I. — L'HISTOIRE ET L'ÉCONOMIE POLITIQUE
L'histoire a suivi l'évolatioD générale. La voici devenue, vers le milieu du siècle, objective, scientifique, réaliste; elle • met l'éniditioD à la base ■ (Frédéiic Masson) et, aux plus brillantes spéculations, préfère le commerce des textes. iLes textes ne sont pas toujours véridiques, écrit Fustel de Coulanges, mais l'histoire ne se fait qu'avec les textes, et il ne Èiut pas leur substituer ses opinioas peisonnelles. Le meilleur historien est celui qui se tient le plus piés des textes, qui n'écrit et m£me ne pense que d'après eus, »
Fusie/ do Coulanges*. — Pour avoir appliqué le premier et dans toute sa rigueur cette méthode si différente de celle de Michelet, Fustel risque de n'être pas compris de ses contemporains immédiats, qui lui imputent précisément pour « opinions personnelles ■ les constatations désintéressées auxquelles U aboutit, n arrive d'ailleurs qu'il donne anx mots une acception un peu différente de celle qu'ils ont reçue dans l'usage et que, chez lui, par exemple, monarckie soit un équivalent de césarisme, ce qui explique, dit M. Paul Guiraud, s qu'il identifiait l'aristocratie avec la républiqvie et la démocratie avec la monarchie B . Quelque confusion en est résultée Fustel de Coulanges. d'abord chez le lecteur. Lui-même s'en plaignait et protestait contre les interprétations erronées de son œuvre et davantage contre les esprits tendancieux qui ■ ne pouvaient consentir à lui attribuer une simple recherche du vrai, une pure constatation des faits >. £a dU antique (1864] aboutit ainsi à « cons-
tater » Texistence, dans les sociétés païennes, d'une force secrète et profonde qui est — bienfaisante ou malfaisante — la religion ; l'Histoire des Institutions politiques de V ancienne France (1875-1889) aboutit à « constater » la fausseté de la théorie d'Augustin Thierry et de Técole allemande qui assignait à notre régime féodal, virtuellement contenu dans la société gallo-romaine du iv^ siècle, une origine germanique. En quoi Thistorien est-il responsable de ces résultats? Et, sans doute, cette impersonnalité absolue dont Fustel s'était fait une règle dans ses enquêtes n'allait point jusqu'à lui interdire les vues d'ensemble et n'était qu'une précaution pour s'interdire à luimême de « voir » les événements « comme l'esprit moderne les imagine». De plus, l'histoire pouvait être ime science à ses yeux : cette science, étant celle « des origines, des enchaînements, des transformations », est donc aussi celle du « devenir ». Par là elle comporte \m enseignement que l'historien n'a pas à dégager, mais que d'autres dégageront pour lui : « elle ne dira pas sans doute ce qu'il faut faire, mais elle aidera peut-être à le trouver. » En tant que citoyen, elle conduisit Fustel de Coulanges à des conclusions inattendues : violemment pessimistes sur l'avenir de la démocratie, qu'il jugeait condamnée à finir dans le plus bas césarisme ; nettement S3nnpathiques à une restauration de l'ordre et de la tradition, dont il affirmait la nécessité dans l'article fameux de son testament : « Je désire un service conforme à l'usage des Français, c'est-à-dire im service à l'église. Je ne suis, à la vérité, ni pratiquant, ni croyant ; mais je dois me souvenir que je suis né dans la religion cathoUque et que ceux qui m'ont précédé dans la vie étaient aussi catholiques. »
