CHŒUR DES ESCLAVES
Nous sommes un troupeau sans droit dans les entraves, Nous sommes esclaves.
Le recueil eut un succès inouï dans les annales de la
(i) Cf. l'Europe politique et littéraire, n» de juillet 1908, article nécroloR-ique paru sous le titre de : Un poète national tchèque.
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littérature tchèque. En quelques jours, on en enleva plus de ving-t éditions; mais ce succès fut plutôt dû à retrervescence politique du moment qu'à des raisons d'ordre purement littéraire. Dès lors, le poète se plonge dans des méditations philosophiques et relig'ieuses. Les Prières à V Inconnu (1896) qui sont le fruit de ce recueillement sont déjà teintées de mélancolie. Sans arriver à une solution du problème du monde, l'auteur s'incline,respectueusement, dans un enthousiasme panthéiste, devant la g-randeur de Tlnconnu. Une résignation, une fatigue légère embrume ce livre crépusculaire.
A côté de ces livres sérieux, presque sévères, Svatopluk Cech donna une série d'ouvrag-es humoristiques et satiriques, en vers et en prose. J'ai déjà parlé du charmant conte Primevères^ où le poète a g-lissé plusieurs passages satiriques très ingénieux, sans détruire l'illusion du conte. Dans un autre poème, flanuman, il a fait une amusante parodie des travers de la civilisation.
Hanuman est un singe de sang royal. Pris dans la jungle natale du Gange, il est vendu à un saltimbanque qui le dresse et le promène à travers l'Europe. Avant échappé à son maître, Hanuman rentre dans les forets des Indes et devient roi des Singes. Profitant de son expérience, il veut mettre son royaume à l'école de l'Europe. Le sujet donne à l'auteur l'occasion de railler — sans toutefois sacrifier la noblesse habituelle de l'expression — les ridicules de la société contemporaine, surtout, le snobisme et l'affectation.
Loin d'avoir épuisé, dans Hanuman, sa verve satiri-
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que, il compose plusieurs ouvrages allég-oriques où il dit ses griefs d'homme sérieux au milieu de la société hypocrite ; où se plaint la grande âme qui souffre de la mesquinerie du microcosme national ; où se montre un idéaliste dépaysé au milieu du matérialisme de notre époque. Ces sentiments lui inspirent des poèmes allégoriques: la Vérité et le Lutin, mais surtout, deux romans satiriques : l'Excursion de M. Droucek dans la Lune et la Xouvelle excursion de M. Broucck, cette fois au XV^ siècle.
Dans le premier de ces romans^ Tauteur mène, après Cvrano de Bergerac, son héros, un bon et paisible bourgeois de Prague, parmi les habitants de la Lune, éthériques et sentimentaux en même temps que très rusés. Il j a, dans ce livre, des passages qui rappellent par leur art le célèbre Gulliver, de Jonathan Swift.
La satire légère et badine de cette première Excursion prend un ton plus sérieux dans la seconde, celle qui a lieu au xv^ siècle. Le poète, qui avait lâché la bride à son imagination sur le sol fantastique de la Lune, a cette fois sérieusement étudié l'époque où il avait l'intention de placer son piètre héros.
Rien de plus amusant que do voir ce petit bourgeois, ce type de philistin au milieu de l'agitation religieuse et belliqueuse de l'époque hussi te, parmi les guerriers et les bons bourgeois de Prague au temps de zizka. Le récit, plein d'épisodes humoristiques, est pimenté d'une façon très heureuse de vieux tchèque, ce qui lui donne une couleur de réalité historique en contraste étrange avec la fantaisie du sujet.
Pour la troisiènrie fois, Cech a essayé de mettre sur la scène son héros propriétaire et bourgeois dans les Voyages bariolés à travers la Bohême. Cet ouvrage, qui présente des pages autobiographiques très intéres-
santés, d'une poésie sincère et pénétrante, resta inachevé.
La satire prend une place assez importante dans l'œuvre de Cech. Cependant, elle n'a jamais exercé l'influence salutaire que le poète avait rêvée; son cœur, trop bon, était incapable d'affliiT^'er qui que ce tut par une attaque personnelle. Ainsi , l'œuvre satirique de Cecli est toujours restée dans l'abstraction, trop générale pour avoir une portée directe.
La fécondité de Cech est loin d'être épuisée par les ouvrages que je viens de mentionner. Il donna en prose, avec les volumes de Broucek, un nombre considérable de nouvelles, de causeries, de mémoires, de voyag-es. Cette production forme, parmi les 20 volumes de l'édidition complète de ses a'uvres, i4 volumes d'une moyenne de 3oo paires environ.
On peut ne pas aimer la prose de Cech, alourdie, à mon sens, par une certaine préciosité de son style un peu conventionnel et alambiqué ; mais que de pag-es charmantes dans ses récits de vova2:e en Crimée et au Caucase! {Croquis de voy âges, Souvenirs de f Orient.) Que de fraîcheur et de poésie dans ses souvenirs de jeunesse qui se présentent de plus en plus sous sa plume, à mesure que la vieillesse arrive !
Avec Svatopluk Cech, le dernier patriote romantique s'en est allé, le dernier des poètes vraiment populaires et aimés de toute la nation. Héritier de Koilâr et de Hâlek, il clôt glorieusement l'époque romantique, idéaliste, d'inspiration patriotique.
Il résume en lui toute une période d'évolution iutel-
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lectuelle de la nation tchèque, cette période un peu confuse du romantisme idéaliste inquiété déjà et troublé par les attaques de la vie et de la pensée modernes. Il ne surpasse pas son époque, mais il en est la plus belle expression, l'expression classique.
il y a, dans son stvlc épique, quelque chose de solennel, de pompeux, de path(Hique. Rhéteur remarquable, il amena la lang-ue poétique à une sonorité de rimes, à une richesse de comparaisons, d'images, qu'on n'aurait pas osé soupçonner avant lui. Il lui arrive même de surcharg'er son vers d'épithètes et de fatig-uer le lecteur par une cataracte de métaphores. Par contre^ on trouve chez lui des passages lyriques qui ont la simplicité limpide d'une chanson populaire.
On a relevé quelques-unes de ces hésitations, de ces indécisions inhérentes à son époque, entre deux conceptions qui lui étaient également chères : libéral convaincu, indifférent au fond aux problèmes religieux, il est amené, par son ardent patriotisme, à admirer Jean Hus et les martyrs de la réforme tchèque. Dans le paysan, il voit le conservateur des saines traditions nationales, et cependant son libéralisme progressiste lui dicte des paroles d'admiration pour l'ouvrier. Il rêve de la fraternité humaine, et pourtant son patriotisme et son sentiment de la justice sociale lui inspirent des strophes de révolte. Toujours ce conflit romantique du rêve et de la réalité et, en même temps, une des raisons qui expli(jueront son amour pour les abstractions, pour lés allégories.
De là, aussi, quelques faiblesses dans ses nouvelles : une psychologie faible, conventionnelle, des personnages schématiques — un manque d'observation directe enfin; et, dans le style, une peur de désigner les choses par leur vrai nom.
LA LlTTÉllAlUnE TCHÈOUE CONTEMPOUAINE l35
D'où vient ce g^oût pour la rêverie, cette aversion pour la vie réelle? Son biog-raphe, le professeur Flajshans, s'efiForce d'expliquer ce phénomène :
La douce rêverie résiç^née, dit-il, est un héritag"e de sa mère, l'ardent élan vers ridéal et l'instabilité lui viennent de son père...
C'est non seulement un trait de caractère de famille, mais un trait renforcé du caractère national. L'hypertrophie du sentiment, des rêveries sur le passé et des rêves d'avenir, l'aversion et le dédain pour la réalité — on trouve tout cela sous forme de mysticisme dans Stitny, dans les dernières œuvres de Hus... plus tard, dans Coménius, mais surtout, à l'époque de la renaissance nationale où orrandit le père de Cech et dont le fils avait accepté les traditions. Les visions de Koliar et la rêverie fiévreuse de Mâcha imprimèrent leur cachet à l'époque ; la fuite vers le passé de la réalité désespérément triste et les espoirs d'un avenir plus heureux étaient, à cette époque, communs à tous les Tchèques. Il suffit d'un regard sur les rêveries de Mickiewicz pour montrer que ce penchant n'est pas seulement un trait de caractère tchèque, mais slave. » (Flajshans : Sv. Cech, p. 2G8.)
Malj^ré la g-randeur et la noblesse incontestables de son inspiration, malg-ré la puissance et la richesse de son éloquence poétique, Cech n'a pas fait école (i).
(i) On pourrait, à la rigueur, lui affilier deux poètes qui, par leur inspiration nationale et polit)([ue et patriotique ainsi que par leur âge, se rap])rochcnt de lui, sans toutefois l'atteindre . Je parl*^. de M, L, Quis et de J/"« Kn'ianohorskii.
M. Ladislav Quis (né en 184C)) est l'auteur de ballades dans lesquelles il continuait la tradition de Erbcn et de Xcruda et surtout, d'un charmant cycle en vers, de contes nationaux, Jean le Sot (Hloupy Honza), personnage analogue à l'Ivan Dourak des contes russes et au Grosjcan français. Depuis (pichiues années, M. Oiiis a renoncé à la poésie pour se faire l'éditeur et le commentateur aussi fervent qu'érudit de Havlicck, de (;elakovsky et de Neruda.
Le patriotisme un peu chauvin de M"'' E . Kri'isnnhorshà (née en 1807) nous paraît bien démode aujourd'hui ; cependant, il y aurait
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On l'aiinait, on l'admirait, mais le temps du romantisme patriotique était déjà passé à l'époque où un autre ccrand poète, Jaroslav Vrchlicky, ouvrait les larg-es horizons de la poésie européenne aux yeux éblouis de la jeunesse.
On écoutait respectueusement, avec vénération, les paroles prophétiques de Cech, mais on ne pouvait plus le suivre. Déjà les jeunes étaient hantés par d'autres idées.
Cependant, quand il s'éteignit, ce fut un deuil national. Tout le monde le pleurait: les rares amis qui eurent le bonheur de connaître de près la noblesse de son âme, la bonté de son cœur et la droiture de son caractère ; le peuple, qui ne connaissait pas sa personne, mais qui aimait en lui le poète national par excellence, l'auteur du Forgeron de Leseiin et des Chants d'un Esclaoe; et nous autres jeunes, quoiqu'un peu éloig-nès de son œuvre, nous ressentions un serrement de cœur en voyant disparaître avec cette belle tête argentée toute une période d'évolution nationale et littéraire. Avec une émotion douloureuse, nous nous penchâmes sur la tombe de ce grand poète, de ce 2;"rand patriote, au caractère pur comme un cristal de roche.
quelque dureté à oublier que sa rhétorique et son enthousiasme, qui sonnent creux aux oreilles modernes, étaient l'expression sincère de l'état psychologique de son temps. Il ne faut pas oublier non plus les traductions r[u'elle a données de Monniear Tlindée, de Mickiewicz, et de f^Jhild-f/arold, de IJvron. Mir Krasnohorsk;ï a eu tort de vouloir barrer, au nom du patriotisme, la route aux tendances modernes vers 1892 . Elle commit l'imprudence do s'eni,^ac:er dans des polémi<jues contre les jeunes, surtout contre Machar, qui était un adversaire sans pitié.
LE ROMAN HISTORIQUE : TREBIZSKY, JIRASEK, WINTER
J'ai déjà constaté, en parlant de la fièvre des Manuscrits, le coût exag"éré pour les sujets et les souvenirs historiques qui s'était développé en Bohême. Cette tendance,tout en fortifiant la conscience nationale, amenait le peuple à s'enivrer de déclamations, à négliger les dangers de l'heure présente, bref, elle créait une atmosphère morale factice et malsaine. J'ai cité les paroles énergiques de Havlicek et de Neruda contre cette sorte de patriotisme romantique.
C'était surtout le roman historique qui maintenait ces traditions de patriotisme grandiloquent, étroitement chauvin en môme temps que doucereux et sentimental. Il finit par jeter le discrédit sur toute cette partie de la littérature.
Les imitateurs et les disciples de 7>//, romancier et dramaturge, croyaient pouvoir se passer presque entièrement d'études sérieuses. Sur un plan plus ou moins historique, ils brodaient leurs fantaisies. Ils s'extasiaient aux souvenirs des exploits hussites, ils s'apitoyaient sur le sort de la patrie après la Montagne Blanche. Leur œuvre témoigne de plus de bonne volonté que de vraies préoccupations artistiques.
Mais avec le progrès de la science historique en
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Bohrine, après l'œuvre mag-istralc de Palackv et de Tomek (^i), il était désormais impossible de se lancer dans cette voie sans une solide préparation scientifique.
Aussi l'œuvre de Vâclav Benes TrebïsskI/ {\~)ron.Triébiskv) (i84o-i884) fait-elle preuve d'un souci plus profond de la vérité historique.
11 Y a quelque chose de très touchant dans la destinée amère de ce pauvre abbé de campag-ne, de ce phtisique halluciné par le grandiose drame de l'histoire de Bohême : quelque chose de très douloureux dans le sort de ce prêtre catholique cherchant à concilier sa conscience d'ecclésiastique avec sa sincère admiration pour les grandes pages de notre histoire nationale, histoire qui, au fond, n'est qu'une lutte désespérée contre l'Eglise et contre la germanisation.
Pour le peuple dont il était issu et qu'il aimait ardemment, Benes a écrit une longue série de nouvelles historiques, animées d'un patriotisme exalté. Ce furent surtout l'époque hussite et le dix-septième siècle qui séduisirent son esprit enclin à l'éloquence pathétique, au lyrisme sentimental. Succombant lui-même à son émotion douloureuse, il ne domine pas toujours son sujet; mais ce manque de fermeté est souvent compensé par la profondeur et la sincérité du sentiment. Ses romans, ou plutôt ses longues nouvelles, paraissent un peu naïfs aux lettrés, mais c'est une excellente lecture pour lepeu-
(i) Vaclav Vladivoj Tomek (iSiS-igoS) est, à côté de Palacky, le plus çrand historien tchrfjue. Depuis i85o, il était professeur d'histoire de l'Autriche à l'Université de I'ra:^ue. Son Histoire de la Ville de Prague en 12 tomes, allant jusqu'à 1609, est un travail admirable de i>récision melhodicjue et de sûre Crnd'tion. Conservateur obstiné, il s'est brouillé avec HaviiTek et Palacky, dont il désapprouvait le libéralisme. Fidèle à ses principes, il jugea assez sévèrement la réforme tchèrpie ft le mouvement hussite. Citons encore son Histoire de l' Université de Prague et ses Mémoires. (Cf. E. Denis, la Bohême depuis La Montagne Blanche, \\, 469.)
LA LITTÉRATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE l39
pie auquel, d'ailleurs, ces œuvres étaient destinées dans la pensée de l'auteur. Citons, parnni ses livres, les recueils: A V aurore du Calice, tes Elégies d après la Montagne Blanc/ie et les romans la Couronne d'épines, les Ames égarées, et la Reine Dagniar, qui traite le même sujet que le poème de Svatopluk Cech.
Il a cependant fallu un esprit plus ample, un écrivain plus fort, plus érudit et plus artiste pour résoudre le double problème du roman historique tchèque. Double problème, car le genre lui-même a soulevé des objections assez graves, et puis, quel sujet difficile, compliqué et touffu, que les destinées tragiques de la nation tchèque !
Les objections contre le roman historique en tant que genre sont connues. Les progrès de l'érudition et des méthodes scientifiques nous mettent en garde contre les procédés qui ont fait jadis la fortune de Walter Scott, de Vigny ou d'Alexandre Dumas. Les succès récents de M. Henryk Sienkiewicz ne sont pas toujours de très bon aloi et la réclame s'en est un peu trop mêlée. Cependant si nous avons assisté, en Bohême, depuis trente ans, à un regain de popularité du roman historique, c'est qu'il a été régénéré par la méthode d'observation réaliste doublée d'érudition historique.
C'est à Aloïs Jirâsek que revient le mérite d'avoir réformé et modernisé le roman historique dans le sens de la vérité réaliste.
Aloïs Jiràsek (pron. Yirâsek) est aujourd'hui l'auteur le plus populaire en Bohême, car son œuvre possède un avantage propre à toute œuvre d'artiste vrai et sincère : elle est aussi captivante pour les lettrés que séduisante pour la masse du public.
Il naquit, en i85i, à Hronov, petite ville de la Bohême de nord-est, à la frontière de la Silésie prus-
l4o LA LITTÉRATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE
sienne. C'est par là que P^rédéric II descendait en Bohême, c'est encore par là que, en 18G6, Moltke menait ses réGl'imenIs vers Sadova. Jeune 'g-arçon de quatorze ans, Jirâsek entendit les sons am;vis des fifres prussiens et le grondement lointain de la canonnade, il vit sur le champ de bataille et dans des grang-es les cadavres entassés. Il en a gardé le souvenir sa vie entière.
Celte menace continuelle, cette présence éternelle du danger contribuèrent puissamment à développer le sentiment national des pauvres montag-nards, tisserands et petits cultivateurs pour la plupart, qui habitent cette région : aussi les traditions des Frères Bohèmes se sont-elles longtemps maintenues dans ce coinreculé de la Bohême. La proximité de la frontière, c'est-à-dire la possibilité de s'évader en Prusse en cas de nécessité, a favorisé le maintien de l'hérésie clandestine dans les villages de la montagne; au moment de l'Edit de tolérance, du jour au lendemain, il se découvrit beaucoup de protestants dans cette contrée que l'on supposait purement catholique.
Le jeune Jiràsek s'était fortement nourri de ces traditions nationales et patriotiques. Fils d'un petit boulanger, il fut mis, selon la coutume de ces pays frontières, au collège allemand de Broumov, pour apprendre Tallemand. Il y resta (juatre ans et continua ses études au collège tchèque de Ilradec Kràlové, alors centre du mouvement patriotique. Après avoir passé par l'Université de Prague, il fut nommé professeur à Lilomysl, où il resta quatorze ans. Depuis 1888, jusqu'à l'année dernière, il exerçait la même fonction à Prague.
Cette vie simple d, été remplie d'un labeur obstiné et d'un incessant elî'ort artistique.
Comme Svatopluk Cech, Jirâsek est un auteur national dans la plus véritable acception du terme. Son œuvre, par tout ce qu'elle a de plus intime, de plus pur,
LA LITTliaVTLUE TCHÈQUE COMTEMPORAIXE ï/\l
de plus profond, plon«;»*e par toutes ses racines dans le sol national. Mais si l'inspiration de Cech était romintique, l'œuvre de Jimsek présente uneévolution continuelle vers le réalisme.
Toute cette vaste œuvre s'inspire d'un ardent patriotisme, d'un immense amour du peuple tchèque. Mais loin de chanter la mélopée élég"iaque et sentimentale de Trebizsky, Jin'isek s'efl'orce de dég-aj^er de l'histoire nationale une haute leçon de force morale, de fierté et de confiance dans l'avenir. Il croit à la vitalité des nobles principes moraux que l'histoire a légués au peuple tchèque, sauveg^ardés mal^-ré tous les désastres.
