I.ITTÉRAT. FIUHÇ. — II
nique la Bonnardière, qui pourvoyait de sa verve le Goignol lyonnais. Maurice Beslay avait fait jouer un acte au ThéAtre- Michel» Adrien Bertrand fait recevoir sa Nouvelle Bérénice au Théâtre-Français; Maurice Bertrand, l'auteur de la Recluse, de la Race, de la Patte d'oie, laisse des inédits ; Guy Lassausaie également; Alain Foumier avait une pièce sur le métier; Henry du Roure en avait publié une, qui est un chef-d'œuvre, sur la guerre. Et comment ne pas associer à ceux dont la scène porte le deuil Robert d'Humières, le directeur du théâtre des Arts, que nous allons retrouver dans le roman?
Le Roman. — Un classement des romanciers morts sona les drapeaux n'est pas chose facile, et le mieux est peut-être d'y renoncer, pour ne pas multiplier les catégories. Mais, si l'on cherche dans leurs ouvrages les traits essentiels de la génération dont ils furent pour la plupart, il en est qui apparaîtront plus particulièrement représentatifs. Mettrons-nous au nombre de ces privilégiés Guillaume Apollinaire, dont les romans comme les poèmes illustrent, avec un talent parfois classique, des conceptions dites c d'avant-garde » ? Mais les avant-gardes de la littérature sont trop souvent composées de traînards qui s'ignorent, et nous hésitons à décider du cas.
Il nous semble que le visage de l'époque se reconnaît mieux chez Adrien Bertrand, dans son Appel du sol, que l'Académie Goncourt a couronné, et dans VOrage sur la maison de Candide: chez Louis Pergaud, autre prix Goncourt, qui n'avait pas lu Kipling, mais qui a écrit le livre de la jungle comtoise — et française — en faisant, c de Goupil à Margot », de la façon la plus sérieuse, parfois même la plus dramatique, le tour des bêtes de chez nous; et davantage peut-être chez l'auteur du Grand Meaulnes, Alain Foumier, un Berrichon qui tient de sa compatriote George Sand et de Musset, mais personnel avant tout, mêlant avec une grâce naturelle la fantaisie du rêve et la réalité des peintures en des pages d'une rare pureté de lan* gage et d'une distinction aisée. On le reconnaît encore chez Emile Clermont, qui laisse deux romans pleins de substance. Amour promis et Laure, où s'affirme, sous une plume diserte et sûre de normalien, un sens profond de la vie intérieure et de la soufirance exaltante, purificatrice, telle que la concevait Pascal; chez André Lafon, d'un spiritualisme moins ^re, d'une vision et d'une sensibÛité quasi-galiléennes, de qui FÉlàus Gilles, grand prix de littérature à l'Académie française en 191a,
fut une des révélations de cette époque, et dont la Maison sur la rive, œuvre plus inégale, contient, au dire de François Mauriac, « les pages les plus achevées qu'il ait laissées ». Ne séparons pas de lui son ami et collègue à Sainte-Croix de Neuilly, Âmédée Guiard, qui a écrit sous le titre d'Anton$ Ramon un autre roman de Tadolescence.
. Tous ces jeunes romanciers ont en commun la gravité, le recueillement, l'idéalisme étayé sur le goût des réalités quotidiennes. C'est par là qu'ils sont bien de leur temps. D'autres témoins de notre relèvement national, et qui s'y intéressèrent plus directement, sont : d'abord Paul Acker qui, après s'être montré observateur attentif, spirituel, émouvant du cœur de ses contemporains, s'est penché sur des problèmes plus pressants dans le Soldat Bernard, histoire de la conversion d'un anarchiste intellectuel à la discipline de la caserne, et dans les Exilés, un de nos meilleurs romans alsaciens (l'auteur était de cette terre d'Alsace où il devait mourir); puis Ernest Psichari, qui nous fait assister, en un style plus tendu, à une évolution plus impérieuse, plus personnelle, du dilettantisme déjà ému du voyageur {Terres de soleil et de sommeil), aux exigences acceptées, désirées de la vie nûlitaire (V Appel des armes) et à celles de la vie chrétienne (le Voyage du centurion); Emile NoUy (pseudonyme du capitaine Détanger, de l'infanterie coloniale), qui a profité de ses campagnes lointaines pour aborder le genre de Loti et de Claude Farrère, mais en le renouvelant, en le simplifiant aussi par la pensée patriotique et militaire dont il anime ses récits. L'auteur d'Hiên le Maboul et de la Barque annamite, tombé en Lorraine dès le début des hostilités, auxquelles il s'était préparé en extrême Orient et au Maroc, a laissé un roman paru en 1916, le Conquérant.
