‹ La littérature tchèque contemporaineChapitre 11 sur 17 · LE ROMAN ET LA NOUVELLE REALLSTE. LE THEATRE · texte numérisé non relu

LE ROMAN ET LA NOUVELLE REALLSTE. LE THEATRE

Le vaste g"énie de Jaroslav Vrchlicky avait, pour longtemps, tracé le chemin que la poésie tchèque devait suivre. La prose, par contre, n'a pas trouvé de créateur ni de critique qui aurait eu la puissance fascinatrice de Vrchlicky, qui aurait révélé les grands noms du réalisme psychologique : Stendhal^ Balzac, Flaubert.

Dans la prose tchèque, vers 1880, c'est plutôt une réaction contre l'influence latine, représentée par Vrchlicky et Zeyer, qui se fait sentir. Instinctivement, on cherche à contrebalancer la brillante facilité de Vrchlicky par les influences du roman russe.

Depuis Havlicek déjà, le roman russe avait trouvé des admirateurs en Bohême. On traduisait Gogol, Gontcharov, Tourgueniefl", mais ces efl'orts étaient trop peu systématiques pour provoquer un mouvement. Ce n'est qu'en 1888 qu une Bibliothèque Russe fut fondée, se proposant comme but de faire connaître, dans de bonnes traductions, les chefs-d'œuvre du roman russe (i). En même temps presque, Melchior de Vogué révélait,

(i) La Bibliothèque Russe (J. Otto, éd.) existe toujours ; elle a publié, en plus de 3o volumes, les œuvres de Gontcharov,de Goi^ol, de Tourguenieff, de Pisemky, de Potapenko, et, surtout, de Dostoïevsky et de Tolstoï.

21 6 LA LITTCnATURE TCHÈQUE CONTEMPORAINE

ég-alement à la France, ce môme roman russe. Si la pénétrante psvcholog'ie et le sérieux moral du roman russe eurent boaucoup d'influence dans la littérature fran<;aise, cotte action devait être plus sensil)le encore dans la littérature tchèque, étant donnée l'étroite parenté de race.

Le public, qui n'eût certes pas apprécié un Stendhal, lisait avidement les romanciers russes qui rendaient avec tant de pénétration la vie et la psychologie d'un peuple slave. Les tendances encore un peu confuses, incertaines, de la prose tchèque étaient brillamment réalisées dans les œuvres des js^rands romanciers russes. La voiTue du roman russe coïncidait encore avec le mouvement moral inauguré par M. Masaryk.

Dans l'œuvre de Némcovâ, de Hâlek et de Neruda, nous avons déjà constaté une heureuse évolution vers le réalisme, et, pour préciser davantage, vers le réalisme dans l'étude de l'âme du peuple, de la vie populaire.

Le caractère exclusivement démocratique de la renaissance nationale^ la conviction que la force de la nation est dans le peuple, dans le paysan surtout, que c'est dans le peuple que la race s'est le mieux conservée — tout amenait les auteurs à l'étude de l'âme, à l'étude de l'existence sociale du peuple.

Toute l'œuvre de Jirâsek, nous l'avons vu, n'était qu'une glorification de cette énergie nationale et sa chronique : Chez nous se rattachait directement à la Grandmère de Bozena Némcovâ. En introduisant tiès habilement Bozena elle-même sur la scène de son roman, .lirâsek voulait, pour ainsi dire, prouver ses seize quartiers de noblesse.

Aussi toute la partie non historique de l'œuvre de cet auteur appartiendrait-elle plutôt à ce chapitre. J'ai dit son effort pour donner la psychologie du montagnard

L\ LITTÉRATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE 217

du Nord-Est de la Bohême, j'ai dit ég-alement qu'il avait retrouvé, dans l'âme du peuple, un vestige de ce g^oût pour la spéculation religieuse, si caractéristique dans la nature tchèque et que deux siècles de persécution n'ont pu faire oublier.

A côté de Jirâsek, d'autres romanciers s'efforcent d'étudier la psychologie populaire, chacun choisissant un coin différent de la Bohême, son lieu natal de préférence. Cette sorte de régionalisme leur permet de pénétrer profondément l'âme et les mœurs nationales.

Ainsi, M. Antal Slasek (pseud. de M. Zeman, né en- 1843) étudia le même paysqui, jadis, avait séduit Karolina Svétlâ, c'est-à-dire les montagnards de Jestéd, près de Libérée (allem. : Reichenberg), Avec plus de réalisme psychologique, il dépeint le caractère de ces montagnards rêveurs, opiniâtres et têtus, enclins au mysticisme. Dans un cycle de petits ^romans : Rêueurs de nos montagnes^ il décrit un curieux phénomène de psychologie populaire; il y a quelques années, des villages tout entiers furent atteints par la contagion du spiritisme; ce fut comme une religion nouvelle, comme un regain d'hérésie parmi les descendants des anciens taborites et frères bohèmes. Dans les romans : Sombres tourbillons et A la frontière^ M. Stasek se montre observateur vigilant des grands mouvements sociaux et nationaux : c'est, dans le premier, le conflit de la classe ouvrière, du socialisme avec le capital ; dans le second, le môme problème est compliqué par la question nationale; l'exploitation sociale de l'ouvrier s'aggrave de germanisation.

Ces préoccupations modernes sont étrangères à l'esprit de M. Karel V. Haïs (né en iHôg). Cependant, ses livres, où il raconte très simplement, sans prétention, la vie dure des paysans qui peinent toute leur vie pour

2l8 LA LITTÉRATUrVE TCHÈOUE CONTEMPORAINE

leurs enfants et qui, après leur avoir cédé la ferme, subissent toute sorte d'humiliations de leur ingratitude, sont de douloureux chapitres de la question ag"raire.Ces variations de l'éternelle trag-édie du roi Lear sont poig-nantes dans leur simplicité banale. M. Raïs nous dit la lutte du montagnard avec le sol hérissé de pierres pour lui arracher uu morceau de pain noir, cette lutte contre la nature peu généreuse, qu il faut recommencer tous les ans. Et cependant, le paysan aime cette terre avare et quand il s'en sépare pour aller chercher dans la ville, dans l'usine, une existence plus commode, c'est pour y revenir quelque jour, brisé, malade, démoralisé, pour mourir dans le village natal.

Attristé, M. Raïs nous montre ces victimes de la via moderne, les ravages causés par l'industrie, les néfastes influences de la ville et de la fabrique sur le paysan. Ce n'est qu'à contre-cœur qu'il voit disparaître les vieilles mœurs patriarcales, car il aime ses tranquilles villages perdus dans la. montagne, et son idéalisme généreux se refuse à croire que, fatalement, cette tranquillité soit condamnée à être détruite par le piogrès de l'industrie, par l'irrésistible poussée de la vie moderne.

Deux fois, dans les Patriotes oubliés et dans le Soleil couc/iant, il se souvient, avec piété et avec attendrissement, des humbles ouvriers anonymes de la Renaissance nationale, de ces bons curés , de ces simples instituteurs de village qui, cependant, avaient accompli des prodiges de dévouement patriotique.

De préférence, M. Raïs choisit comme modèles les humbles, les pauvres, les êtres malheureux, brisés par la vie. La douceur un peu naïve, la bonté, la profonde commisération qui se dégagent de toute son œuvre ont fait de lui un des auteurs les plus aimés du grand public.

Si MM. Jirâsek, Raïs et Staîsek étudiaient la psvcholog-ie des montagnards du Nord, M. Joseph Holecek (né en i853) nous révéla l'àme du paysan de la plaine du Sud, du pays de Chelcicky. L'évolution littéraire de M. Holecek est des plus intéressantes. Journalisle reporter des Xârodni Lislij au temps de l'insurrection des Jougoslaves contre les Osmanlis, il eut l'occasion <le voir de près ce combat héroïque. L'étude de la poésie épique nationale chez les Serbes et les Bulgares lui inspire une admiration très sincère pour leurs mâles vertus, pour leur belle vaillance, pour la droiture de leur àme. Dès lors, il se fait Fapôtre de ces vertus en Bohême et devient un propagateur convaincu de la solidarité slave. Il traduit les chants héroïques bulgares et serbes, et, dans une série de livres, il exalte les combats des Monténégrins pour la liberté.

Dans les colonnes des Nàrodiii Lisly, où il diri^^e la politique slave, cet ardent slavophile se montra quelquefois trop indulgent pour l'absolutisme russe. Cependant, ces sympathies pour le tzarisme ne l'ont pas empêché d'étudier à fond la poésie populaire finlandaise et sa traduction de Kalevala et de Kaiitelatar est un travail des plus respectables.

Mais tous ces ouvrages n'étaient qu'une préparation à la grande œuvre de sa vie, au cycle de romans intitulé les Nôtres.

Les sept volumes parus jusqu'à présent (L Comment on vit chez nous et comment on y meurt ; François et Barton;\\. LEté ;\\\. Barton; \Y. La Campaijne; V. Boubln; Ni. Le Mariage d'Adam; VIL La Guerre) constituent une vaste monographie consacrée au pays natal de l'auteur, à la contrée de Vodilany. « Deux chaînes de montagnes nous séparent du village de Hus. Pour arriver au pays de Chelcicky, nous n'avons qu'à

traverser quelques prairies. La patrie de Zizka est à une journée do marche. Le premier, ce peuple embrassa la doctrine de Hus, le premier il a soullert pour elle, le premier, il adhéra à la bannière de Zizka, le premier, il répandit son sang" sous elle. J'ai l'intention de dire, quel est ce peuple de nos jours... » Voilà comment ^L Holecek formule lui-même son but, comment il comprend sa lâche. Avec un amour, avec un dévouement incomparables, il aborde son sujet. Dans son roman, les mœurs et les coutumes du peuple sont étudiées minutieusementet avec une précision presque scientifique. Le cérémonial très compliqué et très rigoureusement observé des fiançailles et du mariage, les traditions transmises, pendant des siècles, de génération en génération, les superstitions antiques, la sagesse patriarcale, la philosophie populaire, la conception spéciale de l'honneur, les préjugés des paysans, leur admirable attachement au sol, le ei'oût de la spéculation religieuse dû aux influences ataviques chez, ces descendants des premiers frères Bohèmes, toute la psychologie de cette race, saine et robuste, toute l'existence sociale et morale du paysan est là.

Ce n'est pas du roman proprement dit, souvent l'action romanesque recule au second plan devant la richesse du détail ethnographique^ mais en revanche il y a dans cette œuvre immense des passages d'une rare puissance poétique.

Cet art de pénétrer au fond de l'âme populaire demande un esprit mûr et pondéré. M. Holecek ne s'y hasarda qu'à (juarante-cinq ans. M'"* Thérèse Xovàkovâ (néeen i853)attendit plus longtemps encore avant de consacrer à l'étude du peuple de l'Est de la Bohême son ùme exaltée et son éloquence pathétique, rappelant celles de Karolina Svètlâ. Après avoir écrit plusieurs

LA. LITTKRATUUE TCHÈQUE COMTEMPOUAINE 22 1

volumes de nouvelles assez conventionnelles, après une lonc;"ue activité féministe, elle donna, marchant sur les traces de Svéllà et de Jirâsek, de sérieuses études du sentiment relig-ieux dans le peuple resté fidèle à la foi de ses pères et conservant, sous le vernis du catholicisme, les traditions des Frères Bohèmes. Dans ses romans, Jan Jilek, Jiri Smatlàn et les Enfants r/ii Pur Esprit vivant^ elle nous dit comment ce sentiment relig'ieux se développe et se transforme au contact des idées modernes, le socialisme par exemple, ou comment il prend la forme des aberrations sectaires et mystiques. Ces livres constituent de précieux documents pour la psycholog-ie du peuple, surtout pour l'opiniâtre recherche de la vérité, si caractéristique dans l'âme tchèque.

La Moravie, où le développement industriel a été beaucoup plus lent qu'en Bohême et où, par conséquent, le peuple est resté plus longtemps fidèle à ses costumes, à ses mœurs et coutumes, présentait un champ très fertile à l'étude.

Une richesse inépuisable de chansons populaires, une grande variété de dialectes et puis, ces magnifiques costumes, élégants, pleins de goût, éclatants de couleurs et variant d'un village à l'autre, telles étaient les ressources de la Moravie qui, vraiment, avait de quoi séduire les musiciens, les philologues, les littérateurs et les artistes. A ces derniers, d'ailleurs, Joseph Mancs avait déjà montré le chemin dans ses admirables dessms des types moraves. Après le prélat Fr. Susil (i8o4-i8()8) qui recueillit un millier de chansons populaires moraves, le savant philologue François Bartos (1837-1906), auteur d'une Dialectologie niorave et d'un Dictionnaire dialectolorjiqne moraue,en publia encore deux énormes volumes contenant un magnifique trésor de poésie et de mélodies.