En sculptant les personnages héroïques de nos ancêtres, ces rudes capitaines hussites, en racontant le dévouement sans bornes des patriotes tchèques à l'époque de la renaissance, il créa^en même temps qu'une œuvre d'art et de vérité historique, de brillants exemples d'inébranlable fidélité à l'idéal, soit religieux, soit moral, soit patriotique.
Mais avant d'arriver à la conception d'art qui en fait aujourd'hui un des maîtres du roman historique, Jin'isek dut vaincre en lui les influences du romantisme de W. Scott, de Mickiewicz et de Kraszewski, qui avait laissé des traces sensibles dans ses premières nouvelles. Son premier grand roman, Skalàci (la Famille des Skalak), révélait déjà une force d'observation réaliste qui surprenait chez un auteur de 23 ans. C'est un épisode de la sanglante insurrection des paysans contre le comte Piccolomini à Nâchod, en 1776. Dans ce récit de la lutte désespérée des pauvres paysans aff'amés contre le despotisme arbitraire du régime féodal, l'auteur aborda, pour la première fols, le problème qui ne cessera plus de l'intéresser — le problème du mouvement des masses populaires.
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Peu à peu, il quittera le point de vue romantique qui attrilmc aux pcrsonnag-es représentatifs le rôle prépondérant dans l'histoire. Il comprend que, pour donner une idée juste et exacte d'une époque, il faut tenir compte du sourd travail des idées dans le peuple. Ce ne sont pas les grands personnages historiques isolés qui sont les héros des romans de Jirâsek : c'est le peuple tchèque lui-même dans sa gloire, dans son abaissement, dans son admirable renaissance.
Mais ce n'est pas tout de suite qu'il arrive à cette conception du roman. Tenté par la grandeur tragique de l'époque hussite, il écrit le roman : Vne glorieuse journée. L'essai était encore prématuré. Ce n'est que quinze ans plus tard que l'auteur reprendrale thème avec succès dans la vaste apothéose du combat héroïque des H ussites : Contre tous.
Ces années de préparation lui ont servi à écrire une longue série de nouvelles et de romans; les montagnes natales, la vieidylliquede la vieille ville de Litomvsi, divers épisodes du passé de la Bohême en fournissent les sujets. L'énorme production de cet auteur me force à ne parler que de quelques-uns de ses ouvrages.
Dans les Contes de la Montagne, il dessine vigoureusement, avec une sobriété saisissante, les types de paysans, sans dissimuler les travers de leur caractère; je cite cet exemple d'entêtement passionné, si caractéristique pour la nalure tclièque, dans la nouvelle intitulée : la liace sauvage. Le vieux Kvircnc, brouillé avec sa famille, ne veut pas permettre à sa fille et à son beau-fils de puiser de l'eau dans son puits. Ceux-ci portent plainte et le trilninal décide en leur laveur. Furieux d'avoir perdu son procès, le vieux se jette dans le puits pour empêcher ainsi sa fille d'y puiser de l'eau.
Le séjour à Litomysl inspira à Jirâsek une série de
LA LirrÉrtATUnE Tr.nÈQUf: CONTEMPOnAlNE l'io
nouvelles. Je n'en citerai qu'une, Une histoire de philosophes. (L'expression « philosophe » est employée, en tchèque, dans le sens d' « étudiant en philosophie ».) La nouvelle, qui est un petit chef-d'œuvre de i^ràce mêlée de trag-ique, donne un tableau de l'etîervescence et de la nervosité de la jeunesse aux approches de i848. La petite ville où se déroule l'action a fourni les modèles de quelques fii^'ures inoubliables; ce sont commode frag-iles porcelaines de Saxe au charme vieillot que ce Monsieur Roubinek,qui semble résumer en lui tout l'esprit borné de la bureaucratie de Metternich, ou cette excellente M'^e Elise, la bonne mère de ses pensionnaires.
Peu à peu, Jirâsek va plus avant dans l'histoire et crée des types de hobereaux tchèques du quinzième siècle qui, ayant pris au temps des guerres hussites le g-oût des armes, se décident difficilement à la vie tranquille de gentilshommes campagnards et préfèrent guerroyer à côté des Polonais contre l'ordre teutonique, ou même s'engagent au se'rvice de l'étranger. Plus tard, dans la trilogie la Confrérie, yivîxsek reprendra ce type du guerrier par goût et par habitude, et il a trouvé parmi ces vieux grognards des personnages d'une gr;indeur et d'une sévérité morales qui rappellent les classiques exemples de l'histoire romaine.
Ces ouvrages, parmi lesquels je ne cite que : Au service de l étranger et le Bâcher de Tceyo, amenèrent l'auteur à étudier minutieusement l'art militaire des Hussites et de leurs descendants.
L'œuvre la [>lus importante de cette période est le roman : les Tètes-de-chien. Le titre dési2;-ne les paysans tchèques qui habitent dans les montaiirnes de la Sumava, aux environs de Domazlice. Préposés à la garde de la frontière du côté de la Bavière, ils avaient, en
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récompense de leur fidélité, obtenu des rois de Bohême, divers privilèg-es.
Ils relevaient directement de la couronne de Bohême et n'étaient oblig-és à aucune corvée. Ces paysans libres avaient un drapeau orné de leurs armes, une tête de chien, signe de leur vigilance. De là aussi leur nom — qu'ils portaient avec fierté — les Tètes-de-Chien.
Après la Montagne Bhinche, le domaine de Doma- ^lice échut à un seigneur allemand, le comte Lamminger. Celui-ci, sans tenir compte des privilèges des Têtesde-Chien, les forçait à des corvées. Vainement, les malheureux réclamèrent à Prague, à Vienne. Désespérés, ils s'insurgèrent contre Lamminger : ils furent vaincus; leur chef, l'héroïque Kozina, fut exécuté à Plzen, leurs parchemins furent brûlés (i).
Une fois encore, Jirâsek revint à la douloureuse période qui suit le désastre de 1G20, la même que Svatopluk Cech chanta dans son Vàclav de Michalovice. Le roman les Rochers conte le sort d'une noble famille d'émigrés. 11 faut admirer l'art du romancier qui, malgré son profond sentiment de tristesse, ne glisse jamais dans l'élégie sentimentale en peignant les souH'rances de sa nation. Au contraire, il tâche de deviner déjà les gages d'un meilleur avenir, la force cachée sous les ruines et qui réapparaîtra un siècle plus tard, dans la renaissance de la nation.
Dans les deux derniers romans, Jirâsek était déjà parvenu à posséder pleinement ses movens artistiques. A une connaissance très sûre de l'âme humaine et du passé, il joignait l'art du romancier réaliste. Dès lors,
(i) Le chef d'orchestre du Théâtre National, M. Karel Kovaïovic, a composé, sur un livret tiré de ce roman, un remarquable oprra du m**me titre.
LA I.ITTÉRATURK TCHÈQUK CONTEMPORAINE 1^5
il pouvait aborder de grandes œuvres embrassant toute une époque.
La forme d'un simple roman ne suffisait plus à ce dessein : il a fallu des cycles de romans.
L'époque hussite, la plus g-lorieuse pag^e de l'histoire de la Bohème, se présentait à l'auteur : tâche énorme et dont seuls les historiens peuvent apprécier les difficultés. S'appuyant sur les recherches minutieuses du g-rand historien Tomek, il donna, dans la trilog-ie : Parmi les courants^ un tableau très pittoresque, très captivant en même temps que très vrai, des temps troublés précédant et déterminant le mouvement hussite. Toute la vie de la nation est là : la vie à la cour, la vie universitaire, l'existence du petit bourg-eois ainsi que celle du paysan, l'agitation religieuse et l'effervescence g-énérale provoquées par les débauches du clergé et par l'insolence toujours croissante des étudiants et des maîtres allemands — enfin tout ce qui amena la terrible explosion du patriotisme et du zèle relig-ieux dans les g^uerres hussites. Cette œuvre, entachée encore çà et là de restes de romantisme, n'a pas de héros dans le sens ordinaire du mot. C'est une cohue de personnages parmi lesquels nous trouvons de g-rands noms historiques, le roi Venceslas IV, l'archevêque Jean deJenstejn, le jeune maître Jean Hus, le jeune gentilhomme de campag-ne qui fut plus tard le grand capitaine ^iizka, mais ces personnages sont encadrés par une foule vivante d'étudiants, de curés, de courtisans, de bourg-eois, de truands, de laquais, de paysans. C'est la nation tout entière qui est le héros du roman.
Dès lors, Jirâsek reste fidèle à cette conception. Après avoir montré les causes de l'orage hussite, il nous montre, dans le roman Contre toiis^ la conflag-ration ellemême. La nation, profondément outragée et blessée
dans son org-ueil de race par le supplice de Jean Hus, indiiiiiée de voir l'Eg-lise corrompue s'ériger en arbitre de la foi, courut aux armes. Dans la poignante description de la défaite des Croisés à la montnûfne de Vitkov, près de Prague, le roman se hausse jusqu'àune apothéose de la force nationale victorieuse. La description de la bataille est un morceau classique et soutiendrait sans danger la comparaison avec les plus célèbres passages de ce genre.
Cette évocation intégrale du passé est couronnée, dans la troisième partie du roman, par le tragique et sombre tableau du fanatisme sauvage de la secte mystique appelée plus tard les Adamites. Il serait difficile de citer des pages rendant avec tant d'art la frénésie erotique, la fureur collective d'une masse avide de sang, hallucinée, excitée jusqu'à la folie par le fanatisme relii^ieux. Seul, à mon avis, le grand romancier russe, M. Mercjkovsky, atteint à cet effet troublant dans son : Pierre et Alexei, où il étudie les diverses aberrations mentales des mystiques sectes russes du xvii^ siècle.
Le troisième grand roman de Jirâsek, se rattachant à cette époque, porte le titre de la Confrérie^ trois rhapsodies.
Ce vaste triptyque dépeint le sort des troupes hussites défendant, dans la Hongrie du Nord, l'héritage du jeune roi Ladislas contre les Hongrois, commandés par Hunyad.
Jusqu'à ce roman, Jirâsek s'appuyait sur les recherches de Tomek et de Sedlâcek (i) ; ici, il abordait un terrain inexploré, exception faite de quelques travaux d'historiens magyars,écrits avec un parti-pris indéniable.
(i) Auguste Sedlâcek (né en i843), auteur d'une œuvre monumfntale sur les Donjons, châteaux et forts du Royaume de Bohême (i5 vol.).
LA LITTERATURE TCHEQUE CONTEMPOnAINE 1^7
Il dut lui-même fouiller les archives, faire la double besosrne de savant et de romancier. Il la mena victorieusement à bout, créant, en même temps, une oeuvre d'érudition et d'art.
Historien impartial, il suit la décadence et la décomposition fatale de la Confrérie depuis la glorieuse victoire remportée par elle sur Hunyad, depuis les belles journées où le capitaine tchèque Pobera de Lomosa brûler les faubourgs mêmes de Budapest, jusqu'à la dissolution complète des troupes démoralisées, après que l'austère rigueur de leurs chefs s'est laissé séduire par les charmes d'une belle Hongroise qui les trahit.
Jusqu'à ce roman, on aurait pu reprocher à Jirâsek — et on l'a fait d'ailleurs — de négliger l'élément erotique, de peindre la femme d'une façon un peu sommaire, de ne pas assez pénétrer sa psychologie compliquée. Le personnage séduisant de la traîtresse, « Maria, la Hongroise », est une des plus belles, des plus vivantes figures de femme de la littérature tchèque.
Dans ce roman, l'art épique de Jirâsek atteint à son apogée. Ces farouches condottieri hussites, tchèques et slovaques : Pobera, Talafùs, Janko Kozic, Aksamit, sont campés avec une sûreté, avec une vérité surprenaiites ; on vit avec eux, on entend leurs cris de joie, de fureur, de haine et d'amour, leurs lourdes plaisanteries; on voit leurs gestes, on comprend leur amour delà vie guerrière et l'on finit par aimer ces rudes gaillards qui, au fond, sont de bons garçons naïfs, terriblement braves. On admire la force créatrice de l'auteur qui a su ressusciter avec tant de vivacité ces figures oubliées et l'on ressent, avec lui, un peu de mélancolie de tant d'héroïsme inutile.
Avant ainsi décrit la grandeur et la déchéance du
mouvement hussite, Jirâsek se tourna vers l'autre épo-
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que où la force vitale de la nation tchèque s'est victorieusement manifestée : celle de la renaissance nationale. Après avoir célébré les brillants exploits de l'héroïsme guerrier, il fut séduit par l'héroïsme d'abnégation et d'amour. Il donna les cinq volumes de F,L. Vèk, qui sont un monument érigé à ces humjjles « réveilleurs » qui. par un effort surhumain, par des sacrifices indicibles, réussissent à secouer l'indifférence, à éveiller la conscience nationale. Ce roman, entièrement construit à l'aide de recherches personnelles, est un triomphe de vérité historique, mais le souci du document n'entrave nullement la part de l'imagination historique.
J'ai dit que Jirâsek tient, par toutes les fibres de son être, au sol tchèque : c'est surtout son pays natal, ce coin montagneux de Nord-Est de la Bohême qui lui est cher. C'est à cette petite patrie qu'il a consacré ce bel et vaste tableau de mœurs intitulé : Ches nous. Avec un art exquis et discret, il nous dit dans cette « nouvelle chronique », comme il désigne lui-môme ce roman, toute l'histoire de la région natale depuis le commencement du XIX® siècle jusqu'en i848. Peu à peu, nous assistons à son réveil, dû aux infatigables efforts d'un curé, une âme pure, un noble idéaliste qui, souvent, doit souffrir au milieu de ses paroissiens bornés, intolérants et superstitieux. Nous suivons, pas à pas, son dévouement pour un meilleur avenir du peuple qu'il instruit, dont il améliore l'existence sociale et dont, enfin, il réveille la conscience nationale.
C'est une œuvre vaste, touffue et qui donne à l'auteur l'occasion de nous apprendre toute la vie du peuple, la tournure spéciale de sa langue, l'admirable endurance dans la lutte éternelle du pauvre montagnard contre une terre peu fertile ; sa vie, pauvre en joies et riche en misères; l'existence des tisserands exploités par les
entrepreneurs, la passion fatale qui entraîne ces pauvres diables au dang-ereux métier de contrebandiers ; l'oppression féodale, l'absolutisme de Metternlch, toute l'époque enfin d'avant i848 revit dans ce roman à qui l'expérience personnelle de l'auteur donne un accent de profonde vérité.
A plusieurs reprises, Jiràsek s'est montré un puissant dramaturg-e. Dans sa première pièce : Vojnarka , il donna un tableau très vivant des mœurs villageoises en même temps qu'un trag"ique conflit de l'amour et de la tendresse maternelle dans le cœur de la femme. Il y a. dans son drame : Un père, pièce vig-oureusement réaliste, des scènes d'une sombre g-randeur. Il a créé, dans le personnag-e du vieux paysan big-ot et rapace, un type profondément humain, parce que son avarice, qui ne recule devant aucune dureté, môme envers ses enfants, lui est dictée par un désir invincible de reconquérir le sol que ses pères avaient possédé. Cet étrange attachement à la terre, si fréquent chez les paysans, entraîne la ruine de tout ce qu'il espérait.
Dans le drame historique : Emigré^ Jirâsek traita le problème des protestants tchèques dont les pères avaient quitté le pays avec Goménius et qui rentrent en Bohême avec l'armée prussienne de Frédéric II.
En quelques scènes puissantes , il évoque la jurande figure de Zizka {■^lika). Puis, fidèle aux traditions de Kollâr et de Gech, il dessine vigoureusement, dans le drame intitulé Gero^ la destinée tragique des Slaves de Poméranie. Enfin, avec sa Lanterne, il donne un conte dramatique charmant, où la grâce fragile et mièvre du
l50 LA LITTÉRATURE TCHÈQUE CONTEMPORAINE
xviiic siècle est très heureusement combinée avec le charme mystérieux des lég-endes populaires ; on a eu raison en disant que c'est le Songe dune nuit d'été rêvé par un Tchèque (M. J. Vodâk). Une sérieuse allég-orie du sort national est cachée dans ce riant conte de fées, sans toutefois détruire l'illusion poétique.
Jirâsek est un auteur national par excellence. Il est tchèque par son inspiration, par ses sujets, et surtout par sa lang-ue, simple, sans prétentions, mais d'une pureté classique, qui se rafraîchit à la source de la lang"ue du peuple.
Cette lani^'ue correspond parfaitement à toute la nature de Jirâsek, dépourvue d'artifice, réfractaire à tout snobisme, saine, robuste, gardant de ses ancêtres paysans et montag-nards, avec leur ténacité un peu lourde, leur probité foncière.
Jirâsek partag^e sa g-loire de romancier historique, avec un de ses fidèles compag-nons d'armes et son ami, Zikniund Winter (né en i846). Le docteur Winter compte parmi les plus consciencieux des historiens tchèques pour qui la civilisation du xvi* et du xvn^ siècle n'a point de secret. La poussière des archives n'a pas étouffé le talent littéraire de M. Winter; au contraire, le commerce familier avec \qs siècles passés a donné à son style, à sa pensée, à son humour une tournure spéciale, un charme très péné*.rant d'archaïsme.
D'abord, il écrivit, à côté d'une série d'ouvrag'es d'érudition, plusieurs nouvelles où la lutte du savant et de l'artiste était trop visible. La curiosité de l'historien qui aime à accumuler les petits faits intéressants, le souci
LA LITTÉRATCRE TCHÈQUE CONTEMPOR AINK l5l
du document et du détail pittoresque rompaient souvent la lig'ue épique du récit. C'étaient plutôt des mosaïques que de larg-es fresques. Peu à peu, l'artiste prit le dessus ; après avoir publié une dizaine de volumes de nouvelles historiques, Z. Wintor donna, en 1909, à soixante ans passés, une grande et belle œuvre d'artiste dans son roman : Maître Kampanus.
Ce roman, fruit de long-ues années d'études historiques, se rattache à l'époque de la funeste bataille de la Montagne Blanche.
