LE JOSÉPHINISME. LA RENAISSANCE NATIONALE : DO
BROVSKY, JUNGMANN
La situation géographique de la Bohème, qui forme une presqu'île slave avancée dans la mer germanique, a déterminé le rôle de la nation tchèque. Depuis des siècles, les Tchèques se défendent contre la germanisation qui ne cesse de les menacer. Il leur a fallu — et il le faut toujours — déployer toutes leurs forces pour ne pas être engloutis, pour ne pas subir le sort des Slaves de la Prusse et de la Poméranie.
Cette lutte millénaire contre un voisin dix fois plus fort a laissé de profondes empreintes dans le caractère national. Pour résister à leur ennemi héréditaire, les Tchèques ont dû se faire une mentalité un peu différente de celle des autres nations slaves. Le danger perpétuel a façonné leur caractère. Il leur a donné cette ténacité, ce goût de l'ordre et de la méthode qui les distinguent de la plupart des Slaves.
Ce n'est que grâce à cette ténacité de caractère, unie à une rare souplesse d'esprit que les Tchèques ont
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réussi à arrôtor l'irrésistilUe poussée allemande vers TOlient, le fameux Drang nach Osten des Allemands.
Deux fois, au cours de l'histoire, il a semblé que la nation tchèque était déjà condamnée, et deux fois, cette petite nation a donné à l'humanité un bel exemple d'énergie morale, une haute leçon de courage intellectuel. Au xv« siècle, les paysans tchèques, armés de fléaux ferrés, bravent le Pape, l'Empereur et toute l'Europe en défendant leur liberté de conscience. Les guerres hussites arrêtent le progrès de la germanisation. Au xixe siècle, quelques philologues réussissent à accomplir la renaissance d'une langue bannie, reléguée au fond des campagnes. Cette fois, ce sont les armies intellectuelles qui triomphent. Le livre tchèque a sauvé la nation qui semblait perdue.
Un siècle plus tard, l'Europe se trouve en présence de sept millions d'hommes, d'une nation cultivée, et malgré toutes les entraves, toujours en progrès scientifique, littéraire, artistique, économique. Cette nation réclame hautement son indépendance politique en invoquant un double droit : un droit historique qu'on ne saurait nier, un droit naturel, non moins légitime, celui de toute nation civilisée à gérer elle-même ses intérêts, à disposer librement de son sort.
A notre époque de conflits de classes, de graves problèmes sociaux, la lutte des Tchèques court risque de sembler mesquine. Et cependant, il n'en est pas ainsi.
Comme aux quinzième et dix-septième siècles, le royaume de Bohême est le théâtre d'un combat dont l'issue doit intéresser toute l'Europe La sécurité de l'Europe est liée à l'existence de la nation tchèque. Le jour où les Tchèques succomberaient, la cause de la liberté, la cause du progrès humain se trouveraient gravement compromises. Ce serait la victoire de la force brutale,
LA LITTÉKATURK TCIlÈyUE CON T F.MI'OK AINE 20
du despotisme réactionnaire, de l'impérialisme g-ermanique.
La lutte de la nation tchèque n'a jamais été qu'une défense. Ce serait un crime contre l'humanité tout entière de supprimer ce peuple qui, tant de fois, au cours des siècles, a versé son sang" pour les biens immatériels de l'humanité.
J'ai l'intention d'esquisser, dans ce livre, l'évolution de la littérature tchèque et de dire comment elle reflète le caractère de la nation. Je me propose de montrer non pas ce que la littérature tchèque a été, mais ce qu'elle est; non point que les Tchèques ont vécu, mais qu'ils vivent.
Cependant, pour bien faire comprendre le présent, il faut retourner en arrière. Il me semble nécessaire d'indiquer, même sommairement, ce que la nation tchèque a apporté de nouveau dans le trésor commun de la pensée humaine. Le premier chapitre sera donc un chapitre d'histoire.
L'inévitable contact résultant de la multiplicité des rapports avec les Allemands a forcé les Tchèques à accepter les formes allemandes de la vie sociale et même de la vie privée. Mais toujours, instinctivement, ils ont cherché à contrebalancer l'influence de l'éternel tête-àtête avec les Germains par l'influence des civilisations française et anglaise. Deux fois, au moment du dang-er suprême, ces influences sont venues fortifier l'élément tchèque et contribuer à sa victoire.
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Kn i348, Charles IV fonde, sur le modèle de l'Université de Paris, l'Université de Prag-ue, et le premier sicrnal de la révolte intellectuelle accomplie par H us vient d'Angletene, de Wiclelï.
Les hommes qui, vers la fin du xvin' siècle, réveillent la nation tchèques ont des élèves de cette philosophie éclairée, venue d'Anc^leterre et continuée par l'Encvchjpédie. Jungmann traduit le Paradis perdu et Atala, et le premier poète vraiment tchèque, Karel Hvnek Mâcha, s'inspire de Bvron. Il est peut-être bon de rappeler au public français ces faits historiques au moment où les écrivains et les puldicistes allemands se plaisent à exag-érer sino-ulièrement les bienfaits rendus aux Tchèques parla civilisation allemande.
Les relations intellectueilesentre la France et la Bohême datent du onzième siècle. Cosmos (io^5-ii25), un des plus anciens chroniqueurs de la Bohème, qui, lui-même, a fait ses études à Liège, raconte que, depuis longtemps, les jeunes gens allaient souvent faire leurs études à Paris. Avec une fine raillerie, il nous parle de ces adolescents qui, « récemment nourris à la grande table de dame philosophie de mets délicieux, avant fureté tous les trésors de la France, s'en reviennent transformés en jihilosophes nouveaux ».
En 1292.1e roi Venceslas II fit, au monastère de Zbrasiav, près de Prag'ue, un cadeau de 200 livres d'arc^ent. Les pieux moines emplovèrent cet arg-ent à acquérir à Paris « mulUi librorum volumina ». Dans le catalogue de la bibliothèque du monastère de Tepla, datant également du xm*" siècle, on voit figurer un certain « liber conslitutionum portatu^ d<' Chmiaco per abbatem Mislozium ».
