit de ne pas la posséder se console et s'adoucit par le mépris que Ton témoigne de ceux qui la possèdent, et nous leur refusons nos hommages, ne pouvant pas leur ôter ce qui leur attire ceux de tout le monde ^.

Voilà Mazarin vengé des frondeurs.

Venons à Tidée maîtresse de Tœuvre. La voici nettement formulée dans la première maxime.

/^iv^T^. Ce que nous prenons pour des vertus n'est souvent qu'un assemblage de diverses actions que la fortune et notre industrie savent arranger, et ce n'est pas toujours par valeur et par chasteté que les hommes sont vaillants et les femmes sont chastes.

Un peu plus loin, la même idée relevée par une image :

Les vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves dans la mer.

Bien qu'il n'y ait aucune composition dans des livres de ce genre, Fauteur cependant rappelle dans la dernière maxime ce qu'il a dit dans la première.

1. Maxime de la première édition, conservée dans toutes les autres.

Après avoir parlé de la fausseté de tant de vertus appa< renies...

Il faut ajouter à ces sentences essentielles quelques observations de détail, fort spirituelles et méchantes, suggérées àThomme du nnonde par le spectacle de la vie du nnonde. La portée en est moindre; ce ne sont guère que d'ingénieuses boutades.

— Un homme d'esprit serait souvent bien embarrassé sans la compagnie des sols.

— Nous pardonnons souvent à ceux qui nous ennuient, mais nous ne pouvons pardonner à ceux que nous ennuyons.

-* Les hommes ne vivraient pas longtemps en société s'ils n'étaient dupes les uns des autres.

Enfîn, et c'est la partie la plus originale du livre, les quelques maximes où La Rochefoucauld montre 1 homme dupe de lui-même dans son langage et dans son attitude.

— L'esprit est toujours la dupe du cœur.

— Quand les vices nous quittent, nous nous flattons que c'est nous qui les quittons.

— Il y a de certaines larmes qui nous trompent souvent nousmêmes, après avoir trompé les autres.

Tel est le système. Il y eut bien des protestations, des réclamations, etassez vives. Les femmes surtout se révoltèrent, et La Rochefoucauld eut cette joie délicieuse d'être confirmé dans son opinion par les objections mêmes de ces aimables et peu logiques adversaires. Les unes prétondaient ne pas comprendre, signe qu'elles comprenaient trop bien ; les autres criaient au mauvais cœur, à l'ingrat; toutes apportaient sans le vouloir leur collaboration à l'impitoyable observateur. Les théologiens aussi dirent leur mot. L'un d'eux, esprit bien pénétrant et pur jansé*

niste, ne marchanda p^s son approbation à La Rochefoucauld. Oui, dil-il, le cœur de Thomme est un abîme d'iniquités et de mensonges, oui, depuis le péché, la nature humaine est corrompue, la raison de l'homme impuissante, sa volonté sans force; mais tout cela peut être réparé; il y a la grâce. — c Les chrétiens commencent où votre philosophie finit. » — On imagine ce que pouvait valoir pour La Rochefoucauld un argument de ce genre. Il s*inclinait poliment et passait outre.

Faut-il donc passer condamnation? Cela est dur et humiliant. S'il y a une issue pour sortir de l'impasse où nous enferme La Rochefoucauld il faut la chercher. L'amour-propre, Famour de soi existe; il est légitime, il est nécessaire, il est l'âme même de la nature. L'être ne persévérerait pas dans l'existence s'il n'était prédisposé à se faire centre de tout, à ramener tout à sa conservation et à son bien-être. Le monde est un immense champ de bataille où à chaque heure, à chaque minute, se livrent des luttes décisives dont l'enjeu est la vie. Parmi les êtres inférieurs, à peine organisés, le combat est court, le plus fort a bientôt absorbé la part de vie du plus faible. Plus on s'élève dans l'échelle des êtres, plus la bataille offre d'intensité et de péripéties. Les sociétés humaines, bien que souvent en désaccord avec les lois de la nature, n'échappent pas à cette nécessité universelle; tout homme tend à développer le cercle de son existence, et il ne le peut faire qu'en livrant chaque jour un combat nouveau, car dans chacun de ses semblables il trouve un adversaire. L'amour de soi, c'est la force qui le soutient, le protège, l'excite : que cette force l'abandonne un instant, il est perdu, il retombe dans l'immense abîme où s'éla-

borent les germes destinés à être refondus. — Sur ce poinl, La Rochefoucauld a donc raison, bien que jamais son esprit n*ait entrevu cetle loi universelle que nul de ses contemporains ne soupçonnait. Hais seul de tous les êtres créés, l'homme est sollicité par des mobiles contraires. Il y a autre chose pour lui que la vie, il y a tels biens, réels ou d'opinion, peu importe, qui lui sont devenus si précieux, si indispensables^ qu'en de certaines circonstances, il n'hésite pas à renoncer à la vie plutôt que d'en être dépouillé. C'est là un fait incontestable et que La Rochefoucauld ne songeait pas à nier. Il reconnaissait que, dans bien des cas, tel ou tel homme avait sacrifié la fortune, les affections les plus légitimes, la vie enfîn, et cela, volontairement, sans y être aucunement forcé, tandis que d'autres à ses côtés faisaient le contraire. — Seulement il niait que des sacrifices de ce genre fussent absolument exempts de calculs intéressés. On brave la mort parce qu'on craint le déshonneur ou qu'on aime la gloire; on renonce à tel avantage parce qu'on a en vue un avantage que Ton juge supérieur. — Voilà la question ramenée à ses termes les plus simples; ce n'est plus maintenant qu'une querelle de mots.Le> hommes donnent le beau nom de vertu à ces actes par lesquels on s'affranchit de la tyrannie des instincts naturels et pour ainsi dire matériels, pour satisfaire les instincts nobles et sublimes. Bruius, Décius, Régulus, Lucrèce furent des vertueux. — Ils n'étaient pas absolument désintéressés, dira t-on. On l'accorde sans peine , car il est impossible qu'un acte quelconque ne soit pas produit par un mobile; mais quand le mobile est grand, l'acte est vertueux. La vertu, c'est le triomphe des côtés supérieurs de notre nature sur les

autres. — Hais ce sont là des exceptions. — Qu'importe? La vertu sera toujours une exception. Elle peut exister, elle a existé, elle existera toujours, voilà ce qui importe. Le tout est de s'entendre sur la définition. La Rochefoucauld n*a pas formulé la sienne, et pour cause; il lui était bien plus commode d'en supposer une impossible, inadmis^ sible, pour en avoir plus aisément raison. Il y a du parti pris, cela est évident. La Rochefoucauld a intérêt, ou si Ton aime mieux, il trouve sa joie à ces impitoyables ana-lyses. Il se trompe rarement, même quand il raisonne mal, et cela lui arrive. On a relevé un de ses sophismes les plus ordinaires et qui consiste à établir un lien arbi* traire entre deux faits qui se suivent. Là est la malignité. Ainsi nous montrons beaucoup de fidélité au secret ; on le constate dans le monde où nous vivons, et par suite on a confiance en notre discrétion. — Quoi de plus simple? La Rochefoucauld réunit les deux termes par un petit mot, et tout est empoisonné. Nous sommes discrets pour attirer la confiance. Quand on voit qu'un homme témoigne une grande aversion pour le mensonge, ses paroles ont plus de poids et d'autorité. — La Rochefoucauld introduit encore son pour. Cela est continuel, dc On fait souvent du bien pour pouvoir impunément faire du mal. » — € Nous nous montrons très-sensibles à la tendresse de nos amis, pour qu'on juge bien de notre mérite. >

On pourrait aller plus loin dans la critique. Les belles dames et les beaux esprits qui lisaient les Maximes et se récriaient, à la grande joie de Fauteur, car cela prouvait qu'il avait touché juste, avaient tort. Ce livre est bien le livre du temps et du milieu; c'est avant tout,un miroir de la société contemporaine; elle ne valait pas mieux que

LA kOCâEFÔUÛÂtJL]!) l4i

cela. Je ne veux pas dire que les hommes aient beaucoup changé depuis, et que nous soyons bien supérieurs à ce qu'on était alors: la vertu sera toujours une exception ; mais j*oserais dire que l'homme a aujourd'hui une vue plus nette, une conscience plus sûre, qu'il sait mieux ce qu'est le devoir, qu'il a une plus haute idée de la justice. La Rochefoucauld n'est jamais sorti de son monde de courtisans et d'intrigants blasonnés ; il n'a jamais eu d'autre idéal sous les yeux et en lui-même que l'honneur, c'est-à-dire, l'apparence de la vertu. On a vu avec quel mépris il parle de la pitié, cette passion faite pour le peuple. Il va jusqu'à croire qu'un homme de basse condition ne peut mourir avec courage que par stupidité; les grands seigneurs seuls ont du cœur. Quel était l'idéal d*une vie heureuse pour ces oisifs ? Commencer par l'amour, finir par l'ambition. — L'amour, on sait ce que c'était pour eux. La Rochefoucauld commente les Mémoires du temps et tire les conclusions. L'ambition, c'était de plaire au prince ou aux ministres. Le métier dambitieux consistait à échelonner les bassesses suivant la qualité de ceux à qui l'on s'adressait. Droit, justice, liberté, patrie, vérité, est-il un seul d'entre eux qui ait entrevu ces buts sublimes et rayonnants? L'éducation et la coutume leur faisaient des âmes serviles et des esprits étroits. Ils s agitaient dans le vide ; l'oisiveté les rongeait et les dépravait; la concurrence qu'ils se faisaient pour se supplanter auprès du maître ou des maîtresses, les maintenait dans un perpétuel mensonge. — Jamais apparences plus briU lantes ne recouvrirent fond plus misérable. — Puis, quand le monde ne voulait plus de ces personnages usés à son service, la religion du temps les recueillait, comme la

