‹ La littérature tchèque contemporaineChapitre 5 sur 17 · LE BYRONISME TCHEQUE : FRIC, SABINA. L ECOLE DE · texte numérisé non relu

LE BYRONISME TCHEQUE : FRIC, SABINA. L ECOLE DE

l858 : UALEK. NERUDA. LE ROMAN : SVÉTLA,

PFLEGER, ARBES

Le tourbillon de révolte qui, en i848, passa sur l'Europe ne fut^pour la Bohême, qu'un court rêve de liberté bientôt suivi d'un absolutisme centralisateur plus dur que jamais. De toutes les espérances dont se j^risaient les hommes de 48, une seulement se réalisa : l'abolition des corvées.

La réaction triomphe ; les casemates regorg-ent de jeunes prisonniers tchèques, mai^-jars, italiens ; la liberté de la presse est suspendue, les journaux progressistes sont supprimés ; les rédacteurs libres-penseurs déportés. En i85i, le ministère se débarrasse de Ha vlicek ; Palacky lui-même est menacé du môme sort ; les intriî^'ues gouvernementales l'écartent du comité même du Musée National dont il est l'âme. En i853, l'unique gymnase tchèque est germanisé, son directeur, le populaire dramaturge Klicpera, révoqué ; les professeurs patriotes se voient relégués en Hongrie.

En même temps, la mort fait des ravages dans les rangs des écrivains tchèques. Kollar et Celakovsky disparaissent en i852 ; quatre ans après, le représentant du patriotisme historique, J. Gaétan Tyl, meurt, famélique

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coméilion ;niil)iilant. La morne année, son adversaire littéraire, qui l'avait jug"é avec tant de sévérité, K. Havlicek. snreonibe aux rig-ueurs de l'exil. Erben et Némcovâ demeurent, seuls, représentants du parnasse tchèque.

Les patriotes, entourés d'espions, sont épouvantés: la peur ou le désespoir leur enlèvent toute énergie. L'attention du public se tourne plutôt vers les sciences. Dans cette décadence de Ja poésie paraît, en i855, un almanach portant, comme titre, le nom de la prétendue Vénus slave : Lada Niôla.

En publiant, ce recueil le jeune homme qui en était le rédacteur, Joseph Vcnceslas Fric (pron. Fritch, 1829-1890), prouva, une fois de plus, le courag-e dont il avait fait preuve en 1842 lorsque, plein d'une ardeur tumultueuse, à la tête de la légion des étudiants tchèques, il fit prisonnier le grand-burgrave de Bohême, le comte Léon Thun ; plus tard, il combat les Magyars dans les rangs de la légion slovaque ; en 18^9, il prend part, avec son ami Sabina, à la conspiration de l^akounine. Un emprisonnement de plusieurs années ne réussit pas à assagir l'incorrigible conspirateur romantique. Amnistié en )854, il se fait de nouveau condamner en 58. Il passe 20 ans de sa vie en exil. On le voit à Berlin, à Buda-Pest, à Saint-Pétersbourg, à Paris. Ce n'est qu'en 1879 (ju'il rentre en Bohême et non pour s'y reposer. Jusqu'à sa mort, il est intimement mêlé à la vie politique, littéraire et artistique.

Dans son étude sur Mâcha et le byronisme tchèque, M. Zdziechowski s'elforce de réhabiliter l'œuvre poétique de Fric que la critique tchèque traite assez sévèrement en l'appelant « le don Quichotte du radicalisme j)olitique et littéraire ». Le critique polonais, au contraire, voit en lui le seul poète tchèque qui ait compris

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Bvron. En bon Polonais, M. Zdzlechowski se sent probablement attiré par la vie orag-euse de cet éternel révolutionnaire, de ce rêveur romantique dont le sort présente tant de ressemblance avec celui des émigrés polonais. Nous ne pouvons plus g-oûter ces vers grandiloquents, hypnotisés de liberté et de révolte bvronienne qui sont loin d'atteindre à la douceur enchanteresse de certains passages de Mâcha. Quoiqu'on trouve, dans le recueil posthume de ses vers publié par J. Vrchlick\ , sous le titre de Legs des pièces remarquables, notamment dans les Chansons du rempart, le talent poétique de Firc n'égalait pas ses aspirations. Cependant il reste une des plus belles figures de la génération de 48; à beaucoup d'égards, il devançait son époque : il a été un des premiers à comprendre qu'il faut présenter la cause tchèque au forum européen. A Paris, il publiait une correspondance tchèque ; en collaboration avec le jeune Louis Léger, il publia un ouvrage sur la Bohème historique, pittoresque et littéraire (Paris, 18O7). Les quatre volumes de ses Mémoires sont un document des plus intéressants, pas toujours très sûr, il est vrai, sur cette époque mouvementée.

