MAITRE ASPIC
Maître Aspic arrive dans une ville de province; il vient en chaise de poste plaider un procès qu'il sait qu'il perdra. Ses clients aussi savent que le procès sera perdu : ce n'est pas pour le gagner qu'ils ont largement payé cet avocat célèbre. Ils sont riches, et ils veulent principalement faire injurier leur partie. Cohue de curieux, dans le prétoire ; la ville entière est là : derrière les juges, cinquante femmes du premier rang sont attentives, cinquante langues aiguës vont s'imbiber des plus acres et corrosifs venins de la médisance. On lit déjà l'inquiétude sur le visage de ces malheureux, qui ont pour eux l'équité, le droit, et même les juges, mais qui n'ont pas maître Aspic; qui gagneront leur procès, mais qui perdront leur honneur. On appelle la cause : maître Aspic commence, il s'anime, il s'échaufie; il est en colère; H s'enivre de sa colère; le voilà superbe. Non seulement il veut gagner en conscience son argent, il veut encore soutenir sa belle réputation. Durant deux heures il tient la partie adverse sous le coup de cette parole insolente qui se permet tout, même à Paris. Il persifle, il vilipende, il meurtrit, il broie; c'est un massacre. L'auditoire frémit, frissonne, éclate de rire. Un dernier coup, un coup qui atteint ime fibre du cœur encore épargnée; une injure, s'il se peut, plus poignante, une calomnie plus atroce ! L'enthousiasme fait explosion ; on applaudit malgré
les juges, tentés d'applaudir eux-mêmes. L'avocat tombe sur son banc et s'essuie le front; il a fini. Voilà pour un an, pour dix ans, l'infortuné plaideur devenu la fable de ses concitoyens. Maître Aspic, applaudi, admiré, touche une jolie somme, soupe en cérémonie chez le préfet ou chez le maire, dit que ses clients sont injustes, fait sa cause plus mauvaise encore qu'elle n'était, rend à huis clos justice au pauvre diable qu'il a diffamé en plein tribunal et reprend la poste, fort content de l'opinion qu'il laisse de lui à ces gens de province.
{Les Libres Penseurs, éd. Lethielleux.)
G. Clemenceau