Maître Kampanus, professeur et plusieurs fois recteur de l'Université de Prague, est un des meilleurs humanistes et poètes tchèques latinisants. C'est unéruditsage et pondéré. Son unique désir est de voir prospérer l'Université que délaisse la noblesse tchèque protestante tandis que l'Ecole des Jésuites prospère grâce à la protection du parti catholique et de la Cour de Vienne. Nous sommes aux approches de l'insurrection des Etats de Bohème. Avec Kampanus. triste, inquiet, se demandant anxieusement quel sera l'avenir de l'Université et de la nation, nous assistons à la réunion orageuse des États qui précéda la fameuse Défenestration, à l'arrivée du roi Frédéric élu par la noblesse révoltée, puis, au combat tragique de la Bilâ Hora. En compagnie d'un jeune officier français, monsieur Descartes, le recteur Kampanus se promène tristement à travers la ville de Prague, pillée et saccagée par les vainqueurs. Puis, c'est la journée du 21 juin 1621. Sur la place de l'Hôtel-de- Ville, 27 chefs de l'insurrection sont exécutés. Au milieu des ruines, maître Kampanus est obsédé par l'idée de sauver au moins l'Université qu'il aime tant et qu'il ne voudrait pas abandonner aux Jésuites. Après de longueset pénibles crises, son protestantisme, ébranlé déjà par les conversations avec le jeune Descartes, fléchit. Kampanus se
loi LA LITTERATURE TCHEOUE CONTEMPORAINE
courbe devant les Jésuites et embrasse le calholicisme. Inutile sacriKce ! Les protestants sont expulsés du royaume et les pères Jésuites prennent possession des cbaires abandonnées. Affolé par l'écroulement de toutes ses espérances, par l'humiliation de la patrie, par la spoliation de l'Ecole aimée, désespéré d'avoir inutilement trahi sa foi, écrasé par le mépris de ses amis, le dernier recteur luthérien de i'Université de Prag'ue se suicide.
Avec une admirable impartialité, Winter a tracé ce sombre tableau du désastre. Le roman n'a pas la prétention d'embrasser la trag-édie nationale dans toute son étendue. Il s'agissait de raconter un épisode de l'histoire de l'Université, de peindre le personnage du dernier humaniste tchèque. Cependant, l'intérêt du roman est plus général et l'auteur nous offre plus que sa modestie ne nous promettait. Il nous donne non seulement un tableau très vif et très exact de la vie universitaire, de la condition des professeurs, de l'existence desétudiants. Avec Kampanus, nous suivons tous les actes du vaste drame qui se déroule et dont il est un témoin attristé plutôt qu'un acteur. Les profondes connaissances historiques de l'auteur, sa langue savoureuse, relevée d'archaïsmes, d'une richesse de vocabulaire presque rabelaisienne, donnent la sensation très exacte de cette époque confuse et crépusculaire.
Nulle part, l'auteur n'entre en scène; jamais, il n'intervient directement. Cependant, sous cette manière impersonnelle, sous l'impassibilité épique du conteur, la flamme de son noble amour pour la patrie jaillit quelquefois. Seul, un grand cœur de patriote peut écrire des pages comme celles où Kampanus, du haut du clocher de Tyn, regarde l'exécution des chefs de l'insurrection. Seul, un puissant artiste peut aborder impunément de tels sujets.
LA HTTÉRATUIVU TCIlÈOUE CONTEMPORAIN;: I 53
On vient d'amener Harant de Polzice suivi de quatre Jésuites.
Ils prient à haute voix.
La prière de ces quatre voix monle jus(ju'à la t^alerie de l'église.
Harant se tient debout, droit comme un sapin. Il reijarde la place ; Harant est un soldat qui, souvent, a regardé la mort en face. Maintenant il tourne ses yeux vers l'église de Notre- Dame de Tyn — voit-il ? ne voit-il pas ?
Une voix mince lit l'accusation et la sentence — une figure rubiconde, bouffie — c'est Pêcek Smrzicky qui lit.
Il a fini.
Harant lève la main — peut-être veut-il parler. On bat le tambour pour étouffer sa voix dans le cas où il voudrait parler. Peut-être ne dirait-il rien d'agréable à ces messieurs,assis près de la chapelle.
Harant s'approche du crucifix, s'agenouille, les Jésuites se mettent à genoux auprès de lui. Les tambours font rage. Kristof Harant, les mains jointes, ne prie pas longtemps. Leste, il se lève.
Un domestique veut lui aider à ôter son pourpoint.
Il est très maladroit, soit émotion, soit nervosité. Harant s'en dévêt lui-même : les Jésuites lui parlent — il leur tend la main.
Il se met à genoux près du billot.
Kampanus s'accoude à la barrière et il appuie ses poings sur ses yeux. Quand il rouvrit ses yeux, les fossoyeurs,habillés de noir, portaient sous l'échafaud un nouvel et précieux fardeau.
Les nuages se dissipèrent, un lambeau de ciel bleu se montra, le soleil, tout à coup, versa de l'or lumineux sur tout l'Hotel-de-Ville et sur les étroites maisons avoisinantes. Sur le noir échafaud, il mit son poudroiement doré. De longues ombres noires, aiguës,se dessinèrent sur le mur de l'Hùtel-de- Ville.
Sur le beffroi, le timbre placé dans une fenêtre sous le
lO.
Ij/j I.A LITTÉRATURK TCHEQUE CONTEMPOKAINE
toit sonne l'heure allemande, sept heures Au malin ; comme une voix qui se lamenterait, le son tremble.
... à la fenêtre de l'hotel-de-ville, Kaplir de Sulevice apparut, en plein soleil.
D'un bras, il s'appuyait sur le prêtre Jean Rosacius, de l'autre sur une béquille.
C'est un vieillard débile, aux jambes niaig-res et fléchissantes, mais il porte la tête haute, comme un chevalier qui entre en lice.
A pas menus, il va péniblement jusqu'au crucifix ; il tombe lourdement à genoux. De son front ridé, de ses cheveux blancs, il touche les genoux du Jésus-Christ sculpté, et, longtemps, il demeure à prier.
ècek, depuis longtemps, a fini la lecture de l'accusation et de la sentence.
Ces messieurs près de la chapelle manifestent leur impatience.
Eh quoi ! — il reste encore tant d'exécutions — à quoi bon ces retards inutiles?
Seul, le bourreau ne paraît pas se presser. Il se tient appuyé au mur, immobile comme la statue qui est au-dessus de sa tète. Oui sait ? Il a peut-être pitié du vieux chevalier; peutêtre ne voudrait-il pas détruire, d'un coup brutal, cette existence à laquelle il reste si peu de jours à vivre.
Kaplir a fini de parler avec Dieu. Un serviteur et un prêtre l'aident à se relever. Ils le mènent vers le billot. Inutile de le déshabiller — il a déjà fait couper le col de son pourpoint. Son cou est nu, découvert, comme il l'était, quand il était enfant.
Avec peine, le vieillard s'agenouille près du billot ensanglanté, sur lequel il pose sa tête blanche — les tambours roulent de nouveau. Le bourreau s'approche, mais, tout de suite, s'éloigne, parle au magistrat, fait des gestes. Kaplif lève la tête — la replace, autrement, mieux — il est évident que le bourreau n'a pas voulu lui causer de douleur par un coup manqué — oui, maintenant, vite, il fera ce qu'on lui a ordonné, maintenant que la tète est bien placée. Déjà, des deux bras, il soulève le large glaive.
La tète tourne à Kampanus; il ouvre la bouche et son corps robuste s'affaisse dans rétroite galerie, se raidit et reste comme sans vie.
Et là, il gît, recroquevillé dans cet espace restreint entre le mur et les pierres ogivales iiabilement taillées, au-dessus des maisons, au-dessus de l'amas jjigarré de leurs toits rouges, au-dessus de leurs pignons dentelés. Des pigeons gris s'approchaient craintivement pour voir qui était cet homme, couché dans ces solitudes élevées ; voyant qu'il demeurait immobile, ils se promenaient sur la balustrade en pierre comme s'ils y étaient tout seuls, se gonflaient, roucoulaient, et s'ébattaient, pleins de vie et de joie.
Cependant, d'en bas, à de courts intervalles, une voix montait qui lisait, puis de nouveau, un roulement de tambour. Avec une implacable régularité, la vengeance, aux yeux cruels, aux mains sanglantes, avait, encore une fois, traversé le noir échataud.
Du haut du beffroi, la voix d'airain annonçait la huitième heure, la neuvième ; longtemps, Je son lamentable vibrait dans l'atmosphère.
Kampanus fit un mouvement.
Il revint à la vie. Il ouvrit les yeux.
Il sortit de son évanouissement comme d'un sommeil, lourd, profond.
Il ne savait où il était.
Au-dessus de lui, il voyait un mur sans fin, noirâtre, avec des saillies de pierre et il voyait de sombres nuages qui volaient comme des démons. Par moments, ils se déchiraient, entr* ouvrant un peu de ciel bleu rempli de rayons d'or.
S'appuyant sur un coude, il leva la tête. A travers la dentelle de la balustrade de pierre, il voyait, dans les lointains bleuâtres, les tranquilles campagnes ; plus près, son regard s'arrêta sur les pentes douces et vertes des collines, il reconnut le rocher de Vysehrad et, au-dessous, les jardins et les palissades de bois. — Il se souleva encore : devant lui, il voyait la montagne de Pétrin ilans toute sa largeur et l'église de Sion,appartenant aux prêtres blancs, qui se détachait sur le fond frais; dans l'épaisse couronne verte, il voyait le château-
inO I-\ LlTTKRATURE TCHEQUE CONTEMPOUAINE
fort des rois de Bohême, §^ardé,d'un côté, par une tour blanche et. de l'autre, par une sombre tour noire.
Tout était baigné de lumière et de grand silence. Soudain, les tambours retentirent.
Maintenant Kampanus conijjrend. Dieu de miséricorde, il comprend ! Le beffroi, flanqué de quatre échauguettes, le timbre sur la poutre — en bas l'écliafaud noir. Kampanus s'élance.
Il entend la voix qui lit, toujours la même, voix affreuse, voix horrible. Plein de mortelle angoisse, il regarde en bas... 11 voit l'œuvre du l'ourreau : sur une poutre sortant de la lenêtre, deux corps sont suspendus, les têtes penchées l'une vers l'autre, comme pour un baiser; c'est Kutnauer, c'est Susickv ; ce sont eux qui ont été condamnés à être pendus à cette poutre — et grand DieU;, là, à la potence blanche, un troisième corps est secoué de convulsions terribles.
Le prêtre Lippach amène sur l'échafaud le docteur Jessenius. C'est lui, Jessenius !
Vif, hardi, les mouvements brusques et souples, mais sa tête et sa moustache pointue, noires comme du charbon il y a peu de temps encore, sont maintenant toutes blanches.
Rapidement, Jessenius tourne la tête; un instant, il regarde vers l'église Saint-Sauveur — peut-être pense-t-il à sa fillette qui demeure là.
Kampanus, ému au plus haut degré, dit : Mon Dieu î la douleur perce mon cœur. Vous ne laisserez pourtant pas, ù mon Dieu, mutiler ceux qui ont éclairé ce pays, vous ne laisserez pas exterminer ceux qui l'ont aimé. O mon Dieu, dont la voix déracine les cèdres du Liban, ne dormez pas, ne dormez pas! pourquoi dormez-vous?
Un misérable avocat, un misérable usurier lit la sentence. Effrayé, Kampanus attend que queUju'un se lève, mais personne, jiersonne ne se lève pour annoncer le pardon, les juges, les magistrats se tienuent assis, immobiles, raides. Lentement, le bourreau s'avance vers l'ancien recteur de l'Université de Charles IV ; il n'a pas de glaive, il tient autre chose. Pourtant, on lui coupera la langue dont il se servait pour parler si bien aux rois et aux princes !
Ou'est-cc que c'est? Un torrent de sang jaillit de la bouche de Jessenius ; il tousse, le sang coule sur sa poitrine.
Carnas^e! s'écrie Kampanus. Carnage! Carnage! Ainsi criant d'une voix haute, rau([ue, désespérée, Kampanus se lance dans l'intérieur sombre du clocher, éperdûment, il descend l'escalier de bois, enfonçant des cchardes aiguës dans ses mains, cognant de la tète contre les poutres; il se jette, éperdu, dans les ténèbres de l'escalier en colimaçon, dans les ténèbres, dans le froid et dans l'humidité, et là, il s'abat sur une marche, secoué de sanglots déchirants, désespérés, sinistres.
L'œuvre de Winter, qui s'est confiné dans les seizième et dix-septième siècles, complète celle de Jirâsek. Grâce à ces deux maîtres, la littérature tchèque possède une long-ue série de romans embrassant presque toute l'histoire nationale depuis le commencement du mouvement hussite jusqu'à la renaissance du dix-neuvième siècle.
Les trois auteurs que nous venons d'étudier, Svatopluk Cech, Aloïs Jirâsek et Zikmund Winter, sont les plus brillants représentants de ce qu'on pourrait appeler l'école nationale de la littérature, puisant son inspiration dans le sol natal et caractérisée par une tendance historique frès marquée.
Nous avons vu combien Svatopluk Cech aimait à se plonger dans des rêveries historiques. Quelquefois, les deux grands romanciers reprennent, en prose, le thème que sa poésie avait effleuré. Ainsi, Jirâsek étudiera les Adamites et Zi ka, Winter s'occupera de l'époque qui avait inspiré à Cech son Vâclav de Michalovice. Mais le
i58 LA LinÉRATURE TGHÈyUE CONTEMPORAINE
profond sentiment patriotique à part, il n'y a guère d'autre ressemblance entre eux.
Clech traitait Thistoire en poète romantique etenb^^TOniste attardé qu'il était ; les doux romanciers arrivent aux mômes ofVets de g-randeur par une méthode rig-oureusement réaliste et presque scientifique.
L ECOLE DE LUMIR. SLADEK. VRCHLICKY
Il y avait, dans l'atmosphère de lutte politique et nationale, quelque dang-er pour le développement intellectuel delà nation. La préoccupation exclusive des questions politiques aurait pu rétrécir les intellig-ences, fausser, en quelque sorte, le génie de la nation ou retarder son évolution : cette oblig-ation d'être continuellement sur la défensive aurait pu séduire les esprits et les entraîner à envisager tout au point de vue de l'utilité nationale.
Toute tendance, même la plus noble, devient préjudiciable à l'art. Il faut que le poète soit artiste avant tout : le patriotisme le plus ardent, sous la plume du poète médiocre, dégénère en tirade, en boursouflure. L'inspiration purement nationaliste serait fatalement restée stérile.
Une sève nouvelle, des horizons plus larges, des problèmes plus généraux, des idées plus universelles étaient nécessaires à la poésie tchèque.
Le problème du cosmopolitisme, qui avait tant préoccupé les jeunes poètes de la génération de Hâlek et de Neruda, surgissait de nouveau avec la génération suivante.
l6o LA LITTLKATURE TCIIÈOUE CONTEMPORAINE
Nous avons pu disting'uer, dans la littérature tchèque
dès sa renaissance, deux grands courants d'idées, deux
liurnes directrices assez nettement divergentes.
D'une part, la littérature d'inspiration nationale, aux
tendances historiques, se tournant volontiers vers les autres Slaves, se grisant de rêves panslavistes, comme Kollar, ou s'inspirant de la chanson ou de la vie populaire, comme Celakovskv, Erben ou Nëmcovâ.
D'autre part, depuis Mâcha, tous les byroniens tchèques, Fric, Nebeskv, Sabina, Maver, se rattachent plutôt aux poètes occidentaux ou à ceux d'entre les poètes Slaves qui, comme Pouchkine ou Lermontoff, avaient subi des influences occidentales.
Neruda et Hâlek, cosmopolites farouches au début, arrivèrent, par une évolution heureuse, à concilier les deux tendances. Mais la bifurcation réapparaît avec la g-énération qui débuta vers 1870 par plusieurs almanachs et qui, après la mort de Hâlek, remplaça Neruda dans la direction de la revue Luniir (i).
D'un côté, les auteurs que nous venons d'étudier, Ciech, Jirâsek et Winter, restent presque isolés et sans succession littéraire digne de ces maîtres.
De l'autre côté, les auteurs s'inspirant d'idées plus générales, admirateurs et propagateurs fervents de la poésie occidentale, se groupent autour de deux grands poètes, Vrchlickv et Zever.
Cette scission, très nette au point de vue des doctrines, n'était nullement personnelle. Cech, Winter, Vrch-
(i) Nom d'un barde mythique, figurant dans le Manuscrit de Kriilové Dvûr.
LA LITTÉRATURE TCHÈOUli CONTEMPORAINE l6l
lickv, Jirâsek et Zeyer, ayant débuté presque simultanément et dans les mêmes almanachs, écrivaient tous dans la revue Lamir^ fondée en i85i par F.-B. Mikovec (182G-1862); elle fut dirig-ée ensuite par Hâlek, puis, par S. Cech et plus tard, pendant 20 ans, par le poète /. V. Slâdek.
Jusqu'en 1898, cette revue réunissait l'élite littéraire de la Bohême : Neruda, Heyduk y publiaient leurs vers Arbes et Tfebizsky leurs nouvelles. Des jeunes savants prenaient une part très active au mouvement littéraire. Ainsi, Otakar Hostinsky (1847-1910), le futur professeur d'esthétique à l'Université tchèque de Prag-ue, esprit très fin, propag^ateur de la musique de Wag-ner, de Smetana et de Fibich en Bohême, passa un moment à la direction de cette revue, de môme que Jaroslav Go II (né en i846), le futur historien de l'Unité des Frères, le fondateur de la jeune école historique, une des plus belles intelligences de la Bohême actuelle.
Toute l'œuvre historique de GoU porte des traces indéniables du talent poétique de l'auteur, qui avait débuté par un petit volume de vers remarquables.
Jos. V. Slàdek (né en i845) créait, pour ainsi dire, le lien entre le g-roupe national et cosmopolite. Gomme poète, il rappelle souvent Celakovsky et Neruda par la simplicité sincère de la forme et de l'inspiration. Tout jeune, il passa deux ans dans l'Amérique du Nord, ce qui fortifia encore son amour de la terre et de la liberté. Il g-arda toujours cette franchise robuste qui lui Ht tant aimer Robert Burns, dont il donna une traduction merveilleuse. Gomme le poète-paysan écossais, il chante la g'ièbe, l'âpre odeur de la terre natale, la rude besogne et les saines joies du campagnard. Fortement nourri de la poésie ang-laise, il ne succomba jamais au charme sugg-estif de la rhétorique hug^olienne de son ami
l62 LA LITTÉHATURi: TCHÈQUE CONTEMPOHAIN t
Vrchllckv. Son lyrisme élégiaque reste viril et sobre jusque dans sa vieillesse attristée d'infirmités. Armé d'un stoïcisme souriant, le poète attend, sans inquiétude, l'heure suprême. « Pour mon amour des pauvres, pour l'élan démon désir, pour la beauté de mon rêve... pour mille nuits passées dans le tourment et l'insomnie, pour la lourdeur de mes jours, qu'il me soit pardonné. »
Que le poète se rassure : on n'oubliera jamais la fraîcheur de ses Chansons paysannes^m la sombre profondeur de ses méditations lyriques, ni la grâce légère de ses poésies pour les enfants, ni enfin la vigueur mâle de ses Sonnets tchèques.