Il nous est impossible de suivre ici les étapes du développement de l'intérêt général pour la chanson et pour l'art populaire moraves. Nous nous contentons de rappeler qu'il va toujours croissant, surtout depuis i8f)5, date de la g-rande exposition ethnoi^rapliiquc tcliécoslave de Prag-ue. Le succès de cette exposition amena, à Prag-i:e, la fondation du Musée Ethnographique, l'un des plus beaux de l'Europe. Précédés par/V/w/ Krizkovsky (^1820-1885), les jeunes compositeurs, M. Janacek et

Vjlèzslao Novàk subissent l'heureuse influence de la musique populaire slovaque. Le peintre Joza Lprka (pron. Oupreka) donne dans ses toiles lumineuses une éldouissante vision, pleine de soleil et de vie exubérante, de la Moravie du Sud; son exemple suscite toute une école de peintres, sculpteurs et dessinateurs rég-ionalistes (i).

En littérature, la Moravie, surtout la Moravie du Sud, habitée par des Slovaques, a été découverte bien avant. C'est à M'"^ Gabriela Preissova (née en 18G2) que revient ce mérite. Ses petites nouvelles, s'attachant surtout à la surface pittoresque de la vie slovaque, écrites d'une plume aimable et alerte, ainsi que deux drames slovaques assez habiles, ont eu un certain retentissement. Cependant leur valeur est plutôt historique : ils marfjuent le point de départ de l'intérêt littéraire pour la Moravie,

Slovaque de naissance. M, Jan Herbe n (né en 1867) pénétra plus avant dans l'âme de ses compatriotes dans ses nouvelles, causeries et petites études de caractère, réunis dans les livrep : Enfants Slovaques, Au village,

Tableaux de Moravie et dans une larg-e étude de

(1) Cf. les articles de M. William Kitter dans Arl et Décoration, l'Art et les Artistes, cLc.

LA LITTÉRATURE TCnKOUE CONTEMPORAINE 223

mœurs intitulée : Jasr/iùt ta troisième et quatrième génération. Depuis lon^^tomps, M. îîerl)en a quitté la littérature pour le journalisme militant. Il n'y revient que de temps en temps, pour écrire de petits croquis du midi de la Bohême {Hostisov) qui ont une saine et forte odeur de terroir. Son nom est étroitement lié à l'histoire du développement des idées politiques en Bohême : depuis 25 ans, il diriûre le journal Cas (pron. Tchas) org-ane du parti appelé réaliste ; nous aurons l'occasion d'y revenir encore en parlant de M. Masaryk.

Dans l'œuvre des frères Mrstïk (pron. Meurchetik), nous rencontrons une influence nouvelle : chez eux, l'intérêt ethnographique fut fécondé, élarg-i et approfondi par Theureuse influence du roman russe et du naturalisme français.

Tandis que l'aîné des frères, M. Alors Mrstïk (né en 1861), s'est confiné dans le pays slovaque, le cadet, Vilém Mrstïk (i863), est resté ce qu'il était dès ses débuts : un polémiste turbulent, un tempérament exubérant, un infatig-able remueur d'idées. A coté de M. Masaryk, il a été un des premiers apôtres du roman russe en Bohême. Mais tout en traduisant du russe, il menait une vi^-oureuse campaq-neen faveur de Zola. Ainsi, presque simultanément, Dostoïevsky, Tolstoï et Zola viennent féconder le mouvement réaliste et ethnog^raphique dans la prose tchèque.

Depuis des années, les deux frères vivent à Divâky, un villag-e slovaque, dans la Moravie du Sud. L'aîné est maître d'école, le cadet s'occupe de littérature et, comme M. Maeterlinck, d'apiculture.

Le pays slovaque a fourni le sujet du puissant drame réaliste qu'ils ont écrit en collaboration, Marysa. La pièce, d'un âpre élan dramatique, donne une sensation très exacte de ce pays d'éblouissantes couleurs et do

224 LA LITTÉRATURE TCHEQUE CONTEMPOUAINE

violentes passions. La verve provocante des g^ars slovaques, la dure avarice du vieux paysan Lizal, l'entêtement boudeur et tragique de la belle Marysa, la brutalité sauvage de son mari jaloux, le départ des conscrits pour le régiment, leurs chansons, les scènes de cabaret — tout cela constitue un tableau on ne peut plus vivant et mouvementé, de la vie et du caractère slovaque. Malû^ré quelques défauts de composition dramatique — notamment le dénouement trop brusque, Marysa est, avec quelques pièces de Stroupeznickj', de Jirâsek et de Svoboda, ce que la littérature tchèque a produit de mieux dans le drame réaliste villageois.

Le volume de nouvelles : les Femmes de Bavlnka, dû à la collaboration des deux frères, donne une série de types slovaques d'une caractéristique fort sobre en même temps que de belles pages de description poétique de la nature. Depuis une quinzaine d'années, chacun des frères travaille pour son compte. Ainsi, nous devons à M. Alo'i's Mrstik la volumineuse chronique du village morave, intitulée Cne année au village {^ vol.). C'est un large tableau, une vaste peinture de la vie à la campagne slovaque, représentant avec une précision documentaire les mœurs, le caractère, les vertus et les vices de ce peuple léger, bouillonnant, passionné, mais faible dans sa bonté fondamentale et succombant à ses instincts, bons ou mauvais. Cependant, cette œuvre vivante, riche, mouvementée, n'échappe pas à la critique que nous avons faite à M. Holecek : cet amas de petits tableaux exquis est trop vaste pour que l'ensemble donne l'impression d'une œuvre d'art harmonieuse.

Le talent de M. Vilém Mrslîlv tendait vers un élan passionné de lyrisme et surtout vers la description pittoresque. Après avoir écrit un drame naturaliste très hardi (M"^^ Urbanova)^ il donna le roman : Un conte

LA LITTKHATURE TCUKOL'E CONTEMPORAINE 220

de Mai, qui est une apothéose lyrique de la jeunesse, de la beauté de la nature, du sain amour charnel. Dans le roman : Santa Lucia, il aborda, avec une belle audace, une importante question sociale et morale : celle de l'existence du pauvre étudiant venu à Prag'ue, du fond de sa province. L'histoire est touchante dans sa simplicité. Après une jeunesse remplie d'humiliations et de misère, le jeune Jordan vient de Brno à Prag'ue, dans cette ville qui avait hanté ses rêves, qui était pour lui la terre promise, la ville sacrée. La grande ville saisit brutalement le jeune rêveur : c'est de nouveau, mais cette fois dans un décor mag-nifique, la misère, la faim ; quelque temps après, le pauvre garçon meurt phtisique, derrière un paravent, à l'hôpital. Cette histoire, qui n'est que trop fréquente à Prague, forme un contraste douloureusement ironique avec l'enthousiaste admiration du pauvre garçon pour la ville qui le tue. Le livre est en même temps un dithyrambe à la beauté de Prague, écrit par un amant passionné, par un puissant peintre impressionniste.

Le pays slovaque, qui est sa patrie d'adoption, a fourni à M. Mrstik le sujet de quelques sombres tableaux naturalistes, réunis en volume sous le titre : Ombres. Comme dans Santa Lunia, où il dénonçait l'indifférence de la société laissant ses pauvres étudiants mourir de faim, l'auteur dévoilait ici quelques plaies rongeant la campagne slovaque : l'alcoolisme, le jeu , l'influence néfaste des juifs. Parmi cette population foncièrement bonne, mais légère, bigote et presque fataliste, le juif s'installe comme épicier, tient le débit de tabac, le cabaret, livre des marchandises à crédit, prête sur gages, fait le trafic des blés, avance de l'argent pour le jeu dans son arrière-boutique et, en quelques années, l'usurier est le maître du village entier.

220 L\ LITTÉRATURE TCHEQUE CO?<TEMPORAINR

L'esprit mobile de M. Vilém Mrslik se libéra bientôt de l'étroite formule naturaliste. Comme pour contrebalancer le pessimisme attristant des Ombres^ il publia, sous le titre Petits tableaux,une série de cliarmants croquis de la vie au villaû^e et de la nature slovaques. Je m'en voudrais de ne pas citer ici une de ces pagres exquises intitulée : le Retour des champs.

De la première métairie, une fillette sortit en courant, toute menue, fluette, les cheveux couleur de blé mûr, dans les boucles desquels le soleil de la fin du jour mettait des feux d'or. En court jupon rose, les pieds et les mollets nus, elle court à la rencontre de quelqu'un.

Le premier char passe, puis, le second. La fillette s'arrête, d'un çeste de la main, elle rejette ses cheveux en arrière et song-e. Puis, elle se remet à courir et, de nouveau, suit des yeux la grand'route qui va au calvaire. Elle s'arrête et regarde encore, les chevaux secouent leurs têtes dans la lumière, leurs frontaux luisent au soleil; les roues tournent, les tas de cailloux disparaissent derrière eux. Déjà, peut-être, tout le villas^e de Divâky est rentré des champs, même la vieille Gâlovka achève de se traîner jusqu'au hameau; mais nulle part la fillette ne voit les chevaux noirs de son père.

Un moment, la fillette se lient sur le bord delà grand'route. Ne voyant rien venir, elle s'approche de la claire-voie grise du jardin. Elle se suspend à la porte grande ouverte et, pensive, tourne d'un côté et d'autre sa tête dorée ; elle regarde passer les chevaux blancs de chez tonton Strouhal, puis, le cheval bai avec la jument noire de chez Krunicek, le voisin d'en face, le cheval de Komàrek, avec son front taché de blanc, attelé à la charrue, avec une vache, se traîne jusqu'au ponceau ; mais point de chevaux noirs à l'horizon.

Personne ne rentre plus. La poussière soulevée retombe peu à peu; l'air s'éclaircil et on aperçoit la file des bornes jusqu'au second ponceau — là où la route tourne à droite sous les touffes d'arbres fruitiers... Enfin !

Là-bas, dans le lointain doré, baigné de soleil, quelque

chose (le noir |)assc. l'ne voiUire roule sur le ponceaii; les IVontaux des chevaux brillent. La fillette l:"iche la porte.

Elle se met à courir, de toute la vitesse de ses petites jambes, à la rencontre des chevaux; elle s'arrête.

« Ah! ce sont eux! ». Ses yeux de myosotis reconnaissent les sombres crinières qui s'échevèlent dans le vent. Elle se remet à courir, la poussière s'élève devant et derrière elle, formant un nuaçe au-dessus duquel élincellent ses cheveux dorés. Terka court, court, disparaît dans la poussière et s'approche du poitrail noir des chevaux. L'enfant court vers son père, le père s'approche de l'enfant et, soudain, une nuée blanche enveloppe tout. On entend seulement la fillette pousser un cri de joie et quand la poussière se dissipe, hop ! déjà sa petite tête jaune rit à pleine gorge sur la large poitrine du faucheur et ses bras enserrent la nuque hâlée du père.

Sans le lâcher, elle se tourne vers les chevaux.

« Ou'est-ce que c'est? » dit-elle en faisant une moue. La voiture n'arrête donc pas? Cyril, un gars dont la carrure est presque aussi forte que celle du père, le fouet dans la main droite et les rênes dans la gauche, la casquette de coté, est assis sur la voiture et, comme exprès, il fouette les chevaux. Et il rit, la mauvaise âme, il rit ! Les chevaux se cabrent, lèvent la tête, s'ébrouent de leurs naseaux poudreux et se mettent à galoper. Et le temps de claquer du fouet, l'enfant lâche le' cou hàlé de son père et ses petits pieds nus trépignent, piétinant furieusement le sol. « Qu'il arrête ou... » A ce moment, deux bras robustes la soulèvent au-dessus de la poussière; les jambes battent au-dessus de la voilure — puis — plus de Terka.

Enfouie comme une taupe sous les fleurs rouges de la luzerne, on n'aperçoit plus que ses yeux et un petit, tout petit bout de sa jupe d'indienne. Le gars fouette les chevaux et Terka disparaît de nouveau dans de blanches nuées de poussière pendant que le père, assis à l'arrière de la fourragère, se penchant vers l'avant, chatouille de ses doigts lourds la plante des deux petits pieds.

L'auteur retrouva cette heureuse inspira lion dans le

228 LA LITTLRATURE TCHÈOUE CONTEMPORAINE

Livre des voyages et dans Fil d'or : mais, ici, la peinture du pavsag-e devient trop nerveuse. Petits tableaux restent, avec le Conte de Mai et avec Santa Lucia, ce qu'il a donné de plus vivant.

En 1897, M. Vilém Mrstik lança, contre le conseil municipal de Prague, un virulent pamphlet intitulé : Bestia triuniphans. L'éloquence passionnée de cette brochure provoqua tout un mouvement en faveur de la conservation du caractère pittoresque des vieux quartiers de Prague, sérieusement menacés par la spéculation financière des entrepreneurs. Depuis quelques années, les deux frères orsranisent les efforts des littérateurs de Moravie : dans ce but, ils ont fondé la Revue de Moravie et de Silésie.