D'autres coloniaux, militaires ou non, s'appelaient Léo Byram (pseudon3mie du capitaine Drevet), dont le patriotisme clairvoyant donne du ton à l'humour qui abonde dans Mon ami FourThan et les Amis de mon ami Fou-Than; Lucien Dellys (pseudonyme de Lucien Guenneguez), qui mêlait dans ses veines le sang breton et le sang provençal, et qui, par ses romans populaires d'aventures, était un Fcnimorc Cooper en formation; Henri Bertrand, Méridional fixé à Tunis, qui nous laisse de savoureux Contes du Bled et du Fondouk.
C'est avec eux qu'il sied de classer les amis de l'armée, ceux dont l'imagination se portait de préférence aux problèmes de la défense des frontières et des conflits éventuels, et, dans leur
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nombre, Fernand Dacre (pseudonyme de Femand Lapertot), l'auteur de la Race, de Traîneurs de sabre, de l'Heure critique, et le capitaine Danrit (pseudonyme du commandant Driant), auteur fécond et populaire de la Guerre de demain et de tant d'autres livres dénués de prétention littéraire, maisécfits d'une plume alerte, où la jeunesse française put trouver, en des années de défaitisme, un aliment à sa fierté et à ses légitimes espoirs.
Ces groupes établis, citons, un peu au hasard, un vétéran, Gustave Genevois, qui avait été volontaire de 1870 avant d'être volontaire de 1914, et qui, entre les deux dates, avait publié des romans ; Olivier Diraison-Seylor, dont les Maritimes jadis firent scandale et qui, depuis, n'avait pas retrouvé le même succès ; Louis Codet, l'auteur de la Petite Chiquette, où le bon goût couvre l'audace de certaines situations; Jacques Nayral, qui s'est montré observateur ironique des mœurs contemporaines dans l'Étrange histoire d'André Léris et le Miracle de Caurteville, et qui ne l'est pas moins dans une œuvre posthume» les Sculpteurs de gloire; Charles Muller, le fidèle collaborateur de Paul Reboux, spirituel, pénétrant et d'une sobriété classique ; Guy de Cassagnac et Louis Seguin de la Salle, qui abordent le roman politique, l'un dans l'Agitateur, l'autre dans le Réactionnaire; Albert Thierry, le roman pédagogique dans l'Homme en proie aux enfants; Louis Champeaux, le roman scientifique dans l'Expérience du docteur For gués; Maurice Bonnefi, le roman social dans Didier, homme de peine; Lucien Rolmer, violent et caustique; Henry du Roure, moraliste au style vigoureux qui rappelle Veuillot {la Vie d'un heureux, la Princesse Alice, la Petite Lampe); Jacques Pigelet, Gabriel Arbouin, Joseph Hudault, Paul Fiolle, René Loysel, Maxence Legrand, « romancier jusqu'à l'âme » Q. de Pierrefeu); Joseph Berthier, un Breton de Paris resté fidèle aux Bretons de Bretagne; Jean de la Ville de Mirmont, qui c a peint l'ennui avec intérêt » dans les Dimanches de Jean Dézert, et qui a uni beaucoup de poésie à beaucoup d'humour dans des contes encore épars; Maurice Deroure, dont l'Éveil présente, unie à de belles traditions, une psychologie délicate, et, au jugement de Henry Bordeaux, révèle c ce don merveilleux du romancier : l'art de créer des êtres vivants •.
