LA FRANCE
S'il est un pays qui ait droit à l'amour de ses enfants et l'obtienne du premier sourire, c'est notre France d'hier, d'aujourd'hui, de demain, la France de nos fiers aïeux de toujours; la France de nos bons soldats intrépides et doux, que le plus implacable adversaire n'a pu vaincre sans les admirer; la France de nos grands artisans de pensée, maîtres du plus limpide instrument d'expression qui fût jamais; la France de nos artistes dans tous les domaines où se donne carrière l'instinct supérieur d'une race ailée perpétuellement en quête d'un suprême achèvement de simplicité, de clarté, de beauté; la France de nos travailleurs de tout rang, si courageusement obstinés au labeur, si prudemment attentifs au foyer, toujours en éveil de savoir, toujours soucieux d'affinement, à la fois prompts d'instinct à toute nouveauté et passionnément jaloux des gloires du passé, toujours prêts à étonner leurs détracteurs par la soudaine aisance des élans vers les cimes, comme par la spontanéité des retours ingénus à la froide raison ; la France de la grande renaissance humaine achevée en notre puissant effort de rénovation révolutionnaire au nom des droits de l'individu; la France de l'idéalisme en bataille, par qui s'est magnifiquement accru le trésor ancestral de toute l'humanité; la France enfin de notre terre enchantée, jardin de la planète, qui attire et retient le plus indifférent par la douce intimité de son accueil, par la grâce et le charme du plus aiinable décor de vie heureuse. Messieurs, nous en prenons noë aïeux et nos fils à témoins, il ne sera pas toléré que cette grande et noble France, dont le sort nous fut remis en des heures terribles, subisse de mains scélé-
rates une irréparable atteinte. Nous la préserverons, nous la garderons, nous l'aimerons, nous efforçant de la laisser plus grande, plus haute, plus belle encore, aux générations dont la charge sera de l'accroître toujours en beauté.
{Discours prononcé â Amiens [i907],à Tinauguratioa du monument Goblet.)
m. — LE ROMAN
C'est le plus fécond des genres littéraires dans cette seconde moitié du siècle. Signe des temps ! Forme infiniment malléable, ouverte à tous les desseins, où se coulent le plus aisément tous les aspects du « moi », toutes les velléités historiques ou philosophiques aussi bien que psychologiques et morales, le roman ne s'aifirme-t-il pas comme le vrai moyen d'expression d'une époque qui a confondu tous les genres ? Sans compter, comme le remarque Brunetière, que la liberté de son allure et l'universalité de sa langue conviennent merveilleusement à nos sociétés démocratiques. Avec Flaubert et par dégoût de l'hypertrophie romantique, il s'efforcera vers l'impersonnalité; avec Zola et son groupe, ses prétentions scientifiques augmenteront et il voudra se faire documentaire, expérimental, sociologique. Dès l'origine cependant, avec Champfleury, Barbara, Duranty, etc., il éliminera du champ d'observation de l'écrivain tout ce qui ne tombe pas sous le sens, tout ce qui appartient au domaine mystérieux de l'âme et, sous couleur d'exactitude, s'attachera de préférence aux trivialités et aux mesquineries de l'existence. Et déjà Balzac est distancé : son réalisme paraît fade. Nous savons du moins qu'il n'était pas sans aUiage : si la part de l'observation est la plus forte chez l'auteur de la Comédie humaine, elle y est bien mêlée. Balzac professait qu' « un Hvre doit amuser ou doit instruire », qu'il y faut « un sentiment, une action, un intérêt qui conduise le lecteur, qui le captive et le mène à un dénouement souhaité ».
Les romanciers éclectiques. — De telles formules sont presque dés compromis. Elles pourraient faire le programme d'une école éclectique qui exista en effet, si elle n'en prit le nom, et tâcha de tenir la balance égale entre l'imagination et l'observation. A cette école, outre Charles de Bernard, dont nous avons parlé plus haut, appartiendraient Hector Malot, Mario Uchard, Louis
Ulbach, Adolphe Belot, Paul Perret, Edouard Cadol, Albert Delpit, Ernest Daudet, Edmond Texier, Camille Le Senne, Jules Claretie, Georges Duruy et quelques autres seigneurs de moindre importance.
Le plus représentatif du groupe, Hector Malot, en dépit de l'article fauneux de Taine, est demeuré au second plan de la célébrité : l'horreur de la réclame, une vie à l'écart, exclusivement vouée au labeur professionnel (les Victimes d'amour [1859- 1866], Madame Obernin, Un curé de province, V Auberge du monde, les Batailles du mariage, Ghislaine, le Sang bleu, le Lieutenant Bonnet, Zyte, Clotilde Martory, Sans famille, etc.), ime langue probe, mais sans éclat, des qualités moyennes d'invention et de mise en scène, enûn la position de juste milieu adoptée par ce romancier, expliquent, s'ils ne l'excusent, l'indifférence de ses confrères, amplement rachetée, d'ailleurs, par la sympathie du public.
Une autre caractéristique des écrivains précédents et nommément de Belot, Texier, Le Senne, Delpit, Claretie, est leur recherche de l'actualité : avec eux, le « reportage » commence à s'introduire dans le roman ; l'événement « parisien », le drame, le procès, la question du jour sont leur affaire et ne font pas nécessairement celle de leurs lecteurs, quand ceux-ci, comme il arrive au bout de quelques années, ont oublié le point de départ du livre et ne sont plus sensibles qu'à la valeur intrinsèque du récit. Dans Brichanteau comédien cependant, Jules Claretie, à qui ne manquait qu'un style moins invertébré, est allé au delà de son personnage; et Monsieur le ministre, le Candidat, du même auteur, pourraient bien excéder, par l'application qui s'en peut faire à l'homme politique de tous les temps, la portée de simples enquêtes documentaires.
Les romanciers idéalistes, — On voit, malgré tout, de quel côté penche la balance chez ces romanciers et que c'est en faveur du réalisme, alors que chez un Feuillet et un Cherbuliez, héritiers directs de George Sand, l'imagination l'emporte visiblettient sur l'observation.
Peut-être cependant a-t-on trop exagéré chez Feuillet ♦ le parti pris d'école : il est vrai que ses héros et ses héroïnes sont presque tous des gens du monde, que leurs sentiments et leur langage restent toujours ceux de la bonne compagnie, que la nature même, chez Fauteur, a
LA PROSE - il9
comme un air distingué; mais chez Racine non plus les personnages n'appartiennent pas à la basse pègre et il arrive, chez Feuillet comme chez lui, que la passion, pour parler une langue raffinée, n'en pousse pas moins des racines profondes dans les cœurs et n'y cause des ravages singuliers. La postérité fera sans doute bon marché du Roman d'un jeune homme pauvre (1858) et de YHisiotre de Sibylle {1862); elle retiendra certaines scènes, certaines études de caractère de Monsieur de Camors (1867). Aejulia de Trécmtr, de l'Histoire d'une Parisienne, ù'Honneur d'artiste, de la Petite Comtesse, etc., d'un pathétique sobre et d'une grande finesse d'analyse.