La bourg-eoisie tchèque était loin d'ofifrir aux romanciers le même intérêt que le peuple. N'ayant presque pas de traditions, sa vie grise, peu mouvementée, ne présentait pas de caractères typiques, capables d'inspirer de vastes conceptions. La banalité mesquine de la vie de province, les intérêts locaux, l'étroitesse des horizons fournissaient tout au plus matière à de petits croquis, à des nouvelles tirant de la foule anonyme des figures isolées de pauvres grotesques.

La vogue du réalisme amena quelques auteurs à examiner plus attentivement les milieux bourgeois, les maires, les notaires, les receveurs — ces modestes héros des sous-préfectures et leurs petites aventures banales. Avec un humour bonasse, avec une ironie facile et souvent avec trop de condescendance, ces auteurs racontent les petites joies et les vicissitudes de la vie provinciale dans

toute leur désolante platitude. Avec une patience de naturalistes, ils étudient ce microcosme ; ils relatent les péripéties des luttes livrées au moment des élections municipales, les problèmes discutés à la brasserie ou les bavardages qui passionnent ces dames de la sous-préfecture. Avec un scrupule presque scientifique, ils représentent ce monde philistin borné et dont la stupidité est, je crois, internationale. Ainsi, tout un genre spécial fut créé dans la littérature tchèque. Sans avoir donné une grande œuvre d'art, il mérite quelque attention.

Il avait déjà trouvé un précurseur dans A, V. '^mi' lovsk'y (1837-1883). Quoiqu'élevé encore dans les idées romantiques, cet auteur s'en libéra bientôt pour devenir un excellent peintre réaliste de la psychologie des petits bourgeois, de la petite ville tchèque. Sobre et sérieux quelquefois jusqu'à la sécheresse, il laissa une série d'ouvrages remarquables qui séduisent aujourd'hui encore par la profonde science du cœur humain, par la fraîcheur enjouée de ses souvenirs personnels, par un heureux don d'observation. Nul n'a mieux rendu le charme vieillot de la petite ville avec ses personnages démodés ; on peut relire sans fatigue quelques-uns de ses contes, comme, par exemple, le F arinier Kieojas^on de ses romans, comme p. ex. A V aurore ou Procal negotiis. La langue de Smilovksy est fruste, pleine de sagesse populaire.

Nous avons prononcé le nom de François Hérites (né en i85i) à propos de Zeyer. Après avoir écrit un spirituel livre de causeries satiriques sous le titre : Mon herbier, il dessina avec beaucoup d'humour la vie provinciale pour s'élever quelquefois à une sérieuse peinture des mœurs contemporaines. Une trentaine de volumes, nouvelles et romans, le placent parmi les meilleurs représentants du genre.

23o I.V LITTÉRATURE TCHt-OUE CONTEMPOR \ INK

Fin et cultivé. M. Jran Lier (né en i852) se montra pi'tillant (lo verve et desprit caustique dans ses causeries et chroniques, original dans ses nouvelles de la vie des cheminots, mordant dans ses romans satiriques de la vie provinciale, parmi lesquels nous citons la burlesque Chanson de la paix.

La corruption et les manœuvres malhonnêtes des notables provinciaux ont inspiré au poète épique et satirique,M. Charles Léger (né en iSSq), son Roman amer qui est un grave avertissement, un cri d'alarme contre la g-angrène morale de la petite ville.

Le petit peuple de Prague a trouvé un observateur très attentif, doué d'un regard pénétrant, dans M. Ignât Herrmann (né en i854). Il était dangereux d'aborder le terrain où Neruda avait laissé des traces si profondes. Sans avoir atteint à la perfection de son maître, M. Herrmann a créé ung-enreà part, intéressant, original et vivant.

La biographie de M. Herrmann est presque américaine : .sorti de l'école primaire, il fut mis en apprentissage chez un épicier et endura toutes les souffrance? d'un pauvre apprenti. Il en donna plus tard un récit touchant dans son grand roman naturaliste : la Boutique mangée. Avant abandonné le métier, il se fit, tour à tour, commis vovageur, clerc d'avoué, employé de comptal)ilité, administrateur de librairie, reporter et rédacteur. Ces occupations di'/erses lui donnèrent l'occasion de pénétrer profondément la vie des plus diverses classes sociales, mais c'est surtout le monde des débardeurs, des cochers, des marchands des quatre-saisons,des ouvriers.

des petits boutiquiers et fies petits marchands qui l'intéresse et qu'il a, pourain>i dire, découvert dans la littérature tchèque.

Doué de qualités d'observation très pénétrantes, il excelleà rendre la vie du petit peuple prag-ois. Il connaît, dans les moindres détails, sa vie, sa mentalité et jusqu'à son ar^ot spécial. Mais il ne s'est jamais élevé à une vaste conception et le roman : la Boutique mangée, est un peu terne dans le réalisme de ses descriptions minutieuses.

Malg"ré ses velléités humoristiques, son œuvre est animée de pitié pour les humbles que la vie et la misère ont écrasés. Sans prétentions philosophiques, ses nouvelles nous donnent une sensation très exacte de la psjcholoi^ic et de ses héros trag^i-comiques (i).

Dans une série de volumes, parmi lesquels je cite les recueils de nouvelles : A tort et à travers. Figures pragoises. Petites gens et les Bons Pragois, il présente tout ua cinématographe de figures pauvres ou grotesques; quelquefois, l'auteur semble s'identifier plus qu'il ne le faudrait avec la philosophie terre à terre de ses héros tristes et ridicules.

Depuis près de trente ans, M. Herrmann dirig-e une revue humoristique qu'il a fondée et qu'il intitula, d'après un personnag-e de la lég-ende populaire : Luanda dudàk (Chevanda le cornemuseur). Il réussit à g'rouper autour de lui quelques collaborateurs de talent, peintres et écrivains. Mais l'atmosphère de la Bohème ne semble pas être favorable à l'humour.

La g-aîté saine est une plante qui ne vient presque pas sous le climat de Bohème. Le sarcasme acéré, la flèche envenimée lancée par la haine, et par le mépris, et

(0 Cf. la nouvelle : Un plat inconnu de la Parfaite Cuisinière. Trad. Léon Chollet et H. Jelinek, /es Mille Nouvelles Nouvelles, n» 7.

par le désespoir — voilà la forme de l'humour tchèque, l'humour de Havlicek et que nous retrouverons chez Machar et chez Dvk.

Les Tchèques, d'ailleurs, ont assez rarement eu l'occasion d'être g'ais, La souffrance, l'oppression, le rég-ime policier, des prisons, des amendes, des confiscations — décidément, l'atmosphère n'était pas propice à l'explosion d'une franche gaîté, aux éclats de rire folâtre. Et cependant, à en juger d'après la chanson populaire et d'après le proverbe, la g^aieté, l'insouciance et l'esprit ne manqueraient pas à la race. Quoi qu'il en soit, il faut constater que la littérature tchèque n'a pas produit, jusqu'aujourd'hui, un grand romancier humoriste comme Swift, Marc Twain. Bret-Harte, Dickens ou Gogol, de même que la peinture tchèque n'a pas de g-rand caricaturiste.

Cela ne veut pas dire que, dans les trente années de Svanda, il n'y eût pas de contes humoristiques très réussis; cela ne veut pas dire que MM. Ilerrmann^ ètech ou Stroupeknickij n'aient pas eu d'heureux moments de verve; cela ne veut pas dire non plus que Aeruda, Jirâsek, Winter ou Ùech n'aient pas écrit des pag-es ensoleillées d'humour , baig-nées de clarté, illuminées d'une douce gaieté intérieure.

Parmi les auteurs qui, à côté des frères AfrUik, méthodiquement, s'orientaient vers la vérité réaliste, ^L M. A. tSiniiice.k (pron. Chimatchek) mérite quelque attention pour le sérieux effort qu'il fit dans ses romans et dans ses drames animés d'un ardent souffle d'altruisme social et de pitié.

M. ^imùcek (né en 1860) commença sa carrière par être chimiste dans une raffinerie; il étudia à fond le milieu de l'usine, l'esprit et la condition sociale de l'ouvrier et le rapport moral existant entre l'ouvrier et l'emplové. Le milieu spécial et pittoresque, intéressant par la nouveauté, les fig-ures d'ouvriers très caractéristiques, le souci de la vérité psychologique et du détail extérieur — voilà les qualités incontestables de ses premières nouvelles et qui assurent à l'auteur une place des plus honorables dans le développement du réalisme.

Ayantquitté la fabrique pour dirig-er la revue Svètosor, il appliqua sa méthode d'observation réaliste à la vie de la bourg-eoisie de Prag-ue. Dans son : Journal de M. Korïnek, étudiant en lettres (5 vol.), il nous introduit dans les intérieurs des familles bourgeoises. Les vastes romans, Lumières du passée Cœurs affamés, Je veux vivre, sont alourdis par des passages de psychologie trop consciencieuse, par des analyses qui en étouffent le mouvement dramatique, rappelant ainsi le roman d'Edouard Piod.

Dans le théâtre de M. Simâcek, les mêmes qualités et les mêmes défauts sont visibles. Le Monde des petites gens, tiré d'une nouvelle et représentant, avec beaucoup de force, la vie des ouvriers de sucrerie, obtint un succès des plus vifs. Le souci de la peinture réaliste du milieu, les préoccupations morales se font jour de la façon la plus heureuse dans Tétude de mœurs bourgeoises : Atmosphère nouvelle, qui est le meilleur ouvrage scénique de l'auteur.

Depuis une dizaine d'années, M. Simâcek dirige la revue Zvon (la Cloche), un sérieux organe littéraire de teinte conservatrice. MM. Raïs, Jirâsek, Winter, Lier, Léger, sont les principaux collaborateurs de cette revue académique .

2^f\ LA LlTTtaATUftE TCHÈQUE CONTEMPOUAINE

L'œuvre de M. F. X. Snoboda (né en 18G0), appartenant à la poésie lyrique, épique, dramatique, au roman et à la nouvelle, révèle une personnalité poétique d'une très belle org-anisation. Auteur de plusieurs volumes de vers, où il se montra philosophe souriant, peintre délicat de la nature, M. Svoboda apporta dans la prose une subtile sensibilité lyrique, une observation psycholou^ique capable de saisir 1 imperceptible frisson de Tàme humaine.

L'influence morale, soit libératrice, soit corruptrice du milieu sur l'individu, analysée jusque dans les moindres détails psycholog-lques — quelquefois même avec une minutie fatig'ante — tel est le thème préféré de M. Svoboda. Rarement, il traite l'individu isolé : il tient toujours compte de la multitude de rapports secrets et inconscients qui lient l'àme humaine au sol, à la race, et qui déterminent, autant que la volonté, nos mouvements et nos actes. Il aime à peindre, avec une larg-eur épique, de vastes tableaux embrassant la vie de i^énérations entières dans toute la complexité, tou If ue, en même temps que monotone, de leur existence. Ainsi, il donne sa volumineuse chronique de la famille paysanne : l'Epanouissement, en prose, et, en vers, les Paysans nouveaux. Il dessine, avec la même patience, la vie de la bourareoisie praguoise dans le roman : le Fleuve (4 vol.). Mais ce patient peintre de l'évolution lente sait aussi fixer les moments de la vie psychique condensée, les tragiques minutes, les fuieurs, l'effroi ou l'horreur qui éveillent la bête humaine et transforment les âmes les plus douces en des éiii'oïstes brutaux. Dans ce j^enre, ses Songes guerriers contiennent des pièces remarqualdes, dont quelques-unes {Feu sur le No .5, p. ex.) ne déshonoreraient pas la sig"nature d'un Maupassant.

>L Svoboda est un admirable psycholog'ue de la

femme; 11 excelle à rendre le charme troublant des toutes jeunes lilles, la folie de leurs caprices, leurs péchés innocents, leurs larmes furtives. Rien de plus g-racieux que la fraîche et riante fig-ure d'Ag-nès dans le joli acte Bouton de Rose(i); on en trouverait tout un album, de ces profils de vierges tendres et cspièg^les, à travers l'œuvre de M. Svoboda.

Sur la scène tchèque, ]M. Svoboda apporta la finesse de l'analyse psycholog-ique, sa solide peinture du milieu, son sérieux moral, son observation, qui devinai t^ sous la banalité quotidienne de la vie, un sens plus profond. Ses pièces : les Tendances de la vie (1892), la Dissolution ( 1 893) appartiennent non seulement aux premières, mais encore aux meilleures pièces réalistes tchèques.

Poète, romancier et dramaturg^e, M. Svoboda est, dès ses débuts, un des précurseurs de l'art psAchologique moderne et un des plus sympathiques représentants de la littérature contemporaine.

