LES ÉCRIVAINS MORTS POUR LA PATRIE
(Appendice par Auguste DUPOUY)
La guerre et les lettres. — La guerre, au seuil de laquelle aboutit cette histoire d'un siècle» ne pouvait manquer d'exercer son action sur le mouvement littéraire en France» soit pour l'accélérer, soit pour le contraindre, pour lui ouvrir des voies ou lui en fermer. Au total, moins de livres en circulation, comme des statistiques l'ont établi et comme il fallait s'y attendre. Moins de théâtres ouverts dans une capitale menacée* et par conséquent moins d'œuvres dramatiques. Moins de romans aussi, moins de nouvelles, moins de poèmes, moins de critique et d'histoire, moins d'art pour l'art et de science pure, moins de ces jeux de l'imagination ou de ces études de longue haleine qui sont fruits de la paix et du loisir. Leur public leur eût fait défaut.
Mais, si des genres ont pâti, d'autres ont pris un nouvel essor. Quelle ample littérature épistolaire a produite la mobilisation f Que de volumes, un peu monotones peut-être, on en ferait I Ou, du moins, quel recueil de lettres choisies I Et comme un pareil choix montrerait à l'évidence que, si • c'est un métier de faire un livre i, bien écrire, écrire avec aisance, esprit, personnalité, est chose commune en France, à tous les âges et dans toutes les conditions sociales !
Le genre oratoire s'est pareillement développé. Aux Chambres, à l'Académie, à la Sorbonne, dans la chaire du professeur ou celle du prêtre, en province comme à Paris, au village comme dans les villes (et n'oublions pas le front ni les brèves proclamations de nos généraux), les orateurs se sont multipliés et, pour la plupart, on peut le dire, surpassés. Enthousiaste et recueillie, ardente et mesurée, patriotique et largement humaine, la parole d'un Poincaré, d'un Viviani, d'un Deschanel, d'un Clemenceau, d'un Barthou, celle d'un Lavisse, d'un Bergson, d'un Boutroux ou d'un Sertillanges, celle d'un Joôre, d'un Pétain, d'un Mangin, a su répondre avec une émouvante précision, en de pathétiques circonstances, au sentiment public; et l'on en jugera mieux encore la valeur strictement littéraire si on la compare, non à l'éloquence également admirable d'un
Lloyd George, d'un Orlando, d'un d'Ânnunzio; d'un Wilson, mais à celle des orateurs centraux, si fuyante et pâteuse quand elle n'est pas cynique. Signe manifeste, en dehors de toute supériorité de nature, qu'une bonne cause est plus facile à soutenir qu'une mauvaise; que la vertu oratoire ne saurait se passer d'un minimum de vertu tout court (ne serait-elle que celle de la sincérité), conformément à la vieille définition latine de l'orateur : un homme de bien sachant parler — vir bonus dicendi peritus.
N'est-il pas d'autre part avéré que, malgré la réduction de format ou de pages des quotidiens — et malgré la censure — la presse a joué au cours des hostilités un grand premier rôle, et que, malgré des défaillances, des erreurs, des maladresses inévitables, et dont la responsabilité ne lui incombe pas toujours, elle l'a joué avec beaucoup d'entente, de dignité et de talent ? Si elle a perdu, pour ainsi dire, en quantité (et encore ne faudrait-il pas omettre l'abondance des petites feuilles du front, dont plusieurs avec une rédaction de choix, ni leur ancêtre officiel, le Bulletin des Armées), par contre n'a-t-elle pas gagné en qualité, cessant pour un temps d'être ce qu'elle était trop devenue, un instrument de publicité et de médiocre reportage, pour rentrer dans sa destinée et reprendre sa mission, qui est de guider l'opinion publique? Des noms se pressent au bout de la plume : Hervé, Barrés, Maurras, Henri Bidon, Auguste Gauvain, Henry Bérenger, Lysis... Mais le plus sage est de s'arrêter : ils sont trop.