Fustel de Coulanges est un pur historien, et c'est pourquoi nous l'avons considéré d'abord. Même le style chez lui, qui est d'ime simplicité presque nue, n'a pour fonction que de servir et d'éclairer la vérité. En outre, l'histoire chez Fustel est sa raison et sa fin. Il apparaît, au contraire, chez Taine et Renan, qui ont précédé Fustel, qu'elle n'est qu'un moyen, un instrument de laboratoire* Ni Renan ni Taine ne
la pratiquent uniquement pour eUe-même, mais surtout pour les profits qu'en peuvent tirer la philosopliie et la sociologie. Elle devient en un mot chez eux une forme expérimentale de la critique des idées et des n
HippolytB Talne. — Le principe essentiel de la philosophie d'Hippol3rte Taine* et qu'il tenait à la fois de Condillac, de Comte et de Hegel, c'est l'assimilation complète du monde moral au monde physique, de l'homme à l'animal, de l'histoire humaine à l'histoire naturelle. « Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre » : en d'autres termes, qu'ils soient physiques ou moraux, les ■ faits »
sont toujours n nécessités ». Taine a eu la passion des causes et des lois dans l'univers. Et son œuvre, étonnamment variée {Essai sfw les jables de La Fontaine [1853], Essai SUT Tite-Live [1854], Voyage aux ■ Pyrénées [1855], Histoire de la littérature anglaise [1865], Philosophie de l'art en Italie, dans les Pays-Bas, en Grèce [1866- 1869], l'Intelligence [1870], OrigiTtes de la France contemporaine [1871-1894], etc., T«iiie. etc.), n'est que la recherche et la mise
en lumière de ces causes et de ces lois dans la littérature, les arts et la civilisation. C'est par là que cette œuvre est une. On connaît son système, la théorie de la « faculté maîtresse » , soumise elle-même aux influences a géographiques u, et la théorie des trois grands facteurs primordiaux, a race n, a milieu », « moment ». Il est certain que ce système lui fut une armature puissante. « Taine a triomphé dans le maniement et la combinaistm des idées générales par sa merveilleuse habileté à ranger les faits sous des titres de chapitre m (Emile Legouis) ; mais, finalement, comme historien de la httérature, il a échoué dans son expHcation de l'individu supérieur ; le guidproprium du génie lui a échappé. Cela tient peut-être, comme le supposait son contradicteur AngeUier, à ce que l'étude des génies, au heu de fournir une
loi, donnerait lieu plutôt à une sorte de tératologie Intellectuelle. Elle serait « une série de cas particuliers ». Toutefois, cette rigueur de logique, qui a faussé un très grand esprit dans un ordre de choses complexe et particulièrement instable, fut sans doute la raison de l'influence profonde qu'il a exercée autour de lui. C'est de Taine que dérivent, dans le roman contemporain, naturalistes et psychologues, et Paul Bourget comme Emile Zola. £n philosophie, par ses Études sur les philosophes français du XIX^ siècle (1S57), il a porté, après Comte, le dernier coup au spiritualisme d'école, ce a ptiilosophisme hypocrite n. Dans l'histoire proprement dite enfin, s'il s'est laissé tromper par le décor et la phraséologie révolutionnaires et a vu bien à tort dans la Révohitton une manifestation de l'esprit classique ; si des partis pris d'école, des a erreurs tendancieuses n et une érudition fantaisiste » {Aulard) ont été relevés çà et là chez lui, il n'est pas que la méthode tainienne — qui, pour a intuitive » qu'on la sache, pouvait se réclamer de Claude Bernard, lequel recommandait au savant de procéder d'après une « idée di-
rectrice « — n'ait fortement aidé son auteur à disposer les pièces du régime jacobin et à en présenter une reconstitution où l'on peut trouver à reprendre dans le détail, mais dont l'ordonnance 1
générale et la solidité n'ont été jusqu'ici que faiblement ébranlées.