M. Joseph K. Slejhar (pron. Cheleïhar) est une des plus captivantes physionomies parmi les auteurs tchèques contemporains. Né en 1864, il quitta, comme M. Simâcek, la carrière de chimiste de raffinerie pour devenir professeur. Naturaliste par observation et par procédé, sa sensibilité douloureusement émue en a fait presque un visionnaire mystique. Le monde entier se transforme, dans son œuvre, en un vaste théâtre d'horreur, de torture, d'atrocité, en une a tireuse orgie du mal, en un triomphe du crime et de la bestialité. Dans ses romans, il n'est question que de poin^-s et de visag*es crispés de rage ou de douleur, on n'entend que des coups, des hurlements, des pleurs, des jurons, dos sang-lots et des malédictions. Le mal, la souffrance, les hommes et

(i) Sur le texte intégral de cette pièce, M. Otokar Ostrcil a composé un opéra très remarquable.

les choses, tout prend des proportions fantastiques, effrayantes, démesurées. Avec véhémence, il proteste contre la brutalité humaine, il maudit l'humanité dure, déi^énérée. Il lance de sarcastiques, de furieux anathèmes contre la civilisation qu'il accuse d'éveiller les pires instincts dans le cœur de l'homme. Son immense pitié embrasse tous les êtres qui souffrent, les pauvres l)etes affamées et estropiées aussi bien que les créatures humaines, enfants délaissés et mourants, chemineaux traqués par les paysans et leurs chiens et fuyant, dans la nuit, sous une sfréle de jurons et de pierres.

Il y a quelque chose de barbare dans ces phrases sans économie, dans ces interminables descriptions surcharg-ées d'épithètes, évoquant toujours quelque immense vision de malheur et d'implacable fatalité, donnant à tout les contours inquiétants d'une effrayante vision d'horreur et de dégoût.

Pour moi, M. Slejhar n'a jamais écrit de plus beau livre que celui par lequel il déijuta : c'est une chose très simple et très touchante que son Poulet mélancolique^ cette histoire parallèle d'un pauvre petit poulet chétif et d'un enfant mourant. Fidèle à cette inspiration de compassion pour tout ce qui souifre, hommes, bêtes ou plantes {le Pommier malade), l'auteur donna ses Impressions de la Nature et de la Société et Ce que la vie néglige. Plus tard, son mysticisme croissant gâte la simplicité de sa manière première. Les invectives contre la société, les diatribes acerbes contre la femme deviennent de plus en plus injustes. Les descriptions et les polémiques démesurées détruisent l'équilibre artistique de ses nouvelles et de .ses romans pour en faire des œuvres amorphes (/'^/z/V^r, le r/Y/ew/, par ex.),très éloignées de ce que son talent promettait.

L'effort que M. Venceslas Hladik (né en 1868) tenta

pour créer le roman mondain praguois est des plus inlcressants. Il est même respectable, plutôt peut-être par ses intentions que par ses résultats artistiques. M. Hladik, rédacteur aux fSùrodiii Listy, est un journaliste de talent. Ses premières nouvelles, peignant le monde financier et industriel, trahissaient de sérieuses qualités d'observateur. Disciple de Zola et de Maupassant, M.Hladik quitta plus tard ces maîtres pour Paul Bourget et, peutêtre, pour Marcel Prévost et Maurice Barrés.

M. Hladik fit plusieurs séjours à Paris. Il vit Londres, Nice et l'Italie. Il entrevit la vie mondaine, cosmopolite. Ce tourbillon le grisa. Que la vie de Prague lui paraissait petite, grise et pauvre! Que les hommes lui semblaient lourds, sans verve, sans tempérament, sans esprit! Que les femmes étaient modestes, bourgeoises, peu coquettesàcoté de ces Parisiennes fringantes et spirituelles I Alors, M. Hladik se permit une aimable fiction : dans ses romans d'apparence réaliste, il transforma la riche bourgeoisie praguoise, médiocre et sans beaucoup d'esprit, peupla les salons d'hommes qui, tout en étant très mondains et très élégants, travaillent sérieusement, se lancent dans de grandes entreprises commerciales, industrielles et politiques.il dessina des femmes, s'habillant rue de la Paix et trouvant, entre deux rendez-vous et un essayage, le temps de lire du Taine, de monter à cheval, déjouer du Chopin et d'inspirer de grandes passions tragiques.

La tentative de M. Hladik n'est, à mon sens, qu'une forme de réaction contre l'éloufTante petitesse de la vie sociale à Prague.

Tout le monde en souffre : les uns, pour y échapper, se réfugient dans des rêves exotiques; M. Hladik se dédommage de l'attristante médiocrité du milieu pra-

238 LA LITTÉRATURE TCllÈOUB CONTEMPORAINE

g-uois en le transformant en une société de cosmopolites cultivés, de tins lettrés.

M. illadik manie avec verve une plume très a^ile; ses romans sont mouvementés, son dialog-ue est toujours vivant. Mais l'artiste n'a pas toujours été assez puissant pour vaincre le causeur. Voulant à tout prix éviter la lourdeur dont souffrent les romans des auteurs influencés par le réalisme russe, il effleure, quelquefois, d'assez près la légèreté superficielle d'un dandy boulevardier. Citons, parmi ses romans : Passion et force, Eu (jène Voldan, les Femmes de Valeniin et les Conquérants.

M. Hladikestun francophile enthousiaste etconvaincu. Dans les colonnes desXarod/ti Listy et dans le Lnmir, qu'il dirigea pendant quelques années après M. Jos. V. Slâdek (1899-1907), il publia une série d'articles sur la politique, la littérature et la société françaises, où il se révélait observateur attentif et causeur élég-ant-ll réunit ses articles en volume sous le titre de : la France contemporaine .

Je suis loin d'avoir épuisé la liste des romanciers réalistes contemporains. J'aurais dû m'arrèter pour parler du robuste talent de M. K. M. Capek (né en 1860, pron. Tchapek).auteurtrès orig*inal et d'un talent robuste chez lequel le procédé naturaliste est étrangement mêlé à la caricature g-rotesque; j'aurais pu analyser l'u-uvrc de y{^^ Bo'zena Vikova-Kunetickâ (née en i863),dontle féminisme extatique devient une haine de l'homme et dont la rhétorique échevclée rai)pelle — toute proportion -gardée— les tirades d/ndiana de Georg-e Sand ; il eût été juste de parler de 'M.C/i. Klosfermann (1848) et de ses romans qui évoquent la poésie des grandes forêts, la vie des montag'nards, des bûcherons de la Sumava.ou de rappeler les sérieux romans de Ch. Merhaut (iSO.'l- 1907), de M"« George Soumin (i864), de M. E.Sokol

LA LITTÉ)VATU»\Ei TCHKQUE CONTEMPORAINE 239

(1874) — mais il me semble que les auteurs dont j'ai parlé plus haut représentent assez nettement les tendances du roman tchèque réaliste et naturaliste.

En même temps que le roman, le réalisme pénétrait au théâtre tchèque. A l'époque du théâtre provisoire, les dramaturg"es tchèques s'attardaient au romantisme. Le pathos naïf des drames historiques rappelait celui de H. de Bornier. A côté de Shakespeare, qui avait si fortement influencé les tragédies deHâlek, Sardou, Aug-icr et Scribe séduisaient, tour à tour, les auteurs tchèques. Ce dernier trouva, en Emmanuel Bozdèch ( 1 84 1 - 1 889? ) ( i ), un disciple extrêmement habile et inte) lièrent. Bozdéch possédait à fond l'art du dialogue élégant, spirituel, et le maniait avec une concision étonnante, au point de faire douter qu'il était l'auteur de ses comédies historiques. Vraiment, Scribe n'eût pas désavoué des pièces comme le Baron Gœrtz, Au temps des cotillons, l Epreuve du diplomate ou le Maître du monde en robe de chambre, tellement leur architecture est sùro et l'intrigue habilement menée.

Cet art, malgré sa forme impeccable, ne pouvait féconder le drame tchèque, car il ne répondait nullement aux traditions littéraires. Bozdéch, malgré son indéniable talent scénique, reste isolé dans son ettbrt pour transplanter la comédie de Scribe en Bohème. Le théâtre devait forcément traverser la môme évolution que la

(i) En 1889, Bozdéch disparut d'une fa^jon cnit^matique. Longtemps, on le crut mort. En 1910, les journaux tchèijues affirmaient qu'il vivait toujours, caché dans un monastère des Balkans.

24© LA LITTÉKATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE

prose. Les circonstances n'ayant pas permis la formation d'une classe spéciale d'auteurs dramatiques, nous rencontrons, au théâtre, presque les mêmes noms que dans le roman et dans la poésie.

Le Théâtre National était le seul foyer de l'art dramatique en Bohême. Et encore devait-il partag-er cette scène unique avec l'opéra, avec le ballet et au besoin même avec l'opérette. Si le roman ne nourrit pas son homme en Bohême, c'est encore moins le cas pour le théâtre. Ainsi, les romanciers et les poètes deviennent dramatiiri^-es plutôt occasionnellement. Cette situation difficile pour les auteurs et pour la direction du théâtre se prolong-e jusqu'à nos jours. La fondation du Théâtre Municipal de Vinohrady, le plus important faubourg- de Prag-ue (1907), n'a pas beaucoup chance cette situation : ce jeune théâtre, parce que non subventionné, s'efforce surtout de faire des recettes. Ainsi, le Théâtre National possède une sorte de monopole : les auteurs brouillés avec la direction n'ont pas d'autre scène à leur disposition. Zeyer en fit une expérience amère.

Pendant 18 ans (i 883- 1900), le Théâtre National fut habilement dirigé par M. F. A. Hubert (né en 1849). Autour dramatique lui-même, ^L Subert fît jouer d'abord quehjues pièces rappelant le pathétique de Sardou ; plus tard, sous l'influence du drame réaliste et social, il se rapprocha de la vérité, surtout dans son Drame de quatre pauvres murs. Possédant un rare talent d'org-anisateur, M . Subert fut le principal organisateur de la belle Exposition ethnog^raphique (1895). Sous sa direction, le Théâtre National s'enorgueillissait de plusieurs acteurs et actrices de premier ordre. C'étaient, pendant les beaux jours du drame pathétique, Jos. Georges Kolar^FrançoisKolar, >Simanovsk'J et'^l^^^Sklerifirova-Malâ ; plus tard, avec la

vog'ue du drame réaliste, M. Mosna se révéla comédien génial-,inoubliabledans/\4i>are,de Molière, dans les rôles de Divisek, de Lizal [Un Père^ Mary 60)^^1 de Bobtchinsky (/e Réviseur^ de Gog-ol;. Le drame psycholog-ique, Ibsen surtout, trouva d'excellents interprètes dans Jos. Bitlner et Hana Kvapilovâ, qui était une artiste délicate, une grande actrice moderne, la Duse tchèque. Parmi les acteurs de l'heure présente, M. Vojan est le plus remarquable ; il joue les héros de Shakespeare ou les personnag-es compliqués d'Ibsen avec la même maîtrise qu'il incarne un hardi g-arçon de villag^e slovaque dans Manjsa.

C'est avec Ladislas Stroupeznicky (i 860-1892) que le réalisme pénètre sur le théâtre tchèque. Après avoir évoqué, avec beaucoup de charme archaïque, des scènes du seizième et du dix-septième siècle tchèque, il donna, en 1887, dans la pièce : Xos paysans, un très vivant tableau des mœurs villag-eoises,une heureuse étude psychologique du paysan, surtout, de cette crânerie entêtée du peuple tchèque. Quoique loin d'être parfaite, cette comédie occupe, dans l'évolution du théâtre en Bohême, à peu près la place de la Parisienne de Henry BecquQ dans l'histoire du drame français. Plus tard, avec la pièce Au puits de Valdktej nX di\x\-Q\XT s'éleva à un puissant drame social, à un conflit profondément tragique.

En même temps, quelques échantillons inotfensifs du réalisme russe (Spajinsky, Palm, SolovïefF, Ostrovsky), joués sur la scène du Théâtre National, eurent pour le public la valeur d'une révélation; la même année, on traduit le farouche drame naturaliste de Tolstoï : le Règnedes Ténèbres. Vers cette époque, M. VilémMrstik écrit son drame: Madame l'rbanova, qui eflarouchç la censure. M. Jirâsek dessine vigoureusement, dans Vojnarka, le conflit entre l'amour charnel et l'amour

»42 L\ LÎTÎÉRATUKE TCHEOUE CONTEMPOUAÎNE

maternel dans l'àme d'une robuste pavsanne veuve. Il approfondit, avec / '// Père, l'étude psychologiq-ue du peuple, qu'il peint sans chercher à embellir la vérité.