Il y avait en Europe, au xni'* et au xiv'' siècle, quatre g-rand s foyers daclivité intellectuelle et scientifique, dont
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deux français: Bolog-ne, Avijc^non, Paris et Oxford. Dès l'époque la plus reculée, les Tchèques s'adressent directement aux centres de la civilisation, sans recourir à l'intermédiaire allemand.
Dans les cartulaires de l'Université de Paris, on rencontre, à cette époque, beaucoup do noms tchèques (i). Ainsi, en idbij, nvdiUG A du 10 1' ri as Ranconis ab Enci nio (Vojtéch Rankûv z Jezova), fut élu recteur de l'Université de Paris. Do retour en Bohême, le savant « magistor parisiensis », comme on l'appelait à Prag-ue, obtint un canonicat et devint, avec son ami intime, le philosophe lôma de Sfïfné, un des précurseurs du mouvement hussite. Jean de Jensiejn, le futur archevêque de Prag-ue, a écralement fait ses études à Paris, à la faculté de droit, en 1872 et 1873. D'après le cartulaire delà nation anglaise, ce « vir nobilis ac venerandae circumspectionis Johannes de Jenczestein, studens parisius », a sig-né, en 1873, un acte où il déclare que,(( dans sa grande et pressante nécessité, il a emprunté 5oo florins valeur bohème et hongroise ».
Vers la même époque, un prédicateur plus tard célèbre, maître Mathée de Janov, prêta, en Sorbonne, le serment de pauvreté pour être exempt de toute cotisation à la caisse de la nation anglaise (« iuravit in plenacongreg-atione statutum paupertatis »).
Avec Mathée de Janov, nous touchons à la période de l'agitation religieuse en Bohême, qui aboutit, avec Jean Hus et Jérôme de Prague, à la rupture ouverte avec l'Eglise. En i^oô, le fougueux et éloquent Maître Jérôme de Prague soutenait en Sorbonne, dans une controverse publique, contre le chancelier de la Sorbonne, Jean
(i) Dans son ouvrage : « la Civilisation de la Bohême dans ses rapports avec l'étranger avant les guerres des Hussites » (Prague, 1897). M. Tadra en cite 47 à Paris et 9 à Montpellier.
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(ierson, quelques-unes de ses thèses trop suspectes de wicleffisme. Au cours de ces débats, Jérôme avait émis quelques opinions si hardies qu'il jug-ea j)lus prudent de se retirer en Angleterre, car la Sorbonne était à cette époque d'humeur plutôt intransigeante en matière théologique.
Il eut d'ailleurs l'occasion de continuer cette controverse plus tard à Constance, où Gerson siégeait parmi ses ju^es. Deux tendances réformatrices entrèrent en collision : celle des cardinaux français, plus conservatrice, avec celle des maîtres tchèques, plus radicale, plus révolutionnaire, voulant ramener l'Eglise au principe démocratique. On sait la vaillance et l'ardeur avec laquelle Jean Hus et Jérôme de Prague défendaient leurs opinions, on connaît aussi l'issue tragique du procès.
Les flammes de ces deux bûchers embrasèrent la Bohême. Toute la nation se souleva pour venger la mémoire sacrée de ses martyrs, pour défendre la liberté de conscience. Le premier en Europe, le peuple tchèque donne le signal de la révolte contre le despotisme intellectuel de l'Eglise et prépare ainsi l'affranchissement de l'esprit humain.
En même temps, le mouvement hussite prend un caractère profondément national. En allumant dans l'Ame du peuple tchèque l'amour de la vérité religieuse, Jean Hus éveilla, par sa mort héroïque, son orgueil de race.
Nous vénérons, dans Hus, non seulement une des plus grandes et des plus nobles figures de l'humanité, mais encore un des maîtres de notre langue.
La longue série de ses écrits tchèques, qui traitent tous de questions de religion et de philosophie scholastique, révèle l'amour et la sollicitude que le grand prédica-
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leur avait pour sa langue. P]mployant exclusivement le dialecte de Prui^ue, il uniHa et consolida la lang-ue tchèque littéraire ; il la purg-ea d'archaïsmes et de locutions étrang-ères ; il imagina un ingénieux système d'orthog-raphe : pour désig-ner les consonnes n'existant pas en latin, il introduit le système des points et des virgules, qui simplifie sing^ulièrement l'orthographe et dont nous nous servons toujours.
Comment expliquer ce phénomène étrange : les maîtres tchèques étaient bien plus disposés à embrasser les idées nouvelles que leurs collèg-ues allemands de l'Université de Prag-ue?Je me permets de citera ce propos la spirituelle théorie d'un historien tchèque, M. J. Susla : « J'incline, dit-il, à croire que la principale raison eu était la situation limitrophe que l'histoire avait assig-née à la nation tchèque par rapport au monde chrétien.
Dans les contrées qui sont depuis plusieurs siècles des foyers de lumière et qui conservent en dépôt les trésors des civilisations passées, il est beaucoup plus rare de voir s'enflammer les esprits pour la réalisation des idées réformatrices que dans les pays pour ainsi dire vierg-es où la sincérité de l'enthousiasme n'est pas encore affaiblie par le scepticisme et le traditionnalisme, deux tendances Inséparables des vieux centres de civilisation.
Ceci n'est pas pour nous surprendre, car nous voyons même de nos jours des idées hardies intéressant les arts, la société ou la philosophie, nées dans l'Occident, mais repoussées par une majorité sceptique, prendre racine sur le sol inculte du Nord, pour reprendre ensuite, après avoir été développées par des g-éants tels que Dostoïevsky, Ibsen, Tolstoï, le chemin des pays d'où elles étaient venues.
