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La littérature tchèque contemporaine

M. H. Jelinek, un jeune professeur de Prague, déjà honorablement connu par des études de critique pénétrante et fine et par des vers harmonieux et délicats, a professé, Tannée dernière, à la Sorbonne, avec l'autorisation des Conseils de l'Université et de la Faculté des Lettres, un cours libre sur l'histoire de la littérature tchèque au xix® siècle. Ses leçons, claires, précises, ont attiré et retenu un public qui naturellement ne pouvait pas être très nombreux, mais qui a paru prendre un sérieux intérêt à l'enseignement qu'on lui offrait. Ce sont ces leçons que M. Jelinek publie aujourd'hui, après les avoir revues et corrigées, en tenant compte des indications que lui ont fournies l'expérience et les désirs de ses auditeurs. Il ne m'a pas paru inutile de marquer, aussi rapidement que- possible, l'intérêt de sa tentative et de résumer les idées essentiell<'s que suggère son travail.

Depuis quelques années, le nombre des étudiants étrangers qui fréquentent les cours de l'Université de Paris a augmenté dans une proportion tout à

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fait remarquable. Le progrès a été même si rapide qu'il a provoqué certaines inquiétudes. De bons esprits se sont demandé si cet afflux subit d'élèves, venus de tous les points de l'horizon et dont la culture antérieure est des plus diverses, ne risque pas d'imposer aux professeurs des concessions fâcheuses et d'abaisser la valeur de leur enseig^nement. Ces terreurs ne me semblent pas fondées ; elles ne répondent guère, en tout cas, au génie de la France qui ne s'est jamais fermée aux souffles du dehors et qui, à toutes les époques, a été le grand laboratoire où se forme la pensée du monde. Depuis saint Louis jusqu'à nos jours, la littérature et la science chez nous ont été d'autant plus vivantes, plus originales aussi et plus rayonnantes que les communications avec l'étranger ont été plus actives et plus suivies. Paris est le creuset où les idées s'épurent, se clarifient et s'universalisent, où les théories reçoivent en quelque sorte leur consécration et où elles empruntent leur force de propagande. L'histoire de la vie intellectuelle et morale de notre pays montre avec une lumineuse évidence ce qu'il y a de puéril et de faux dans les étroites conceptions d'un nationalisme pusillanime qui> pour prouver sa foi dans la patrie, prétend l'emprisonner dans une série de barrières protectrices. Le palri(itisme n'a rien de commun avec l'esprit d'exclusion ou avec la sotte infatuation qui prétend tirer de nous seuls tous les éléments de notre pensée et de notre vie morale. Molière n'en est pas moins o^rand parce qu'il empruntait à l'Italie ou à

l'Espagne le sujet de ses pièces, et il n'en est pas moins nôtre. Renierons-nous Corneille parce qu'il s'estins|)iré deGuilhemde Castro? L'action de Montesquieu et de Voltaire est-elle moins française parce qu'ils ont fait en Ang^leterre leurs études politiques? Ce sont là des vérités rebattues que l'on éprouve quelque j)udeur à répéter; mais, puisque des sopliismes cent fois réfutés rencontrent toujours des défenseurs attardés, force est bien de leur opposer des lieux communs, qui n'ont pas cessé d'être vrais pour l'être depuis longtemps.

Les étudiants étrangers qui nous font l'honneur et le plaisir de venir nous demander un supplément d'instruction nous sont en réalité fort utiles. Comme ils nous arrivent avec des besoins spéciaux, des habitudes particulières, des désirs propres, ils nous forcent à réfléchir sur nous-mêmes et à examiner nos méthodes. Ils nous rappellent aussi que le monde ne finit pas aux fortifications, — ce que les Parisiens ne seraient que trop disposés à admettre, — et ils nous amènent à élargir et à assouplir notre enseignement.