Les drames slovaques de M"^^ Preissova et, surtout, les frères Mrsiik avec iyar// 6a continuent cetelFort vers la vérité et la couleur locale. Pour accentuer le caractère réaliste, tous ces auteurs colorient la langue des personnatres de patois indigène. En même temps, ce théâtre séduit d'autres romanciers; ^VSl. ^Simncek et Svobocla donnent leurs peintures des mœurs contemporaines. Sans être précisément des drames à thèse, leurs œusres théâtrales sont toujours, au fond, un problème éthique, un conflit moral, une question sociale dune portée générale. Le premier succès théâtral de M. Jaroslao Kvapii (Feu follet) et de V. Hladik (Vertige) appartiennent à cette période réaliste.

Comme le conte humoristique, la comédie et le vaudeville soufïrent de la trop grande indulgence de leurs auteurs pour leurs modèles bourg-eois, d'une certaine lourdeur bonasse qui fait rire le bon public, mais qui exaspère les lettrés. Au lieu d'élever le public par une satire impitoyable, les auteurs semblent descendre volontiers au niveau du spectateur médiocre. Ce manque d'esprit tient peut-être aux mêmes raisons que j'ai indiquées plus haut en parlant de l'humour tchèque en g-énéral. La légèreté pétillante, la brillante verve que possède la race latine, man(]ue, paraît-il, au caractère tchèque.

, Cependant, MM. >Holba, Pippich, Svobocla, M""*^ Kanelickù et, surtout, M. Vâclau ^lech, directeur actuel du Théâtre Municipid deVinohrady, ont écrit d'inoiï'ensifs, mais habiles et joveux tableaux satiriques de la vie de la petite bourgeoisie, qui valent bien la moyenne production allemande et française.

L\ LITTÉUATUUE TCHtOUE CONTEMPOIIAINE 2^3

Parallèlement, mais sans être influencés par celte vog-uedu réalisme, Jaroslav Vrchlickv composait son Hippodamie et ses comédies classiques et Jules Zeyer poursuivait son rêve de beauté dans ses poèmes scéniques ; ce ne furent que les derniers, la comédie de l'époque héroïque de la Bohème : Neklan et, surtout, la belle légende slovaque: Badùz et Mffliuléna, qui apportèrent au poète vieilli le succès si long-temps attendu.

La profonde crise morale qui secoua la Bohème vers 1895, et dont nous parlerons dans la suite, prépara les auteurs, les acteurs et le public à l'art dramatique moderne. Avec la nouvelle direction du Théâtre National, confiée depuis 1900 à MM. Schmoranz, Jar. Kvapil et K. Kovarovic, le drame psychologique d'Ibsen, de Tchechotï et de G. Hauptmann remporte une victoire définitive.

LE MOUVEMENT CRIllOUE I MASARYK ET SON PARTI.

l'université tchèque : GÈBAUER. VLCEK. LA CRITI- QUE LITTÉRAIRE : SCHAUER. LA JEUNESSE VERS l8()0.

F. X. SALDA. J. V. KREJ(':i. KARASEK

Les ving^t dernières années du xix^ siècle ont résolu, d'une façon définitive, la question de la renaissance tchèque. Dobrovskv, Jung-mann , Havlicek, Palacky n'ont pas travaillé vainement. Ils avaient bien posé les bases du développement futur : il s'agissait, maintenant que l'existence de la nation était assurée, d'approfondir les idées, de mettre toute la vie intellectuelle du pays à l'unisson de l'Europe moderne.

Le réveil de la nation était dû, surtout, à un prodigieux élan de sentiment et de foi. Mais Tépoque du romantisme finie, on devait procéder à une révision critique du travail accompli. Il s'agissait de constater les égarements, les fautes commises au cours du siècle, pour bien orienter les efforts des générations futures. Le temps des responsabilités était venu. Il fallait maintenant non seulement vivre, mais vivre bien, pleinement, se rendre compte du sens de Texistencc nationale.

Avec Neruda, Zeyer et Vrchlicky, la poésie tchèque avait atteint au niveau européen. La science tchèque qui, pourtant, avait produit des hommes comme Pur-

LA LITTÉHATUnE TCHKQUE CONTEMPORAINE 2^ït

kyne, Skoda, Rokitansky et Albert, n'avait pas de foyer à elle. Ces trois derniers savants étaient l'org-ueil de l'Université de Vienne et la science allemande s'appropriait leur mérite. A l'Université de Prague, bilingue, ou , comme on dit en Autriche, (c utraquiste » depuis 1848, les professeurs tchèques étaient une infime minorité. En 1882, enfin, le g-ouvernement du comte Taatfe se rendit à l'évidence : l'Université bilingue fut divisée et la nation tchèque réintégrée en possession d'une école que Charles IV avait fondée pour elle, en i348.

Bientôt, l'Université devint le centre du mouvement qui devait profondément transformer la vie intellectuelle de la nation .

Ce mouvement d'idées me semble si important quil faut lui consacrer un chapitre spécial.

Parmi les professeurs de l'Université rajeunie, un surtout exerça, sur toute la vie politique et inlellectuelle de la nation, une influence des plus pénétrantes. Je parle de M. Thomas Garrigue Masaryk (né en i85o), professeur de philosophie à l'Université de Prague et député au parlement de Vienne.

Ce Slovaque de Moravie, qui a commencé sa carrière par être apprenti forgeron, fit ses études à Vienne. Il apporta en Bohême une clairvoyance dépourvue de toute sentimentalité nationale. Rationaliste formé à l'école de la philosophie anglaise, de Hume surtout, il réunissait en lui un profond sentiment religieux, avec un besoin d'analyse implacable.

Il mit au service de son enseignement, avec le charme de sa personnalité captivante, une parole chaude, un suggestif sérieux moral, une vaste érudition sociologique et philosophique. Mais son cours n'était pas un étalag-e d'érudition sèche, un froid exposé des systèmes. Son

246 LA LITTÉRATIIXE TCHÈOUE CONTEMPORAINE

éloquence, encore que difï'use et décousue, était simple, vivante, sincère, relevée d'un peu d'accent slovaque. Elle touchait aux plus douloureux problèmes moraux, appliquait les principes abstraits aux événements politiques et littéraires du jour, traitait des questions les plus compliquées de la métaphysique dans un lang-age presque courant, accessible à tous. Contrairement aux habitudes des professeurs méticuleux, il fit de son enseig-nement philosophique une chose vivante, concrète, s'unissaut à la vie pratique, à la littérature, à la relig^ion, à la morale. Il introduisit en Bohême l'étude de la sociologie. Il supplanta la philosophie de Kant et la psycholog"ie de Herbart enseignées par J. Durdik et les remplaça par les théories de Hume, Comte et Spencer ; il fit ainsi, dans le domaine de la pensée, une œuvre parallèle à celle de Vrchlicky et de Zeyer : il libéra la pensée tchèque de l'influence allemande. Mais tandis que ces poètes étaient orientés surtout vers les littératures latines, M. Masaryk s'ouvrait iarg-ement aux influences anglaises et russes. Il fut le premier propagateur du plus profond psychologue qui ait écrit depuis Shakespeare, de Dostoïevsky. Le culte de la forme, le sentiment de l'harmonie architectonique, de l'eurythmie sculpturale inhérent à la race latine lui était étranger. La beauté de la forme échappait complètement à ce philosophe préoccupé de la beauté morale. Il cherchait partout le fond éthique et, partant, il appliquait ce point de vue à l'art littéraire où cependant, la forme constitue une partie intégrante, inséparable de l'œuvre. Voilà pourquoi il était incapable de comprendre et d'apprécier justement l'immense service que Vrchlicky avait rendu à la littérature tchèque. Les titres de ses ouvrages philosophiques : le Calcul de^ probabilités et le scepticisme de Hume, une étude sur Biaise Pascal, les Eléments de la logique concrète

LA LITTIÎI\ATLI\E TCFIKOL'E CONTEMPORAINE 2^7

et, surtout, un ti^rand ouvraî;*"e sur le Suicide considéré comme phénomène social ^ témoig-nent de la variété de ses études.

Tempérament très actif, il ne se contenta pas de son rôle de savant et d'éducateur; il voulait org-aniser les efforts scientifiques de ses jeunes collègues de l'Université. Dans ce but il fonda, en 1881, la revue A thénœum qui devint la forteresse de tous les francs-tireurs et des iconoclastes.

Rien ne pouvait être plus utile à la vie nationale que la critique. Il s'était formé, depuis des années, toute une série de dogmes, des réputations établies sur des mérites réellement très minces; des idoles, des préjug"és déclarés intang-ibles; quelques vieux savants trouvaient plus commode de pontifier que de travailler au réel progrès scientifique de la nation. Une indulgence mutuelle garantissait à tous les travaux un accueil favorable souvent très peu mérité.

La revue de Masaryk était venue à temps. C'était une fenêtre g-rande ouverte par où un courant d'air frais, souvent glacial, entrait dans la vie tchèque, où cela sentait un peu le renfermé et la moisissure.

Le préjugé patriotique, l'orgueil chauvin reçut un coup mortel en 1886, par les preuves apportées par le professeur Gebauer que les manuscrits de Krâlové

Dviir et de Zelenâ Hora étaient des faux.

D'autres érudits, Masarvk, Goll, Vlcek, Mâchai, Hanus vinrent se joindre à Gebauer avec des preuves d'ordre sociolog-ique, historique et littéraire. Il fallait vraiment quelque courag-e pour dire son opinion : la question, qui aurait dû rester purement scientifique, a été soumise, par des journaux, presque au plébiscite. Les audacieux critiques étaient traités de traîtres, de vendus, on entendait des cochers de fiacre, dans la rue, se

lancer à la tête, comme une Injure suprême, le nom de Masarvk.

Cependant, la vérité triompha. Désormais la question des Manuscrits appartient à l'histoire. Elle eut, en Bohême, une g-rande importance morale : l'illusion avait été trop chère à la nation ; aussi se refusait-elle à cette amputation trop radicaleet trop douloureuse. Mais Gebauer et Masarvk n'ont pas reculé devant les cris du patient. Ils étaient persuadés qu'il ne faut rien fonder sur le mensong-e.

La lutte des Manuscrits n'avait pas épuisé l'activité fébrile de Masarvk. Use lançavigoureusementdans la politique. D'abord, il voulut réformer, avecKaizl etKramâf, le parti Jeune-tchèque, dans le sens de ses idées progressistes. Plus tard, il abandonna cette idée pour fonder son parti à lui, appelé le parti réaliste.

Il apporta, dans la politique, le sérieux de ses convictions morales, son ardent amour de la vérité, la probité foncière de son caractère et son prestige de savant. Il s'opposa formellement à tout machiavélisme comme à tout idyllisme trompeur. Il raille le préjugé patriotique, la tendance à se griser d'utopies et de déclamations sur le grand passé de la Bohême. Ennemi juré des grands mots, des phrases et des déclamations qui, sous leur ornementation boursouflée ne cachent que la pénurie de la pensée, il leur déclare une g-uerre acharnée dans son journal Cas (le Temps) dirigé par son fidèle apôtre, M. Jean Hcrben, dont nous avons déjà mentionné l'activité littéraire.

Ce n'est pas au parlement, ce n'est pas devant un tapis vert que sera décidée la question tchèque : c'est chez nous, dans nos villes, dans nos villages, dans nos écoles qu'elle sera résolue. Travaillons, travaillons sérieusement, chacun dans son métier ; tâchons d'avoir, dans nos commu-

nés, une administration modèle; dans nos écoles, des maîtres et des classes modèles, et nous n'aurons rien* à craindre de l'hostilité des c^-ouvernements — voilà ce que M. Masarjk ne cesse de répéter.

Au lieu du droit historique de l'Etat de Bohême, il accentue le droit de l'homme, le droit naturel que les Tchèques, comme toute nation civilisée, ont à réclamer l'autonomie. Ainsi, la lutte politique de la nation tchèque devient une lutte pour les droits de l'homme. Tous les hommes, toutes les nations ont le droit et le devoir de travailler à la réalisation de cet idéal humanitaire et la lutte du peuple tchèque devient une lutte pour la victoire des principes les plus nobles et les plus élevés.

Pour trouver des arguments appuyant ces idées, M. Masaryk entreprend une série de travaux dans lesquels il s'efforce de dégag'er, du passé de la nation tchèque, ce qu'il aime à appeler le sens de l'histoire, le sens de la renaissance nationale.

Dans ce but, il écrit : la Question tchèque, Notre crise actuelle, Jean Hus, Karel Havlicek et, en allemand, Palacky's Idée des bohniischen Volkes. Dans tous ses livres, il tâche de démontrer que Hus, les Frères Bohèmes, Havlicek et Palacky étaient animés de la même idée d'humanité.

(( Palacky, dit-il, nous a montré que l'idée tchèque est une idée universelle, une conception de vie très élevée : elle consiste à résoudre les rapports des hommes et des î nations sub specie œternitatis. La nation tchèque, la nation des Frères Bohèmes doit aspirer à l'infini. Voilà ce que nos pères nous ont léc^ué. »

Ilest évident qu'ici le philosophe positiviste et réaliste cède déjà la parole au philosophe idéaliste et, tranchons le mot — au prophète. Partant de ces principes, de ces théories humanitaires, Masaryk interprète toute l'his-

250 LA LIFTEUATUnE TCHEQUE CONTLMl'OIi AINE

toirc de la Bohême ainsi que les grands hommes de la renaissance tchèque dans le sens de ses idées préconçues.