Ce qu'on nous a volé, foulé aux pieds dans la boue ce qui remplit les uns de tristesse, les autres de honte, — ce n'est pas la mélopée qui nous le fera rendre : Un homme reprend par force ce qu'on lui a ravi.
Eu nous la force comme dans les autres pousse ; pourquoi donc lâchement déplorer notre sort ? La fortune à chacun ne donne que ce qu'il conquiert luimême :
le bâton au mendiant et de l'or au mineur.
N'avons-nous pas la terre natale, nos champs?
N'avons-nous pas nos bras, nos cerveaux comme les autres?
N'avons-nous pas du fer pour en faire des charrues et des armures?
Cependant, nous chancelons, comme des égarés,
en baisant humblement le poing qui nous frappe :
On crie : « Nous sommes esclaves! » Où sont les hommes?
(i) A côté de son œuvre lyriqur considéral)le, M. Sl<'idek travaille k une traduction complète du théâtre de Shakespeare qui, à elle seule, serait d«^jà un titre de gloire.
LA LITTÉRATURE TCHÈQUE CONTEMPORAINE l63
La situation g-éographique de la Bohême entre l'Orient et l'Occident, entre le Nord et le Sud, cette situation qui en fait en quelque sorte le carrefour de l'Europe, destine au peuple tchèque le rôle d'intermédiaire entre les civilisations orientales et occidentales.
Elle façonna l'esprit tchèque, le rendit accessible à toutes les influences, à toutes les idées. Tous les vents ont passé sur la Bohême; malg-ré tout, les Tchèques ont su garder leur originalité, leur caractère slave. Celui qui voudrait préciser le caractère national se trouverait certainement très embarrassé par les traits contradictoires qu'il surprendrait chez les hommes représentatifs qui l'incarnent. Ainsi, par exemple, comment concilier le rationalisme indéniable des Tchèques avec leur goût pour la méditation religieuse qui, souvent, aboutit au mysticisme ?
L'Orient et l'Occident se tendent la main dans l'esprit, dans l'âme des Tchèques, et les rendent particulièrement capajjles de comprendre les idées et les tendances les plus opposées. Cette facilité de tout pénétrer, de tout saisir, de tout interpréter, nul ne la possède au plus Imui degré que Jaroslau Vrchlicky (pron.Veurkhlitskv).
Ce nom, trop abondant en consonnes bien propres à elfrayer des Français, est cependant la plus grande, la plus pure gloire de la littérature tchèque. Le poète qui le porte est l'auteur d'une œuvre gigantesque par sa diversité, par sa richesse, et qui n'a pas d'analogue dans la littérature du dix-neuvième siècle. Il faut en effet se rappeler la production d'un Lope de Vega pour se faire une idée de la stupéfiante fécondité de Vrchlicky.
Ce nom est le pseudonyme de M. Emile F rida ^
l64 LA LITTÉUATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE
a( tiiellomcnt proiesseiir de liltéralure comparée à l'Université tchèque de Prag-ue. Emile Frida naquit le 17 février i853 à Louny, en Bohême. Son père, qui était un commerçant très actif, toujours à la poursuite de quelque nouvelle affaire, chan créa de résidence plusieurs fois au cours de quelques années. Par suite de ces pérégrinations, Emile étudia à Slané, à Prag-ue, à Klatovy. A dix-neuf ans, il entra au séminaire de Prague, mais, quelques mois plus tard, il quitta la théologie pour les lettres. A cette époque, il fit la connaissance d'un jeune Français venu à Prague pour étudier l'histoire de la Bohême. Les deux jeunes gens se lièrent et échangèrent des leçons : ainsi, Ernest Denis apprit le tchèque ; ainsi, Jaroslav Vrchlicky apprit le français.
Ses études terminées, il entra comme précepteur chez le comte Montecuccoli-Laderchi. Avec ses élèves, il passa une année en Italie, à Livourne et dans les environs de Modène. Rentré à Prague, il fut nommé professeur suppléant à l'école normale, mais un an plus tard, il quitta l'enseignement pour accepter la place de secrétaire à l'École Polytechnique tchèque. Après avoir, pendant seize ans, rempli ces modestes fonctions, il fut nommé, en 1893, professeur de littérature comparée à l'Université de Prague, qui lui avait déjà conféré le titre de docteur /lonoris causa. En 1901, il fut nommé membre perpétuel de la Haute Chambre de Vienne. A la fondation de l'Académie Tchèque des Sciences et des Belles- Lettres, il fut élu secrétaire de la section littéraire et artistique. Il y a deux ans, son système nerveux succomba à l'écrasant labeur que Vrchlicky lui avait imposé; désormais le poète est condamné à une vie purement vég^étative.
LA LITTLKATLRE TCHEQUE CONTEMPORAINE 1 65
C'est un esprit vaste. C'est comme un de ces Girands g-énies de la renaissance italienne, éçaré au milieu de notre époque. Son œuvre, qui forme toute une bibliothèque, embrasse, en effet, toute la pensée humaine. L'éminent slaviste suédois, M. Alfred Jensen, secrétaire de l'Institut Nobel à Stockholm, qui a écrit sur Vrchlickj un volume de critique très sûre et d'admiration très sincère (i), dit : a Jaroslav Vrchlicky est en quelque sorte le résumé de la littérature poétique universelle jusqu'au commencement du vingtième siècle. »
Le livre de Jensen est jusqu'à présent le plus important essai critique sur le poète et peut nous servir de g-uide à travers le labyrinthe de la poésie de Vrchlicky.
Quoiqu'il soit un peu étrang-e d'évaluer la poésie par des chiffres, la statistique, seule, pourra donner une idée de l'énormité de cette œuvre.
Vrchlicky a publié plus de Go volumes de poésie orig-inale contenant plus de ii.ooo paires d'impression. Il a composé plus de 3o pièces de théâtre, comédies, proverbes, trag"édies, en vers et en prose. Il a donné plusieurs volumes de nouvelles, de poèmes en prose^ et même un roman. Il écrivit toute une série de livres de critique littéraire. De même, son activité de traducteur n'a pas d'égale. En 189.3 déjà, le professeur Albert donnait, sur cette partie de l'œuvre de Vrchlickv, la statistique suivante : nombre de poètes traduits : 383; nombre de poèmes traduits : 2.356. En 1894, la bibliothèque de l'Institut Nobel possédait, d'après Jensen. 12.770 pag-es d'impression de ses traductions en vers. Il faut
(i) Jaroslav Vrchlicky. Stockholm, 1894.
l66 LA LITTÉRATURE îCUÈî^UE CONTt.MFOHAIÎ^E
encore V ajouter ses traductions en prose, qui comprennent des œuvres considérables.
La qualité maîtresse de Vrchlicky, c'est le lyrisme. Sa sensibilité répercute le moindre choc de la réalité, le moindre frisson de la pensée sous forme de strophes et le titre qu'il donna à un de ses volumes de poésie lyrique : VA me mimosa, rend très bien le caractère de son àme. Tout ce qu'il voit, tout ce qui ébranle son cerveau, prend instinctivement la forme du vers. Il écrit en vers comme il respire, avec une facilité déconcertante. C'est sa force et sa faiblesse en même temps, car, quel(]uefois, il se laisse aller à improviser. Il le sait d'ailleurs luimême : « Je puis dire, déclare-t-il, que j'ai improvisé tous mes livres et même presque toute ma vie. Si la vie est bonne, les improvisations sont bonnes, elles aussi, et au contraire... Oh, mes livres... Ouels que soient leurs défauts au point de vue esthétique, ils ont tous une qualité : ils sont spontanés, ils sont vrais. »
Dans cette poésie, il est facile de distinguer : une partie purement lyrique, erotique, sensuelle, impressionniste, et une partie philosophique et contemplative.
Ce double caractère s'est manifesté dès son premier livre : les Profondeurs, paru en 1870 et dédié à la mémoire de Hâlek. Le volume est encore empreint d'un pessimisme mélancolique et quelque peu sentimental, il n'est pas difficile d'y démêler, à coté de l'influence de Léopardi, celle de Hâlek, de Ii. Mayer et de V. Sole, mais on devine dès lors le futur virtuose de la langue et du vers.
Peu à peu, les brumes du pessimisme se dissipent et le poète chante le printemps de son jeune amour dans les recueils Rêves de bonheur, Eglogaes et Chansons, Pèlerinage à V Eldorado, A côté de ces recueils purement lyriques, erotiques et intimes, il y a une longue série de livres où les pièces exclusivement lyriques alternent avec des poèmes philosophiques. Une année dans le Sud est inspiré par la nature et la poésie italiennes; c'est surtout la grandeur de la mer qu'il évoque en des strophes merveilleuses. Jamais, avant lui, un poète tchèque n'avait abordé ce sujet avec autant de sublime éloquence ; selon sa propre expression, il entrevit l'infini à travers les profondeurs de la mer. Dans les Caprices et Impressions, Vrchlicky donna la preuve de son prestigieux talent de versificateur. Sur ce terrain, il n'a pas de rival parmi les poètes slaves, et les tours de force dont Théodore de Banville étonnait ses contemporains ne sont qu'un jeu pour lui. Le ghazel, le rondeau, l'ottava rima, la ballade de Villon, la sextine, la tenzone, le pantoum, le rispetti, la ritournelle, il s'empare de toutes ces formes, quelques difficultés qu'elles présentent, et les manie avec une aisance, avec une élégance incomparables. Il met une coquetterie passionnée à accumuler les obstacles de la forme : il enlace les rimes jusqu'à l'impossible et se tire d'affaire avec une souplesse qui tient du prodige, sans faire la moindre violence au génie de la langue, au rythme, à sa pensée. C'est surtout dans le sonnet qu'il est arrivé à la perfection d'un Heredia. Il excelle à donner, dans cette forme, des portraits d'artistes et de poètes : on les a dernièrement réunis en un volume qui contient, selon l'expression de Baudelaire, tous les phares de l'humanité, depuis Homère et Hésiode jusqu'à Paul Verlaine. Quelqnes-uns de ces sonnets sont de petits chefs-d'œuvre qui fixent le personnage; qua-
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torze vers — autant de coups de ciseau — et le buste de marbre est là, devant vous.
Les titres sugg-estifs : Ce que la vie a donné. Des nuages passent, la Poudre dorée. Papillons de toutes les couleurs. Sur le sol natal. Musique dans l'âme, Jours et A^«f75 caractérisent assez l'âme mobile du poète où se réfléchit la vie de l'Univers : orage et accalmie, rêverie et tourbillon, joie et souffrance, enfer et paradis, printemps et hiver — tout ce que la vie a donné.
Sur le ciel de son bonheur et de son amour, des nuages passent, jetant leurs ombres dans son âme; quelquefois l'immortelle beauté de la nature et de la poésie le sauve du pessimisme; il y a des moments où l'amour réclame, une fois encore, ses droits et inspire au poète Un livre de poésie erotique : le Jardin magique ; mais souvent, l'amertume qui dort au fond de toute chose perce dans ses rvthmes ailés. On se fatigue à résoudre le problème de la vie, et trop souvent on n'y trouve que des Amandes amères, comme dit le titre mélancolique d'un autre recueil de poésies. Le livre E' morfa est un cycle d'élégies consacrées à la mémoire d'une jeune cantatrice tchèque, morte pendant une tournée en Amérique. Une lettre que le poète avait adressée à l'artiste lui était revenue avec cette remarque : E' morta. Ces deux mots écrits par un employé des postes, terribles dans leur simplicité laconique, fournirent le titre de cet hommage à l'amie morte.
Virtuose du vers et musicien de la langue, Vrchlicky donne une nouvelle preuve de son éblouissante habileté technique en publiant le livre Ma sonate. Après les charmantes fantaisies des Promenades de la reine Mab, le poète traverse une pénible crise intérieure dont témoignent les Bouquets de cJirijsanthèmes, le Livre des Parques et surtout, ce bel et triste recueil de poésies
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d'amour : Fenêtres dans Vorage. Les livres suivants [ trahissent déjà un peu de fatig"ue et comme un pressentiment de la fin. Mais peu à peu, le poète, mélancolique aux approches de l'automne, retrouve l'harmonieuse philosophie, la sag-esse sereine, le sourire un peu attristé de la résig-nation. Je me borne à donner les titres : Avant que je me taise à jamais, Il est tombé de la rosée..., Fils d'araignée, Sur sept cordés, Mon zénith dépassé..., l'Année du poète, les Cloches de Zamberk, l'Ame mimosa, Liserons sur la jachère. Fanfares et Cadences, Iles de Corail, Sources cachées, Sentiers enfouis sous la neige, V Arbre de la vie.
Parallèlement à ces recueils lyriques, Vrchlicky écrit une série de volumes où lapcnsée et la réflexion prennent le dessus. Comme Jules Zejer, comme Tourguenieff, comme tous les grands poètes slaves, il cherche à percer le mystère de la mort, sachant en même temps unir un ardent et profond sentiment religieux et moral au respect de la pensée et de la science.
Les critiques tchèques sont en g'énéral moins tendres pour cette partie de l'œuvre de Vrchlicky ; ils lui reprochent ses flottements, ses hésitations, son dilettantisme éclectique.
Le poète lui-même se rend bien compte de ses oscillations philosophiques : a Dans mes livres de poésie lyrique, dit-il, je n'ai voulu exprimer que moi-même ; dans mes recueils de poésie épique et mixte, j'ai voulu exprimer, par l'intermédiaire de moi-même, comment un homme du xix^ siècle comprend l'évolution et la tâche de l'humanité. Le manque d'union dans mes opinions philosophiques amena le dualisme qu'on peut suivre à travers toute mon œuvre — quant à moi-même, je suis pessimiste ; quant à l'humanité, optimiste. »
Que les conceptions philosophiques de Vrchlicky, sou-
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vent, varient d'un livre à l'autre, cela est incontestable. Mais la chose est plus que compréhensible et tient au trait fomlamental de son être que caractérisent avanttout une sensibilité et une souplesse d'esprit merveilleuses. On le comprendra mieux en se souvenant de son énorme activité de traducteur. Comment un homme qui a traduit presque tous les chefs-d'œuvre de la poésie humaine, depuis HàHs jusqu'à Walt Whitman, depuis le Dante jusqu'à Mallarmé, commentcet homme aurait-il pu s'arrêter à un système, s'enfermer dans une idée, s'emprisonner dans une conception?
Cette fluidité d'esprit, qui est le fond mêmede son être, excluait, ce me semble, a priori un système précis. On avait tort de lui reprocher ce qui constitue sa g-randcur. On peut, à la riccueur, lui refuser le titre de philosophe — personne ne pourra nier les brillantes qualités de sa poésie philosophique. Il ne recula devant aucun des plus çrands problèmes qui ont hanté l'esprit humain. Grâce à ce manque de système, il n'est jamais tombé dans la sèche dissertation : son ardent sentiment, profondément et simplement humain, le sauve de l'abstraction idéolog'ique et de la grandiloquence métaphysique.
Il regarde en face les mystères de l'existence, mais il est trop lyrique pour être exclusivement philosophique, trop personnel pour se perdre dans l'abstrait, trop slave pour être un poète purement spéculatif. C'est toujours son âme qui vibre de joie et d'espérance, c'est son cœur qui frémit de désespoir et qui est î^-lacédhorreur devant l'insondable mystère.
Ayant vaincu le pessimisme de sesdébuts, le poète devient panthéiste dans ses premiers livres épiques et philosophiques. Dans ses Fratjments d'épopée^ il s'élève aux beaux accents de pitié pour toute l'humanité souffrante, à des strophes hymniques, pleines de foi g'éné-
rcuse et optimiste dans l'évolution et clans le triomphe final de la liberté, de la fraternité, de la justice. C'est le même optimisme panthéiste dans les recueils Sphinx^ Symphonies^ Sonnets d'un solitaire. Mais avec Héritage de Tantale, l'horizon s'assombrit. Gomme jadis Alfred de Vig-nv, Vrchlickj voit la nature impassible, indifférente à la douleur des créatures. Partout, même sous les fleurs, la mort se cache. La relig-ion du progrès, la foi dans l'évolution de l'humanité cède, elle aussi, aux attaques du scepticisme. Près des colosses d'Egypte, le poète entend la voix dans le désert, criant aux humains: « Que vous êtes insig*nifîants ! Que voulez-vous avec votre science, avec vos arts ? Vous ne faites que semer des g-rains pourris dans les sillons des siècles et la mort sera votre récompense. » A Kronborg, sur le bastion de Hamlet, à minuit, tourmenté par le doute, il rencontre l'ombre de Hamlet : « Arrête, ô malheureux ! lui dit-il. Comme toi je suis Hamlet, enfant du néant. Mon Horatio à moi, c'est ma poésie. Je suis un grêle roseau brisé par Forage, une ombre dont le cœur est rongé par le serpent du doute. Arrête-toi, je te reconnais : tu es l'esprit de mon temps, l'esprit du siècle du vide. 0 mon siècle perdu, qu'est-ce que tu as pu devenir, toi, grand et fort, toi, enfant de la Révolution, toi qui avais renversé toutes les idoles, ton brillant glaive à la main, toi qui avais préparé le baume bienfaisant pour guérir toutes les blessures humaines! Comment se fait-il que ton fils, la main enchaînée de nouveau, cherche vainement un seul homme à travers le monde? Comment se fait-il que chacun de tes fils, au lieu de parvenir à connaître la vérité, soit, comme Hamlet, sans force pour tirer le revolver qu'il avait chargé? Il n'a pas de force; il discute avec les fantômes ; qu'il soit poète, peintre ou philosophe, il frémit d'horreur devant l'incertitude, devant
les ténèbres. Combien de temps devras-ta encore errer ainsi, ombre irréconciliée du siècle passé ? Combien de temps nous autres, Hamlets. enfants de la damnation, combien de temps frapperons-nous encore contre la grille qui nous emprisonne, avec une fureur impuissante, pareille à la mer fouettant les rochers avec un rug-issement furieux ? »
Mais nulle part le désaccord entre le rêve et la réalité n'est mieux exprimé que dans le poème : les Fouilles d'Olympia.
Au musée de Berlin, le poète admire les restes de la brillante civilisation grecque. Il s'enivre des souvenirs de cette grande époque, il s'extasie devant ces fragments d'un monde disparu :
0 grands poèmes, dit-il, ù strophes faites de pierre, écloses à jamais sous la main d'un Hésiode inconnu! Le pied du Temps a pu vous fouler, il ne vous a pas nui. Comme la strophe d'Alkaios, votre grand rythme, plein de force, gronde à travers le monde.
Maintenant, une main de pygmée vous entasse, la sèche érudition arrange la race des géants, mais la beauté qui jaillit de vous ne se laisse pas enchaîner par la règle ; et la force de l'esprit et l'élan gigantesque percent mieux encore de cet amas de pierres.
Je ne veux pas me plaindre que mon siècle est petit. Mais il faut demander ceque nous léguerons aux temps futurs quand l'Ouragan des siècles aura passé sur nous"? Dans les ruines de nos villes, détruites par l'avenir, (ju'est-ce qui parlera de l'homme, où sera notre force et notre poésie?