II n'y a cependant de commerce utile, — et par conséquent durable, — que celui qui profite aux deux contractants. Il est juste par conséquent et nécessaire que les élèves étrangers tirent un avantage réel de leur séjour parmi nous. Il faut qu'ils s'en retournent chez eux, non seulement un peu plus instruits, mais un peu meilleurs. Ce n'est pas seulement la langue, mais l'esprit de la France que nous prétendons leur communiquer. Nous essayons

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de leur donner le goût de la clarté et de la mesure, nous leur prêchons la défiance des idées vagues , qui sont presque toujours des idées fausses. Nous nous appliquons à les convaincre que le dévouement à la patrie est la plus haute des vertus, mais qu'ii n'a rien de commun avec l'intolérance et le fanatisme, et qu'il n'est qu'un moyen sûr de servir la cause de sa nation, c'est de travailler au triomphe de la science et de la vérité. — La Sorbonne devient ainsi, — ce fut sa «loire aux grandes périodes de son histoire, ce doit être sa mission à l'avenir, — une grande école d'humanité. — Son rôle est de former une génération meilleure et plus heureuse que ne fut la nôtre, de préparer les temps où les victoires remportées contre le droit ne trouveront plus de séides ni d'adulateurs, où les seules conquêtes possibles seront celles que l'on remportera sur la souffrance et le mal. — Le but est lointain et nous ne l'atteindrons pas. Mais quelle misérable ambition que celle de l'homme qui ne poursuit d'autre triomphe que celui qui est à la portée de sa main !

Nous n'exercerons cependant d'influence salutaire et durable sur les jeunes gens qui se pressent autour de nous que si nous les connaissons, j'entends si nous nous rendons un compte exact et précis de leur éducation antérieure, de leurs passions maîtresses, de leur instinct dominant. Nous ne gagnerons leur confiance que s'ils se sentent aimés par nous, et l'on n'aime réellement que ce que l'on comprend. Or, seuls les étrangers peuvent complè-

lement nous renseig^ncr sur eux-mêmes. Il est donc utile, et, à mou sens, il est indispensable que les divers groupes ethniques qui nous fournissent des élèves nous déièi^uent de temps en temps des représentants qui seront chari-és de nous esquisser le tableau de leur vie, de leurs souffrances, de leurs rêves, de leurs revendications.

Ces sortes de confessions internationales nous apportent de précieuses lumières; mais elles peuvent aussi, — et doivent, — être des plus avantag-euses aux étrangers eux-mêmes. Ce qui nous manque le plus, — à nous tous sans exception — pour comprendre et pour jug-er les événements contemporains, pour en déterminer le sens et l'importance relative, c'est le recul; nous sommes trop mêlés aux événements, trop dominés par nos amitiés et nos haines. Or, on Ta remarqué souvent, en nous éloig-nant de notre terrain ordinaire et naturel d'action, nous nous affranchissons dans une certaine mesure des entraves qui gênent notre libre réflexion, nous nous élevons au-dessus des préjugés de l'heure et des illusions du moment. Il est bien évident que M.Jelinek n'eût pas compris exactement de la même manière sa tâche, s'il avait dû faire à Prague le cours qu'il a professé à Paris : par la force même des choses, il a dû laisser tomber un très grand nombre de noms qu'il lui eût été impossible de supprimer chez lui; le point de vue auquel il était obligé de se placer l'a contraint de reviser ses jugements , d'adoucir certaines de ses critiques, de tempérer surtout plus d'une de ses admi-

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râlions. Presque sans y songer, il a été conduit à apprécier la grandeur des écrivains dont il nous parle, non plus d'après l'étalon arbitraire et conventioiinoladopté par l'enthousiasme national, mais d'après une commune mesure applicable à toute œuvre littéraire. Que, malgré tout, il n'ait pas toujours réussi à s'affranchir d'opinions traditionnelles, consacrées par l'éducation et le patriotisme, — c'est probable. Qu'il lui soit arrivé de se laisser dominer par ses souvenirs d'enfance et que ses épithètes puissent çà et là paraître un peu trop hautes en couleur, — qui pourrait s'en étonner et qui oserait lui en faire grief! — Mais il n'en demeure pas moins incontestable qu'il ne pouvait, sans ridicule, éviter un sérieux examen de conscience et que ce travail critique ne sera pas perdu. Son livre, qui sera lu à Prague comme en France, ne servira pas seulement ainsi à nous donner une idée plus complète et plus juste de choses que nous ne connaissions pas ou que nous connaissions mal ; mais il provoquera chez les Tchèques eux-mêmes des réflexions et des discussions utiles; il attirera l'attention sur certaines faiblesses ou certaines lacunes; il contribuera à écarter des illusions dangereuses et à susciter des énergies nouvelles.