La nation était à l'apop^ée de sa force au moment où elle marchait dans les premiers rang-s de l'humanité, prête à se sacrifier pour ses idées morales et relig'leuses qui, à cette époque, sig-niHaient prog-rès. Masarvk cherche des liens entre les idées de l'Unité des Frères et les idées de Dohrovsky, de Havlicek, de Palackv. Il prétend que ces hommes n'étaient que des continuateurs des idées de la Réforme tchèque, qu'ils « rattachaient n — c'est là son terme préféré — sciemment leurs idées aux idées de l'Unité des Frères (i). Ainsi, cherchant le sens de l'histoire de la nation, il s'efforce de créer un lien entre le passé et le présent et de tracer en même temps la lig-ne à suivre dans l'avenir.

Mais ici il quitte déjà la base réelle]dont il était parti et se laisse aller au messianisme.

Cela s'explique aisément, car Masarjk, malgré ses opinions avancées, est un homme profondément relig^ieux, la philosophie positiviste ne lui suffit pas. Il n'admet pas que la religion soit une chose finie. L'humanité, dit-il. a toujours besoin de la relig-ion. Ce qu i ne veut pas dire qu'elle ait besoin d'Eg-lises. Au contraire, il faut distinguer entre la vraie piété et entre le formalisme vide des cultes, des Eg-lises qui ne sont souvent qu'un obstacle à la seule relig"lon vraie, à la reli-

(i) Ces théories trouvèrent un adversaire irréductible dans M. E. Chnlupn'i/ (1880). D'al)ord «'lève de Mas.-iryk, il se libère bientôt de rinfliiencc de son maître qu'il attatitie de ses propres armes dans un livre sur Havlicek el dans une série d'articles publiés dans la revue J'iehled. Le dernier chapitre de ce livre est un remarquable essai pour déçagcr, des faits hisloritpirs, le caractère national tchèque. Son livre sur Junr/mann délend la mémoire du créateur du tchèque moderne contre les critiques de duplicité (ju'on lui avait adressées. Un polit livre sur le Rôle de la nation tchèque enfin complète la captivante physionomie de ce penseur original.

Lv urTi:n.\TLniî tchkoue contempouainb 2;)i

g-lon intérieure. Il est franchement anticlérical et la séparation de TEglisc et de l'Etat figure au programme de son parti. Aussi est-il la bète noire d,u parti clérical en Autriche.

Toutes ces idées, généreuses et fécondes, illes exprimait avec beaucoup d'enthousiasme sérieux, avec une belle ardeur que, seule, une profonde conviction est capable d'inspirer. Il apportait l'appui de son prestig-e toujours croissant à la cause du socialisme, à l'idée du féminisme. Il publia, sous le titre : la Question Sociale, unepénétranteappréciationcritique des théories de Marx. Son influence fut sensible dans toute la vie publique. Dès son arrivée à Prag-ue, il rêve de fonder un g-rand dictionnaire encyclopédique, car l'Encyclopédie de Rieg-er avait déjà vieilli. Il dirig-eles travaux de préparation pour l'Encyclopédie d'Otto (i). Après Athenœum, il fonde une autre revue critique et scientifique : Nasec/o6a (Notre époque) , pour contrebalancer l'inQuence de la Osueta, org-anc du parti conservateur.

Au parlement de Vienne, ses discours sont très remarqués,même par ses adversaires. On se rappelle vivement son heureuse intervention dans les scandaleux procès d'Ag-ram etdeEriedjung-; c'estàluique revient le mérite d'avoir démasqué aux yeuxde toute l'Europe les procédés honteux de la diplomatie autrichienne envers les Jugo- Slaves. Dans son activité parlementaire, il est secondé par son collègue et ami, M. F. Drtina, professeur de pédagog-ie à l'Université tchèque de Prag"ue.M. Drtina, auteur de nombreuses études sur l'enseignement fran-

(i) L'Encyclopédie d'Otto, terminée en 1907, après ao ans de travail, est une œuvre de haute valeur scicnlitique. Les 27 grands volumes qu'elle contient sont une indispensable source de renseig^nements pour quiconque veut se documenter sur les choses tchè(jues et slaves.

çais et d'un bel ouvrag-e sur V Evolution de la pensée européenne, possède pleinement ce qui manque un peu à Masaryk : le don de présenter sa pensée dans une forme claire, précise, harmonieuse.

Somme toute, Masaryk est un des plus remarquables personnag"es de la Bohême contemporaine. Le travail de critique qu'il a fait était indispensable pour le développement national. Avec ses amis de la première heure, GoU, Krâl, Vlcek, etc.. il continuait heureusement la tradition critique de Havlicek et de Neruda. A la pensée et à la politique tchèques, il donna une impulsion salutaire.

Il fut moins bien inspiré quand il voulut se lancer dans le domaine de la littérature. J'ai dit combien le sens de la forme était étranger à cet idéologue farouche. Voilà aussi pourquoi il est toujours resté, sinon francophobe, du moins réfractaire à Tinfluence de la littérature française. Cependant sur Zola et Musset, il a écrit des pages judicieuses. Mais la littérature en tant que manifestation pure de la beauté lui est fermée. Pour lui, une œuvre d'art ne vaut que par sa valeur éthique, par son utilité sociale.

M. Masaryk a trop souffert par ses adversaires. Il n'y a pas de calomnie qu'on n'ait employée contre lui. Lui et ses amis eurent souvent la sensation d'être des martyrs de leurs convictions, ce qui faussa leur esprit et leur suggéra la dangereuse opinion de leur infaillibilité. Quand on est injustement calomnié, on se serre plus près l'un de l'autre. On perd la faculté de se juger soimême. On devien* susceptible, enclin à se glorifier. On s'accoutume à voir des ennemis dans tous ceux qui ne sont pas de notre avis.

Ce phénomène psychologi({ue, très naturel d'ailleurs, se produisit dans le parti de M. Masaryk. Ces libres

LA I.ITTÉRATUME TCHEQUE CONTEMPORAINE 2.53

penseurs intransig-eants forment une sorte d'Eg-lise qui a ses fanatiques, ses prosélytes, ses cléricaux. Ainsi nous assistons au navrant spectacle d'un parti critique qui ne réserve ses observations qu'à ceux qui n'en sont pas. Nous voyons les anciens iconoclastes dans une admiration béate devant leur maître.

Gomme il est arrivé à tous les fondateurs d'Eg-lises, les disciples ont quelque peu g'âté l'ceuvre du maître. Mais il serait injuste de rejeter les fautes de quelques zélateurs maladroits sur Masaryk qui a rendu à la Bohême des services inappréciables. Qu'il me soit permis de rappeler Ici la belle phrase de M. Ernest Denis; elle résume, d'une façon définitive, l'importance de l'œuvre de Masaryk :

« Il avait orienté la vie publique vers une voie nouvelle en s'insurg-eant contre une orthodoxie qui s'endormait dans un dog-me consacré ; il avait ramené la Bohême à ce qui est la g-arantie de son avenir, le respect de là conscience. »

Avec Masaryk, l'esprit critique avait pénétré en Bohême. La révision : tel était le mot d'ordre de la génération. La politique, la littérature, l'histoire, l'archéolog-ie, toute l'œuvre de la renaissance demandait un examen critique. Pour pouvoir bien la continuer, il fallait en éliminer tout ce qui n'était pas assez solide. Il fallait, souvent, ébranler les vérités établies, attaquer des autorités intangibles, briser des préjugés séculaires.

La lutte des manuscrits est en même temps le point do départ de la philologie et de l'histoire littéraire modernes en Bohême. Les textes apocryphes avaient encombre non seulement la philologie, mais aussi l'histoire, la mythologie et l'histoire du droit de données fausses. Ayant prouvé le faux d'une façon irréfutable, Jan Gebauer (1888-1907) pouvait aborder la grande

23^ LA LITTÉRATUnii TCHÈQUE CONTEMPORAINE

uHivre de sa vie : ta Grammaire historique delà langue tchèque et le Dictionnaire du vieux tchèque. En 1907, la mort interrompit son travail. De la Grammaire historique, il a terminé trois volumes : La Phonétique., la Déclinaison et la Conjugaison. Le dictionnaire s'arrêta au milieu de la lettre m (i). Cette œuvre, qui témoig-ne de la méthode exacte et du rare sens critique de l'auteur, n'est pas un inerte amas de matériaux ; un ardent amour de la lang-ue anime ces milliers d'exemples philolog^iques et en fait un vivant tableau de l'âme nationale. Ce philolog"ue rébarbatif, ce professeur g-rincheux, avait une immense tendresse pour la langue tchèque : je l'ai vu presque pleurant d'émotion quand il parlait, à l'Université, de l'abaissement et de la décadence delalang^ue au xviii^ siècle. AvecV. Jag'^c, Gebauer est le plus g-rand des philolog"ues slaves contem[)orains, et son œuvre, quoique inachevée, est un des plus beaux fruits de la renaissance nationale tchèque. Sa place est à côté de Dobrovsky, de Palacky, de Safafik et de Tomek.

Professeur de langue et de littérature tchèques à l'Université, Gebauer était oblig-é de s'occuper aussi de l'histoire de la littérature. Dans ces cours, il s'efforçait surtout de découvrir les métamorphoses, de suivre les migrations des matières épiques communes à presque toutes les littératures du mo^'en âg"e. L'histoire de la littérature, telle qu'il la comprenait, devenait un examen purement scientifique de l'évolution des sujets et des g-enres ; ainsi, il ét^iit amené à traiter non pas les lettres tchèques isolées, m^is toute la complexité des littératures comparées. 11 est à regretter (jue, trop pris par ses travaux

(i) C'est M. Emil Snwt.inka, le successeur de Gebauer à l'Université, qui, d'aprcs les notes du rnailre défunt, continue dignemcnl son œuvre.

LA LITIKUATUUE TCHEQUE CONTEMPORAINE 255

philolog-iques, il n'ait pas publié ses cours littéraires.

C'est à M. Jaroslav Vlcek (pron. Veltchek) (né en 1860) que revient le titre de premier historien moderne de la littérature tchèque. Il rompit déKnitivement avec la méthode philolog-ique et bibliog-raphique. Il fit pour la littérature tchèque ce que Goll avait fait pour l'histoire : pour la première fois, les lettres tchèques ont été traitées en rapport avec le mouvement d'idées européen, avec l'évolution générale de l'Europe intellectuelle.

S'inspirant des théories de Taine et de l'exemple de Brandès et de Hettner, il élargit la conception de l'histoire de la littérature. S'appuyant sur les recherches de Gebauer, auxquelles il ajouta de nouvelles preuves d'ordre littéraire, Vlcek épura la littérature ancienne de toutes les inventions dues aux manuscrits. Dans son livre Histoire de la littérature tchèque, il démontra comment la Réforme Tchèque se rattache au grand courant d'idées qui traversait toute l'Europe. Grâce aux recherches de Goll sur l'Unité des Frères, il a pu écrire, sur l'œuvre littéraire des Frères, des chapitres définitifs. Puis, remettant l'examen desxvi® et xvne siècles à plus tard, il aborde la triste époque du xvni^. Or, il était convenu de croire que toute la vie intellectuelle de la nation avait été suspendue, anéantie après la Montagne Blanche.

C'était un lieu commun que tout le monde répétait sans le contrôler. Grâce à sa clairvoyance, à la sûreté de sa méthode critique, Vlcek démontra que, malgré le profond abaissement où elle était tombée, la littérature tchèque n'a jamais cessé d'exister. II découvrit, dans le comte Sporck (voir plus haut), un disciple attardé de Port-Roval. Parlant de Dobrovsky et de ses contemporains, il nous montre leurs rapports avec les idées du xvm»^ siècle français sans négliger, bien entendu, les

influences de la philosophie allemande. L'œuvre de Vlc'ek n'est pas encore achevée; elle s'arrête à Mâcha.

Nous devons à M. Vlcek Tinitinlive d'une g-rande entreprise littéraire :la Littérature tchèque au X/X^ siècle. C'est un ouvragée dans le genre de celui que dirigeait, en France, M. Petit de Julleville. Sous la direction de Vlcek, un g^roupe de savants et de critiques se sont partagé la besog-ne. MM. Mâchai, Jakubec, ArneNovâk, J. Hanus, J. Kamper et A. Prazâk ont écrit des chapitres dont l'ensemble constitue un tableau vivant, quoiqu'un peu bariolé et inégal, du mouvement littéraire au XIX® siècle. A cet ouvrajçe, qui est plutôt une suite de monog-raphies autour de l'évolution littéraire, se joint une bibliothèque, toujours sous la direction de Vlcek, puJjliant des éditions critiques et complètes des auteurs tchèques du xix® siècle. Nous devons à cette collection des éditions modèles de Mâcha, de Havlicek, de Némcovâ, de Hâlek, etc.