Ainsi, je vous quittai, ù ruines admirables, l'àme débordante des rêves frais de rilellade, pleine de celte grande vie, libre et divine. Mais soudain, j'eus la réponse horrible, épouvantable : terrifié, mes rèvrs enfuis, devant moi s'alignent les canons prisau Mont-Valérien.
En proie au doute, l'âme du poète se réfugie dans le
recueillement. Il proteste, par son Bréviaire d'un homme moderne, contre le positivisme et la tendance matérialiste de son époque. Après ces livres d'un sombre pessimisme, on retrouve une sérénité sublime dans le recueil : la Vie et la Mort. La poésie, la nature, l'art peuvent nous consoler ici-bas : tranquilles, nous pouvons attendre la mort qui n'est «qu'une fenêtre ouverte sur la vraie vie, sur le jour sans fin )). Ce recueil, un des plus beaux, fut suivi par les Voix dans le désert, de deux nouvelles séries de Sonnets d'an solitaire,des Chardons du Parnasse et, surtout, de ce livre de profonde méditation lyrique, Chants d'un pèlerin. Les derniers recueils lyriques de VvchVickj, Taches au soleil, J'ai laissé le monde passer, Illusions vaines et vérités éternelles, Pas silencieux et Couchers de soleil sont teintés de mélancolie douce et de stoïque résignation. Ajoutons encore le livre : Ma patrie, recueil de poèmes écrits sur des sujets patriotiques.
Trois poètes, surtout, ont exercé leur influence sur l'œuvre de Vrchlicky: trois poètes dont, tour à tour, il se fit l'interprète dévoué : Le Dante, Gœthe et Victor Hugo. Ce dernier, dans la première période, était son poète de prédilection. Le créateur de la Légende des siècles contribua puissamment au développement de l'élément épique dans la poésie de V^clllick^^ Suivant son exemple, le poète tchèque donna une long"ue série de rhapsodies épiques, mythes, ballades, odes, chansons, lég"endes et romances, formant, à lui, sa Légende des s/èc/e5, embrassant toutes les étapes successives de l'histoire et de la pensée humaines, depuis le chaos primitif jusqu'à la Révolution française.
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L'Inde, la Grèce, le Sud, le Nord, tous les pays, toutes les idées, toutes les religions, le passé, le présent , toute Tépopée humaine trouve dans son âme un vibrant écho. L'éminent poète et critique polonais, M. Zenon Przesmvcki (Miriam), a eu raison d'appliquer à Vrchlicky lui-même les belles paroles d'enthousiasme que celui-ci avait écrites à j)ropos de la Légende des siècles.
« Vision colossale ! Fresque grandiose fixée par les clous des étoiles dans l'énorme cadre de l'espace! Babel de faits, tourbillon de figures, génie de tous les siècles et de toutes les nations en lutte, mélange de civilisation et de barbarie, hymne interrompu par rore;"ie, chant de chérubins étouffé par des soupirs et malédictions de l'enfer, grande thrénodie de la création et des créatures. »
(' Les fantastiques ;échos des temps primitifs, dit le critique polonais, toutes les traditions de la Bible, les paraboles du Talmud, les motifs grecs et romains, les légendes du moyen âge, les images de l'Orient, les contes de la Provence ensoleillée, les histoires de sorcellerie et de chevalerie, le printemps de la Renaissance, l'automne du xviiie siècle, les voix des grands génies et des grands hérétiques, le grondement des luttes et des guerres, tout cela, suivi jusqu'à l'époque moderne, s'entrelace, se heurte, s'unit, se rencontre, se disperse et se retrouve dans .son œuvre et forme un ensemble qui ne cède nullement — quant à l'effet de grandeur — h la Légende des siècles. »
Pendant plus de trente ans, les recueils de poésie de Vrchlicky alternent, avec ses œuvres lyriques et contemplatives. Dans les Poèmes épiques, parus en 1876, on (It'vine encore, çà et là, rinilucncc de Lenau. Mais au point de vue de la langue et de la forme, le poète était déjà maître de ses moyens : il exécutait de véritables
LA LITTERATUrvE TCHEOUE CONTEMPOKAINE I^O
tours de force aux yeux éblouis de ses compatriotes, un peu confondus de cette habileté, qui semblait tenir du prodig-e. Mais après V Esprit et l'Univers, il fallut bien se rendre à l'évidence : on était en présence d'un {Sl^rand poète. A côté des grandes visions delà cosmog-onie, on y trouve de nobles hymnes à la femme, à la vie, à la nature immortelle et toujours renaissante ; ici, le poète était encore panthéiste et matérialiste. Le premier volume des Mythes contient trois poèmes épiques. Le premier, <SârA:a, traite un sujet de mytholog-ietchèque : la g"uerre que les femmes déclarèrent aux hommes, après la mort de la princesse Liboucha; le second, la Légende de saint Procope est racontée dans le tonpopulaireavecune sobriété expressive qui rappelle la naïveté des vieilles g-ravures sur bois. Le dernier des trois poèmes, le Crucifix de Bozetech. est un des plus beaux morceaux de poésie philosophique que je connaisse. Bozetech, moine du couvent fondé par saint Procope est condamné, pour expier une faute, à sculpter un crucifix de g'randeur naturelle, à le porter à Rome pour y demander l'absolution au pape. Sur les hauteurs g-laciales des Alpes, le pénitent, rempli d'etfroi devant la majesté de la nature qui lui révèle la puissance de Dieu, fléchit sous le fardeau. A ce moment, un autre pèlerin s'approche, le juiterrant, Ahasvérus. Il conte à Bozetech le crime qu'il doit expieren errant sans repos et sans but à travers le monde, représentant immortel de l'éternelle lutte de l'esprit humain : « Tout ce que l'homme pensera de grand, tout ce qu'ilressentira dans ses méditations désespérées, les perles des larmes et les fleurs de son désir, tu réuniras tout au fond de ton esprit — » telle était la sentence. Mais le poème finit par une perspective idéaliste : « Je mourrai, dit Ahasvérus, je mourrai content et réconcilié avec tout, car comme ce soleil merveilleux qui vient de s'éle»
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ver au-dessus de la inag"nificence silencieuse des mon» lacunes, l'esprit humain s'installera sur le trône, les ténèbres seront dissipées, et, seule, la lumière rég-nera . »
C'est le même élan d'idéalisme optimiste dans le second tome des Mythes:, surtout dans le poème Sandalfon et dans Eloa qui est une continuation de VEloa d'xVlfred de Vig-ny. avec quelques réminiscences du Dante, de Krasinski et de Slowacki.
Il est impossible de parcourir, même rapidement, celte partie de l'œuvre de Vrchlicky. Je me contente d'indiquer les titres de ses recueils. Ce sont, dans leur suite chronolog'ique, à côté des livres cités :
Nouveaux poèmes épiques^ Vieux échos, Perspectives, Ballades paysannes, Masques divers, Fragments d'épopée, Fresques et Gobelins, Nouveaux fragments d'épopée, les Dieux et les hommes, Plaques votives, Episodes et le Troisième livre des poèmes épiques.
Le problème de Prométhée, de Faust, le problème de l'esprit humain en sa révolte titanesque contre l'éternel mystère dans lequel il est emprisonné ; le problème de Don Juan, celui de l'humanité entraînée par les passions dans la boue des orgies et sauvée, purifiée par la sincérité (lu sentiment, ces problèmes ne pouvaient laisser indi lièrent le traducteur du Dante, de Gœthe et de Byron.
Dans le vaste poème : Hilarion, il chante la lutte de la raison de l'homme contre les ténèbres qui l'entourent, la lutte de Tascf-tisme chrétien et de la vie, de l'amour.
Le poème finit par un hymne à la vie, « g-rande, immortelle, une ». Par l'élan verti^-ineux de la pensée, par l'éblouissante beauté de la forme, il rappelle la la Tentation de Saint Antoine àe G. Flaubert. Dans Twardowski, le poète choisit un sujet polonais. Twar-
dowski est le Faust slave. Suivant trop fidèlement la lég-ende polonaise, Vrchlicky n'a pas réussi à faire de ce personnag^e une figure aussi unie, à créer une œuvre aussi soutenue que dans son pendant ascétique, Hilarion. Cependant, le poème contient des passag-es d'une pureté incomparable. (La larme de Twardowski, f p. ex.) A côté de ces deux grands poèmes, Vrchlicky s'est souvent occupé du problème du titanisme, dans toute une série de poésies disséminées à travers son œuvre.
C'est l'histoire du malheureux peuple israélite qui inspira le plus vaste poème épique de Vrchlicky. La dernière insurrection juive, le suprême effort tenté par les Juifs pour se libérer de l'écrasante domination romaine, fournit la matière de Bar Kochba.
Bar Kochba, « fils de l'Etoile », se met à la tête du peuple israélite insurgé et remporte plusieurs victoires sur les Romains. Il est proclamé Roi et Messie. Mais l'amour affaiblit son esprit, l'entraîne à commettre un crime de superstition mystique et cause ainsi sa perte. Le fils de l'Etoile, Bar Kochba, devient le fils du mensonge, Bar Kosiba. Mais sa mort amène la ruine du royaume israélite, reconstitué avec tant d'héroïsme. La ville de Batar est mise à feu et à sang par les Romains et le terrible Asmaveth, l'ange de la mort, plane audessus des flammes qui la dévorent.
Le grand rabbin Akiba meurt, tué par un soldat romain, le nom de Jahveh sur les lèvres.
Une fois encore, après cette épopée, Vrchlicky fit résonner sa corde épique, pour chanter le sort de la ville légendaire engloutie dans la Baltique, le sort de l'Atlantis slave, Vineta. S'appuyant sur les rares indications fournies par l'archéologie slave et par les saïgas Scandinaves, il reconstitue, dans son Chant de Vineta, en
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«rands traits épiques, le récit des luttes entre les Slaves de la Pomérauie et les Dauuis, luttes terminées par la fin tragique de la ville.
Il serait difficile (!e dire quelle est la partie de l'œuvre de Vrchlicky qui a le mieux servi la littérature tchèque : la partie oriiîfinale ou ses traductions. Sur le tronc encore un peu chétif de la littérature de son pays, ce poète a greffé les plus belles œuvres poétiques de l'humanité, accomplissant, à lui seul, une tâche qui dans d'autres littératures a suffi à remplir la vie de générations entières. Ainsi, comme par enchantement, de larges et nouveaux horizons s'ouvrirent devant les yeux de la jeunesse. Il n'était plus nécessaire de recourir à des traductions allemandes pour connaître les chefsd'œuvre de la poésie universelle. Désormais les Tchèques pouvaient lire les classiques dans leur langue, dans des traductions qui ne font presque pas regretter l'original.
Le premier livre publié par Vrchlicky n'était pas une œuvre originale. Ce fut un Choix de poésies de Victor Hugo. Le trait est caractéristique pour le poète tchèque. HuG^o. en effet, l'avait fasciné dès le début. Plus tard, Vrchlicky ajouta deux autres volumes de traductions à ce premier hommage rendu au grand poète français.
Il va bien des traits communs entre les deux génies: c'est la môme abondance, la même étonnante variété, le m/^me culte de hi forme, de la parole, de la phrase amyde etsonore, le même goût pour la réflexion poétique, avec une tendance à la rhétorique, le même effort à dégager la philosophie de Thistoire et, souvent, le môme abus de métaphore et d'antithèse.
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Cependant, malgré toutes ces ressemblances, le fond psycholoiï-iqiie des deux poètes est essentiellement hétérogène. La différence tient à la race, au génie disparate des deux nations.
Tandis que Hugo est un visuel, un sensuel, Vrchlicky est un intuitif, poète plutôt par sentiment, succombant à la rêverie, cherchant toujours à rendre l'insaisissable harmonie des choses plutôt que leur image précise.
Si la vision de Hugo est architecturale et sculpturale, Vrchlicky saisit ia réalité plutôt musicalement. Là où Hugo donne l'image précise, déterminée, aux contours clairs et presque durs, Vrchlicky saisit le fluide poétique de l'harmonie se dégageant des choses ; là, où Hugo donne une gravure sur acier, Vrchlicky crée un tableau impressionniste (i). Si la poésie de Hugo est mâle, celle de Vrchlicky pourrait être appelée féminine.
L'hugolâtrie de Vrchlicky ne l'a jamais empêché d'admirer les autres poètes français. Le demi-siècle qui sépare ses débuts de ceux de Victor Hugo n'a pu rester sans influence sur son esprit souple et curieux. Ainsi, Théophile Gautier, Théodore de Banville, Alfred de Musset et surtout Alfred de Vigny, Leconte de Lisle et Sullv-Prudhomme ont trouvé en lui un fervent admirateur et un interprète dévoué. La traduction de Caïn, deux volumes de choix de poésies de Leconte de Lisle, les Destinées d'A. de Vigny, et surtout deux grandes Anthologies de la poésie française^ contenant près de 700 pièces, allant de Villon jusqu'aux symbolistes, témoignent de son amour pour la France. Il faut y ajouter encore un choix des Fleurs du mal (en collaboration avec J. Goll), les traductions de l'Avare, du
(i) Cf. Jules Chopin: Jaroslav Vrchlicky, article paru dans la Revue illustrée de septembre 1907 et accompagné d'une traduction du Violon du Tzigane.
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Cid, do Hernani et tic Cyrano de Bergerac, de Rostand. Citons encore, pour clore la série, quelques romans de Balzac, d'Anatole France et de Maupassant.
De la littérature de la renaissance italienne, c'est surtout le Dante qui séduisait l'esprit de Vrchlickj. Ses traductions inté^^rales de la Comédie divine, de la Vie nouvelle et du Canzoniere sont surprenantes de fidélité. Vrchlickv est un des meilleurs connaisseurs contemporains du grand florentin auquel il a consacré toute une série de poèmes orig-inaux. La traduction du Dante finie, il donna les Canzonesde Pétrarque, la Jérusalem délivrée et un choix de jjoésies Ivriques du Tasse, le Roland furieux de TArioste et les Poèmes de Michel- An^-e. Parmi les poètes italiens modernes, le chantre du néant, Lropardi, et, plus tard, parallèlement avec Leconte de Lisle, le poète des Odes barbares, Carducci ont séduit Vrchlickv. A côté d'eux, Canizzaro et M'^e Annie Vivanti eurent les honneurs de sa traduction. Une Anthologie en 2 volumes, contenant 545 pièces, complète cette liste.
De la littérature espag-nole, Vrchlicky fit connaître en Bohême une centaine de Romances sur le Cid, i5 pièces choisies dans le théâtre de Calderon, une de Lope de Vega et trois drames d'Etchegaray. Dans la poésie catalane, il choisit Y Allantis de Jacinto Verdaguer ; du portugais, il traduisit la vaste épopée de Camoëns, les L us i ad es.
Parmi les poètes anglais, il se fit l'interprète de P.-B. Shelley, d'Edgar Alan Poe, de Tennyson, deWalt Whitiiian eldc Mary Robinson Darmesteler. Il publia encore une traduction des Mélodies hébraïques et de Manfred de Byron. Une grande Anthologie donne, en raccourci, un tableau très complet de l'évolution de la poésie anglai.se.
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A part sa traduction intégrale de Faust, la littérature allemande tient peu de place dans cette liste. Le Guillaume Tell de Schiller, Ahasver à Rome de Hamerling- et un choix de Hermann Linge/ — voilà tout ce que nous avons à citer. Ajoutons encore les Prétendants au Trône d'Ibsen et les Contes d'Andersen pour les littératures Scandinaves, les Ancêtres de Mickiewicz pour la littérature polonaise, et les poésies d'Askerc pour la littérature slovène. Plusieurs fois, Vrchlicky collabora avec des érudits pour interpréter les poètes exotiques : ainsi, il publia des traductions du magyar {Arani/i, Petôfi), de l'arabe [le Diuan de Hùjîz) et du chinois [Chi-King).
L'immense érudition littéraire dont ces traductions font preuve amena le poète à se faire en même temps critique littéraire. Plusieurs volumes d'essais critiques, consacrés pour la plupart à la poésie française, réunissent ses qualités de poète et d'interprète : son larg-e et vaste esprit sait comprendre les poètes, dessiner leurs portraits psjcholog"iques, analyser leurs œuvres au point de vue de l'idée et de la forme. A plusieurs reprises, le g-rand poète moderne s'incline devant ses précurseurs tchèques, étudiant pieusement l'œuvre poétique de Kollar, de Gelakovsky, d'Erben. Ses articles littéraires sont réunis dans les volumes suivants : Profils de poètes Jrançais^ Etudes et portraits {2 vol.), Giacomo Léopardi, les Hommes et les livres, Neuf chapitres sur le roman moderne en France, Causeries littéraires (Parini, Carducci, A. de Vig-ny). Dans ce domaine encore, Vrchlicky était un précurseur dans la littérature tchèque.
* Le théâtre de Vrchlickv contient une lonirue série de
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trag"édies, de proverbes, de comédies. Il montre la môme étonnante richesse de sujets que nous avons constatée dans sa poésie. L'extrême facilité de travail, l'habitude d'improvisation sont souvent visibles dans cette partie de son œuvre. Or, de tous les g-enres littéraires, le théâtre semble le plus réfractaire à l'improvisation. Cependant, presque toujours, les piècesjfle Yrchlicky sont riches en situations orig-inales et captivantes; toujours, son dialogue est élégant, alerte et vivant dans les comédies, d'un noble pathétique dans les tragédies.
Je renonce à citer toutes ses pièces et me borne à en indiquer quelques-unes. Dans Julien V A postât, NvcXû'vcky aborda, avec une belle audace, le dernier conflit tragique du paganisme mourant avec le christianisme, le même qui, avant lui, avait séduit Ibsen dans l'Empereur et le Galiléen et que plus tard, Mérejkovsky cherchera à résoudre dans son roman Julien l Apostat.
C'est la trilogie IJippodamie^ qui est le chef-d'œuvre dramatique de Vrchlicky et, en même temps, la plus belle évocation de l'âme antique au théâtre tchèque. J'ajoute que Hippodamie est en même temps une date mémorable dans l'histoire de la musique tchèque et de la musique en général, car elle inspira à un compositeur de génie, au continuateur de Smetana, Zdenko Fibich (i 850-1900), la musique, l'accompagnement du poème et lui suggéra l'idée de créer ainsi le drame musical moderne, dont de J.-J.l\ousseau à R. Schumann, tous les compositeurs avaient rêvé. Profondément nourri des principes wagnériens, Fibich réussit à harmoniser la parole et la musique eu un tout organique et créa ainsi un nouveau genre d'art.