Pas de victoire sans péril. Aucun progrès ne s'accomplit sans efforts douloureux. Déjà, pour assumer la tâche qu'avait acceptéeM. Jelinek, il lui fallait un réel courage, d.'autant plus méritoire qu'il connaissait assez bien Paris pour ne se dissimuler aucune des difficultés qu'il aurait à surmonter. Dans une

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ville dont Fattenlion est sans cesse sollicitée par tant d'attractions variées, où la curiosité est chaquejourdistraite par des incidents « sensationnels », comment grouper et retenir un auditoire ! Quand on aurait à g-rand*peine rassemblé quelques amateurs bénévoles, ne les mettrait-on pas en fuite avec ces noms rébarbatifs, qui ne nous rappellent rien et dont la physionomie étrange et les consonnes accumulées nous épouvantent? La littérature contemporaine tchèque est surtout représentée par des philologues, des historiens et des poètes; de quelle façon nous rendre intelligible la valeur momentanée ou durable des résultats de leurs recherches scientifiques? Gomment surtout rendre le charme de Vrchlicky,de Zeyeret de Brezina,que Ton trahit en les traduisant, puisqu'on les dépouille de leur lumière et de leur harmonie ! M.Jelinek n'a pas reculé, pourtant, et l'événement a prouvé qu'il avait eu raison.

Il n'ignore pas davantage que les attaques ne lui manqueront pas. On lui reprochera chez lui d'avoir négligé plus d'une gloire locale, et on Taccusera de n'avoir pas toujours triomphé de certaines préférences personnelles ; les uns suspecteront son patriotisme parce qu'il ne se répand pas toujours en éjaculations exclamatives ; les autres le jugeront arriéré parce qu'il n'accepte pas sans réserve les doctrines de la nouvelle école critique et que, en dépit de ses réserves, il tient en très haute estime les représentants de la Renaissance du xix^ siècle. — Du moins, on lui reconnaîtra le

mérite de nous avoir donné le premier une histoire complète et sincère de la littérature tchèque contemporaine.

Son livre — quelques imperfections d'ailleurs qu'il fût possible d'y relever — se lit avec intérêt, parce qu'on y sent à la fois une très réelle volonté de justice et un ardent amour de son sujet. Il aime la littérature tchèque, il aime la langue tchèque ; cet amour de la Bohême, qu'il a puisé dans les auteurs dont il nous parle et qui est le fond commun et inépuisable de leur inspiration, je voudrais qu'il fût contagieux, et j'espère qu'il le sera. Je doute qu'il soit possible de parcourir ce volume sans éprouver un sentiment de respect et de sympathie pour cette nation, petite par le nombre et grande par le cœur, qui, tenace et vaillante, supporte sans faiblir depuis dix siècles l'assaut de la masse germanique. Fluctuât nec mergitur, elle aurait droit elle aussi de revendiquer cette fière devise. Que de fois les flots de la tempête allemande ont recouvert ses rochers escarpés, et que de fois le vainqueur a cru avoir enfin terrassé son ennemi. Meurtri, saignant, le Slave se relève d'abord sur les genoux et sur les mains, puis il se dresse de toute sa hauteur pour crier à l'envahisseur : Non, la Bohême n'est pas morte.

C'est cetle histoire de la Bohême qui a donné à sa littérature sa physionomie propre et ses caractères distinctifs.-

D'abord, — et naturellement, — c'est une littérature de combat, un hymne prolongé en l'honneur

