UTT^RAT. FRANC. — II
(iSSo-ipi^J
LES ŒUVRES et les hommes qu'il nous reste à présenter ici sont encore trop mal dégagés de la discussion pour que nous songions à faire davantage qu'à en donner une sorte de tableau synoptique aussi exact et bienveillant que possible. Âûn que ce tableau ne soit pas trop confus ni trop vain, nous indiquerons brièvement le sens des vies littéraires à peu près accomplies, puis des divers groupes ou écoles d'où pourra sortir la littérature de demain.
Les poètes philosophes. — C'est ainsi qu'on peut juger en pleine sécurité les œuvres poétiques d'un Anatole France ou d'un Frédéric Plessis. On sait que leurs voiles purs laissent deviner les formes antiques de Virgile et de Chénier. Vesper et Gallica de l'un (qui a plié sa muse française et bretonne aux disciplines de Rome), les Noces corinthiennes de l'autre (qui réalisent une si pleine harmonie des âmes païenne et chrétienne) sont les témoignages indestructibles d'une poésie de philosophes amis des lyriques latins et sans doute de Platon, pioésie mâle et tendre où la grâce est pensée, où la pensée est volonté. — Une psychologie attentive aux moindres frémissements de l'âme contemporaine, le modernisme et l'élégance du dessin, la nature sentie et interprétée à la manière des lakistes, distinguent la Vie inquiète, Edel et les Aveux de Paul Bourget. — En des poèmes un peu grêles et d'une langue délicieusement souple (les Médaillons, Petites Orientales), Jules Lemaltre sut enfermer une morale ingénieuse et de pittoresques impressions exotiques. — Jules Tellier (les Brumes, Reliques) ne fut qu'un passant: mais sa pensée agit toujours parmi nous, même par ses vers peu nombreux, où la méditation aiguise la pointe de la désespérance.
Et voici d'autres poètes philosophes : Edmond Haraucourt {l'Ame nue. Seul, etc.), qui a nourri sa poésie d'une idée constante : « misère et solitude de l'homme, avec deux remèdes : vis-à-vis de soi-même, l'Effort ; vis-à-vis des autres, la Pitié », et dont l'œuvre se trouve être ainsi un double conseil d'énergie et de compassion qui l'apparente à celle de Vigny ; Charles de Pomairols (la Vie meilleure, la Nature et l'Ame, Regards intimes, etc.), qui n'est pas seulement « le poète de la pureté » défim pax M. Barrés et qui, en dégageant tout ce qu'il peut y avoir de fort, de sain, de noble, de délicat, dans le sentiment de la propriété, aura eu l'honneur rare d'annexer à la poésie un canton de l'âme dont il semblait qu'elle dût demeurer éternellement exclue; £m^t Dupuy (les Parques), qui allie l'émotion à la science; Maurice Boucbor' (Poèmes de l'amour et de la mer, les Symboles, etc.), dont le chant harmonieux passa du plaisir léger à un intellectualisme quasi-mystique; Auguste Angellier (A l'amie perdue, Dans la lumière antique, etc.), « l3rre dorienne », grave et rude, tout échauffée par le « sentiment de l'ordre » (Ch. Maurras) ; Pierre de Nolhac (Paysages de France et d^ Italie), l'un des plus délicats représentants, avec Jean-Louis Vaudoyer, de ce petit groupe d'italianisants où l'on remarque encore Edouard Beauffls, Maurice Faucon et Pierre de Bouchaud; Âmédée Pigeon, analyste subtil des troubles de l'adolescence; Albert Jhouney, Emile Michelet, voix sibyllines en qui frémit un dieu caché; Bphraûm Mikhaël, qui promettait un grand poète de pensée au Parnasse déclinant; Henri Franck (la Danse devant l'Arche),
Tout tremblant de nervetise et tendre intelligence,
qui chantait comme Da\'id et qui passa conune l'enfsuit Septentrion; Daniel de Venancourt, touché par la misère sociale, dont l'obsession communique à son pessimisme un accent si profond; Sébastien-Charles Leconte, qui ressuscite les vieilles théogonies; Eugène Hollande, qui célèbre l'impératif catégorique ; Maurice Magre, en qui s'exalte l'âme des Temps nouveaux ; Raoul Ponchon, trogne ailée. Silène harmonieux, qui professe que tout est vain, hormis de boire et d'aimer ; J . de Strada, auteur d'une Épopée humaine en 190.000 vers qu'on tenta d'imposer à notre admiration et qui attendent toujours leur premier lecteur.
Autres poètes de formules diverses : Jean Riohepin, — Il est assez malaisé, par ailleurs, de s'orienter dans la foule innombrable de nos assembleurs de rythmes.
Nous apercevons bien çà et là des nioromantiqaes : Clovis Hi^ues, Georges Gourdon. Jean Rameau, Charles Derennes, Edmond Gojon, Léon Deubel, en qui ta littérature présente eat son Malfilâtre, l'épiqae Jean Ott, surtout Jean Richepln {la Chatuon dât gueuM, lei Blaspkitnes.Ia Mer, etc.), àoatl^ strophe poissante, lestée de réalisme, s'enlève d'un essor aussi franc que celle de Lamartine et de Hugo ; il est sonore et rutilant ; il y a en lui du rfaéteur et du bateleur; mais Que langue drue, fraîche, savoureuse, cueillie aux lèvres des laboureurs et des marins, une sensibilité qui, aussi souvent qu'elle communie avec l'âme populaire, nous en restitue sans effort la couleur et l'accent, le distinguent du commun des romantiques et lui font une originalité du meilleur aloi; — des lyriques banvillesques : Robert de La Villehervé, Emmanuel Signo- Jean Richepln. yet, Claude Couturier, Laurent Tailhade (to
Jardin des rives. Vitraux, etc.), l'artiste le plus remarquable de cette période de transition, si curieuse, mais si confuse, comprise entre la fin du Parnasse et l'avènement du symbolisme, et dont le vers, étonnamment musical déjà, a cependant tout l'éclat, avec la solide facture du vers parnassien; — des enfants perdus du naturalisme : René Fonsard, Emile Goudeau, Paul Marrot ; — des fils de ma mère l'Oie, ■ traditionnistes ■ et adaptateurs de thèmes populaires : Raoul Ginestc, Jacques Madeleine, Tristan Klingsor; — des baudelairiens émancipés : Paul Guigou (Sotts la lune d'automne), Georges Rodenbach {la Jeunesse blanche, le Règne du silence, les Vies encloses, etc.), qu'il faut ranger parmi les plus raffinés pasteurs de songes, les plus douces fiûtes de ce temps, mais dont l'on a laissé une œuvre tôt interrompue ; dont l'autre, ■ âme inquiète et vibrante à l'excès, poète du mystère des villes », qui, • le premier, sentit le charme douloureux des vieux murs an fond des vieilles rues, la tristesse des terrains vagues et des canaux éclairés par des lanternes ■ (Jules Tellier), a fini par sombrer dans l'ennui et l'afiectation ; — des néo-décadents, jeunes esthètes selon le cœur d'Oscar Wilde, sourds aux grondements de l'orage qui monte et a brillants tympanistes > des demieis carnavals d'avant-guerre : Jacques d'Adelsward-Fersen, Jean Cocteau, Maurice Rostand, André Germain, le Gautier de ces
singuliers bouzingots de nielles, de coulisses et de thés-tango; — des néo-parnassiens enfin : Gauthier-Ferrières, technicien consommé, habile à prendre tous les tons et capable d'un effort décisif; Léonce Depont, impeccable comme Heredia, mais d'une tonalité plus sourde compensée par une sensibilité moins marmoréenne; Auguste Dorchain, dont la muse est fille de Sully- * PrudhoEome et en a hérité les scrupules et la grâce pensive; André Dumas, recueilli devant la Nature conmie devant un des visages du Divin; son homonyme Charles Dumas, plus secret et comme jaloux de nous dérober son tourment intérieur; Alfred Droin, au corps de poésie chaste, élancé et fier, prêt à s'évader vers les grands espaces tropicaux (la Jonque victorieuse, Du sang sur la mosquée, etc.), où il se déploiera comme un beau cygne de France; Louis Payen, au vers flexible et bien cambré, avec juste ce qu'il faut de joaillerie parnassienne pour lui conserver un air artiste; Charles Domier, qui dit le Travail, ses peines et ses joies; Charles Clerc, qui nous ouvre ses Oasis; Georges Druilhet, ses Haltes sereines; André Bellessort, de qui les admirables récits de voyage ont trop fait oublier Mythes et Poèmes et les larges ondulations de la Chanson du Sud; André Rivoire (les Vierges, le Songe de l'Amour, etc), psychologue amoureux des demi-teintes, avec le don si rare de la continuité dans la perfection; Fernand Mazade (la Couronne des Dieux), le plus vraiment grec, peut-être, de tous nos chéniérides, dont quelques-uns, presque aussi bien doués, corome Léo Larguier, que Rohlmer appelait « notre Moschus », Léon Bocquet, Maurice Levaillant, Gabriel Volland, André Lamandé, la baronne de Brimont, mêlent à leur alexandrinisme les mouvements d'une sensibilité plus moderne.
La filiation, chez ces poètes, comme chez un vicomte de Gueme, reflet à peine affaibli de son maître Leconte de Lisle, est relativement facile à établir. Mais dans quelle catégorie et pourquoi dans celle-ci plutôt que dans celle-là faire rentrer Jean Ajalbert, impressionniste tour à tour gouailleur et mélancohque; P.-N. Roinard» réaliste savoureux égaré dans le symbolisme; Georges Pioch, André Lebey, vocations prolétariennes contrariées par une formation de dilettantes; François Porche, qui vient du groupe de Péguy et s'essaie — sans faux pas ~ à la démarche de La Fontaine; Paul Géraldy (Toi et Moi), talent de pointe -séchiste, menu, rapide et qui creuse, le Helleu du vers; Robert de Montesquieu, contourné, alambiqué, prototype du des Esseintes à* A rebours et grand maître des
élégances versaillaises ; Abel Bonnard» virtuose, dont < tous les défauts lui viennent de sa facilité t (Ernest-Charles); Guillaume Apollinaire (Alcools, Calligrammes), annonciateur, — doucement ironique, — d'un art nouveau où les vers sans ponctuation, comme les idées sans liaison apparente, n^obéissent plus qu'aux lois secrètes du subconscient et s'amusent à prendre « la forme des objets qu'ils signifient » (F. Porche) ; Femand Gregh, fondateur de l'Humanisme, qui chante magnifiquement la joie de vivre, le foyer dliier et le phalanstère de demain; Saint-Georges de Bouhélier, autre iondateur d'école (avec Eugène Montfort : le Naturisme) et autre apôtre magnifique de la Cité future; Jules Romains, le pape de l'Unanimisme (vocable d'ailleurs répudié par ses six sufiragants de V Abbaye : George Duhamel, P.-J. Jouve, Charles Vildrac, René Arcos, Luc Durtain, Georges Chennevière), qui préconise et réalise jusqu'à un certain point une poésie c directe t substituant, comme' chez Walt Whitman, à la description des états d'âme individuels celle des états d'âme collectifs ? — < Le temps des écoles est passé », écrivait un symboliste nanti. Il n'y parait guère, à en juger par la poussière de petites chapelles et de cénaculets qu'engendre continuellement l'anarchie contemporaine : les néo-mallarmistes avec Jean Royère ; les intégralistes avec Adolphe Lacuzon; les paroxystes avec Nicolas Beauduin; les intensistes avec Charles de Saint-Cyr; les efirénéistes avec Albert Londres; les simultanéistes avec H.-M. Barzun, etc., sans compter les poètes qui, sous couleur de « futurisme », se contentent de dresser le catalogue des chefs-d'œuvre qu'ils écriront plus tard et, en attendant, vouent aux dieux infernaux tout le travail de la pensée humaine jusqu'à F.-T. Marinetti, — au total, d'après M. Florian Parmentier, dans la Littérature et l'Epoque, une cinquantaine de groupes et de sous -groupes, dont le plus intéressant, en même temps que le moins prétentieux, est celui des fantaisistes qui s'ébattent au Divan de Henri Martineau : Guy- Chafles Cros, P.-J. Toulet, André Salmon, Francis Carco, Francis Eon, Tristan Derême et Jean Pellerin.
Les muses : Gérard d'Houville, M™« de NoaWes. — Un autre groupe remarquable dans cette foule est celui de nos poétesses : M°«* Daudet, Daniel Lesueur, Mendès, Rosemonde Gérard, Delarue-Mardrus, André Corthis, Perdriel-Vaissière, Amélie Murât, Marthe Dupuy, Hélène Picard, Isabelle Sandy,
Adrienne de Lautrec et la plus troublante d'entre elles, Renée Vivien, perverse et triste comme une fille de Baudelaire.
Au commencement du siècle, sous l'Empire* on almanach comptait cinquante-quatre c muses t : nous aurons bientôt passé le chifire. La poésie féminine a beau n'être souvent qu'un écho, on reste confondu par la richesse d'orchestration, l'étendue, la souplesse de ce concert féminin. Deux voix, cependant, le dominent: celles de la comtesse Mathieu de Noailles {le Cœur innombrable [1900], r Ombre des fours, les Émerveillements, etc.) et de Gérard d'Houville, et ce sont comme les voix alternées de deux traditions rivales : tant de frénésie romantique chez l'une et, chez l'autre, par moments, cette pureté racinienne 1
Le beau rythme secret de deux strophes égales...
Le rameur qui m'a pris l'obole du passage
Et qui jamais ne parle aux ombres qu'il conduit...
Mais Gérard d'Houville (M™« Henri de Régnier) n'a pas réuni ses poèmes, qu'elle ne se donnait pas toujours la peine de signer dans les revues où ils paraissaient. Son action en a été ralentie, et son évolution même vers le classicisme ne s'est pas assez précisée pour qu'on puisse augurer d'une conversion prochaine et totale. Quatre recueils de vers denses ont au contraire affermi l'autorité de M™« de Noailles. C'est par un effort d'imagination que Maurice de Guérin arrivait à retrouver en lui l'âme des anciens centaures; l'auteur du Cœur innombrable, pour s'identifier à la vie universelle, n'eut besoin d'aucune préparation : elle naquit faunesse et petite-fille de Pan; elle savoura tout de suite dans sa plénitude la joie
D'être l'herbe, le grain, la chaleur et les eaux,
si soumise comme eux aux réactions naturelles, si confondue avec les choses qu'il fallait se pencher pour discerner le rudiment de conscience, la petite flanmie individuelle qui tremblotait tout au fond d'elle. De scrupules, de troubles religieux d'une angoisse quelconque devant le m3rstère de la destinée, pas la moindre trace dans ses vers légers, dansants, voluptueux. L'amoraUté la plus complète. Elle était un moment du multiple et changeant univers, un reflet de la beauté du monde sensible, un écho de l'immense symphonie éparse dans les vents, la rumeur des houles, le crissement des joncs et le sanglot des arrosoirs. Depuis Chénieret Musset, rien d'aussi jeune, d'aussi spontanément lyrique, n'avait jailli dans notre poésie.