Ernest Renan •. — Plus intuitive en- '
core et ne se privant même pas, à l'occasion, de H soUiciter doucement » les textes, la méthode renanienne, en his- ^'"'" '**°™-
toire, est cependant plus libre, plus souple, plus nuancée et peut-être plus scientifique, dans son 1 relativisme n, que celle de Taine avec tout son appareil de lois et de formules. Comme elle se défie des généralisations à priori et qu'elle tend néanmoins à a l'unité », elle cherchera simplement celle-ci dans la disposition har-
monieuse des faits. « La raison d'art, dit Renan dans la préface de la Via de Jésus (1863), en pareil sujet est un bon guide. L'essentiel pour l'histoire est de faire une œuvre dont toutes les parties se tiennent, se ccMnmandent, s'appellent. n faut mettre dans les choses VuniU que notre conscience nous révèle; et le grand signe que l'on tient le vrai est d'avoir réussi à combiner les textes de manière à en faire im récit logique et vraisemblaUe où rien ne soit omis. »
Ce critérium esthétique est bien fragile et délicat et parce que la vérité dont il serait le signe a l'inconvénient de varier avec chaque conscience : qu'est-ce qu'une vérité individuelle? L'histoire, ainsi comprise, ne peut aboutir tout au plus qu'à des approximations. Elle bannit d'avance le dogmatisme, la certitude; mais Renan ne tenait-il pas pour la marque d'un esprit fin de ne pas conclure? En l'espèce, elle repose d'ailleurs sur une antinomie : A) la religion est éterneUe ; B) Dieu, objet de la religion, n'existe pas (ou n'existe qu'à l'état de nébuleuse, de devenir, ou mieux n'est que le « pariait épanouissement de la conscience de l'univers »).
Dans vingt Uvres admirables de finesse, de ductilité, de savoir (Études d'histoire religieuse [1857], Essais de morale et de critique [1859], les Origines du Christianisme [1863-1883], Histoire du peuple (PIsraBl [1888-1893}, Dialogues philosophiques [1876], Drames philosophiques [1878-1886], Souvenirs d'enfance et de jeunesse [1883], Feuilles détachées [1892], etc. , etc.), Renan a dépensé toutes les ressources de sa riche complexion intellectuelle à tenter l'impossible conciliation de cette thèse et de cette antithèse : il n'a réussi qu'à nous convaincre de son génie. Mais il tira du moins de cet exercice les plus grandes jouissances personnelles : sa nature ondoyante de Celte s'était tout de suite trouvée chez elle dans l'hégélianisme ; il n'en sortit que pour affirmer sa foi très nette dans « l'avenir de l'intelligence », la « victoire définitive du progrès », et, là encore, pourtant, un retour de sa vraie nature, fortifié par une défiance acquise de la démocratie, l'incUnait à des restrictions et à ne faire du « royaume des esprits » que le privilège d'une élite. En dehors de cette foi au progrès, il n'y a chez Renan qu'in-
certitude. Son criticisme est un mélange de scrupules et de dilettantisme, où le dilettantisme, à la longue, finit par l'emporter. Cerveau unique, exceptionnel, capable d'embrasser les éléments des affirmations les plus contradictoires, il n'a nié la vérité que pour être plus sûr de ne pas la violenter. Et c'est en ce sens qu'il a pu dire qu'il l'avait aimée et servie. « L'hésitation, écrira-t-il, implique un cuKe mille fois plus délicat de l'étemel idéal que les téméraires solutions qui satisfont d'abord les esprits superficiels. » Ce jeu incertain de sa pensée était encouragé par un idéalisme persistant qui continua d'entretenir en lui et au plein de son rationalisme mie poétique réserve de rêves, d'illusions, de subtile métaphysique et même de piété. Par là il a pu rester sjmipathique et compréhensif dans son rôle d'historien des religions, tout en fournissant de forts arguments à l'incrédulité; il a en effet appelé la science, l'histoire, la philologie à prouver la relativité des religions ; mais il a reconnu la bonté essentielle de ces créations humaines qui manifestent « la beauté dans l'ordre moral » et rentrent dans « la catégorie de l'idéal ». Il faut d'ailleurs concéder qu'il ne s'est pas toujours privé de certaines € coquetteries douteuses » (Hémon) et qu'il a peut-être fait intervenir « sa conscience » plus souvent qu'il n'était nécessaire dans l'ordonnance des choses temporelles. Il avait une sensibilité, une imagination, une richesse de fantaisie assurément dangereuses pour l'historien, mais infiniment précieuses pour l'artiste. Et, en définitive, c'est l'artiste qui demeure chez Renan. Il fut incomparable : au Ueu que le style de Taine, vigoureux, éclatant, pittoresque, sentait cependant le rhéteur formé à l'école de Théophile Gautier et de Paul de Saint-Victor et, pour tout dire, le style fabriqué, celui de Renan n'a pas d'égal pour le naturel, la suavité, la fluidité, la souplesse enveloppante, la fine pointe de l'ironie. Ce maître était trop fuyant pour exercer ime influence nette et large ; il n'a touché directement qu'un tout petit nombre d'esprits d'élite : France, Lemaître, Barrés, et dont le premier seul a retenu jusqu'au bout les enseignements de son dilettantisme.