Voilà donc au moins trois genres de littérature auxquels la guerre a plus profité que nui. Prise en elle-même, comme objet d'observation et de méditation, elle nous a valu un nombre considérable de journaux personnels, mémoires, carnets de route, qu'il convient d'annexer au genre historique. Si des genres nous passons aux auteurs, nous constatons qu'elle nous a révélé des talents, surtout parmi les jeunes, bien entendu. Elle nous a appris les noms de René Benjamin, le peintre de Gaspard: de Jean des Vignes-Rouges, le peintre de Bourru: ceux de Henri Malherbe (la Flamme au poing), de Fribourg (Croire), de René Milan (les Vagabonds de la gloire), etc. Des écrivains connus et appréciés sont entrés par elle dans la célébrité, comme l'auteur de Dixmude, des Marais de Saint-Gond, de Nieuport, et, dans un esprit tout difiérent, celui du Feu: Georges Duhamel, avec sa Vie des martyrs: Henri Bidou, avec ses chroniques militaires. D'autres ont au moins maintenu leur
' réputation, y ont peut-être même ajouté : tels Paul Bonrget, Marcel Prévost, René Bazin, Henry Bordeaux, Marcelle Tinayre, Abel Hermant, et ces deux parfaits érudits à l'érudition vivifiante : Charles Ândler et Joseph Bédier. D'autres enfin ont pu paraître inférieurs à l'idée qu'on se faisait de leur littérature, par exemple Romain Rolland, Français épris de neutralité suisse {Au^essuB de la mêlée), dont nous console René
^ Vallotton, Suisse épris de la France combattante {Ce qu'en pense Potterat),
Nous n'avons parlé que des prosateurs. Bien qu'elle soit toute action et peu propice aux contemplatifs, la guerre a eu aussi ses poètes. Ils s'appellent Edmond Rostand, Henri de Régnier, Jean Richepin, Joachim Gasqnet, Alfred Droin, Henry Bataille, Femand Gregh, M>^« de Noailles, Paul Fort, Paul Claudel, Saint- Georges de Bouhélier, etc., sans parler des nouveaux venus. Il y a même eu — mais à peine — un théâtre de guerre, avec au moins une œuvre originale, de fine fantaisie, d'observation et de goût : les Butors et la Finette, de François Porche. Poètes ou prosateurs, il serait prématuré de juger ceux dont la carrière commence à peine, et qui appartiennent à la littérature de demain plus qu'à celle d'aujourd'hui. Aussi bien, ces quelques vues d'ensemble une fois présentées, nous tarde-t-il de quitter les vivants pour rendre aux morts l'hommage qui leur est trop dû.
Les perteB de la littérature française, — Notre littérature a fait en cette guerre des pertes cruelles. Comment s'en étonner? Indépendamment des obligationamilitairesqui ne distinguaient pas entre les citoyens, c'était ici une guerre de l'esprit, la lutte à outrance de deux conceptions, de deux idéaux, de deux cultures : les porteurs de flambeau y avaient leur place toute marquée. Leur savoir, en les désignant aux grades, les exposait aux coups. Et plusieurs, que leur santé ou leur âge dispensait du service, ne voulurent pas de cette dispense. Nos alliés, nos amis ont tous fait de semblables pertes. Nous en connaissons quelques-unes : on retiendra en France les noms d'Alan Seeger, c le Chénier américain », de l'Anglais Rupert Brooke, du Canadien Frank Brown, de l'Irlandais Kettly, de l'Italien Giosué Borsi, et de ces écrivains-soldats de notre légion étrangère : le Catalan Ferres-Costa, le Vénézuélien Ismaôl Urbaneta, le Colombien Hernan de Bengoëchea, le Péruvien José Garcia Calderon. La liste des nôtres est particulièrement longue et douloureuse. La Société des gens de lettres, dans la cérémonie
du lo avril 1919 au Panthéon, a énuméré 450 noms; on les trouvera plus loin, augmentés de quatre ou cinq autres (i).
Trois Français et un 8e/ge. — Cette nomenclature ne comprend et ne pouvait comprendre que ceux qui sont morts sous les drapeaux. On peut, sans abus, y faire figurer encore quatre écrivains qui n'ont pas porté l'uniforme, mais qui n'en furent pas moins des victimes de la guerre.
D'abord Jaurès. Quelle eût été, au cours des événements, l'attitude du grand orateur que la balle d'un fanatique fit taire à la veille des hostilités ? Sur un point — un point essentiel — le doute ne semble guère permis. Loin de souscrire à la thèse marxiste, que l'ouvrier n'a point de patrie, l'auteur de F Année nouvelle écrivait : « Si notre pays était menacé, nous serions des premiers à la frontière pour défendre la France dont le sang coule dans nos veines et dont le fier génie est ce qu'il y a de meilleur en nous. » Sa voix impétueuse eût magnifiquement sonné le ralliement au drapeau. Eût-elle résisté aux appâts d'une paix prématurée et faussement conciliatrice ? On peut en raisonner. En décider est moins facile. La nation a su se passer de la force qu'il représentait; le moins qu'on puisse dire, c'est qu'en le perdant elle a perdu — et le monde avec elle — de bien beaux discours.