1*70 — La littérature présenté (1880-1914)
Quelque fièvre, un je ne sais quoi de rauque et de désordonné qui s'introduisit par la suite dans son chant, passèrent pour des beautés nouvelles et nous la montrèrent au plein de sa saison romantique. Dans une troisième période (les Vivants et les Morts), où M»^o de Noailles semble chercher avec un élan sincère des lumières intérieures dont elle n'éprouvait pas le besoin, du temps qu'elle n'était qu'ime petite faunesse, la Nature et le sentiment de l'Âu-Delà se livrent en elle un premier assaut. Désormais, c'est fini : le magnétisme secret de la tombe ne cessera plus de s'exercer sur eUe; on peut prévoir qu'un goût de cendre gâtera toutes ses voluptés. Mais dans son l3rrisme, monté de ton, exacerbé par la pensée de l'écoulement des choses, le romantisme agonisant rassemblera toutes ses puissances et s'apprêtera de magnifiques funérailles.
L'éco/e romane :Jean Moréas, — Peut-être la grâce ~ la grâce classique — , qui n'a pas touché M °»« de Noailles, est-elle descendue en Gérard d'Houville par le canal de cette école romane que Jean Moréas fonda en 1892 avec Raymond de la Tailhède, Maurice du Plessys, Ernest Raynaud, Achille Delaroche, Lionel des Rieux, Hugues Rebell et Charles Maurras.
Le dessein de ces poètes, subtilement interprété par Charles Maurras, était tout à la fois de rétablir dans la pensée française c la notion du fini 1 et de restituer à la langue et au rythme le nerf et la correction perdus par un demi-siècle d'anarchie Ils n'y ont peut-être pas complètement réussi; mais la vertu de la doctrine s'est affirmée en poésie dans les belles odes de Raymond de la Tailhède et dans un pur chef-d'œuvre : les Stances (1900) de Jean Moréas.
Quelques tournures surannées et un vocabulaire m3rthologique passé de mode, c'est assez sans doute pour condamner l'auteur des Stances aux yeux de certains critiques et lui donner figure de pasticheur. Les s^t cordes du plectre, le trépied de la Pythie, la lampe des Gémeaux, le laurier d'Apollon et la fontaine de CastaUe avaient disparu du mobilier poétique : nous les retrouvons chez Moréas. Il n'y a pas plus lieu de l'en louer que de l'en blâmer. C'est par des beautés plus solides et dont on ne fait point provision dans les manuels de mythologie, cadence, choix des mots, discret emploi de l'image, réduction du lyrisme au bon ordre de la démarche mentale, que ce poète a des droits sur l'héritage des classiques. Il a réagi fortement contre son siècle; il a restauré le vers français et dégagé la
La poésie — 4^1
poésie de Taccidentel. Les Stances valent moins encore par le génie de leur auteur que par la liaison qu'elles établissent avec les chefs-d'œuvre de l'âge classique : c'est une leçon de goût et la plus précieuse qu'on pût nous donner au lendemain du Parnasse et de « l'orgie symboliste •. On se figure très bien, dans les Arts poétiques de Tavenir, un paragraphe commençant par cet hémistiche renouvelé de Nicolas : « Enfin, Moréas vint... t L'école romane n'a fait pourtant' depuis sa fondation qu^un petit nombre de recrues : Joachim Gasquet, cette « lyre d'or » (Mme (Je Noailles), le bref, mais si pur Jean-Marc Bernard, Paul Valéry, mallarmiste encore dans la Jeune Parque et qui, jusque dans les grandes strophes malherbiennes de Charmes, n'abdiquera pas complètement son hermétisme originel, Paul Souchon, André Mary, Pierre Benoît (Diadumène), etc., et l'adhésion des jeunes semble aller de préférence au groupe néo-symboliste.
Uécole symboliste : Viélé-Griffin, Verhaeren, Jules Laforgue, Paul Fort, Maeterlinck, Henri de fîégn/er.— L'instrument symboliste par excellence est le vers libre. Il ne paraît pas, d'ailleurs, que les premiers qui aient employé ce vers (Gustave Kahn, Marie Krysinska?) se soient bien rendu compte de ce qu'ils tentaient.
Jje vers libre, chez eux, n'est très évidenmient que le succédané du vers verlainien, assonance, allitéré, sans rime quelquefois, sans césures toujburs sensibles, cherchant l'impair, poussant jusqu'au quindécasyllabe, Mastique, fuyant, insaisissable, mais plié encore aux règles de l'isométrie ou de la strophe à forme fixe... Il y avait un pas à faire pour rapprocher tout à fait ce vers de la prose : c'était de l'afbranchir de l'isométrie et de la strophe. On eut ainsi des suites de lignes dans ce goût:
Mes barques ivoirières et met arbres aux ombres d'amour et de mort»
Et mes géantes montagnes de marbre ciselé.
Et mes mers hospitalières au soleil quand il dételle.
Et mes landes infrangibles et mes monstres et mes labours...
où il n'y a plus ni rimes, ni parité de syllabes, rien qu'un vague rappel d'assonances intérieures et une distribution toute subjective d'accents rythmiques comme en pourrait marquer une prose un peu savante. Ce vers libre première manière et, si l'on peut dire, tout barbare encore, ne tarde pas à se polir en passant par des mains plus expertes, et déjà des humoristes sentimentaux (Jules Laforgue, Jean Ajalbert, Edouard Du jardin, Franc-Nohain) en tirent d'heureux effets d'ironie transcendante. Jean Moréas particulièrement (les Can-
tilènes, le Pèlerin passionné, Étiphyle, etc.), chez qui l'emploi du vers libre fut en général le plus réfléchi, sut presque toujours donner à ses poèmes un rjrthme vraiment sensible: même dans des combinaisons de mètres à première vue déconcertantes; il se montra singulièrement habile et délié et n'en eut: que plus de mérite à rompre avec cette acrobatie pittoresque pour revenir à la simple et forte coupe classique.
Sa place, dans l'école, fut prise en France par Francis Vielé-Grif fin et, à l'étranger, par Emile Verhaeren : le premier (les Cygnes, la Chevauchée d*Yeldis, Phocas le jardinier, etc.), discutable peut-être dans ses grandes machines lyriques et mêlant à ses évocations de l'antique des souvenirs du moyen âge wagnérien, mais qui n'a point son égal dans l'école pour l'extraordinaire fluidité, le coup d'aile blanche et, comme disait Verlaine, 1' « en allé » de certains de ses petits poèmes en forme de complaintes populaires; le second (les Flambeaux noirs, les Apparus dans mes chemins, les Campagnes hallucinées, etc.) que, dès avant la guerre, dans leur fringale d'absorption universelle, les Allemands revendiquaient pour un des leurs, tant à cause de ses origines flamandes que de tout ce qu'il y a en eflet de fumeux et de rauque dans son tumultueux génie, et auquel ils décernaient le titre de t Victor Hugo du Nord », mérité jusqu'à un certain point par le tour d'imagination grandiose, le sens épique, surtout la puissance visionnaire du poète. De jour en jour, d'ailleurs, et à mesure que le vers libre tente des ouvriers plus habiles, on le voit qui s'assagit et s'humanise. Il est rare déjà, même chez Grif fin et Verhaeren, qu'il se prolonge plus avant que l'alexandrin; il rime davantage, tout en continuant à mépriser les règles de similitude absolue et d'alternance; il ne risque l'hiatus qu'autant qu'il en veut tirer un eflet; il ne s'impose pas enfin d'une manière absolue au poète, qui peut revenir quand il lui plaît aux formes traditionnelles, et il montre ainsi qu'il n'est pas tout le symbolisme.
De fait celui-ci, avec Mallarmé, Arthur Rimbaud (sauf dans deux ou trois pièces : Marine, Mouvement, qui étaient peut-être des « poèmes en prose »), n'avait rien changé à la technique du vers et, parmi ses récents adeptes, beaucoup, venus de l'entourage de Catulle Mendès, comme Pierre QuiUard, Ferdinand Hérold, Rodolphe Darzens, Marcel CoUière ; ou de l'école évolutrica-instrumentale de René Ghil, comme Stuart Merril, Georges Knopfl, Albert Lantoine; ou des brumes de la Flandre m3rstique, comme Max Elskamp, Victor Kinon, Thomas Braun,
Georges Eeckhoud ; on de points encore plus obscurs de l'horizon, comme Mathias Morhardt et Miceslas Golberg, restent généralement fidèles à cette technique en même temps qu'an principe essentiel de l'école, lequel consiste à « ne pas exprimer les choses directement et par la se\ile signification des mots », mais bien à « les suggérer plutôt par des concordances de pensée, par des images ou des sonorités auxquelles se lient mystérieusement des sensations lointaines et sommeillantes, soudain secouées et qui surgissent » (A. Beaunier). Poésie du subconscient. Et nous touchons peut-être là au vice fondamental du système et qui tenait essentiellement à l'origine étrangère de la plupart des premiers symbolistes, tout imprégnés de berkeley^me et d*hartmanisme. Le Parnasse avait été trop esclave de la forme : le S3rmbolisme, par réaction, tombait dans l'anarchie prosodique; le Parnasse avait été exclusivement matérialiste : le symbolisme se noyait, par réaction, dans l'intellectualisme le plus nébuleux et le plus incohérent, parce que, s'il subordonnait la nature à l'homme, ce qui est un excellent principe, il le subordonnait à l'homme individuel, qui varie avec chacun de nous, qui n'est même pas constant avec lui-même «et qui, devenant son seul guide et sa seule loi, ne pouvait enfanter lui non plus qu'anarchie dans le domaine mental comme dans le domaine prosodique.
Outre les poètes précédents et quelques disparus, Charles Viguier, Edouard Dubus, Louis Denise et le plus original de tous, Jules Laforgue (les Complaintes, V Imitation de Notre-Dame la Lune, etc.), mystique ravagé par l'esprit d'analyse, t Breton né sous les Tropiques », qui s'épuise à résoudre le paradoxe de sa double origine et, sous son ironie dissolvante, ses calembours et ses dislocations, apparaît comme la paraphrase vivante de l'énigmatique héros d'Elseneur, on doit mentionner parmi les meilleurs représentants de l'école : Charles Morlce, longtemps considéré comme c le cerveau du symbolisme » (Jules Huret), dont il fut, avec Teodor de Wyzewa, Félix Fénéon et G. Albert Aurier, un des premiers théoriciens ; Gustave Kahn, c évocateur des architectures orientales et des somptuosités asiatiques i (Paul Adam) ; Saint-Pol-Roux, dit justement le Magnifique ; Charles van Lerberghe, baptisé par Albert Mockel c le poète de l'ineâable »; Albert Mockel lui-même, Gabriel Mourey, Adolphe Retté, Robert, de Souza, Albert Saint-Paul, André Fontainas, Adrien Mithouard, Tancrède de Vizan, Edouard Ducoté, surtout Paul Fort, le nouveau « prince des
poètes 9, inimitable de grâce ailée, de candeur et de malice daûs certaines petites berceuses de ses Ballades françaises qui n'ont de déconcertant que leur disposition typographique, et Maurice Maeterlinck {les Serres chaudes» Théâtre), qui porta le sjnnbolisme à la scène et l'y fit triompher : il est le poète du mystère; il a rajeuni en quelque sorte le Destin; il aime nous montrer les hommes conmie les jouets de grandes forces obscures, de l'inconnu, de l'invisible, de l'amour et de la mort tyranniques. — Et c'est encore en s'alliant aux éléments modérés de ce néo-symbolisme que le Parnasse a pu se prolonger dans l'œuvre très noble d'un Albert Samain et d'un Henri de Régnier : celui-là {Au jardin de l'Infante, Au flanc du vase, le Chariot d'or, etc.) doux, tendre, subtil, c frère pensif et recueilli de la nuit » et qui « sut enfermer dans ses poèmes, où tremblent des frissons de feuilles, des chatoiements de soieries exténuées, une part encore inexprimée du monde extérieur et quelque chose ^ussi de l'arrière-plan obscur de notre humanité 1 (Léon Bocquet); celui-ci {Episodes, les Médailles d* argile, le Miroir des heures, etc.) qu'on définirait assez bien un Gautier spleenétique et distant, mais dont la poésie n'encourt pas plus que celle de Gautier le reproche de froideur qui lui a été parfois adressé. Ardet intus : le feu couve au dedans et l'impassibilité du poète n'est qu'apparente. Telle quelle, avec son éclat dur, sa solennité de musée, cette poésie de Henri de Régnier paraît on ne peut plus propre à traduire une certaine sorte de tristesse épicurienne, étrangère au remords et à la notion du péché — par où elle se distingue de la tristesse d'un Baudelaire, — mais qui se nourrit romantiquement comme elle du sentiment de l'instabilité des choses et de la pensée de la mort inévitable. Fille de la chair et de ses fatalités, c'est la tristesse passive d'une génération qui semble définitivement assise dans l'incroyance et que n'importune aucun des regrets, aucun des scrupules dont se troublaient encore les Leconte de Lisle et les Sully-Prudhomme. Quoi qu'on pense du poète chez qui elle a trouvé son expression la plus accomplie, il aura eu le mérite de représenter, comme on aime à dire, un moment de la sensibilité contemporaine ; et si ce poète enfin, qu'une notable partie dé la jeunesse (Jean-Louis Vaudoyer, Henri Dérieux, Paul Drouot, etc.) salue pour un de ses maîtres, n'a pas été lui-même sans subir de multiples influences — dont il ne serait pas difficile de relever la trace jusque dans les recueils de sa maturité, •— il lui testera en tout état de cause d'avoir su conférer à ses moindres
paroles, et dès l'origine, un accent personnel de mélancolie hautaine, un ton de prince découronné qu'on ne connaissait pas dans notre poésie et qui suffiraient pour justifier l'enthousiasme de ses admirateurs.
Le renouveau catholique : Charles Guérin; Charles Péguy; Louis Le Cardonnel; Paul Claudel; Francis Jammes, — Déjà cependant et principalement dans les cinq ou six années qui ont précédé la guerre, une orientation nouvelle de la pensée poétique se dessine chez quelques-uns; une nouvelle génération monte qui, moins avide peut-être d'absolu que d'une discipline dont elle a pris le goût chex Barrés, devance les conclusions de son maître et s'achemine directement, sans s'attarder aux étapes du spiritualisme, vers le catholicisme intégral, « principe et raison de tout ordre t. Une étude approfondie de ce renouveau traditionnaliste, dont les eôets se feront sentir dans toutes les branches de la littérature, devrait en chercher les racines assez loin et en dehors de la littérature même; la crise poétique n'est à y bien regarder qu'un épisode d'une crise plus vaste qui mettait en péril, ou tout au moins en question, vers le même temps la culture française et les principes mêmes de la société. Si les poètes ont « réagi » les premiers, avec Moréas et l'école romane, dans l'ordre intellectuel; avec Adrien Mithouard, Adolphe Retté, Charles Morice, qui s'appropriait le mot de Chesterton : « Aujourd'hui, nous sommes tous catholiques », surtout Charles Guérin, Louis Le Cardonnel, Paul Claudel, Francis Jammes et Charles Péguy, dans le domaine spirituel, c'est que chez nous les réveils de l'intelligence précèdent ordinairement ceux du cœur, et c'est aussi, peut-être, que les poètes sont de grands intuitifs, c Comme les oiseaux migrateurs, quand la saison change, vont et viennent dans l'air, et par de vastes orbes rassemblent et orientent l'armée voyageuse, les poètes sont les premiers témoins de l'avenir, leur sensibilité prophétique pressent les saisons de la pensée et leurs ailes les portent droit aux printemps devinés. » (Etienne Lamy.)