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a. la patrie, comme une Marseillaise que reprennent tour à tour les écrivains. — Il y a là de quoi in(juiéter les délicats et déconcerter les esthètes. — Seulement, c'était nécessaire. — Je n'içnore pas que les érudits ont démontré que les souvenirs du passé etl'attachement à la langue maternelle étaient plus vivants au xviiie siècle qu'on ne le supposait généralement. Mais je pense que M. Vlcek luimême, qui a eu le grand mérite d'attirer l'attention sur ces faits curieux, admet sans peine que la lueur de vie qu'il a constatée était singulièrement vacillante. En réalité, supprimez les historiens et les poètes du début du xix^ siècle, qui oserait dire qu'il y aurait encore aujourd'hui des Tchèques? — La vérité vraie, celle qui ressort non des textes, mais du bon sens, c'est que la Bohême a été vraiment ressuscitée par un très petit groupe de savants et de rêveurs, que seuls leur etYort continu et leurs appels prolongés ont rendu quelque valeur aux regrets somnolents et aux résistances molles de la masse populaire. Pour transformer en forces actives les énergies latentes du peuple, il fallait une prédication de toutes les minutes, un appel qui ne se lassât pas. Depuis Jungmann et Hanka, les écrivains n'ont été que des hérauts d'armes, des sentinelles qui, d'heure en heure, jettent leur cri de guerre à la garnison.

De là, une monotonie inévitable, un abus d'éloquence, trop de tirades et de lieux communs, pas assez de sens critique, la forme trop souvent sacrifiée au fond, une certaine indifférence à l'exprès-

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sion, pourvu que la conviction soit ardente. Déjà avant i848, Havlicek le constatait et le regrettait. Timeo hominem unius libri^ disait le philosophe. Les lecteurs sont quelquefois tentes de répéter avec quelque ironie : je crains les auteurs qui n'ont qu'une idée et une passion. — De fait, il est très possible que cette littérature soit destinée au sort réservé à toutes les œuvres de combat, qui deviennent inutiles au lendemain de la victoire. Il est certain que les champions de la première heure ne rencontrent plus qu'une vénération un peu froide. Ce n'est pas que leur action ait été inutile, c'est qu'elle est achevée. Ils ont été moins des littérateurs que des apôtres. Leurs ouvrages passeront, mais le peuple demeure qu'ils ont relevé.

Le public auquel ils s'adressaient se composait presque exclusivement de petites gens, paysans, curés de campagne, artisans, instituteurs. La noblesse, élevée par les Jésuites, ignorante, désœuvrée, ne lisait rien ; la bourgeoisie ne parlait que l'allemand. La nouvelle littérature fut donc exclusivement démocratique, à la fois par la classe d'où sortaient les écrivains et par les lecteurs auxquels ils s'adressaient. Bien que le développement économique (lu pays et la rapide conquête de la bourgeoisie par le tchèque aient sensiblement modifié la situation, c'est toujours dans le peuple que les écrivains tchèques trouvent leur réel appui. De là la prédominance de certains genres, nouvelles villageoises, romans historiques, épopée qui reprend sans cesse les éternels sujets qui depuis des siècles hantent

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l'iinai^nnation des foules, Hus, Zizka, la bataille de la Montagne 151anche, la persécution catholique, le Réveil. — Les lecteurs sont souvent d'une instruction médiocre, beaucoup sont des autodidactes, très peu ont reçu la culture classique ; ils sont surtout sensibles aux tirades sonores et aux sentiments g-énéreux ; ils sont patients et ne s'effraient pas des lenteurs du récit; les subtilités psychologiques ne les intéressent guère et ils ne sont pas choqués par les hardiesses de la composition. C'est une armée en guerre, et pour soutenir son ardeur, elle n'a besoin que de Tyrtées. Qu'un grand artiste surgisse, un amoureux de rythmes sonores et de luxe verbal, comme Vrchlicky, une âme tourmentée et subtile telle que Zeyer,elle les honore et les célèbre parce qu'elle sait qu'ils contribuent à la gloire du pays, mais ses préférences réelles vont à Svatopluk Cech ou Jiràsek parce qu'ils répondent à ses lumières, à ses habitudes, à ses besoins. La petite bourgeoisie française de même a admiré Lamartine parce qu'il a combattu le drapeau rouge et Renan parce qu'elle le supposait anti-clérical. Ses goûts véritables la portent à Casimir Delavigne,Béranger et Alexandre Dumas ; elle se hausse jusqu'à certaines parties de Victor Hugo. On ne saurait exiger d'elle qu'elle comprenne Vigny, Flaubert ou Verlaine.