Nulle incertitude avec Albert de Mun, mort à son poste de grand journaliste des émotions de la guerre et du surmenage qu'elle lui valut. Ses articles de FÉcho de Paris, écrits au cours d'une période entre toutes critique, dans une belle langue que l'angoisse quotidienne rendait plus lumineuse et plus ferme, auront été l'un des meilleurs toniques administrés à une nation en péril de mort, et le couronnement d'une noble vie d'écrivain.
Adrien Mithouard eut le lourd honneur de présider aux destinées de la ville de Paris tant que dura la menace allemande. Mort après la victoire, pour y avoir contribué de toute son énergie, avec toute l'autorité que lui conférait sa fonction, il avait trouvé dans cette guerre une occasion unique d'éprouver sa foi occidentaliste : il en a vu le triomphe.
 «ces trois Français, nous ajouterons le grand Flamand — mais point flamingant — Emile Verhaeren, mort vraiment pour la patrie, puisque c'est au cours d'une tournée de propa-
(i) V. Anthologie des écrivains français morts pour la patrie, par Carlos Larronde, préface de Maurice Barrés, éd. Larousse.
gande belge qu'il périt, dans la gare de Rouen, sous la roue d'un wagon en marche, après avoir légué à son pa3rs, en témoignage de son amour pour lui et de sa haine pour l'Allemagne, quelques-uns des plus beaux poèmes qu'ait forgés sa main violente et délicate (les Ailes rouges de la guerre).
Et maintenant, revenons à nos soldats morts; classons-les an moins sommairement. Ce classement, à lui seul, ne saurait laisser d'ôtre instructif.
Les poètes ; Péguy, Gonnard, Lionel des Rieux. — Et d'abord, il nous apprend que beaucoup d'entre eux (la moitié au moins du total) étaient des poètes. Fait normal, puisqu'il s'agit surtout de débutants ? Fait paradoxal plutôt : Agathon ne nous avait-il pas présenté les c jeunes gens d'aujourd'hui » comme des réalistes, des esprits positifs, résolus, presque simplistes ? Ce n'est pas qu'Agathon se fût trompé : c'est plutôt que cette jeunesse savait trouver la poésie dans le réel, à la différence de ses atnés, tous plus on moins pessimistes et disposés à s'évader, conmie Baudelaire, d' t un monde où l'Action n'est pas la sœur du Rôve ». Pour la plupart, l'action brève et sanglante dont ils furent les héros est précisément ce qu'ils avaient le mieux rêvé.
Quelques précurseurs ont partagé leur sort. A leur tête, Charles Péguy. Ce « fils de la terre française », ce « plébéien de l'Orléanais » (Maurice Barrés) avait été, dans les années qui précédèrent la guerre, l'un des plus robustes ouvriers de la renaissance nationale. Figure austère de voyant et d'apôtre, honmie de forte vertu, il avait, dans son mysticisme, plus d'orgueil qu'on ne l'attendrait d'une âme chrétienne, n n'aimait pas la littérature : toutefois sa poésie puissante, jaillissante,, n'est pas absolument étrangère aux rites des écoles; elle a passé par le symbolisme et s'en ressent; elle ne répugne pas à certain hermétisme, quoiqu'elle veuille être populaire. Mais elle s'entend à manier, non moins que le vers libre, l'alexandrin traditionnel, et certaines pages d'Eve ou du Mys' tère de la charité de Jeanne d'Arc ont exprimé le fond de la pensée chrétienne et française. La fin de Péguy a consacré son œuvre incomplète. On l'a dit, «t ce mort est un guide ».
Un autre guide est Philippe Gonnard. Universitaire discret, presque inconnu avant la guerre qu'il prévoyait et en vue de laquelle il fortifiait son âme, c'était, comme Péguy, un patriote et un chrétien, mais avec moins d'âpreté, moins de singularité
et plus de discipline. Belle vie droite, unie, modeste, à la fois recueillie et ouverte. Comme poète, il laisse, outre une très noble et très fervente Prière pour les patries, écrite en une heureuse prose cadencée, un recueil posthume de vers à l'aspect classique, d'une langue admirablement sûre, et dont l'inspiration générale s'exprime bien dans le titre qu'on leur a donné : Mon pays. Autre patriote, autre classique, Lionel des Rieux avait depuis longtemps une réputation de la meilleure qualité, un public choisi, mais restreint. Venu à une époque de « décadence » et de dépaysement forcené, il paya sa fidélité à l'esprit national du silence qui accueillit dans le monde de la critique ses premières œuvres. Provençal admirateur de Mistral et épris de poésie virgilienne, il s'était affilié à l'école romane. En saluant sa mort héroïque, son ami Charles Maurras a dit la beauté définitive de ses poèmes, c la plénitude et la fierté de leur ton, le ramassé de leurs tableaux, le fier emportement de leurs grandes images ». L'auteur du Chœur des Muses et de la Belle Saison était de la lignée de Chénier.
