‹ La littérature italienne d'aujourd'huiChapitre 41 sur 44 · M. ANGELO CONTI · texte numérisé non relu

M. ANGELO CONTI

M. Croce évoque Timage d'un bénédictin plein de doctrine. M. Conti fait songer à un apôtre possédé du feu sacré. M, Croce parle de l'art en savant, en logicien. M. Conti l'invoque dans une prose poétique qui a toute la ferveur d'un hymne. Il y a de la fantaisie et un juvénile enthousiasme dans les cantiques de M. Conti, de la rhétorique aussi, beaucoup de rhétorique au service d'une savante ingénuité.

Alors que M. Croce se proclame adepte fervent de la méthode historique et philologique, M. Conti l'accable de malédictions. Les pages où sont énumérés les torts de cette discipline nouvelle forment la partie la plus originale des deux écrits de ce philosophe, de son ouvrage sur Giorgione comme de son traité intitulé La Beata Riva ' .

M. Conti part en guerre contre toutes les variétés de la critique moderne, il tourne en dérision tous les efforts qu'elle tente depuis cent ans en vue de prendre rang parmi les sciences. Qu'elle cherche, comme avec Sainte-Beuve, à expliquer les grands hommes par leur biographie ; qu'elle interprète une œuvre par la race de l'auteur, le milieu où il vécut et le moment où il

1. La Beala Riva.Traltalo dell'obllo, Milan, Fratelli Trêves, 1900.

produisit, comme fit Taine ; (ju'elle voie dans le génie une névrose, comme MM. Lombroso et Nordau, elle fait éternellement fausse route et ses efforts sont toujours vains. La différence est capitale entre l'àme d'un artiste et son œuvre. L'artiste est un homme semblable aux autres. C'est son art qui le différencie de la '■" multitude. Il est purement absurde d"étal)lirun rapport entre sa vie et ses ouvrages.

M. Conti accuse la critique historique d'oublier la chose essentielle en art qui est l'émotion ressentie on présence du Beau. Rnumérer les inlluences subies par les auteurs, observer ce qu'ils tiennent de celui-ci et de celui-là, déterminer l'action qu'ils exercèrent euxmêmes par la suite, c'est s'appliquer à une besogne oiseuse. L'artiste ne doit rien qu'à la nature. L'homme de génie est un livre précieux tiré à un exemplaire unique.

Quelque éloquence que M. Conti mette à son réquisitoire, il ne prouve rien, convenons-en, contre la méthode historique et la critique à tendances scientifiques. Ses railleries n'emprchent point que les Sainte-Beuve, les Taine et les Brunetière n'aient apporté au monde des idées nouvelles et en tous cas fécondes dont nous leur devons de la reconnaissance. M. Conti lui-même est-il bien assuré de ne rien tenir de ces esprits qu'il affecte

Ide mépriser? 11 entend que l'on considère l'œuvre dart comme une fleur spontanée de l'esprit, indépendante des temps et des lieux où elle s'est épanouie. Mais n'estce pas, dans un grand nombre de cas, s'exposer à n'y rien comprendre ? Observons ce qui se passe dans le domaine littéraire, par exemple. J'admets que Racine, Gœthe et la plupart des modernes nous soient accessibles sans le secours de la critique. En peut-on dire autant de Shakespeare et surtout de Dante? AL Conti oublie que ces deux poètes ont été traités de >< barbares»

au xviii'' siècle encore et par de très grands esprits. Les critiques bornés, trop polis et timides de cette époque, méconnaissaient et méprisaient superbement ces magnifiques génies primitifs. A quoi devons-nous de les admirer de nouveau aujourd'hui, sinon à la critique historique qui nous a enseigné la relativité du goût et dont la fonction consiste proprement à « ressusciter », à rappeler à la vie de Tesprit les œuvres des siècles envolés ?

Serait-ce donc que l'auteur de La Beata Riva tient toute critique pour inutile, opinion soutenable après tout? Non pas, M. Conti justifie certaine critique en termes fort élevés. La critique qu'il admet est comparable à un culte célébré sur l'autel de l'art. Et les critiques selon son cœur sont des vestales appelées à entre tenir la flamme vivifiante du Beau. Ils sont les « conser vateurs» des chefs-d'œuvre. Hélas! cette conception de la critique nous reporte à deux siècles en arrière. M. Conti n'admet que la « critique esthétique ». 11 entend qu'elle borne sa fonction « à démêler et à déterminer par des images l'élément essentiel de l'œuvre même, à faire connaître, au moyen d'une invention, l'invention de l'artiste. Tout le reste est vain ». Et encore : « Le critique s'attachera à exprimer au moyen d'images les moments artistiques de la pensée philosophique ». Réduire la critique à cette œuvre toute verbale, n'est-ce point lui assigner une mission stérile? C'est y réintégrer en tout cas l'appareil oratoire dont elle a si longtemps vécu ou plutôt dont elle avait fini par mourir.