Critique littéraire et critique d'art, — La critique à son tour enregistre de nombreuses pertes. Beaucoup de ces jeunes écri-
vains rédigeaient, dans des journaux et des revues, le compte rendu des œuvres nouvelles ou rafraîchissaient d'anciennes gloires. Eux aussi, il faut renoncer à les classer. Çà et là cependant un groupe se détache de ces ombres, serré autour d'un idéal précis : tel est celui de la Revue critique des Idées et des Livres, Il n'a fait que poursuivre avec l'épée le combat entrepris avec la plume. On reconstituerait son programme d'action littéraire et française en feuilletant les articles de Marcel Drouet, de Robert Cernay, de Jean-Marc Bernard, de la Barre de Nanteuil, de Germain Belmont (pseudonyme de Charles Deschars, ex-attaché d'ambassade à Berlin, assassiné dans une ambulance, le 22 août 1914, par un sous-ofûcier allemand) ; de Prosper-Henri Devos, un Belge ami de la tradition; de Charles Benoist, un Provençal admirateur de Claudel et discipliné par Maurras; de Joseph de Bonne, à qui l'on doit notamment une forte étude sur la pensée de Paul Bourget. Mais c'est dans la Forêt des Cippes, de Pierre Gilbert, et Utie année de critique, d'André du Fresnois, deux recueils posthumes, que s'expriment avec le plus de décision les idées et le goût de cette petite société cohérente, militante et influente, entièrement dévouée au drapeau, qu'il fût tricolore ou fleurdelisé.
Non loin d'eux on rencontrerait encore Pighetti de Rivasso, auteur, comme Joseph de Bonne, d'un ouvrage sur Bourget, et Augustin Cochin, qui avait traité avec hardiesse et autorité une question alors brûlante dans 7a Crise de Vhistoire révolutionnaire (Taine et Aulard), Et voici paraître René Latouche, qui représentait au Caire, où il résidait, un peu de la pensée française; Jean Bayet, critique dramatique à la Nouvelle Revue; André Dupont, qui tenait sans mollesse une plume d'Aristarque au Mercure de France, à la Phalange, à l* Intransigeant ;ChsLrles MuUer, qui avait sinon inauguré, du moins illustré, en compagnie de Paul Reboux, un genre de critique aussi instructif qu'amusant dans ses pastiches si réussis, si verveux, si goûtés, d'écrivains célèbres (A la manière de,.,).
Les historiens de la littérature, les érudits sont pour la plupart des professeurs, d'ex-normadiens. Voici René Sturel, qui s'était spécialisé dans l'examen de notre xvi® siècle, et dont c la mort est une perte irréparable pour l'érudition française » (G. Lanson); Jean-Pierre Barbier, qui, plus intéressé par les contemporains, avait publié un livre sur Juliette Drouet, un autre sur la maison de Balzac, et allait en donner un troisième sur les relations de Victor de Laprade avec Brizeux; Hugues
Châtelain, qui, professeur de français à l'Université de Birmingham, s'efiorçait de répandre en Angleterre l'œuvre des Paul Fort, dea Romain Rolland,' des Rémy de Gourmont; Amédée Guiard, helléniste de valeur, heureux adaptateur de tragédies grecques et investigateur pénétrant de la poésie de Hugo ; Joachim Merlant, bien connu pour ses brillantes études sur révolution du roman personnel depuis la Nouvelle Hélotse jusqu'à Dominique; André Ruplinger, qui préparait une histoire des idées au xviii® siècle, en nous présentant un contradicteur de Rousseau, le Lyonnais Charles Bordes ; Pierre-Maurice Masson, qui, professeur à l'Université de Fribourg, où il avait utilement contre-balancé l'action de ses collègues allemands, et possédant le double don du vrai critique : le sens du détail scrupuleusement établi et la vue large des ensembles» laisse, en dehors de monographies sur Vigny, sur M"** du Tencin, sur les rapports de M™* Guyon et Fénélon, un monument en trois volumes, la Religion de Jean-Jacques Rousseau, achevé dans les précaires loisirs de la vie du front; Albert Cassagne, qui, formé aux mêmes méthodes et suivant une route parallèle, s'était exercé, en analysant la versification de Baudelaire et la doctrine dé l'art pour l'art chez les derniers romantiques et les premiers réalistes, à la grande affaire de sa vie, l'étude de la personnalité de Chateaubriand, d'un Chateaubriand homme d'action échoué, par accident (ajouterons-nous : par bonheur?) dans la littérature.