Autour de Fenillet et dans des genres voisins pourraient trouver place le comte d'Alton-^ée avec le Mariage du due Pompée (1864), curieuse étude du donjnanisme ; Paul de Molénes, Xavier Eyma, Louis Enault, Michel Massou, Henri de La Madelène, Armand de Pontmartin, Charles Deslys, Aimé Giron, Philibert Audebrand, Simon Boubée, etc. ; puis quelques femmes ; M"" Craven, préoccupée surtout, dans le Récit d'une saur (1866) et Fleurange. du point de vue O"*" Feuillet. couiessionnel ; Caro, dont le Péché de
Madeleine (1865), accueilli comme un chef-d'œuvre, exalte en une langue délicate, mais un peu lymphatique, « l'hérc^sme sublime de l'immolation ■ (Marius Topin) ; Bentzon, la mieux douée de cette famille de romancières, qui fut une sorte de George Sand apaisée et orthodoxe; la comtesse dllaussonville (Robert Hennef), Mk>* de Gasparin [Camille), Zénalde Fleuriot, Nelly Lieutier, Claude Viguon, Jeanne Mairet, de Peyrebrune, Juliette Adam, âme ardente, passionnée pour toutes les grandes causes, Égérie démocratique qui rêva d'une république athénienne et. dans Creeque (1877), Païenne, etc., ressuscita les grâces aJexandrines.
Et ce furent encore, si l'on veut, des idéalistes que Banville, qui reçut en partage le sourire, la grâce, le don heureux de tout vêtir de lyrisme; Arsène Houssaye, qui lui fut à peine inférieur;
Paul de Musset, qui n'est pas seulement l'auteur de Lui et Elle (1860), mais aussi de Livia et de Puylaurens; Dumas fils, de qui le théâtre a fait oublier l'œuvre romanesque, où nous devons pourtant signaler, en raison de l'émotion qu'elles provoquèrent, la Dame aux camélias (1848) et l'Affaire Clemenceau (1867) ; Gustave Droz, l'auteur trop applaudi de Monsieur, Madame et Bébé (1866), où le sous-entendu égrillard court partout à fleur de phrase; Edmond About, qui prétendit faire échec à l'école naturaliste avec son ennuyeux Roman d'un brave homme (1876) et qui devra se contenter de rester l'auteur de Germaine, de Madelon, de Tolla, de Trente et Quarante, surtout du Roi des montagnes (1856) et des jolies nouvelles, pleines de verve et d'esprit, qui forment la substance des Mariages de Paris (1856) et des Mariages de province (1868); François Coppée, qui fit fleurir l'idylle sur les talus des fortifications; Sarcey lui-même, qui se découvrit romancier dans Etienne M or et et le Piano de Jeanne. — Mais l'influence d'Octave Feuillet s'est particulièrement marquée de nos jours chez Henri Rabusson, qui, en prenant le contre-pied de son maître, a renouvelé de pessimisme des thèses un peu démodées, et chez Georges Ohnet, qui s'est contenté d'abaisser d'un degré la situation sociale des personnages de Feuillet et d'un ton ou même de plusieurs la correction de leur langage.
Victor Cherbuliez* allait de préférence au rare et à l'étrange dans ses romans (le Comte Kostia [1863], V Aventure de Ladislas Bohki, Meta Holdenis, Olivier Maugant, etc.), et son cas ressemblerait fort à celui des premiers romantiques, si l'homme d'esprit qu'il se retrouvait bientôt et qui, sous le pseudonyme de Valbert, fut, avec Augustin Filon, un de nos plus fins essayistes, n'était intervenu àpoint pour tempérer d'ironie les dévergondages du romancier. — Ludovic Halévy eut peut-être un effort tout différent à faire pour refouler l'ironiste et devenir le sentimental auteur de Criquette, à! Un mariage d* amour, de Princesse, de VAbbé Constantin (1882), dont M. Ganderax a écrit qu'il fit en littérature, au plein.de la Terreur naturaliste, l'effet d'un 9 thermidor — sans guillotine. Livres délicieusement chimériques et inconsistants! On en évoque les héros comme de doux fantoches. Mais les Petites Cardinal (1880)
et davantage leurs dignes parents sont d'une autre pâte, et c'est que Halévy travaillait cette fois sur nature et sans autre souci que de fixer un des aspects les plus réjouissants de la vanité démocratique.
Divers, Barbey d'Aurevilly, — Hors de ces romanciers et des réalistes qui vont suivre, aucun classement rigoureux n'est possible, ou il faudrait multiplier les étiquettes à l'infini. On ne peut noter que des tendances.
Vous plaisez-vous aux bergeries et à la peinture des mœurs provinciales ? Voici Charles Deulin, Max Buchon, Frédéric Béchard, Eugène Muller, Hippolyte Violeau, les Frémine, Gabriel Marc, Horace Bertin, Edouard Siebecker, vingt autres, sans parler des purs folkloristes, comme F.-M. Luzel, Bladé, Coussemaker, de Puymaigre, Eugène Rolland, SébiUot, Doncieux, etc., et quatre maîtres : Jules de La Madelène, dont le Marquis des Saffras (1859), « prototype de tous les romans régionalistes du XIX® siècle » (Mistral), est d'une observation et d'une « réalisation » si heureuses que, le livre fermé, « on doute, dit M. Jean Tribaldy, si l'on n'est pas victime d'une illusion et si l'on ne garde pas dans les oreilles le bruit des querelles intimes et publiques de quelque village provençal où l'on se serait longtemps attardé » ; André Theuriet*, parfait cicérone des combes et des sapinières mosellanes et qui connaît si bien, en outre, l'âme grise des sous-préfectures; Ferdinand Fabre*, au « style touffu, pesant, laborieux, excessif, mais soHde, robuste, savoureux, coloré » (Jules Lemaître), peintre balzacien des mœurs cléricales daxLS les Courbezon (1862), l'Abbé Tigrane, Lucifer, etc., tout miel, grâce et malice dans ses paysanneries cévenoles (le Chevrier, Barnabe', Monsieur Jean, Norine, etc.); Paul Arène*, abeille provençale, dont le Jean des Figues et la Chèvre d'or s'égalent, pour l'ironie ailée et le délicat symbolisme, à la Sylvie de Gérard de Nerval, perle de l'Ile-de-France.
Voulez-vous du roman historique à la manière du bon Dumas? Voici la comtesse Dash, Élie Berthet, Charles d'Héricault. Fortuné du Boisgobey, Ponson du Terrail, Raoul de Navery. Oscar de Poli, Alexandre de Lamothe, Charles Buet, Paul Saunière, etc.
Du roman exotique ? Voici les romans slaves de M"** Henry Gréville et du prince Lubomirski, mexicains de Lucien Biart, peaux-rouges de Gustave Aymard, iraniens et chinois de M"*® Judith Gautier, prussiens, bavarois, saxons de Victor Tissot.
