II. — L'HISTOIRE ET SES ANNEXES
L'histoire demeure encore une œuvre d'art et de pejtsée avea Albert Sorel, Paul Thureau-Dangin, Ernest Lavis», Gabriel Hanotaux, Henry Houssaye, Albert Vandal, M*' Duchesne, Me Baudrillart, Pierre de la Gorce, Frédéric Masaon, qni sont ou furent de l'Académie française. On en peut constituer un premier peloton.
Les Jtcadâm/c/ens. — Historien de la Révolution. Sorel, en mêlant l'histoire diplomatique & l'histoire de la conquête française, renouvela un sujet qu'on croyait épuisé : il montra que la France des Constituants, des Conventionnels, du Directoire, du Consulat et de l'Empire, sî elle avait rompu avec le passé à l'intérieur, n'avait fait, à l'extérieur, que pousser logiquement la grande politique qui entraînait depuis des siècles la France do l'ancien régime vers les Alpes et le Rhin; que les soldats de Dumouriez, de Pichegru, de Hoche, de Moreau, de Klêber, de Masséna, comme ceux de Napoléon, furent les ouvriers plus ou moins conscients de l'ceuvre commencée sous Louis XI, poursuivie sous François l^' Albert Sorel. ^^ Lo^j^ j^IV; qu'ils eurent le même idéal.
lequel consistait à élargir la France jusqu'à ses frontières naturelles et constitutionnelles; que, s'ils créèrent le long de ces frontières, comme autant de bastions ou de marches, des républiques et des royaumes tributaires ou alliés, ce fut afin de garantir ces frontières et de les mettre à l'abri d'un coup demain; qu'ainsi la politique militaire de la France révolutionnaire et impériale est largement justifiée i nos yeux comme aux yeux de l'étranger, puisqu'elle fut une politique, non de conquête, mais de tradition, une politique purement organique. • Pour avoir introduit ce fécond point de vne dans l'histoire des événements de 1789 à 1814, Sorel s'est inscrit non plus parmi lea chroniqueurs consciencieux, avertis et captivants, mais parmi les penseurs les plus profonds et parmi les grands historiens de ^ notre pays » (Louis Madelin). — Paul Thureau-Dangin, qui devait se révéler, par son Histoir» de la Rtnaissanee cathaliqu»
LA PROSE - m
en Angleterre, un maître dans lea études religieuses, quelque peu négligées depuis Moatalembert, a surtout attaché son nom à une Histoire de la monarchie de Juillet dont ou a dit uq peu méchamment qu'elle aurait pu être signée de GuiKot, tant l'au' tenir apporte à la fois de clairvoyance et de sévérité dans ses jugements sur les ennemis du grand homme d'État et nommément Tbiers et Lamartine. Il eût été plus juste de dire que l'auteur s'était fait le contemporaîD de» événements et que son récit y avait gagné cette chaleur et ce mouvement qui lui donnent tant d'in- ' térêt, associés qu'ils sont à une forme chÂtiéeet-à une documentation rigoureuse. — Ernest Lavisse mériterait d'être considéré comme moraliste autant que comme historien : il est un de nos directeurs luques et l'un des oracles que se plut longtemps à interroger U jeunesse des écoles. Historien. ^^^ j^^^ IL a dirigé et conduit à son achèvement, avec Alfred Rambaud, la publication d'une Histoire gtnirai» de la France dv iV sièele A nos jours : il a dirigé seul la publication d'une autre Histoire de France où lui-même s'est i chargé * de Louis XIV, un peu à la manière dont on se charge d'une exécution. La thdse est discutable: du point de vue littéraire, le morceau est de premier ordre ; on y re^ouve la clarté d'exposition que manifestèrent les livres antérieurs de M. X^visse, notamment cette • vaste et curieuse Histoire de Fridéric II, dont Faguet disait qu'elle est ï un monument historique, en mâme temps que la vivacité, la verve, l'entrain du style en font une couvre littéraire d'une singulière saveur. > — Gabriel Hanotaux s'est donné tout entier, pendant plusieurs années, à Richelieu et à son temps. Une forte psychologie et l'étude approfondie des textes lui ont permis d'éclairer dans ses moindres replis cette belle figure du plus grand politique de la France d'autrefois. Appliquant la mCme méthode h. Jeanne d'Arc et sans négUgor l'héroïne et la sainte, il a surtout d^agé son râle politique et fait voir dans la rivalité des maisons de France et de Bourgogne le conflit de deux civilisations. Enfin, dans le récit d'événements plus rapprochés où il avait lui-mâme tenu un râle de premier plan, il est parvenu à