Joseph de Marliave, qui signait Saint-Jean à la Nouvelle Revue, et Jules Ecorcheville, qui avait fondé avec Laloy la revue S. /. M., représentent parmi ces morts la critique musicale; Henri Genêt, tout jeune encore, donnait comme critique d'art les plus belles espérances. L'art plastique avait lin fervent historien en Georges Lévy, qui voulait nous présenter l'œuvre de William Morris, le grand esthéticien et peintre anglais. Max Doumic, architecte qui savait raisonner de son art, zélé admirateur de nos xii* et xiii® siècles, avait publié une attachante conférence sur l'architecture d'aujourd'hui. Charles Bayet, qui. Liégeois de naissance, avait conquis la nationalité française sur les champs de bataille de 1870, volontaire de soixante-cinq ans en 19 14, ancien directeur de l'Enseignement secondaire, épigraphiste et archéologue, s'était signalé dans un ouvrage capital sur l'art byzantin ; son fils, Jean Bayet, avait donné un mémoire sur les richesses d'art de Paris; enfin Emile Bertaux, professeur à la Sorbonne, l'un des hommes de France qui
connaissaient le mieux les trésors artistiques de Tltalie du moyen âge» des pages définitives sur Donatello, sur les Deux- Siciles et sur Rome.
Historiens et géographes, — Si de l'histoire de l'art et des lettres nous passons à l'histoire générale et à ses annexes, la géographie, l'archéologie, nous rencontrerons coude à coude Joseph Déchelette, que Camille Jullian appelle « le chef de notre histoire antique » et qui connaissait comme personne nos ' aïeux les Celtes, les tenant, avec preuves à Tappui, non seulement pour des batailleurs, comme on l'a trop exclusivement répété, mais encore pour des artisans et des industriels; Félix de Pachtère, étonnant de science et de vie, méthodique et intuitif» archéologue merveilleusement informé du Paris gallo-romain, de l'Afrique latinisée et de l'antique Italie; Hobert-Ândré Michel, auteur de monographies nombreuses et abondamment documentées sur des villes du Languedoc, la Provence du moyen âge et TAvignon des papes; Georges Mathieu, qui contribuait à l'histoire du vieux Bordeaux et du vieux Tulle; Henri Rouzaud, qui se vouait à celle du vieux Toulouse; Gustave Valmont, qui avait fixé sur plusieurs points celle du vieux Rouen, de Caudebec et de la région cauchoise. Savants modestes et nécessaires, qui fondent le patriotisme sur pièces, et font aimer la province française en la faisant connaître !