Mais que de tAtonnements, quelles misères, avant d'en arriver là et que les routes de la certitude sont âpres t C'est dans les recueils de Charles Guérin {U Ssmeut de cendres, le Cœur solitaire, eta) qu'on prend la vue la plus émouvante de ce travail de reconstitution spirituelle. Peu de vies de poètes furent plus brèves et plus remplies de drames intérieurs : comme il fallut un long effort au Lorrain pour s'arracher à la séduction des
brouillards germaniques et s'enraciner dans sa terre, le catholique dut lutter plus longtemps encore contre les « ardeurs d'une chair païenne » et qui se complaisait voluptueusement, dit Pierre Quillard, au spectacle de ses déchéances. Guérin sortit c entièrement transformé de ce tragique combat... Les derniers poèmes de VHomtne intérieur nous le montrent en |x>ssession de sa croyance, et ils sont d'une sérénité à laquelle le reste de son œuvre ne nous avait pas habitués » (A. de Bersaucourt). ~ Charles Péguy a plus agi par ses articles et ses propos des Cahiers de la Quinzaine que par ses vers. Cependant son œuvre principale : le Mystère de la charité de Jeanne d'Arc est pour moitié un poème, et Eve, sa dernière œuvre (1913), où se trouve la nénie fameuse :
Heureux ceux qui sont morts pour la terre chamelle...
compte quatre cents pages et huit mille vers « en alexandrins groupés par quatre » : strophes lourdes, pesantes, comme engluées dans la glèbe natale, mais qui respirent si fortement 1 Ce catholique nationaliste revenait de loin, du collectivisme et des confins de l'intellectualisme le plus brumeux. Mais il n'avait jamais oublié sa terre. Elle le sauva, donna une assise solide à sa spiritualité qui ne concevait le monde que sur le double plan de l'humanisme classique et de la mystique révolutionnaire. Il ne renonce pas entièrement à cet humanisme et à cette mystique qu'il tâche à concilier avec l'idée de patrie et l'idée chrétienne du salut, et c'est par là que son œuvre est une, bien que sortie de trois crises diâérentes : « l'affaire Dre5rfus, crise de justice ; le conflit [marocain] avec l'Allemagne, crise patriotique. Puis une [troisième] crise, une expérience intérieure a élevé, étendu son inspiration : l'homme est lié au monde invisible des saints et des dieux; sur ce monde il a prise encore, il en obtient des grâces héroïques. Père de famille, il a l'outil; patriote, l'arme ; pécheur et croyant, la prière : tel Péguy a vu l'honmie à la cime de la nature et, l'ayant vu, nous l'a fait voir. » (Daniel Halévy.) — Malgré tout, un pli barre cette rude figure : le pli de la souffrance et de ForgueiL Péguy reste sur le seuil du temple : il n'y entre pas. Tout autres sont Le Cardonnel, Claudel et Jammes : chez ces privilégiés, la grâce a tout de suite opéré. Mais elle a opéré chez le premier (Poésies, Carmina sacra) de concert avec le génie latin et le sentiment de la nature. Les vers de Le Cardonnel sont ardents, ordonnés et chastes : dans le décor des allégories botticelliennes, ce a constructeur de mystiques églises 1
a bâti la sienne avec les débris et selon le rythme des temples païens ; il a l'âme et le tour et le ton d'un de ces Renaissants de sa chère Italie, dévots à Platon et à Virgile autant qu'à Jésus, un Ange Politien, un Marsile Ficin, dont les noms reviennent à mainte page des Carmina. C'est le plus suave des poètes humanistes. — Paul Claudel {Vers d*exil, Cinq grandes odes suivies d^un processionnal pour saluer le siècle nouveau, l'Annonce faite à Marie, etc.), dont la prose assonancée, divinement fraîche par endroits et soudain bizarre et torturée, semble se jouer au gré d'un démon intérieur à figure d'ange et de stryge, est, comme Le Cardonnel et plus que lui peut-être, « un poète chrétien pour qui le grand Pan n'est pas mort » (Paul Souday). A un sentiment profond de la nature, « et non pas seulement de la nature extérieure, des ciels et des paysages, mais de notre nature corporeUe et sensuelle, du naturalisme humain », il associe une mysticité qui ne semblait plus de notre âge et qui nous ramène directement aux primitifs, dont il possède les deux dons essentiels : l'extrême complication spirituelle dans l'extrême simplicité du cœur. Son œuvre communie tout ensemble avec l'Infini des causes et avec la plus humble humanité. Elle emprunte ordinairement la forme dramatique et il est arrivé que, portée à la scène, elle y ait fait une assez vive impression sur un public de dilettantes et de blasés. Mais elle est essentiellement lyrique dans ses parties hautes, comme un cantique à plusieurs voix. — Si l'œuvre de Claudel n'a pas trouvé de sceptiques, il s'est rencontré des esprits mal faits pour suspecter la sincérité de Francis Jammes, capripède converti dont la naïveté leur semblait la pire des affectations. A l'écart du bruit, dans sa douce maison béarnaise, ce rapsode ingénu et subtil (car les deux qualités ne s'excluent pas nécessairement) chante la vie rustique, les travaux et les jours, la chasse, la danse, les repas, la beauté des vierges et l'antique nouveauté du monde. Sa poésie (De l' Angélus de l'aube à r Angélus du soir, le Deuil des primevères, les Géorgiques chrétiennes, où Ton peut voir avec M. Louis Gillet, « presque continûment et comme par transparence un poème sur TEucharistie », etc.) est l'œuvre d'un lettré sans doute, mais d'un lettré qui a su dépouiller assez le vieil honmie pour retrouver devant les choses des yeux et un cœur d'enfant.
Antérieurement ou parallèlement à ces cinq protagonistes de la renaissance traditionnaliste, très différents d'origine et de talent, mais qui, suivant le mot de M. Léon Silvy. se partagent
UniRAT. FRANC. — II. 12
l'honneur d'avoir « fait rentrer la grâce dans l'organisme de la poésie », un certain nombre de poètes demeurés fidèles à la technique parnassienne, tels que Charles de Pomairols, Frédéric Plessis, Germain Nouveau, Fagus, Louis Mercier, Jean Lionnet, Gustave Zidler, Ernest Prévost, Charles Grolleau, Maurice CouaiUier, Lucie Faure-Goyau, avaient, dans leurs vers les plus récents, accusé des tendances analogues et quelques-uns même adhéré complètement au catholicisme. Preinier noyau de cette phalange sacrée, de cette espèce de légi(»i thébaine que forment aujourd'hui, à l'avant-garde de l'armée poétique, les Francis Gaillard, les Robert Vallery-Kadot, les Noël Nouët, les Gallemard de La Fayette, les Dominique Combette, les Charles Orsatti, les André Delacour, les Maurice Brillant, les Claire Virenque, les Hélène Séguin et tant d'autres, comme cette Jeanne Termier (les Peines et les Soirs) ,baudelairienne d'avant la chute chez qui l'émotion religieuse exalte jusqu'à l'hallucination une faculté quasi-médiumnimique de matérialiser l'immatériel et de donner un visage aux choses qui n'en ont point. Toutefois, le mouvement traditionnaliste n'a vraiment pris d'ampleur qu'avec Guérin, Péguy, Le Cardonnel, Claudel et Jammes, dont l'art frémissant» moins asservi à la rigidité de l'école, s'accordait mieux avec les aspirations des néoph3rtes. Entre ceuxci même des distinctions devraient être établies; il y aurait lieu, par exemple, de faire une place à part au petit groupe mystique, alangui et confidentiel, de V Amitié de France, qui a sa Chesnaye à Lassagne, son Lamennais en Georges Dumesnil, et dont l'auteur desMatns jointes, François Mauriac, et l'auteur de la Maison pauvre, André Lafon, sont, par la grâce de leur talent et des S3anpathies illustres qu'ils ont rencontrées au seuil de leur carrière, les représentants les plus connus.
Les poéteB de 0/00/iar. «- Cependant quelques-uns des plus émouvants de nos poètes ne tiennent directement ni au Parnasse, ni au Symbolisme, ni à l'Ëcole romane, ni à l* Amitié de France, et n'ont plus souci que d'une vie libre, retrempée aux fraîches rosées provinciales. Nous avons tout un peuple de rimeurs qui se sont dévoués à la louange de leur terre natale, et avec tant de bonheur, souvent, qu'il ne serait peut-être pas impossible de reprendre de leur point de vue l'histoire de la Uttérature contemporaine. Si l'idée de patrie a fléchi, c'est pour beaucoup de raisons sans doute qui ne sont pas du domaine de ce livre, mais notamment parce qu'elle a été peu à peu vidée de sa réa-
lité : la France est devenue pour les uns une abstraction pure, pour les autres un système d'administration. H faudrait qu'elle redevint une chair et une âme. Or, les mieux qualifiés pour eette tâche ne sont-ils pas ceux qui entretiennent, flattent et multiplient nos puissances d'enthousiasme et dont le nom même, poètes, veut dire créateurs ? Un fait est certain : ce qu'il a pu entrer de fraîcheur, de saine richesse, de robuste simplicité dans les lettres du xix* siôcle finissant, on en doit le plus sûr aux écrivains de terroir.
Ils ont des ancêtres assez haut dans notre tradition ; un Nodier, un Gérard de Nerval, un Brizeux, une Sand, un Autran, et nous avons déjà signalé au passage leur première avantgarde : André Theuriet, Emile Blémont, les Frémine, Achille Millien, etc. Mais le mouvement, au moins pour les poôtes, ne s'est précipité qu'à partir du second Félibrige (1876), qui fut peut-être le véritable canal du retour à la tradition par l'esprit latin. Et c'est d'ailleurs aux poètes surtout, comme à leurs plus touchantes voix, que les petites patries semblent avoir confié leurs destins.
On ne les connaissait guère, sauf exception, hors de chez eux; on les coimaît mieux depuis que l'érudit Ad. van Bever leur a fait les honneurs d'une anthologie en plusieurs volumes qui, pour embrasser tout notre domaine poétique, devra comprendre une section coloniale où s'inscriront au premier rang Maurice Olivaint et Julien Ochsé; une section belge et helvétique, avec (en sus des noms déjà cités) Femand Séverin, Ivan Gilkin, Paul Spaak et Philippe Godet; une section roumaine avec Hélène Vacaresco et Léon Lahovary ; une section canadienne, avec Cr^mazie, Fréchette, Chapmann et 1' « école de Montréal •; voire une section haïtienne avec V « école de Port-au-Prince »,
Dans les limites mêmes du terroir métropolitain, les plus notoires de ces poètes régionaux s'appellent, entre Escaut et Somme, Jules Breton, Léon Duvauchel, Henri Potez, Amédée Prouvost, Charles Droulers, Léon Bocquet; sur la pente française des Vosges, Maurice Pottecher, qui est encore l'instaurateur d'une forme de théâtre populaire copiée par nos autres provinces; en Bourgogne, Lucien Pâté; en Quercy, Camille Delthil; en Champagne, Èmûe Dodillon; en Dauphiné, Emile Trolliet; en Franche-Comté, Charles Grandmougin et Félix Jeantet; en Normandie, Charles Féret, Louis Foisil et Paul Harel, le poète aubergiste dont l'œuvre, savoureuse et drue, est une sorte d'apostolat entrepris pour la religion du sol et du
foyer; dans le Morvan, Théodore Maurer; dans la vieille Aquitaine, Marc Lafargue, Paul Hubert. Emile Despax, Olivier Hourcade, Louis Sailhan, Ernest Gaubert. Charles-Brun, Pierre l'Ermite de la croisade régionaliste ; Armand Praviel, le directeur de la vaillante Ame latint, et cet exemplaire du parfait écrivain de terroir, Emmanuel Delbousquet, fidèle jusqu'au bout à ses Landes, qu'il o célébra d'une manière ardente et précise i (Verhaeren). Plus prés de la Loire, dans le Kouergue, François Fabié, lyrique appliqué et robuste, aux saines odeurs forestières, est un des chefs du cbceur; l'Auvergne a dicté les poèmes patois et français d'Arsène Vermenouze, au vers un peu &pre, mais franc, et de Gandhilon Gens-d' Armes, 300 servant et continuateur; le Berry de George Sand, qui n'était déjà plus celui de Maurice Rollinat.rûdeur halluciné des brandes, est particulièrement favorisé avec Gabriel Nigond et Hugues Lapaire ; Louis Mercier suf&t au Cbarolais : il passe dans ses Gabriel Vicaire ^^" comme Un frisson d'outre-tombe et l'âme celte jusqu'ici avait seule de ces accents qui n'ont rien perdu de leur sépulcrale et religieuse beauté sur la bouche de l'auteur des Voix de la Terre et du Temps; la Provence, dominée par la grande ombre de Mistral, a ses poètes de langue française en Jean Aicard {Miette et Noré). Jean Tribaldy, Jean Carrère, Jean Hainouard, Xavier de Magallon, Emile Ripert; le Roussillon en Henry Machart, Jean Amade, Antoine Orliac et principalement Pierre Camo, (grandiauflanc des monts Albères • et qui a dit mieux ' qu'aucun autre i la splendeur et le coloris de cette terre de fête ' chaude et ensoleillée où croissent les vignes noires » (Edmond Pilon)... C'est dans la brume au contraire que chantent les poètes d'Armor : le rauque, inégal et parfois génial Tristan Corbière (/« amours /aun«5); Louis Tlercelin, à l'appel de qui et de Guy Ropartz ils se groupèrent dans le Parnasse breton (1889) ; Lud Jan, disparu trop tôt;Frédéric le Guyader, dont on neconnalt pas assez la truculente Chanson du Cûfra; Eugène Le Mouël,quidonna des modèles de * poèmes idire g dans Bonnes Gens de Bretagne; Yves Berthou, que les bardes du Gorsedd élurent pour grand druide; A. Dupouy, J.-E. Poirier, Louis Even, François Gélard ; et c'est dans ses déchirures encore, sur un cap de la Manche trégorroise.
qu'Anatole LeBraz a composé sa mélancolique et tragique Chanêon de la Bretagne, le plus bel eâort de la poésie bretonne depuis Brizeux. — Mais est-ce assez de voir en Gabriel Vicaire (les Émaux bressans, l'Heure enchantée, etc.) un simple poète de clocher? Sans doute la Bresse s'exprime en lui. Génie clair, fait de raison et de libre humeur, « gentil » esprit au sens qu'on le prenait de Marot, ayant l'abandon, la grâce du tour, l'aisance heureuse dans le dialogue, la brièveté exquise dans l'expression en même temps que l'abondance dans l'image et la plénitude dans le rythme, relevant ses pires famiUarités par quelque façon de parler délicate ou piquante, disciple original des vieux maîtres de notre langue, maître lui-même en son genre, et par son imagination fleurie et vive, et par sa culture soutenue, et par cet instinct mystérieux qui lui fait retrouver du premier coup la tradition perdue, il est encore le poète le plus vraiment français de son âge, celui en qui chante le mieux l'âme de la race, celui en qui elle se réfléchit le mieux aussi avec ses qualités moyennes et charmantes (sensualisme léger, naïveté, malice), non exclusives à l'occasion de noblesse et de profondeur.