Le recueil « Lada Niôla w n'avait pas de valeur littéraire, mais il proclamait ouvertement, avec une belle fougue, l'admiration de son rédacteur pour Byron et Heine. Les idées de la Jeune-Allemagne y trouvaient un écho. La jeunesse élevée pa.v Koabek ei Nebesky, deux fins lettrés, accueillit avec plaisir ce livre, déclaration de guerre aux tendances littéraires surannées et, par ce temps d'absolutisme intransigeant, un véritable « acte de courage civique ».

Trois ans après, une phalange plus nombreuse, plus riche de talents, publie, en l'honneur du grand précur. seur méconnu, l'almanach intitulé Mai. Parmi les

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littoratolirs arrivés, seuls, Erben et Nomcovâ prêtent leur concours au groupe turl)ulent des jeunes et les soutiennent du prestic^e de leurs noms. Fric et Sabina, lequel venait de sortir des cachots d'Olomouc, prennent une part active au mouvement.

Les chefs des révolutionnaires sont Neruda et Ilâlek. Le nouvel almanach ne veut pas être seulement un manifeste, mais un témoig-na^e du travail des jeunes. Ils ne veulent pas provoquer. Ils se contentent de montrer comment ils comprennent la littérature et la poésie.

Mais la vieille g'énération n'était nullement disposée à leur faire un accueil bienveillant. Les uns croyaient la manifestation inutile, les autres y voyaient une attaque irrespectueuse contre les auteurs en renom, d'autres encore sig-nalaient ces idées subversives comme un dang-er national. Tout le monde enfin était unanime à anathématiser les révoltés. On les traite même de « phalang-e d'idiots ».

Et une polémique s'engage, menée, d'un côté, avec une haine sourde et venineuse, de lautre, avec une véhémence juvénile. Ce fut quelque chose d'analog-ue au combat des Romantiques français contre le classicisme, à la lutte du Jung-deulschland contre Menzel. Comme Bœrne etWienbarg-, les jeunes exaltent l'action; ils veulent briser la muraille de Chine qui sépare la Bohême intellectuelle de l'Europe occidentale ; ils se moquent du préjugé patriotique qui craint toute influence extérieure ; ils veulent créer une littérature forte, aux idées et sentiments 'généraux. Ils font une déclaration de g-uerre au romantisme allemand: Fric })roclame la fin du a romantisme maladif des Schleg-el et de Werner qui avait quitté la réalité ».

Ils lisent Victor Hugo, Béran2;-cr, Georg-e Sanrl ; Mâcha les conduit à Leuau, Heine, Pouchkine, Mickiewicz et

surtout à Byron. Ils détournent les yeux des mirac^-es du passé pour les porter vers le présent. Avec eux, la littérature devient même un peu tendancieuse ; quelquesuns, dont Sabina, Mayer, PHeg'er, seront les premiers à s'occuper des problèmes sociaux. Ils réclament le droit à la critique et Texercent eux-mêmes, les uns contre les autres, sans aucun ménagement. Avant tout, ils demandent au poète le talent et une personnalité.

Contre le reproche d'internationalisme qu'on lance, en Bohême, périodiquement à la tête de tous les novateurs, Neruda reprend les arguments de Havlicek dans un passage devenu célèbre :

Oui, dit-il, nous en avons assez de ce baragouin constant sur la nation et le patriotisme. Nous "haïssons celui qui considère, comme un but suprême, le t'ait d'être patriote et s'en contente croyant qu'il ne faut plus rien l'aire pour la nation. Nous sommes arrivés à un deiçré de civilisation où le fait d'être patriote ne constitue plus aucun mérite ; c'est le devoir le plus facile, puisque, maintenant, il faut travailler pour que la nation soit reconnue et pour que sa vie soit assurée. Voilà ce que c'est que notre cosmopolitisme...

Suivons les leçons des autres nations... et fondons nos dernières connaissances avec celles acquises dès le berceau en un loat nouveau. Ce sera slave, sans faute, car,étant Slaves, nous ne saurions créer autrement.

Ils émireqt parfois, dans l'ardeur du combat, des opinions paradoxales que la vie et l'évolution se sont chargées de corriger.

Ce problème, d'importance capitale pour un petit peuple entouré d'éléments étrangers, n'est pas résolu ; d'ailleurs, je ne crois pas qu'il soit possible de le résoudre théoriquement : comment garder le caractère de la race, maintenir l'individualité nationale et en même temps, rester en contact avec le courant des idées euro-

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pôcnncs? Seuls, quelques grands artistes ont su le résoudre, par une heureuse disposition personnelle, par une intuition de ^énie. Presque en même temps que la jeune école poétique développe son programme, un grand dessinateur, /o5g/)/i Mânes (1820-1871). et un compositeur de génie, Frédéric Smetana (i 824-1 884), pénètrent au fond même de l'âme nationale et y puisent leur inspiration, pour créer des œuvres immortelles. A ces deux hommes, dans lesquels lame tchèque a trouvé sa plus belle incarnation, il faut associer le nom de Jean Neruda.