Autres historiens. — En une de ses heures de désenchantement historique, Renan souhaitait que l'histoire, comme les autres « sciences », se bornât de plus en plua à la monographie, » œuvre pénible, humble, laborieuse, exigeant le dévouement le plua désintéressé, mais solide, durable et d'ailleurs immensément relevée par la grandeur du but final ».
On sait assez si ce vœu a été entendu. L'érudition n'est pas l'histoire : c'en est le commencement ou, conune on aime à dire, la contribution à l'histoire et peut-être, concède Albert Sorel, que 1 tout le positil (de l'histoire] est là, dans ces éléments; que les explications et interprétations du passé ne sont que des h}rpothèses; que nous n'approchons de la réalité que par des nuances toujours mouvantes et que l'histoire doit se refaire tous les cinquante ou vingt-cinq ans, suivant la rapidité et l'extension des découvertes ». Reste à savoir si, parce que « l'histoire définitive est une pure utopie », l'histoire ■ provisoire » doit être écartée ou, pour employer le jargon de l'École, tout pénétré de germanisme, si, quand la i critique externe ■ a fini sa tâche de débrouiUement et de classement, la ■ critique interne •, qui pèse, qui juge, qui explique, est recevable à intervenir.
Sorel dit oui; Langlois, Aulard et Se^nobos disent non. Pour le moment on n'en est pas encore à ces excès, bien que les I histoires générales • deviennent de plus en plus rares et qu'on ne trouve à signaler en ce genre, dans la période qui nous occupe, que l'Histoire de France de Henri Martin, oeuvre considérable et indigeste, remaniée à diverses reprises de 1833 à 1860, poussée vingt ans plus tard jusqu'à la Constitution de 1875 et dont certaines Vicier Dnniy. ^^ ^^ [^ développement de la na-
tionalité française sont intéressantes, mais qui sur le celtjsme et les origines n'est qu'un tissu de rapsodies; l'Histoire de France (1865-1873) de Dareste, plus synthétique et mieux digérée, sans appareil scientifique et pédantesque, sans recherche de style, très bien informée cependant, très bien conduite et très supérieure à sa réputation; l'Histoire romaine (1879-1883) et l'Histoire grecque de
Victor Dumy, dont la première surtout, docte, nourrie, faisant leur part au climat et à la race, mais s'arrêtant de préférence aux institutions, dégage les services rendus à la civili-' sation antique par TEmpire romain et montre en même temps avec une grande force comment, par Tabsence du principe héréditaire, cet empire était voué à Tanarchie et à la ruine.