GRietiers et chansonniers, — Si longue qu'ait pu paraître la nomenclature précédente, nous n'avons pourtant pas vidé tout le panier : gazetiers et chansonniers veulent place à l'étalage. Car c'est un fait que, dans le genre « burlesque » créé par Loret et anobli par Banville, les « gazettes rimées » des premiers, quand elles sont signées Ponchon ou Docquois, Xavier Roux ou Redelsberger, Marsolleau ou Jacques Normand, s'érigent fréquemment à la dignité du lyrisme. — Item la chanson jeune et vieille. La vieille eut ses derniers tenants en Paul Avenel, J.-B. Clément, Ernest Chebroux, Eugène Pottier, qui lui conféra l'accent farouche d'une revendication. La nouvelle est fille de Montmartre et du Chat-Noir. « Rouge » avec Maurice Boukay, avec Jehan Rictus {les Soliloques du Pauvre) elle s'habille en fée Misère; avec Mac-Nab, elle se fait macabre et pincesans-rire; avec Léon Durocher, « poivre et celte » ; avec Xavier Privas, régence ; avec Pradels, gauloise ; avec Vaucaire, amoureuse; avecCazals, décadente; avec Bruant, Meusy, Xanrof, elle prend t un air qu'elle n'avait pas encore, une crânerie canaille, une fière allure des boulevards extérieurs » (A. France) ; avec Jules Jouy, puis Femy, Dominique Bonnaud, Hyspa, Fursy, elle devient politique et frondeuse ; avec Yann Nibor, elle grimpe aux hunes et, avec Théodore Botrel, elle retourne aux champs. ..
On 9'a.ttend tout d'abord ici à de pins Dettes catégories. Le 14 septembre 1882, une pièce de Henry Becqne, Us Corbeaux. semble inaugurer une époque nouvelle du thé&tre français en créant une dramaturgie résolument naturaliste. Il convient cependant de distinguer.
L'esthétique naturaliste; Honry Becque. — Jusque-là le naturalisme, l'impressionnisme, portés à la scène par Zola et les Concourt , y avaient lamentablement échoué. En ce qui concerne les Concourt, il ne faut point trop s'étonner de leur inaptitude scénique, qui tenait à la qualité même de leur vision, amoureuse du détail pittoresque, répugnant à l'abstrait et au ramassé de la synthèse. L'échec de Zola tînt à d'autres causes. Il avait très bien distingué dès l'origine ce qu'il y avait encore de conventionnel dans les pièces de Dumas, d'Augier, surtout de Sardon, et sa prétention n'était pas si fâcheuse de vouloir réagir contre les • fables compliquées » et les « situations notées d'avance », Pour faire monter la vérité sur les planches * et Henry Becque. lettre ceUes-ci i de plain-pied avec lasalle . ou, comme il disait encore, pour faire entr«' « par la toile du fond le grand air libre de la vie réelle », il ne lui fallait qu'une psychologie moins sommaire et de savoir transposer du roman à la scène les procédés de l'esthétique naturaliste. I! ne lui servait de rien d'accumuler les métaphores : Thérèse Raquin, Madeleine, le Bouton de rose ne réalisèrent pas plus la ■ formule du nouveau théâtre que VAssontmoir, Natta et Fot- Bouilte adaptés par Busnach, et le naturalisme dut attendre qu'un homme du métier, parfaitement étranger à l'école d'ailleurs et même quelque peu hostile, s'emparât de cette formule et lui donnât figure et vie en la soumettant aux conditions éternelles de l'œuvre dramatique.
Telle fut précisément la réussite de Becque avec/es Corbeaux. Sans aucun convenu, sans intrigue, sans mots d'auteur, nourrie
d'observation directe, cette pièce forte et sèche, puis la Pari-
*> sienne, moins agressive, mais tendue encore, contrainte et dur-
. cie par le parti pris pessimiste, purent se heurter aux résis-
. tances du public : la brèche était ouverte et, par cette brèche,
allait passer tout le naturalisme.
Le théâtre « rosse ». — Il n'est pas sûr queBecque en ait été autrement satisfait et Ton sait son mot peu charitable sur le fiasco
\ du premier Théâtre-Libre : a Nous y gagnons d'être débarrassés
* des charlatans. »
Le fondateur de ce théâtre, André Antenne, ne prétendait qu'ouvrir « un laboratoire d'essais » à la nouv^e école de Zola et des Concourt, dont les audaces effrayaient les directeurs des scènes subventionnées. Elle était chez elle céans et pouvait tout se permettre. Et elle n'y faillit pas. Oscar Méténier, Henry Céard, Paul Alexis, Paul Bonnetain, Gustave Guiches, Paul Ginisty, Jean Ajalbert, Lucien Descaves, etc., et Zola et Edmond de Concourt eux-mêmes travaillèrent de toute leur énergie, trois oii quatre hivers durant, à doter la scène française d'un nouveau poncif, beaucoup moins supportable que l'ancien : le poncif « rosse » et « tranche de vip ». Le public, indifférent au fond à toutes les formules, leur fit d'abord crédit, puis se lassa. Le Théâtre-Libre était condamné, si son directeur, en même temps que le plus téméraire, n'avait été le plus éclectique des hommes, accueillant aux tendances les plus diverses, pour peu qu'il y découvrît quelque apparence d'originalité, et, sur la même scène où il hospitalisait les naturalistes, produisant Villiers, Paul Arène, Jean Aicard, Emile Bergerat, Rodolphe Darzens, Ephraïm Mikhaël, Louis Marsolleau, Jules Perrin, etc. n ne se contentait pas d'im rôle neutre d'imprésario : avec autant de zèle, mais plus de discernement que ses collaborateurs, il travaillait, lui aussi, à « faire monter la vérité sur les planches », en s'imposant un jeu plus naturel, une diction plus rapprochée du ton de la conversation, en soignant les « milieux », en plaçant chaque pièce dans son t atmosphère », en réglant la mise en scène « sur la vie ».
Ces eâorts ne furent pas perdus. Le naturalisme était venu trop tard au théâtre et quand son déclin était déjà commencé dans le roman. Et il faut à la scène autre chose que de la pathologie. C'était en se mettant à l'école de Becque, en lui empruntant son solide réalisme psychologique, que la nouvelle équipe dramatique pouvait espérer seulement triompher des ré-
sistances du public. Le malheur est qu'elle lui emprunta aussi sa misanthropie. Les Résignés, la meilleure pièce de Henry Céard, ne sont pas d'une tonalité beaucoup plus gaie que les Corbeaux et la langue en est souvent recherchée : par la loyauté, le sérieux, l'application de l'analyse, un certain goût de la « maxime » et du a portrait » que l'auteur a contracté dans le commerce des classiques, ils passent la portée ordinaire des pièces du premier Théâtre-Libre et purent être repris avec succès au Vaudeville. — Nous avons dit ci-dessus le cas qu'il faut faire de Léon Hennique et de son Duc d'Enghien, « qui cache de nobles émotions sous l'enveloppe hérissée et contournée de sa forme littéraire » (Anatole France). — Georges Ancey et Jean JulJien. en qui l'on peut voir les disciples les plus directs de Becque, ont partagé sa disgrâce : prisonniers comme lui de leur conception pessimiste des choses» ils se sont répétés dans des œuvres grises, sans air, toujours cruelles et souvent fortes sans doute (notamment la Mer et le Maître, de Jean Jullien), mais monotones. Monsieur Lamblin (i888), de Georges Ancey, n'en marque pas moins une date dans l'histoire du Théâtre-Libre. Becque, si sévère d'habitude pour les auteurs de la maison, ne cacha pas sa satisfaction : « Monsieur Lamblin, écrivait-il, un petit acte, pas davantage, et toutes les théories, toutes les hâbleries, recevaient, ce soir-là, le coup mortel! »
La tentative symboliste : Maeterlinck; François de Cure/. — On peut voir en effet dans cette pièce le point de départ de l'évolution heureuse qui allait décider de la fortune du Théâtre- Libre et entraîner jusqu'aux plus farouches représentants du genre <c rosse » et de la formule « tranche de vie ». Mais il est vrai que, dans l'intervalle, Antoine, doublé bientôt par l'Œuvre de Lugné-Poë, nous avait initiés au S3rmbolisme dramatique d'Ibsen et de Bjœmstjeme-Bjœmson. D'Allemagne, de Suède, des steppes russes, d'autres souffles vierges accouraient avec Hautpmann, Sudermann, Strindberg, Tourguéneff, Dostoiewski, Tolstoï. Nos propres symboHstes s'arrachaient à la fascination de leur « moi ». Les tours d'ivoire s'entr 'ouvraient. Charles Morice, qui avait déclaré superbement que la révélation de l'art S5nnboliste se ferait par le théâtre, donnait son Chérubin le même soir que l'Intruse (7890), d'un nouveau venu, Maurice Maeterlinck. Chérubin tombait, malgré de très réelles qualités, mais l'Intruse, qui n'était qu'un acte comme Monsieur Lam- . blin, faisait crier au chef-d'œuvre. Tout le trouble vague, le
t pathétique immatériel des terreurs nocturnes, est réalisé dans cette pièce singulière par des moyens scéniques d'un effet indiscutable » (J. Capperon). Et ces qualités, nous les retrouverons dans les pièces suivantes (Pelléas etMélisande, les Aveugles, etc.) du « Shakespeare belge • (O. Mirbeau), qui négligea peut-être d'y ajouter d'autres.
C'est ailleurs, dans une combinaison plus étroite avec le réalisme psychologique de Becque et notamment chez François de Curel, que le S3rmbolisme allait dégager toutes ses puissances intérieures. UEnvers d'une Sainte, les Fossiles, V Invitée, la Nouvelle idole, le Repas du lion, la Fille sauvage, etc., n'ont rencontré qu'un succès d'estime. La raison en est sans doute, conmie l'a expliqué M. Boutroux, qu'ils « planent au-dessus du temps • et qu'un théâtre sans complaisance, qui conclut à la faillite de la plupart des expériences humaines, sera toujours fait pour un petit nombre. Le ton de celui-ci reste viril, si ses conclusions sont décourageantes : avec un beau dédain de l'habileté, l'auteur y enferme dans d'originales et hautes fictions une psychologie neuve et saisissante ; sa langue, qu'il auréole de poésie, porte des idées qui valent par elles-mêmes tout en faisant ressort dramatique ; il y a en lui un génie étrange, maladroit et altier.
La comédie nouvelle : P&ul Hem eu; Eugène Brieux; Henri Lavedàn; Jules Lemattre; Maurice Donnay; Alfred Oapus; Emile Fabre; Octave Mi r beau; Paul Bourget. — Peut-être, si To^ voulait pousser à fond l'analyse, n'apparaitrait-il pas assez dégagé d'un certain ésotérisme qui avait déjà rebuté le public dans les dernières pièces de Dumas fils : où il n'a réussi qu'incomplètement, voici qu'avec moins de génie et une technique presque ' semblable, un pessimisme aussi cruel, des personnages masculins dont il établit préalablement la « physiologie » et qu'il montre tout pareils, sous leur vernis mondain, à nos pères des cavernes, la conception essentiellement symbolique d'une humanité en état de guerre permanent, où l'homme, le mâle, est toujours le chasseur et la femme une proie éternellement convoitée, mais par le fait d'un art plus volontaire et plus direct, qui ne s'embarrasse d'aucune théorie d'école et ne voit que le coup à frapper, le préjugé à détruire, le mouvement d'opinion à déterminer, Paul Hervieu s'impose au public et réalise la conciliation vainement cherchée par ses prédécesseurs. Il y a plus d'aisance, de dégagement, après lui, dans la comédie nouvelle, Ubérée de la superstition des formules, encore que
l'atmosplière, çà et là, en soit passablement viciée; mais ce sera moins la faute des systèmes que des auteurs eux-mêmes qui apporteront à la scène leur tempérament personnel ou leur anarchie de race. Et il est donc permis désormais de négliger les catégories.
La pièce à thèse avait été l'une des bétes noires du naturalisme, qui n'avait peut-être pas tort de lui reprocher ses insupportables ( raisonneurs t, mais qui concluait trop vite d'une fausse application du principe à la vanité du principe lui-même, Paul Hervîeu (les I>nailles, la Lai de fkomme, le Dédale, la Course du flambeau, etc.), courageusemMit, y revient et, avec lui, presque toute la comédie nonvelle. Il y oppose la volonté des individus à la brutale contrainte du Code. M. Lavedan l'a comparé à un forgeron pour ce que son art t serre, pince et broie ». Et Bnmetière l'a comphmenté de la belle simplicité de ses f tragédies en prose a. Il est vrai qu'à la manière des classiques Henri LavGOd^l. . , .
et, comme eux, sachant ramasser en quelques scènes les effets logiques des passions, il construit ses pièces autour du dénouement d'une crise morale. On lui a reproché par ailleurs sa « prédilection pour les cas singuliers i (Paul Souday), ses arides 1 mathématiqnes psychologiques • (Félix Duquesnel), son style ou trop nu ou trop compliqué : ils sont peut-être une condition de ce théâtre sévère, qui a faitson domaine delaconscience et qui dédaigne les ordinaires moyensde séduction. — Eugène Brieux, autre tenant de la pièce à thèse [Blanekette, les Bienfaiteurs, la Robe rouge, les Remplaçantes, etc.), s'est attaqué avec plus de fracas à l'hypocrisie sociale. Sa langue est-elle si vulgaire qu'on dît ? Elle passe la rampe, elle porte, elle est donc, en soi, excellente. Ce rude censeur des mceurs, ce nouveau champion du «théâtre utile 1, parle haut et frappe fort. Il ignore les fausses élégances, et le persiflage, la I blague •, autant que la préciosité. C'est une manière d'Alceste qui serait parfait, s'il écoutait moins les Phihntes directoriaux qui l'engagent insidieusement à des concessions dont il n'a peutêtre pas mesuré la portée : les talents droits, honnêtes et robustes comme le sien, n'ont qu'à gagner à demeurer inflexibles.