Cependant, avant d'aborder l'œuvre de Neruda, il est nécessaire de mentionner quelques poètes de cette g-énération qui, n'ayant j)as eu le bonheur de vivre assez longtemps pour développer leurs talents ou n'ayant pas eu assez de force pour s'affranchir de l'influence néfaste du milieu, restèrent à mi-chemin de la g-loire.

C'est, à côté de Fric, l'ami de Mâcha, le malheureuxgibier de prison, Charles Sabina (1813-1877). Mêlé, comme Fric, à la conspiration de Bakounine. condamné à la potence, puis gracié, il connut les rig-ueurs des casemates d'Olomouc. Quand, après huit ans de réclusion, il recouvre la liberté, il reprend sa plume de journaliste et de littérateur. On connaît leprover])elatin : paupprfas niereirix. La misère et la faiblesse morale amenèrent plus tard l'ancien révolutionnaire au rôle ig-noble de mouchard. La chose devint publique et Sabina mourut dans la misère, seul et dédaigné. On a tâché de le réhabiliter : la question n'est pas encore résolue; la vérité est cachée dans les archives de la préfecture de police de Prague.

Quoi qu'il en soit, Sabina était, sinon un poète, du moins un romancier et un critique de talent. En poésie, Byron, Lenau et Mâcha étaient ses maîtres, mais le don mag-ique de la musique qui fait le charme du vers de ce dernier lui était interdit. Il fut plus heureux en composant, pour Smetana, des livrets d'opéra. Sr Fiancée vendue est devenue immortelle grâce aux g-racieuses mélodies de ce compositeur de g-énie. De même, par ses études critiques, qui témoig"nent d'une vaste érudition littéraire, d'un esprit judicieux et pénétrant, il rendit de très sérieux services au g^roupe de Néruda dans les polémiques contre les conservateurs. De tous ses contemporains, Sabina avait l'âme la plus ouverte aux idées socialistes qui hantaient les esprits dans l'Europe occidentale. Sous l'influence de Gutzkow, il compose le roman Dans le désert, premier essai de roman social dans la littérature tchèque; dans les Tombeaux vivants, il met à profit, d'une façon orig-inale, les tristes observations qu'il a faites dans les cachots d'Olomouc.

Comme Sabina, RodolpJie Maijer (i837-i8G5) fut fasciné par la poésie du « g-entleman-vampire » anglais. La mort étoufta trop tôt le chant attristé de sa Ijre. Au moment où il commençait à se détourner de son pessimisme intime pour s'adonner aux problèmes philosophiques, il succomba à la phtisie.

Aujourd'hui, la mélancolie byronienne de ces poètes court risque de sembler faible à côté des mâles souffrauces de Neruda ; leur rhétorique peut paraître Itoursouflée si on la compare à la concision, à l'équilibre, à la mesure du maître.

C'est en effet le point de vue envisagé par la critique d'aujourd'hui. Les contemporains de Neruda pensaient plutôt le contraire. Pendant des années, la première

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place parmi les poètes groupés autour de l'almanach K Mai » était réservée, aux yeux du public, à Vitézslav

Hàlek [}^yo-ï%-ik)'

Ce beau et robuste g-arçon, dont l'exubérante activité, l'éloquence, la sincérité un peu naïve exerçaient tant de charme sur le public de son temps, résumait les tendances du groupe réformateur. Son enthousiasme exalté, son idéalisme candide, son optimisme un peu béat, toute son âme trop peu compliquée nous disposent mal à comprendre l'admiration dont il était entouré de son vivant.

Avec la philosophie idéaliste allemande, Hâlek était très sérieusement convaincu de la noble mission des poètes sur la terre et, à plus forte raison, dans sa nation. Il confondait même volontiers le terme de poète avec celui de prophète. Pour lui, le cœur des poètes est pur, incapable de haine; les poètes pénètrent au fond de tous les mystères et leur chant g-uide la nation vers la terre promise du bonheur, de la vérité, de l'amour.

De l'amour, surtout. Car l'amour, pour lui, c'est ce qu'il y a de plus beau, de plus noble au monde. Pour lui, c'est une croyance, c'est une foi qui devient une obsession. Dans une série de petits poèmes, de forme très douce et très harmonieuse, mais d'une inspiration un peu courte et par trop sentimentale, les Chants du soir, le poète a fourni à plusieurs g-énérations d'adolescents et de fillettes amoureuses une sorte de bréviaire d'amour. C'est du Heine, dépouillé d'ironie, de sarcasme et d'esprit. Cette poésie, a-t-on dit, c'est l'abeille de Heine à la(|uelle on aurait arraché l'aig-uillon.