concilier ses devoirs d'historien avec ses sympathies personnelles pour le régime et nous en a présenté un tableau à peine flatté et d'une réelle ampleur, — Henry Houssaye s'est attaché au couchant de la fortune impériale. Ame de poète et cerveau d'historien, gardant sa lucidité dans la passion, sa claivoyance dans l'enthousiasme, réfléchissant les grands mouvements de la vie nationale dans un verbe contenu et chaleureux, avec cette • sobriété enflammée» donta parlé Jules Lemaître, 11 a donné un bel exemple de conscience en faisant table rase de tout ce qui avait été publié avant lui sur la Restauration et les Cent-Jours, « afin d'apprendre dans les différents dépôts d'archives cette page de l'histoire de France, comme si elle lui était aussi inconnue que la chronique des empereurs de Chine i. — Nous avons peut-être notre Barante en Albert Van- G. Hanotaux. ^^ [Napoléon et Alexandre, l'Avènement
de Bonaparte, etc.), un Barante moins flamboyant et qui n'aurait le souci de la mise en scène qu'autant qu'il la pourrait faire servir à la psychologie de ses personnages. Elle est le principal à ses yeux. Il y est maître. Mais il ne sépare pas l'individu de son milieu, et l'histoire, avec lui. est une manière de science du concret, — Chez tif Duchesne, dans ses mémoires, dans ses articles d'érudition, le style, volontairement dépouillé, n'a pour fonction que de servir et d'éclairer la vérité. C'est un esclave, non un tyran. Mais sa nudité n'est point sécheresse. Elle sait même sourire quelquefois et dans les plus graves sujets. Le jour qu'U voulut faire œuvre d'historien {Histoire de l'Église), l'auteur n'eut presque rien à changer dans ce style souple, nerveux, sans fausses élégances, un peu court et qui ressemble assez au style de Montesquieu. — M«f Baudrillart, qui fut d'Université avant d'être d'Église et dont l'harmonieuse personnalité ■ est une résultante de l'École normale, de la philosophie scotastique et de la discipline vaticane i (Marcel Prévost), tourna d'abord ses recherches vers l'Espagne du xvri^ siècle (Philippe V et la Cour de France). Autour d'une figure centrale. d'intérêt quelquefois médiocre, il sait l'art de grouper nne époque et de restituer son atmosphère politique ou rehgieuse. C'est ainsi que la Vie de M'' d'Hulsl, excédant tes proportions habituelles
des biographies d'hommes célèbres et dont le héros, d'ailleurs, mérita d'être appelé « le premier prêtre de France », permet de suivre dans tout leur développement les efîorts tentés dans la dernière période du xix« siècle pour rapprocher le catholicisme de la science, efEorts qui n'allèrent pas toujours sans certains mécomptes. L'instrument critique qui manquait à l'illustre fondateur de l'Institut catholique, « presque exclusivement » théologien et philosophe, son successeur, petit- fils de Sylvestre de Sacy et fils de réconomiste Henri Baudrillart, le possède de naissance, si l'on peut dire et, mieux que chez tout autre historien de l'Église, on peut voir chez lui « comment, sans déroger, la science historique la plus sérieuse vient se mettre au service de l'apologétique » (Pierre Legeay). — C'est de l'Église encore que nous entretient Pierre de la Gorce, dans le plus considérable de ses ouvrages. Déjà connu par de consciencieux travaux sur la Révolution de 48 et le second Empire, il a entrepris une Histoire religieuse de la Révolution française qui ne se recommande pas seulement par Texcellence de sa méthode, la richesse et la variété de son information, et qui est l'œuvre d'un maître écrivain. Sa langue forte, concentrée, a comme un éclat intérieur. Sur le travail de sape mené par les