Loin de s'enfermer dans l'histoire, M. Vlcek prend une part active au mouvement littéraire contemporain : pendant plusieurs années, il dirigea la partie critique au Lumir.

Slovaque par sa mère, né en Hongrie du Nord, Vlcek a fait ses études secondaires dans un collège mag'jar. Il a toujours attentivement suivi le développement de la littérature slovaque. Il donna à ses compatriotes, en slovaque, une histoire de leur littérature qu'il considère toujours comme une partie de la littérature tchèque, même depuis la scission de Stûr (i). Ainsi, il continue la tradition de ses grands compatriotes, Kollar et Sa fa ri k.

A côté de Vlcek, tout un groupe d'érudits et d'uni-

(i) Cf. le dernier cliapitre du présent ouvrag'e.

versitaires s'eflbrcc d'étudier, dans des monographies, les grands noms et les problèmes de la renaissance nationale. Ainsi, la fin du xvme siècle a trouvé un chercheur dévoué dans M. J.Hanus; M. Jos^Jakubec s'est consacré surtout à l'étude de Kollar. MM. Joseph et Antonïn Trahlâr ont consacré leurs recherches à l'étude de l'humanisme en Bohême. M. Georges Polivka est un des meilleurs dialectolog-ues slaves; il s'occupe d'études sur l'évolution des contes populaires slaves et de leurs sujets.

Le savant helléniste, M. Joseph Kràl a formulé les lois du vers tchèque dans son excellente : Prosodie tchèque. — Dans ses remarquables traductions des tragédiens grecs, il nous révéla pour ainsi dire la beauté antique ; sa traduction de VOresteia, représentée avec succès au Théâtre National , est une date de très g-rande importance. M. A. Kraus étudie les rapports entre les littératures tchèque et allemande (Goethe et la Bohême ; les Vieilles légendes tchèques dans la littérature allemande) et dirige la Tchechische Revue, rédigée en allemand et destinée à l'information de l'étranger sur les choses tchèques. M. Ve ne es las Tille, après avoir donné de remarquables études sur les contes populaires et sur Bozena Némcova, écrivit une monographie très documentée sur l'œuvre de AJ. Maeterlinck.Dans le domaine de l'archéologie slawe,^!. Lubor Niederle (né en i865) n'a pas dérivai parmi les savants contemporains. Citons, parmi ses livres : VHumanité préhistorique, notamment dans les pays slaves, et surtout les Antiquités Slaves (2 vol. jusqu'à présent) ; dans ce vaste ouvrage, M. Niederle corrige, d'après les recherches modernes, les Antiquités Slaves de Safarik. Son dernier volume, la Race Slave, est accessible aux lecteurs français dans la savante traduction de

M. Louis Lég"or (i). « C'est, dit M. Léjsi'er dans sa préface, pour servir encore la cause de la vérité — et en même temps les intérêts de notre pays — que j'ai entrepris cette traduction. On y trouvera, sous une forme impeccable et vigoureusement scientiHque, tout ce qui concerne la répartition des nations slaves, la statistique, la démographie, l'anthropologie de ce groupe trop peu connu. Il est à souhaiter que cet ouvrage devienne le bréviaire de nos professeurs, de nos publicistes, de nos hommes politiques. Nous avons assez divagué sur le compte des peuples slaves; le moment est venu de nous en faire une idée juste et définitive. »

Je m'en tiens à cette appréciation du protagonistç du mouvement slavophile en France — il serait inutile d'v ajouter quoi que ce fût.

Parmi les érudits de la dernière génération, M. Ame Xovûk réunit le talent et les fonctions de savant universitaire et de critique littéraire militant. Esprit extrêmement agile et curieux, il écrivit en allemand en collaboration avec M. Jakabec, pour la collection « Die Litteraturen des Ostens » (éd. Araelang, Leipsig), une Histoire de la littérature tchèque, où il était chargé de la partie touchant la période contemporaine. {Geschichle cler tchechischen LUteralar von Jan Jakubec. Die tchechische Lilteraiur der Gegenwart von Arnc Novâk, 1907.) M. Novâk possède au plus haut degré un heureux don do discernomentet de classement; il est très habile quand il s'agit de donner la synthèse d'une époque.

Dans la complexité du mouvement littéraire depuis soixante ans, il a su (Jégager les idées maîtresses et les grands courants de la pensée. Mais il n'a pas su toujours garder la réserve nécessaire, son livre étant des-

(î) Félix .Mcan, f'd.

LA LITTERATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE 2.>f)

tiné aux lecteurs étranj^ers : ses prédilections personnelles ont visiblement influencé quelques-uns de ses jug-emonts. Néanmoins, le mérite lui revient d'avoir frayé le chemin : il est le premier qui ait osé pénétrer dans les broussailles d'une matière presque vicrg-e. Il corrig-ea d'ailleurs, dans son Manuel de la littérature tchèque, quelques-unes de ses appréciations un peu téméraires. Cependant, le meilleur de ses ouvrages est un petit livre consacré à Jean Neruda : seul, un grand amour des lettres tchèques a pu inspirer ces pages de fine analyse psychologique et de pieuse admiration.

Je m'en voudrais, puisque je cite les noms de quelques savants tchèques dont l'œuvre traite de questions voisines de la littérature, de ne pas mentionner les ouvrages de M. Zdenek Ne Jedli/, successeur de Hostinsky à l'Université, sur l'histoire de la chanson tchèque avant et pendant l'époque hussite. M. Nejedly a démontré combien la chanson française a influencé la chanson tchèque aux xni^ et xiv® siècles : au point de vue de la forme et de la mélodie, la chanson hussite procède de la chanson française, et cela grâce au séjour de Guillaume deMachaut à la cour de Jean de Luxembourg, grâce aux relations universitaires de la France et de la Bohême, mentionnées plus haut, et enfin, grâce aux fréquentes visites du clergé tchèque à la cour papale d'Avignon.

La science avait engagé la luttepour créer la Bohême moderne. Sur un autre terrain, avec non moins d'entrain et de persistance, la critique littéraire continue le même combat.

Parmi les amis et disciples de Masaryk, Hubert Gor-

200 I.A I.IITÉKATLIVE TCfJÈOUE CONTEMPORAINE

don Se fia lier, mort prématurément, en 1892, à trente ans. a laissé une trace profonde. Nul n'a plus douloureusement senti le problème de la petite nation tchèque que ce bohème malade qui a poussé le scepticisme jusqu'à se demander : Toute cette lutte, que nous menons depuis tant de siècles, est-elle bien utile? Cette vie, qui n'en est pas une, vaut-elle la peine d'être vécue? Puisqu'il nous est impossible de nous épanouir pleinement— à quoi bon? Ne ferions-nous pas mieux d'accepter volontairement, à bon escient, le sort qui paraît inévitable et de nous germaniser?

Mais lui-même n'a jamais accepté cette philosophie désespérée; au contraire, il travaillait sérieusement à approfondir la vie nationale au point de vue moral, à élever la littérature, à l'approcher de la vie, à créer une critique littéraire indépendante, moderne, s'inspirant toujours du mouvement des idées européennes. Avec Masaryk, il partageait le dédain de la littérature purement artiste; il exaltait le roman réaliste et psychologique russe, anglais, Scandinave. Il n'a pas assez vécu pour voir les fruits de son travail. Les articles du fondateur de la critique moderne en Bohême attendent aujourd'hui encore leur publication en volume.

En même temps que le mouvement éthique provoqué par Masaryk, un bouillonnement d'idées nouvelles est sensible dans la jeunesse.

En i^r)i, le ])arti vieux-tchèque. s'étant rendu suspect à la nation par trop de condescendance dans les négociations avec les Allemands, est balayé par les Jeunes-Tchèques, plus démocraties, plus radicaux. Les étudiants, qui formaient l'aile gauche du parti jeune-tchèque, réclament vigoureusement, dans leur presse, la restitution des droits historiques du royaume, le suffrage universel et des réformes sociales. Ils se rapprochent beaucoup du

LA MTTERVTUHK TCHEQUE CONTEMPORAINE zOl

parti ouvrier socialiste et collectiviste. Ils org-anisent des meetings et assistent aux réunions des ouvriers.

La police flaire un dang-er pour l'ordre et pour la monarchie. Pour réprimer cesag-itations, elle fait semblant d'avoir découvert un complot, une société secrète : Omladina. En réalité, cette société n'existait que dans la fantaisie de quelques mouchards. Dans un monstrueux procès s'appujant sur le témoig^nag-e d'un pauvre g"rotesque, moitié fou, moitié ag-ent provocateur, la police fait condamner soixante-dix jeunes g"ens — âgés de seize à ving-t ans pour la plupart — à un total d'environ un siècle de prison.

Au point de vue politique, le parti « progressiste » — c'estlenom que les étudiants luiattribuaienteux-mèmes — ne donna pas de g-rands résultats. Composé d'éléments trop divers et ayant un prog-ramme trop vaste, il se disloqua plus tard en plusieurs fractions ou alla g"rossir les rang"s socialistes ou jeunes-tchèques. Mais ayant été très actif au point de vue delà littérature et du journalisme, ce mouvement exerça une profonde influence sur la g^énération qui atteint aujourd'hui à la maturité.

Une bibliothèque, fondée par les chefs du mouvement et dirigée par M. K. S. Sokol, révolutionna les âmes et les esprits de notre jeunesse en nous révélant pêlemêle, après la Sonate à Kreutzer de Tolstoï, les œuvres de Flaubert, de Bourg-et {le Disciple), de Zola {Germinal)^ des Goncourt {Charles Deniaillij^ les Frères Zemf/anno), les dramaturg-es et romanciers Scandinaves Ibsen, Bjôrnson, Arne Garborg* {Ames lasses), Auguste Strindberg', Knut Hamsun et 01a Hansson. Ernest Renan, William Drapper, Thomas Carlyle et J. Stuart Mill vinrent, tour à tour, avec les grands romanciers russes, éclairer et troubler nos seize ans et nous ouvrir des horizons inconnus.

2O2 LA I.ITTKRATUHK TCHÈQUE CON I t.Ml'OHAINE

Il est évident que la pcénération élevée dès le collège par ces lectures et, à l'Université, par la grave parole de Masaryk, devait avoir une conception de la littérature bien différente de celle des g'énérations précédentes^dont la jeunesse avait encoreété charmée par des berquinades patriotiques de Jos. Gactan Tjl.

Aussi le conllit ne tarda-t-il pas à éclater.

Depuis quelques années, un g-roupe de jeunes critiques, Schauer, F. X. §alda, F. V. Krejci, G. Vodâk, A. Prochazka et G. Kar.'isek, avaient, dans les Literàmi Listy déployé une grande activité et soumis la production du g-roupe de Lumir à un examen critique souvent très violent.

En 1894, l'article de /. S. Machar sur Hâlek (voir plus haut) déchaîna la tempête et partagea la littérature en deux camps.

L'Académie tchèque, fondée, en 1890, par la libéralité d'un mécène, Joseph Hlàvka (i), devint le centre des conservateurs, érudits et littérateurs.

D'autre part, Masaryk et quelques-uns des savants qui avaient mené la campagne des Manuscrits se groupèrent autour de la revue a Nase doba » (Notre époque) ; c'est d'ailleurs là que parut le fameux article de Machar.

Enfin, les jeunes poètes, journalistes et critiques fondèrent la revue Rozkledy . En 1890, ce groupe publia un manifeste contre l'école patriotique, contre la platitude de la littérature officielle, contre les principes de la politique pseudo-libérale des Jeunes-Tchèques. Ce groupe des « modernes», comme il s'appelait lui-même

(i) L'Académie tchèrpiç des Sciences, des Lettres et des Arts est divisée en quatre sections : I" section : La Jurisprudence et l'Histoire ; II» : Les Sciences exactes ; 111° : La Philologie et l'Histoire des littératures ; IV'' : Les Helles-Lettres, la Musique et les Arts. C'est lin célèbre jurisconsulte, l'ancien ministre Randa, qui est le président actuel de lAcadémie Tchèque.

par opposition aux « anciens », composé d'hommes politiques et de poètes, était trop hétérogène pour durer. Aussi se dispersa-t-il bientôt. Parmi les sl^-natalres, les uns sont devenus Jeunes-Tchèques, les autres réalistes ou socialistes. Mais les critiques et les poètes qui avaient si§"né le manifeste sont tous des hommes remarquables et dominent la littérature d'aujourd'hui. Ce sont MM. Machar, Sova et Brezina, poètes, MM. Vilém Mrstik et J. K. Slejhar, romanciers, Salda et Krejci, critiques littéraires. Mais les hommes que nous venons de nommer sont loin de former, aujourd'hui encore, un seul gToupe. Un moment, ils s'étaient réunis pour protester en commun contre l'hég-émonie des anciens : individualistes farouches, ils ont eng'ag'é, depuis, de violentes polémiques les uns contre les autres.