L'idéal altruiste d'une société vraiment démocratique fig"ure souvent au prog'ramme des partis, mais passe
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rarement, dans rOccident, le seuil des cénacles où il fait rohjct des discussions académiques, tandis qu'il suscite des prodig-es d'abnég-ation dans les âmes frustes du peuple russe se lançant avec enthousiasme dans une lutte drsespérée, prêt à renoncer aux biens matériels comme aux jouissances intellectuelles et disposé à toute heure à faire le sacrifice même de sa vie si la vérité reconnue l'ordonne.
Cette vérité peut, en somme, n'être qu'une utopie. D'accord ! N'empêche cependant que la sincérité et la candeur de ces âmes héroïques excite l'étonnemenl et mérite l'estime de tout le monde civilisé.
Tel fut aussi le Hussitisme ; et si l'Histoire universelle assig'ne une si g-rande place à Jean Hus, c'est parce qu'elle voit en lui le représentant par excellence de l'esprit de toute une nation, l'homme qui, jS^râce à sa force de conviction, fit ouljlier à ses contemporains les soucis de la vie matérielle. »
L'époque hussite porta au pays de lourds et terribles coups; en revanche, elle fit connaître au monde ce que peut la sincérité et l'ardeur d'un peuple épris d'un idéal moral : elle trempe pour l'avenir la conscience nationale.
Les jC^uerres hussites sauvèrent la lang-ue et la nation tchèques; elles arrêtèrent les progrès menaçants de la coloni.sation allemande que les rois Pî'émvslides avaient imprudemment inaugurée; elles rendirent les Tchèques maîtres chez eux.
Le sentiment religieux a toujours été un des traits les plus saillants du caractère de la nation tchèque.
LA LITTÉRATUnE TCHÈQUJi CONTEMPORAINE 35
L'histoire de la Bohême au quinzième siècle n'est qu'une suite interminable de guerres sanglantes à l'extérieur, provoquées par les invincibles tendances nationales à des réformes^ religieuses.
Après l'extermination des Taborites, après la décadence de rUtraquisme officiel, c'est l'Unité des Frères Bohèmes qui provoque la résistance contre le dogrne établi et prêche la renaissance morale. Cette résistance, pour être passive, n'en est pas moins opiniâtre, moins forte. Quel puissant personnag-e que le fondateur de l'Unité, Pierre Chelhicky (pron. Kheltchitsky) (1390- 1460), ce révolutionnaire qui ébranle avec une si rare énerg-ie de pensée tout l'édifice du catholicisme tel que quatorze siècles l'avaient établi ! Ce sévère moraliste rejette tout le fatras théolog'ique pour s'arrêter à la pure doctrine du Christ telle qu'il la trouve dans l'Evang-ile. Son reg^ard est clair, sa parole dure, son jugement implacable. Ni Luther, ni Zwingli, ni Calvin n'ont poussé si loin la critique de l'ordre établi. Pour Chelcicky, la société de son temps ne vaut pas mieux que la société corrompue du bas empire.
L'Eglise, le Pape, les États — tout cela est l'œuvre de l'Antéchrist. Il rejette la politique, le commerce, l'industrie, les tribunaux, les serments, la mag"istrature, la propriété individuelle, la peine de mort.
Dans le monde, tel qu'il le rêve, l'humanité, libérée (le toutes ces entraves, sera heureuse au sein du Christ. Les hommes, troupeau paisible, vivront heureux à l'ombre des arbres, au milieu des blés d'or, sans peur d'invasion de soldats, fuyant la violence de la g-uerre. Son rêve transforme l'Europe ensang-lantée et déchirée par des luttes religieuses en une république g-ouvernée par la seule loi du Christ : l'amour du prochain, où règne une ég-alité absolue et où l'esprit de sacrifice,
commun à tous les membres, est le fanage de la sécurité.
Mais dans cet état uto pique, que nous sommes loin de la mollesse sentimentale d'un Rousseau ! Chelcickv, qui prêche avec tant de véhémence la soumission du monde aux préceptes de rEvang"ile,est encore un homme du moyen âge. Pour cet apôtre ascétique, la science, la musique, les arts et la poésie sont des inventions du démon au même titre que le luxe des prélats et des rois. Son spiritualisme outré met ses fidèles en garde contre ces pièges diaboliques.
Mais malgré la rudesse intransigeante de ses sarcasmes contre les abus du clergé et les privilèges des nobles, Chelcickv, par une étrange contradiction de sa doctrine et de son fougueux tempérament, pousse à la passivité ses fidèles obligés de vivre au milieu de la société corrompue de son époque. A la force brutale du monde, il oppose l'humilité, la soumission, et, par là, il arrive aux mêmes résultats pratiques que Tolstoï : un vrai chrétien ne lutte pas contre le mal ; en aucune façon, il ne soutient le système dominant ; il ne prête pas de serment, refuse de marcher à l'ennemi et si on le punit, il supporte le châtiment sans broncher. Tolstoï, en lisant le Filet de la foi où Chelcickv avait résumé sa doctrine, s'avoua lui-même devancé, sur beaucoup de points, par ce rude penseur paysan du xv* siècle.
Chelcicky est le plus puissant esprit tchèque de son époque. Il est le sommet de la Piéforme en Bohême, car il n'est qu'un continuateur losi^ique et conséquent de Mathée de Janov, de Jean Hus et de Jakoubek, à travers lesffuels il continue les doctrines des Vaudois et de Wicleff. Il établit, pour sa nation, l'idéal moral du christianisme que l'Unité accepte, mais dont, forcément, elle adoucit les rigueurs.
LA LlTTliUATL'UE TCIlÈObi: CON 1 K.Ml'OU AINIi 87
En même temps, l'humanisme commence à pénétrer en Bohême, apportant contre le sévère idéal ascétique des Frères, Tidéal de la beauté classique, des nouvelles tendances scientifiques, voulant renouveler la perfection esthétique et harmonieuse du pag-anisme.