sociétés secrètes contre l'édifice du culte avant la poussée générale qui jeta bas cet édifice, il apporte, avec les plus troublantes précisions, un jugement calme, mesuré sans faiblesse et dont la sévérité tempérée ne paraît pas susceptible d'appel. Jugement d'historien, mais chez qui, suivant le mot de M. Henri de Régnier, « on discerne de la magistrature » et même, corrige finement Junius, « de la magistrature d'ancien régime ». — Plus extérieur, ne cachant ni ses enthousiasmes, ni ses haines, Frédéric Masson, historien de Napoléon, a vécu et mourra probablement dans le culte de son héros favori qu'il a servi avec un zèle, une piété dont l'ardeur ne faisait que croître à mesure qu'il entrait plus avant dans son intimité. On avait étudié avant lui le poHtique et le capitaine et l'on avait négligé le souverain. Masson nous l'a restitué dans toute sa minutie, au milieu de sa Cour. Chercheur scrupuleux, nullement étranger aux méthodes modernes d'investigation, il n'a que le tort, aux yeux d'une certaine école, d'être de surcroît uni constructeur »et un « artiste». Et, si c'est donc par où il échappe à l'histoire, entendue à la façon des empiriques, c'est par où il appartient à la littérature et à la meilleure.
La nouvelle école historique. — Aussi bien le reproche ne s'adresse- t-il pas qu'à cet historien et englobe, suivant le mot dédaigneux de M. Aulard, tous ceux qui font de l'histoire «œuvre d'éloquence ou de morale». Aujourd'hui que cette même histoire « tend à devenir une science et vise à reproduire daojs toute leur vérité complexe les faits importants du passé » (Aulard), la monographie est à peu près le seul effort permis au collectionneur de « gestes fragmentaires » (Sorel) qu'est de^ venu par contre-coup l'historien. Et, si celui-ci ne pousse pas le scrupule jusqu'à publier simplement ses fiches, c'est tout juste.
On sait quelle colère saisit le vieux Fustel devant les prétentions de cette nouvelle école qui se réclamait de lui et s'autorisait de son exemple, alors qu'il avait toujours repoussé l'assimilation de l'histoire aux sciences d'observation. Le jeune historien qui avait provoqué cet éclat et que ses premières Études mérovingiennes « semblaient désigner pour entreprendre la grande histoire du moyen âge français que nous attendons encore » (Paul Monceaux), mais qu'il a du moins rendue possible par trente années de recherches patientes et d'investigations minutieuses, Gabriel Monod, était loin pourtant d'appliquer à la méthode historique cette rigueur, cette sécheresse qu'elle devait contracter plus tard et spécialement avec Ch.-V, Langlois et Seignobos. Peut-être seulement faisait-il la part trop forte à l'érudition. « L'érudition, dira Sorel, n'est pas même une science; elle est à peine un instrument de connaissance. » Il faut s'appuyer sur elle : le reste est affaire de jugement personnel. La vraie critique historique, dira de son côté Frédéric Masson, est moins « celle qui porte sur l'authenticité matérielle des pièces, ce qui s'apprend n'importe où, que celle qui porte sur leur authenticité morale, celle qui est de tact, d'usage, de flair, celle qui fait l'historien ». On allègue l'impossibilité de toute psychologie sérieuse du passé, les variations de la conscience humaine à travers les siècles, le déterminisme historique, etc. Et il est bien clair, comme le remarque lui-même Gabriel Monod, que si l'on accorde ces prémisses, si les faits de l'histoire sont incertains, s'il n'est pas possible de faire la psychologie des hommes d'autrefois et de tirer des lois générales de l'étude des faits, l'histoire ne peut être qu'une narration plus ou moins artistique d'une réalité toujours hypothétique, l'imagination d'une des manières dont les choses ont pu se passer. Mais, outre que, s'il y a dans l'histoire, comme dans toutes les
