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L'Imperialismo artislico. Turin, Bocca, éditeur

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Hennequin, dans son beau livre sur La Critique scientipque^ a clairement mis en relief^ . Laissons-lui la parole : « Le g-oût vif des lettres et des arts, écrit Hennequin, n'a jamais précédé dans la vie d'une nation, d'une classe ou d'un individu un grand déploiement d'énergie, un vaste enthousiasme pour une entreprise active, parce que la satisfaction oisive de ce goût dispense de cet effort. Après un siècle d'art, Athènes fut épuisée, bien que ses guerres navales lui coûtassent peu de monde, et quand Sparte, autrement éprouvée, dura bien plus longtemps, illettrée. A Rome, le raffinement commençant de la noblesse après la prise de Corinthe précéda sa capitulation devant les tribims et les dictateurs, et le dilettantisme de la classe élevée sous Aug'uste la livra sans défense aux Césars ». Passant à l'époque moderne, Hennequin observe que l'Espagne des conquistadores n'a pas eu d'artistes et que c'est « la Prusse sans littérature qui a sauvé l'Allemagne de Gœthe et de Schiller ». On pourrait allonger cette liste... Et malheureusement pour M. Morasso, ce sont là des faits, des faits contre lesquels ne sauraient prévaloir des théories, si ingénieuses fussentelles.

M. Morasso soutient qu'une transformation radicale de la démocratie est en voie de s'accomplir sous nos yeux, r^e xix"^ siècle a été démocratique et humanitaire. Le xx** ne lui ressemblera pas. L'impé-rm/ï^me, en effet, est né.

En quoi consiste l'impérialisme? Il reste difficile à définir exactement et les nombreux caractères, si disparates, que lui attribue M. Morasso semblent peu cohérents. L'impérialisme représente surtout un retour

1. ]m Crif.iijue scienlifuiùc, par Emile Hennequin, pp. 201 et suivantes.

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à l'idéal de la force. Sur les traces de Stendhal, dont il partacre quelques manies, M. Morasso s'exerce do son mieux à la ^lorilicalion littéraire de l'énergie. L'impérialisme, ce terme signifie élimination des l'aihlos parles forts, enVicement, anéantissement des principes d'ascétisme et de résignation préconisés par le christianisme, cette « religion d'esclaves ». I/impérialisme est appelé à remettre en honneur ces instincts combattus par riiumanitarisme puritain et démocratique : le désir de dominer et la joie de vivre.

C'en serait fait désormais de la tolérance pour l'adversaire, du respect de la personne et de la pro|»rielé d'autrui. Ces idéals mesquins reculent (h;vant une réalité plus haute, la violence. La force, de phis en plus, va supplanter le droit. Déjà trois jeunes •< empires )v, selon la formule nouvelle, surgissent à l'horizon politique, appelés à de brillantes destinées : l'Allemagne, l'Angleterre et l'Américpie du Nord. M. Morasso admire superstitieusement l'Allemagne. Il est germanophile en politique comme en philosophie. Alors que la France échappe de plus en plus à l'iniluence allemande, celle-ci reste très manifeste en Italie. Elle perce chez le sociologue Ferrero comme chez M. Morasso, esthéticien de l'impérialisme. Remarquons, d'ailleurs, que l'un et l'auti-e admirent en Allemagne des tendances politi([ucs diamétralement opposées et qu'il serait fort singulier d'y trouver elfectivement réunies. « L'unité, écrit M. Morasso, fut accomplie en Allemagne par la corporation militaire et non pas, comme en Italie, sous la pression et avec la collaboration forcée des classes populaires. Le nouveau régime en Allemagne accrut le prestige de l'armée et des dirigeants, inclinant toujours plus la culture vers la domination... L'Italie, cependant, grâce au Risorgimenlo politique, se précipitait vers une civi-

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lisation du type inférieur. » Singulier langage et combien impie !

L'Angleterre et l'Amérique du Nord se montrent pénétrées, tout comme TAllemagne, d'esprit impérialiste. M. Morasso ne leur marchande pas davantage ses faveurs. Il applaudit bruyamment à la guerre des Etats-Unis contre l'Espagne, à la conquête du Transvaal par l'Angleterre et il aperçoit d' « énergiques et grandioses figures» en M. Chamberlain, Mac Kinley et l'empereur Guillaume 11. Ce sont là, d'après notre auteur, les « héros du nouvel impérialisme ».

