‹ La littérature française aux XIXe et XXe siècles: tableau général accompagné de pages typesChapitre 9 sur 58 · RÉMINISCENCES · texte numérisé non relu

RÉMINISCENCES

Je sens confusément, l'hiver, quand le soir tombe. Que jadis, animal ou plante, j'ai souffert, Lorsqu'Adonis saignant dormait pâle en sa tombe ; Et mon cœur reverdit quand tout redevient vert.

Certains jours, en errant dans les forôt^natales, Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois, Quand, la nuit grandissant les formes végétales, Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois.

Dans le sol primitif nos racines sont prises; Notre âme, comme un arbre, a grandi lentement ; Ma pensée est un temple aux antiques assises. Où l'ombre des dieux morts vient errer par moment.

Mon âme a trop dorini dans la nuit maternelle. Pour atteindre le jour, qu'il m'a fallu d'efforts î Je voudrais être pur : la honte originelle.

Le vieux sang de la bête est resté dans mon corps.

Et je voudrais pourtant t'affranchir, ô mon âme. Des hens d'un passé qui ne veut pas mourir; Je voudrais oublier mon origine infâme Et les siècles très longs que tu mis à grandir.

Mais c'est en vain : toujours en moi vivra ce monde De rêves, de pensers, de souvenirs confus.

Me rappelant ainsi ma naissance profonde, Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus;

Et que j'ai transmigré dans des formes sans nombre. Et que mon âme était, sous tous ces corps divers, La conscience, et Tâme aussi, spiendide ou sombfe. Qui rêve et se tourmente au fond de l'univers.

(VlUusion, éd. Lemerre.)

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>• L. Ackermann I8I3-I890

l'abeille

Quand l'abeille, au printemps, confiante et charmée.

Sort de la ruche et prend son vol au sein des airs.

Tout l'invite et lui rit sur sa route embaumée.

L'églantier berce au vent ses boutons entr'ouverts ;

La clochette dès prés incline avec tendresse

Sous le regard du jour son front pâle et léger.

L'abeille cède émue au désir qui la presse :

Elle aperçoit un lys et descend s'y plonger.

Une fleur est pour elle une mer de délices.

Dans son enchantement, du fond de cent calices.

Elle sort trébuchant sous une poudre d'or.

Son fardeau l'aloturdit, mais elle vole encor.

Une rose est là-bas qui s'ouvre et la convie;

Sur ce sein parfumé tandis qu'elle s'oublie,

Le soleil s'est voilé. Poussé par l'aquilon,

Un orage prochain menace le vallon.

Le tonnerre a grondé. Mais dans sa quête ardente

L'abeille n'entend rien, ne voit rien, l'imprudente 1

Sur les buissons en fleur l'eau fond de toute part;

Pour regagner la ruche il est déjà trop tard.

La rose si fragile, et que l'ouragan brise.

Referme pour toujours son calice odorant;

La rose est une tombe, et l'abeiUe, surprise.

Dans un dernier parfum s'enivre en expirant.

Qui dira les destins dont sa mort est l'image ? Ah ! combien parmi nous d'artistes inconnus, Partis dans leur espoir par un jour sans nuage. Des champs qu'ils parcouraient ne sont pas revenus I Une ivresse sacrée aveuglait leur courage ; Au gré de leurs désirs, sans craindre les autans. Ils butinaient au loin sur la foi du printemps. Quel retour glorieux l'avenir leur apprête I A ces mille trésors épars sur leur chemin L'amour divin de l'art les guide et les arrête : Tout est fleur aujourd'hui, tout sera miel demain. Ils revenaient déjà vers la ruche immortelle;

Un vent du ciel soufflait, prêt à les soulever. Au milieu des parfums la Mort brise leur aile; Chargés comme l'abeille ils périssent comme elle Sur le butin doré qu'ils n'ont pas pu sauver.

(Poésies philosophiques, éd. Lcmerre.)

J.-M. de Heredla 1842-1905

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