Du roman maritime ? Voici La Landelle et Ernest Capendn.
Du roman humoristique ? Voici Gustave Claudin, Aurélien Scholl, Jules Noriac, Pierre Véron, Eugène Chavette, Jules Moinaux, Alexandre Pothey, Armand Silvestre. '
Du roman-feuilleton ? Voici Pierre Zaccone, Tony Révillon, Louis Noir, Alexis Bouvier, Pierre Ninous, Octave Féré, Gourdon de Genouilhac, Xavier de Montépin, Adolphe Dennery.
Du roman d'aventures et de voyages ? Voici Henri Rivière, Paul Branda, Emmanuel Gonzalès, Emile Chevalier, Alfred Assollant et son immortel Capitaine Corcoran (1867) ; un peu plus tard, Jules Verne, qui découvre le merveilleux scientifique et qui eût fait figure dans les lettres avec une plume moins prolixe et moins lâche.
Du roman éducatif et a^ usum deiphinorum? Voici Louis Desnoyers {Mésaventures de Jean-Paul Choppard), Jean Macé {Histoire d'une bouchée de pain), la bonne comtesse de Ségur, André Laurie, P.-J. Stahl.
Du roman judiciaire ? Voici Emile Gaboriau, trop oublié et de qui procèdent, sans l'égaler toujours, les Conan Doyle, les Hornung et les Maurice Leblanc.
Du roman patriotique ? Voici Erckmann-Chatrian*, chez qui revivent la bonhomie, les grâces copieuses et aussi l'attachement au drapeau, l'héroïsme simple et sans fracas, toutes les vertus guerrières et domestiques de l'ancienne Alsace.
N'êtes- vous point las enfin des « monstres » romantiques et désirez-vous connaître la postérité de Han d'Islande, de Quasimodo, de Vautrin, de la Chouette et de Marguerite de Bourgogne ? Lisez le Bouscassié (1869), la Fête votive de Saint-Bartholomée porte-glaive, Raca, les Va-nu-pieds, N'a qu'un œil, Kercadec le garde-harrière, VHomme de la Croix-aux-Bceufs, Ompdrailles, le Tombeau des lutteurs, etc., de LéonÇladel. Ces titres sonnent terriblement. Et il n'est pas que Cladel n'eût une manière de coup de gueule épique; et le Quercy, en somme, trouva en lui un peintre puissant. Lisez encore Gog, Zo'har, le Roi vierge, etc., de Catulle Mendès, décalque licencieux de Hugo; le Jacques Vingtras (1879- 1886) de Jules Vallès, autobiographie amère d'une variante moderne de l'Antony romantique : le raté universitaire; Contes cruels, V Amour suprême, l'Eve future, Tribulat Bonhomet, etc., de Villiers de l'Isle-Adam, génie avorté, dont la brume est déchirée d'éclairs, « dormeur éveillé « qui f a emporté avec lui le secret de ses plus beaux rêves » (A. France); Une vieille maîtresse (1851), l'Ensorcelée, le Cheva-
lier das Touches, !es Diaboligttes, U« prêtre marie. Ce gui ne tneurt pas, etc., de Barbey d'Aurevilly*, sur lequel il convient peut-être de s'arrêter davantage.
n y eut toujours de l'étrange dans sa vie et plus que de l'étrange, de l'équivoque. Avait-il le droit de s'appeler d'Aurevilly ? Ëtait-il noble ou roturier ? Quel emploi fit-il de ses premières années de jeunesse? Autant d'énigmes. Il a dit d'un de ses héros qu'il était pareil àun portrait qui marche. Barbey avait un peu de cet air-là et un peu aussi de celui d'une gravuredemode. n cultivait cet archaïsme et ce dandysme comme des originalités et, fort pauvre ou ne tirant que des revenus insuffisants de sa Uttérature, il préférait habiter une mansarde et consacrer ses économies à l'acquisition de quelque excentrique cravate blanche à pois d'or dont i! épinglait méticuleusement les ailes sur son pourpoint de Casimir, comme un grand papillon.
Porter beau était pour lui une première manière de se « distinguer »
en un temps où la figure humaine, tolérable seulement chez la femme et l'enfant, • s'en va, disait-il, „ . ,,. ,„ comme tout le reste ». Et, par le reste, entendez les mœurs, la famille,
la noblesse, la religion, tout, jusqu'aux ridicules, qui, chez nous, s ont moins de gaieté et de variété par eux-mêmes que ceux de nos pères o . Barbey était donc aristocrate, et c'était sa seconde manière de n se distinguer ». Il ne découvrait dans la civilisation moderne n que des usines et des latrines ». Vue un peu excessive sans doute. Et il est exact encore que le catholicisme de l'auteur des Diaboliques, pour sincère qu'il soit, dégage un vague relent de satanisme. Tel quel, sous les poses de cette vie outrée, criarde, puérile, Barbey fut un véritable écrivain, un de ceux qui ont leur marqut particulière, la fleur de coin dans l'expression à quoi se reconnu le batteur de style. Et c'est peut-être en lui, tout
compte fait, que le roman romantique a trouvé son plus parfait représentant et s'est le mieux réalisé dans ces créations démesurées, mais d'un relief et d'un accent inoubliables : le chevalier des Touches, la Clotte, Mademoiselle de Percy et Jehoël de la Croix- Jugan, abbé de Blanchelande.
Eugène Fromentin*; Ernest Feydeau'^. — Nous avons réservé deux œuvres qu'on rattache d'habitude l'une à l'idéalisme, l'autre au réalisme, et qui appartiendraient plutôt au roman autobiographique sans épithète : Dominique et Fanny.
On lit toujours Dominique, qui reçut pourtant un accueil assez froid, lors de sa publication dans la Revue des Deux Mondes (1862) ; on ne ht plus Fanny (1858), dont vingtneuf éditions s'épuisèrent en deux mois (Pontmartin).Z)(wtinique, comme la Princesse de Clèves, est l'histoire d'une passion malheureuse, traversée de luttes et de remords, qui mène deux amants au bord de l'adultère et se dénoue brusquement par la fuite de l'homme et son ensevehssement à la campagne dans un mariage de raison. Sur le sort de la femme, jouet de cette passion criminelle, le romancier se tait, laissant planer on ne sait « quelle douloureuse incertitude, quelle image d'abandon infini » (Scherer). N'était une certaine complaisance romantique, d'ailleurs pleine de tact et de mesure, pour les descriptions, un souci du milieu et de l'atmosphère où se retrouve le peintre d*Un été dans le Sahara et à! Une année dans le Sahel, on se croirait en présence d'une œuvre toute classique, tant la gradation des sentiments y est bien observée, tant l'analyse des troubles de la passion chez Dominique et M"^® de Nièvres est conduite avec déhcatesse, tant l'expression, toujours « fine et légère, pas trop marquée, caractéristique pourtant» (Sainte- Beuve), a de justesse et d'élégance. — Fanny, d'Ernest Feydeau, rappellerait davantage Adolphe que la Princesse de Clèves, Dans cette étude d'im cas de jalousie, l'auteur apporte quelque chose de la sécheresse et aussi delà précision anal5^ique de Benjamin Constant; il y ajoute sa propre amertume et une recherche des situations scabreuses qui
fit scandale en son temps et ne laissa pas d'aider au succès du bvre. La fameuse « scène du balcon » fut le pendant de la « scène du fiacre » dans Madame Bovary, qui venait de paraître quelques semaines plus tôt. Les crudités de l'école naturaliste devaient promptement blaser le public sur ces hardiesses qui gardaient au moins quelque retenue dans l'expression.