Parmi les comédies de Vrchlicky, Une nuit au château de Karlstein acquit une grande popularité due au charme poétique, à l'intrigue spirituelle et à la sérénité
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enjouée qui se dég!;as;e de cette fantaisie historique. Je cite encore Dans le tonneau de Diogène et Vengeance de Catulle, proverbes antiques étincelants de verve et d'humour, et la charmante comédie Une cour d' amour ^ dont l'action est placée à Avig'non, en pleine époque des troubadours et des cours d'amour.
Les trois livres de prose intitulés : Contes ironiques et sentimentaux et Tessons multicolores {2. vol.), ne marquent qu'un moment de repos pour le poète. Ce sont, pour la plupart, des poèmes en prose ou de tout petits contes spirituels, élégants, avec une pointe sarcastique ou philosophique. Une fois, sans trop de bonheur, Vrchlicky s'essaya même dans le roman de mœurs contemporaines {Poupées).
Jaroslav Vrchlicki' est incontestablement la plus grande date dans l'histoire de la littérature tchèque au XIX® siècle. Au point de vue de la langue et de la forme, il a rendu à la littérature de son pays des services incomparables et que, seul, l'avenir saura apprécier. Le tchèque, qui avait donné, soixante-six ans auparavant, bien de la peine à Jungmann, quand il voulait rendre les beautés poétiques d'Atala, était devenu, sous la plume de Vrchlicky^ un instrument d'une souplesse et d'une harmonie musicale merveilleuses, se prêtant à toutes les audaces du rythme et de la rime. Depuis Mâcha, personne n'avait écrit un tchèque aussi musical.
Avec Vrchlicky, la pensée et la poésie tchèques se libèrent de l'influence germanique, sensible encore dans la génération de Hâlek et de Neruda.
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Vrchlicky a orienté la poésie tchèque vers les littératures latines.
Virtuose incomparable de la lang-ue et du vers, il a éveillé en Bohême le culte latin de la forme. Après l'idéologie un peu froide de Kollar, après le roucoulement sentimental de Hâlek, Vrchlicky, le premier, osa chanter en rvlhmes audacieux, le frémissement sensuel de l'amour, la beauté ardente de la femme, la splendeur de la nudité, le vertig-e de la passion. Ce fut un grand mérite que d'entonner, à haute voix, un hymne d'adoration païenne de l'éternelle beauté de Vénus au milieu de ses compatriotes un peu philistins et peu accoutumés à entendre des accents d'une pareille sincérité. Déjà Xeruda avait eu maille à partir avec quelques critiques trop vertueux qui se croyaient obligés de protester contre sa poésie au nom de la pudeur outragée; mais ce n'est que Vrchlicky qui conquit définitivement à la poésie le droit de dire librement sa pensée tout entière, sans s'occuper de la pudibonderie mesquine de quelques censeurs.
Vrchlicky n'a pas eu la chance de trouver des critiques cajjables de l'apprécier. La critique tchèque, d'abord, était plutôt hostile au poète qui semblait se désintéresser de la lutte politique, al)sorbant toute la vie publique vers 1870. On lui reprochait de ne pas choisir des sujets nationaux, on l'accusait d'indifférence. On était confus, déconcerté devant cette étonnante mobilité, devant cet esprit ondoyant qui se refusait à tout classement habituel.
Aussi le poète garda-t-il de cette époque un souverain mépris de la critique.
Il est vrai que lui et son école marquent, dans ces années d'effervescence politique, la revanche de l'art pur surla tendance patriotique. Maiss'ii délaissait les questions
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politiques du jour, s'il ne voulait pas combattre l'ennemi dans l'arène, cela ne veut pas dire qu'il n'ait pas eu de sentiment patriotique. Toute sa vie n'était qu'un surhumain effort pour le relèvement de la littérature de son pays. Il fallait vraiment ôtre plus que myope ou être dépourvu de tout jug-ement pour pouvoir reprocher un manque de patriotisme au poète qui a placé la littérature de sa nation au niveau européen.
11 suffit de lire l'admirable sonnet Notre langue, , dans les Voix dans le désert, pour comprendre l'indi- * cible amour du maître pour sa langue, pour son pays, pour son peuple.
Plus tard, quand on eut reconnu l'absurdité de ces invectives, on passa d'un extrême à l'autre et ce fut, pendant des années, une pluie de superlatifs, des nuages d'encens. Cet excès provoqua une réaction. Vers 1890, années qui coïncident, dans l'œuvre de Vrchlicky, avec des crises se trahissant par une fatig^ue sensible, la jeune critique l'attaqua vig-oureusement, avec raison quelquefois, avec injustice très souvent, à cause de sa rhétorique verbeuse, à cause de ses réminiscences, à cause de sa g'randiloquence hug'olienne. On alla même jusqu'à protester contre le « culte de la pyramide de papier». MM. Salda, Karâsek et Vodâk lui reprochaient un style diffus et relâché, le professeur Masaryk attaqua son éclectisme philosophique. Gela s'explique d'ailleurs ; l'esprit dogmatique et moralisateur de Masaryk, nourri de la philosophie des moralistes anglais, a dû forcément être choqué par la mobilité et la sensualité latines de Vrchlickv.
La distance me semble trop courte encore pour prononcer un jugement définitif. Il faut laisser le temps faire son œuvre. Il faut laisser à la critique tchèque le temps nécessaire pour faire des analyses, des mono-
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graphies, le temps d'examiner cette œuvre énorme de près, au point de vue du style, du rythme, de la langue, des idées. Sur ce terrain, tout est encore à faire. Mais d'ores et déjà, il est certain que les défauts de Vrchlicky étaient l'écueil inévitable de son activité fébrile et qu'ils sont larg-ement compensés par les brillantes qualités de son œuvre.
Dans ses Amours Jaunes^ Tristan Corbière appelle Ilug-o « l'homme apocalyptique, l'homme ceci-tûra-cela ». A plus forte raison, ces épithètes pourraient-elles être appliquées à Vrchlicky.
Comme Victor Hugo, c'est un poète très inégal. Sa fécondité débordante, son effort pour tout connaître» tout traduire en tchèque, son activité inlassable et, surtout, l'incrovable facilité du vers entraînent fatalement des faiblesses dans son œuvre. Ses livres manquent souvent d'architecture intérieure et les impressions du moment y alternent avec de beaux poèmes, d'un sublime élan lyrique. Les pièces inspirées par le hasard de la lecture ou de la vie quotidienne y côtoient des poèmes profonds exprimant toute une conception du monde, ouvrant de vastes perspectives de pensée.
Cette inégalité s'explique facilement par la fiévreuse activité de Vrchlicky. Une anthologie en dix ou douze volumes, faite avec intelligence, avec respect et avec amour, pourra donner l'essentiel de son œuvre. Ce seront des volumes d'une pure poésie, d'une noble inspiration, d'un élan sublime, d'une souveraine beauté de forme, d'une haute élévation de pensée.
En Vrchlicky, la poésie tchèque a passé, d'un rythme accéléré par l'évolution (jui, dans la poésie française, a demandé plus de soixante ans. Il incarne, en lui seul, le Romantisme et le Parnasse tchèques. Désormais, la poésie tchèque ne s'attardera plus derrière le mouve-
ment européen des idées et si elle possède aujourd'hui des poètes comme Macbar, Sova et Jjrezina, c'est grâce à l'immense labeur de Vrchlickj, qui a laissé à ses successeurs un instrument merveilleux.
C'est une des plus grandes injustices que l'Europe ait commise envers la nation tchèque que d'avoir jusqu'ici nég"lig-é un des plus grands parmi les poètes contemporains. Depuis longtemps déjà, son nom devrait figurer parmi ceux qui font l'orgueil et la gloire de l'humanité.
JULES ZEYER
A côté de Vrchlicky, la silhouette délicate et hautaine de Jules Zeijer (1841-1901) se dessine au premier plan.
Comme Mâcha et Neruda, il naquit à Prag-ue, mais sa jeunesse ii^nora les humiliations de la pauvreté. Ses parents, commerçants aisés, le destinaient à reprendre la direction de la Maison Zeyer, c'est-à-dire, à vendre des bois de construction. Comme Pouchkine, Zeyer eut le bonheur de trouver, dès sa première enfance, une vieille nourrice à l'âme poétique, dont la fig-ure revient souvent dans son œuvre. Dans les vastes et sombres pièces de la maison paternelle, de cette (c blanche maison cachée au fond d'un vieux jardin », l'enfant, assis aux pieds de la bonne femme, écoutait, les yeux grands ouverts, les récits fabuleux de la vieille Sibylle; il se grisait des légendes et des contes qu'elle savait raconter avec un charme suggestif, u Sans le savoir, dit-il plus tard, cette femme était poète, et sa mémoire est restée gravée non seulement dans mon esprit, mais aussi dans mon cœur. J'en parle avec gratitude parce que je crois que c'est sous son influence... que je suis devenu poète, malgré mon éducation ultérieure qui fut allemande; quoique morte depuis longtemps, elle était ma collaboratrice quand jo composais Vy'sehrad. »
Et puis, cet enfant qui, à huit ans déjà, composait des
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tragédies, avait été élevé à Prag-ue. « La vieille ville de Prag"ue, dit-il, dans sa sombre beauté, possédait un charme féerique, un charme qui, hélas ! disparaît chaque jour pour devenir bientôt une lég^ende. Il n'y avait pas d'étrang-er qui ne fût pris d'un profond étonnement devant l'aspect épique de Prague ; un enfant n'est-il pas également un étranger, venu de lointains inconnus, ouvrant ses regards émerveillés qui ne sont qu'une question éternelle? La plainte muette de ces rues silencieuses, solitaires, çà et là presque couvertes d'herbe ; de ces rues où d'antiques légendes semblent passer comme des vents mélancoliques, cette plainte était très éloquente. Bientôt, Tenfant saisit ce que signifie cette tristesse; bientôt, il eut lui-même une sensation étrange; instinctivement, il se rendit compte de toute cette tragédie tchèque ; il devina ce crime commis depuis si longtemps, non vengé et toujours renaissant ; il s'attacha avec amour à cette ville blessée à mort, à ce peuple souffrant. Ce fut un grand livre de pierre que notre vieille Prague, resplendissant d'un art admirable... La chapelle de saint Venceslas, à Hradcany, avec ses fresques passées, enchâssées de pierres et de marbres précieux qui brillaient dans la pénombre, le pont Charles avec ses groupes de statues noircies par le temps, au-dessus du fleuve qui gronde, la basilique Saint-Georges et l'église Sainte- Ludmila à laquelle se rattache tout un monde de légendes mystérieuses, la tour Daliborka, l'église Notre-Dame de T'yn, tout cela n'était pas, pour moi, de simples monuments, mais des visions troublant mes rêves d'enfant. » La lecture vint fortifier cette disposition d'esprit: le roi Artus, Amadis de Gaule, Haroun al Rachid étaient les héros préférés de son enfance. A dix ans, il perdit son père, mais, grâce à l'énergie de la mère, la situation de la famille ne changea pas.
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Ayant terminé ses études à l'école réale, Jules fut envoyé à l'étranger pour apprendre le métier de charpentier. Ainsi, comme jadis Pierre le Grand, le jeune poète mania la hache dans les chantiers de Vienne, de Francfort, de Dantzig", de Hambourg, de Zurich et de Genève; puis il vint so reposer quelque temps à Paris.
Cependant, la valise qui accompagnait cet étrange charpentier aux mains délicates contenait quelques livres. C'étaient : le Prisonnier de Chillon, de Byron, les Méditations, de Lamartine, Philippo, d'Alfieri,et Phèdre, de Racine.
Ces voyages n'eurent d'autre résultat que d'affermir l'aversion qu'il avait, dès son enfance, ressentie pour le côté pratique de la vie. Rentré à Prague, il déserte le comptoir et il rêve de continuer ses études non à l'école polytechnique, mais à la Faculté des Lettres. Il apprend le grec, le latin et les éléments du sanscrit. Enfin, il renonce définitivement à la carrière qu'on lui destinait. L'étranger l'attire, et, surtout, l'empire des tzars. Il cherche une place de précepteur en Russie où un de ses amis venait d'être nommé professeur de lycée. En 1878, il part pour Saint-Pétersbourg. Il trouve un poste très convenable chez le ministre ValouïclF. Mais quelques mois après, pris de nostalgie et cédant aux instances de sa vieille mère, il quitte la brillante maison où il avait entrevu la vie du grand monde. De retour à Prague, il publie, au Luniir, sa première nouvelle, lOiseaa couleur arr-en-ciel.
Cela se passait en 1 874. Zeyerdébuta relativement tard — il avait 33 ans, -^ mais il avait l'avantage de se présenter presque mûr. Sa physionomie littéraire ne change presque plus. Pendant quelques années, Zeyer vécut k Prague, travaillant fiévreusement. Le roman de l" Amitié fidèle d'Amis et d' A mile, les Mythes de i'osana et
surtout le cycle mytholog-ique de Vijsehrad datent de cette époque. Le travail du poète ne fut interrompu que par un court voyage aux pays Scandinaves, en compagnie de son ami J.-V. Sladek.
En 1880, on lui offrit la place de précepteur chez les fils du général Popoft', àSimferopol. Zeyer accepta, mais après sept mois de séjour en Crimée et à Saint- Pétersbourg, une dépêche annonçant la mort de sa mère le rappela. Un an après il est à Bonn en compagnie du comte Harrach. La succession de sa mère réglée, il possède une petite rente de 2.3oo fr. Avec le profit de ses livres, il pouvait vivre librement. En i883, il fit un voyage de plusieurs mois en Italie, pays qu'il traversa jusqu'en Sicile. De là, il visita Tunis et les ruines de Cartilage .
Ce voyage eut une influence des plus heureuses sur son activité littéraire. Il en rapporta cette admirable Légende de saint Brandan (i),quineput être inspirée que par les fresques du trecento et du quatrocento. Le séjour à Rome fournit, plus tard, le décor du chef-d'œuvre de Zejev,Jan Maria Plojhar.
A Prague, Zeyer reprit sa vie solitaire, Toujours tenté par le désir de rêver au bord de mers inconnues, il se sentait malheureux à Prague. Il étouffait dans l'atmosphère trop bourgeoise de la vie littéraire qui blessait son aristocratisme esthétique et où il ne trouvait « ni amour ni délicatesse ».
Après avoir fait, en i885, un voyage à Constantinople et en Grèce, il quitte, en 1887, Prague pour s'installer dans la petite ville de Vodnany, dans la Bohême du Sud.
Il aimait cette mélancolique campagne où naquirent
(i) C'est, d'après M. Vobornik, un article de Renan sur la poésie celtique, qui donna à Zeyer l'idée d'écrire ce poème.
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Jean Uns et Pierre Chelcicky, cette larjç^-e plaine où brillent les miroirs de nombreux étan£;-s et bordée, au loin, des noires forêts de la Sumava. Là, au milieu de ses livres et d'objets d'art, il vivait en anachorète uniquement pris par son travail et son rêve. Aux moments où la solitude aurait pu être pesante, il n'avait qu'à faire deux pas pour trouver deux bons amis : le nouvelliste F. Hérites et le poète et traducteur de Slowacki, 0. Mokry ; caries deux littérateurs habitaient alors Vodnany, l'un pharmacien et l'autre notaire.
Zejer traversa des crises très douloureuses, il s'était brouillé avec la direction du Théâtre National, véritable catastrophe pour un poète dramatique dans un pays où il n'y a qu'un seul grand théâtre ; les éditeurs refusaient de publier la Chanson de Roland qu'il venait de composer. Zeyer se sentait isolé, incompris dans le pays qu'il aimait tendrement. Il avait, d'après sa propre expression, a la sensation d'un enfant que sa mère repousse...» (i). Une maladie de cœur vint ag'g'raver les crises psychiques du poète qui se croyait déjà près de sa fin. Il avait des moments où il pensait au suicide. C'est dans cette disposition d'esprit qu'il composa son Jan Maria Plojhar.
Heureusement, il retrouva son équilibre. Au printemps 1889, il est à Paris et passe l'été en Bretag-ne et en Picardie à composer son Epopée carolingienne.
(( J'ai composé ces vers, dit-il, pendant ces soirées, au retour des landes couvertes de fougère, de bruyère et d'ajonc fleuri ; je les ai composés dans ce pays où les chênes chantent et où les IjIocs de granit ontTair deg'éants tués; je rentrais, pensif, de long-ues promenades parmi les menhirs et les cromlechs éclairés par la lune ; dans les
d] Lettre citée par M. .1. Kampcr, dans sa biographie de Zeyer, Journal du .Musée du Royaume de Bohème, année LXXV, p. 225.
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petits cimetières de villag-e; des calvaires gris, comme des mystères du moyen âg-e, dessinaient, sur le fond du ciel sombre, leurs g-roupes tragiques...; pendant que la mer sanglotait sourdement au pied des caps déserts et abrupts, pendant que le vent g-émissait et les croix en pierre semblaient des doigts montrant les étoiles... »
«Et les hommes en compag-nie desquels j 'ai passé tout ce temps; c'étaient des pâtres solitaires qui comprenaient l'expression énig-matique desyeux des bêtes; c'étaient des pêcheurs qui passent leur vie à lutter contre les vag"ues et contre les orages ; des marins dont la prière séculaire: (( Mon Dieu, soyez avec nous, car notre barque est petite et la mer immense » semble être prise à la fois dans l'Evang-ile et dans un poème épique..., des bonnes vieilles qui filent au soleil, sur les seuils des maisons et dont la mémoire conserve les mythes et les traditions des siècles évanouis... »
De retour à Paris, il retrouve ses amis, la jeune artiste tchèque M^l^ Braunerova, Odilion Redon, J.-K. Huysmans et d'autres. Au mois de mars, il part pour l'Espag"ne, visite Tolède, Madrid, Salamanque, Séville et Gordoue. Puis il rega^-ne sa petite ville de Vodnany et s'enterre de nouveau dans la solitude de sa maisonnette qui, peu à peu, s'est transformée en un petit musée rempli de bibelots et de curiosités exotiques. De nouvelles crises déchirent son âme assombrie. De temps en temps un voyage le distrait — il revoit l'Italie et la Crimée, — mais toujours il retombe dans sa tristesse. Après ving-t ans d'activité littéraire, il commence à douter de luimême et souffre de l'hostilité des critiques, de l'indifférence du public tchèque et de son isolement. Succombant à son pessimisme de plus en plus noir, il écrit ce petit roman, la Maison à l'étoile qui se noie^ qui est une débauche de négation et de désespoir.
Cependant, après cette éruption, une accalmie survient dans l'Ame du poète. Humblement il penche sa tète fatig-uée au pied de la croix. Il se fait l'âme d'un simple moine mystique et naïf du temps de saint François d'Assise. Il devient catholique pratiquant. Mais le catholicisme étroit de son Jardin de la Vierge Marie ne fut qu'un épisode. Dans les Trois légendes du Crucifix et surtout, dans son dernier poème, les Mémoires de Vit Cfioràz, il pénètre au fond même de la sublime doctrine du Christ.