sciences morales, une part de subjectivité et une part d'incertitude, cette part de subjectivité est précisément ce qui la rend vivante, émouvante, artistique, cette part d'incertitude contribue à son utilité éducatricc, on peut avancer encore que l'incertitude de l'histoire est contenue dans des limites de plus en plus étroites à mesure que se resserre le cercle des investigations méthodiques, et il n'est pas enfin que l'ensemble des connaissances positives dégagées par la critique historique ne constitue, à la longue, un corps assez compact pour que la psychologie collective, la morale et la politique puissent en tirer profit. On voit qu'avec Gabriel Monod une certaine marge est laissée à l'interprétation des événements du passé, à la philosophie et à l'art. Et n'est-ce point ainsi en soname qu'AchiUe Luchaire, qu'on a pu appeler le plus objectif des grands historiens, a entendu l'histoire dans son Innocent III et ses belles études sur les Institutions capétiennes ? Et de même Christian Poster, auteur et professeur excellent, en qui ses élèves reconnaissent un « Monod atténué »? Il ne semble pas, d'ailleurs, que la nouvelle école historique se soit tant défendue de ces « abstractions dangereuses » (Aolard), de ces « interprétations subjectives » et c rationnelles • (Langlois), qu'elle condamne si âprement chez ses adversaires, et on l'a pu voir, d'aventure, qui prenait position sur le champ clos de l'histoire. S'est-elle même gardée toujours de toute opinion à priori? On est en droit de se le demander — surtout après la critique serrée qu'en avait commencé de fcUre Augustin Cochin — à l'occasion des études d'Alphonse Aulard sur la Révolution, si nourries, ai substantielles, si neuves et solides soient-elles. Le concept métaphysique, pour y être latent, ne se devine-t-il pas dans cette ff religion de la Révolution • aussi peu scientifique assurément que, chez Taine, son dénigrement S3rstématique ? Mais c'est avec Langlois et Seignobos, dans leur célèbre Introduction aux études historiques, que se précise la méthode et qu'est prononcé le verdict définitif contre l'intempérance de l'ancienne histoire, sa manie des c constructions abstraites », sa prétention à dégager la leçon des faits. Le Manuel historique de politique étrangère, d'Énîile Bourgeois, par ailleurs si remarquable, et jusque dans ses attaques quelquefois imprudentes contre le c gallocentrisme », comme dans sa conception un peu systématique d'un Napoléon éternellement obsédé par le mirage égyptien, pose à son tour la question de savoir c s'il y a un enseignement dans l'histoire • et semble pencher pour la négative. Et, ayant ainsi
pris congé de la philosophie, l'histoire ne tardera pas à s'affranchir de toute préoccupation artistique, conformément à la loi posée par M. Gustave Lanson qui veut qu' c à mesure que chaque science s'arme de sa méthode, elle échappe à la littéture ». La tâche des futurs classificateurs se trouvera de la sorte considérablement simplifiée.
Autres historiens. — Pour l'instant, elle reste encore assez vaste, et la vieille manière historique, accommodée aux exigences récentes de l'érudition, n'a pas perdu tout crédit : nous en pouvons admirer les effets chez Charles Diehl, qui ressuscita briUanunent la civiUsation byzantine; chez Henri Pirenne, Thistorien national delà Belgique; chez Gustave Fagniez, l'historien du P. Joseph, et chez Roland Delachenal, lliistoriende Charles V. Bouché-Leclercq a introduit de curieuses vues personnelles dans la philosophie de l'histoire grecque et de l'histoire romaine et s'est attaché à montrer, par des analyses pénétrantes, qui font la part des circonstances accidentelles, à quelles conséquences pratiques aboutissent les divers principes de gouvernement; £. Glasson est notre meilleur historien du droit dans ses rapports avec les institutions pubUques ; Maurice Prou reste jusqu'à nouvel ordre le maître de la diplomatique; Georges Picot a suivi les États généraux de 1355 à 1614 et signalé leur influence sur le gouvernement du pays; le cardinal Mathieu s'est classé, par son livre capital : l'Ancien