L'âco'e réaliste. — Ils étaient quatre ou cinq, avec Charles de Bernard, qui se disputaient, vers ce tempa-là, l'héritage de Balzac i Henry Murger, dont les Seines de la vie de Bohème (1848) avaient fait tapage et même an peu scandale (elles nous apparaissent aujourd'hui comme «ne aimable fantaisie) ; Cbampâeuiy, bon observateur de la vie provinciale et de la vie d'atelier (Chien-Caillou [1847], les Bourgeois de Molinckart [1855], les Souffrances du professeur Delteil, etc.), mais chez qui le réalisme tournait volontiers à la chaîne; Charles Barbara, qui connut on certain succès avec sou dramatique Assassinat du Pont-Rouge: Charles Bataille, dont Jules Levallois tenait l'Antoine Quérard pour t un des plus forts romans de notre époque et le meilleur pendant à Madame Bovary i; Edmond Duranty, dans lequel on peut voir en quelque manière le cerveau du groupe, Duranty est en eSet mieux qu'un disciple de Murger et de Champfleury : dans une revue éphémère, le Réalisme, qu'il fonde en 1856, avec J. Assézat et le D' Thulié, U expose une théorie du réalisme qui contient en germe le naturalisme d'Emile Zola et où celui-ci puisera le plus clair de sou système. Mais Duranty, romancier, est terne, étriqué : le Malheur d'Henriette Gérard (1860), son meilleur livre, ennuie dés la vingtième page.
Gustave Flaubert. — Ce réalisme maussade n'avait aucune chance de G«>ït«ve Flaubert. conquérir le public quand Gustave Flaubert*, devançant Duranty, publia Madame Bovary. Rien pourtant, si ce n'est le fait qu'il était fils de médecin, ne l'inclinait vers la formule réaliste. Par ses goûts, qui
vont à rencontre de son éducation, Flaubert est tout romantique; ses juvenilia portent à cet égard des titres lugubrement significatifs : Novembre, le Chant de la Mort (1838), Smarah, vieux mystère (où l'on peut trouver Tidée mère et à tout le moins les premiers linéaments de cette Tentation de saint Antoine, son obsession perpétuelle, qu'il ne cessa de reprendre, de remanier jusqu'en 1874, où elle parut enfin en volume et quand l'Artiste en avait déjà publié les trois quarts dès 1858). Cependant la mort du père de Flaubert, en le soustrayant à une tutelle trop étroite et par le bénéfice d'une succession assez considérable, allait lui permettre de lâcher la bride à son démon ; il s'installe d'abord aux environs de Rouen, à Croisset, puis il part pour la Bretagne avec Maxime du Camp et en rapporte la matière d'im livre d'impressions qui sera publié après sa mort sous le titre de Par les champs et par les grèves. Retour à Croisset. En 1840, nouvelle fugue avec du Camp vers la Grèce, la Syrie, l'Egypte, d'où il compte rapporter un autre livre d'impressions dont le début seul fut écrit {A bord de la Cange) : du moins Flaubert y recueillit-il des indications de paysages qu'il devait utiliser par la suite. Second retour et installation à Croisset en 1851. Reprise de la romantique Tentation de saint Antoine, déjà ébauchée, qu'il mène jusqu'à plus de la moitié du livre et qu'il abandonne tout à coup pour l'exécution d'un sujet radicalement opposé : c'est Madame Bovary, roman de mœurs contemporaines, publié dans la Revue de Paris en 1857, poursuivi sous l'inculpation d'outrage aux mœurs et acquitté sur la remarquable défense de M^ Sénard.
Madame Bovary est une date dans l'histoire du roman français. Le livre fit un bruit énorme et souleva de vives polémiques ; Sainte-Beuve l'appuya de sa courageuse autorité : préparée et, à tout le moins, mise en éveil par la tentative de Champfleury et les essais critiques de Duranty, l'opinion du plus grand nombre y vit le point de départ d'un art nouveau, attendu, souhaité, décidé à tout comprendre et à tout dire, en un mot franchement, essentiellement réaliste. Et cette même opinion, lasse jusqu'à l'écœu*
rement des Werther, des René, des Frank, des Lara, des Lélia et qui ne croyait plus au droit divin de la passion, a aux courtisanes conseillant les diplomates, aux riches mariages obtenus par des intrigues, au génie des galériens, aux docilités du hasard sous la main des forts », applaudit, comme à un geste Ubérateur et piaculaire, au renversement de ses idoles de la veille. C'est ainsi qu'Emile Montégut put compdiTer Madame Bovary k Don Quichotte et Flaubert «ridiculisant les dernières exagérations du délire romantique » à Cervantes bafouant « les dernières exagérations de l'esprit chevaleresque... » Le piquant, comme Ta remarqué Brunetière, est que c'étaient les moyens eux-mêmes du romantisme qui servaient d'instruments à cette dérision du romantisme. Il n'est pas en effet qu'une critique plus avisée et plus pénétrante que n'était l'opinion en 1857 n'ait fini par démêler ce qu'il y avait encore de romantique chez l'auteur de Madame Bovary : l'horreur du bourgeois et la croyance puérile à la préceUence de l'artiste, le culte exagéré de la forme, le goût du bric-à-brac, la tendance, poussée jusqu'au procédé, à faire parler au sentiment et à la pensée le langage de la sensation. Enfin la misanthropie de Flaubert, qu'il déguise sous des airs d'impassibilité et qui envahira bientôt toute son œuvre, n'est pas encore si généralisée dans ce Uvre qu'on n'y discerne çà et là un accent de secrète S5nnpathie pour certains personnages épisodiques, la vieille servante Catherine-Nicaise-Élisabeth Leroux, par exemple, dans l'admirable scène du Comice d'Yonville.