142 LA ROCHEÏ^OUCAOLD

rive recueille l'épave II fallait finir ainsi, c'était l'usage. Les Hetz, les Bussy, les Condé, la princesse Palatine, et tant d'autres incrédules se convertissaient avec plus ou moins d'ostentation. — Du berceau à la mort, tout était ostentation, vie artificielle, agitation misérable. Voilà ce que La Rochefoucauld a vu, senti, rendu. La précision tranchante de son style, le ton dogmatique et absolu font illusion, on ne veut pas voir en lui un peintre de la société de son temps, mais un moraliste universel : il est l'un et l'autre; c'est là sa puissante originalité. Que cet esprit, étroit au fond, que ce grand seigneur ignorant, qui acceptait sans examen toutes les institutions et tous les préjugés de son temps, qui croyait qu'un homme de son rang n'était pas de même nature que les autres, qui n'avait aucune idée de ce que pouvaient être la liberté, la justice, le droit, la science, la vérité, ait pu cependant s'arracher à Tinfluence du milieu où il était enfermé, et saisir par delà les réalités passagères qui s'étalent et qui passent, les traits essentiels de la nature humaine : voilà où éclate le génie. C'est peut-être à cette révision incessante du style, à cette poursuite d'une brièveté idéale qu'il doit la profondeur de la pensée. En supprimant de plus en plus les détails particuliers et qu'il jugeait oiseux, ou sujets aux interprétations malignes, il atteignait cette concision forte, qui donne à l'idée toute sa portée et ce relief qui la grave profondément dans l'esprit. La société qui a inspiré le livre a péri, le livre reste. Les naïfs et les hypocrites prétendront le réfuter, les gens sincères diront : peut-être*

' MADAME DB MOttBVtLLB i<ld

M*« de Motteville. — Son origine, sa position, son caractère. — Ce qu'elle a vu et ce qu'elle ne dit pas. — Les diverses parties de l'œuvre, la couleur, le style.

Il y eut parmi les successeurs de Ronsard (je dis successeurs, et non disciples),un poète du nom de Bertaut, qui plut à Marie de Médicis, fut choisi par elle pour être son aumônier, et enfin élevé à Tépiscopat. Parmi les gens de lettres qui avaient quelque tenue, ces fortunes n'étaient pas rares. On commençait par quelque bénéfice, comme Desportes, on finissait par un évêché. Godeau, le nain de Julie^ fut évêque ; Térudit Huetle fut aussi, Balzac Teût été s'il n'eut pas eu Fesprit si rogue; c'est peut-être Boileau aidé de Molière qui a empêché Cotin die l'être. Ce Bertaut, dont il ne reste que quatre jolis vers, d'un tour tendre, est mentionné en passant par Boileau : il paraît que la chute de Ronsard le rendit plus retenu.

Ce roète orgueilleux trébuché de si haut Rendit plus retenus Desporles et Bertaut.

Il est permis de croire qu'il l'était naturellement. H">^ de Motteville était sa nièce, et elle eut au plus haut degré cette qualité, qui serait bien précieuse, si d'ordinaire elle n*en excluait beaucoup d'autres.

Elle est née en Normandie (1621). Elle passa la plus grande partie de sa vie à la cour. Dès l'âge de sept ans elle y suivait sa mère, d'origine espagnole comme Anne

144 MADAME OB MOTTËVILLË

d'Autriche, très-avant dans sa confiance, et qui Faidait dans tous ces petits complots qui impatientaient Richelieu. A la un, il la chassa (1631). L'enfant avait déjà une pension de six cents livres, qui fut plus tard portée à deux mille. C'est dans cette première période de disgrâce que, restée orpheline et éloignée de la cour, elle fît ce qu'on appelle un mariage de raison. Elle épousa à dix-huit ans M. de Motteville qui en avait quatre-vingts. Son mari la laissa veuve deux ans après, mais il ne la fit pas son héritière. Anne d'Autriche se souvint d'elle, et la mort l'ayant débarrassée presque en même temps de Richelieu et de Louis Xin, elle rappela la fille de sa confidente, qui resta attachée à sa personne jusqu'à sa mort, en 1666. Dans quelle position ? Cela est assez difficile à déterminer. Le titre officiel était femme de chambre, mais la charge était ce que la faisait la personne. Ne quittant pas la reine mère, lui servant de secrétaire, chargée de ses commissions les plus délicates, M™« de Motteville pouvait espérer une brillante fortune. Elle était jeune, libre, sage, dans une cour où on l'était peu, médiocrement belle, ce qui pouvait rassurer un mari plus soucieux de Tambition que du reste ; avec cela un esprit cultivé, une dévotion sincère, une maturité précoce, qui n'excluait pas un charme discret, une sorte de M"*® Scarron, sauf la beauté. Il ne lui eût pas été bien difficile, à ce qu'il semble, de prendre sur la reine mère assez bornée, et qui avait besoin d'être conduite, une influence sérieuse. Malheureusement pour elle, ce fut Mazarin qui prit cette influence, et Mazarin, avec ses formes doucereuses et son patelinage, marchait au but aussi opiniâtrement que Richelieu avec toute sa violence. Il toléra W^^ de Motteville, dont il ne se sentait pas aimé et

MADAMB DE MOTTEVILLB 145

qu'il n'aimait pas, mais ce fut tout. Toutes les mesures imporlantes qui furent prises pendant les années si tourmentées de la Fronde. }ll^^ de Molteville les ignora. En 1649, la reine mère après avoir célébré gaiment la fêle des Rois avec son entourage , quitte Paris pendant la nuit et se retire à Saint-Germain, laissant sa maison au pouvoir de Témeute. H"^ de Molteville fut reconnue dans la rue, poursuivie, huée, menacée jusque dans une église où elle s'était jetée éperdue. En 1650, la reine mère se rend en Guyenne, voyage tout politique ; elle n'emmène pas M'"^' de Molteville. Quand Hazarin dut céder à l'orage et quitter la France, Anne d'Autriche conserva près d'elle sa femme de chambre; mais quand la reine l'année suivante alla rejoindre à Poiliers Mazarin, qui rentrait triomphant, M""* de Molteville ne fut pas du voyage. A partir de ce moment, sa faveur déclina de plus en plus. Le coup le plus sensible Tatleignil en 1657. Elle avait réussi à faire obtenir à son frère la charge de lecteur du jeune roi, qui prenait le plus vif plaisir au Roman Comique de Scarron, alors dans sa fleur de nouveauté. Mazarin destitua le lecteur. La mort la débarrassa enfin de cet incommode ministre, et lui livra la confiance presque entière de la reine mère. Elle espéra, grâce à celte protection, la charge de gouvernante des enfants de Madame. Louis XIV n*y voulut point consentir : il soupçonnait, à tort ou à raison, M'»^ de Molteville d'avoir pris part dans un sens qui lui déplaisait aux intrigues de la jeune cour. La crime de M"^* de Molteville était de ceux que ne pardonne pas un prince jeune, enivré de sa puissance et amoureux. La pauvre reine venait à chaque inslant se jeter toute en larmes dans les bras de sa belle-mère et gémir sur les infidélités de sou

svu« ftiàcuu IQ

446 MADAME DE MOTTEVILL»

mari. Anne d'Autriche et W^ de Motteville la consolaient^ la calmaient. Au sortir de ces scènes pénibles, la reine mère se rendait auprès du roi et lui faisait de vives représentations sur sa conduite. Ces sermons ne rendaient pas la reine plus aimable aux yeux de son époux, ni la reinemère plus chère à son fils, ni Mm» de Motteville plus agréable au roi. Anne d'Autriche mourut en 1666, et Louis XIV ne se gêna plus. M"® de Motteville quilla la cour où elle semblait n*élre restée que pour prodiguer ses soins à la reine mère fort malade et fort délaissée, et vécut encore vingt-trois ans dans une demi-retraite. Elle se prêtait au monde mais ne se donnait pas. Toujours mesurée, discrète, s'effaçant volontiers, il lui arrivait parfois de rêver profondément. Le mot est de M™» de Sévigné. Les pratiques de dévotion d une part, de l'autre la composition des Mémoires remplirent ses dernières années. Elle se demanda plus d'une fois sans doute, comme plus tard Saint-Simon, si un vrai chrétien avait le droit de médire de ses frères, si la vérité sur les pei sonnes n'était pas une offense à la charité. Saint-Simon résolut ce cas de conscience dans le sens de son impétuosité de génie; M^^ de Motteville prit un biais, ce qui allait bien à sa nature un peu molle et indécise : elle donna à la malignité humaine une demi -satisfaction; elle ne faussa pas la vérité, mais elle ne la dit pas tout entière. C'était sans doute à trouver ce mezzo termine qu'elle rêvait profondément. Il y avait bien de quoi.