Mais nous avons assez séjourné dans l'abstraction. Voyons si les faits confirment cette prétendue marche de pair d'une civilisation de caractère impérialiste avec un art du type supérieur. Un simple coup d'œil rétrospectif sur l'histoire prouve qu'il n'en est rien et vient à l'appui, tout au contraire, des lois générales déjà mentionnées et formulées par Hennequin. Dans quelles circonstances se produisit la merveilleuse floraison de l'art grec ? Au sein de républiques turbulentes où les grands hommes combattus s'épuisaient vite. Quand Dante et Shakespeare créèrent-ils leurs chefs-d'œuvre ? A des époques dans lesquelles M. Morasso verrait des périodes de « civilisation intermédiaire». Quand Gœthe vint-il au monde ? Hennequin l'a dit : à une époque où l'Allemagne politique se trouvrait dans le pire marasme. Et la littérature et l'art sous Napoléon? Ah voilà! M. Morasso professe une admiration sans bornes pour le style Empire : " La Révolution française, écrit-il, n'eut pas de style, toute gonflée seulement de la rhétorique la plus profanatrice. Le stijle Empire ne prit forme qu'avec Napoléon, la guerre, la domination ». Suit l'énumération des caractères admirables du .style Empire : « Avec la civilisation reportée par l'Empire au type supérieur et dominateur, l'art aussi s'élève à la

conception la plus haute, célébrant, glorifiant, exaltant la vie. Les formes les plus insignes de l'art reviennent en honneur, tandis que resplendit le sens de rhéroïque. La tragédie, évoquant à nouveim les aventures des héros, règne et frémit au théâtre, le chant héroïque trouve un écho dans la poésie, la peinture prend conscience, pour la dernière fois, de son but décoratif, la sculpture donne une forme à la beauté, à la perfection physique, à la force ->. On croit rêver! Célébrer en ces termes dithyrambiques la poésie et la tragédie impériales, d'une indigence si lamentable ; vanter dans ce langage hyperbolique le symbolisme prétcnlicux, les lignes dures, les contours arides, les figures sèches, les formes étriquées des peintres, sculpteurs et architectes de ce temps, n'est-ce pas marquer à tm art bien médiocre une indulgence excessive?

Les arguments ne sont pas moins spécieux par où M. Morasso entend démontrer que le mouvement impérialiste a déjà ses artistes et ses poètes. A celte thèse nous avons d'assez fortes objections à présenter. Et tout d'abord celle-ci, qu'à la création du nouvel empire allemand n'a pas correspondu l'avènement d'un art du type dominant. Les meilleurs écrivains de l'Allemagne contemporaine appartiennent à l'opposition. Les Wildenbruch, les Wichert et consorts qui glorifient dans des drames médiocres les « héros » de la famille HohenzoUern ne leur vont pas à la cheville.

M. Morasso n'a garde de relever ce fait gênant. En revanche, il étudie avec complaisance Varl nouveau où il voit l'expression artistique exacte de l'impérialisme germanique contemporain. Il observe que c'est dans les pays où « le régime démocratique esten décadence », voire « où il n'a jamais réussi à s'implanter», que l'art nouveau a pris naissance. Et c'est là encore une assertion fort téméraire. J'incline bien plutôt, pour ma part,

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à voir dans l'Angleterre et rAmérique du Nord (pour ne pas parler de l'Allemagne) des nations infiniment plus pénétrées d'esprit démocratique (sinon pacifique) que l'Espagne, l'Italie et même la F"rance. Dans \^n curieux opuscule où voisinent les affirmations les plus téméraires et maints aperçus judicieux', M. E. de Laveleye écrivait naguère ceci : « Le gouvernement des peuples protestants est le gouvernement représentatif. [jB gouvernement naturel des peuples catholiques semble être le gouvernement despotique ». Distinction trop absolue, sans doute ; mais thèse pour thèse, celle de Laveleye se peut mieux défendre que celle de M. Morasso. Il est parfaitement arbitraire, ce départ des peuples civilisés en nations impérialistes ayant surmonté et dépassé la démocratie (nations germaniques) et en nations attardées dans la démocratie (nations latines).