H entre bien des éléments, comme on voit, et de l'ordre le plus divers, dans cette Madame Bovary qui parut à l'origine si tranchée et si une et dont le succès, semble-t-il, eût dû décider de l'orientation du romancier. Mais, l'année suivante, Flaubert partait pour Tunis, interrogeait la cendre de Carthage et, en 1862, n'ayant réussi à étreindre qu'un fantôme, publiait Salammbô, reconstitution prodigieuse, aux trois quarts intuitive, d'une civilisation à peu près sans histoire. On a voulu étabUr, sans doute, qu'il n'y avait pas de contradiction entre les deux parties de l'œuvre de Flaubert, que Salammbô n'ofirait aucune disparate avec Ma(^w^
Bovary, que Flaubert n'avait fait qu'y « appliquer à l'antiquité les procédés du roman moderne » et que nous avions là, en résumé, ce que Saint-René Taillandier appelait du « réalisme épique ». Mais il faudrait donc que la psychologie de Salammbô et de Matho fût aussi fouillée que celle d'Emma et de Charles Bovary, et elle reste des plus sommaires ; et il faudrait surtout que la reconstitution de Carthage s'appuyât sur une documentation autrement rigoureuse. Les contemporains le sentirent, et Salammbô fut loin de provoquer le même enthousiasme que Madame Bovary, Sainte-Beuve lui-même s'éleva contre les procédés im peu suspects d'un romancier avant tout passionné d'exactitude et qui allait choisir de toute l'histoire la civilisation qui prêtait le plus aux conjectures. Flaubert riposta. La discussion fut longue ; elle n'est point de celles qui se tranchent tout entières en un sens ou en l'autre, et il demeure au moins que l'œuvre est belle, un peu froide et toute découpée pour la musique de Reyer. C'est le dernier effort du poème en prose. Et le jeu de bascule que sera désormais toute la vie littéraire de Flaubert recommence avec l'Éducation sentimentale, histoire d'un jeune homme (1869), où l'auteur s'efforce vers une objectivité plus complète que dans Madame Bovary et qui enferme déjà toute la tristesse grise du naturalisme. La Tentation de saint Antoine, parue en 1874, fut au contraire un retour vers le roman descriptif et d'imagination rétrospective. La même année Flaubert abordait le théâtre avec une pièce d'actualité, le Candidat, qui fut jouée sans succès au Vaudeville. Puis il remontait aux âges héroïques avec Hérodias et la Légende de saint Julien V Hospitalier (1877), dans la manière impersonnelle, hautaine et glacée de Salammbô, pour retomber à la pire platitude et à la charge d'atelier avec Bouvard et Pécuchet (1881). Mais l'artiste en lui, sous ces deux aspects, avait été de premier ordre et, quant au romancier, il n'eût écrit que Madame Bovary qu'il faudrait encore l'honorer comme im maître.
« Madame Bovary, disait justement Brunetière en 1883, a marqué la fin de quelque chose et le commencement d'autre
chose. Elle contenait, dans une mesure savante, ce qu'il eût été dommage de laisser fwrdre du romantisme et ce qu'il eût été dommage aussi de ne pas donner de satisfaction aux exigences du réalisme. S'il est vrai qu'il y ait eu, depuis vingt-cinq ans environ, un effort constant de la littérature d'imagination — et de la poésie même — pour mouler plus étroitement l'invention littéraire sur le vif de la réalité, c'est à Madame Bovary qu'il faut faire, pour une lai^e part, remonter l'origine de ce mouvement ».
Emile Zola* et le naturalisme. — Il n'est pas contestable au moins que les trois grands courants du réalisme contemporain, le naturalisme d'Emile Zola, l'impressionnisme des Concourt, le réalisme sentimental d'AlphonseDaudet, dérivent en droite ligne de Flaubert. Ils ont leur haute source dans son œuvre et, s'ils se grossissent, chemin faisant, d'^uents étrangers, ils les absorbent sans perdre leur teinte originelle. Qu'ajoutent d'ailleurs Claude Bernard, Darwin et Taine à Zola ?
On ne louera jamais assez chez Zola le travailleur infatigable, le probe et rude tâcheron de lettres qui avait pris pour devise : JV«//ii dies sine linea. Il faut bien convenir cependant que sa culture scientifique était insuffisante : toute son Histoire naturelle et sociale d'une familU sous ""^ "'
le second Empire (i 871- 1893) est basée
sur une conception arbitraire de l'hérédité; il veut faire du roman une dépendance de la biologie et il semble ignorer la distinction fondamentale entre les substances organisées et les substances organiques, seules susceptibles de se prêter à l'expérimentation. Et sa psychologie n'est pas très supérieure à sa science : les personnages de la série des Rougon-Macquart, à trois ou quatre exceptions près, sont des pantins articulés dont il a demandé la recette à des livres de méde-
cine ou aux manuels Roret. Matérialiste, évolutionniste, il ne croit d'ailleurs qu'à « l'homme physiologique, déterminé par le miUeu, agissant sous le jeu de tous ses organes », et c'est après qu'il a amputé l'humanité de sa moitié la* plus noble qu'il précise lyriquement son intention de peindre la vie, « la vie totale, universelle, qui va d'un bout de l'animalité à l'autre, sans haut ni bas, sans beauté, sans laideur » : d'où, comme conséquence, le droit et même le devoir pour le romancier de ne rien atténuer, de tout dire, l'ordure comme le reste, d'exalter enfin « l'acte sexuel, origine et achèvement continu du monde », de le tirer « de la honte où on le cache » et de le replacer « dans sa gloire, sous le soleil ». Ces audacieuses propositions furent le corps de doctrines de ce qu'on a nommé le « naturalisme ». Et, si Zola les avait appliquées strictement, nous n'aurions eu en lui qu'un Duranty d'une espèce encore plus vulgaire, quelque chose comme un Homais mâtiné de Rétif de la Bretonne. Mais il arriva ce qui était arrivé déjà pour Flaubert, que cet homme s'ignorait à un point qui passe l'imagination et qu'avec la prétention d'être documentaire et scientifique exclusivement, il s'essouffla durant sa vie entière à composer romantiquement de grandes machines allégoriques, des symboles énormes et monstrueusement irréels de la corruption sociale saisie et présentée dans toutes les formes de notre activité professionnelle. Il fut une sorte de grand mystique de la fange, visionnaire, halluciné, puissant en définitive, et, comme les choses lui apparaissaient par grandes masses concrètes, il eut, à défaut de la connaissance des individus, je ne sais quelle divination géniale de l'âme élémentaire des foules. L Assommoir (1877), Germinal (1885), ses chefs-d'œuvre, méritent ainsi jusqu'à un certain point le qualificatif d' « épopées sociologiques » que leur a décerné M. Lanson. On peut croire qu'ils surnageront, dans le naufrage du reste de son oeuvre, et c'est aussi bien que, « par un heureux accord de ces sujets vulgaires et de son talent brutal, Zola, dit encore M. Lanson, a mis dans ces deux romans plus de vérité, une observation plus serrée et plus précise que dans les autres et moins d'artifice verbal »*
UÉcole cfa Médan, — Les doctrines qu'il professait et dont il faisait un si étrange usage, l'école de Médan (ainsi nommée du coin de banlieue parisienne où elle se réunissait autour de son chef) leur fut sensiblement plus ûdèle, et c'est peut-être chez Paul Alexis, Henry Céard, Léon Hennique et le Joris-Karl Huysmans de la première manière — beaucoup moins chez Maupassant et pour les raisons qu'on verra plus loin— qu'on trouverait la meilleure application de l'esthétique naturaliste.