Intimistes et autres. — Parmi les contemporains ou les cadets immédiats de ces trois poètes, nous avons encore perdu Charles Dumas, l'auteur couronné de l'Eau souterraine, dont f le talent, qui n'avait pas encore conquis la maîtrise de l'expression, valait surtout par le sentiment ingénu et velouté qu'il révélait » (V.-E. Michelet) ; Emile Despax, dont la Maison des glycines a fait penser à l'inquiétude de Musset, au mysticisme de Verlaine et pourrait rappeler Charles Guérin, mais révèle surtout une très vive personnalité ; Paul Feuillâtre, mélancolique et parfois sombre, avec une pointe d'humour, dans le Jeu de l'amour et du désespoir ;ChsxlesTrovLÛeB,u, âme lamartinienne, qui s'orientait de plus en plus vers les problèmes sociaux et la philosophie (Entre les murs) ; Jacques Nayral, ironiste ému, psychologue amer qu'apaise et rassérène l'amour de la Vosge natale (A V ombre des marbres, la Dentelle des heures) ; André Lafon, plus connu comme romancier que comme poète, mais qui nous laisse, dans Poèmes provinciaux et la Maison pauvre, des vers pleins de gravité et de ferveur, d'un rare bonheur d'expression : expert à rendre ce qu'on appelle l'ennui provincial, et qui est surtout une monotonie vivante dont il sentait le charme, peintre délicat et précis de choses familières et familiales, c'est une sorte de Rodenbach aquitain, plus pur et plus pénétrant que celui des Flandres.
Ce sont là surtout des intimistes. On pourrait ranger sous la même rubrique Gustave Valmont, chaleureux, souriant, lucide, acquis au classicisme de Maurras (l'Aile de l'amour) ; Marcel Toussaint, le poète lauréat du Sculpteur de sable, « un des meilleurs fils intellectuels du poète des Vaines Tendresses et de la Vie intérieure » (Emile Ripert) ; Louis Seguin de la Salle, qui unit — union assez fréquente -^ la satire et l'élégie dans le Joueur de songes et les Vaines Images; Roger £ng, paltn et chrétien; Pierre Fourier de Rozières, un Lorrain solitaire et recueilli ; Charles Perrot, un Algérien de Khenchela, méditatif, douloureux, viril ; Théodore Mercadier, un Algérien de Mascara, élégiaque et classique; Jules Leroux, qui a la véhémence et la décision d'un autodidacte; Léon Guillot, disciple de Moréas, qui chante l'énergie et l'héroïsme ; Paul Drouot, petitneveu du général, âme frémissante et inquiète, partie du doute pour s'acheminer vers la foi; Lucien Rolmer, un Provençal lumineux et vibrant ; Henri Chervet, érudit et fantaisiste, qui renouvelle le Verlaine des Fêtes galantes; Joseph de Joannis- Pagan, âme repliée sur elle-même, mystérieux songeur dont le vers est d'une rare pureté de dessin; Jean-Marc Bernard, satirique, épigrammatique, lyrique, un c Ariel » par la grâce légère et spirituelle, et l'un de ceux qui contribuèrent au renouveau classique d'avant la guerre; son camarade de lutte, Marcel Drouet, un ûls des Ardennes, un patriote de la frontière; Marcel Bource, Parnassien dans les Soirs; Adrien Bertrand, Parnassien aussi dans les Jardins de Priape; Louis Pergaud, qui fit au Beffroi ses débuts de poète avant d'écrire en prose ses histoires de bêtes ; Joseph Périer, Guy Lassausaie, Georges Latapie, Henri Gounelle, René Lançon; Gauthier- Ferrières, un romantique aimé de Coppée, un artiste doué qui, du premier coup, s'était révélé un maître et qui laisse après lui toute une œuvre (la Belle Matinée, les Jours â^orage, la Romance à madame, les Ombres heureuses)', Belval-Delahaye, un admirateur et un disciple de Richepin, plein de verve et de belle rudesse, le chef de la bande des c Loups » et le poète de la Chanson du bronze; Guillaume Apollinaire, théoricien paradoxal et versificateur souvent bizarre, mais d'une personnalité indiscutable, qui se dégage sans trop de mal des excentricités un peu convenues de la forme et du plaisir évident de mystifier; d'ailleurs, très capable de sagesse et de discipline, comme il apparaît dans plusieurs de ses derniers poèmes, inspirés par la vie du dépôt et du front.