Cette démocratie tchèque, qui a exercé sur l'évolution littéraire du pays une influence exclusive, est moins préoccupée de beauté que de vertu. Elle a des exigences morales, — assez hautes, un peu étroites, très impérieuses. D'abord, en dépit de la

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loiiî^iie domination romaine, les souvenirs de (Ihelcicky et des frères bohèmes se sont conservés dans certain(\s provinces du pays, et précisément dans les régions qui ont fourni au parti national ses plus solides bataillons. D'ailleurs, elle se compose surtout de petits propriétaires, de laboureurs, préservés par le travail et la gêne contre les entraînements de la passion et les égarements de l'esprit. Enfin, les Tchèques sont opprimés, ils ont le sentiment qu'ils représentent le droit contre la force; ils sont ainsi élevés au-dessus d'eux-mêmes par le poste qu'ils occupent, comme sanctifiés par leur mission. Ils savent d'ailleurs qu'ils sont surveillés par un ennemi attentif et que chacune de leurs défaillances individuelles acquiert la portée d'une sorte de défection nationale. Les fautes ne rencontrent aucune indulg^ence, parce qu'elles compromettent le salut général. L'âme s'habitue ainsi à une sorte de tension continue ; elle devient plus vigoureuse, plus exclusive aussi, et plus étroite. Il y a dans tout Tchèque un puritain, moins l'intolérance farouche. Mais un puritain modéré, remar- (juent les critiques contemporains, — qu'est-ce autre chose qu'un Philistin, — ou comme nous dirions un bourgeois? — Et il est vrai que la majorité des lecteurs tchèques paraît quelquefois un peu timorée et pudibonde. Tout le monde connaît les conclusions esthétiques au moins surprenantes auxquelles était arrivé Tolstoï. Elles ne sont pas très difTérentes de celles que préconise Masaryk, dont l'influence sur la génération actuelle a été considé-

rahle, et il n'est pas douteux que ses conceptions répondent, dans l'ensemble, aux tendances de la moyenne des lecteurs. En fait, il est toujours dang-ereux de confondre les genres, et le philosophe allemand a raison qui dit que la fin d'une chose doit être uniquement cherchée en elle-même. Un écrivain n'est pas un prédicateur de vertu et le pragmatisme n'a rien à faire en littérature. Il est dangereux de juger un auteur par la pureté de ses intentions et non par la beauté de sa production : les Tchèques l'ont oublié quelquefois.

Cette erreur esthétique est exagérée — mais aussi corrigée dans une certaine mesure — par un dernier trait essentiel de la littérature tchèque : nationale, démocratique, morale, elle est aussi très nettement slave.

On a beaucoup usé et abusé de U idole de la race ; il paraît puéril à première vue de parler du caractère ethnique d'un groupe qui a été soumis à autant de mélanges et de remous que le peuple tchèque. Peut-être cependant est-on tenté aujourd'hui, par une réaction naturelle , mais excessive, de diminuer outre mesure l'importance de ce facteur éminent de la vie des peuples, leur origine. Nous connaissons en somme fort mal les lois de l'hérédité : est-il si sûr que certains éléments primitifs n'éliminent pas à la longue les molécules qui ont été apportées par des mélanges étrangers ? La France, elle aussi, a été terriblement brassée par l'histoire, et cependant qui oserait affirmer que les types provinciaux ont complètement disparu ? N'est-il

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pas possible aussi qu'une volonté obstinée et constante contribue à transformer et à maintenir Tunité d'un peuple? En somme, depuis des siècles, les Tchè(jues, placés en face des Allemands, ont la conviction entière, absolue, qu'ils sont profondément diflérents d'eux et le désir acharné et ardent de se distinguer le plus nettement possible de leurs voisins. Cela ne sig-nifie pas sans doute qu'ils n'aient pas subi très souvent les influences germaniques, mais ces influences et le parallélisme de leur développement liistorique n'ont pas supprimé les répulsions ataviques. Personne ne nie que la Renaissance tchèque a comme son Evangile dans les Idées sur la philosophie de l'Histoire de Herder et l'on a signalé de très nombreuses ressemblances entre les romantiqu es allemands et Palacky et Kollar. (les ressemblances ne sont pas contestables, mais elles ne sont pas très probantes, parce qu'elles ne portent le plus souvent que sur des points secondaires ou qu'elles s'expliquent souvent par des influences européennes générales. Il me paraît très frappant que les vrais génies de rAllemagne, ceux que l'on peut vraiment appeler les types représentatifs de la race, n'ont jamais rencontré au delà des monts des Géants autre chose qu'un enthousiasme assez réservé. Au xvic siècle, alors que les passions chauvinesétaient fort atténuées, sur un terrain aussi bien préparé par de longues luttes avec Home, la semence de Luther n'a pas donné de moisson ; ce qu'il y a de grand et de haut dans le protestantisme tchèque vient de Hus et de Calvin. De