En dehors de ces t histoires générales » et des compilations comme le précieux Répertoire des sources historiques du moyen âge du chanoine Ulysse Chevalier, il faut mentionner la brillante et un peu superficielle Histoire des Césars du comte de Champagny ; VHistoire de la Restauration de Viel-Castel, utile à consulter sur les rapports de la France et de la Russie ainsi que sur t le grand dessein » de Polignac ; VHistoire du gouvernement parlementaire en France de 1814 à 1848 (1857-1872) de Duvergier de Hauranne, ordonnée, pondérée et dans cet esprit de « juste milieu » cher à l'ancien chef du centre gauche ; l'Histoire de la politique extérieure du gouvernement français de 1830 à 1848 (1850) çtVHistoire de la réunion de la Lorraine à la France (1854-1859) — cette dernière très remarquable et portant, autant que cela peut se dire en histoire, la marque du définitif — du comte Bernard d'Haussonville ; l'Église et l'Empire romain au IV^ siècle (1856) et surtout la série des études sur le règne de Louis XV [le Secret du roi [1878] Frédéric II et Marie-Thérèse [1883], etc.) du duc Albert de Broglie, en qui Sorel saluait un maître « de l'histoire politique, des conflits d'États et des grandes affaires, recherchée directement dans ses sources, exposée dans ses péripéties, ses mouvements, ses crises et reliée, par des attaches qui forment les nœuds mêmes de notre histoire contemporaine, aux événements que nous avons vu se dérouler autour de nous » ; VHistoire de Louvois (1861-1863), élégante et précise; les Volontaires de iygi'iyg4 (1870), premier coup à la légende de la génération spontanée des armées révolutionnaires ; la Grande Armée de 7^x5(1871), la Conquête de l'Algérie (1879- 1889), etc., de Camille Kousset, spécialisé dès l'origine dans l'histoire militaire, où il apporta une méthode sûre, un style net et une clarté d'exposition peu commune ; VHistoire de la Jacquerie (1858), le Du Guesclin et son époque (1876), etc., de Siméon Luce, où rérudition la plus scrupuleuse s'échaufie de patriotisme et donne aux événements les couleurs de la vie ; VHistoire de l'Italie (1852), VHistoire d'Allemagne (1872-1894), et, entre temps, les Empereurs romains (1863), de Jules Zeller, où l'auteur « s'est attaché à bien saisir et à marquer la nuance de caractère de
chacun des premiers empereurs » (Sainte-Beuve) ; V Histoire âe Napoléon I^ (1867-1874) de Lanfrey, fâcheusement gâtée par le parti pris politique et qui ne laisse subsister de Napoléon que le despote; V Histoire des princes de Condê (1869-1895) du duc d'Âumale, pleine d'entrain, de vie, de beaux récits de batailles, de personnages historiques bien campés, mais inclinant trop continûment peut-être à Tapologie et, dans son désir de grandir encore le vainqueur de Rocroy, trop disposée à diminuer Gassion; l'Histoire de César (1865*1866), restée inachevée, de Napoléon III, qui, malgré d'indéniables mérites, ne s'élève pas au-dessus d'un plaidoyer personnel; V Histoire du second Empire (1868-1875) de Taxile Delord, écrite sous la dictée des événements et par un adversaire du régime presque uniquement sensible à ses défauts, etc.