La (( querelle des anciens et des modernes », en Bohême, se prolong-e jusqu'à nos jours. Nous n'avons pas à nous occuper de ses péripéties. Elle fut menée avec une extrême vigueur et sans ménagement des deux côtés : bien des mots durs ont été échangés, bien des idoles renversées et aussi bien des injustices furent commises. Malgré tout, ces luttes ont été salutaires pour le développement de la littérature. La critique, presque inconnue jusqu'alors, conquit le droit de dire toute sa pensée, de discuter tous les problèmes, toutes les cuisantes questions morales et sociales qui agitaient l'Europe occidentale. La jeune critique a achevé l'œuvre commencée par Vrchlickj et Zejer dans le domaine de la poésie, par Masaryk dans celui de la pensée, elle a corrigé leurs erreurs. Appliquant aux productions littéraires un critérium plus sévère, proscrivant impitoyablement toute négligence de style, suivant attentivement le progrès de la littérature européenne, elle élève incontestablement le niveau littéraire.

U'.ifi LA I ITlÉKATlKi: TCHÈOUE CONTEMPORAINE

A la rhétorique verbeuse de l'École de Vrchllcky, au dilettantisme de sa pensée, au culte latin de la forme introduit par lui et par Zeyer dans la littérature tchèque, le réalisme opposait les littératures russe, anglaise et Scandinave, plus préoccupées de questions morales. Avec la jeune école critique, la littérature française reconquiert son influence. Les théories de Taine, d'Emile Hennequin, inspirent la phalange critique et lui fournissent leur phraséolo2;"ie aux allures scientifiques.

Anatole France et Jules Lemaître leur apprennent leur ironie et leur aimable dilettantisme impressionniste.

Les Essais de psychologie contemporaine, de Paul Bourget, exercent une influence profonde. La critique devient un nouveau genre d'art réclamant sa place à côté d'autres çrenres littéraires.

M. F. X. ialda{ipvon. Chalda, né en 18G7) est, sans contredit, l'esprit le plus cultivé, le plus fin de ce groupe critique. D'abord, il se fit propagateur et traducteur de la critique scientifique d'Emile Hennequin. Plus tard, Guyau, Carlyle, Ch.Morice, Ruskin et Emerson vinrent féconder son esprit. Interprète aussi habile qu'éloquent de leurs idées, M.Salda exerça une profonde influence sur la jeune littérature. Dans ses articles disséminés dans toutes les jeunes revues, l'œuvre jugée ne lui était souvent qu'un prétexte à un brillant développement idéologique, à un éblouissant jeu de paradoxes. Avec une sévérité implacable, il exigeait des auteurs tchèques un style logique, une haute conception d'art, un travail artistique conscient et consciencieux, tel qu'il le trouvait chez Stendhal et chez Flaubert. Ennemi déclaré de toute légèreté dans l'art, il persécutait tout ce qui sentait l'improvisation, déclarant que tous les arts sont régis par d'éternelles lois d'harmonie et d'ordre. Sa

LA LITTÉUATURE TCHÈQU*: CONTEMFOU AINE 265

langue, surchargée d'abord de termes techniques et scientifiques, empruntés aux langues étrangères, s'épure, et son unique livre, un volume d'essais : Lattes pour Demain^ est écrit dans un tchèque remarquable de pureté et de sonorité.

C'est M. Salda qui a le plus contribué à la création de la langue tchèque critique. Son intérêt ne se bornait pas à la littérature ; il prit une part très active au mouvement artistique en 13ohême depuis une dizaine d'années. Pendant quelque temps, il dirigea, avec beaucoup d'intelligence, la belle revue d'art : Tendances libres (Volné Smèry), publiée par la société de jeunes artistes : Mânes. M. Salda a apporté une foule d'idées nouvelles dans le mouvement littéraire. Il les défend toujours avec beaucoup d'esprit. Il déploie malheureusement la même verve, la même dialectique subtile à défendre ses erreurs critiques, qui sont nombreuses. Comme tous les poètes ratés qui se sont lancés dans la critique, il est nerveux, bilieux, acerbe et vindicatif. Il a battu tous les records connus dans ses polémiques aussi furieuses qu'interminables. Sa plaquette la Littérature tchèque moderne, où il essaya de dégager ce qu'il appelle : « la logique de l'évolution littéraire », est intéressante, spirituelle, mais incomplète, trop arbitraire et personnelle dans ses conclusions.

A côté de M. Salda, M. F. Krejci (pron. Kreïtchi ; né en 1867) a une grande part à la victoire des idées modernes en Bohême. Moins violent que M. Salda, il était plutôt un exégète des principes nouveaux. Après avoir étudié les problèmes qui préoccupaient la jeune génération dans le livre la Question morale d'aujourd'hui^ il dessina, avec amour, dans une série de monographies consacrées à Zeijer, à Smetana^ à ISeruda et Mâcha les portraits psychologiques de ces grands précurseurs,

20() I.V MTTJÎKAIUUB TCHÈQUli CONTt.Ml'OR.VlNE

s'attachant surtout à accentuer les traits typiquement tchèques de leurs caractères. Dans le livre : la Naissance du poète,\i\ suit, dans un style presque lyrique, les idées maîtresses de la littérature tchèque avant l'avènement de Mâcha, premier grand poète tchèque. Critique littéraire et musical du plus pcrand journal collectiviste, Prnvo Lidu (le Droit du peuple), il aime à évoquer en grandes visions l'heureux avenir de la société future; tous les artistes, tous les poètes doivent travailler à réaliser ce rêve qu'il expose dans quelques volumes empreints d'un bel enthousiasme

Si MM. Salda et Krejci aspirent à un art typique et synthétique, s'ils s'etïorcent de dég-ager le sens de l'évolution littéraire en Bohême, MM. Ernest Prochnzka (né en 1869) et M. Georges Karàsek de Lvovice sont restés fidèles à l'individualisme à outrance de leurs débuts. Dans leur œuvre critique, la réaction contre la platitude du réalisme littéraire trouva sa plus énergique expression. En 1894, M. Prochâzka fonda la Moderni Revue, qu'il dirige toujours ; dédaignant la faveur du grand public, il en fit une petite revue très aristocrate, très exclusive, très indépendante dans ses opinions. Traducteur avisé et d'un goût sûr, M. Prochâzka introduisit en Bohême beaucoup de noms nouveaux ou nég-lig-és jusqu'alors. Ainsi, Paul Verlaine, Mallarmé, Jules La foigue, Albert Samain, Stanislas Przybyszewski, ?sietzsche, Oscar Wilde, Huysmans, Barbey d'Aurevilly et d'autres romanciers et poètes, français de préférence, devinrent familiers aux lecteurs de la Moderni Revue. La prédilection pour ces auteurs et pour des artistes comme Aubrey lîeardsley, Munch, F. Rops, 0. Redon me semble caractériser assez bien le culte de l'exceptionnel dans l'art et dans la poésie, commun à tout le groupe de la Revue Moderne. Tous ces auteurs, poètes ou critiques, ont, à l'instar de leurs modèles français, de

LA I ITTÉHATURE TCHEQUE CONTEMPOlWINIi 267

la sympathie pour le mysticisme maladif; ils abhorrent la popularité et s'isolent dans leurs g^oûts aristocratiques- Depuis près de vingt ans, M. Prochâzka est le porteparole conséquent du groupe décadent tchèque : critique quelque peu étroit et bourru, on ne saurait cependant nier la probité foncière de ses convictions.

M. Karnsek (né en 1871) est, avec Gh. Illavâcek, le plus intéressant poète du groupe décadent et nous aurons encore l'occasion de revenir à son œuvre, qui ne sortit jamais du cercle enchanté de la décadence. Dans l'avantpropos du livre qu'il consacre à la jeune littérature tchèque sousle titre : Impressionnistes et ironistes, il écrivit cependant ce passage surprenant de clairvoyance où il donne lui-même une pénétrante criti({ue des tendances dont, comme poète et romancier, il est le plus pur représentant.

(( L'art décadent, dit-il, choyait ses dispositions maladives. Il soignait la pathologie comme le grand calice chlorotique d'une fleur de serre chaude et se grisait de ses exhalaisons...

« Il était attiré par tout ce qui était curieux et morbide. . . Il préférait l'artificiel au naturel, l'illusion à l'émotion spontanée, le fanatisme à la forme.

« Il vivait du passé, des styles morts, des formes achevées, sans avoir créé son style et sa forme à lui... C'était le péché capital de l'art décadent... »

Malgré cette clairvoyance critique, M. Karâsek est un des plus fidèles desservants de la petite chapelle décadente et dans ses romans, il n'est question que de messes noires, de sciences occultes et de sadisme.

Par contre, dans ses volumes de critique, il montre une intelligence avisée, une rare finesse de compréhension, une érudition très large, une subtilité de logique et d'ironie qui fait penser à Remy de Gourmont.

2t)8 LA LITTÉRATURE TCHÈQUE CONTEMPORAINE

A côté de ses profils tchèques, réunis dans les Impressionnistes et ironistes^ il donna des portraits des grands esprits contemporains sous le titre : Aspirations à la Renaissance de l'Art. 11 nota ses idées en marg-e des littératures latines et g-ermaniques dans les recueils : Campagnes chimériques et VArt en tant que critique de la vie.

Le groupe de la Revue Moderne avait un souverain mépris de la littérature tchèque. Complètement détachés des traditions littéraires de leurs pays, ces auteurs continuaient en Bohême l'œuvre des décadents français. Seul, le néo-idéalisme mystique de la dernière période de Zeyer leur était sympathique.

Depuis quelques années, et je suis heureux de le constater, les critiques de la Moderni Bévue se rapprochent davantage de la littérature tchèque : M. Milos Marten^ le plus jeune d'entre eux (né en i883), donna de subtiles analyses de quelques poètes et artistes français, p. ex. Elémir Bourges (i), 0. Redon, André Suarès, Emile Bernard, Paul Claudel. Parmi les auteurs tchèques, K.H. Màcha,Otokar Brezina et Jutes Zeyer ont séduit sa pénétrante curiosité. Malgré son style, qui porte l'empreinte trop visible de ses lectures françaises et ang-laises (de Walter Pater surtout), malgré ses allures souveraines qui trahissent un snobisme outrancier, la puissance idéologique et la finesse de ses analyses psychologiques sont tout à fait remarquables et constituent une belle promesse pour l'avenir.

Si les critiques que je viens de mentionner ont montré tous une étonnante agilité et de la souplesse d'esprit, M. Henri Vodûk (né en 1867) a mis son talent et sa rare érudition littéraire aux services d'une conception

'i) L'étude sur E. Bourses a ('té publiée en une traduction de M"" Zdenka Braunerova, dans la Rénovation esthétique, en 1909.

LA LITTÉUATCRK TCllKOLE CONTKMFORAl.NIi 2Cy

critique très étroite et stérile. Critique littéraire et dramatique du journal réaliste Cas, il applique aux œuvres d'art les principes éthiques de M. Masaryk. Moralisateur doublé de philologue, M . Vodâk dissèque les œuvres jugées avec beaucoup de patience, mais, souvent, avec autant de malice, cachée sous une apparence de bonhomie.

Les arts, la musique, le théâtre et la société du xviii^ siècle pragois ont trouvé un connaisseur aussi fin qu'éloquent dans M. Jaroslav Kamper (né en 187 1). M. Kamper est amoureux de l'époque où, dans les salons de Prague, Mozart jouait au clavecin des morceaux de son Don Juan; il aime les artistes pragois du dixhuitième : les Rainer, les Braun et les Brokoff ; il conte leur vie et leur temps en des études très documentées; admirateur fervent de la vieille Prague, il compose un roman {l'Amour blanc) pour en évoquer le charme mélancolique. Par la finesse du sentiment, par son goût pour la grâce langoureuse des choses vieillotes, ses études rappellent le talent exquis de M. E. Pilon. Écrivain aussi habile en allemand qu'en tchèque, M. Kamper est rédacteur littéraire au journal : Union (jadis Politik), publié en allemand et destiné à l'information de l'étranger. Ses travaux sur les débuts du théâtre tchèque, ses biographies de Zeyer, de Stroupeznicky, son étude — trop sévère à mon avis — sur Mâcha, sans parler de ses innombrables articles critiques dans les journaux et revues, révèlent une intelligence très large et pénétrante. Après la mort de Sv. Cech, M. Kamper dirigea la revue Kvety et partage, avec M. F. Dyk, la direction du Lumîr (i).

(i) Kampor est mort pondant la composition de cet ouvrage, le i»"" novembre igi i.

Page 1