L'Université a perdu, dans Albert Malet, patriote éclairé, qui avait prévu et annoncé la grande guerre, un historien dont les ouvrages classiques faisaient autorité. Philippe Gonnard, professeur au lycée de Lyon, avait étudié les origines de la légende napoléonienne. L. Comuel, qui enseignait à l'école Turgot, avait publié une Vie du général Lafayette. Georges Trefiel avait rédigé le texte de l'Atlas départemental Larousse, œuvre considérable et minutieuse. Robert Gauthiot, que la guerre surprit sur les pentes du Pamir, eût été un des grands orientalistes du monde; Emmanuel Brunet, très au fait des choses africaines, nous renseignait sur l'Egypte, la Mauritanie, le Sénégal. Louis Salaûn, écrivain remarquable autant qu'observateur perspicace, avait composé, sur rindo-Chine, un ouvrage de haute valeur. Alexandre Barraud, professeur à l'Université de Reykiavik, nous aidait à connaître les Islandais; Gaston Gravier, lecteur à l'Université de Belgrade, à comprendre les Serbes. Amédée Grrnier avait donné son livre sur les races de la double monarchie; et Jean d'Ussel, le sien, sur la défection de la Prusse et l'intervention
de l'Autriche, en 1814. Emile Le Senne s'était fait sa place parmi les historiens du second Empire; et François Laurentie, grand voyageur, grand fureteur, érudit pénétrant et probe, qui avouait ne pas aimer les légendes, s'en était pris à la légende naundorffiste de Louis XVII et l'avait ruinée, sans s'interdire d'autres recherches, notamment sur Barbey d'Aurevilly et sur Veuillot, recherches qu'inspirait peut-être, mais ne faussait point, une pensée rigoureusement catholique et française. Mentionnons, au bout de cette liste, le livre, plus actuel qu'aucun autre, de Jules Arren, Guillaume II,
Nous avions, avant la guerre, comme les Allemands, mais dépourvue du caractère agressif dont la leur est empreinte, une intéressante littérature militaire. On pouvait malheureusement le prévoir : un bon nombre des techniciens, dont nous opposions les écrits à ceux des Bemhardi, des Moltke et des vonder Goltz, sont tombés dans la guerre où ils avaient un rôle actif à tenir, entre autres, le colonel d'artillerie Patrice Mahon, qui, sous le pseudonyme d'Art Roë, a publié de nombreux ouvrages d'histoire et d'instruction militaire (les Armées du Directoire, r Armée russe après les campagnes de 1904-190$, etc.), particulièrement bien inspiré quand il traite, avec autant d'esprit que de discernement, la question des rapports entre l'officier et le soldat (Pingot et moi, journal d'un officier d'artillerie); le colonel de Cissey, auteur d'abondants rapports sur des cas intéressants de tactique ou de stratégie, commentateur autorisé de l'ouvrage de von der Goltz sur les Conditions de la guerre de demain, et instructeur préoccupé à la française du moral de troupes (Conseils à un jeune gradé); le commandant Paul Simon, qui a étudié et présenté les Principes de la guerre alpine; le capitaine de réserve Emile Hayem, qui tient les yeux fixés sur la frontière de l'Est (^ Garde au Rhin, la Menace prussienne, le Rhin gaulois, la Riposte) ; Charles-Lé(m Bernardin, officier de carrière, qui étudie la Lorraine en militaire et en patriote (Forteresses lorraines, Le I4<^ d'infanterie, la Maison de Jeanne d'Arc) ; Léon Byram, Fernand Dacre et le capitaine Danrit, déjà nommés; Emile Nolly, qui, en dehors de ses romans, a donné, dans Gens de guerre au Maroc et dans le Chemin de la Victoire, d'admirables et fortifiantes peintures de notre armée en campagne ; le lieutenantcolonel Maxime d'André, autre excitateur de l'énergie nationale; le lieutenant-colonel deMalleray, figure chevaleresque de Breton, intelligence lucide de Français, qui, ayant observé chez elle l'Allemagne, était autorisé à nous recommander la vigilance
(A travers l' Allemagne, Souviens-toi) ; le général Baratier, témoin, héros et narrateur du plus bel épisode de notre épopée africaine ; enfin» dans une tonalité plus scientifique, Joseph Vidal de la Blache, le fils du grand géographe, qui, lui-même, détaché, de 1909 à 1914, à Fa section historique de Tétat-major de l'armée, avait pu renouveler aux sources Tétude de la Prusse après léna, celle de notre défaite de 1814, sur le front espagnol; celle de la défaite autrichienne, en 1866; et, passant à la géographie militaire, promener sur la vallée de la Meuse un regard attentif de technicien.