Aux auteurs précédents et s'attachant de préférence à i*€tude particuKère d'un cas ou d'une figure historique, on peut joindre encore (mais ici l'abondance des noms est si grande qu'il faut s'en tenir au catalogue) : Victor Hugo {Mirabeau, Napoléon le Petit, VHistoire d'un crime, sans valeur historique, mais précieux pour la psychologie de Hugo lui-même) ; Edmond et Jules de Concourt, qui inaugurèrent la méthode des petits papiers dans la Société française pendant la Révolution, Marie- Antoinette, etc. ; Henri Wallon, à qui Taine fut si redevable pour la période jacobine; Barthélémy Hauréau, Alphonse Vètault, Alphonse de Lescmre, Régis de Chantelauze, Emile Campardon, Qiaries Dauban« F.-T. Perrens, Auguste Oeffroy, Théophile Lavallée, Louis de Loménie, le cardinal Perraud, Oscar de Vallée, Alcîde de Beauchesne, Eugène Ténot, Jules Claretie, Ernest Hamel, etc., tous écrivains de mérites divers et de talents inégaux, dont l'Institut s'agrégea les plus marquants ; puis les auteuis d'histoires, monographies, notices régionales et locales : Auguste Le Prévost, Louis Passy, Alexandre Thomas, Louis de la Saussaye, Stanislas Bellanger, Sigismond Ropartz, Denis d'Aussy, P. Levot, Jules Rolland, Cêlestin Hippeau, Ghislain Lcmale, Bertrand Robidou, l'abbé Couture, Mary-Lafon, Prosper Castanier, Anatole de Barthélémy, Robillard de Beaurepaire, etc., etc., et principalement Adolphe Chéruel (Histoire de Rouen); Léon de la Sicotière (Louis de Frotté et les insurrecHons normandes) ; Arthur Giry (Saint-Omer, Us Établissements de Rouen), qui fut en outre une des lumières de la diplomatique ; Louis Audiat (la Terreur en Bourbonnais, Bernard Palissy, États provinciaux de Sainlonge, etc.), vrai bénédictin laïque que l'énor-
mltè de Bon labeur, sa rayonnante activité purent faire comparer sans hyperbole àBaluzeeti Du Cange; Arthur de la Borderie, qui se prépara, par quarante années d'enquêtes minutienses sur des points de détail {la Conspiration de Pontcallee, la RivoU» du papier timbré, etc.). h. sa monumentale Histoire de Bretagne, continuée et menée à bonne fin par Barthélémy Pocquet ; Célestin Port, érudit sévère, grand sabreur de légendes, à qui l'on doit la restitution de la véritable Vendée angevine; d'Arbois de Jubainville qui, avant de devenir le maître des études celtiques, s'était révélé comme historien de la Champagne dans un ouvrage capital sur les ducs et les comtes de cette province; Léopold Delisle, dont les Études sur la condition de la ciasse agricole et l'état de l'agriouUure en Normandie au n%oyen âge (1S51), excédant la portée d'une simple enquête économique et régionale, instaurèrent dans la science des méthodes d'investigation aussi nouvelles que fécondes et créèrent ce qu'Albert Sorel a appelé • l'histoire sociale, l'histoire de la lutte de l'homme pour la vie dans le passé, l'école expérimentale de la lutte pour la vie dans le présent 1.
^eoniHnrstU et tooio/osues. Le Play*; Gobineau. — Par cette œuvre puissante et qui échappe aux classifications habituelles, nous sommes conduits directement aux économistes et aux sociologues. Jeau-Baptiste Say, au commencement du siècle et en réaction contre les physiocrates, avait i^iabilité l'indostrie, élément delà richesse au même titre que la terre. Bastiat, après lui, s'était attaché surtout à la défense des idées libre-écbangiates. Pareillement Molinaii.
Cependant ■ les forces naturelles ne sont pas seules à concourir à la production. H y a une autre force qui s'appelle la force humaine : elle se confond avec l'âme et l'intelligence de l'homme » ^' ^'"y-
(Léon Say). Ce fut l'honneur de Le Play de s'en apercevoir. Ingénieur, chargé de la direction de mines d'or dans l'Oural, il commence sur place cette longue série d'enquêtes minutieuses dont la collection devait
former son livre fameux sur les Ouvriers européens (1855), suivi de la Réforme sociale en France (1864) et de la Constitution essentielle de V humanité (1881). Pour Le Play, il n'y a qu'erreurs et sophismes dans les idées du xvin® siècle d'où est sortie la Révolution française : l'homme n'est pas indéfiniment perfectible; le seul progrès que doive se proposer notre temps, c'est de comprendre le passé ». Faute d'avoir médité et compris les enseignements de ce passé, nous avons porté un coup mortel à la famille : il faut la restaurer. Victimes du préjugé égalitaire, nous avons substitué, dans les héritages, la « loi de partage forcé » à la « liberté de tester » inscrite dans l'ancien code. Résultat : nos cadets ne s'expatrient plus aux colonies ; les patrimoines se disloquent; le chiffre des naissances décroît; suivant la forte expression de Viel-Castel, résumant sur ce point les théories de Le Play : « l'ancien régime faisait des fils aînés; le nouveau fait des fils uniques, » Toute société qui ne s'appuie pas sur le Décalogue est condamnée à périr ; le respect de la propriété est nécessaire ; les rapports du capital et du salaire, dans le système actuel, sont des rapports d'antagonisme qu'il convient de faire cesser par l'organisation rationnelle du travail ; l'administration pubhque, enfin, doit être décentralisée.