Si la critique, comme l'entend le jeune esthète italien, est une prière que Vliomme adresse à Vart^ l'art même est une 'prière que Vhomme adresse à la nature. Cette deuxième définition me plaît mieux que la première. L'art est une prière, la prière des âmes que

cette existence terrestre ne satisfait pas. •< 1/art est une magie », dirait volontiers M. Conli avec Novalis. L'homme du commun ne voit pas au delà de la surface des choses. L'artiste perçoit jusqu'à leur âme. Il est une volonté individuelle qui, peu à peu, par l'efTct de la contemplation esthétique, s'annule et se fond dans une volonté plus vaste.

Cette idée que la création artistique se produit en dehors de toute participation volontaire de l'artiste tient fort à cœur à M. Conti. Il croit à la « divine inconscience» du poète et qu'un état d'exallalion sni generis, « l'état dithyrambique », accompagne le travail delà création. Alors que le positivisme contemporain aperçoit dans le génie ce que Buffon appelait déjà « une longue patience »,un dieu préside, selon l'auteur de L'Heureuse Rive, à la naissance de l'œuvre d'art. «Comment l'artiste, dans l'état dithyrambique, pourrait-il s'abandonner au vain travail de l'imitation y Son ouvrage est, en vérité, une invention, une rctrouvaille, une voix nouvelle qui s'ajoute au grand chœur de la vie». Platon, KantetSchopenhauer ont collaboré à l'esthétique de M. Conti. D'une façon générale, elle représente la protestation d'un esprit passionné de l)eauté contre les critiques sans élan qui bornent leur office à la classification des œuvres d'art, considérées comme des « produits » nécessaires de l'intelligence humaine.

De quelle façon maintenant l'artiste atteindra-t-il l'àme des choses, puisque c'est en quoi consiste l'essence de l'art? Les réponses mystiques de M. Conti à ces questions témoignent à nouveau de la grâce naïve de ce critique qui se qualifie lui-même d' « esprit candide et serein ». « Le livre de la nature, écrit M. Conti, est ouvert devant les yeux de tous, mais il n'est donné d'y lire qu'aux enfants, aux poètes et aux héros. Le commun des hommes n'entend pas le lan-

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gage de l'univers parce qu'il est trop simple». Nous étions préparés à entendre ce discours, n'est-il pas vrai? Sous la plume de M. Conti, ces propos ne nous étonnent point. Mais n'est-ce pas rabaisser le génie que d'en faire cette activité inconsciente de l'esprit?

Quant au but que l'art se propose, le titre du principal ouvrage de M. Conti, La Beata Riva, va nous l'apprendre. Ce titre contient une allusion au chant XXVI H du Purgatoire où sont énumérées les vertus des deux fleuves Léthé et Eunoé. V Heureuse Rive porte en sous-titre : Traite de C oubli. L'effet immédiat de l'émotion esthétique serait un état d'oubli, de bienfaisante inconscience, une libération, passagère au moins, des douleurs de l'existence.

Tout esthéticien déduit son idéal d'art de l'art historique qu'il préfère. M. Conti a pour idéal l'art grec ; et si la critique est, comme il l'affirme, l'interprétation amoureuse des chefs-d'œuvre, les pages qu'il a consacrées à la tragédie hellénique sont des modèles de critique émue et pénétrante. Il analyse avec finesse et vante avec amour cet « esprit synthétique n qui animait les tragiques grecs et qui déterminait l'harmonieuse unité (le leurs œuvres. Poète et metteur en scène, corodidaahalos et musicien, l'auteur tragique était à la fois tout cela. Et voici qui est d'une opportunité plus contestable : non content d'admirer cette formule poétique, M. Conti en préconise la restauration.

Ces projets de réforme dramatique nous amènent tout naturellement à considérer M. Conti sous son jour d'inspirateur et de confident de M. Gabriel d'Annunzio.

C'est pour beaucoup d'Italiens que l'esthétique intéresse médiocrement tout ce qu'ils savent de l'auteur de La Beala Riva, l/amitié de M. d'Annunzio pour iM. Conti, la haute estime du célèbre auteur drama-

MM. CROCE, CONTl, MORASSO ;h39

tique pour le critique philosophe ont valu à ce dernier une notoriété qu'il n'eûtpoint acquise par ses seuls écrits.

Jusqu'à quel point, au surplus, le poète tragique a-t-il réalisé dans son théâtre les espérances de son confident? Dans quelle mesure M. d'Annunzio a-t-il ressuscité le théâtre grec ? Voilà ce qu'il no nous appartient pas d'examiner ici'. 11 suffit pour l'instant d'avoir marqué la part qui revient au fervent esthéticien de Ij Ilenrevae Rive dans l'œuvre du hrilhuit auteur de b'rauroise de Iiimim\ toujours «i empressé à l'aire son protit des idées d'autrui, (juand à ces idées s'attachent de la grandeur et de la beauté.