-- On a pu craindre quelque temps que Henri Lavedan ne rest&t au théâtre le moraliste léger, charmant, mais un peu rapide, de MaititelU Vtrtu et du Nouveau Jeu. Le prince éCAurec, oà il reprenait et renouvelait avec une maîtrise toute personnelle le thème du Bourgeois gentilhomme et du Gendre de monsieur Poirier, commença de le montrer sous un autre jour, et le Marquis de Priola, où il a campé un Don Juan moderne qui pourrait soutenir la comparaison avec ses grands ancêtres, puis le Duel et Servir, an —
pathétique cornélien , achevèrent de prouver qu'une certaine gr&ce naturelle et le ( parisianisme i le plus aigu ne sont pas nécessairement incompatibles avec la vigueur de la pensée et le sérieux du fond,— Iln'est pas sûr, en revanche, que le théâtte s'accommode d'une certaine sorte d'intel- ' ligence supérieure qui met sa coquetterie à ■ tout comprendre > et qui, comprenant tout, n'est pas loin de « tout pardonner *.
C'est une ressource médiocre que le dilettantisme, et à la scène du moins, pour résoudre les conflits dn cceur et même les conflitsde classes. Jules Lemaltre [Révoltée, «««*<» Doumtle Député Levettu, Mariage blanc, etc.) a pourtant tenu longtemps cette gageure à force d'ingéniosité et par le miracle d'une langue unique de clarté, desouplesse et d'élégance. Le théitre, au fcmd, n'était ponr lui qu'un amusement, non une vocation. La langue de ses pièces les sauvera, mais il est probable qu'elles rentreront dans le livre d'où elles ne sortiront plus. —Défait il n'en a été tenté aucune reprise, alors que voici un autre dilettante dont le succès ne s'épuise pas : LysistreUa, Amants, la Douloureuse, l'Affranchi, etc., de Maurice Donnay reviennent périodiquement sUr l'af&che. C'est que ce dilettantisme de l'auteur n'est qu'un manteau, non, comme chez Lemaître, l'honune lui-même. C'est aussi que le théâtre ne fut pas pour Donnay une simple (passade ■. De bonne heure la vivacité de son dialogue, la justesse, le charme et souvent la profondeur d'une psychologie qu'il a tournée de préférence vers les choses de l'amour, l'établirent parmi les maîtres. On pourrait le définir un humoriste sentimental si, dans le Retour de Jérusalem et, en collaboration avec Lucien Descaves, dans la Clairière et les Oiseaux de passage, il n'avait affirmé l'intelligence la plus
vive des malentendus sociaux et conclu en réaliste ici et là à régale impuissance de la solution fusionniste et de la solution libertaire. — « Tout s'arrange •, dit au contraire Âlâred Capus (la Veine, les Deux Écoles, la Petite Fonctionnaire, le Mari de Léontine, l'Oiseau blessé, etc.), lequel a fondé son théâtre sur une séduisante, mais assez discutable philosophie du bonheur. De l'adresse, une élégance nonchalante, une observation narquoise, « un esprit délectable comme un fruit et qui renferme un noyau de sohde bon sens » (André du Fresnois), et davantage la finesse des petits tableaux mondains brossés par l'auteur ou par ses personnages au cours de l'action, qui ne trotte jamais tant que quand elle parait muser, la grâce et le bon aloi du langage font d'ailleurs de son œuvre un des plus jolis salons de conversation de ia cosmopoib parisienne.— Il semble que ce soit en réaction de cette philosophie accommodante qu'Emile Fabre exécute brutalement ses larges synthèses sociologiques (la Vie publique, les Ventres dorés, les Sauterelles, etc.) : âpre satire et drame intense. Et c'est par là encore que vivent les pièces d'Octave Mirbeau (les Mauvais Bergers, les Affaires sont les affaires, le Foyer), fougueuses, heurtées, inégales, souvent faussées par la passion politique, mais soutenues par une langue pleine et vigoureuse. — Venu tard au théâtre, Paul Bourget (la Barricade, le Tribun, Un cas de conscience, avec Serge Basset; la Crise, avec André Beaunier) y voit, comme la plupart des auteurs précédents, une tribune d'où il peut parler à Topinion. Sa distinction entre le théâtre à thèse, dont il se défend, et le théâtre « à idées », qu'il préconise après Ibsen, ne laisse pas de paraître bien subtile. Peut-être lui a-t-elle été suggérée, conmie à son prédécesseur Scandinave, par la résistance qu'oppose l'infinie diversité des cas individuels à certaines conclusions d'ordre général : l'auteur, n'ambitionnant plus que d' « ajuster les caractères montrés et l'aventure racontée à quelque vaste ensemble social j», échappe par ce biais au reproche le plus grave qu'ait encouru la littérature à thèse, savoir d'être un genre subjectif par définition, supposant a un à priori, par suite un arrangement, une mise au point, une déformation ». Le public, qui n'y regarde p£is de. si près, se contente d'applaudir, chez l'auteur, aux situations fortes et aux caractères bien trempés. Ils ne manquent pas dans ce théâtre voué à la* défense des grands , principes sociaux et qui a pris pour devise la maxime célèbre d'Auguste Comte : « La cellule sociale est la famille, et non l'individu. »
Le théâtre physiologique : Georges de Porto-Riche; Pierre Wolff; Romain Coolus; Henry Bataille; Henry Bernstein, — Par là. ce théâtre prend nettement position en face et à rencontre d'un théâtre qui appuie et semble s'être donné pour fonction unique d'illustrer les théories de M. Alfred Naquet sur l'union libre et de M. Léon Blum sur le droit de la femme à ne se fixer dans l'état matrimonial qu'après avoir fait, dans l'état pols^andrique, l'expérience complète de la vie sentimentale. C'est la vieille thèse romantique du « droit au bonheur • et du « vivre sa vie », reprise et poussée à ses conséquences extrêmes par une dramaturgie essentiellement individualiste et désireuse en même temps de « restituer à l'être physique l'importance capitale que nos antécédents naturels ou pathologiques lui donnent dans notre vie intime ou sociale » (Paul Abram).
Est-ce des variétés les plus connues de ce théâtre que M. Albert Guinon a dit si joliment : « Tout se tient. Certaines pièces, ronflantes et trépidantes, d'un mauvais goût écrasant, d'un faux lyrisme à faire trembler les vitres, sont bien les sœurs dramatiques de l'autobus... Il est un certain théâtre qui esquive constamment lés situations décisives... un théâtre en biais, un théâtre qui rase les murs... Par contre, comme il est artificiel aussi, ce théâtre constamment excessif, qui s'empa^ du spectateur en l'étourdissant de violences I Cet art-là, c'est comme un vol à r « esbroufie... ». Aucune de ces définitions, quoi qu'il en soit, ne s'applique à Porto-Riche. Quatre pièces forment tout son bagage : Un drame s<ms Philippe II, Amoureuse, le Passé, le Vieil Homme. Sauf dans la première, dont la fougue échevelée nous ramène aux plus beaux soirs du romantisme, l'auteur ne veut être qu'un élégiaque. Nous n'éprouvons nulle part autant que chez lui combien la chair est triste. C'est le Racine du sensualisme. Son Amoureuse (1891), qui est un chefd'œuvre, inaugura chez nous cette sorte de théâtre physiologique où l'esprit et le cœur des personnages sont au ras des sens. La volupté y a comme un goût de cendre. — Pierre Wolff (le Ruisseau, les Marionnettes, l'Amour défendu, etc.), et Romain Coolus (l'Enfant chérie. Cœur à cœur, la Cote d'amour, etc.) relèvent évidemment de ce théâtre qui heurte quelque peu notre conception psychologique de la littérature : celui-là avec un laisser-aller spirituel, celui-ci avec un art raffiné, une propension perverse à frôler les situations équivoques, tous deux expriment fort bien la déliquescence de leur temps. — Et c'est par un tableau du même genre que Henry Bataille a conquis la
grande notoriété; mais il nous a donné, avant et après Potiche, des pièces neuves, scabreuses encore, faites d'instinct et de vision aiguë, avec un sens magnifique du concret, du relief, de l'atmosphère et de la perspective. Tels la Lépreuse, Maman Colibri, Marché nuptiale, la Vierge folle. Nulle retenue d'ailleurs dans l'expression, non plus que dans les thèmes, et tout le débraillé d'un lyrisme qui ne se supporterait pas à la lecture et qui triomphe à la scène. *-> On a dénié tous les dons, sauf la locce, à Henry Bemstein (la Rafale, le Voleur, Samson, l'Assaui, «te,). Hommes et femmes, chez lui, ne sont plus que des instinct» dèohaînés : ils mordent, même quand ils caressent. Ce n'est plus r^MQur, c'est le rut. Et, comme Dieu, dans Athalie, était le grand perscaoage invisible, immuable et partout présent, le grand protagoniste <)« Henry Bemstein et qui, du reste, ne se tient pas toujours dans I& coulisse, c'est le Lit. Au fond, peutêtre ce théâtre, qui se donnft pour le miroir exact de notre société individualiste, contient4l un grave enseignement, et M. Bernstein est-il un P. Bridaine qui a'i^nore.
Autres dramaturges. — Et d'autres notais moins tapageurs, vaudraient sans doute qu'on les retint : au tabto^i de la pro* duction dramatique contemporaine, section de ïm comédie de mœurs, devraient figurer certaines pièces du prob« Albert Guinon {Décadence, le Partage, Son père, avec Alfred Boud^înet), le plus clairvoyant de nos dramaturges et le plus capable, au dire de Pierre Gilbert, d'orienter la scène française vers un renouveau classique, ou de ce remarquable observateur, mais entortillé et diffus, qu'était (seul ou en collaboration avec Marcel Ballot) Ambroise Janvier. On joindrait à ces auteurs Jean Aicard, pour son solide et émouvant Père Lebonnard; Abel Hermant, pincé, mais averti et chez qui, dit M. Chaumeix, tout se passe « en phrases brèves, sèches et claires » ; Francis de Croisset, fringant, osé et libertin ; Gaston Dévore, qui, à force de droiture et de sérieux, se tire des pas les plus risqués; Henry Kistemaeckers, qui supplée par l'adroite combinaison de l'intrigue et la rapidité de l'action à l'inconsistance de ses caractères ; Gabriel Trarieux, qui a traité avec émotion certains cas de conscience; André Picard, auquel on ne souhaiterait qu'un peu plus de délicatesse dans la conduite de ses tragédies domestiques ; Lucien Népoty, réaliste sans amertume, mais concluant peut-être avec trop de facilité dans le procès, toujours pendant, du remariage des époux ; Fernand Vandérem, dont les pièces
sont d'aimables chroniques dialoguées; Marie Lenéru, de qui les Affranchis furent une révélation, et le Redoutable, qui suivit, une déception (i). Il ne faudrait pas oublier, daaa la comédie politique» Maurice Barrés et son audacieuse tentative d'I^nr journée parlementaire: ni, dans la comédie aristophanesque, Maurice Pujo et ses Nuées; ni, dans l'atellane boufEonne, Alfred Jarry et son Ubu roi; au besoin, la rubrique des anciens mystères serait rouverte pour y donner place à la Brebis égarée, de Francis Jammes; à V Annonce faite à Marie, de Paul Claudel; au Carnaval des Enfants, de Saint-Georges de Bouhélier; à V Armée dans la ville, de Jules Romains ; à la Dame à la faulx, de Saint-Pol-Roux; voire au très peu orthodoxe et tout voluptueux Martyre de saint Sébastien, de Gabriel d'Annunzio, où de âexueux octosyllabes s'enlacent à une prose qui ferait pâmer Cathos et Madelon. Et, dans un dernier compartiment, on glisserait les dramaturges occasionnels qui ont porté ou dont on a porté des romans à la scène, non sans succès quelquefois (Musette, de Maupassant et Jacques Normand; les Antibel, d'Emile PouvUlon et Armand Dartois; Un divorce, de Paul Bourget et André Cury; les Qberlé, de René Bazin et Edmond Haraucourt; V Homme qui assassina, de Claude Farrère et Pierre Frondaie; Biribi» de Georges Darien, etc.).
L'humour et /e théâtre brutaL — Tout un théâtre d'esprit spécial et assez nouveau dans notre littérature, superficiel et étincelant ici, là déguisant l'observation et même l'émotion sous un air de flegme, s'est développé en ces dernières années sur nos scènes de genre.
C'est ainsi que Tristan Bernard dessina dans Sa Sceur des jeunes filles adorables de naturel ; dans ses autres pièces (V Anglais tel qu'on le parle, Triplepatte, le Costaud des Épinettes, etc.), où il met surtout en scène dés types d'abouliques, il n'est que drôle, supérieurement d'ailleurs, et tout pareil à l'auteur de Chez les snobs, son ami Pierre Veber. Mais Boubouroche, Monsieur Badin, les Boulingrin, le Gendarme est sans pitié, etc., de Georges Courteline, présentent la plus savoureuse combinaison de misanthropie et d'humour : c'est mieux que de la monnaie de Molière, et Mendès eut raison de dire que, sous sa forme volontairement
(i) Citons encore Pierre et Claude Berton, Louis Legtndre, Edmond Sée, Robert Dieudonné, Lucien Gleize, Edmond Fleg, Abraham Dreyfus, Berr de Turique, Eugène Morel, Louis Bénière, Alfred Savoir, etc.
bouffonne, était souvent, par sa puissance d'observation, la vérité et la large humanité des caractères, du Molière tout frappé : Lidoire, Croquebol, Boubouroche, Monsieur Badin dure, ront autant qu'il y aura des militaires, des vieux garçons et des employés de bureau. Poil de Carotte et le Plaisir de rompre, de Jules Renard, participent d'une vérité plus accidentelle et la verve en est aussi plus acidulée, le comique moins franc.
« L'humour, dit quelque part M. Bergson, est l'inverse de Tironie. On accentue l'ironie en se laissant soulever de plus en plus haut par l'idée du bien qui devrait être. On accentue l'humour, au contraire, en descendant de plus en plus bas à l'inté* rieur du mal qui est. » Voilà, sans doute, qui explique la saveur un peu âpre qu*a le théâtre de nos humoristes. Elle n'est pas pour déplaire au public, puisque trois ou quatre scènes a à côté » se sont spécialisées dans le genre, alternant au même programme les saynètes signées Sacha Guitry, cet Alexandre Hardy de demain, quand il aura sa scène à lui, Franc-Nohain, Hugues Delorme, Tinmiory, Yves Mirande, etc., avec des drames rapides et violents qui ne s'adressent qu'aux nerfs du spectateur. Faits divers en action ! André de Lorde reste le maître incontesté de cette forme de théâtre sommaire, inspirée peutêtre des • tranches de vie » du naturalisme et où se sont distingués encore Oscar Méténier, qui fonda précisément le Grand- Guignol ; Max Maurey, qui le dirigea ensuite, et Charles Foley (Au téléphone).