Poètes de l'armée, de la patrie et du terroir, ~ La vie militaire et le patriotisme avaient déjà inspiré, avant la guerre, Pighetti de Rivasso, officier alpin dont le Sidi-Brahim, poème épique en trois tableaux, est récité à la fête des bataillons de chasseurs ; Marcel Blanchard, qui a chanté, d'une voix déjà sûre, à vingt-trois ans, en 1913, dans un livre de pressentiment, les batailles de la Grande Guerre; Louis Ménagé, dont les vers sans recherche, d'une sincérité vibrante, furent eux aussi parfois prophétiques. Au cours des hostilités, plusieurs de ceux dont nous déplorons la perte se sont inspirés de leur dure expérience du front : tels Louis Geandreau, un ûdèle de Rostand, dont il a la verve, l'ardeur et le panache ; Jacques de Choudens, passé de la marine marchande dans Tarmée de terre, et dont le souffle du large semble encore emporter les strophes; Joseph Cahn, qui dédia bravement au président de la République ses vers de terre, . . de terre de France; et le plus puissant de tous, Maurice Bouignol, le jeune auteur de Sans gestes, recueil posthume où il y a de l'ampleur, une imagination vigoureuse et, sous une forme un peu compacte, comme la boue des tranchées, une flamme de vie qui rend plus poignante la mort prématurée de ce vrai poète.
A cette fière phalange, nous joindrons les poètes de clocher — expression insuffisante qui ne dit pas à quel point ils ont aimé la grande patrie sous les aspects delà petite, ni conmient ils composaient dans le décor local leur vision du monde. Nous en avons déjà nonmié, sans le dire : le Lyonnais Philippe Gonnard, le Provençal Lionel des Rieux, le Périgourdin Louis Geandreau, le Lorrain Jacques Nayral, l'Orléanais Charles Péguy, qui a non seulement chanté Jeanne d'Arc, la libératrice d'Orléans, mais encore la Loire, ses vignes et même ses châteaux. Nommons après eux le félibre Alexandre Peyron, compatriote et disciple d'Emmanuel Signoret, aussi entendu à manier la langue d'oc que la langue d'oil ; le Bordelais Olivier-Hourcade, talent fougueux, facile, jeune personnalité qui se cherche sans angoisse à travers les formules d'école, mais qui a immédiatement trouvé le thème essentiel de sa poésie : le terroir ; TAgenais Louis Sailhan, un traditionniste tt nourri du pur miel classique » (£dm. Pilon) et qui semble parfois un descendant direct des poètes de la Pléïade; Charles Carrau et Dulhom-Noguès, deux Pyrénéens ; Dominique Arramond, de la Bigorre; Jean l'Olagne et Léon Boyer, de l'Auvergne; Auguste Gien et André de Villermin, de la Bour*
gogne; Edouard Bernard, de la Lorraine; Raymond Jabert, des Ârdennes ; Raymond Cottinean, qni signait Jean l'Hiver» de la Vendée; Baguenier-Desormeaux, de l'Anjou. Et nous ajouterions à cette liste très incomplète le Breton de Groix Jean Callocli, si ce Celte grave, fier t et môme un peu farouche », n'avait généralement dédaigné notre français pour sa langue maternelle, qui donnait plus d'accent à l'expression d'un rêve où l'esprit de la race avait sa meilleure part.