Ses Mémoires ne satisfont pas : ils sont trop discrets, disons le mot, pas assez méchants. On voit trop que l'auteur a passé toute sa vie à côté des événements, sans avoir eu la volonté ou le pouvoir d'y prendre une part active^

Elle reste dans le voisinage de la vérité vraie, que Ton sent et qui s'impose. La passion fait défaut, surtout celle qui naît d*un intérêt direct, celle d'un Retz ou d*un Saint-Simon. Il n'y a pas non plus celle qui pourrait la suppléer, la passion de Tartiste qui veut conserver aux personnes et aux choses leur attitude et leur couleur. La matière était riche cependant et variée. Que d'acteurs paraissant tour à tour ou mêlés sur la scène changeante du monde ! Que de figures dignes d'un maître coup de pinceau ! Les originaux abondent : jamais époque ne fut plus riche en caractères à plein relief. Saint-Simon, avec une matière singulièrement plus pauvre et plus ingrate, a dessiné des portraits et composé des scènes d'une incomparable énergie. M"'*' de Motteville se borne à des esquisses élégantes; le vif n'est pas atteint; le trait final qui grave ineiïaçablement n arrive jamais. Elle a des aniipathies, des aversions même : il était impossible qu'il en fût autrement ; on sent bien chez elle une certaine satisfaction des humiliations imposées aux personnes trop bruyantes et trop brillantes, mais, au moment où l'on attend le mot décisif qui condamne et abat, l'auteur s'arrête et commence un petit sermon. Le coupable, l'adversaire est un chrétien : M"« de Motteville ne veut pas l'écraser; elle aime à espérer qu'il ouvrira les yeux, que les épreuves salutaires le détacheront des faux biens, que le pécheur se convertira. Celte modération a quelque chose d'édifiant et d'impatientant. Quand on a réuni avec tant de soin toutes les pièces du procès, pourquoi ne pas conclure?

On peut diviser les Mémoires en trois parties. La première comprend la période qui précède la mort de Louis XIll. Elle n'a pas une grande valeur historique.

148 MADAME DB MOTTBVILLB

M"M de Motteville ne parle pas de visu : ce qa'elle raconte, elle l'a recneilli ou de la bouche de sa mère, ou de celle d*Anne d'Autriche, deux témoignages également suspects. On y voit ce que pensait et voulait cet entourage frivole et remuant de la reine, et l'on comprend mieux les impatiences et les coups de rigueur de Richelieu. Il y a bien des commérages et des cancans d'antichambre, mais recouverts d'un voile décent, avec je ne sais quoi d'onctueux. Le personnage en vue, et sur qui tout l'intérêt est concentré, c'est la reine. Il faut permettre à M°>o de Motteville d'admirer si pleinement la beauté d'Anne d'Autriche, ses toilettes, son air à la fois majestueux et doux. Un lui passe encore les éloges qu'elle fait de sa bonté, bien qu'il y ait quelque chose à rabattre ; on n'est pas étonné qu'elle se porte garant de la vertu sans tache de sa souveraine, et de sa piété ; mais on a de la peine à croire qu'elle ait eu tant d'esprit, d'intelligence, de fermeté. Malgré soi, on songe à ce portrait terrible jeté en passant par Retz :

La reine avait plus que personne que j'aie jamais vue de cette sorte d'esprit qui lui était nécessaire pour ne point paraître sotte à ceux qui ne la connaissaient pas. Elle avait plus d'aigreur que de hauteur, plus de hauteur que de grandeur, plus de manière que de fond, plus dMnappIlcalion à Targent que de libéralité, plus de libéralité que dMnlérèt, plus d'intérêt que de désintéressement, plus d'attachement que de passion, plus de dureté que de Ûerté, plus de mémoire des injures que des bienfaits, plus dMrientions de pitié que de pitié, plus d'opiniàireté que de fermeté, et plus d'incapacité que de tout ce que dessus.

Ce parti pris de ne rien dire qui puisse porter atteinte sérieuse à la majesté royale éclate en bien des occasions

MADAME DB MOTTEVILLB 140

Rien ne fut moins digne et moins majestueux que l'attitude de la reine en présence des délégués du Parlement : elle criait, se tordait les mains, menaçait d'étrangler Broussel, faisant des sorties violentes et maladroites que Mazarin avait toutes les peines du monde à raccommoder. Tout cela est supprimé par M<"« de Motteville. Anne d'Autriche a toute la noblesse et la gravité d'un personnage de tragédie, et sa femme de chambre garde toujours l'attitude respectueuse et convenable d'une confidente.

Il y a plus de liberté et de couleur dans les pages consacrées à Louis XIII. M'°* de Motteville n'avait pas été nourrie dans Tamour du roi, et elle aimait trop la reine pour être parfaitement équitable. N'élait-il pas admis que le roi persécutait ou laissait persécuter sa femme? Cependant lorsqu'elle se fut dégagée quelque peu de ces impressions d'enfance, lorsque dans la solitude et le recueillement des dernières années, elle se mit à évoquer Tun après l'autre les personnages qui avaient passé sous ses yeux et que la mort avait presque tous emportés, elle fut comme pénétrée d'une pitié douloureuse et rétrospective pour ce malheureux prince. Elle vit cette pâle et mélancolique figure qui formait un si étrange contraste avec l'épanouissement de Topulente Anne d'Autriche; elle se rappela quelques-uns de ces mots si profonds et si tristes qui lui échappaient, cette mort qu'il sentait toujours autour de lui, qu'il appelait avec feu ou repoussait avec épouvante; ces réflexions amères sur la joie qu'il lisait dans (ous les yeux à mesure que l'heure fatale approchait, ces ressaisissements désespérés de la vie, ces effusions de tendresse dans le vide, ces menaces furieuses contre tous ceux qui n'avaient point compris et soulagé sa peine. Ce

150 MADAME DE MOTTEVILLË

pauvre roi, sorte d'Hamlet manqué, qui voulait sans cesse, et retombait dans le néant de son impuissance, qui ne fut ni redouté ni aimé, et qui rêva toujours Tun et l'autre, qui se crut libre et tout-puissant le jour où la mort glaça la main de Richelieu qui Técrasait, et qui suivit de si près son terrible maître, M™* de Motteville Ta entrevu, elle a deviné tardivement le secret de cette misérable destinée. Son cœur de femme a fourni quelques traits à son imagination ; sous les tons gris habituels du style on voit poindre un rayon. — Il s'en faut qu'elle ait été aussi heureuse avec Richelieu. Les contemporains du reâte ne lui ont pas fait pleine et bonne justice. W^ de Motteville résume son opinion en une phrase antithétique et sentencieuse : < Il fit de son maître son esclave et de cet esclave le pre- « mier monarque de l'univers. »

La seconde partie, de beaucoup la plus considérable, comprend les années de la régence, la Fronde et la période qui suivit jusqu'au mariage du jeune roi. On a vu à propos de Retz combien l'incertitude des idées politiques et du but à atteindre avait nui à l'ensemble de l'œuvre : on n'est pas mené et soutenu par un grand intérêt toujours présent, en fin de compte on ne sait où Ton va^ M°>* de Motteville a moins d'indécision ; mais si elle sait ce qu'elle veut, ce qu'elle veut est si vague, si flottant I Elle ne croit pas, comme Retz, à une sorte d'accord secret entre l'autorité et la liberté, accord rompu par le hautain despotisme de Richelieu, et qu'il eût fallu rétablir. Comment? Retz ne l'a jamais su. Elle est franchement et décidément royaliste; seulement en sa qualité de personne pieuse et dévote, c'est sur des textes des Livres saints qu'elle fonde son opinion. Avait-elle lu la Politique tirée

des propres paroles de l^ Écriture? En tout cas, elle se rencontre avec Bossuet. Pour elle, comme pour Bossuet^ la royauté est d'institution divine, les rois sont de Dieu. Est-ce une bénédiction d'en haut sur les pauvres hu< mains? Au contraire. Le texte est formel :

Dieu menaça les premiers hommes de son peuple qui voulurent créer des rois sur eux, et leur apprit toutes les misères qu'ils souffriraient sous leur domination.

Ils s'obstinèrent, malgré les sages remontrances de Samuel, et depuis ce temps la royauté est un mal légitime et nécessaire . En conséquence, les sujets sont tenus en* vers le souverain aux devoirs de fidélité, d'obéissance et même d'amour. Quant aux rois ils doivent être vertueux, droits, bons, et faire régner autour d'eux un ordre sévère. Qu'ils n'oublient jamais surtout qu'ils ont été choisis pour être les pères de leurs peuples : à ce prix ils seront assurés d'une pleine et entière obéissance. L'obéissance est la loi essentielle de toute société. Que deviendrait un navire sans pilote? — Pères des peuples, pilotes du navire, il ne manque à ces vieilles métaphores que celle du berger et du troupeau, la plus exacte de toutes, la seule exacte, car le berger tond ses brebis. Pénétrée de cette doctrine, M*"** de Motteville résout sans peine tous les problèmes délicats qui furent agités pendant la Fronde. Si elle éprouve quelque embarras, c'est quand elle voit des princes du sang, Monsieur, le prince de Condé, et les plus illustres représentants de la noblesse, qui étaient les soutiens nés du trône, prendre les armes, ébranler l'autorité du roi, prétendre lui dicter des conditions. Elle avait parmi ces révoltés plus d'un ami, ce qui, joint à sa bien-

152 MADAME DE MOTTEVILLB

veillance naturelle, Tinclinait à quelque indulgence. Elle admettait dans une certaine mesure les raisonnements spécieux mis en avant par les frondeurs. Ils étaient dévoués corps et âme à leur souverain; pour lui ils étaient prêts à verser leur sang; mais le moy^n de supporter un Mazarin I C'est à Mazarin qu'ils en voulaient, non au roi. Qu*il s'en allât, cet étranger perfide et cupide, et ils rentraient avec joie dans le devoir. Qu'on juge de l'embarras de M"* de Hotteville ! Au fond, elle pensait comme les Princes et leur parti; elle n'aimait pas Mazarin; mais la reine l'aimait, la reine prétendait le conserver envers et contre tous. De là, bien des incertitudes dans la marche du récit : elle semble faire des vœux pour le parti qu'elle condamne. Enfin arrive le mot du cœur; elle exécute Mazarin.