Ces écrivains, vraiment, furent, dans leurs débuts, aussi misanthropiques, documentaires, impersonnels et fastidieux que pouvait l'exiger le programme de l'école; leurs livres ne voulurent être que des c tranches de vie • et de la vie la plus banale, la plus inintéressante qui se pût concevoir. Huysmans mit à conter une histoire de diarrhée le sérieux imperturbable d'un matassin de Molière et Henry Céard narra du même ton lugubrement féroce les gastralgies de M"^^ Duhamain. Encore ces aventures n'étaient-elles que malpropres. Elles n'eussent peut-être pas suffi, sans l'appât de la gravelure, pour assurer le succès de l'école. Celui-ci fut tel qu'on put un moment désespérer des lettres et du goût français. « Le roman sera naturaliste ou il ne sera pas », avait dit Zola. Il fut, et presque toute la jeunesse y vint (ou à l'impressionnisme, sa forme à peine atténuée) : Edouard Rod, Paul Margueritte, Elémir Bourges, Paul Ginisty, Maurice Talmeyr, Félicien Champsaur, René Maizeroy, Jules Case, Maurice Montégut, Boyer d'Âgen, comme Octave Mirbeau, Dubut de Laforest, Gustave Guiches, Vast- Rlcouard» Robert Caze, les frères Rosny, Lucien Descaves, Camille Lemonnier, Paul Bonnetain, Louis Desprez, Henry Fèvre, Oscar Méténier. Clovis Hugues, Joseph Caraguel, Jean Ajalbert, Gustave Geffroy, que le nouveau cénacle devait élire pour son critique officiel, et Paul Adam lui-même, qui écrira on peu plus tard ces lignes confirmatrices et dégoûtées : « A l'époque des grands triomphes médaniens, une nuée de jeunes gens se groupèrent autour du Maître : forts de la poétique préconisant les œuvres documentaires et le mépris de la rhétorique, ces ambitieux manœuvres créèrent une littérature de reportage qui, depuis dix ans, nous harcèle. »
On peut négliger aujourd'hui cette queue du naturalisme. D'ailleurs cinq des plus notoires entre les écrivains précédents, Gustave Guiches, Paul Margueritte, Lucien Descaves, J.-H. Rosny, Paul Bonnetain, devaient brutalement couper les ponts en 1887. C'était le temps où la Terre paraissait en feuil-
leton. « Non seulement l'observation est superficielle, déclarait sans la moindre indulgence et peut-être avec quelque injustice le « Manifeste des Cinq », les trucs démodés, la narration commune et dépourvue de caractéristiques, mais la note ordurière est exacerbée encore, descendue à des saletés si basses que, par instants, on se croirait devant un recueil de scatologie. »
Les Médaniens eux-mêmes, ceux qu'on appelait les premiers apôtres, à l'exception du fidèle Trublot, alias Paul Alexis, se détachaient peu à peu de Zola : et, en vérité, Léon Hennique avait bien pu trahir dans ses débuts la préoccupation du « document humain », mais ses affinités intimes, son goût du rare et du contourné, sa curiosité du passé, l'inclinaient plutôt vers les Concourt. Et il était encore (Cf. Un caractère, la Mort du duc d'Enghien, etc.) • original et singulier par un certain don de rêve, par un certain sentiment de l'idéal », quelque chose c d'héroïque et de fier ». (Â. France.)
Huysmans*, sensualiste morne et compliqué dans Marthe, histoire d'une fille (1878), les Sœurs Vatard, En ménage, etc., commence son évolution dans A rebours (1884) et, par le satanisme et la magie, s'achemine vers les purs sommets de la mystique chrétienne {Là Bas, VOhlat, etc.), sans parvenir à libérer complètement des tyrannies de la matière l'expression de sa spiritualité.
Henry Céard, après Ufie belle journée, se tourne vers le théâtre et y montre des qualités inattendues de finesse et de sensibilité. C'est en 1907 seulement qu'il revient au roman avec Maison à vendre, livre d'observation amère, mais où le parti pris d'école est beaucoup moins apparent.
Guy de Maupassant — Guy de Maupassant* n'appartient que de nom au groupe de Médan : il est le fils spirituel de Flaubert, du Flaubert de Madame Bovary, et son embrigadement dans le naturalisme lui laisse dès l'origine {Boule de Suif, 1880) toute sa souple et vigoureuse personnalité. Il l'exerce longtemps dans la nouvelle, excellant à condenser en quelques paragraphes de petits drames pessimistes, publiés d'abord dans les journaux et qu'il recueillait ensuite sous divers titres : la Maison Tellier, Mademoiselle Fifi, les Contes
de la bécasse, Miss Harmtt, Monsieur Parent, etc. L'auteur n'apportait point de rafânemeot au choix de ses sujets, et Boule de Suif, la Maison Teliter ne présentent pas des spécimens d'humajiité très supérieurs socialement et moralement au couple Charles de la Terre. Mais la note en était toujours intéressante. Et cela même est à relever, comme un trait distinctif, que, dès ses premières nouvelles, Maupassaut tient pour 1' « intérêt »
contre la « tranche de vie >. Les Normands furent toujours d'excellents conteurs. Ils content pour le plaisir de conter ; ils ont le don qui ne s'acquiert pas et que possédèrent si peu de naturalistes : le mouvement, la verve, le diable au corps. Mais il ne faut pas que des scrupules d'art excessifs en gênent l'expansion, comme il advint au pauvre ^ ^ ,. ' Flaubert, Il est très remarquable précisément à quel point Maupassant fut p>eu toiumenté de ces scrupules : douze années lui ont suffi pour construire ses vingt-sept volumes. Il ne vise qu'à être clair, et l'action est la première chose à ses yeux. De là son indifférence pour les ornements inutiles, la fioriture romantique : sa phrase serait presque vulgaire, si quelque forte épithète ne la crétait au bon endroit ; mais elle a un rythme de marche et le verbe lui fait une ossature puissante. Ses romans. Une vie (1883), Bel-Ami, Mont-Oriol, etc., ne le montrèrent pas d'abord très différent du Maupassant nouvelliste. Il est sensiblement le même ici et là : réaliste cruel et pénétrant, appliqué à rendre aussi exactement que possible les êtres et les choses, ne jugeant pas, n'épiloguant pas, ne rêvant pas, le plus pratique et le moins spéculatif des hommes, doué seulement, comme un de ses héros, de « deux sens très simples : une vision nette des formes et une intuition instinctive des dessous ». Quelque sympathie pour l'espèce, un accent de souffrance personnelle perceront plus tard dans Fort comme la mort et Notre
m - TROISIÈME PÉRIODE (1850-1S80)
cœur, et ces livres marqueront un élargissement de sa première manière. Et des problèmes qu'il eût résolus autrefois par un haussement d'épaules commencent à le troubler : il a l'obsession du mystère, de l'invisible. La foliele guette. Il meurt à quarante-trois ans dans un cabanon. II avait été, sinon le plus grand, peut-être — dans le champ restreint de son observation — le plus complet de nos réalistes.