régime dans la province de Lorraine, au premier rang de cette école d'historiens à qui le caractère un peu spécial de leurs études a fait donner le nom de Lotharingistes; Costa de Beauregard et le marquis de Vogué (Une famille vivaroise) ont surtout puisé dans les archives de leur maison : leurs livres pourtant sont encore de l'histoire, mais t de l'histoire intime, de l'histoire familiale, de l'histoire écrite avec la fidélité des affections, des dévouements, des souvenirs fihaux et des devoirs héréditaires » (Edouard Rod) ; quinze ans de la vie de Paris (1^00-1815) tiennent dans le vaste ouvrage de Lanzac de Labone, qui, aiItant qu'à la genèse d'une capitale nouvelle, nous fait assister c à la genèse d'une société nouvelle » (Georges Goyau); les Origines de la Réforme , de Pierre Imbart de la Tour, modifieront, une fois achevées, et ont commencé déjà de modifier fortement les opinions courantes sur la grande crise religieuse du xvi^ siècle : Uvre digne de Fustel dont Imbart fut l'élève et dont il s'annonce le continuateur; Bertold Zeller c s'était taillé comme un département
historique dans les premières années du règne de Louis XIII » (Fallex), étudiées à la lumière de renseignements inédits puisés dans les archives florentines et vénitiennes; Pierre de Ségur, riche en tableaux de mœurs et en piquantes anecdotes, mais qui borne a son regard à quelques acteurs de premier plan, les tire en plein jour et fait affleurer les secrets replis de leur complexe psychologie t (Doumic), a fait siennes les gloires militaires du grand règne et celles, plus voilées, du « couchant de la monarchie»; Lacour-Gayet, Charles de la Roncière, Henri Malo se sont confinés dans l'histoire de notre marine de guerre; Ernest Denis, dans l'histoire de la Bohême; Edouard Sayous, de la Hongrie; Charles Bimont, de l'Angleterre ; G. Blondel, de l'Allemagne ; Albert Waddington, de la Prusse ; le point de vue gallican semble avoir surtout préoccupé A. Debidour, dans son Histoire des Églises et de l'État ; Jacques Flach pousse jusqu'au tuf dans le passé de nos vieilles provinces pour y découvrir les racines du principe régionaliste; le colonel Borrelli de Serres se montre dans ses Recherches sur divers services publics du XI 11^ au XV 11^ siècle « un des critiques les plus vigoureux qui aient paru » (Langlois).
Nous devons encore sur l'ancien régime de fortes et curieuses études au comte Othenin d'Haussonville, à Henri Doniol, à Charles de Mouy, au marquis de Noailles, à Lucien Perey, à Jean Lemoine, à Gaston Maugras, etc.
Mais aucun temps n'est plus riche en historiens que la Révolution et l'Empire. Du comte Fleury à Jean Jaurès (Histoire socialiste de la Révolution), les noms se pressent et de toutes les nuances : Albert Mathiez, A. Soûl, Philippe Gonnard, Roger Peyre, Sagnac, Gautherot, Cahen, Sicard, Pingaud, Dard, Colfavru, Stourm, etc. C'est que la Révolution, dit Albert Vandal, « loin d'être im bloc, est peut-être le phénomèile le plus complexe qui ait existé, im phénomène essentiellement multiple dans ses causes, dans ses àéments, dans ses mouvements, dans ses conséquences ». Détachons du gros, pour les joindre aux Vandal, aux Houssaye et aux Masson, Henri Welschinger, à qui rien n'est étranger : spectacles, tripots, almanachs, de la vie révolutionnaire et impériale; Arthur Chuquet, qui rappelle dans ses premiers livres sur Dumouriez et l'Argonne la manière des historiens de l'antiquité et qui a fait pour l'histoire militaire de la Révolution ce que Sorel avait fait pour l'histoire diplomatique ; Louis Madelin (Fouc/p^, la Rome de Napoléon, etc.), talent volontaire et synthétique qui déblaie, généralise et impose d'emblée