Vue d'ensemble. — On ne peut tout citer, ni tous. Beaucoup de ces jeunes gens n'avaient rien publié en librairie; leurs poèmes, quand des mains pieuses ne les ont pas recueillis après leur mort, sont épars en des revues généralement éphémères, des feuilles d'avant-garde, des périodiques de province, ou bien ils sont restés manuscrits. On découvre pourtant mieuK que de belles promesses dans ce qu'on peut avoir lu de Jean de la Ville de Mirmont, de Charles Mokel, de Roger Vincent, d'André Puget, de Florimond Wagon, de Georges More de François Landes, de René Loysel, d'Albert Dumange, de Jean Duguet, de Robert Drouin, de Henri Chassin, de Maurice Colin, de Camille Violand, de Joseph Bourgeois, de Robert Thurin, de Marcel Etevé, d*Amédée Gamier, de Brunel de Peerard, de Sylvain Royé, un Parisien engoué du Paris élégant ; d'André d'Harmenon, un Parisien fervent du Paris grave; de l'officier Eugène Rhuillier, du Saint-Cyrien Oswald de Léché, d'un autre Saint-Cyrien, Jean Allard-Méeus, brillant, généreux, héroïque, celui qui fit prêtera ses camarades T héroïque serment — un peu fou — d'aller à l'assaut ganté de blanc et le casoar au képi.
Quand on considère dans son ensemble l'œuvre de ces poètes, une remarque s'impose : c'est qu'elle s'est afEranchie de la tyrannie des écoles. Sans doute plusieurs d'entre eux étaientils groupés. Sans doute le symbolisme (prenons ce vocable pour simplifier) faisait-il encore ou conservait-il quelques adeptes. Nous avons indiqué Guillaume Apollinaire, Péguy; nous pourrions leur adjoindre Albert Thierry, Edmond Adam, André Bréval, Jacques Balder, Jules Girard, Jules Jordens, Marcel Drouet, Paul Drouot, Olivier-Hourcade, tous ceux qui gardent quelque tendresse au vers libre ou qui se plaisent à remplacer la strophe de leurs pères par des c proses ». Mais la plupart des autres, et ceux-là mêmes souvent, sont des classiques au sens large du mot, des classiques qui n'ignorent pas les découvertes
des écoles réc«Eites, qui ne veulent plus de gênes inutiles, mais qui ne veulent pas non plus de fausses libertés. La liberté, avec eux, redevenait française.
Le Théâtre. — En passant de la poésie aiu théâtre, nous ne changerons guère de domaine. Ce théâtre presque entier est encore de la poésie; la plupart des pièces sont en vers.
Lionel des Rieux, qui, en 1906, avait fait jouer, avec le plus grand succès, une HécUbe au théâtre d'Orange, laisse un drame inédit, dont le sujet est pris à l'histoire de la Provence et à celle de sa propre maison, le ComU d'Orange. Henri Chervet, auteur d'un acte en vers, la Double Rencontre, venait de donner à la Comédie-Française, qui les a reçus, trois autres actes également en vers, le Choix d'un amant. En vers encore, les pièces de Georges Battanchon, dont plusieurs ont été jouées. En vers, le Marquis de Carabas, la dernière pièce de Louis Geandreau, qui suivait à grands pas, au théâtre comme en poésie, la trace d'Edmond Rostand. En vers, la t^uit blanche, d'André Puget. En vers, la Juanina et la Mort de Fantoche, de Dulhom-Noguès. En vers, la Faute de David et la Querelle, quatre actes sur Grégoire Vn et l'empereur d'Allemagne, de Maurice Patin. C'est de notre histoire à nous que Lucien Gumpel avait tiré Monsieur de Prévan, Une vieille contait, la Nuit de Racine, la Grande Mademoiselle, et une grande pièce populaire, le Tambour de Royal-Auvergne. Sous le pseudonyme de François Dejoux, le capitaine Louis Lautrey, après une pastorale en cinq tableaux^ Daphnis et Chloé, et un poème dialogué. Saint François d'Assise, a composé, toujours en vers, de vraies pièces : Polycrate, les Remords de Racine, Hélène de Toumon. Charles Dumas, dont rOdéon a joué un acte en vers, Tournesol, préparait un drame lyrique, Stellus, dont son frère eût écrit la partie musicale, et aussi une Jeanne d'Arc. Alfred Méjan laisse inédit un Mathurin Régnier en vers. Les brillants débuts de Roger Vincent promettaient un heureux poète de théâtre. Et le Colombien Heman de Bengoëchea, l'un des héros de notre légion étrangère, est l'auteur d'un drame, le Vol du soir, où José Garcia Calderon, autre Latin d'Amérique, attaché à notre culture et mort aussi pour elle, signalait des c vers classiques » et c une âme tropicale ».
Parmi les prosateurs de la scène, rappelons Charles Muller, le spirituel collaborateur de Paul Reboux, de Régis Gignoux et de Nozières ; Jacques Nayral, le collaborateur de Henri Clerc ; Domi-