A cette littérature, il siérait d'ajouter les journaux de campagne et carnets de route, composés, griffonnés dans l'intervalle des combats. Bornons-nous, parmi les Marbot de cette nouvelle grande armée, qui n'ont pas eu le bonheur de lui survivre, à citer : Gabriel Franconi, dont l'intrépide gaieté ne se dément pas dans Un tel, de l'armée française, et Paul Lintier, un tout jeune homme à la plume déjà expérimentée, que Lyon, en attendant Paris, commençait à connaître quand la mobilisation le prit, journaliste et critique d'art à vingt ans, romancier même en qui un bon juge découvrait t le souffle d'un Paul Adam », et qui laisse, de son séjour au front, deux témoignages palpitants de vie : Ma pièce et le Tube 1233,
La Philosophie et ses annexes, — Dans le grand cimetière que nous parcourons, nous sommes arrivés au coin des penseurs : Jean Florence, qu'avait signalé sa thèse sur Hamann, le mage du Nord, et que Henri Bergson considérait comme t un esprit de premier ordre, pénétrant, vigoureux »; Marcel Géraud, qui. spécialisé dans les questions du travail, unissait le socialisme et le patriotisme, et gardait une juste méfiance vis-à-vis de l'Allemagne; Anatole Georgin et Jean du Breuil de Saint-Germain, acquis l'un et l'autre aux conceptions féministes; Eugène Nolent, qui collaborait à Iz. Réforme sociale; Maurice et Léon Bonneff, les deux frères, qui avaient fait leurs débuts dans la littérature, sous les auspices de Lucien Descaves, avocats ardents et documentés du prolétariat dans les Métiers qui tuent, la Vie tragique des travailleurs, les Marchands de folie, la Classe ouvrière: Antoine Bianconi, dont on a une pénétrante et originale étude de pédagogie, parue à son heure, en 1913, la Méthode positive dans renseignement; Hippolyte Pissard, qui enseignait le droit à l'Université de Grenoble ; Louis SalaÛn, qui avait traité, en 1912, avec toute la compétence désirable, le problème ardu et
pressant de la réforme des fonctions publiques; Henri Cellerier, régionaliste fervent et renseigné, dont la doctrine se développe en un livre posthume, la Politique fédéraliste; Claude Casimir- Perier, fils de l'ancien président, économiste avisé, qui s'était attaché à la question, beaucoup plus nationale que locale, de Brest-transatlântique; Albert Tliierry, un idéaliste et un idéologue, qui. préoccupé d'abord de pédagogie, ainsi que l'attestent son roman, cité plus haut, et ses Réflexions sur renseignement^ avait, dans la guerre, orienté le cours de ses pensées vers les problèmes de politique internationale, et, tel Condorcet esquissant dans sa prison le tableau des progrès de l'esprit humain, employé ses loisirs de combattant à envisager et à fixer les conditions de la paix générale en ce monde; Léon de Montesquiou, plus positif, plus concret, mais également noble et armé de doctrine, étant parti de la spécularion pure, de Kant, de Jean- Jacques Rousseau, de Bonald, de Comte, pour aboutir, guidé par Le Play, à l'action inmiédiate, en deux ouvrages chargés d'expérience, graves, alarmés, vraiment pathétiques à l'heure trouble où ils parurent : le Salut public et 1870, les Causes politiques du désastre,
Publicistea. — La limite qui sépare le journaliste du sociologue, du critique, de l'historien, etc., est souvent bien arbitraire. A vrai dire, le journalisme n'est pas un genre; il n'est qu'un mode de publication, utilisé pour tous les genres. Cependant, il est des écrivains dont la plume s'accommode si bien des exigences de l'article à faire, dont le talent est si lié à l'existence des quotidiens, qu'on ne saurait les ranger sous une rubrique mieux appropriée. Conçoit-on difîérenmient l'œuvre d'un Emile de Girardin ou d'un Francis Magnard ?