Ce n'est que vers cette époque qu'il connut la vraie g"loire, lui qui était si long-temps resté un étrang-er dans son pays. En 1899, il se décida à quitter Vodiîany,où la mort de Mokry et le départ de Hérites l'avaient isolé. Avant de s'établir à Prag-ue, il partit, une fois encore, pour la Russie ; il revit Kïev, Moscou et la Crimée.
Ce fut son dernier voyage. En 1900, l'artério-sclérose se déclara chez lui. A la fin de janvier 1901, la terre sacrée de Vysehrad, qu'il avait chantée, reçut la dépouille mortelle du poète.
De son vivant, Zeyer n'a jamais été g^âté par la critique tchèque. Même les liens qui l'unissaient au groupe de Lumir étaient plutôt extérieurs. Au fond, il a toujours vécu solitaire. Ce ne fut que vers la fin de sa vie que la jeunesse littéraire, manifestant contre le réalisme et le naturalisme, salua en lui son précurseur. Son art, dénué de toute tendance, son idéalisme épuré, son spiritualisme sublime et son g-oût pour le mysticisme, ses allures distantes d'aristocrate trouvèrent de fervents admirateurs dans la génération éjevée par le symbolisme français.
Ce sont, après la consciencieuse analyse de M. Vobornik, surtout les critiques de la jeune génération, MM. F.»V. Krejcf, J. Kamper, Kar/isek de Lvovice et, dernièrement, M. Milos Marten, qui lui rendirent la
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place qui lui était due dans la littérature tchèque.
Zeyer fut un créateur de beauté.
Toujours à la poursuite de cette chimère éternelle, son ardente et somptueuse imai;ination était hantée de quelque tragique conflit d'amour ou de haine, se déroulant dans d'éblouissants décors exotiques.
Né d'un père alsacien et d'une mère juive, il avait dans les veines du sang latin et du sang oriental. Toute sa vie, il oscilla entre ces deux influences ataviques : l'idéalisme chevaleresque de l'Occident et la sensualité ardente de l'Orient. Il faut y ajouter un troisième élément, d'une puissance égale, dû à l'influence du milieu et de l'éducation : celui de la rêverie slave.
<( Epicurien par lesprit, ascète par le cœur », selon l'expression de M. Marten, il avait dans l'âme des profondeurs de croyance, et comme tous les grands romantiques slaves, il était fatalement condamné au mysticisme.
Il n'a pas d'ancêtre direct dans la littérature tchèque et il serait difficile de lui en trouver un dans la littérature universelle. Par contre, il n'est pas difficile de lui trouver des parentés quelquefois assez étroites.
Avec Vrchlicky, le mérite lui revient d'avoir libéré la poésie tchèque de l'influence germanique, de l'avoir orientée vers les littératures latines, française, espagnole, italienne. C'est tout un monde d'idées inconnues, de sensations nouvelles, qui s'ouvre avec ces deux poètes pour la littérature tchèque.
C'est dans les littératures latines que les deux précurseurs apprirent à cultiver leur goût inné pour la richesse
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de la lani^iie, par elles Zeyer aima la somptuosité des décors, le faste des couleurs, le brillant des images.
Sa rare érudition lui permit de remonter aux sources même de la poésie romantique : le moven-âg-e français lui apprit le culte de l'amour, sensuel et idéaliste, en même temps que le culte chevaleresque de la femme. L'Italie, les long-ues heures d'un pieux recueillement devant les Giotto et les Frà Angelico le rapprochèrent beaucoup des préraphaélites anglais, de Burn Jones et de Dante Gabriel Rossetti. Dans la dernière époque de sa vie, son œuvre présente des analogies avec l'art simpliste et naïf de Maeterlinck d un côté, avec le mysticisme catholique de J.-K. Huvsmans de l'autre.
Une aversion presque maladive pour le présent matérialiste, pour Tutilitarisme brutal de la vie moderne, pour tout ce qui n'est pas le rêve nous fournit l'explication de son caractère et de son art. Blessé dans sa noblesse par le contact journalier de la réalité, son esprit se réfugie dans les régions fabuleuses du passé, se perd dans les espaces sans bornes de la rêverie : « anjwhere out of the world ».
Ainsi, il va chercher les sources de son inspiration dans les vieilles légendes celtiques ou chrétiennes du moyen âge, dans les romans de chevalerie, dans la poésie des troubadours, dans les livres sacrés de l'Orient ou dans les traités mystiques des théologiens catholiques. Il a tout étudié, tout lu : les traditions druidiques aussi bien que I^aul de Saint-Victor ou sainte Thérèse; les vieilles bylines russes et les légendes islandaises aussi bien que les écrits de M™*' de Guyon ou les poésies religieuses bouddhiques. Fécondée par ces lectures et par des impressions de voyages, son imagination créatrice était libre de choisir ses sujets dans toutes les civilisations et de placer ses héros dans tous les décors. Il
avait une aptitude incomparable d'évocation exotique. Aucune époque n'était assez reculée, aucune civilisation assez éloig'née pour qu'il ne pût la ressusciter par la mag"ie de sa plume. Ainsi, une grande partie de son œuvre s'appuie sur des légendes, s'inspire de la lecture de vieux poèmes épiques que le poète reproduit, à sa façon, avec plus ou moins de fidélité. C'est la partie de son œuvre qu'il appelait lui-même les Images restaurées, ou, plutôt, renouvelées. On a voulu voir un manque de force créatrice dans ce procédé de transposition moderne. Mais il suffit de lire le vaste cycle épique : Vijsehrad ou le poème i Arrivée de Cech,o\i les données mythologiques étaient plus qu'insuffisantes ; il suffit de rappeler les romans modernes de Zeyer pour se rendre compte que le poète est un puissant créateur et que, s'il reprend les thèmes anciens, il le fait pour leur insuffler une vie nouvelle, pour les transformer suivant sa conception personnelle. Son ardente individualité lui a toujours permis d'être bien plus qu'un simple reproducteur, un copiste des vieux tableaux dont il s'inspirait. Il façonnait le sujet choisi selon son idéal artistique.
S'il avait succombé à la suggestion de ses modèles, son œuvre présenterait sûrement un choix infiniment varié des caractères : mais, au contraire, malgré la richesse exubérante de ses sujets, on peut réduire tous les caractères de Zeyer à quelques types généraux, exprimant des abîmes de passion, des vertiges d'amour, des ivresses d'orgueil, des folies de rêve. Dans ses romans et poésies, Zeyer n'est pas un psychologue analytique : il simplifie la psychologie de ses personnages, pour en faire des types synthétiques, un peu abstraits, sans doute, mais d'une profonde vérité symbolique.
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La plus cirande partie de son œuvre appartient précisément à cet art synthétique, évocateur des rêves et des chimères du passé, dans une éblouissante richesse de coloris. On a parlé, un peu à tort et à travers, du procédé poétique de Zeyer ; on lui reprochait de manquer d'imagfination, de faire des pastiches, et cependant personne, jusqu'à présent, n'a entrepris une étude parallèle de ses sources et de son œuvre.
Dans ses contes en vers, intitulés les Annales de V Amour, Zeyer a donné, sous le titre Un amour provençal, une sorte de paraphrase de radmiral)le chante" fable Aucassin et Nicolette.y^n eu la curiosité de relire les deux poèmes. Or, le poème de Zeyer, tout en suivant de près son modèle, est une œuvre absolument orig"inale. Sur le vieux thème, le poète compose un poème moderne qui n'a rien de commun avec le modèle ni dans l'intonation, ni dans le sentiment, ni enfin dans la conception. Il élimine tous les éléments étrangers à l'atmosphère du merveilleux : ainsi, il chang-e complètement la scène des pâtres. Chez Zeyer, Nicolette ne leur donne pas d'argent pour faire la commission ; le poète tchèque ajoute un énigmatique étranger qui, plus tard, se révèle sultan d'Egypte. La scène de l'enlèvement de Nicolette par les Turcs, très courte dans le vieux poème, est développée chez Zeyer et compliquée à la façon des histoires espagnoles du temps de Cervantes. La place me manque pour citer les détails de cette transposition qui, tout en s'attachant à l'action du texte primitif, le transforme et en fait une œuvre foncièrement différente.
Plusieurs fois encore, le moyen âge français séduisit le poète. En 1877 déjà, il donne son Roman de l'amitié fidèle d'Amis et d'Amile. Les chansons de geste lui inspirent son plus vaste poème intitulé VÉpopée
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Carolingienne, contenant quatre rapsodies : le Conte de Charlemasfne, le roman des Quatre Fils Aymon, la Chanson de Roland et le Couronnement de Loys. L'atmosphère merveilleuse de l'époque de la chevalerie chrétienne y est rendue avec un art consommé : quelquefois, le poète suit de très près son modèle ; ailleurs, il al>règ'e, élimine ou élarg-it. Il ne saurait se contenter du rôle de simple traducteur : il adapte et modernise son sujet; parfois, il adoucit les contours trop rudes de ces jBs;-ures héroïques et leur prête un je ne sais quoi de sa sensibilité lyrique. Roland, Renaud, Aymon sortent de sa main dans toute leur majestueuse, beauté gothique mais ils g-ardent une empreinte de l'âme slave du poète, un je ne sais quoi de sa sensibilité lyrique. S'ils perdent quelque chose de leur précision épique, ces héros deviennent plus compliqués et, par là, plus humains. La préface de l'Epopée est des plus intéressantes. Zeyer cite d'abord, les paroles que Henri Heine adressait aux Français dans son livre De VA lie magne, en parlant sur les Nibelungen. Le poète tchèque défend avec énergie les Français contre les reproches ironiques du poète allemand. Il dit hautement son admiration pour le peuple français qui a construit les cathédrales gothiques, qui a imaginé Tépopée héroïque de Charlemagne et d'Artus et dont Jeanne d'Arc était issue. Puis, il explique ses théories sur la poésie épique, sur le romantisme et la poésie moderne. Il termine en exprimant l'espoir qu'il trouvera toujours quelques lecteurs : ce seront des gens comme lui, des gens qui ont dans l'âme « la nostalgie de ce qui n'existe pas ici-bas ».
A côté de la France, la Russie exerçait un charme
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spécial sur le poète. C'est là qu'il a placé raclion de son premier p^rand roman, André Tcliernyclieff. Sur un passag'e du vieux chroniqueur russe Nestor, Zeyer a imaginé un beau poème épique, /e Chant de la vengeance d Igor, qui est un sombre tableau de cruauté barbare. Dans la dernière période de sa vie, il écrivit la lég^ende Alexei, r/iomme du Bon, Dieu qui est une apothéose de la touchante pieté des pauvres pèlerins mystiques, si fréquentes en Russie.
L'atmosphère du moyen âg-e chrétien est rendue avec une exubérante richesse de coloris dans la légende de Sœur Pascaline (i). Les vieilles traditions celtiques et gaéliques inspirent la belle « Odyssée chrétienne » intitulée Chronique de Saint Brandane,\e sujet de la Campagne de Maeldun est pris écralement dans les vieilles légendes irlandaises; la poésie du Nord a trouvé un écho dans le Crépuscule des dieux.
Jamais fantaisie ne fut plus vagabonde que celle de Zeyer. Cependant, toujours, ses nouvelles les plus fantastiques reposent sur un fond d'études et de lectures très sérieuses. Ainsi, sa profonde connaissance de l'art et de la civilisation de l'Extrême-Orient lui inspirent la charmante chinoiserie dramatique : les Frères^ ainsi que deux esquisses nouvelles: Trahison dans la maison Han et Bonheur au jardin des pècJœrs en fleurs. L'action du roman Gompachi et Koniurasaki est placée au Japon de même que relie de la délicieuse petite comédie Miracle de l'amour. L'Egypte, la Grèce, l'Espagne et l'Italie, la Judée et les Indes, tous les pays et toutes les époques servent de scène à ses nouvelles réunies dans les recueils intitulés : Nouvelles (2 vol.): les
(i) Par une rencontre curieuse, mais prcsijue sûrement fortuite, Zeyer se trouve avoir, dans cette lét,'ende, traité le même sujet que Villiers de l'Isie-Adam dans Sœur Natalia
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Mf/tfies de '"^osana, Contes fantastiques, Stratonika et autres nouvelles, Amparo et autres nouvelles, Images restaurées (2 vol.).
Mais cette imagination, qui aimait tant à aller butiner sur les fleurs exotiques, sut évoquer, en même temps, de vastes visions du passé mythique de la Bohême. Le grand cycle de rhapsodies héroïques Vysehrad et le poème C Arrivée de Cech, ainsi que la comédie ;/e Courroux de Libusa et le drame Neklan, appartiennent au môme groupe d'inspiration patriotique.
Je n'ai ni la place ni la prétention de donner ici un tableau complet de l'œuvre de Zeyer, qui forme 34 volumes dans l'édition définitive. Je me suis borné à indiquer ses ouvrages les plus caractéristiques. Il faut encore, à côté des pièces que je viens de citer, nommer quelques pièces de théâtre. Ainsi, il donna Sulamit,ira.gédie biblique, puis, la Légende dErin, dont le sujet est pris dans l'antiquité irlandaise, et une tragédie d'amour espagnole : Dona Sancha.
Les sujets exotiques ou légendaires excluant tout réalisme, ses tragédies n'ont jamais été des pièces à succès ; leur ample éloquence poétique n'a pas trouvé d'écho dans un public élevé par Scribe, Sardou et leurs épii:;-ones tchèques. Zeyer n'était pas capable de faire une concession au goût de la foule, et ses tragédies sont condamnées au sort des drames livresques, a Ce n'est peutêtre pas du théâtre, dit judicieusement M. Marten, mais c'est de la haute poésie dramatique. » C'est un des torts de la direction du Théâtre National' que de négliger, aujourd'hui encore, le théâtre de Zeyer, qui appartient, sans contredit, aux meilleures œuvres dramatiques de la littérature tchèque. D'ailleurs, /VeA'/a/i et f^adac et MaJiuléna ont reçu, de la part du public, un accueil des plus chaleureux.
Avec ces œuvres, nous touchons à la question du patriotisme de Zejer. Je crois qu'on s'en rendra mieux compte, si nous analysons d'un peu plus près l'œuvre, la plus personnelle de Zeyer, le roman Jan Maria Plojhar.
Cet ouvrage, dont l'action se passe en Italie n'en, est pas moins une ardente déclaration d'amour à la patrie. 11 est d'ailleurs — avec la Maison à V Etoile et avec les Mémoires de Vit Chorâz, — le seul parmi les ouvrages de Zeyer dont le sujet soit pris dans la réalité. Certains passag-es de ce roman ont la valeur presque documentaire d'une autobiographie.
Jan Maria Plojhar, sous lequel il n'est pas difficile de deviner l'auteur lui-même, est fils d'une riche famille praguoise. Enfant rêveur, aux dispositions poétiques, un vague désir d'émotions inconnues le pousse à entrer à l'EcoleNavale de Pola. Ayant perdu ses parents, sa mère sujtout qu'il avait tendrement aimée, le jeune officier se sent isolé au monde. Tristement, il promène sa mélancolie langoureuse à travers les mers étrangères. Un moment, à Corfou, une passion pour une belle Grecque le distrait, mais bientôt, il se réveille de cette ivresse des sens et le dégoût le prend pour les orgies erotiques, pour cette femme démoniaque et pour toute la société de cosmopolites débauchés qui l'entoure. Il se décide à quitter l'armée pour se consacrer entièrement à la littératme.
A Prague, il loue un petit appartement à Hradcany pour pouvoir se griser, à loisir, de la beauté de cette ville étendue sous ses fenêtres.
Mais ayant passé presque toute sa jeunesse à l'étranger, le jeune homme se trouve dépaysé dans sa ville natale.
L'atmosphère de brasserie qui est un des fléaux de la vie à Prague, le ton un peu vulgaire inhérent à une
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démocratie sans traditions choquent la délicatesse maladive du jeune poète.
Il fait paraître un livre de vers. On se moque de son exotisme, on est choqué par les audaces de sa poésie ; par suite d'une dénonciation, le volume est saisi. Le jeune homme, froissé dans tout ce qu'il avait de plus cher, se replie sur lui-même. Il trouve qu'au fond la société littéraire ne vaut pas mieux que la société de dandys et d'aventuriers internationaux qu'il avait quittée. Seuls, quelques jeunes officiers, qu'il connaît du reste assez peu, lui servent de compagnons.
Le patriotisme de Jean Maria Plojhar paraît une bizarrerie d'un goût assez douteux à ces jeunes gens superficiels. Son admiration pour les beautés de Prague est une pose aux yeux de ces aimables garçons à l'horizon étroit, pour lesquels Vienne, avec ses valses caressantes, avec son atmosphère de frivolité, avec son élégance banale, est la plus séduisante ville du monde.
Plojhar, désenchanté, se décide à quitter Prague et àallerhabiter la petite maison de campagne que sa mère lui avait léguée.
Malgré lui, les officiers l'entraînent à passer une dernière soirée avec eux. Au cours d'une conversation, l'un d'eux exprime grossièrement, en présence de Plojhar, son dédain pour Prague; Plojhar relève le propos.
« Ah! » dit le Viennois avec un calme apparent, mais sa voix tremblait un peu, « notre mélancolique marin ! Ne vous emballez pas, s'il vous plaît, si j'ai offensé votre Prague royale, comme vos ridicules journalistes aiment à l'appeler.»
Il prononça le mot « royale » d'un ton moqueur. « Nos journalistes sont ridicules, mais Prague n'en est pas moins une reine, répartit Jean Maria; et ses yeux s'enflammèrent. Une reine humiliée, il est vrai, une reine
qui pleure, telle Hécube, sur ses fils déchus! Son manteau de pourpre est en haillons, mais c'est pourtant une reine, tandis que votre Vienne fardée, ornée de faux bijoux n'est qu'une courtisane entretenue! »
Il parlait si haut que tout le monde s'était tu. Le Viennois s'est tu, lui aussi, un instant, puis, avec un ricanement grossier, il proféra une de ces insultes brutales que la racaille viennoise, appartenant à toutes les classes sociales, aime à lancer contre les Tchèques.
« Chien ! » s'écria Jean Maria lui jetant sa casquette au visage. Les deux adversaires sautent aux armes. De furieux coups de sabre sont échangés. Quand les autres officiers réussissent aies séparer, tous deux sont blessés. Le Viennois a le visage balafré, Jean Maria est grièvement atteint à la poitrine. Le sabre avait touché les poumons.
Quand il quitte son lit après plusieurs mois de maladie, Jean Maria sent qu'il ne vivra plus longtemps. Il se décide à aller mourir sous le ciel bleu de l'Italie.
Un tendre apaisement descend dans son âme tourmentée quand il médite longuement devant les merveilles de l'art italien à Florence, à Assise, à Sienne.