Vaudevillistes et librettistes. — Le vaudeville pourtant n'a pas dit son dernier mot. Grenet-Dancourt, Albin Valabrègue, Maxime Boucheron, Antony Mars, etc., en conservent la tradition. Mais il a perdu en route ses flonflons et, entre la comédie légère et lui, la distance est de moins en moins sensible. Encore un pas et leurs frontières s'effaceront tout à fait chez Georges Feydeau (Champignol malgré lui, la Dame de chez Maxim, etc.), Alexandre Bisson (Un lycée de jeunes filles, le Député de Bombignac, etc.), Léon Gandillot (Ferdinand le noceur, la Tournée Ernestin, etc.), Auguste Germain, Maurice Ordonneau, Paul Ferrier, Georges Duval, auxquels vont se joindre bientôt Georges Berr, Paul Bilhaud, Maurice Desvallières, Mouézy-Eon ( Tir e-au- flanc), Frantz Fonson et Femand Wicheler (le Mariage de mademoiselle Beulemans), Paul Gavault, l'heureux auteur de ce Papa de Francine dont un millier de représentations n'épuisèrent pas le succès, enfin Robert de
Fiers et A. de Caillavet {V Habit vert, le Sire de Vergy, les Sentiers de la Vertu, etc.), installés dans la succession de Meilhac et Halévy et qui, dans le Roi, avec la philosophie la plus souriante et sous la forme la plus aimablement littéraire, poussèrent une charge si vive contre les institutions et firent ressortir le vieux fond courtisanesque qui dort sous notre vernis démocratique.
En même temps que vaudevillistes, quelques-uns des auteurs précédents ont été librettistes et nous retrouverions leurs noms dans les fastes de l'opérette, de la revue et de la féerie, grossis de ceux de P.-L. Fiers, Jules Oudot, de Gorsse, Amédée Blondeau, Alfred Lemonnier et, qui s'y fût attendu ? l'honnête Louis Figuier, à qui sa passion vulgarisatrice inspira le désir téméraire de marier le théâtre et la science dans des pièces à grand spectacle, fécondes en « particularités intéressantes sur les phénomènes de la nature »l — Pour l'opéra et l'opéracomique, il a été rapidement de mode de recourir à des spécialistes : presque tous les livrets de Gounod ont été faits sur mesure par Barbier et Carré. Louis Gallet a • fourni » pendant plusieurs années Massenet et Saint-Saëns ; il était ou se croyait l'inventeur du vers • mélique », lequel, sous le nom de vers blanc, avait tenté Voltaire. Les autres auteurs de livrets : Camille du Locle, Léonce Détroyat, Louis Payen, Georges Boyer, Henri Cain, André Lenéka, Maurice Lena, Maurice Maeterlinck, etc., tantôt ont adopté ce vers, tantôt ont conservé le vers rimé et tantôt ont employé la prose.
La comédie dramatique et ie drame populaire. — Le mélodrame romantique n'est plus. Les successeurs des Mélingue et des Saint-Ernest ont beau faire rouler les r et faire siffler les 5 comme au temps de Gautier : « Sais-tu que je n'aurrais qu'un mot à dir^e poudre te fairre précipiterr en bas des xaurrs de cette demeurre ? — Et toi, ssais-tu que, ssi je te ssaisissais sseulement avec ssette main que voi^si, tu tomberais à l'insstant pâle et glassé, ssonss ce genou qui te pre55erait ssans mer^si, inssenssé 1 », ces tirades pathétiques ne provoquent plus de trépignements d'enthousiasme, et Lazare le pâtre, le Sonneur de Saint-Paul, les deux plus beaux échantillons du genre, repris en 1882 aux Nations et en 1886 à l'Ambigu, n'y réalisèrent, au témoignage de M, Albert Soubies, « que d'assez piteuses recettes ». Pour s'adapter au nouvel « état d'âme » du public, le théâtre populaire doit se rapprocher du drame en prose, qui mettait lui-même vers le même temps
LITTÉRAT. FRANC. — IX. 13
son panache en poche et adoptait sur l'affiche l'étiquette moins voyante de comédie dramatique.
A la faveur de ce changement et avec Sardott, Claretie, Del* pit, Meurice, Maurice Drack, Erckmaan-Chatrian, le Maître de forges, Serge Panine, la Grande ManUàre, etc.* de Georges Ohnet, le Drapeau d'Emile Moreau, Léa d'Adolphe Maujan, le Prêtre dt Charles Buet, etc., le drame bourgeois courait une seconde carrière et asses brillante, en somme. On aura remarqué que quelques-unes des pièces que nous venons de citer sont tirées de romans. C'est également le cas des gros t succès » du boulevard du Temple : Roger-la^HotUe, le Régiment, les DeuM Gosses, etc. Sauf quelques pièces originales d'Arquillière, d'Arthur Bemède, etc., le dmme populaire, avec Pierre Decôurcelle, Jules Mary, Paul d'Ivoi, etc., s'impose d'abord l'épreuve du feuilleton. Louable prudence ou calcul machiavélique ? Il est remarquable, en tout cas, qu'il ait renoncé à l'embase d'antan et qu'il montre un certain souci de la vérité : lui aussi a été touché par le vent du siècle.
Le théâtre en vert .' Edmond Rostand. ^ Reste le théâtre en vers, amusCTdent des délicats, sous ses formes les plus courantes : la comédie bourgeoise ou romanesque ou burlesque; la pièce antique ou bien inspirée de l'antique; le drame historique et moderne, dont Jean Richepin, par le privOège d'une langue qui « reçoit les mots les plus humbles » et, au lieu d'en être « vulgar^e », les « anoblit » (A. Filon), fut, avec Coppée et jusqu'à Cyrano, le plus illustre représentant et que tentèrent encore, avec des fortunes diverses, Armand Silvestre, Emile Bergerat, Eugène Morand, Jean Aicardi Edmond Haraucourt, Louis de Gramont, Louis Marsolleau, Jules Bois, Alfred Mortier, etc.
Rares sont les œuvres de ces trois groupes qui, comme la Frêdégonde d'Alfred Dubout et la Courtisane d'André Amivelde, churent à plat et pour ne pas se relever. Il y a une sorte de tolérance aujourd'hui pour la pièce en vers et comme un privilège d'indulgence, qui. s'explique sans doute par le peu d'importance que le public attache à ces jeux de mandarins. Le temps des grandes luttes d'écoles est passé, et le vers, pour les analystes et les sociologues que nous sommes devenus, manque trop de sérieux.
La fortune d'un Rostand n'en apparaît, dans ces conditions^ que plus extraordinaire. Avant lui et après lui, quelques pièce!l en vers de pontemporainSi le Flibustier et le Chemineau de Jean
Richepin, le Tohie de Maurice Bouchor, le Polyphème de Samain, VIphigénie de Jean Moréas, le Minage de Molière de Maurice Donnay, les Bouffons de Miguel ZamacoSs^ le Bon roi Dagobert d'André Bivoire, le Beethoven de René FaUchois, VEsther d'An« dré Dumas et S.-Ch. Leconte, les adaptations antiques d'Alfred Poizat, de Lionel des Rieux, de Ferdinand Hérold et de Georges RivoUet avaient forcé ou forcèrent l'indifférence; les Romanesques et la Princesse lointaine de ce même Rostand avaient été accueillis avec une réelle faveur. Mais qu'il y avait loin de cet accueil au triomphe de Cyrano (1897) ! On doute que le Cid ait soulevé pareils enthousiasmes, et Cyrano n'est peut-être pas un second Cid; il appartiendrait plutôt, comme l'a remarqué Faguet, à la veine empanachée des ^édécesseurs de Corneille, un Scudéry ou un Théophile de Viau : mais c'est encore, par tout ce qu'il a de jeune, d'éclatant, d'aventureux et même d'un peu fou, une façon de « merveille ». Et c'est surtout une merveille française, l'affirmation de cette vitalité puissante» de ce ressort incomparable de notre race qui, dans le temps qu'on la croit abattue, en proie au pessimisme et à la prose, n'est jamais si près de donner un coup d'aile et, comme l'Ariel banvillesque, de rebondir • dans les étoiles ». Le difficile n'est point tant de Ift maintenir à ces altitudes que d'y maintenir avec soi le public. Tel ^t la veille, portait aux nuefi Cyrano fit la moue à l'Aiglon et bay% sans vergogne à Chantecler : l'auteur n'était coupable que de n'avoir pas su ou voulu se répéter, et le public n'aime point qu'on H dérange dans ses admirations. C'est tout le secret d'une disgrâce gui n'est pas sans rappeler celle de Hugo après les Burgraves. Où la critique né vit qu'une tentative plus ou moins heureuse pour revenir à l'ancien genre des bestiaires, nous discernons mieux aujourd'hui la louable ambition de renouvellement d'un talent dramatique de premier ordre, dont aucune pièce ne ressemble à la précédente et qui n'est pareil à lui-même que par la surabondance du l3rrismef une certaine préciosité héroïque, qui, depuis Louis XIII et les modes espa* gnôles» s'est incorporée au goût û-ançais, et la coûstante noblesse de son attitude morale. Un théâtre où l'honneuri l'esprit de sacrifice, la bravoure spiritaelle à la française et même à la gasconne, sont exaltés et jMurés de tout le prestige de la poésie, un théâtre qui est uûe école d'hérolâme chevaleresque, voilà ce que nous devons à Rostand et qui n'a peut-être pas été étranger, en im temps où jusque sur les tréteaux officiels la muflerie et le libertinage s'érigeaient en maximes d'État» à la préser*
vation des parties saines de Tâme nationale. Chantecler reste dans la ligne générale de ce théâtre, et M. Bordeaux, qui s'y connaît, a pu dire qu'il était un poème à la gloire du foyer, le drame de l'Acceptation. Il n'y manqua que celle du parterre.
I. - PHILOSOPHES, SOCIOLOGUES, MORALISTES, ÉCONOMISTES, ORATEURS, JOURNALISTES, ETC.
L'excellent doyen Himly aimait à conter qu'étudiant à Berlin, en 1848, il se joignit à des camarades qui rendaient visite au vieux Schelling. — a Maître, dit le chef de la délégation, nous ne vous comprenons pas toujours, mais nous n'en sommes que plus convaincus de votre profondeur. — Cela me rassure un peu sur l'avenir de la philosophie, » dit Schelling sans sourire. Mais quelle philosophie ? Celle qu'annonçait Renan vers la même époque, dont les représentants seraient philologues, chimistes, physiologistes, etc., tout enfin, excepté philosophes ? Cette philosophie-là, simple < résultante des autres sciences », l'auteur de Caliban lui accordait par avance son visa ; mais de croire que le cerveau humain pût encore édifier de vastes et vains systèmes comme l'aristotélisme ou le spinosisme, c'est ce qu'il refusait d'admettre. Et les faita d'abord lui donnèrent raison.
Rena/ssanoe de la acolaatique. — Le spiritualisme universitaire, dans les dernières années du xix® siècle, n'avait plus que de rares fidèles, et la métaphysique, la «science de l'être», comme l'appelait Aristote, reléguée dans les séminaires, semblait condamnée à y finir ses jours. La vérité est qu'elle s'y retrempait. Sous l'influence de Léon XIII et de l'encyclique Mterni patris (1879), on assista, non sans quelque étonnement, à un renouveau de l'ancienne scolastique. Les dominicains de Fribourg, Me' Mercier à Louvain, en France les abbés de Broglie, Bulliot, Blanc, Gardair, Sertillanges, de Régnon, Ôfeorges Michelet, surtout M»' d'Hulst, qui soutenait dès 1873 qu'il ne pouvait exister qu'tm^ philosophie chrétienne : l'aristotélisme, « filtré » par
saint Thomas d'Aquin, contribuèrent avec éclat à la restauration thomiste. Cette restauration est caractérisée, en réaction du cartésianisme et des idées atomîstiques, par • un retour aux principes les plus profonds des doctrines péripatétidennes > (Dahem). Le néo-thomisme, même dans le monde catholique auquel il tend & ionmir l'enseignement homogène qui lui manquait, n'a pas rallié du premier coup tous les esprits et, jusqu'en 1907, il compta un assez grand nombre de dissidents, mis en défiance par son caractère expérimental et le soupçon de sensualisme qu'ils y croyaient découvrir.
Encore moins a-t-il exercé une action sur la pensée l^que contemporaine. Cependant, par la probité de ses enquêtes, son louable effort d'adaptation aux conditions de l'analyse moderne, « la place considérablequ'il attribue aux questions scientifiques 1 (Picavet), il s'est imposé à l'attention et au respect de ses adversaires.
Alfred Fouillée : les nouvelles écoles payohologiqueB. — Il ne pouvait espérer davantage, et le large courant agnosticiste qui emportait l'Université n'était pas de ceux qu'on remonte facilement. Un noble Aifced Fouillée. esprit, le père des idées-forces », Alfred
Fouillée, essaie bien de sauver ce qui reste de l'ancienne metaphysique en conservant le mot à défaut de la chose : descendue de son empyrée, renonçant à l'étude de l'être en soi, qui nous échappe, la métaphysique nouvelle n'a plus pour objet que ■ l'unification de tous les points de vue sur le réel 1 ; autant dire qu'elle n'est plus qu'une sorte de psychologie supé-
Mais la psychologie elle-même ne ressemble plus guère à ce qu'on entendait autrefois par ce nom. Non seulement c'est fini de cette psychologie oratoire tant raillée par Taine et qne Cousin avait mise à la mode en Sorbonne, mais la psychologie subjective, l'étude du sujet par le sujet, bref la méthode introspective est condamnée à son tour et voici à sa place la psychologie objective et expérimentale ou, comme dira Wundt d'un mot, la psychophysiologie, représentée chez nous par Théodule Kibot, Alfred Binet, Jules Soury, Charles Féré. Victor Henry, Pierre Janet, Charles Richet, Georges Dumas, etc. Cette psychologie
nouvelle, si voisine des sciences médicales qu'elle se confond avec elles, a comme elles ses laboratoires, ses instruments de préoiaion, ses compas et ses thermomètres. Mais enfin elle abu9e un peu de la parenté des genres, et ses exc^ amènent en ces dernières années une légère réaction : la méthode introspcctive reprend faveur ; on tolère qu'elle collabore à l'étude du moi humain. Si l'on ne va pas jusqu'à reconnaître publiquement, comme k professeur Mertena, de Liège, que la psychologie subjective est décidément la soienoe principale et la psychologie objective la science auxiliaire, on admet volontiers avec lui qne la psycbo* logie sans épitbète « se prépara à entrer dans une période d'apaisement, le conflit des systèmes ayant perdu une bonne part de son acrimonie depuis que les vieilles hypothèses sur les rapports de l'Ame et du corps ont cédé la place à l'étude patiente et minutieuse des faits t , laquelle oôro un excellent terrain d'entente aux adversaires de la veille.
U or/se ^de /« morale et au dogme, ^ La logique» durant la même période, en dépit de l'éphémère renouveau de faveur que lui a valu la thèse de Lachelier sur Vlnduetian et des beaux travaux personnels de Louis Liard, ne se trouve pas en m«il^ leure posture que la métaphysique et la psychologie. Suspecte aux uns, amputée par les autres, finalement un parlementaire, M. Levraud, demande qu'on la supprime des programmes officiels et qu'on l'y remplace f par des notions d'anthr<^>ologie et de préhistorique ».