Mazarin aimait la friponnerie (Rapprochez le mot de filoutage de Retz) ; avec lui la probité avait si peu de valeur qu'il en faisait un crime.

On peut supposer de là que Mazarin avait essayé d'acheter les services de M"^* de Motteville, et qu'elle l'avait sèchement repoussé. Cela lui fait honneur et ne modifie en rien l'idée qu'on se fait de ce ministre. Mais il y a des gens qu'elle hait et méprise davantage (si ce ne sont pas des expressions trop fortes pour une personne si mesurée), ce sont les bourgeois et les parlementaires. Plus de vingtcinq ans après les événements, elle est encore à se demander comment cette canaille, ces barbons, ces robins ont pu se permettre de tenir en échec la puissance royale. Elle se plait à nous montrer ces députations du Parlement qui font antichambre, les pages riant aux éclats sur leur

MADAME D£ MOtTBVtLLB i53

passage, les femmes de la reine aux fenêtres et se régalant à voir défiler cette mascarade de magistrats en robes, fourvoyés parmi la valetaille armée du Louvre. Cela lui rappelait sans doute le vieux M. de MoUeville, magistrat aussi, et qui Pavait oubliée dans son testament. Mais le trait le plus heureux est celui-ci. — c Ces gens-là ditelle, étaient tous infectés de Tamour du bien public. » Que dire de Sainte-Beuve qui explique, commente, justifie ce joli mot? 11 s'entend de reste. Dans une véritable monarchie, il n*y a pas de bien public, il y a le service du roi : se préoccuper du bien public, c'est une maladie, ou tout au moins un ridicule. Voilà pourquoi M"** de Motteville raille les robins et la canaille.

La troisième partie qui va du mariage du roi à la mort de la reine mère, est intéressante pour ceux qui aiment les intrigues et les petits détails de la vie des cours. Pas le moindre intérêt politique sérieux en jeu ; la grande affaire de tous ces personnages, c'est le plaisir et l'intérêt. L'astre nouveau a apparu ; l'ombre et la solitude se font autour de la reine mère. Elle n'a plus que de rares serviteurs : son âge, ses infirmités, l'humeur chagrine du vieillard qui blâme chez les autres les plaisirs qui lui sont interdits, tout concourt pour assombrir les dernières années de la maîtresse de Ho»« de Hotteville. Son fils la comble en public de toutes les marques du respect le plus tendre, mais il lui refuse à peu près tout ce qu'elle demande. Il écoute docilement les remontrances qu'elle lui adresse sur ses infidélités conjugales, mais il éloigne impitoyablement de la cour et destitue les personnes austères, qui, comme M"* de Navailles, prétendent gêner les fantaisies amoureuses du maître. Sur un simple soupçon.

154 MADAME OB MOTtEVILLË

il exige l'éloignement de H""* de Motteville. Il faut que tout cède à ses volontés, même les plus injustes, il le dit hautement. C'est dans H"* de Motteville qu'il faut se donner le spectacle de cette idolâtrie monarchique qui dura cinquante ans : on la voit commencer, et dès le début la servilité est complète, effrayante. C'est un concours effréné de basses complaisances; c'est à qui se pliera le plus humblement aux moins excusables fantaisies du maître. Les Brancas d'abord, qui avaient toute honte bue^ puis les Montausier, si rigides jadis, et devenus tout à coup si souples ; combien d'autres encore I Quel métier que celui de courtisan ! Il faut remplir envers la reine les devoirs de la plus sévère étiquette, mais que l'on n'aille pas au delà ! Si la malheureuse délaissée allait faire appel au dévouement! La véritable reine, c'est peutêtre Madame, la vive et spirituelle Henriette, la future Bérénice, dont le cœur inoccupé cherche un maître; les courtisans se portent de ce côté en foule ; mais le roi a fait un autre choix : c'est à M^'« de la ValUère que vont les hommages ; nouvelle-voile face de la cour. Tous ces manèges de jeune et évaporée galanterie, M™» de Motteville les a rendus au jour le jour, mais sans vivacité : on voit qu'elle ne s'y associe point, on ne voit pas assez qu'elle les condamne et les déplore. Il y a comme un fond d'aigreur contenue qui se fait jour. Signalons cependant une scène d'un assez heureux effet, où l'auteur s'est montré peintre. Figurez-vous la reine assise et presque seule, dans une de ces immenses pièces de Versailles ; près d'elle l'inséparable Molina, qu'elle a amenée d'Espagne, M"** de Motteville, et deux ou trois dames raisonnables qui restent en dehors du mouvement des fêtes. Tout à coup une

Madame db MortEViLLË 155

Jeune femme passe dans tout l'enivrement de la beauté et du bonheur; elle est magnifiquement parée, les diamants pendent à ses oreilles et étincellent sur son cou : c'est M^i^) de la Vailière; presque aussilôt un homme se précipite sur ses pas et la suit, c'est le roi. La reine à cette vue, serre convulsivement la main de Molina, et de l'autre^ lui montrant le couple qui s'éloigne, elle jette dans la langue rauque de son pays ce cri de rage et de jalousie :

Getle fille qui a des pendants d'oreilles, c*est elle que le roi court.

Ces touches rapides et fortes sont rares. Le chef-d'œuvre de cette partie des Mémoires qui traîne un peu, c est l'épisode du voyage de Christine, reine de Suède. M"^ de Motteville n'était pas tenue envers cette étrangère à ces ménagements qu'elle a toujours quand il s'agit de têtes couronnées. Elle a montré tel qu'il était ce personnage bizarre qui appelait Descartes à sa cour et faisait assassiner Honaldeschi à Fontainebleau, qui épouvantait les libres penseurs français par la hardiesse de ses propos, et allait se convertir à Rome. Qu'on se représente tombant dans cette nouvelle cour si galante, si éclatante, qui imposait à l'Europe son ton et ses modes, cette princesse dont le costume n'appartenait à aucun sexe, qui ne mettait pas de gants, qui au théâtre, appuyait ses pieds aux rebords des galeries, qui lançait parmi les conversations les plus raffinées des propos d'une liberté de corps de garde : le contraste si inattendu et si complet dut frapper M">« de Motteville; elle l'a rendu à sa manière, c'est-à-dire plus finement que fortement, et comme une personne étonnée, scandalisée. L'essentiel s'y trouve, le dramatique

est absent. Elle n'a pas soupçonné le dédain profond de nos usages et de nos petites passions qui perçait dans les actes, les paroles, Tattitude de cet être viril, sauvage et insaliable, qui avait toutes les fantaisies de la femme sans «a grâce, qui pensait et voulait en homme, véritable sultan du Nord, que l'épuisement fit échouer à Rome aux pieds d'un confesseur.

Telle est l'œuvre dans sa physionomie générale. Elle manque de relief. Il est bien rare que M*"* de Motteville se mette à son aise et aille jusqu'au bout de son idée. Il faut pour cela que les personnages aient tout à fait disparu, et que l'opinion publique en ait fait justice. Encore, même en ce cas, ajoute-elle un correctif pieux. Voici comment elle annonce la disgrâce du financier d'Émery.

Ce gros pourceau spirituel et vicieux qui nous méprisait, allait devenir un objet de compassion, un exemple agréable de la vicissitude des choses de cette vie, et par qui nous apprendrions fortement que la figure de ce monde passe.

Cela débute vivement, avec une certaine crudité même; la compassion qui intervient adoucit le premier trait ; l'exemple agréable rappelle la satisfaction intime, puis la citation édifiante de la figure de ce monde qui passe^ met en repos la conscience du narrateur. Il commençait en pamphlétaire, il conclut en prédicateur.

Autre exeniple. Elld détestait profondément H"* de Moiitausier, qui avait pris la charge de gouvernante longtemps espérée par M'"'' de Motteville; mais le moyen d'attaquer une ré|>utation aussi solidement établie que cellelà ! Elle prend un biais. Elle fait remarquer que c'était de toutes les dames de la cour la moins propre aux fonc-

lions qui lui furent dévolues, fonctions qui réclament du sérieux, un zèle et un assujetissement perpétuels. Or U*"* de Montausier n'avait rien de tout cela.

Vu son humeur et sa manière de vie toujours dissipée dans les choses extérieures, elle paraissait plus dévouée à Testime publique qu'à l'amitié particulière.

Encore une citation. Bien que le passage soit fort agréablement tourné, il y manque la grâce suprême, cette vivacité spiriluelle que M""* de Sévigné n'eut pas manqué d'y mettre. Il s'agit justement d'un de ses parents, le marquis de la Trousse, aussi célèbre par ses duels que par son exquise urbanité.

Le marquis de la Trousse fut tué en cette occasion, qui était estimé brave, honnête homme, et si civil que même quand il se battait en duel, ce qui lui arrivait souvent, il faisait des compliments à celui contre qui il avait affaire. Lorsqu'il donnait de bons coups d'épée, il disait à son ennemi qu'il en était fâché ; et parmi ces douceurs, il donnait la mort aussi hardiment et avec autant de rudesse que le plus brutal des hommes.