F^lle est d'ailleurs toute formelle, l'inlluence de M. Conti sur M. d'Annunzio. [/esthéticien a pu révéler au dramaturge la beauté de certains cadres artistiques, il a pu lui montrer l'intérêt (jui s'attachait à une restauration moderne de la tragédie antique, mais il est demeuré parfaitement étranger à l'esprit même qui anime ces tragédies. Kien de moins semblable à l'âme de M. d'Annunzio que l'âme de M. Conti. Celuici, qui se réclame volontiers de Platon, qui aime à se dire (la formule est gracieuse) Platane platonior et qui s'est donne le plaisir élégant d'écrire de tins dialogues congus dans la manière du maître, s'est mis lui-même en scène dans un de ces entretiens subtils aux côtés de M. d'Annunzio. M. Conti figure sous le nom d'Ariel et M. d'Annunzio sous celui de Gabriel. Ariel et Gabriel prononcent des discours liarmonieux sur le style et l'idée platonique, et sur l'âme humaine aussi, et sur les passions qui l'avilissent. Ariel reproche à Gabriel son penchant brutal pour Nietzsche. 11 llétrit dans l'œuvre de Zarathoustra « un triste aveu de faiblesse et l'inconsciente confession d'un homme

1. Voir l'étude consacrée au Théâtre de M. d'Annunzio, pp. 96 et suiv.

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vaincu... » « Nietzsche, poursuit M. Conti, connaissait admirablement les philosophes grecs. Pourquoi donc avoir pris pour modèles les blasphémateurs Aristippe et Théodore de préférence à Platon? » A ces griefs d'Ariel, Gabriel répond par les propos suivants dont il y a tout lieu de croire qu'ils ont été vraiment tenus par M. d'Annunzio en présence de M. Conti : « La tragédie, déclare Gabriel, est l'essence de m.on âme ». Et il ajoute ceci où on le reconnaît mieux encore : « Le plaisir est la plus immédiate manifestation de la volonté de vivre ». Ces deux propositions, Gabriel les fond dans une formule unique, clef de ses œuvres : M Mes livres, ô mon ami, déclare-t-il à Ariel, ne sont point ce que croit le vulgaire, une glorification de la joie de vivre. Leur but est de montrer, au contraire, comment l'expérience du mal peut devenir féconde pour l'artiste. L'homme ne s'élève à la bonté et à la puissance qu'à condition d'avoir connu la faiblesse et d'avoir traversé la faute, acquérant ainsi le sentiment tragique de l'existence. »

En tenant ce langage tout pénétré des préceptes de la tragédie grecque, M. d'Annunzio n'aurait-il point promis au delà de ce qu'il a tenu ? J'incline à le croire. . . Ce sont néanmoins des pages exquises, celles oîi Ariel et Gabriel échangent ainsi, pour notre plaisir, sur les plus hauts problèmes de la poésie des opinions délicates et ardentes.

M. MARIO MORASSO

C'est encore un esprit fort différent et marqué d'une empreinte bien personnelle que M. Morasso, troisième

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personnage de notre groupe d'esthéticiens. Si M. Croce est, comme nous l'avons dit, un penseur rigoureux et puissant, si M. Conti est un prédicateur lyrique de la beauté; M. Morasso semble un écrivain politique fourvoyé dans l'esthétique, un polémiste prenant texte et prétexte de ses observations artistiques pour partir en guerre contre des tendances qu'il déteste.

M. Angelo Conti, rompant en visière à la critique contemporaine, prétend que l'artiste domine son époque et que l'cuvre d'art n'a rien à voir avec le passé, le présent et l'avenir. A cette théorie, le postulat qui se trouve à la base de L'I/njy'rialisme artistique, l'ouvrage capital de M. Morasso. fournit de totis points la contre-partie '. M. Morasso pose en principe ([u'uue connexion étroite se découvre entre la sitvuition j)olitique d'un pays et son état intellectuel, entre sa civilisation et son art.

Admirateur et a^pte de Vico, comme était déjà M. Croce, M. Morasso admet avec l'auteur do la Scienzanuova trois modèles de civilisation essentiels : une civilisation inférieure, une civilisation dominante ou supérieure, une civilisation intermédiaire. Celle-ci comporte un grand nombre de variétés et peut incliner soit vers la civilisation inférieure, soit vers la supérieure. Notre civilisation actuelle serait du type intermédiaire, mais elle tendrait à se rapprocher du type dominant. Nous aurons à revenir sur ces définitions.

Demandons-nous d'abord ce qu'il faut penser de la thèse fondamentale de M. Morasso, de celte relation étroite qui s'observerait entre la situation politique d'un pays et son état intellectuel. En réalité, le parallélisme absolu posé en axiome par M. Morasso est un phénomène d'une extrême rareté. C'est ce qu'Emile

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