(( Souvent il pensait à la patrie — et il advint ce qu'il avait espéré. Il ne voyait plus les tares qui l'enlaidissaient : elles s'étaient effacées grâce à cet éloignement. Il l'aimait plus tendrement que jamais et, réconcilié, il lui disait adieu.. . Il mourra, lui — mais elle, elle sera vivante el prospère, triomphante de tous ses ennemis. »
Nulle part, le patriotisme douloureux de Zeyer-Plojhar n'est mieux exprimé que dans le passage que l'on va lire. A Rome, Plojhar fait la connaissance d'une jeune fille, descendante d'une vieille famille de noblesse romaine. Au cours d'une promenade qu'ils font pourvoir la fête populaire de « Betlana », ils montent jusqu'à
l'ég-lise de la Trinité pour reg'arder la ville éternelle.
« Sous un ciel bleu sombre, sur lequel la voix lactée se répandait comme un lleuve de diamants qui aurait débordé, Rome s'élevait, fantôme énorme, vag"ue ; mer de maisons revêtant les formes et les dimensions les plus imprévues et les plus fantastiques; ondoiement de coupoles, élancement de contours grandioses dans la demiclarté arg"entée de la lune qui, s'en allant, versait son sortilèg'e blanc sur ces annales pétrifiées du monde aux bords du Tibre. Rome semblait de marbre. Sa tète baig-nait dans la clarté, mais des ombres surg-issai.ent de terre et rampaient à ses pieds. De lonpi-ues enfilades de réverbères piquaient cette obscurité comme des chapelets d'étoiles. Ils se tendaient dans tous les sens à travers l'espace. L'un surtout semblait infini et allait se perdant dans un brouillard nacré d'où émerg'eait la gig-antesque coupole de Saint-Pierre, dessinant avec précision sa légèreté sublime et idéale...
Sur l'horizon argenté, le fantôme d'une ville surg-issait, appelant des comparaisons. Prag-ue apparaissait devant lui, triste, humiliée, belle dans sa souffrance d'une beauté tragique. Gomme le spectre de Banco elle se dressait au festin de son enthousiasme. Elle secouait sa chevelure ensang-lantée, montrant son manteau royal déchiré, flétri. La couronne était tombée de sa tôte. Audessus de lui, Rome, tel un phénix toujours renaissant des flammes et des ruines, ornait d'une nouvelle couronne son front immortel. Le bonheur et l'espérance traversaient toujours le monde, frappaient à toutes les portes, partout, mais jamais là-bas, dans ce pavs de larmes et d'humiliation, où il était né... Prague... La Bohême... Une cuisante douleur déchirait sa poitrine. Il ne voyait plus Rome, il ne voyait plus que le ciel, dur, scintillant, avec le sourire impitoyable des étoiles
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(l'or, trop lointaines pour qu'un cri de désespoir parvînt jusqu'à elles... »
La contessina possédait, au milieu de la campag-ne romaine, une maison ({u'elle habitait avec sa vieille et fidèle duègne, la bonne Suntarella. Elle y loue un pavillon au jeune étrang-er discret et mélancolique. Long-temps, Catharina, quoique le jeune homme l'intéresse et l'attire, évite de le rencontrer. Cependant, le hasard les réunit. La poésie, la lecture commune de Shelley qu'ils adorent tous les deux, les rapproche, et bientôt leur sympathie devient un amour éperdu.
Mais l'amour de Plojhar, ce n'est plus l'ivresse des sens, une org"ie de sang- et de volupté comme jadis dans les bras de la belle M™® Drag'opoulos,àGorfou.Cette fois, son désir immatérialisé aspire à la plus pure et la plus complète communion des âmes. Vainement, cette courtisane raffinée recommence ses tentations : le charme néfaste de la passion pâlit devant le souvenir de Catharina.
Sentant les ravag-es de la mort dans sa poitrine, Plojhar s'accroche, avec une force désespérée, à cette jeune fille dont la céleste bonté avait purifié son âme. Il sent que c'est le dernier rayon qui vient dorer le soir prématuré de sa vie. Avec une amertume indicible, le mourant reg-arde le profil classique de Catharina lui prodiguant de tendres soins.
Le fantôme de la patrie endolorie hante les rôves du mourant et sa tristesse devient plus poignante encore quand il se souvient d'avoir sacrifié sa vie pour une banale rixe de brai5serie. Il souffre indicildement de devoir s'en aller au moment où il a trouvé le bonheur.
Un je ne sais quoi d'infiniment mélancolique se dégage doucement de ces pag-es où le poète décrit les sanglants couchers de soleil et les aurores argentées sur la
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vaste campag'ne, bordée, au loin, par la chaîne bleue des Monts Sabins. Là, dans ce décor majestueux, Plojhar, l'âme rassérénée, attend l'heure suprême. Catharina, modifiée, se décide à suivre son ami comme, jadis, les veuves indiennes suivaient volontairement leurs époux. Et quand elle voit que l'irréparable doit s'accomplir, elle mande elle-même un prêtre pour qu'il bénisse son union avec le mourant.
Ayant reçu les sacrements, le malade demande qu'on le transporte sur la terrasse d'où son regard peut embrasser le spectacle harmonieux de la campagne. Catharina est avec lui. Ils renvoient la vieille Suntarella.
— Catharina, dit Plojhar d'un ton doux et rêveur, il me semble que c'est l'heure des adieux.
Catharina sourît.
— Je ne crois pas, dit-elle brièvement. Tous deux, ils se turent.
Soudain, sans le vouloir, il se souvînt de la Bohême. Et îl en ressentit une tristesse indicible.
— Adieu, ô pays des larmes, dit-il, adieu! Vivant, je n'ai pas trouvé de place dans ton cœur. Ma dépouille ne trouvera pas de place dans ton sein. Comme je t'aimais î
Il avait prononcé ces mots en tchèque. Catharina se pencha vers lui.
— Est-ce le délire? se dit-elle, et elle devint inquiète.
La sueur, à grosses gouttes, coulait de son front. Tous ses nerfs frémissaient. Il saisit l'expression de ses regards et dit péniblement
— C'était un adieu à ma patrie.
Et il ajouta :
— Adieu, Catharina. Sois heureuse. L'heure est venue. Il voulait s'asseoir, il étouffait. Catharina l'aida.
Il ferma les yeux. Vite, elle s'approcha de la table, versa un peu d'eau dans un verre, et ses doigts tremblants ouvrirent avec effort la petite boîte en argent contenant le poison
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qu'elle mit dans l'eau. Elle revint vers Jan Maria. Celui-ci, la sentant près de lui, rouvrit les yeux.
— Adieu, dit-il de nouveau.
— Non, répondit la jeune fille, ferme, avec une tran(iuillité surnaturelle. Non, Jan Maria, nous ne nous séparerons pas. Je t'accompagne. Ensemble, nous nous présenterons devant le Dieu de miséricorde et d'amour. Ensemble, nous descendrons sous terre.
La jeune fille but le poison. Une odeur écœurante monta à ses narines. Elle jeta le verre contre la balustrade. Le son fclé du verre cassé semblait étrange dans le silence auguste du soir où passait la mort. Catharina tomba à genoux. Une horrible douleur qui gla(;ait et engourdissait ses membres traversa son corps. Elle voulut dire: Je meurs avec toi; mais sa langue n'en était plus capable. Sa tète tomba sur les genoux de Jan Maria et la dernière secousse de sa raison fut une immense épouvante : soudain, elle eut conscience d'avoir commis une faute; elle ne savait plus quelle faute, mais elle avait une sensation d'effroi indicible, immobilisant son corps et toute son àmo, quand elle scffondra dans les ténèbres du néant.
Jan Maria ne comprenait qu'à demi. Il avait, lui aussi, comme un brouillard dans l'esprit. De ses deux mains, il prit la tète de Catharina et tourna vers lui ce visage déjà glacé. Ainsi, sa mère mourante lui avait pris la tête... De nouveau, il re^^arda aulourdc lui. Dans l'obscurité tombante, la campagne fumait vers le ciel iumiense, tel un vaste encensoir...
Ses lèvres voulaient encore dire : Catharina... Il se pencha vers le marbre livide de ce visage sur lequel l'effroi était visible.
Il tressaillit, se pencha encore, et, comme cassé en deux, il tomba, la face contre la face de celle qu'il avait soulevée, avec tout ce qui lui restait de force, jusqu'à sa poitrine. La Campagne exhalait ses vapeurs épouvantables. Une obscurité profonde tombait du ciel <iui commentait à se remplir d'étoiles. Tout était silencieux, d'un silence de mort... Seul, par instant, le vent murmurait dans les arbres...
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Doucement, Sunlarella entra sur la terrasse. Un moment, elle demeura immobilisée, jçlacée d'eftroi. Puis elle toucha fiévreusement les deux cadavres. Elle se refusait à croire, mais quand il n'y eut plus de doute, elle s'assit par terre.
Elle n'appela personne, elle ne pria pas. Elle regardait le ciel, puis cette sombre, cette triste, cette effroyable Campagne. Les cris, rauques, aigus, qui sortirent soudain de sa bouche n'avaient plus rien d'humain, rien de semblable aux paroles ou aux pleurs. De tels cris passant à travers les ténèbres et mourant dans le silence et le vent, tu les as entendus déjà, ù sombre Campagne triste, tu les as connus au tenjps où tu t'appelais le Latium, au temps où réternelle Rome ne remplissait pas encore le monde de sa gloire, mais où les louves hurlaient dans tes montagnes, sous un pareil scintillement des étoiles.. .
Plojhar est un type exceptionnel dans la littérature tchèque par la teinte aristocratique de son romantisme. Sa nervosité douloureuse le rapproche du type décadent tel que Huysmans l'avait créé en France et G. d'Annunzio en Italie. Mais il est beaucoup plus humain que les désabusés de Huysmans: c'est l'humiliation de la patrie qui le fait soulïrir. Ce n'est pas un cérébral maladif comine les décadents français, ni un sensuel passionné comme les héros de d'Annunzio. C'est un rêveur bien tchèque, bien slave, dont la passivité fait songer à un OblomotT plus raffiné, plus cultivé, plus sensitif. Le cas de Plojhar est exceptionnel, il est vrai, le décor est étranger, mais le mal qui fait souifrir cet homme est bien tchèque.
C'est le mal dont Zeyer lui-même avait souffert toute sa vie : le patriotisme était la blessure saignante de son existence.
Cet esprit raffiné en contact intime avec des civilisations étrangères, plongé dans ses rêves, se sentait repoussé par la vie publique. Son aristocratisme intel-
lectiiel, son esthétisme cultivé, son épicuréisme sensitif étaient choqués par les allures démocratiques de la vie publique en Bohôme et sa fierté chevaleresque souffrait de l'humiliante situation de sa nation. Lui qui vivait dans l'intimité des héros de toutes les époques ne comprenait rien aux lenteurs de la lutte politique. Les négociations interminables avec les ministères de Vienne à propos de chaque écriteau tchèque, à propos de chaque fiche administrative, lui semblaient petites, mesquines. Son romantisme aurait peut-être préféré une révolution terrible, sang-lante, où la nation aurait péri, mais péri héroïquement. « S'il est impossible de vivre en g-ardant son honneur, mieux vaut mourir )\ a-t-il écrit.
Je relève, dans la Maison à l'étoile qui se noie, le passage suivant.
Faire partie d'un peuple assujetti, réduit à l'esclavage, sentir son humiliation, c'est comme si l'on était né avec une lourde malédiction : avoir dans sa poitrine un cœur qui sait se révolter et voir comment les autres, débiles, supportent leur sort — quer désespoir î Le fils d'un tel peuple, ne voulant et ne pouvant devenir renégat, est frappé d'une sorte de verdict de vieux fatum. II ne respire pas comme les autres, à chaque bouchée de pain ; il trouve de l'amertume et du poison dans chaque goutte d'eau. Mais si son àme possède une force de Titan, un amour immense, son esprit peut, à force de se révolter, croître jusqu'au ciel : la fierté lui donnera des ailes et l'amour sera pour lui la source de l'enthousiasme.
A lire ce passage, on se rappellera le poème de Neruda que j'ai cité plus haut : « Dieu, que tu as semé d'amertume dans notre pays!... » Ainsi, les deux poètes, le sobre réaliste et le plus exotique des romantiques, sentent et expriment, presque de fa même façon, la même amertume. Mais chez Zeyer, le Slovaque l\ojko n'a pas la force dont il parle. Il sombre dans le dé.sespoir, tan-
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dis que Neruda, acceptant fièrement le défi du sort, lance, avant de mourir, le vibrant appel :
En avant, mon peuple, toujours en avant!
Comme tous les grands romantiques slaves, Zejer était fatalement condamné au mysticismei Mais avant que le mysticisme ascétique se fût réveiffé en lui, sa sensibilité épicurienne trouvait dans l'amour l'expression la plus noble et la plus pure de son insatiable désir, toujours à la recherche de l'absolu. L'amour, pour lui, c'est le terrible mystère de la vie, l'éternelle énig-me. Il souffre du conflit entre l'org-ie sensuelle et l'extase spiritualiste, également séduit par la force démoniaque des étreintes mortelles et par l'extatique bonheur d'un amour purement idéal. Les deux fig-ures féminines de Jan Maria Plojhar, M"'^ Drag-opoulos et Catharina, marquent les deux pôles magnétiques de l'éternel féminin entre lesquels oscillait le poète. A mesure que le soir de la vie s'approche, Zeyer se détourne de la volupté qui laisse toujours un arrière-goût d'amertume et de désenchantement. Dans son angoisse croissante, son âme retrouve une consolation dans l'amour de Dieu, dans une grande pitié métaphysique, embrassant toute l'humanité souUrante.
Dans toute l'œuvre de Zeyer, la préoccupation philosophique et religieuse est visible. Deux conceptions luttaient dans son esprit : le christianisme et le bouddhisme.
Le catholicisme de Zeyer a passé par une intéressante évolution. Dans Plojhar, on lit ceci :
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Je respecte voire fonction — dit Jan Maria au prêtre que Calliarina avait l'ait venir — je respecte rÉs^lise, mais je ne suis pas ce (ju'on pourrait appeler un bon catholique, ni même un chrétien. Je ne saurais me représenter Dieu comme vous l'enseignez et voilà pourquoi je n'ai jamais su l'aimer, malgré mon ardent désir. Pour moi, il est resté une abstraction. J'aime le Christ, parce que je le comprends. Je l'aime avec enthousiasme... Je comprends le sacrement comme un symbole et, comme tel, il me serait d'un beau, d'un grand réconfort.
Plus tard, son imagination latine succombait, charmée par tout ce qu'a de mystérieux le culte catholique. Amant subtil de la beauté et de la poésie sous toutes ses formes, il ne pouvait rester insensible au sortilège qui, jadis, avait ensorcelé Chateaubriand. Le sceptique en arriva jusqu'à se confesser et à communier. Jusque dans sa correspondance, nous trouvons des passages d'un mysticisme presque délirant.
Mais en face du Christ, l'ombre de Çakya-Mouni se dresse dans l'esprit du poète. La grandiose doctrine du nirvana séduit son âme slave aux dispositions pessimistes.
Elle inspire, en partie, Jan Maria Plojhar et une de ses plus belles nouvelles: les Yeux de Kounàla (i). Elle réveille en lui les dispositions à l'ascétisme et lui dicte des pages d'une tristesse désespérée. Finalement, la passivité bouddhique se fond avec son humble christianisme en une immense pitié non seulement pour les créatures, mais poui- les larmes des choses, pour la douleur universelle des hommes, des animaux, des plantes et des pierres, en une intuition de la souffrance éter-
(i) Un des meilleurs jeunes compositeurs tcfaètiues, M. Ota/car Osti'cil, a choisi celle nouvelle pour en faire tirer un livret d opéra.
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iicUe (lui est le fond même de rexistence. Il se souvient de nos malheureux frères slovaques, écrit le conte dramatique : Radùz et Mahiiléna, qui fut son plus éclatant succès au théâtre, et les poig'nantes Légendes du crucifix. Inultus, dans la légende du même titre, ce poète mystique crucifié par une artiste italienne à qui il sert de modèle pour un Christ, symbolise la destinée du peuple tchèque, ainsi que dans Samko Voiseau^ le pauvre Samko devient le symbole du peuple slovaque martyrisé. Mais le Christ sourit à ceux qui souffrent sans se plaindre, et son amour les récompense de toutes les souffrances endurées.
Ainsi, au moment où, en Allemag"ne, Nietzsche crée la dure et orgueilleuse doctrine de surhomme, le poète slave glorifie la passivité, l'abnégation, l'humilité.
Une fois encore, trois ans avant sa mort, le poète s'élève jusqu'à la révolte, dans le roman : la Maison à VEloile qui se noie (i). C'est un accès de pessimisme voisin de la folie, que cette bible de la négation, du doute, du délire et du blasphème. Le poète atteint aux tragiques effets en décrivant les souffrances morales de ce pauvre Rojko dont Tintelligence devient impuissante à cause de sa faiblesse de volonté, faiblesse fatale qui semble tenir à sa race, à cause de son « nihilisme slave )). Incapable d'un effort de volonté, il sombre, avec un ricanement sinistre, dans les ténèbres du crime, du désespoir, de la folie.
Mais l'œuvre du créateur de beauté ne devait pas se terminer sur cet accord d'un pessimisme déchirant. Les Mémoires de Vit Chorâz^ le dernier grand poème de Zeyer, résument son évolution philosophique et reli-
(i) Il n'est peut-être pas sans intérêt de constater que le livre fut inspiré par le quartier de Saint-Julien le Pauvre, à Paris. C'est là que se passe l'action du roman.
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gieuse. C'est, en quoique sorte, le testament de l'auteur. Le poème résout tous les douloureux problèmes de sa vie par l'affirmative, par un hymne du sublime amour de Dieu.
C'est le terme du long- chemin qui mène de l'amour terrestre à l'amour céleste, de la sensualité au spiritualisme.
A mesure que Chorâz, après de terribles crises psychiques, se détache de la vie matérielle et sensuelle, il s'approche de Dieu, s'humilie devant lui pour se fondre en lui; comme jadis saint François d'Assise, il construit une ég"lise au Seigneur ; il se jette dans le torrent pour sauver un chien qui se noie ; il se penche fraternellement vers les pauvres et les simples. Alors, il retrouve la tranquillité du cœur et, moribond, il dit :
0 mon cœur, fonds dans cet amour,
dans ce pur amour de Dieu ! Monte comme la houle,
6 mon amour sans fond, et coule comme un fleuve
et porte mon Ame vers sa source sacrée.
Rentre dans ta cause primitive, ô mon âme,
déverse-toi, tombe, perds-toi finalement,
comme une goutte dans la mer, dans l'infini de Dieu.
Dieu fut ton commencement, souviens-t'en, ô mon âme.
Que Dieu soit aussi ta fin, mon âme !
Ayant prononcé ces paroles de réconciliation et d'apaisement, Jules Zeyer n'avait plus rien à ajouter à son œuvre. Un an après, il quitta cette terre, où il n'a jamais été qu'un beau, qu'un énigmatique étrang-er.