Peut-être avons nous tort de demander à cet estimable écrivain d'autres qualités que celles qu'il possède. H"*** de Motteville a été surfaite, à ce qu'il nous semble. La génération qui suivit, goûta médiocrement les Mémoires lorsqu'ils parurent en 1723. Les petits détails prodigués, les réflexions morales un peu longues et banales, une sorte de parti pris de n'effleurer que des surfaces, une réserve et une discrétion qui approchaient du déguisement, des acunes essentielles enfin, valurent à l'ouvrage un accueil assez froid. On venait de découvrir Retz, si coloré et si hardi ; c'était un terrible voisinage. Depuis, on a rendu plus de justice aux mérites aimables de ce style tempéré.

Le goût qui a régné, et qui rëgive encore, pour les infiniment petits détails de la chronique de ce temps, a ramené à M"»^ de Molteville beaucoup de lecteurs. Bien que née en 1621, elle est par Tesprit, le goût, la langue et le style, du pur siècle de Louis XIY. Elle se contient, s'observe, soigne l'expression et le tour, évite tout ce qui est insolite ou excessif; elle n*a rien de grand dans la manière, rien d'énergique. Celte âme tempérée a trouvé sans effort un langage à son image. C'est une lecture d'arrière-saison. L'impression en est douce, un peu triste, et au fond salutaire, si l'on y met un peu du sien. H""® de Mottevjlle avoue qu'elle a connu le martyre de Vamhition^ qu'elle a eu bien de la peine à quitter la cour « ce délicieux ^t méchant pays, > Le sacrifice était fait, quand elle se mit à écrire. Cela donne à ses récits une sérénité un peu froide, mais qui pénètre peu à peu. Elle prépare au déta^ chement, elle y invite, sans trop presser et sans trop prêcher. Si on ne la suit pas jusqu'où elle est allée, on ne peut s'empêcher de dire avec elle en la quittant que la figure de ce monde passe.

Louis XIV et le jansénisme. — La doctrine. — Les hommes : Saint- Cyran, h famille des Arnauld. — Jjca Écoles de Port-Royal. — Le style janséniste.

M. Sainte-Beuve a consacré à Thistoire de Port-Royal ftinq volumes substantiels, renforcés de notes et d'éclair-*

cissements, et il s'en faut bien qu'il ait épuisé la matière; il le reconnaît lui-même en plus d'un endroit. Les docu* ments sont innombrables, interminables surtout : ce n'est pas par la sobriété et la concision que se distinguent les Jansénistes. Parmi toutes ces longueurs, toutes ces pesanteurs, se détache, brille et court la prose de Pascal. On serait bien excusable, dans une histoire littéraire, de s'en contenter, de ne regarder ni avant, ni après^ ni à côté, de s'en tenir à cette fleur unique : mais la tige qui l'a portée, n'est-il pas intéressant de la connaître? On aime à se représenter les hommes de génie comme dans une sphère supérieure d'où ils dominent et planent : il ne faut pas les rabaisser ; mais tout en les maintenant sur leurs hauteurs, il est jusle de montrer le fil par lequel ils tiennent à terre. Comment expliquer Pascal, si on supprime le Janséi^isme? Le Jansénisme, pour Pascal, est ce que Dieu est pour saint Paul : in eo vivimus et movemur et sumies, en lui il vit, il se meut, il est.

Il y a plus, Pascal n'est qu'un accident dans l'histoire du Jansénisme. La doctrine existait avant lui, elle a continué d'être après lui ; elle remplit tout le dix-septième siècle ; elle trouble la première moitié du dix-huitième ; et après les orages de la Révolution qui firent tant de ruines, elle apparaît encore, bien modifiée sans doute, reconnaissable pourtant, et d'une humilité superbe, dans la forte personnalité de M. Royer-Collard. Je voudrais en réunir les traits principaux, en composer une espèce de cadre, d'où se détachera la figure de Pascal.

Ni par la date de sa naissance, ni par son esprit, le Jansénisme n'appartient au pur siècle de Louis XIV. Il est antérieur et au-dessus. Le roi, bien que fort ignorant, ne

160 LE JANSâNISMR

s'y trompa jamais : d'instinct, il sentit qu'il y avait là une furce qui lui échapperait toujours, et, comme tous les despotes, il voulut Fanéantir. Ses confesseurs Jésuites ne manquèrent pas de l'entretenir dans ces dispositions naturelles, que la vieillesse et les aiguillons de la peur exaspérèrent en cruauté. En vain l'opinion publique s'émouvait, réclamait la fin de l'exil du grand Ârnauld : il fallut que ce sujet fidèle mourût loin de son pays. En 1709, le roi qui avait toute l'Europe sur les bras, trouve le temps de s'occuper des dernières religieuses qui achèvent de vivre à Port-Royal; il leur expédie d'Argenson avec des agents armés ; il les fait enlever et disperser par toute la France. Enfin, l'année suivante, la maison est démolie jusque dans ses fondements ; on exhume les corps des personnes de distinction ensevelies dans le couvent; quant aux autres, ils sont entassés et livrés pêle-mêle aux outrages des hommes, à la dent des chiens. A aucune époque de ce long règne, ni les prières des personnes les plus considérables, ni les protestations les plus vives de fidélité et de dévouement de la part de ceux qu'on appelait Jansénistes, ni la haine évidente et intéressée de ceux qui les accusaient, ne purent l'incliner à l'indulgence ou à la simple équité. Il voulut toujours voir en eux des ennemis. Il importe de constater ici, comme nous l'avons fait pour Corneille et pour Descartes, que tout ce qui constitue le Jansénisme, personnes, œuvres^ esprit, ten* dances, tout cela ne dut rien à l'influence du grand roi, que l'honneur de la persécution.

Bien qu'il y ait plus d'un exemple,dans l'histoire, de la violence^ de la férocité même à laquelle les querelles théologiques peuvent porter les hommes, il se mêle près-

que toujours aux questions de doctrine des passions et des intérêts d'un tout autre caractère. Ce n^est pas le seul amour de l'orthodoxie qui jetait sur le riche pays des Albigeois Simon de Montfort et ses croisés. Les discussions sur la grâce n'auraient été ni si longues ni si ardentes, elles n'auraient pas eu des conséquences si terribles pour les jansénistes et les religieuses de Port-Royal, si le maintien de l'intégrité du dogme en avait été le seul principe. On ne découvre bien pourquoi les hommes se font la guerre que quand la guerre est finie. Nous pouvons donc ne pas entrer dans le fond même du débat théologique ; mais il faut au moins signaler l'importance de l'opinion qui fut condamnée, et les conséquences qui en découlaient naturellement.

Au fond, Jansénius, Saint-Cyran son ami, et Arnauld avaient en vue un retour sincère et énergique à la pureté de la foi sur la redoutable question de la grâce, qui est à vrai dire tout le christianisme. On épilogua, on équivoqua pendant cinquante ans sur les cinq fameuses propositions qui étaient ou qui n'étaient pas dans VAugustinus : il eût été plus digne de ne pas se mettre en quête de fauxfuyants, et de déclarer hautement que, sur tel et tel point, on se séparait de la Sorboiine et de la cour de Rome. C'était l'hérésie, ils n'en voulurent pas ; ils se prétendirent jusqu'au bout chrétiens orthodoxes, firent des soumissions ambiguës, et en fin de compte passèrent aux yeux de tous pour des hérétiques. — Ils Tétaient, puisqu'ils avaient été condamnés par l'autorité la plus haute que reconnaissent les chrétiens, et qu'au fond, ils gardaient leur opinion. Ils ne l'étaient pas, parce qu'ils étaient réellement les représentants de la véritable doctrine du christianisme : eux

XYUe SlàOLB. il

seuls étaient logiques et conséquents. Le péché originel, la grâce, la prédestination étaient des dogmes, et des dogmes consacrés. La discussion ne pouvait s'ouvrir que sur Tapplicalion pins ou moins rigoureuse qu'il convenait d'en faire, soit dans la direction spirituelle, soit dans l'administration des sacrements. Fallait-il remplir les âmes de trouble et d'épouvante, en leur présentant sans cesse la radicale impuissance de l'homme à faire le bien, la volonté souveraine de Dieu qui accorde à qui il lui plaît le don gr.'tuit du salut? Ou bien fallait-il avoir pitié des créatures faibles et désolées, les encourager et les soutenir dans leurs eiïorts pour atteindre la vertu, les fortifier, en opposant à la toute puissance de Dieu, la justice, la miséricorde, la bonté infinie, en faisant enfin descendre dans la nuit des esprits un rayon d'espérance ? Les jansénistes se déclarèrent contre cette fausse et dangereuse sécurité. C'était, selon eux, engager le chrétien sur une pente qui devait le faire rouler dans l'abime. Â force de le rassurer, on le prédisposait au relâchement ; on l'amenait à se contenter d'une pénitence imparfaite, à s'endormir sur la foi en l'efllcacité de pratiques extérieures. Ils semblent avoir pressenti ce déisme vague et sentimental si fort à la mode au siècle suivant, et qui s'accommodait de toutes les religions possibles. Mais avant de heurter cet écueil extrême, n'avaient-ils pas sous les yeux les doctrines des casuistes, qui élargissaient scandaleusement la voie étroite du salut?Ils remirent entre les mains de Dieu seul cette récompense inestimable que l'homme est tou^ jours trop enclin à se décerner à lui-même, ou qu'il se fait décerner par des ministres complaisants et intéressés. Sur ce point, il faut bien le reconnaître, ils se rançon-

traient avec Calvin, non-seulement dans Tinterprétation du dogme, mais dans les applications. On le leur reprocha cent fois, et ils ne réussirent jamais à se justifier complètement, de sorte que, en cette circonstance encore, il y eut en eux quelque chose d'équivoque. D'une analogie de détail, leurs adversaires conclurent à une similitude complète : c'est la logique des partis. Les jansénistes, par contre, firent valoir les différences essentielles (notam'ment sur l'Eucharistie et l'Ordre), et crièrent à la calomnie. — Mais laissons la question théologique. De bonne heure elle ne fut plus guère qu'un prétexte. Ce qui désigna le jansénisme aux coups des puissances établies, ce fut son esprit, ce fut surtout le caractère de ses représentants. La doctrine fit peu de prosélytes dans le monde : elle était trop haute et trop dure ; mais ses défenseurs recueillirent lestime, la sympathie, le respect universels. On ne pourrait en dire autant de leurs adversaires.

