UN PAYSAGE EST UN ÉTAT DE L'AME
Promenade d'une demi-heure au jardin par une une pluie. Paysage d'automne. Ciel tendu de gris et plissé de diverses nuances» brouillards traînant sur les montagnes de l'horizon; nature mélancolique. Les feuilles tombaient de tous côtés conmie les demiôres illusions de la jeunesse sous les larmes de chagrins incurables. Nichée d'oiseaux babillards s'efEarouchant dans les bosquets et s'ébattant sous les branchages, comme des écohers entassés et cachés dans quelque pavillon. Le sol jonché de feuilles brunes, jaunes et rougeâtres; les arbres à demi dépouillés, les uns plus, les autres moins, fripés de roux, de citron, d'amarante; les massif et les buissons rougissants; quelques fleurs encore roses, capucines, dahlias, égouttant leurs pétales; les champs nus, les haies appauvries; le sapin, seul vigoureux, vert, stoïque, étemelle jeunesse bravant le déclin; — tous ces innombrables et merveilleux S3anboles que les formes, les couleurs, les végétaux, les êtres vivants, la terre et le ciel fournissent à toute heure à l'œil qui sait les voir, m'apparaissaient charmants et saisissants. Je tenais la baguette poétique et n'avais qu'à toucher un phénomène pour qu'il me racontât sa signification morale. Un paysage quelconque est un état de l'âme, et qui lit dans tous deux est émerveillé de retrouver la simihtude dans chaque détail.
{Journal intime, éd. Fischbacher.)
Doudan I800-W72
pensées
En littérature, on peint par un petit nombre de signes qui rappellent à l'esprit du lecteur tout un ensemble ; ainsi, ces vers d'Alfred de Musset :
Pour trouver à Bagdad de fratchet écuries,
Des râteliers dorés, des luzernes fleuries
Et des puits dont le ciel n'a jamais vu le fond.
Bornez strictement ce tableau aux objets énoncés, et il sera assez étroit et dira peu à l'imagination, mais ce petit nombre d'objets bien choisis tiennent à la vie d'Orient, et vous ne pouvez guère vous les représenter sans voir en même temps les
harems, les jardins de roses, les mosqnées, les fenunes voilées qui passent en silence, le cavalier rapide qui va vers le désert. Si vous décriviez minutieusement tout Bagdad, j'en verrais une image moins briUante et moins complète, d'abord parce que mon attention serait distraite par l'excès des détails; en second lieu, parce que ces premiers objets, bien choisis, évoquent le souvenir de tous les objets analogues et repoussent, du même coup, tous les autres objets qui, tout en étant bien une partie de Bagdad, ôtent de sa beauté à cette ville et troublent, pour ainsi dire, son idéal. Par l'artifice de ces signes d'élite, j 'évoque devant l'imagination l'élite des objets propres à séduire l'œil et la pensée.
Il me semble que presque toutes les règles de la composition découlent de cette observation: Elle est certainement décisive contre le genre descriptif qui décrit tout, car, en décrivant tout, je trouble, à coup sûr, l'unité d'expression poétique, vu qu'il est inévitable que je trouve sur mon chemin des traits désagréables ou prosaïques, qui feront dévier mon esprit et le détourneront de la contemplation du beau; et de plus, la surabondance des détails rendra impossible cette synthèse involontaire que fait l'intelligence entre plusieurs choses, pour n'en recevoir qu'une seule.
{Pensées el Fragments, éd. Calmann-Lévy.)
îtîiîSîi
Prévost-Paradol I820-I870
l'antidote de l'ambition
Le meilleur antidote de l'ambition pour l'esprit élevé qui aurait besoin de s'en guérir, c'est l'intelligence de la nature qui met toute chose à sa place et qui est si efficace contre toutes les agitations du cœur humain, parce qu'elle réduit immédiatement toutes les causes qui l'agitent à leur valeur véri. table, c'est-à-dire à rien ou à presque rien. Qui parlera donc plus éloquemment que personne contre l'ambition ? Ce sera cet os brisé ou cette plante pétrifiée, débris et témoin d'une création disparue ; ce sera ce morceau de lave échappé au lac de feu dont nous sépare à peine cette croûte légère sur laquelle nous nous dressons un instant comme une herbe aussitôt abattue ; ce sera surtout la lumière éloignée de ces soleils innombrables, entourés de leurs mondes, poussière infinie dans laquelle est perdu à son
rang notre grain de poussière : « Where is my earth ? Où est ma terre? » demande Caïn à Lucifer, qui l'enlève à travers les mondes : « Elle est maintenant derrière toi, comptant moins dans l'univers que tu ne comptes sur elle » Il faudrait que l'ambition
fût accompagnée de peu d'esprit pour ne point s'amortir pendant un tel voyage, ou du moins pour n'être pas tempérée à jamais par de tels souvenirs. Il suffit, en effet, d'un effort de raison pour embrasser de nouveau ce prodigieux ensemble et pour donner à nos troubles leur vraie mesure, ce qui équivaut à s'en consoler.
{Études sur les Moralistes frariçais, éd. Hachette et C^*.)
Kdmond Aboot 1828-1885
l'attique au printemps
C'est au printemps qu'il faut voir l'Attique dans tout son éclat, quand les anémones, aussi hautes que les tulipes de nos jardins, confondent et varient leurs brillantes couleurs; quand les abeilles descendues de l'Hymette bourdonnent dans les asphodèles; quand les grives babillent dans les oliviers; quand le jeune feuillage n'a pas encore reçu une couche de poussière; que l'herbe qui doit disparaître à la fin de mai s'élève verte et drue partout où elle trouve un peu de terre et que les grandes orges, mêlées de fleurs, ondoient sous la brise de la mer. Une lumière blanche et éclatante illumine la terre, et fait concevoir à l'imagination cette lumière divine dont les héros sont vêtus dans les champs Elysées. L'air est si pur et si transparent qu'il semble qu'on n'ait qu'à étendre la main pour toucher les montagnes les plus éloignées; il transmet si fidèlement tous les sons qu'on entend la clochette de troupeaux qui.passent à une demiheue et le cri des grands aigles qui se perdent dans l'immensité du ciel.
{La Grèce contemporaine, éd. Hachette et O^.)
LIttré I80M88I