Même crise en morale, où l'on a vécu longtemps sur rimpé»* ratif catégorique de Kant. f Pendant près d'un quart de siècle (à partir de 1870), c'est le kantisme qui a fourni la substanca de l'enseignement philosophique » (Victor Basch). Il estaujour^ d'hui un peu démodé et» faute d'impératii la philosophie olfi* cielle éprouve certaines difficultés pour asseoir son éthique. I^ fondement qu'elle lui cherche ne saurait être founû par la science, comme le croyait Berthelot; du moins n'y a<-t-il pas encore, selon Henri Poincaré, de mc»ale scientiâque « constituée» et, si l'on ne veut pas écouter Frédéric Rauh, d'après qui* au moment critique de la décision, il se produit toujours en nous une inspiration, une « préf^-enoe 9 qui nous indique la voie à prendre, d'où il suit que la morale n'est autre chose que f l'idée générale d'une confrontation des valeurs et du choix qui en résulte », il faut s'en tenir à exposer, tour à tour, en y glissant l'accent d'une conviction personnelle, « l'utUitarisme d'un Mill
ou d'un Spencor, l'altruisme social d'un Comte, la doctrine du pur devoir d'un Kant » (Malapert). Lévy-Bruhl est autrement catégorique : renonçant à chercher des substituts à Dieu et un fondement à la morale, simple science d'observations histori* ques, il fait de celle-ci, dans la pratique, l'art de s'accoounoder au milieu social et à ses usages. De même Albert Bayet, tout pénétré de déterminisme et qui repousse la notion de la responsabilité individuelle, surtout Emile Durkeim, pour qui l'individu est « un produit plutôt qu'un producteur » et qui considère que a l'âme humaine est Ifille de la cité i. Et tel n'est point sans doute l'avis d'Alfred Fouillée qui estime que, loin que ce soient les institutions qui ont formé la conscience, c'est dans celle-ci qu'il faut chercher « la première origine de la constitution sociale ». Mais qu'est-ce que la consoience et comment peut-elle se découvrir elle-même ? « Par la résistance aux dogmes longtemps admis », dit Gabriel Séailles; t par les blessures que la réalité inflige à son idéal », dit Paul Desjardins. De cette double afiGbrmation, jointe à un généreux et confus besoin d'altruisme, naquit en 1894, sous l'inspiratloii du vieux philosophe suisse Charles Secrétan, l'Union pam tacUon morale qui se proposait de montrer qu' «il n'est rien de plus religieux que la vraie libre pensée » et que c^est « en elle (et désormais en elle seule) qu'il est possible de réaliser l'humanité harmonieuse ».
Les événements négligèrent de confirmer cette vue optimiste. Et déjà des esprits un peu pressés se hâtaient de proclamer la i faillite de la science » (Brunetièf e) dans le domaine de la conscience ou, s'ils n'allaient point à ces extrémités et reconnaissaient le concours que la science apporte aux ressources propres à la ccMiscience, ils hii déniaient cependant, comme Paul Gaultier, le pouvoir de fournir une base sérieuse à la morale. Pour mettre fin au conflit, l'auteur de r Idéal modêfne proposait de lever entre la science et la foi une doisoo étanche : elles « ne sont pas deux manières de résoudre les mêmes problèmes, mais deux manières de résoudre deux problèmes différents ». Cette tactique prudente, adoptée par Pasteur, avait été recommandée à nouveau par le biologiste Grasset. Plus hcurdi, Paul Bureau essaie d'une conciliation entre les deux adversaires et leur demande des concessions mutuelles qu'aucun d'eux n'est disposé à faire. Mf d'Hulst, M»^ Mignot, M<r Batifiol, qui intitule courageusement un de ses livres : Études d'histoire et de théologie poêiHves^ le P. Lagrange, l'abbé Klein, etc., s'ils veulent bien tenter d^adapter la philosophie du dogme aux données
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t nouvelles fournies par la science des faits », ont grand soin de réserver les principes • dont L'abandon ébranlerait le dogme lui-même ■. Ils répugnent tréa iustement, du point de vue catholique, à la conception toute protestante et qu'a défendue avec autant de talent que d'autorité l'un des chefs de l'Église réformée de France, Auguste Sabatier, d'un dogme «qui n'existe pas à l'état ferme i, qui est t à l'état de perpétuel devenir » (Mï'Mignot). Seul du groupe, l'abbé Loiay abandonne cette attitude conservatrice; mais les coupes sombres qu'il pratique dans l'exégèse ne sont pas du goût del'Église, qui le retranche delà communauté catholique et prononce la condamnation en bloc du modernisme (1907), puis de son succédané social, le Silton (rçio), fondé en 1902 par Paul Renaudin et Marc Sangnier et qui avait évolué in* sensiblement, sous la direction de ce dernier, vers UD catholicisme plus oratoire que consistant.
La néo-posltiviamo; Henri Bergson. — Il était réservé aux premières années du Henri Bergson. ,m« siècle d'assister à une évolution plus remarquable encore : celle du positivisme vers la métaphysique, déterminant < dans le monde de la pensée des cDorants nouveaux t (A. Croiset) et confirmant, k rencontre de Renan et suivant la parole de Boutroux, l'aptitude du cerveau moderne k enfanter de nouvelles formes de l'idéal.
Il s'agit moins sans doute ici d'une reprise réSëchie et préméditée de la tradition spiritualiste que de 1' t aboutissement imprévu d'un mouvement philosophique tout inspiré d'une science qui veut être avant tout science des faits 1 (Michel Salomon). • Mouvement tournant >, dit fort bien M.Victor Giraud. Il prend son point de départ dans l'observation de l'insuffisance de < l'attitude expérimentale ■ qui conduit à la • rationalisation progressive du réel • et insensiblement à sa déformation. Le oèo-positivisme est déjà toute une école avec E. Le Roy, Wilbois, Milhaud, Maurice Blondel, etc. : autant que de Comte, il procède de Boutroux et de Henri Poincaré, de l'un par sa théorie de la ■ contingence des lois de la nature », de l'autre par les atténuations qu'il apporte à la notion du déterminisme
scientifique; son penseur le plus original et jusqu'à un certain point son chef reconnu, Henri Bergson (les Données immédiaUs de la conscience, l'Évolution créatrice, etc.), aura eule rare honneur d'attacher son nom au sj^stéme, vaste construction dont tontes les parties ne sont pas également solides pent-être, si la présentation en est partout aussi brillante, et à qui l'on a pu reprocher quelquefois son air de mosaïque. Tel quel, le bergsonisme constitue dès maintenant un ensemble, une philosopbie gênéraie de la vie, ce mot entendu au sens d'une spontanéité interne qui ne se confond pas avec la réflexion. Au-dessus de l'iateUigence discursive régne l'intuition, supérieure aox catégories de l'entendement comme & l'automatisme de la matière. C'est dans la conscience immédiate de l'activité que Bergson saisit )e réel , le principe de la vie psychologique et de toute existence.
FiUx Le Danteo ; Èmil» Boutnux. — Dans une école bien différente, et maître à son tour par la souplesse de sa forme autant que par la sévère logique de sa pensée, Félix Le Dantec s'est appliqué à étudier les Atres vivants par les méthodes qui avaient servi jusque-là aux seuls corps bruts; il se flattait d'être arrivé à ra- ÉmUe Bouttoux. conter tous les phénomènes vitaux objectifs dans le f hùigage général de l'Équilibre •. Et le monisme, avec lui, atteignit son point de perfection. — Emile Boutronx, qui a déployé de grandes qualités critiques dans son rôle d'historien de la philosophie, est l'auteur de la Contingence des lois de la nature, oeuvre magistrale où, en protestant contre le caractère de nécessité qu'on voudrait attribuer à ces lois, lesquelles ne sont que des faits, et en montrant l'universelle spontanéité des êtres et des choses, d'où découle le mouvement contingentiste, il restaure, contre Taine et Renan, le principe aristotéhquedelabiérarchiedesexistences. Sous cesdeux traits, d'historien et de philosophe, l'auteur garde la même élégance d'humaniste, qui n'apparaît pas seulement dans la belle ordonnance de sa phrase et qu'il applique encore aux idées. Par là son action a été très sensible sur le public des Écoles. Elle continue à s'exercer au dehors et rayonne avec un égal bonheur dans les sens les plus divers de l'activité nationale.
Sociologues, moralistes et pédagqgues. La orise du françaîa. Nouvelle Sorbonne et jeunesse nouvelle. *-* Une étude un pea poussée du mouvement philosophique devrait mentionner encore les contributions intéressantes et de Tordre le plus varié fournies en ces dernières années par Pierre Lafûtte, W3rroubo£F, Fr. Paulhan, Delbos, Charaux, Brochard, Picavet, Thonverez, Fiat, Raymond Th&min, Jacques M aritain, etc. : elle n'aurait garde d'oublier certains savants qui sont aussi des philosophes originaux comme Henri Poincarô {Science et hypothèse), Dudaux, Giard, Tannery, Dastre, Gustave Le Bon, Tingénieux et pénétrant inventeur de la Psychologie des foules, etc. On nous excusera de ne pas parler des purs spécialistes qui ne relèvent pas directement de l'histoire littéraire. Mais nous comptons nombre de sociologues chez qui le souci d'améliorer les conditiens de la vie humaine ne préjudicie pas à l'agr^nent de la forme : Emile Durckeim, ambitieux d'ouvrir, pour la sociologie, ce que Comte eût appelé l'ère de la spécialité ; Lévy-Bruhl, qui se rattache à la même direction par son livre sur les Fonctions mentales dans hs sociétés vnférieupes ', Jean Izoulet, qui nous donna dans la plus belle langue la métaphysique de l'État moderne ; Gabriel Tarde, qui rétablit le vrai rôle des hommes de génie dans l'évolution sociale; Léon Bourgeois, pour qui « l'homme natt débiteur de Tassociation humaine », d'où sa théorie de la solidarité; C. Bougie, qui, pour exalter les éner*' gies, veut élargir les idées, « la lumière intellectuelle » devant produire « la chaleur morale, qui produira du mouvement écono* mique » ; Henry Michel, qui préconise en vue des mêmes ans un individualisme t synthétique » ; Ernest SeiUère, qui, comme conclusion à sa philosophie de Timpérialisme, invite toutes les bonnes volontés morales de ce temps à se rallier autour d'un mysticisme rationnel qui n'est, au demeuirant, que de « l'expérience sociale accumulée »; Léopold Mabilleau, apôtre élo* quent du mutualisme ; Paul Boncour, organisateur du fédéralisme économique ; Henri Mazel, instaurateur d'une méthode de psychothérapie politique; Camille Sabatier, dont le < morcellisme » territorial est un succédané du solîdarisme ; Paul Adam, qui rôve d'un socialisme impérialiste ; — dans le clan socialiste même, Georges Renard, Gabriel Deville, Eugène Four* nière, Albert Métin, Paul-Louis, et trois des figures les plus originales « d'un monde nouveau qui se dessine depuis quelques années,celui desrévolutionnairesen train de découvrir les grandes vérités sociales par l'observation de la bonne foi » (Junius) :
Georges Sorcl, Georges Deherme et Lysis (Eugène Letailleur); — dans le clan anarchiste, Jean Grave, Âlfued Naquet, Augustin Hamon, Gustave Hervé; — à l'autre aile de la pensée contemporaine, le marquis de La Tour du Pin, Geoffroy de Grandmaison, le baron Angotdes Rotours, Georges Fonsegrive, le P. Maumus, Léon de Montesqniou, l'abbé de Pascal, dom Besse, Georges Valois, etc., précieux empiristes qui fondent le progrès sur l'ordre et la tradition»
Apparentons-leur, si Ton veut et puisque aussi bien ceux-là tirent leur substance de ceux-ci, les économistes, criminalistes, anthropologistes, etc., comme Emile Boutmy, Anatole Leroy- Beaulieu, R. de Lasteyrie, Georges Picot, Arthur Desjardins» Charles Gide, Henri Joly, Paul Strauss, le vicomte d'Avenel, André Liesse, Yves Guyot, Henri Hauser, Georges Blondel, le D' Manouvrier, le D* Capitan, et, d'une façon générale, le corps au complet de l'Académie des sciences morales et politiques. Nous retrouverons d'ailleurs, à la critique ou à l'histoire, les plus littéraires de ces noms. — Les auteurs de pensées et les moralistes purs se font rares. On en compte encore quelquesuns pourtant qui ne sont pas négligeables : Albert Guinon (Remarques), Tamiral Réveillère {Réflexions diverses), Philippe Gerfaut. Charles Rozan, Jean Dolent, W^ Barratin, le pasteur Wagner, Femand Laudet, Anselme Changeur.