ses conclusions ; sur un plan légèrement inférieur : Ernest Daudet, par qui maintes légendes furent dissipées et qui établit I9 bilan exact de la Terreur blanche ; Arthur Lévy, dont le Napoléon et la Paix nous découvre chez ce nouveau Mars une manière de conquérant malgré lui, tant une personnalité aus^ complexe prête aux interprétations les plus paradoxales! — Les événements militaires de 70-71 revivent sous les plumes alertes d'Alfred Duquet et du lieutenant-colonel Rousset, sérieusement documentés et à qui l'on ne peut reprocher qu'une allure trop passionnée. Mais les larges coups d'œil d'un Etienne Lamy sur l'Europe contemporaine restent ceux d'un grand politique; le Bismarck de Charles Benoist est un modèle de psychologie historique; avec Victor Bérard, si renseigné sur les choses et les hommes d'Orient, le problème balkanique devient d'une lumineuse simplicité ; avec le capitaine de Malleray, le lieutenant-colonel Grouard, qui prévit l'oflEensive allemande par la Belgique, le colonel Malleterre, le colonel Patry, les généraux Bonnal, Langlois, de Lacroix, Maitrot, Cherfils, Maillard {les Éléments de la guerre), de Maudliuy (Infanterie), Lyautey {Du rôle social de l'officier), Foch surtout {la Manœuvre de la bataille. Des principes de la guerre), etc., nous pénétrons dans la familiarité des armées modernes et la secrète pensée de leurs chefs: Georges Goyau a donné toute la mesure de son noble talent dans l'AUemagne religieuse, c œuvre maîtresse, fruit d'une lecture immense, de fond solide et de forme brillante b et dont la pensée dominante ff paraît être que, de tout temps, les grandes vérités ont fait leur chemin à travers les contingences de l'histoire et les passions humaines, s'y heurtant pour s'y poUrt (Thureau-Dangin). Plus que l'histoire même, les coulisses de l'histoire exercent une séduction sur nos chercheurs : Lorédan Larchey, Stéphane Pol, Victor du Bled, Gilbert Stenger, Emmanuel Rodocanachi, Paul Robiquet, Paul Gaulot, Henri d'Alméras, Albéric Cahuet, Joseph Turquan, Ernest d'Hauterive, etc. S'il n'y gardent pas toujours toute la réserve désirable, c'est que l'indiscrétion est une des lois du genre. Car il s'agit bien d'un genre nouveau ou de quelque chose d'approchant : une école est née qui semble s'être assigné pour tâche de porter dans l'histoire les procédés du roman. On y distingue Gosselin-Lenôtre, dont les récits ont toutes les vivacités, tout l'imprévu d'un Balzac et d'un Dumas père; Frantz Funck-Brentano, qui, entre deux travaux d'un autre ordre {Philippe le Bel en Flandre, surtout le Roi, œuvre i magistrale qui restitue à la monarchie française sa physiono-
mie patriarcale), excelle à tirer du ramas des dossiers judiciaires la matière de livres aisés et brillants; Frédéric Loliée, curieux des dessous de la société du second Empire ; Georges Cain, promeneur infatigable des rues de Paris; le D' Cabanes, qui, mieux que Michelet, eût pu être comparé par les Concourt au « docteur des urines » du peintre hollandais ; Camille Vergniol, dont la Chute de l'aigle, si dramatique et puissante, emprunte néanmoins tous ses éléments à la réalité des mémoires. D'une tenue plus sévère, se rattachant à Sorel et comme lui profondément traditionalistes, Louis Madelin, Louis Battiâol, Jacques Boulenger, Casimir Stryienski se sont associés à Funck- Brentano pour la publication d'une Histoire de France racontée à tous. Une vaste synthèse historique de même ordre et tout au moins supérieure par l'unité de la pensée et de l'exécution vient d'être tentée avec un rare bonheur, chez Larousse, sous le titre 6,* Histoire de France. — Nos origines n'avaient sollicité jusqu'ici que d'obscurs spéciaUstes, et à l'exception du seul Henri Martin; mais, dans l'état de la science, manquant de critique et accueillant de toutes mains les documents les plus suspects, Henri Martin n'avait pu en donner qu'une vue fausse. Camille Jullian, dans son Vercingétorix et son Histoire de la Gaule, a repris, avec des méthodes rigoureuses, cette tentative avortée : sous les helléno-latins que nous croyions être, il a fait voir le vieux fond gaulois et celte. Cet élève favori de Fustel est lui-même un maître et qui a servi dans une langue d'un sobre éclat la plus profonde tradition.