Autre objection encore : le style « art nouveau » accuse, d'après M. Morasso, une courbe fondamentale et typique. Et cette courbe rappellerait très exactement la forme du bassin de la femme. Cette esthétique sexuelle n'est pas une nouveauté. Au xvm^ siècle déjà, un philosophe allemand, Ernest Platner, apercevait dans l'émotion esthétique le simple prolongement du plaisir sexuel. M. Morasso rajeunit cette hypothèse. Il ignore peut-être l'œuvre d'Ernest Platner, mais leurs théories à tous deux présentent de singulières analogies. L'art impérialiste a pour but, selon M. Morasso, la glorification de la femme : « Là où la civilisation moderne est le plus bouillonnante, écrit-il, les femmes, dispensatrices insignes du plaisir, représentent le but principal de l'existence. » Peut-être bien fart

i. Ue Vavenir des peuples catholiques, parE. île Laveleye, Paris, FJschbacher.

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nouveau est-il cela (encore je ne sais trop), mais cette définition ne s'applique, d'une façon générale, ni à l'art allemand, ni à l'art anglais contemporains. I^a glorilleation de la femme est loin de jouer dans ces pays plntnt septentrionaux le rôle qu'elle joue dans les pays lutins. Assigner à l'esthétique de ces nations puritaines ce caractère essentiellement galant, c'est les méconnaître étrangement.

Je me suis laissé entraîner à critiquer avec un |)eu d'Apreté les lliéories de M. Morasso. C'est qu'en vi'-rité ses affirmations si tranchantes appellent, provoquent la contradiction ! Son système repose sur une base bien chancelante. Non, non, la démocratie n'est pas prés de mourir, ni dans les j)ays du Nord, ni dans ceux du Midi. Qu'on s'en rejouisse ou qu'on s'en afllige, l'avenir appartient à « Démos » pour un long temps encore. Ij'explosicm d'inq)érialisme mercantile ù hupielle nous assistons n'est (piun»' manift'slation ntjuvellecle certains besoins éternels de riiumanité'... Toutes ces critiques que j'ai cru devoir faire \u\ m'empêchent point, d'ailleurs, de rendre justice à M. Morasso. il y a tout particulièrement dans sa philosophie une idée que je crois très juste et très opportune. La voici : nous avons trop longtemps, sous l'inlluence de Huskin et de son école, dénié à notre époque toute grandeur et toute poésie ; nous nous sommes trop longtemps oubliés à évoquer et à regretter la beauté des âges défunts alors que tout siècle a sa beauté propre Cette beauté, il convient seulement de l'apercevoir. C'est à quoi aura contribué M. Morasso. Il a glorifié la machine, « la machine, monument du travail, seul et vrai monument moderne » ; il a proclamé la grâce de la science et la poésie de l'industrialisme dans un langage éloquent et vigoureux. On ne saurait trop l'en remercier...

Nous voilà bien loin du platonisme passionné de

M. Conti et de la spéculation toute théorique de M. Croce. Comment conclure ce rapide examen et par quel artifice rattacher entre eux, selon la règle et par des considérations d'ensemble, les trois jeunes esthéticiens dont nous avons successivementexposé les idées? C'est proprement impossible et le plus sage est de n'y point prétendre. Aussi bien n'est-ce pas un des plus séduisants caractères de ces sciences en voie de formation (telles l'esthétique, l'histoire et la sociologie), que leur diversité et leur instabilité mêmes? Il est, je sais bien, des esprits assoiffés de certitude que cette confusion tourmente et qui en sont portés à taxer d'inférieures ces disciplines mal assises. Mais, encore une fois, n'est-ce pas cette instabilité qui fait leur charme ? Alors que nous nous efforçons de pénétrer des esprits si différents, cherchant à dé mêler la part de vérité relative que chacun peut avoir découverte, c'est comme si s'élargissait le cercle de nos amis. Nous augmentons le trésor de nos connaissances, nous reculons l'horizon de notre pensée, accomplissant de la sorte une œuvre utile et bonne. Combien vraie, aujourd'hui encore, cette pensée qu'un pieuxs coliaste du moyen âge inscrivait en marge de son Virgile : On se lasse de tout sauf de comprendre !

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