Ces deux courants d'idées, la lléforme et la Renaissance, traversent parallèlement l'histoire intellectuelle de la Bohème au seizième siècle. Mais l'humanisme n'a pas produit un génie dont la puissance fût comparable à celle d'un Chelcicky. Parmi la foule des poètes et des écrivains latinisants, je ne rappelle que le célèbre Bohuslav de Lobkowitz, auquel Chateaubriand, dans les Mémoires cT Outre-Tombe, a consacré une pag-e d'éloquente admiration. Le poète tchéco-latin, pour découvrir des traces de la beauté antique évanouie, avait fait de Venise à Rome, en Grèce, à Jérusalem, au Caire et à Carthage, le même vovage que le poète français devait renouveler trois siècles plus tard.
Vers la même époque, les Frères envoient deux d'entre eux, un pauvre tailleur, le frère Kabâtnik, et un prêtre, le frère Lucas, en Syrie et en Arabie, pour chercher le royaume légendaire du prêtre Jean, où l'Eglise aurait, d'après une vieille tradition, conservé sa pureté primitive.
Les deux g-rands courants d'idées, dont ces deux voyages caractérisent si bien la différence fondamentale, se rapprochent peu à peu. Les frères, forcés par les nécessités de la vie, abandonnent les trop austères principes de Chelcicky. Jls fondent des imprimeries, et bientôt leur activité se fait sentir dans le domaine des sciences et de la musique. Leur traduction de la Bible {Bible de Krâlice) fournit le modèle de la langue
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tchèque classique. Plus lard, vers la fin du seizième siècle notamment, ils ont des rapports fréquents avec les Huî^iienots français; les jeunes g-ens vont faire leurs éludes à Genève. Dans leurs rang-s, des érudits surgissent. D'autre part, les humanistes se rapprochent du peuple. Ainsi, l'idéal esthétique et l'idéal moral tendent à se fondre. A ce processus d'assimilation, la littérature doit ses plus éminents représentants, dont le sérieux moral trouve la forme élégante et l'expression harmonieuse : les Veleslavin, les Blahoslav, les Zerotin (on sait que ce dernier était en relations avec Henri IV et qu'il est venu en France combattre à ses côtés en 1091). Mais c'est dans le g-énie de Goménius que ces deux tendances trouvèrent la plus brillante expression. Cette époque, si fertile en hommes de haute culture intellectuelle, ne nous a pas donné, malheureusement, un g-énie poétique. G'eût été une bonne période de préparation. Mais de tragiques événements interrompirent l'évolution littéraire. Les faits sont connus.
La noblesse tchèque, protestante en grande majorité, org-aiiisa une insurrection contre Ferdinand IL Gette tentative fut écrasée, le 8 novembre 1620, à Bilâ Hora,à la Montagne Blanche.
A propos de ce nom fatal, je m'arrête un instant pour rappeler un petit fait intéressant.
Dans les rangs de l'armée catholique se trouvait un jeune Français de vingt-quatre ans. Ce jeune homme, qui ne pensait certes pas assister à un combat trag-ique, par ses suites, pour toute une nation, s'appelait René Descartes. Etrang-e spectacle que de voir le protag-oniste de la pensée moderne combattre la nation qui avait donné au monde Jean Hus ! — On a d'ailleurs tout lieu de croire que d'autres idées passèrent par la tête du jeune philosophe, car, trois jours apiès la bataille fu-
LA LITTÉRATURE TCHÈOUE CONTEMPORAINE Sq
neste, le 1 1 novembre 1G20, il écrit dans son journal ces mots, datés de Prague :
(( Aujourd'hui, j'ai commencé à concevoir le fondement d'une découverte merveilleuse. » — Il paraît que ce jour-là, sur le sol de Prague, il entrevit, pour la première fois, sa méthode.
Le Te Deiini triomphal dont retentirent toutes les églises catholiques d'Europe pour célébrer l'écrasement du protestantisme tchèque faillit être en même temps le Requiem de la nation tchèque .
C'est une des plus douloureuses pages de l'histoire en général que le récit des violences de la Contre-Réforme en Bohème. A V^ienne, les généraux ne parlaient que de (( massacrer sans distinction ce peuple infidèle et hérétique, d'extirper radicalement cette nation perfide ». Alors, on lâcha sur le malheureux pays des meutes de dragons et de Jésuites. « La Bohême, dit M. E. Denis, saignée à blanc, livrée pour deux siècles au despotisme politique et religieux le plus implacal)le, cessa de figurer au rang des nations indépendantes et parut oublier jusqu'à son histoire et à sa langue. Nulle part la réaction catholique ne fut si violente, parce que, nulle part, la Réforme n'avait poussé des racines aussi profondes, nulle part, aussi, elle ne fut plus funeste, parce qu'elle fut conduite par des souverains incapables... »
Je cite à dessein le jugement de l'historien français, pour ne pas avoir l'air de charger trop ce sombre tableau. La guerre, l'émigration et la famine réduisent à un tiers la population de la Bohème. Cent mille personnes, protestants et Frères qui constituent l'élite intellectuelle du pays, s'en vont en exil. Près des trois quarts du sol sont confisqués. Les biens ainsi enlevés sont évalués à 100 millions de florins, ce qui représenterait, aujourd'hui, plus d'un milliard de fi-ancs. Une aristo-
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cralie, formée d'aventuriers étrang-ers, hostile au peuple, dont elle hait la langue, s'installe commodément sur les domaines confisqués. Les missionnaires fouillent jusqu'aux toml)eaux des hérétiques : avec des malédictions, on hrûle les os de ^izka et de l'archevêque utra- (juiste Rokycana et on jette leurs cendres au vent.