nos jours, Goethe, Nietzsche, Wag-ner comptent sans doute des admirateurs à Prai^-ue, mais, même parmi les lettrés, leur action est limilée et médiocre. On dira peut-être que ces résistances s'expli- (|uent par les préjugés nationaux : mais ce n'est, dans tous les cas, vrai qu'en partie, puisque ces mêmes préjugés n'ont nullement empêché les Tchè- ({uesde goûter ou d'imiter d'autres Allemands, qui ne portaient pas au même degré l'empreinte du génie germanique.

Les Tchèques, que leurs goûts et leur volonté éloignent ainsi de l'Allemagne, se tournent vers leurs frères de race et de langue, les Polonais, les Russes, les lougo-Slaves. Ils sont slavophiles par tradition et par réflexion, — mais aussi par entraînement. Ils n'ont pas eu, en général, beaucoup à se louer des Polonais et les sympathies platoniques que de loin en loin leur ont témoignées les Russes ne leur ont pas apporté de profit très appréciable. Ces déconvenues n'ont pas découragé leurs sympathies opiniâtres. C'est qu'ils sont rapprochés des autres Slaves par leurs défauts essentiels à la fois, et parleurs qualités maîtresses: la fidélité au passé et le culte de l'histoire, une certaine tendance au mysticisme, la promptitude à l'enthousiasme suivi de brusques dépressions, la pitié pour les humbles et les faibles, les vastes espoirs et les amères mélancolies, un mélange singulier d'esprit pratique et de rêveries fantastiques.

La dure férule du pédagogue allemand n^a jamais étouffé chez l'élève tchèque le millénaire qui sommeille dans toute âme slave. H y a plus de

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vin^l ans ijuc j'ai signalé la singulière coïncidence (les idées de Chelàcky, an xv® siècle, — avec les théories de Tolstoï. Coménius, qui est peut-être le plus grand des penseurs tchèques, celui dans tous les cas qui représente le plus complètement sa race, est à la fois un pédagogue très avisé, un grammairien très érudit et un rêveur d'une imagination exubérante. En même temps que des lexiques, il compose sa Pansophie, où il essaie de résumer Tensemble de la science et de donner le mot de l'énigme du monde.

Par là s'explique « l'air de famille » que nous constatons entre les écrivains tchèques; qu'il s'agisse du moyen-âge ou de l'époque contemporaine, ètitny, Hus, Palacky, Havlicek, Neruda, Zeyer, Brezina, — à première vue, que de 'différences les séparent ! Tout paraît les diviser : leur conception de l'art, leur esthétique, leurs procédés ! Ils n'en ont pas moins tous des traits communs, — et fondamentaux. — D'abord leur foi nationale, leur fièvre patriotique, leur culte fervent, extatique, douloureux pour la langue maternelle. Puis leur préoccupation des idées morales, leur conviction obsédante que le salut de la nation dépend avant tout de sa perfection morale et qu'elle est appelée à réaliser sur la terre l'idéal de justice et de paix annoncé par le Christ. Comme corollaire, un optimisme profond que les plus dures leçons ne déconcertent pas, une foi touchante dans la bonté de la nature humaine et le triomphe définitif de la vérité et du droit. A ce point de vue, l'influence

actuelle de Masaryk est des plus intéressantes et des plus démonstratives. On vient de publier, pour fêter son soixantième anniversaire, une série d'articles écrits par ses élèves; ils n'essaient pas (le prouver que c'est un écrivain de génie ou un philosophe orig"inal. Il lui a suffi d'être un grand apôtre de la vérité pour que, dévotieusement, la jeunesse se courbât sous sa loi.