La famille des Ârnauld tient une grande place dans riiistoire du jansénisme. Elle était originaire d'Auvergne, âpre pays, où sous la neige dorment les volcans. Monta^* gnes médiocres, vallées innombrables, d'aspect monotonCi (le maigre végétation ; partout du resserrement, je ne sais quoi d'incomplet dans la force ; aucun épanouissement, ni dans les horizons, ni dans la nature ; mais on sent que les arbres et les rocs sont bien ancrés dans le sol, que rien ne les déracinera. La famille des Ârnauld appartenait plutôt à la haute bourgeoisie qu'à la noblesse : elle fait bonne figure dans la magistrature, à Tarméc, dans le monde. Le père des Arnauld de Poi^l-Royal est procureur général sous Catherine de Hédicis . Il a vingt enfants, son père eu avait eu treize. C'est une race forte, rangée, de mœurs ir^

réprochables, qui traverse les cours, les guerres civiles, la Fronde même, sans être entamée. Les Ârnauld étaient comme prédestinés à se heurter contre les jésuites : c'était un legs de leur père. Il avait prononcé en 1594, au nom de l'Université, un plaidoyer pour l'expulsion de la Compagnie que Ton accusait de l'attentat de Barrière. Ce plaidoyer, dans le goût du lemps, était d'une violence extrême. L'Esloile lui-même le trouva excessif.

Il appela, dil-il, les jésuites voleurs, corrupteurs de la jeunesse, assassins des rois, ennemis conjurés de cet État, pestes des républiques et perturbateurs du repos public, bref, les traita comme gens qui ne méritaient pas seulement d'être chassés d*uu Paris, mais d'être entièrement raclés et exterminés de dessus la face de la terre.

L'Estoile, plus doux, se contentait de les expédier aux Indes pour convertir les infidèles. — C'est ce plaidoyer qu'on a appelé le péché originel des Arnauld. Cent ans après, le dernier fils de l'avocat, le grand Ârnauld, mourait en exil, et bientôt on ne laissait pas debout une pierre de ce monastère de Port-Royal, où la mère des Âr* nauld, plusieurs de ses fils et de ses filles avaient cherché une paix que la persécution troubla sans cesse.

Près d'Antoine Ârnauld, il faut placer sa fille Jacqueline, célèbre sous le nom de mère Angélique. De tous ses enfants, c'est celui qui rappela le mieux l'indomptable énergie du père. En toute occasion, elle eut la vue plus nette, le coup d'œil plus décisif que le grand Ârnauld et les autres. Elle n'avait point dépensé sa force dans des subtilités métaphysiques. Elle la portait en elle toute condensée et prêle à jaillir, mais contenue le plus souvent par une sincère humilité et par les conseils des hommes.

LE JANSÉNISMB 165

Bien avant qu'il fût question de jansénisme, c'est elle qui, âgée de seize ans, et investie depuis plusieurs années de la dignité d*abbesse, introduisit dans le monastère qu*elle dirigeait des réformes essentielles. La journée du guichet est célèbre dans les fastes de Port-Royal. Elle le serait bien davantage, si parmi tous les écrivains que suscita le jansénisme, il s'était trouvé un poète, un homme éloquent qui célébrât dignement ce triomphe de l'héroïsme chrétien. Quel tableau que celui de ce père collé au guichet du parloir, menaçant, priant, pleurant, et à qui sa fille refuse l'entrée du couvent! Mais dans ces âmes profondes tout était force, il n'y avait pas de rayonnement. A peine çà et là un cri involontaire, une expression vive et colorée qui échappe ; puis le récit reprend son allure régulière, lente, monotone, l'éclair a fui ; mais on sent l'autorité, on voit l'action qui s'exerce, s'impose lentement, sûrement. Le père admira, céda. La mère, à la mort de son mari, vint se ranger sous la direction de sa fille ; des sœurs, des frères vinrent à leur tour. H. de Saint-Cyran qui ne pénétra dans ce milieu que vers 1636, n'y apporta rien qui n'y fût en germe. Le jansénisme théologique troubla plutôt les esprits des religieuses, les enténébra, les entêta. Ce n'est pas à lui que Port-Royal dut ce qu'il y eut en lui de grand et de salutaire, je veux dire l'aus* térité morale, la solide et saine science. La force ne fut pas augmentée; il s'y joignit de la sécheresse et de l'étroitesse. Le frère aîné de la mère Angélique est M. Arnauld d'Andilly, figure douce, aimable, qui contraste agréablement. Il est li lien entre le jansénisme et le monde, le monde des honnêtes gens, la société brillante d'avant Louis XIV, les Guéméné, les LongueviIle,les La Rochefou-

cauld, les Sablé, les Sévigné, et bien d'autres. Par son fils, M. de Pomponne, il maintient une représentation quelconque des intérêts de la doctrine à la cour même du roi. Aimé et estimé de tous, aiïable, et dans ses dernières années décoré d'une naïveté majestueuse, il a plus que tous les autres peut-être éveillé et entretenu cette sympathie générale qui protège et relève ceux que les puissants frappent. Ses traductions, notamment celle des Vies des Pères du désert et des Confessions de saint Augustin^ si agréables à lire encore aujourd'hui, ont comme préparé, adouci, embelli d'avance la retraite et la pénitence pour plus d'un naufragé de la vie. Théologien médiocre, il attirait d'autant plus et charmait ceux que la métaphysique rebute, et que l'imagination sollicite. Écrivain châtié, élégant, il osait ne pas rougir du soin qu'il apportait à la composition de ses ouvrages. Son humilité n'alla que jusqu'à refuser d'être de l'Académie ; mais il voulut à tous paraître digne d'en être. Il s'éteignit doucement, honoré du roi Louis XIV, pour qui il avait une espèce de culte, et sans pouvoir soupçonner, lui si doux de cœur, même à ses ennemis, la désolation de sa Thébaïde, l'exil persistant et la mort de son frère.

Ce frère, c'est le grand Arnauld. C'était le dernier des enfants d'Antoine Arnauld. En lui semble s'être concentrée et condensée l'indomptable persistance de la race. Homme de lutte avant tout, s'il ne va pas chercher l'ennemi, dès qu'il l'a rencontré, il ne le lâche plus. Il n'en manqua jamais d'ailleurs : on peut dire qu'ils naissaient sous ses pas. Quand on le croyait abattu, terrassé, à merci, il se relevait, avec un in-folio à la main, et recommençait. Youlait-il prouver à ses calomniateurs que le jansénisme,

qui était sa raison d'être à lui, n'existait pas, et qu'en tout cas il ne ressemblait en rien au calvinisme, il lançait à la tète des calvinistes qui lui donnaient Thospitalité une solide réfutation de leurs doctrines; il ne persuadait pas ses ennemis de France, mais il changeait en ennemis les étrangers qui lui étaient bienveillants. Youlait-il prouver au roi Louis XTV qu'il n'avait jamais cessé d'avoir pour lui les sentiments d*un sujet dévoué et fidèle^ il accumulait les volumes pour flétrir et anathémaliser les Anglais protestants qui avaient chassé Jacques II, et ses factums avaient quelque apparence d'une apologie des jésuites. Cœur élevé, sincère, esprit ardent, homme maladroit, écrivain correct, exact, lent et lourde il est du xvi'' siècle par la complaisance impitoyable avec laquelle il s'installe dans son sujet, le dispose méthodiquement, pousse devant lui des masses énormes de syllogismes accumulés qu'il manœuvre sans fatigue (pour lui s'entend). € On le voit venir d'un bout d*une page à Tautre,» dit Sainte-Beuve. Cela est plein, substantiel, solidement étayé, véritable construction cyclopéenne. Quels hommes que nos pères ! Ils ont lu, ils ont dévoré celte formidable érudition ; cette dialectique écrasante les a délectés. Peut-être ont-ils souri en connaisseurs à certains traits d'énorme ironie qui nous semblent aujourd'hui si émoussés. Ce qui les frappa surtout, c'est la vigueur de Tathlète, sa persévérance indomptable, sa fécondité que la mort seule put tarir, ajoutons-y cette foi sincère et haute, la puissante autorité du caractère, sans laquelle rien ne vaut, et qui donne à tout son prix et même au delà. Sa mort eut un grand retentissement dans toute la chrétienté. On le savait sur la brèche, et on se reposait sur lui. Quand on sut qui! était enûa

tombé à son poste, et seul, on poussa le cri de lamentation des Juifs sur les Macchabées : € Comment est tombé cet homme fort ? > et Ton attendit dans Tangoisse ce que feraient les vainqueurs. Les épitaphes abondèrent. Le malheureux Santeul, qui se croyait libre d'admirer ce qui déplaisait aux jésuites, le salua des titres glorieux de défenseur de la vérité et d^ arbitre du droit ( Veri de» fensor et arhiier œqui). On le força de se rétracter sous peine de perdre son bénéfice. Racine, à qui tout héroïsme était naturellement étranger, rima quelques vers élégants et faibles qu'on lui pardonna à ta cour, si tant est qu'il les ait rendus publics. Boileau, plus ferme, plus droit, mais circonspect aussi, le proclama dans des vers qui ne parurent qu'après sa mort, le champion de TEglise, instruit par Jésus-Christ^ celui qui avait tei*^*assé Pelage et foudroyé Calvin ; de tous les faux docteurs confondu la morale. Il le montra, pour fruit do son zèle, rehuté^ opprimé par leur noire càbaley errant, pauvre^ hanniy proscrit, persécuté ^ et, pour suprême ignominie, ses restes dérobés à tous les regards, car les loups dévorants ne les eussent pas laissés en repos.