De loin, les proscrits assistent à l'aiii'onie de leur nation et, levant leurs bras impuissants, ils lancent vers le ciel implacable des prières désespérées. Coméniiis (1592- 1G70), le dernier évêque de l'Unité, un des esprits les plus larges de son temps, erre à travers l'Europe, pauvre proscrit, béte traquée, triste pasteur d'un troupeau effrayé et dispersé. Ce vaste g"énie, qui concentre, en lui seul, tout l'ensemble des connaissances scientifiques de son époque, ce grand cœur qui dut ressentir tant de douleurs à voir la patrie humiliée, plong'ée dans toutes les misères, les fidèles martyrisés ou chassés du foyer de leurs pères, cet homme supérieur, qui est comme la synthèse de deux siècles d'effort réformateur du peuple tchèque, est la dernière belle fleur épanouie sur le sol ensang^lanté de la Bohême.
Il est chrétien, avant tout. Malg^ré toutes les horreurs que l'absolutisme catholique avait déchaînées sur sa patrie et sur ses fidèles, il ne le maudit pas. Avec une douceur plus qu'évangélique, il pardonne. Il est incapable du fanatisme, de l'austérité inflexible d'un Calvin ou de l'entraînante et provocante audace d'un Luther. Sa profonde piété tend au quiétisme ; plus tard, cette âme trop éprouvée tombe dans l'exaltation mystique, phénomène (jui se produisit, deux siècles plus tard, chez •Mickicwicz.
Coménius marque la dernière étape de deux siècles d'évolution relig^ieuse et morale en îîohôme. Mais en fermant une période de la pensée humaine, il en ouvre
LA LITTKRATURE TCHÈQUK CONTEMPORAINB 4'
une autre. Il croit à la possibilité du bonheur pour l'hunianité et il indique la route qu'on doit suivre pour v arriver : c'est une nouvelle éducation qui développera la raison et préparera l'humanité à pénétrer au sanctuaire de la science. Il est le dernier de ces grands poljgraphes du moyen âg'e,niaison sent chez lui un sérieux intérêt scientifique qui annonce l'époque moderne. Au milieu du désastre général, son génie conçoit le rêve du vrai empire du Christ, où l'humanité se retrouvera heureuse, unie par l'amour, sous la garde du Bon Pasteur. Et, suivant l'exemple de celui qui avait dit : Laissez venir à moi les petits enfants, il se penche vers eux et, réformant profondément l'éducation routinière, il les prépare pour un avenir meilleur. De l'amas d'érudition scholastique, il essaie de dégager une Pansophia christiana, car il a l'intuition très sûre du fond commun de toutes les sciences. Il a bu jusqu'à la lie toutes les amertumes; son doux regard a pénétré jusqu'au fond de ce labyrinthe du monde. Dédaignant tout formalisme, il s'enferme dans le paradis du cœur et, tranquille et serein dans sa foi sublime, il est prêt à paraître devant l'Eternel.
Mais avant de s'en aller, le dernier évêque de l'Unité adresse encore à ses fidèles, à sa patrie, ce « Testament de la Mère l'nité mourante » :
(( Au moment de la séparation suprême, c'est vers toi, mon peuple tchèque et morave, c'est vers toi, ô ma chère patrie, que je me tourne, et je te lègue les trésors que Dieu m'a confiés. .. Nous avions mérité par nos fautes la colère de Dieu, je crois pourtant qu'après l'heure du châtiment viendra l'heure de la clémence, et dans cette espérance, je te lègue ce que j'avais reçu de nos pères et ce que j'ai conservé dans des temps difficiles et durs.
l\ï LA UTTKRATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE
« D'abord, l'amour de la Vérité divine que le Seig-neur a daig"né nous révéler plus tôt qu'à tous les autres peuples, par le mérite de notre Jean Hus...
« Le second leg-s que je te fais, c'est l'ardent désir de comprendre toujours plus clairement et plus complètement cette vérité divine. Et puisque le Seigneur nous a recommandé d'étudier sa loi, je te laisse en héritage le livre de Dieu, la Sainte-Bible, que mes fils, avec une grande application, ont des langues originales traduite en tchèque...
{( Je te lègue l'amour de la discipline ecclésiastique, je lègue à toi et à tes fils la volonté d'épurer, d'embellir et de développer notre chère langue, notre langue tchèque bien aimée; on savait l'ardeur de mes fils sur ce point et les connaisseurs disaient qu'il n'y avait pas de meilleur tchèque que celui des Frères et de leurs livres...
« Je te lègue enfin une méthode d'enseignement meilleure et plus utile. . . Les étrangers ont commencé à l'adopter, sans différence de nationalité ou de religion: c'est à toi avant tout qu'il appartient de ne pas négliger ton patrimoine....
« Mais pourquoi parler davantage? Il faudra me taire ette faire mes adieux, ô ma chère patrie ! Mais comment le dire? Gomme jadis, sur son lit de mort, le patriarche Jacob bénissait ses fils, commeMoïse quittant son peuple : ainsi, moi, empruntant leurs paroles, en ce moment d'adieux, je proclame la bénédiction de l'Eternel, ô mon peuple tchèque : Tu resteras le rameau d'un arbre fertile près d'une source et tes branches couvriront la muraille. Des archers t'ont harcelé, t'ont lancé des traits. Mais ton arc demeurera ferme et tes bras et tes mains seront renforcés par les mains du Puissant de Jacob, du Dieu de tes pères qui t'aidera et du Tout-Puissant qui te
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bénira, des bénédictions des cieux en haut, des bénédictions de l'abîme qui repose en l)as, des bénédictions des mamelles et du sein maternel. Que ma bénédiction surpasse les bénédictions de ceux qui m'ont engendré, jusqu'au terme des collines éternelles. (I, Morse, 4o> 22. etc.)
(( Vis, ô peuple consacré à Dieu; ne meurs pas! Que tes hommes soient sans nombre ! 0 Eternel, bénis sa force et agrée l'œuvre de ses mains ! F'rappe aux reins ceux qui s'élèvent contre lui et ceux qui le haïssent, qu'ils ne se relèvent plus! Que ton temps vienne et que tes peuples disent ;
« Oh ! Que tu es heureux, Israël! Qui est semblable à toi, peuple sauvé par l'Eternel, le bouclier de ton secours et l'épée par laquelle tu es exalté? Tes ennemis dissimuleront devant toi ; et toi, tu fouleras de tes pieds leurs hauts lieux! (V, Moi'se, 33, 6, ii, 29.)