Tel est, dans ses grandes lignes, ce plan de t restauration • sociale élaboré par Le Play, poursuivi par ses disciples (Henri de Tourville, Charles de Ribbe, Demolins, Emile Chejrsson, etc.) et qui vient en opposition directe avec les constructions de l'école socialiste représentée, au même temps, par Karl Marx, à l'étranger, et, chez nous, par Félix Pyat, Auguste Blanqui, Jules Vallès, Gustave Flourens, etc. ; un peu plus tard, Benoît Malon, lequel tenta de fondre en im corps unique les diverses nuances du communisme, du collectivisme, de Tagrarisme, etc.; Paul Lafargue, l'auteur de ce Droit à la paresse qu'on a pu comparer pour sa virulence et sa verve au Paradoxe de Diderot, et Jules Guesde. — Cependant l'esprit conservateur de l'économie politique « officielle » continue d'inspirer, dans les chaires de l'État et à l'Institut, Michel Chevalier, Adolphe Blanqui, Jules Simon {l'Ouvrière [1863], le Travail, etc.), Louis Reybaud (les Populations manufacturières), Maxime Du Camp (la Charité
privée à Paris, Paris bienfaisant, etc.), Léonce de Lavergne, Emile de Laveleye, Léon Say, Paul Leroy-Beaulieu, qui fonde en 1873 l'Économiste français ; Emile Levasseur, qui ne cesse de reprendre en la perfectionnant sa remarquable Histoire des classes ouvrières en France (1859-1900); Henri Baudrillart, dont V Enquête sur les populations agricoles de la France (1885), malheureusement interrompue, peut être rapprochée de celle de Léopold Delisle et est, comme elle, une œuvre d'historien et de philosophe autant que d'économiste.
A part, sans influence et même un peu ridicule chez nous, bien qu'il ne manque ni d'érudition, ni de style, ni d'esprit, le comte de Gobineau, voyageur, diplomate, philosophe, historien, sociologue et protestant, poursuit, de 1853 à 1882, dans les pays germaniques, son sourd travail de pénétration et repasse le Rhin en ces dernières années, dans tout l'éclat d'une gloire à la formation de laquelle nous n'avions pas collaboré et qui nous demeurerait peutêtre encore mystérieuse, si des événements récents, la guerre de 1914 et les diverses professions de foi des « intellectuels » allemands n'étaient venus nous montrer tout le parti que l'Allemagne avait su tirer de la pensée gobiniste mise au service de ses prétentions à l'hégémonie universelle. C'est Gobineau, en effet, qui, dans les quatre tomes de son Essai sur VinégaliU des races humaines (1853- 1855), tenta le premier d'étabUr la supériorité physique, intellectuelle et morale, du rameau germanique de la race aryenne, théorie qui, reprise en France par Vacher de Lapouge, en Allemagne par Haeckel, et fortifiée par tout l'appareil anthropogénique, a si singulièrement favorisé le développement de la mégalomanie teutonne et sa croyance dans la prédestination du peuple allemand au rôle de conducteur de l'humanité. Si le gobinisme n'avait fait que peu d'adeptes chez nous avant le 4 août 1914, il est à croire qu'une théorie aussi peu flatteuse pour les autres peuples de race aryenne et qui, d'ailleurs, comme l'a démontré M. Edmond Perrier, ne repose sur aucune réalité scientifique, n'étendra pas beaucoup après la guerre le cercle des admirateurs français de l'aventureux sociologue.
FuOel 4» C o ul aw g e»