L'impnaaionnisme : Edmond et Juhad» Gortoourt*. — L'œuvre des Concourt est très mêlée. Il ne dépendit pas sans doute du survivant que l'opinion ne le considérât avec son frère comme les seuls pères authentiques du réalisme et du naturalisme. N'avaient-ils pas donné dans GemUnte Lacertewt (1865), avant l'Assommoir, la ■ formule du roman physiologique > ?
Et En 18... n'est-il pas antérieur de six années à Madame Bovary? Mais si ce roman de jeunesse, le premier des Concourt, contient en effet « les fières révoltes, les endiablés soulèvements, les fortsblasphèmesàl'endroitdes religions de toutes sortes, la crâne affiche d'indépendance littéraire et artistique >, tout le « hautain révolutionnarisme > qu'y découvrit après coup le survivant des deux frères, les contemporains ne s'en Edmond de Concourt, aperçurent pas OU demeurèrent insensibles à ces nouveautés; les Concourt eux-mêmes s'orientèrent vers d'autres directions. Petit-fils d'un député du Tiers à l'Assemblée nationale de 1789, mais tenant fort à leur particule et à leur ascendance nobiliaire, ayant du reste tout raffinement et le maniérisme d'une race d'extrême civilisation, nul, mieux qu'eux, n'était fait pour apprécier les grâces mièvres de l'art du xviiie siècle, la vie de boudoir et de coulisse, et sympathiser avec Watteau aussi bien qu'avec la Du Barry et Sophie Arnould : quinze volumes affirmèrent leur maîtrise en ce genre de restitutions délicatement libertines, et il y faudrait
joindre leurs Salons, leurs enquêtes sur l'art japooais, sur Gavami, sur Prudhon, sur les « lorettes » et les actrices du second Empire, leur tentative avortée d'Henriette Maréchal au théâtre, leurs préfaces et manifestes, leur Journal, dont la publication fit un si beau tapage. Mais enfin ce n'est qu'en 1860 qu'ils abordèrent le roman d'observation avec Us Hommes de lettres, réimprimés plus tard sous le titre de Charles DemaiUy, et que suivirent Scmr Pkilomine (1861), Renée Mattferin (1864), Germinie Lacerteux (1865), Manette Salomon (1867), Madame Geruaisais {1869), tous livres assurément inégaux de matière et d'exécution, mais qui valent également par l'intensité de l'impression (d'où le nom d' n impressionnisme x), la passion de la modernité et l'application à l'étude des railieux. Daudet raconte qu'une année durant le monde des peintres ne jura que par Manette Salomon, et il n'est pas de meilleur hommage à l'exactitude de cette monographie de la vie d'atelier.
Après la mort de Jules, Edmond devait écrire encore, sur des brouillons de son cadet, laFUUÉUsa{i'dy%), lesFrèresZemganno, la Faustin, Chérie : la sensibilité J"i"» ^^ Gtmcoun. s'y exacerbe jusqu'àla maladie et le style brise avec toute syntaxe. C'est pourtant par ce style que les Concourt occupent une place si considérable dans les lettres. Comme ils étaient, de leur propre aveu, « les gens les plus nerveux, les plus sensitifs, les plus chercheurs de la notation des sensations indescriptibles, les moins susceptibles de se satisfaire du gros à peu près de leurs devanciers », ils crurent nécessaire de s'inventer une langue adé* quate à leur tempérament et ils créèrent ce qu'ils appelèrent eux-mêmes ■ l'écriture artiste », toute en frissons et en nuances, tourmentée, incorrecte, bariolée de néologisme! et d' • épithètes rares », violente et précieuse à la fois, qui, au lieu de contenir l'expression de leur sensibilité et d'y iatroduire un peu d'ordre, ne servit qu'à l'exaspérer.
Le réalisme sentimental : Alphonse Daudet*. — L'impressionnisme, art tout matériel encore, avait été pourtant avec eux une sorte d'allégement, d'aération du naturalisme. Dans la multitude de détails élémentaires qu'entasse l'écrivain naturaliste, un romancier impressionniste n'est frappé, a impressionné », que par le détail caractéristique, la «note» essentielle et dominante. C'est elle qu'il essaie de dégager, comme c'est elle seulement qu'il met en valeur. La pensée, le sentiment se transposent toujours chez lui dans l'ordre de la sensation, et c'est que l'impressionniste n'a pas moins horreur de l'abstrait que le naturaliste et que. à son exemple, il construit avec des faits, jamais avec des idées. B Un bon fait, bien observé par des yeux clairs, dira Daudet à son fils, est aussi vaste, aussi troublant, aussi fécond que n'importe quelle hypothèse. Les idées abstraites ne sont pas une nourriture saine. Elles deviennent vite une jonglerie et l'esprit qui se donne à elles perd le relid et la couleur. »
Daudet, pas plus que Flaubert et Alpbon» Daodet. Zola, n'interviendra donc dans son œuvre : il laissera aux événements le soin de conclure pour lui ; il ne nous introduira pas plus qu'eux dans l'âme de ses personnages : par leurs gestes, leurs actes les plus significatifs, il se contentera de nous en donner la traduction concrète. Avec cette esthétique toute matérialiste, la grande merveille de Daudet, c'est d'avoir trouvé le secret d'attacher et d'émouvoir et, non seulement d'avoir jeté dans la circulation des types qui participent à la fois de l'actualité et d'une vérité plus large, comme Sapho, Numa Roumestan, Paul Astier, Delobelle, Monpavon, Tartarin, etc., mais encore d'avoir exercé, suivant l'expression de Jules Lemaître, « une séduction universelle» ettr^néde son vivant a tous les cœurs après lui ». Une telle emprise ne peut s'expUquer que par un charme. Le
sien lui venait de son naturel, de sa grâce aisée, de l'heureux équilibre où se tenaient chez lui la fantaisie et l'observation, surtout de sa sensibiUté frémissante, de ce don inné de l'émotion, plus fort que toutes les attitudes et tous les partis pris d'école. M. René Bazin, qui a hérité lui-même de ce don, dit avec raison que les écrivains qui en sont dépourvus ne peuvent être, dans la littérature de fiction, que des descriptifs. Et c'est ce qui arriva précisément aux Goncourt, dont tant de livres ne sont que des catalogues. Avec Fromont jeune et Risler aîné (1874), Jack, le Nabab, les Rois en exil, l'Évangéliste, Sapho, l Immortel, etc., comme avec le Petit Chose et les délicieux Contes du lundi (1873), Daudet a en somme installé le sentiment dans le réalisme, restitué ses droits au pathétique et hâté ainsi la restauration du roman français, dans lequel deux nouveaux venus, Paul Bourget et Anatole France, travaillaient vers le même temps à réintégrer l'idée.
l'amour et l'honneur
Octave Feuillet I82I-I890
... Je courus à la fenêtre, et je poussai quelques cris d'appel auxquels personne ne répondit. Durant une dizaine de minutes, je les renouvelai d'instant en instant avec le même insuccès. En même temps nous profitions à la hâte des dernières lueurs du jour pour explorer minutieusement tout l'intérieur du donjon (i) ; mais, à part cette porte, qui était comme murée pour nous, et la grande fenêtre, qu'un abîme de près de trente pieds séparait du fond des fossés, nous ne pûmes découvrir aucune issue.