« Le salut vient de toi. Eternel, et ta bénédiction est sur ton peuple ! (Psaume 3, 9.) »
Après avoir prononcé ces paroles prophétiques, le noble vieillard meurt à Amsterdam, en 1670.
Les émig-rés tchèques attendent toujours l'heure où ils pourront rentrer dans la patrie. Ils attendent en vain. Peu à peu, ils disparaissent, fatalement eng-loutis dans la mer étrangère.
Après Goménius, plus rien. C'est à peine si, de temps en temps, dans les émeutes isolées, des paysans trop affamés, exaspérés par la dureté du servag-e, on entend le râle de la nation mourante.
Mais malg-ré cette ag-onie du peuple, l'ardeur antiréformatrice des Jésuites ne s'affaiblit nullement ; au contraire, souvent, elle atteint au paroxysme.
Les missionnaires, qui ne cessent de parcourir le pays, flairent toujours le démon. Ils cherchent toujours
\[\ LA. LITTÉRATLUE TCHEQUE CONTEMPOHAINE
les livres hérétiques, notamment la Bible de Krâlice, où les paysans puisent la consolation dans les pires épreuves et qu'ils cachent soig^neusement. En plein dixhuitième siècle encore, le jésuite Konias (i 691-1760), contemporain de Voltaire, passe sa vie à rechercher et à brûler les livres t(;hèques. Il est arrivé, dit-on, à en détruire 60.000 î Pour faire oublier au peuple la mémoire sacrée de Jean Hus, on canonisa Jean Népomucène. En compensation des livres brûlés, les Jésuites, à quelques honorables exceptions près, fournissent au peuple des élucubrations lamentables qui ne servent qu'à le maintenir dans une humiliante pauvreté d'esprit. Ils réussissent à arrêter complètement tout mouvement intellectuel en Bohême.
Ainsi, le dix-huitième siècle, qui, en France, ouvre la période de l'affranchissement des esprits, trouve le peuple tchèque plong-é dans une profonde létharg^ie, maintenu dans son abaissement par la triple chaîne de la misère sociale, du despotisme germanisateur et de l'influence néfaste des Jésuites.
Mais on n'arrête pas la marche des idées. L'heure était venue où l'Europe devait rendre au peuple tchèque le service que celui-ci, au xv^ siècle, avait rendu au progrès de la civilisation. Les généreuses idées de tolérance, d'émancipation et d'égalité, venues d'Angleterre et répandues par les philosophes français, commencent à pénétrer en Autriche, malgié la vigilance de la censure jésuite.
En Bohême, un janséniste attardé, un célèbre philanthrope, le comte François-Antoine Spork (1662-1738), fonde, en 1726,1a première loge maçonnique. Au moyen de livres qu'il distribue par milliers — une adaptation des Pensées de Pascal, par exemple — il tâche de contrebalancer l'influence de la littérature répandue par les
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Jésuites. Mais ce n'élait là qu un sitiiial isolé. Le peuple tchèque dut attendre encore un demi-siècle l'aube d'un temps plus heureux.
Enfin, avec l'avènement de Joseph II, nous arrivons à la période de la renaissance nationale.
Il est impossible, dans ce court résumé, d'expliquer à fond un événement historique aussi compliqué que le réveil d'un peuple qui, durant deux siècles, a semblé paralysé et atteint dans les racines mômes de son existence.
Je tacherai, néanmoins, de dég^ager les causes principales de cette renaissance, qu'il est convenu d'appeler un miracle. Elle n'est cependant qu'une conséquence naturelle de l'évolution historique.
Dans la complexité de cette évolution, on peut disting-uer trois causes principales :
1° l'influence du despotisme éclairé de Joseph II ;
?,° le réveil du sentiment national provoqué par la germanisation entreprise déjà par Marie-Thérèse et poursuivie par son fils Joseph II ;
3° l'influence générale des idées des philosophes français qui, d'ailleurs, traverse toute l'Europe et fait naître un mouvement parallèle chez les Yougo-Slaves.
Joseph II, imbu d'idées progressistes, supprime la toute-puissante « Societas Jesu » et brise ainsi la force de l'Eglise. Par l'Édit de Tolérance, il accorde une certaine liberté de conscience. En abolissant le servage, il essaie d'alléger la détresse des paysans.
Joseph II rêvait un grand p]tat unifié comme la France, l'Angleterre ou la Russie. Pour atteindre ce but, il fallait une langue universelle. Fidèle en cela aux
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traditions de sa famille, de Marie-Thérèse surtout, il choisit rallemand et se mit à germaniser, par raison d'État et non par antag"onisme national. Croyant servir la cause du peuple, il y mit une certaine nervosité qui, souvent, fit écueil à ses bonnes intentions.
Sous le règne de Marie-Thérèse, le droit d'Etat de la Bohême, auquel Ferdinand II lui-même n'a presque pas touché , fut sérieusement menacé par la création à Vienne d'une chancellerie centrale, commune aux pays bohèmes et autrichiens (1749). Ce fut le premier pas vers la dégradation pour l'antique royaume et vers le dualisme austro-hongrois.
Sous Joseph II, ces efforts centralisateurs, menés avec un manque d'égards absolu pour les traditions historiques et nationales, réveillèrent, dans le peuple et dans la noblesse tchèques, des souvenirs de l'époque où le rovaume avait été indépendant. En accordant une certaine liberté à. la presse, Joseph fournit lui-même à la nation les moyens de défense.