Il faudrait auprès des Arnauld placer toute la famille des Lemaitre, qui y tient par les liens de la parenté la plus étroite, et par l'esprit. Lemaitre, Tavocat illustre, qui renonça si jeune encore à la gloire du barreau pour se mettre sous la direction de M. de Saint-Cyran, et qui fut un des maîtres les plus afTectueux de Tingrat Racine; Lemaitre de Sacy, un des principaux fondateurs des Écoles de Port-Royal, le traducteur des Livres saints, et les trois autres frères, de Saint-Elme, de séricourt, de Yalemont, toute une tribu de Lévi, docte, droite, coura-

geuse et simple de cœur. Combien d'autres encore parmi lesquels les Hamon, les Lancelot, les Tillemont, les du Guet, si savants, si modestes, si purs ! M. Sainte-Beuve, qui les suit et les dépiste en curieux sur toutes les voies, ne les quitte qu'attendri, converti pour aussi longtemps qu'il pouvait Têtre. Mais comment séparer d*ÂrnPuld celui qui lui tint si longtemps fidèle compagnie, Thonnête Nicole? Au rebours de sonami,Nicole, quoique beaucoup plus jeune (né en 1625), était d'humeur pacifique : il n'avait pas d'ailleurs cette invincible santé de l'autre. Engagé dans la lutte et dans le coup de feu des ProvincialeSy il batailla quelque temps encore après cette vive charge; puis, aux premières apparences de conciliation et de paix, il se sentit à demi désarmé. Mais la main d'Âmauld était sur lui et ne lâchait pas. Il fallut suivre dans son exil Tobstiné lutteur, et là, comme Teucer abrité derrière Ténorme bouclier d'Ajax, lancer toujours du même arc les mêmes flèches sur les mêmes ennemis. Quand la fatigue devint une souffrance, il demanda timidement son congé. — « Je voudrais me reposer, dit-il naïvement. — Eh! répliqua Arnauld, vous aurez réternité tout entière pour vous reposer. » — Nicole n'en doutait pas, mais il voulait prendre des avances dès cette vie, et il en prit. A son retour en France, il fut mal accueilli par les fidèles. Sa lassitude fut transformée en défection, en trahison : on lui fit un crime de n'être pas un héros. Il répondit modestement que Dieu ne lui en avait pas donné l'étoffe. Rien de plus vrai. Il y a des tempéraments qui sont faits pour la lutte, Nicole était de ceux qui s'y laissent engager, mais avec le secret espoir et le désir d'en sortir le plus tôt possible. Homme d'étude, de travail in-

cessant, mais demandant à l'étude plutôt ses jouissances et son utilité générale que la trempe des armes de guerre, il traduit les Provinciales en latin, mais il s*y prépare en relisant, en savourant Tércnce. Il lui resta de sa longue et orageuse association avec Ârnauld un besoin de tranquillité qui rinclina à plus d'une concession. Sa véritable place était dans les Écoles. Il avait la science, la méthode sûre, la douceur, avec quelque agrément. La société polie fut enchantée de ses Essais de morale ; M"' de Sévigné ne tarit pas en éloges, et quels éloges ! le divin revient à chaque lettre. Elle voudrait de ces livres excellents faire un bouillon et l'avaler. Excellent moyen pour en avoir plus tôt fini I C'est là en effet le difficile avec Nicole, on n'en finit pas. Tout cela est juste> raisonnable, clair, honnête, un peu banal, un peu froid, un peu terne. Ce n'est pas une source vive qui jaillit, mais un robinet qui coule. A un moment, le style des Provinciales sembla l'avoir tenté, et il écrivit les Imaginaires ; mais cette bouffée d'émulation dura peu, Nicole rentra dans sa voie et n'en sortit plus. Tel qu'il est, il compte dans la gloire collective du jansénisme, et sa place, quoique secondaire, est bien à lui et lui restera.

Faut-il s'étonner maintenant si la faveur de l'opinion publique s'est déclarée, sinon pour le jansénisme, au moins pour les jansénistes? Sans former une société aussi fortement organisée que celle des jésuites, ils étaient un groupe, et un groupe d'élite dans la société du xvii^ siècle. A aucune époque, nul ne s'avisa de contester leur science, d'émettre le moindre doute sur la pureté de leurs mœurs, le solide de leurs vertus. Ajoutez à cela la persécution qui relève toujours ceux qui ne la méritent

pas. Tout ce qui,sous le règne de Louis XIV,conservait et affichait une certaine indépendance, ne dissimula point sa sympathie pour ces « saints solitaires illustres » , comme les appelait Saint-Simon. M"*® de Sévigné, qui avouait si ingénument son peu de vocation pour les mortifications de la pénitence, s'écriait en revenant de Port-Royal :

Ce Port-Royal est une Thébaide, c'est le Paradis ; c'est un désert où toute la dévolion du christianisme s'est rangée ; c'est une sainteté répandue dans tout le pays une lieue à la ronde.

Saint-Simon, moins pittoresque, détermine plus ex^tement le caractère de l'estime et du respect qui s'attachait à ces hommes illustres.

Que Tétude et la pénitence avaient assemblés à Port-Royal, et qui firent de si grands disciples, et à qui les chrétiens seront à jamais redevables de ces ouvrages fameux qui ont répandu une si vive et si solide lumière pour discerner la vérité des apparences, le nécessaire de l'écorce, éclairer la foi, allumer la charité, développer le cœur de Phonime, régler ses mœurs, lui présenter un miroir fidèle, et le guider entre la juste crainte et l'espérance raisonnable.

C'est par ces mérites solides qu'ils conservèrent jusqu'au bout d'illustres et considérables amitiés. Les Conti, les Longueville, les Luynes, les Chevreuse, les Liancourt, la princesse de Guéméné, la reine de Pologne, Marie de Gonzague, le chevalier de Sévigné, M"" de Sablé, M. de Tréville, et tant d*autres, y compris Retz lui-môme, étaient de cœur avec eux. Le jansénisme de ces grands personnages était bien, il est vrai, assaisonné d'une légère dose d'opposition politique, et il fut plus nuisible qu'utile aux persécutés, car il donnait une certaine apparence

aux calomnies qui les transformaient ep séditieux; mais à qui la faute, si une réforme sévère dans les mœurs et dans la foi était un motif de suspicion? Enfin, que Ton consulte Tattitude des représentants les plus illustres du clergé de France durant ces querelles interminables, de ce clergé si docile, si souple devant les volontés du roi, jusqu'à faire craindre à Rome une scission complètei combien en trouvera-t-on qui se soient prononcés hautement contre les jansénistes, qui niaient point tem-r péré par des réserves significatives l'adhésion forcée aux décisions supérieures? Bossuet lui-même ne cessa de flétrir ce qu'il appelait <( les relâchements honteux et les ordures des casuistes. » Il faut bien le reconnaître, tout ce qui se respectait, les respecta.

Cette considération particulière dont ils jouissaient fut ce qui exaspéra la haine de leurs ennemis. Elle ne connut plus de bornes, quand les solitaires et les religieuses fondèrent des écoles. Les jésuites étaient alors à peu près les maîtres de l'enseignement. Par la direction, les couvents et les colléges,ils tenaient sous leur influence toute la société polie. Une concurrence redoutable commençait. Par son esprit, par ses méthodes, par sa science, le jansénisme allait se propager, préparer une revanche complète. La violence l'en empêcha. On voudrait pouvoir s'arrêter ici, exposer avec détail cette solide et saine instruction donnée avec tant de dévouement et de sûreté par des hommes comme Nicole, Lemaître de Sacy, Lancelot, Hamon. Les ouvrages subsistent : ils forment avec les Provinciales la gloire la plus durable du jansénisme. Ces hommes qui remontaient volontiers à l'autorité là plus ancienne, qui, en face des casuistes modernes, rele-

valent la rigide doctrine de saint Paul et de saint Augustin sur bien des points et les plus essentiels, sont de hardis novateurs, des hommes de progrès, comme nous dirions aujourd'hui. Ils ont secoué le joug de la routine barbare, de la scolastique décrépite. Disciples de Descartes, ils substituent la raison au raisonnement ; précurseurs de la philologie moderne, ils rétablissent et montrent à l'esprit le lien qui unit entre eux les divers idiomes ; ils jettent les premiers fondements de la grammaire générale. Ârnauld lui-même quitte de temps à autre la mêlée théologique, pour rédiger avec Nicole quelques-uns de ces Manuels élémentaires si solides et si clairs. Quant aux religieuses, les pensionnaires qu'elles formaient gardaient longtemps, même dans la dissipation du monde, l'attitude sérieuse et comme le pli de la discipline austère. Elles trouvaient grâce devant Boileau lui-même, si lourdement sévère pour toutes les femmes.

L'épouse que tu prends, sans tache en sa conduite Aux vertus, m'a-t-on dit, dans Port-Hoyal inblmite. Aux lois de son devoir règle tous ses désirs.