Comme je m'abandonnais avec tout l'égoïsme de la passion à
(i) La tour d'EIven, où Maxime de Champcey, le « jeune homme pauvre », qui, ruiné, est devenu, sous un nom roturier, l'intendant de la riche famille bretonne des Laroque d*Arz, s*est trouvé inopinément enfermé à la bnme avec l'héritière de cette famille, Marguerite d'Arz, qu'il aime.
ma secrète extase, dont quelque reflet peut-être se peignait sur mon visage, je fus réveillé tout à coup par ces paroles qui m'étaient adressées d'une voix sourde et sur un ton de tranquillité affectée :
« Monsieur le marquis de Champcey, y a-t-il eu beaucoup de lâches dans votre famille avant vous ? »
Je me soulevai et je retombai aussitôt sur le banc de pierre, attachant un regard stupide sur les ténèbres où j'entrevoyais vaguement le fantôme de la jeune fille. Une seule idée me vint, une idée terrible, c'était que la peur et le chagrin lui troublaient le cerveau, — qu'elle devenait folle.
« Marguerite I m'écriai- je, sans savoir même que je parlais. »
Ce mot acheva sans doute de l'irriter.
« Mon Dieu I que c'est odieux I reprit-elle. Que c'est lâche ! oui, je le répète, lâche I »
La vérité commençait à luire dans mon esprit. Je descendis un des degrés.
« Eh ! qu'est-ce qu'il y a donc ? dis-je froidement.
— C'est vous, répliqua-t-elle avec une brusque véhémence, c'est vous qui avez payé cet homme, ou cet enfant, — je ne sais, — pour nous emprisonner dans cette misérable tour ! Demain, je serai perdue... déshonorée dans l'opinion... et je ne pourrai plus appartenir qu'à vous ! Voilà votre calcul, n'est-ce pas ? Mais celui-là, je vous l'atteste, ne vous réussira pas mieux que les autres. Vous me connaissez encore bien imparfaitement, si vous croyez que je ne préférerai pas le déshonneur, le cloître, la mort, tout, à l'abjection de lier ma main, — ma vie, à la vôtre!...
— Mademoiselle, dis-je avec tout le calme que je pus trouver, je vous supplie de revenir à vous, à la raison. Je vous atteste sur l'honneur que vous me faites outrage. Veuillez y réfléchir. Vos soupçons ne reposent sur aucune vraisemblance. Je n'ai pu préparer en aucune façon la perfidie dont vous m'accusez et, quand je l'aurais pu, enfin, comment vous ai-je jamais donné le droit de m'en croire capable ?
— Tout ce que je sais de vous me donne ce droit, s'écria-t-elle en coupant l'air de sa cravache. Il faut bien que je vous dise une fois ce que j'ai dans l'âme depuis trop longtemps. Qu'êtesvous venu faire dans notre maison, sous un nom, sous un caractère empruntés ?... Nous étions heureuses, nous étions tranquilles, ma mère et moi... Vous nous avez apporté un trouble, un désordre, des chagrins que nous ne connaissions pas. Pour
atteindre votre but, pour réparer les brèches de votre fortune, vous avez usurpé notre confiance... vous avez fait litière de notre repos... vous avez joué avec nos sentiments les plus purs, les plus vrais, les plus sacrés ... vous avez froissé et brisé nos cœurs sans pitié. Voilà ce que vous avez fait... ou voulu faire, peu importe ! £h bien, je suis profondément lasse et ulcérée de tout ccda, je vous le dis ! Et quand, à cette heure, vous venez m 'offrir en gage votre honneur de gentilhomme, qui vous a permis déjà tant de choses indignes, certes j'ai le droit de n'y pas croire, et je n'y crois pas ! »
J'étais hors de moi ; je saisis ses deux mains dans un transport de violoice qui la domina :
«'Marguerite! ma pauvre enfant... écoutez bien! Je vous aime, cela est vrai, et jamais amour plus ardent, plus désintéressé, plus saint, n'entra dans le cœur d'un homme... Mais vous aussi, vous m'aimez... Vous m'aimez, malheureuse, et vous me tuez! Vous parlez de cœur froissé et brisé... Ah! que faites-vous donc du mien ?... Mais il vous appartient, je vous l'abandonne... Quant à mon honneur, je le garde... il est entier!... et avant peu je vous forcerai bien de le reconnaître... Et sur cet honneur je vous fais serment que, si je meurs, vous me pleurerez; que si je vis jamais, ~ tout adorée que vous êtes, — fussiez-vous à deux genoux devant moi, ~ jamais je ne vous épouserai, que vous ne soyez aussi pauvre que moi, ou moi aussi riche que vous 1 Et maintenant priez, priez ; demandez à Dieu des miracles, il en est temps. »
Je la repoussai alors brusquement loin de l'embrasure et je m'élançai sur les gradins supérieurs : j'avais conçu un projet désespéré, que j'exécutai aussitôt avec la précipitation d'une démence véritable. Ainsi que je l'ai dit, la cime des hêtres et des chênes qui poussent dans les fossés de la tour s'élevait au niveau de la fenêtre. A l'aide de ma cravache ployée, j'attirai à moi l'extrémité des branches les plus proches, je les embrassai au hasard et je me laissai aller dans le vide. J'entendis au-dessus de ma tête mon nom : c Maxime ! » proféré soudain avec un cri déchirant. Les branches auxquelles je m'étais attaché se courbèrent de toute leur longueur vers l'abîme, puis il y eut un craquement sinistre, elles éclatèrent sous mon poids, et je tombai rudement sur le sol.
Je pense que la nature fangeuse du terrain amortit la violence du choc, car je me sentis vivant, quoique blessé. Un de mes bras avait porté sur le talus maçonné de la douve, j 'y éprouvai une dou-
leur tellement aiguë que le cœur me défaillit. J'eus un court étourdissement. — J'en fus réveillé par la voix éperdue de Marguerite :
« Maxime I Maxime ! criait-elle, par grâce, par pitié ! au nom du bon Dieu, parlez-moi ! pardonnez-moi ! »
Je me levai, et je la vis dans la baie de la fenêtre, au milieu d'une auréole de pâle lumière, la tête nue, les cheveux tombants, la main crispée sur la barre de la croix, les yeux ardemment fixés sur le sombre précipice.
« Ne craignez rien, lui dis-je. Je n'ai aucun mal. Prenez seulement patience une heure ou deux. Donnez-moi le temps d'aller jusqu'au château, c'est le plus sûr. Soyez certaine que je vous garderai le secret et que je sauverai votre honneur comme je viens de sauver le mien. »
{Le Roman tPun jeune homme pauvre t éd. Calmaxm-I/évy.)
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Victor Cherbulles 1829-1899