Les idées nouvelles pénètrent dans les milieux littéraires de Praerue. D'abord les érudits français, Mabillon par exemple, ont plus d'influence que l'Encyclopédie. Quelques savants de Bohême et quelques nobles instruits se groupent, en 1770, et fondent la Société Savante qui existe encore de nos jours. Peu à peu, sous l'influence de ces hommes érudits, l'étroit idéal du joséphinisme officiel, qui ne voulait créer qu'un Etat, s'élargit et s'élève. Par une de ces ironies où l'histoire se plaît quelquefois, l'absolutisme éclairé, voulant amalgamer tous les peuples d'Autriche, contribua puissamment au réveil de leur conscience nationale.
Un petit :j;-roupe d'hommes cultivés, nourris dans les idées nouvelles, commence à se demander : Si tous les peuples de l'Europe occidentale marchent vers le pro-
grès, pourquoi devraient-ils, eux, être condamnés à mort? Pourquoi un peuple dont l'histoire a été si glorieuse ne figurerait-il pas au ranç des autres nations pour travailler au progrès de l'humanité ?
On reprend, en allemand et en tchèque, ce thème que le g-énéreux jésuite Balbïn (1621-1688) avait déjà traité dans son livre : « Dissertatio apolog"etica pro ling"ua Slavonica, praecipue Bohemica ;) qu'on réédite en 1775. D'autres patriotes se mettent à étudier l'histoire de la Bohème et à publier, avec des notes critiques, les vieux chroniqueurs tchèques,
Joseph Dobrovsk'y (1758-1829), un des plus g-rands parmi les plus grands de sa nation et de l'Europe contemporaine, esprit lumineux, critique épris de vérité, savant de premier ordre, fondateur de la linguistique slave, formule les lois de la langue et pose les bases scientifiques de l'histoire de la littérature tchèque. Car — et c'est un curieux phénomène — les jeunes patriotes, sortis des écoles allemandes, furent obligés d'apprendre le tchèque littéraire. Les œuvres de Dobrovsky leur étaient un guide sûr et leur révélaient les richesses oubliées de la littérature tchèque. Elles remplaçaient ainsi pour la jeunesse ce qui manquait le plus — l'enseignement du tchèque dans les collèges.
« Force admirable de la science! dit M. E. Denis. Les Institutions du paléo-slave deviennent comme une revanche de la Montagne Blanche et un grammairien, dans son cabinet, sans intrigue, par Tobstinafion de son labeur, reconquiert pour son peuple la place que l'égoïsme de son aristocratie et les fautes de ses politiques lui avaient enlevée. »
La noblesse de BohcMue, qui, aujourd'hui, reste presque entièrement étrangère à la vie intellectuelle de la nation, favorisait alors le mouvement patriotique dans un esprit
d'opposition contre le Joséphinisme centralisateur. Le successeur de Joseph II, Léopold II, fonde une chaire de lang'ueet de littérature tchèques à l'Université dePrag-ue, en 1791. Le premier titulaire de cette chaire, F. M. Pe Ici (1737-1801), était, comme DobrovskS, convaincu qu'il assistait àTag^onie suprême de sa nation fatalement condamnée à subir le sort des Slaves du Brandebourg-etdela Silésie. Aussi écrivaient-ils presque exclusivement en allemand ou en latin. Leur pessimisme était en g-rande partie sinon justifié, du moins compréhensible, car, depuis la réforme scolaire de Marie-Thérèse, qui avait g-ermanisé les écoles, l'allemand s'était profondément infiltré dans les villes. Seuls, les paysans avaient conservé non seulement la lang-ue, mais parfois, surtout dans les contrées ayant appartenu autrefois à l'Unité des Frères, quelques souvenirs vagues, mais forts, de l'ancienne indépendance du royaume.
Les plus jeunes patriotes nourrissaient néanmoins des espérances et finirent par entraîner Pelcl et Dobrovsky.
Ils se mirent donc en rapport direct avec le peuple. Il fallut un effort prodig-ieux pour réveiller les forces latentes de la nation; il fallut un travail surhumain, des sacrifices sans nombre, une foi inébranlable. Les savants initiateurs du mouvemeut ont suscité, autour d'eux, un groupe, très peu nombreux d'abord, d'ouvriers obscurs, presque anonymes, mais qui étaient leurs èg^aux par leur incroyable endurance; ces pauvres curés de campag'ne, humbles et naïfs, s'élèvent quelquefois à une g-randeur sublime. Sous la prc^ssion de l'absolutisme réactionnaire, mesquin et tracassier d'un François P"" et d'un Metternich, ils luttent, ils sont toujours sur la brèche, toujours aux prises avec la censure et la police soupçonneuses, allant d'homme à homme, composant, vendant et distribuant de pauvres livres naïfs et candides, prêchant la
confiance en un avenir meilleur. A Prague, une maison d'édition, dirig-ée par un habile journaliste et écrivain, Kramerius (1759-1808), est le centre de la propagande, le lieu de pèlerinage des patriotes disséminés et isolés au milieu d'une bourgeoisie germanisée ou parmi des paysans ignorants.
Alors, on compose, à l'usage du peuple, des pièces de théâtre, jouées à Prague, par un groupe d'amateurs patriotes; on écrit des nouvelles; on adapte les vieilles histoires romantiques ; le roman chevaleresque, les histoires de bandits alternent avecles vieux contes populaires, les robinsonades avec les contes orientaux. Toujours la tendance morale et progressiste est visible.
Il y a très peu de choses originales, sauf quelques essais, timides et gauches, de poésie anacréontique, gessnérienne ou naïvement patriotique.
On traduit, par exemple, du Montesquieu, mais au lieu de ses chefs-d'œuvre sociologiques, le bon PucJimajer (pron. Poukhmayer) se contente de l'inotTensif Temple de Gnide ; on traduit, et encore d'après un modèle polonais, des fables de La Fontaine ; puis, c'est le tour de Florian, de Baour-Lormian et de Gresset. Et dire qu'à cette époque-là Lamartine préludait déjà, sur sa lyre, aux mélodieux accents de ses Méditations !
Tout cela n'était pas encore de la littérature proprement dite. Il manquait tout : la langue, qui, pour avoir si longtemps été en friche, restait lourde et se prétait mal aux besoins d'une poésie moderne. Il fallait un instrument plus souple, plus riche. Alors, Joseph Jungmann (1773-1847) (pron.Youngmann) se meta l'œuvre.