La pédagogie officielle revendique dans le même temps Élie Rabier, Jules Gautier, Albert Bayet, Paul Lapie, Lucien Poincaré, placés à la tête de nos grands services ; Georges Lyon, Jules Payot, Edouard Petit, André Balz, M"*«« Kergomard, Dugard, etc. Leur influence, de concert avec celle des membres du Parlement, de la Sorbonne et du Conseil supérieur de l'Instruction publique, s'est fait particulièrement sentir dans l'enseignement du premier et du second degré, entre lesquels tendent à s'effacer les barrières. Tel paraît être du mc^ns le véritable sens de la réforme de 19^2, dont les auteurs considérant, d'une part, que la connaissance du latin et du grec, qui ne profite qu'à la classe bourgeoise, est un principe de difiérenciation sociale, donc un principe anti-égalitaire; d'autre part, que l'ancienne culture classique, si elle affine l'esprit « en lui faisant apprécier ce qui en nous est permanent, général, et, si Ton veut, supérieur », efface trop « les traits particuliers », rabaisse trop « le réel », l'immédiat, bref constitue une « culture de luxe » (CauUery) et donc sans application pratique, demandaient, comme un moyen terme et un acheminement vers la
fusion complète, la réduction partielle de l'enseignement du second degré au « réalisme » de l'enseignement primaire. Ce qui leur fut accordé. La « crise du français » qui s'ensuivit, conséquence de l'affaiblissement des études grecques et latines, unit par provoquer un mouvement de protestation assez vif, tant chez les écrivains et dans le public (pétition des Marges du 5 avril 1911* qui recueillit l'adhésion d'Anatole France, fondation de la Ligue pour la Culture française, etc.), que dans l'Université même, où une partie du corps enseignant (Hippol3rte Parigot, Guerlin, etc.) prit position contre la Sorbonne (ou tout au moins contre la minorité agissante et dirigeante de celle-ci) qui soutenait la réforme de 1902 et, prêchant d'exemple, réduisait de plus en plus dans son propre enseignement la part des humanités. Il fallait, devant le conseil supérieur de l'Instruction publique, toute l'autorité d'un Alfred Croiset pour sauver la version latine et la maintenir au progranmie de la licence. A l'opposé de Bersot, qui professait que « l'École normale n'est pas l'École des chartes » et que a ce qui importe, c'est de former des esprits justes et ouverts en protégeant la culture générale, les facultés» contre la menaçante invasion des « connaissances », la nouvelle Sorbonne, qui s'est annexé d'ailleurs l'École normale et qui entend appliquer dans toute leur rigueur les méthodes positives en usage de l'autre côté du Rhin, sacrifie délibérément la culture générale, les facultés aux connaissances et transforme ses chaires en laboratoires. Le document désormais est roi, mais il ne triomphe pas sans peine. Et la première résistance lui vient de cette jeunesse même à laquelle il prétend s'imposer et que travaille un obscur besoin d'indépendance et de renouveau. En 1912, le conflit, à l'état sourd jusque-là, éclate avec les livres d'Agathon (pseudon3mie d'Alfred de Tarde et Henri Massis) : V Esprit de la nouvelle Sorbonne; de Pierre Leguay : la Sorbonne contemporaine ; de René Benjamin : la Farce de la Sorbonne ; surtout de Pierre Lasserre : la Doctrine officielle de l'Université, qui résume d'un mot les griefs soulevés par cette doctrine : « C'est l'abdication systématique de l'intelligence. » Ce n'en est peut-être qu'une forme d'emploi trop réaliste, et la Sorbonne, qui avait abusé de l'enseignement oratoire, tombait dans un autre excès, sans qu'il en résulte la condamnation absolue de méthodes qui ont leur place dans le haut enseignement, mais qui ne doivent pas être tout cet enseignement. Une érudition à tournure et presque à vocabulaire germanique avait en outre le grave tort de paraître consacrer
lliégéinonie définitive de la pensée allemande, et ce en un temps où l'impérialisme d'outre-Rhin multipliait les provocations et ravivait dans la jeunesse française les flammes d'un nationalisme à peu près éteint chez ses aînés. De tous côtés, aux alentours de 1914, on aperçoit les signes de ce réveil. Des « jeunes » aussi différents de formation que Joseph Ageorges (la Marche montante d'une génération), Henri Clouard {les Disciplines), Gaston Riou (Aux écoutei de la France qui vient), Etienne Rey (la Renaissance de l'orgueil français), Jacques Reboul, Pierre Gilbert, Jean Rivain, etc., s'accordent avec Henri Massis et Alfred de Tarde (les Jeunes Gens d'aujourd'hui) pour reconnaître qu' « il y a quelque chose de changé dans la jeunesse ». Quoi ? La conscience. Jamais génération n'a lu plus clairement dans son destin. Et la vue soudaine qu'elle a prise de l'avenir lui a donné une gravité singulière, « la certitude pesante, traînée partout, d'une accablante obligation » (Ernest Psichari). A cette jeunesse si étrangement avertie, marquée pour les grandes immolations, qui le sait et qui s'y prépare dans l'étude, les armes ou la prière, ni le langage, ni les méthodes d'un criticisme desséchant ne conviennent plus. Catho- Hques comme Agathon ou protestants comme Gaston Riou, « une même passion, une même foi [dans la patrie] les tient tous en une sorte d'amitié héroïque. Quand tout le monde désespérerait, eux ne désespéreraient pas » (Riou). Et, à la veille de la catastrophe où va s'abîmer l'univers, ces paroles des représentants les plus qualifiés de la jeunesse, spontanément fédérés dans une commune pensée de sacrifice, ont la solennité d'un pacte, presque d'un vœu : c'est à la fois le serment du Champ-de-Mars et le Diex le volt des croisés. Serment et vœu peuvent faire sourire les sceptiques : ils ne trouveront que trop tôt leur justification. L'intuition profonde de ces jeunes gens leur tient lieu de la plus solide expérience. A quel point ils avaient raison contre leurs maîtres, ceux-ci s'honoreront en le reconnaissant : « Il y avait chez nous, dira en leur nom Ernest Lavisse, des âmes de vaincus. Que la jeunesse leur soit indulgente ! »
Les orateurs, — Un groupe voisin du précédent pourrait être formé avec tous ceux qui dans la chaire, la tribune, le barreau, se sont occupés d'action sociale. Le P. Monsabré, le P. Ollivier, le P. du Lac, Ms' Gibier, le chanoine Janvier, le P. Sertillanges, l'abbé Naudet, l'abbé Gaôre, etc., ont su donner un
vêtement âouple et brillant à Teicpositiondes vertus dirétiennes dtAs kttr application aux tendances nouvelles de la démocratie; It dMftiar^ très didtinct des autres par Son impétuosité et semblant asséner son éloquence à la manière d'un Bridaine. Plus encore que pftr soo panégyrique de Jeanne d'Art?, « œuvre de haute psychologie movaAe» (Denis Guibert), M^ de Cabrières a conquis le sulfr&ge des lèttfée pu la noble tenue de ses mandements*
Au Parlement, Georges ClemeneeM^ JOexândre Ribot sont pour nous de vieilles connaissances, ainsi qo'AIbert de Mun, dont l'action oratoire est faite à la fois de poésie et de conviction ; mais sa puissance de séduction, qui s'est ettsioée aussi dans le Journal et le livre, ne vient pas seulement de son art : elle a, dit M. Barrés, « une source plus cachée, plus profonde. C'est un secret mystique ». Merveilleusement habile à naviguer entre les écueils, n'employant jamais la force et usant des adresses les plus raffinées, Charles de Freycinet apparaît à Faguet comme notre premier orateur politique depuis la disparition de ThiersetdeGuizot. Denys Cochin, qui appartient à une famille chez laquelle l'éloquence et la foi sont héréditaires, s'est spécialisé dans les questions extérieures; G. de Lamarzelle, dans les questions religieuses; Charles Benoist, dans les questions constitutionnelles; JuleS Roche, dans les questions économiques. Jean Jaurès est, avec Paul Déroulède, le type du tribun romantique et, sans conteste, la voix la plus puissante, la plus chaude, la plus lyrique de la tribune française. Paul Deschanel, fils d'helléniste, en est la voix la plus attlque : c'est notre Lysias. Georges Leygues, qui fut poète, a de la grâce et du nombre; Lou^ Barthou, nourri dans le commerce de Mirabeau et de Lamartine, sur lesquels il écrira de beaux livres, une sûreté de verbe qui s'affirme dans les discussions les plus variées; Sembat, autre bonne plume (Faitei la paix, sinon faites un foi), une logique malicieuse; Jacques Piou, du dmpé; Millerand, du poids; Viviani, des éclairs; Léon Bourgeois, un élégant nonchaloir. Aristide Briand bfttit ses discours en Celte : fortes substructions, masse imposante, sévère et grise; Raymond Poincaré, Lorrain ductile, s'est assoupli dans les affaires et il compte au premier rang de ces orateurs, assez rares, chez qui la pensée précède la parole et la guide« Edmond Rousse et Barboux, avant lui, avaient illustré le barreau*
Tous ces orateurs semblent être faits pour l'Académie. Ils y
entrent peu à peu, bien que tous n'aient pas observé la maxime de Publius Syrius qui conseille de ne parler que si Ton doit se montrer supérieur au silence. Mais il y a des avocats plus bouillants ou plus aigus, tels que M** Bétolaud, Carraby, dont une plaidoirie est restée célébré pour ce qu'Alexandre Dumas fils y répliqua par sa fameuse broichure : « Tue4a ! t ; Démange, Du Bult, Pouillet, Danet, de Saint-Auban, Labori, Decori, Joseph Ménard, Maurice Bernard, surtout le classique Chenu et le réaliste Henri Robert, qui aura « plus qu'aucun contribué à rajeunir l'éloquence judiciaire, à la délivrer de ses vaines pompes, à l'adapter aux besoins de la vie actueUe i» (Edouard Rod).
Publiùisteê et mùtioétûphistes. — Beaucoup des noms précédents sont mêlés dans la presse à ceux des journalistes et des chroniqueurs. Car la chronique même a « évolué » : elle ne se contente plus d'être brillante et elle veut aussi dire son mot sur les problèmes contemporains. Documentaire seulement avec un Montorgueil, précieuse avec un Octave Uzanne, pétaradante avec un CaUban (Bergerat) et un Grosclaude, passionnée avec un Jean Lorrain, qui jeta sur ses carnets, au galop, mais d'un trait qui creuse, tant d'imaginations et de rêveries, elle prend volontiers un tour philosophique, tout en gardant ses grâces, avec un Jules Claretie, aux dossiers inépuisables et qui avait une anecdote sur tout; un Alfred Capus, dont les Courriers de Paris sont « la mise au point méthodique de tout le spectacle contemporain » (A. du Fresnois) ; un Henry Roujon, un Alexandre Hepp, un Pierre Veber, un Albert Fleunent ou un Marcel Boulenger, qui a dit dans ses jolies Lettres de Chantilly : « Je voudrais que tel ou tel exquis conteur, que tel ou tel esthète impressionnant, essayât seulement de tédiger chaque Jour un petit bout d'article, ohl bien simple et pareil, je suppose, à ceux que nous donne quotidiennement Clément Vautel, — un billet allègre, aisé, que le commissionnaire du coin peut comprendre sans difficulté... Tenteis l'expérience... et vous verrez, à votre grande surprise, que c'est un métier aussi et fort délicat de faire un méchant papier dans un journal comme de faire une pendule. » Harduin, tant prôné, ne fut cependant qu'un sous-Saxcey de l'entrefilet, et avec l'humanisme en moins; mais le a bon sens » de Henry Maret s'aiguise de malice et s'orne de culture; Louis Forest vend de la sagesse en comprimés. Adolphe Brisson a presque créé un genre : l'interview littéraire et^ de ce qui n'était avatvt lui qu'une sténographie
glacée^ fait une chose mouvante et pittoresque ; Georges Huret, dont l'Enquête sur le Symbolisme (1889) est une date dans l'histoire du reportage, et Pierre Hamp ont élargi le genre et l'ont étendu à la vie économique et sociale.
Cependant les plus éminents de nos chroniqueurs politiques s'efforcent de manifester une doctrine sous leurs articles périodiques, et certains, comme Francis Charmes, à la Revue des Deux Mondes, continuent la tradition du grand journalisme. Dans la presse quotidienne, Gabriel Hanotaux, Pierre Baudin s'élèvent au-dessus des querelles de groupes et n'ont égard qu'à l'intérêt national; André Tardieu et Jean Herbette, dans la presse de gauche; Jacques Bain ville, dans celle de droite, restent nos plus solides observateurs de la politique étrangère où des spécialistes distingués, comme le regretté Frédéric Âmouretti» Francis de Pressensé, Denis Guibert, Alcide Ebray, Auguste Gauvain, André Chéradame, ont aussi indiqué leur place. Les questions universitaires n'ont pas de plus lumineux dehatet qu'Albert Petit.
Si l'on en vient aux journalistes de parti, on aperçoit d'abord Georges Clemenceau et Edouard Drumont : celui-là dialecticien plein de fougue, heurté, cassant, contradictoire, mélange d'impulsif et d'idéologue, de chauvin et de révolutionnaire, mais vivant, crâne, spirituel, brillant et stérile, jusqu'au jour où la vertu de la race prendra définitivement chez lui le dessus et, utilisant jusqu'à ses défauts, en fera le grand démolisseur de l'Allemagne; celui-ci systématique et dont l'angle visuel est plus étroit, mais qui montre tout ce qu'une doctrine, même contestable, ajoute de force à la pensée, de fécondité à l'exemple. Sa France juive introduisit des jeunes gens d'élite à la vie politique, marqua la première étape d'un groupe qui réunit aujourd'hui quelques-uns de nos meilleurs journalistes : Charles Maurras, cette a volonté tragique », comme l'appelle Daniel Halévy; Léon Daudet, l'auteur de la prophétique Avant-Guerre; Henri Vaugeois, Lucien Moreau, Henri Cellerier, etc. Il y a bien du talent encore chez un Comély, bulletinier à la phrase courte, mais acérée ; un Maurice Talmeyr, nerveux, osé et pittoresque ; un Georges Thiébaud, théoricien aventureux du boulangisme ; un Henry Bérenger, esprit cultivé et volontaire ; un Pierre l'Ermite (l'abbé Loutil), dont les articles prennent volontiers la forme de l'anecdote ou du conte; un Jean de Bonnefon, dont la prose enrubannée et onctueusement sacrilège fait songer aux mandements d'un « prélat de mauvaise réputation et de ma-
nières charmantes » (André Germain) ; un Urbain Gohier, pamphlétaire de la grande école; un Gustave Téry, documenté, mordant, tenace et le plus beau tempérament de condottiere du journalisme contemporain; un Robert de Jouvenel, qui baptise dans sa République des camarades dix années de notre histoire politique ; un Oscar Havard, chatoyant et souple ; une Séverine, élève de Vallès, qui gamine avec esprit autour de la vie pubUque, mais qui « mêle à son fond gavroche — le vrai fond — des accès d'indignation parfois déclamatoire et de sensibilité toujours tapageuse » (J. Capperon).
Plus discrets, gardant la tenue de l'ancien journalisme et maniant la vraie langue du genre, nette, franche, incisive, Jules Dietz, Maurice Spronck, Henry des Houx, Georges Berthoulat, Frédéric Clément, Louis Latapie, Eugène Tavernier, Jean Guiraud, etc., méritent d'être considérés dans la presse de doctrine avec un respect nuancé de compassion pour le genre qu'ils défendent et que menace une disparition prochaine, s'il est vrai, comme le dit M. Jules Bertaut, que « dans vingt ans, la critique du journalisme ne trouvera comme sujets que des reporters et des photographes ». Ainsi le veut l'américanisme régnant. L'héritage de cette presse moribonde passera sans doute aux revues et aux magazines, dont la multiplication est déjà un symptôme et où, du reste, soucieux de leur liberté et de pouvoir s'étendre, ont commencé d'émigrer quelques-uns de nos plus notoires contemporains : c'est là, par exemple, qu'avant de les réunir en volume, le comte Othenin d'Haussonville, le vicomte de Meaux, Etienne Lamy, Charles Benoist, Jules Delafosse, Max Turmann, Edouard Trogan, etc., ont mené leurs fortes enquêtes sociales et poHtiques sur la femme moderne à l'atelier et au foyer, les œuvres d'assistance, nos écoles d'Orient, etc. Et c'est là encore qu'ont paru tant de monographies brillantes à la Michelet, d'essais subtils à la Sterne, de confessions intimes à la Jean- Jacques, comme les Trois Stations de psychothérapie de Maurice Barrés, le Journal de Marie Bashkirtseff, Paludes et les Nourritures terrestres d'André Gide, Idées et Visions de Suarôs, la Vie des abeilles et le Trésor des humbles de Maeterlinck, les Épilogues de Rémy de Gourmont, les Hannetons de Georges Lecomte, ou tel petit bréviaire mondain de la série des Sonia d'Emile Berr, qui, pour n'appartenir à aucun genre bien défini, n'en sont pas moins des joyaux de la langue. Reste à savoir si ce dernier refuge ouvert à la pensée française ne sera pas menacé à son tour par l'image et le reportage. Il se pourrait bien.
utiArat. franc. — II. 14