11 est trop intelligent pour ne pas comprendre le grand rôle que la littérature française a joué dans le monde; mais ce n'est pas le calomnier que de dire qu'il n'a pas pour nous une sympathie très chaude. Il nous reproche d'être trop artistes, trop préoccupés de questions futiles et vaines d'esthétique, de composition et de style. Les querelles littéraires lui paraissent stériles et presque immorales. Que nous puissions admirer à la fois Anatole France et Barrés, il a de la peine à le comprendre. Beaucoup de ses compatriotes pensent et sentent comme lui. Ils ne voient dans l'art qu'un moyen de traduire la vérité. Ils n'adorent pas la beauté pour elle seule. C'est peut-être pour cela que leur littérature n'a guère eu de retentissement au dehors. Le royaume du Christ n'est pas de ce monde. La terre appartient aux païens. Nous nous soucierions peu de Tolstoï s'il n'avait pas écrit Anna Karénine.

L'avenir, — j'entends un avenir prochain. — marquera-t-il une orientation nouvelle pour la littérature tchèque ? La jeune école critique, très active, très audacieuse, juge sans ménagement les classiques de la Renaissance; elle leur reproche

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leur [>lalitude bourgeoise, leur limidité de pensée et leur hanalit(' de style ; elle se plaint d'étouffer dans le cercle trop étroit d'une morale conventionnelle et de métaphores de tout repos. La révolte des modernistes était nécessaire et elle sera sans doute féconde. Où en serait Thumanité si le respect pour les ancêtres avait, dès les premiers âg-es, arrêté le progrès? Les jeunes générations ne sauraient être condamnées à ronronner éternellement les mêmes cantilènes.

Il est fatal d'ailleurs, à mesure que les conditions économiques et matérielles de l'existence se modifient, que les différences qui séparent les peuples s'atténuent. La situation à Prague en 1910 n'est plus la même qu'en 1820 ou même en 1860. Une bourgeoisie s'est formée, instruite, riche, plus affinée, plus ouverte aux influences occidentales, plus exigeante aussi et plus accessible aux questions de forme. Le dans^er national a cessé d'être aussi pressant et les esprits ne sont plus absorbés par les nécessités de la défense publique. Il est permis d'espérer ainsi l'éclosion d'une littérature plus large, plus variée, plus esthétique.

Il serait dangereux pourtant de rompre avec les anciennes traditions, et je ne crois pas ((ue ce soit à redouter. Les Tchèques sont condamnés à être, à l'avenir comme dans le passé, l'avant-garde du monde slave ; ils ont en face d'eux un ennemi trop redoutal)le pour qu'ils puissent songer d'ici longtemps à désarTner. Ils ne renonceront pas à leurs qualités natives, mais ils pourront les développer

plus complètement et leur imprimer cette beauté suprême que leurs meilleurs écrivains n'ont pu encore ([u'entrevoir par moments. Les jeunes t;ens d'aujourd'hui sont heureux en comparaison de ce qu'étaient leurs pères; ils ont à leur disposition une langue qui a été enrichie et assouplie par d'incomparables ouvriers ; le public à qui ils s'adressent devient tous les jours plus délicat et plus libéral; presque tous les g-enres ont été abordés et toutes les voies frayées. Leurs pères ont usé leur vie à leur forger des armes : ils sauront s'en servir.

L'heure sonnera alors où, par un heureux coup ' de la destinée, naîtra pour eux l'homme dont le génie souverain imposera à l'Europe l'admiration j du nom tchèque. A ce moment, on recherchera son origine et l'on voudra connaître le lent travail qui aura préparé l'éclosion radieuse de l'œuvre de beauté et de lumière. On relira et on comprendra le livre de M. Jelinek et l'on s'étonnera du patient labeur par lequel ce peuple de Bohême aura mérité sa fortune.

Actuellement déjà et en attendant, nous y trouvons plus d'une leçon. Il nous apprend ce que peuvent la volonté obstinée, le dévouement tenace, l'amour de la patrie, le sacrifice. Goethe disait que l'on ne meurt que quand on lèvent bien. Le peuple tchèque a prouvé qu'en effet un peuple qui ne veut pas mourir réussit en dépit de tout à vivre. C'est un grand et noble exemple qu'il est bon de méditer.

E. DENIS, Février 191 1. Professeur à la Sorbonne.

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