Fils d'un paysan serf, il n'obtient qu'à 26 ans la liberté civique ; il connaît toute l'amertume de la vie d'un pauvre étudiant oblige de donner des leçons pour vivre. Sa vie de modeste professeur de lycée n'est qu'un
long- lal>eiir pour le relèvement de la littérature tchèque. Mécontent de la platitude de la littérature patriote, il tâche d'en élever le niveau et de lui proposer un but plus artistique. Ne possédant pas lui-même le g"énie créateur, il traduit. Il faut admirer la clairvoyance de ce savant qui, trois ans après la publication de l'orig'inal. traduit ÏAtala de Chateaubriand.
Pour rendre toutes les beautés et toutes les richesses de la prose de. l'Enchanteur, qui était une révélation même pour les Français, la lang-ue de Coménius ne suffisait plus. Guidé par ses vastes connaissances linguistiques et secondé par l'heureuse intuition, Jung-mann créa, par cette traduction, la lang-ue poétique moderne, empruntant, quand il le fallait, des expressions aux autres lang^ues slaves ou créant lui-même, au besoin, quelques néologismes qui conquirent bientôt droit de cité dans la langue tchèque.
Plus tard, i! traduit le Paradis perdu de'Mi\ion,Hermann undDorof/ieade Gœthe et quelques morceaux de Gray, de Pope, de Schiller, de Klopstock et de Herder. Il écrit une Histoire de la littérature tchèque qui, au point de vue bibliographique, n'a pas encore perdu sa valeur. Mais le travail auquel il doit son immortalité, c'est son Dictionnaire qu'on peut appeler, sans hyperbole, une œuvre g-ig-antesque. Désormais, la lang"ue tchèque était assurée de vivre.
Par sa traduction d'/l/a/a, Jung^mann ouvrait au courant du romantisme les portes de la littérature tchèque. Lui-même, par ses convictions philosophiques et relig-ieuses, était un homme du dix-huitième siècle français, un pur déiste, un fervent admirateur de Voltaire. A l'âg-e de soixante-douze ans, il écrit dans son journal intime une ardente apologie de cet auteur. « La lecture de ses ouvrages, dit-il, élève l'âme d'une manière éton-
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nante et lui donne des ailes pour planer au-dessus des bassesses et des vulg'arités du monde. » Toute sa vie, .luni^mann traîna les chaînes de l'absolutis/ne. Il était né trop tard pour voir l'intermezzo du josephinisrae éclairé ; il mourut à la veille de ï848. Mal^iré cela, il n'a jamais été un seul instant ébranlé dans sa confiance. Pendant des années, il fut à la tête du groupe toujours grandissant des patriotes. Il guida les premiers pas de éafarik et dePalackv, encouraerea KoUar et Celakovskv.
Avec ces noms, nous touchons à la seconde période de la renaissance slave en Bohême. La première g"énération des « Réveilleurs », comme on aime à appeler, en Bohême, les protagonistes du mouvement national, était presque entièrement sous l'influence directe des idées du dix-huitième siècle français. Dobner, Voïgt, Ungar, Dobrovskv, Jung-mann — tous étaient imbus de ces idées éclairées; quelques-uns d'entre eux, Dobrovskv, parexemple, étaient même francs-maçons. Les auteurs allemands, Herder, Lessing, Schiller, Gœthe vinrent fortifier ces influences. Les écrivains de second ordre, eux aussi, étaient partisans convaincus du progrès. Tous n'acceptaient pas, il est vrai, sans restriction, les idées desphilosophes encyclopédistes, mais, par là, ils restaient plus près du peuple, qui, courbé pendant deux siècles sous le joug de la réaction catholique, avait presque perdu l'habitude de penser.
Je tiens à dire hautement ce que la nation tchèque doit à la généreuse pensée française, je tiens d'autant plus aie dire qu'on exagère souventlapart de l'influence pour le mouvement intellectuel tchèque.
A la pensée française, d'autres nations doivent l'union et le réveil politique, le progrès intellectuel, les réformes sociales. Nous autres Tchèques, nous lui devons en grande partie notre existence nationale elle-même.
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La période de préparation qui nous a donné deux savants illustres, Dobrowsky et Jung-mann, resta stérile en poètes et les essais maladroits de Tham, de Puclimajer et de Ilnévkovskv sont loin d'être dig-nes du nom de poésie. Mais rien n'est néglig^eable dans l'évolution d'une littérature. Le public prend ^oût à la lecture des vers et le premier qui reçut, en naissant, le baiser fatal des Muses, Karel Hynek Mâcha, apprend son métier de poète à l'aide de ces g-auches tentatives.
Je suis, peut-être, remonté un peu trop en arrière dans ce premier chapitre; j'ai cependant passé sous silence toute la littérature du moven âg'e dont les origines datent du dixième siècle. Mais il me semblait nécessaire de montrer, même rapidement, à vol d'oiseau, quel avait été le sort de la littérature tchèque avant la renaissance moderne.
Nous avons vu l'étranqe attachement du peuple tchèque pour les problèmes relig-ieux. Pendant plusieurs siècles, les forces de la nation s'étaient orientées vers les questions de religion. Nous avons vu combien la nation a versé de sang- pour défendre la liberté de conscience et pour réaliser, ici-bas, le royaume de Dieu.
Elle a presque péri, ou peu s'en est fallu, par suite de cette fièvre religieuse.
Deux siècles après la catastrophe, elle reparaît sur la scène de l'Europe, privée de son indépendance, mais forte et rajeunie et elle réclame hautement sa place parmi les vivants. Lasse du mysticisme religieux qu'elle avait failli payer si cher, mais fidèle cependant au testament de Coménius. elle s'oriente vers le même idéal d'humanité par d'autres voies, celles du travail scientifique, littéraire et artistique.