Nous allons retrouver quelques noms et en signaler de nouveaux. Il est impossible d'oublier que Charles Péguy, dont nous avons rappelé l'œuvre poétique, fut le fondateur, le directeur et le rédacteur le plus assidu de ces Cahiers de la quinzaine, où Romain Rolland, les frères Tharaud, Emile Moselly. Georges Sorel, François Porche, d'autres encore, firent leurs débuts. Il y développa un admirable talent de polémiste, dans un style d'une vigueur et d'une plénitude singulières, martelant puissamment, avec précision, les phrases et les mots, allant son grand chemin sans souci des menues tactiques. Son compagnon de lutte et ami, Joseph Lotte, avait fondé, à Caen, le Bulletin des professeurs catholiques de l'Université, où il se donnait pour
mission de c collaborer à la renaissance de l'âme française i ; noble propagandiste, écrivain à la plume remarquablement ferme et sûre, Philippe Gonnard lui eQV9yait, sous le pseudonyme de Claude LefiUeul, des articles de critique, de haute politique, de sociologie, qui ont été réunis depuis sa mort et qu'on peut regarder comme le testament de cet esprit d'élite. C'est avec ces défenseurs de nos traditions profondes que nous rangerons des journalistes plus engagés dans la lutte des partis : Guy de Cassagnac, directeur, avec son frère, de l'Autorité, où il faisait remarquer sa mordante et vive sincérité de polémiste; son jeune ami, Albert Michot, plébiscitaire plein d'ardeur, qui collaborait, non seulement à l'Autorité, mais à la Volonté nationale, à la Presse libre, à la Vigie» à Imperia; Frédéric Clément, de la République française, une a figure de Conciones », a-t-on dit, militant remarquable de sagesse, de mesure et d'ironie; Pierre Dalry, ex-directeur de la Vie catholique; l'abbé Rétaud, du journal la Croix; Louis Perret, de la Revue nationale; Henri de Pesquidoux, de la Libre Parole et de lai Patrie; Henri Cellerier, de l'Action française, où il rédigeait, sous le pseudonyme de Critias, la revue de la presse ; Henri Chervet, rédacteur en chef du Gil Blas; René Péringuey, co-directeur du Nouveau Mercure.
Sous d'autres étiquettes, ou sans étiquette aucune, nous remarquons : Maurice et Léon Bonnefi, de la Guerre sociale et de l'Humanité; Jean Brezolles, de l'Œuvre ; Marcel Géraud, de l'Action; Robert Hertz, des Cahiers du socialisme et de l'Année sociologique; Belval-Délahaye, directeur des Lom^s; Ernest Clerc, directeur de la Gazette des Théâtres et des grands Concerts; Guy do Diaz de Soria, ex-directeur de la Vie Parisienne; un jeune, Paul- René Cousin, qui avait fondé deux revues, Chloé et V Acanthe; un plus jeune encore, Philippe Reynier, qui avait fondé la Presqu'île; Léon Nitard, de l'Écho de Paris et du Petit Parisien; Anatole Georgin, de la Française, de Paris-Midi, du Siècle; Jules Arren, qui rédigeait, à l'Éclair, avec autant de talent que de compétence, le Bulletin de la politique extérieure; Georges Weill, qui le rédigeait à la République française; Charles Mûller, qui était chargé de la feuille littéraire au Journal, de la critique dramatique à l'Homme libre, et qui avait jadis dirigé, avec Paul Reboux et Fernand Gregh, une vaillante revue, les Lettres, marquant ainsi sa place, dix ans avant la guerre, pour toutes les questions de forme, sinon de fond, dans notre renouveau classique. Est-ce sortir de notre programme que de leur adjoindre Serge Basset, du Figaro et du Petit Parisien, tué
par une balle allemande au front d'Artois, où il servait sinon comme combattant, du moins comme correspondant de guerre ? Citons enfin, à l'honneur de ce journalisme de province qu'il ne faudrait jamais oublier dans le compte de nos forces de décentralisation (quoique l'État centralisateur y trouve aussi des appuis) : Frédéric Charpin, qui fut, avec Charles-Brun, le grand apôtre du terroir, parti de Mistral, dont il éprouva, avec tant d'autres, l'influence bienfaisante, et de son pays, la Provence, pour comprendre et aimer toute la province, co-directeur de V Action régionaliste, de la Bibliothèque rêgionaliste, secrétaire général de la Réforme sociale; Albert Nicoleau, du journal nantais VExpress de l'Ouest; Noël Trouvé, fondateur du Réveil de l'Oise; Auguste Compagnon, rédacteur au Progrès de Saône-et- Loire; Paul Cornu, directeur des Cahiers du Centre; Marcel Alvernhe, chroniqueur au Journal de l'Aveyron, à la Veillée d'Auvergne,et fondateur de IsiVie rouer gâte; Henri Rouzaud, directeur, à Toulouse, du Midi royaliste; Jean Duguet, fondateur, à Alençon, de Normandy-Revue; Paul Vial, du Var; Edouard Chiesa, André Quignon, combien d'autres I Et nous ferons une place à part à Charles-Léon Bernardin, officier de carrière, qui avait fondé IsL Pensée française, destinée à faire connaître les écrivains de langue française résidant en pays étranger.