Archéologues ; géographes; /a littérature de voyage, — Par là il s'enchaîne dans un mouvement remarquable de la pensée nationale qui s'honore, en archéologie, du grand nom de Courajod et, en esthétique générale, de celui d'Adrien Mithouard : le premier dans son fameux cours du Louvre, le second dans son Traité de l'Occident et dans ses Pas sur la terre, ont montré combien l'art ogival fut nôtre et ce qui, jusque dans la Renaissance, continue d'affirmer la France,
C'est à cette même Renaissance que se consacrent Léon Palustre, André Pératé, André Le Glay, tandis que Pierre de Nolhac, prince de nos humanistes, est attiré surtout vers la Renaissance italienne et, entre temps, ne laisse pas de jeter un coup d'œil averti sur Versailles et le xviii® siècle. Et c'est encore un renaissant passionné que Louis Dimier, fort injuste d'ailleurs envers notre art ogival.
L'archéologie préhistorique, ancienne et moderne continue par ailleurs de susciter une magnifique phalange d*érudits : Georges Perrot, Maspero, James Darmesteter.Clermont-Ganneau, Tabbé Thédenat, Ernest Babelon, Salomon Heinach, Charles Bayet, Homolle, Potier, HaussoulUer, Gustave Fougères, J. Déchelette, Emile Maie, Henri Ouvré, André Baudrillart, etc. — La forte sohdarité de l'histoire et de la géographie ne s'est jamais mieux marquée qu'avec Pierre Foncin, dont l'admirable et amoureuse connaissance des pays de France a rendu tant de services à la cause de la décentralisation; Vidal de la Blache, Albert de Lapparent, L. Gallois, E. de Margerie, E. deMartonne, J. Brunhes, qui introduisirent dans la géographie des méthodes nouvelles et plus conformes à la réahté des choses ; Onésime Reclus, qui lui appliqua les procédés et le style évocateur d'un Michelet ; Marcel Dubois, qui fit entrer notre domaine colonial dans l'enseignement officiel. — La terre natale, les mouvements de sa flore et de sa faune, trouvaient des enregistreurs avertis chez le marquis de Cherville, Paul Couteaux, Cunisset- Camot, Henri Fabre, que Victor Hugo appelait « l'Homère des insectes » et qui en serait plutôt l'Aristote.
En même temps éclosait chez nous toute une Uttérature de voyages, dont, en dehors des purs récits d'exploration, tels que A travers V Afrique, du colonel Baratier, et les cinquante-six tomes du Voyage en France, d'Ardouin-Dumazet, quelques œuvres, signées Pierre Loti {Au Maroc, la Galilée, etc.), Paul Bourget (Outre^mer, Sensations d'Italie), René Bazin (Sicile, Terre d'Espagne, ctc), Maurice Barrés {le Voyage de Sparte), Charles Maurras (Anthinea), André Chevrillon {Dans l'Inde, Terres mortes, etc), André Bellessort {la Jeune Amérique, En escale de Ceylan à Manille, les Journées et les Nuits japonaises, etc.), Gabriel Charmes, E. de Mandat-Grancey, Hugues Le Roux, Pierre de Coubertin, Firmin Roz, Gabriel Faure, André Maurel, Gustave Babin, Georges Bourdon, etc., sont à tirer de pair. Voyager pour le plaisir de vo3rager devient de plus en plus rare': un Loti est une exception, collectionneur de paysages, pèlerin désanchanté de la Beauté, Don Juan sans illusion d'un univers dont il a fait passer dans son œuvre la magnifique stérilité. On retrouvera chez les autres voyageurs l'objectivisme qui lui manque : curiosité de la pensée étrangère, préoccupations économiques, mihtaires ou sociales, recherche d'un idéal retrempé aux sources anciennes de l'hellénisme ou aux sources vierges de l'américanisme. Notre ciel litté-
rajre est tout traversé de ces migrations, par quoi se manifestent une fois de plus l'inquiétude et le désarroi des âmes contemporaines.