De tous leurs élèves, un seul oublia et méconnut nn instant ce qu'il leur devait, et, comme il arrive toujours,

c'était le plus aimé, celui qu'ils appelaient \e petit Racine. Il leur revint plus tard et s'imposa lui-même pour pénitence d'écrire l'histoire de Port-Royal. On voit bien que c'est une pénitence.

Tel est le milieu où se forma Pascal, j'entends le Pascal des Provinciales et des Pensées. La théologie du jansénismefut la sienne, et aussi l'élévation morale, la pureté, et, pour tout dire, la noble et incurable tristesse. Toutes ces figures de docteurs, de solitaires, de religieuses sont

graves, recueillies, avec je ne sais quoi de désolé que l'on voit poindre et que la volonté comprime. Tels les vit et les représenta leur grand peintre, le plus chrétien des peintres, Philippe de Champagne. C'est par là que je crois retrouver en eux je ne sais quelle parenté avec les stoïciens. La grâce est un abime qui les sépare, puisque le sage antique se déclare hautement le seul et unique ouvrier de sa vertu, tandis que le janséniste attend d'un secours supérieur la moindre impulsion vers le bien; mais ils arrivent, tous deux en présence de la mort troublés, désolés. Le stoïcien n'est pas soutenu par l'espérance, car il ne croit pas en une autre vie, et il s'écrie avec Brutus : Vertu, tu n'est qu'un mot l Le janséniste n'y croit que pour entrer en épouvante. Dieu l'a-t-il prédestiné au salut? Mortifications, jeûnes, renoncements, luttes incessantes contre soi-même, victoires si douloureuses à rem* porter, rien ne le rassure : il se sent sous la main du juge aux yeux de qui tout cela peut n*être rien, qui démêlera les révoltes secrètes, les subterfuges, la corruption cachée, et prononcera l'arrêl éternel. Quelles angoisses 1 Après une vie si longue et si admirablement remplie, la mère Angélique fut saisie d'une épouvante indicible, « comme le criminel auprès de la potence, au moment même de l'exécution. :» — Oies abîmes sombres! Ni l'orgueil ne sufûsait à remplir les uns, ni l'humilité à rassurer les a\^tres. Il y aura toujours du vide en l'homme. Les âmes légères le peuplent d'agréables folies, les âmes profondes le mesurent sans cesse et meurent à la joie. Par là, Pascal est bien l'homme de la doctrine. Par le style, il lui échappe. Le style des jansénistes est exact, sans être sobre, cor* rect^ sans être élégant. Ce qui leur manque essentielle-

ment, c'est la couleur, le relief, l'agrément. Savants, judicieux, solides, ils ne savent se borner. Ils imposent au lecteur tout ce travail préparatoire et d'arrière-boutique qu'il faut faire avant d'écrire, mais qu'on se garde de montrer. Armés d'un appareil dialectique complet, ils le font sans pitié fonctionner sous nos yeux : nous aurons le fruit, mais ils ne nous font pas grâce des épines. Us éclairent, ils édifient, mais en mortifiant. Ici, le tempéra^ ment naturel est pour beaucoup, mais l'éducation y a sa part. Les Pères, dont ils faisaient leur nourriture ordinaire, et saint Augustin en particulier, ne sont pas des modèles de style sobre. Les nécessités de l'enseignement, d'une prédication incessante ne leur permettaient guère les scrupules et les délicatesses de la forme. M. de Saint-Cyran, le véritable père du jansénisme, le docteur pénétré, saturé de saint Augustin, condamnait formelle* ment ces misérables et puériles préoccupations. « Il ne a faut pas tant épiloguer sur les mots, dis;iit-il. Cette jusc tesse de parole est plus propre aux académiciens qu'aux « défenseurs de la vérité. Il suffit qu'il n'y ait rien de cho- « quant dans le style. » — Saint Augustin a composé un traité (de doctrinà Christi) pour proscrire les ornements de la diction. En cela surtout, les jansénistes se montrèrent disciples dociles. «Le style suffisant les contentait mieux que la grâce suffisante,Bdit Sainte-Beuve. Le souci de la forme était à leurs yeux un des eflets de cette concupiscence native que le chrétien devait combattre et déraciner. Qu'est-ce que s'appliquer à bien écrire, sinon se plaire à soi-niôme, se délecter dans son amour-propre, et par delà ces voluptés interdites, convoiter les applaudisse* ments des hommes ? Quel but à proposer à un chrétien ?

M. de Saint Cyran, dans sa rigueur, allait jusqu^à exiger que l'écrivain ne signât pas ses livres ; et de fait, tous les écrits des jansénistes parurent sans nom d'auteur. Ce n*est pas sans danger qu'on supprime cet aiguillon de la gloire, sans compter qu'une signature est une responsabilité hautement acceptée. On ne voit que trop que Saint- Cyran a été fidèlement obéi.

Mais la grâce tombe où il plaît à Dieu. Les recommandations de Saint-Cyran renforcées de l'autorité de saint Augustin n'y peuvent rien. Il condamne les recherches du style, il réprouve remploi de la raillerie, et voici Pascal qui apparaît, les Provinciales à la main.

Le jansénisme (suite). — Pascal. — La Tamille des Pascal. — L'éducation, la vocation. — Les Provinciales, — Le Discours sur les passions de Vamour, — Les Pensées,

Il faut maintenant introduire Pascal. Pascal, c'est le dernier mot du jansénisme. En lui est ramassé, condensé tout ce que la doctrine a de grand, de noble, de violent et d'insondable. En la voyant telle, les solitaires de Port- Royal qui déchiffraient et ordonnaient les fragments du livre interrompu, furent épouvantés. Ils reprirent cœur pour mutiler l'œuvre, se mutilant eux-mômes.

Comme les Arnauld, les Pascal sont originaires d'Auvergne. Ce rude climat trempe les hommes, fortifie les

forts, mais aussi il tue sans merci les chétifs. Pascal qui mourut jeune, eût succombé bien plus tôt s'il fût resté dans cet air vif, impitoyable. Il fut de bonne heure em^ mené à Paris. Sa mère, à qui il devait ressembler beaucoup, était de santé délicate ; elle cessa de vivre à vingthuit ans. Sa sœur aînée fut M"** Périer, celle qui nous a laissé cette simple et forte biographie de son frère. Sa sœur cadette, Jacqueline (née en 1625, Pascal est né en 1C23), fut religieuse à Port-Royal, où elle mourut jeune aussi et avant son frère (en 1661). C'est par elle que M. Cousin a inauguré celte galerie de portraits des femmes illustres du xvii* siècle, portraits si peu ressemblants parfois aux originaux. Elle n'a rien, cela va sans dire, de ce qu'on voudrait nous faire admirer dans les Longueville et les Chevreuse. Ce n'est pas une grande dame, mais une bourgeoise, qui n'eut pas besoin de trop aimer le monde d'abord pour aimer Dieu ensuite. Ëufaut précoce comme son frère, elle improvisait en toute occasion des compliments en vers qui excitaient l'admiration. Ce goût lui resta, même au couvent, où elle chanta trèslonguement le fameux miracle de la sainte Epine. Il m'est impossible, je l'avoue, de goûter, même de supporter, celte prétendue poésie : la grâce me manque. Tout ce qu'on peut dire, c'est que cette aptitude précoce à construire le vers est une des formes de l'esprit géométrique que le frère possédait au plus haut degré. Mais, outre ce.s affinités intellectuelles, le frère et la sœur se rejoignaient plus sûrement par l'âme. Un moment séparés, ils se ressaisirent plus étroitement et ne se quittèrent plus. Ce fut Jacqueline qui donna Pascal à Port-Royal. Tous deux y coururent, lui, après avoir prolesté énergi(iuement contre

zviie fliÉCLC 12

la signature du formulaire, elle, inconsolable de Favoir signé, et presque aussitôt après.

Le père de Pascal, le voyant si faible et si ardent, ne voulut point le confier à des maîtres étrangers. Il se chargea seul de son éducation. C'était un homme d'un savoir étendu, d'une intelligence pénétrante. Il redoutait pour Tenfant la fatigue du cerveau et ne lui octroyait qu'à très-petite dose le pain de la science. Surtout il évitait de lui donner aucune connaissance des mathématiques, sentant bien qu'il s'y porterait d'un élan trop passionné et qui pourrait le tuer. Biaise Pascal avec des barres et des rondSf inventa la géométrie. Son père le surprit dans le moment où, poursuivant son travail solitaire, il arrivait à la trente-deuxième proposition du premier livre d'Euclide, Tout le monde connaît le fameux morceau de Chateaubriand t qui commence par ces mots : a II y avait un homme qui, à douze ans, avec des barres et des ronds avait créé les mathématiques, » et qui finit par ceux-ci : € Cet effrayant génie se nommait Biaise Pascal. » Madame Périer va nous montrer Teffet produit par cette découverte sur le père.

Mon père fut si épouvanté de la grandeur el de la puissance de ce génie, que, sans lui dire mol, il le quitta el alla chez M. Le Pailleur, qui élail son ami intime et qui était aussi fort savant. Lorsqu'il y fut arrivé, il y demeura immobile comme un homme transporté. M. Le Pailleur voyant cela, et voyant môme qu'il versait quelques larmes, fut épouvanté, et le pria de ne pas lui celer plus longtemps la cause de son déplaisir* Mon père lui répondit : Je ne pleure pas d'aflliclion, mais de joie. \ ous savez les soins que j'ai pris pour ôter à mon fils la connaissance de la géométrie, de peur de le détourner de ses

Page 1