Conclusion. — Nous ne pouvons ignorer que de tous ces noms, des 450 noms qu'on lira plus loin, l'avenir eût retenu quelquesuns seulement et qu'il en eût sacrifié le plus grand nombre. Nous ne nous dissimulons pas que plusieurs de ces talents étaient inégaux, que la plupart n'étaient pas mûris. Mais comment, dès aujourd'hui, établir équitablement le départ ? Pour ne pas risquer d'offense au mérite inconnu, le plus sûr était d'en citer le plus possible, de les citer tous. Que faisons-nous, que convier les amis des lettres françaises à un pèlerinage vers cette fosse commune où glt une si belle somme de savoir, de pensée, de goût, de valeur intellectuelle et morale ?
Est-il des gens qui puissent trouver superflue cette évocation d'ombres sacrées ? En est-il « de fâcheux jusqu'à s'en chagriner », comme eût dit notre vieux Corneille? Oui, si nous en croyons Henri Guilbeaux. Qu'on nous excuse de le cite^r ici : mais, quoi qu'il fasse, quoi qu'il veuille et quoi que nous voulions, c'est cependant un écrivain français. « La guerre, dit-il, dans sa feuille genevoise {la Guerre mondiale), a fait Surgir des écrivains et des héros. Quiconque avait écrit naguère quelque sonnet et mourut
sur le champ de bataille est célébré, fêté ; et le Bulletin des écrù vains, publié à Paris, et hors commerce, nous révèle quantité do littérateurs dont, jusqu'à ce jour, personne n'avait entendu prononcer le nom. » Il est vrai, ou presque vrai : et il est vrai aussi que, pour répandre le sien, ce Guilbeaux a trouvé des voies moins héroïques. Nous avons déjà implicitement répondu à sa facile et grincheuse remarque. Mais nous n'avons pas tout dit : au terme d'une histoire de la littérature conçue comme l'est celle-ci, qui ne se contente pas de signaler les grands noms, les talents singuliers, à la manière dont les épopées primitives introduisent leurs héros dans l'action, mais, suivant une méthode plus moderne, ne répugne pas aux classements compacts et aux larges nomenclatures, pour mieux donner l'impression des mouvements d'opinion littéraire, et pour faire entrevoir à travers les groupes d'auteurs l'image mouvante et confuse de leurs publics, est-ce seulement accomplir un acte de piété que de dresser un pareil catalogue, et ne vient-il pas naturellement, utilement aussi, à sa place ? La preuve en est qu'en le regardant passer, nous avons vu flotter sur ce défilé des morts quelques banderoles significatives, où nous lisons : Poésie, Réalité, Piété, Tradition, Patrie. Or, ce sont là les caractères, non pas exclusifs, mais signalétiques, d'une génération d'écrivains (et, par conséquent, de lecteurs) qu'a consacrée le baptême du sang et qui, de Textrên^e complication d'esprit de ses aînés, de tous les sentiers de traverse où ils s'étaient complus, avait su, dans l'ensemble, parvenir à l'extrême simplicité du cœur et prendre l'unique voie qui mène au sacrifice.