Hâlek a composé une série d'épopées lyriques. Dans presque toutes, une mince Irame d'action fantastique se perd sous le poids des tirades lyriques sur la liberté et la toute-puissance de l'amour.

Peu à peu, Hâlek échappait pourtant à l'influence de Bvron, qui était trop visible dans ses premiers essais Son « Goar » et sa u Fillette de Tatra » témoignent de cet affranchissement.

Il se rapproche de la vie réelle, de la vérité. Il quitte ses héros nébuleux pour se souvenir de l'enfance qu'il avait passée à la campagne, au milieu des vigoureux paysans de la Bohême centrale. Dans ses nouvelles et dans une série de ballades : les Contes de mon village, il évoque toute une galerie de paysans, pris dans la réalité de la vie quotidienne ; il nous raconte leurs amours, — toujours un peu idéalisées — leurs haines, leurs jalousies; il nous dépeint les rixes sanglantes des garçons de village sans lesquelles aucune fête, aucun pardon ne sauraient finir ; il dit les jeux et les gambades des enfants; il montre les vieilles femmes et leurs commérages, les riches paysans rapaces qui sacrifient à leur cupidité le bonheur de leurs enfants. C'est toujours l'amour, le principe sacré de la vie qui triomphe. De presque toutes les nouvelles de Hâlek se dégage la morale de la vieille ballade française :

Les jeunes gens qui s'aiment,

jNIariez-les ensemble,

0 beau rossignolet.

Les jeunes gens qui s'aiment.

Mariez-les ensemble.

Sa bonté naturelle a amené Hâlek à comprendre les misères humaines, et cette sympathie le rapproche quelquefois des réformateurs sociaux. Au fond, ce n'était qu'un bourgeois bien intentionné, élevé dans le libéralisme. Ainsi, par exemple, il n'aimait pas les tendances émancipatrices des femmes, ce qui causa sa rupture avec Svétlâ.

Les nouvelles de Hâlek montrent, comme ses poèmes épiques, une heureuse évolution vers la vérité psvcholocrique et la richesse des détails réalistes. Les dernières restent, avec quelques-uns de ses poèmes, intitulés : Dans la nature, la partie la plus vivante de son œuvre. C'est dans le recueil qui porte ce titre que le lyrisme de Hâlek se révèle avec le plus grand bonheur. Il y a, en effet, dans ce livre, des pièces d'une inspiration très fraîche, des détails charmants par la spontanéité de l'observation. Car Hâlek connaissait vraiment la nature, il comprenait le chant des oiseaux, le langai^e des fleurs, le bruit des bois et le murmure des ruisseaux.

Là, ayant rejeté les oripeaux romantiques et exotiques, il est plus près du sol natal, plus près de l'art et de la vérité. Voici la traduction textuelle des quelques vers servant de prolosrueà son livre: les Contes de mon village :

Mon vieux viilas^e sur le plateau tranquille, quand je te vois, pèlerin fatigué, lu souris tant pour me souhaiter la bienvenue comme le visasse ridé d'une mère.

Je passe près de tes cabanes à la couleur grisâtre ; partout où je regarde, une partie de mon cœur pousse

un cri de joie, de tous les coins, ma jeunesse court à ma rencontre... Mon Ame sent le trot léger de mon jeune âge, La cloche sonne du haut du clocher au toit rouge, comme celle d'un vieil ami, sa voix est chaude — Tout m'est si connu. Les toits débiles sous la mousse, je connais tous les nids sous le faîtage, et les hirondelles qui m'apportent la bonne nouvelle qu'il fait toujours bon vivre ici...

Ce n'est pas que sa conception de la nature .soit très profonde : pour lui, la nature est la bonté suprême ; il

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ne se doute pas de la lutte éternelle cachée trop souvent sous la surface riante. A la lonj^-ue, cet idéalisme devient quelque peu fatig-ant, surtout quand le poète s'ég-are dans des réflexions philosophiques d'une banalité monotone.

Malg-ré l'insuccès complet de ses drames composés sous l'influence de Shakespeare mal compris, malgré les attaques d'un critique clairvoyant, Joseph Durdik, Hâlek resta le poète aimé par la nation, vénéré par la jeunesse. Il avait d'ailleurs mérité sa popularité non seulement par sa bonté de cœur et la droiture de son caractère, qui lui si^ag-na l'amitié de Neruda, mais aussi par son activité de journaliste et d'org^anisateur.

Il fut un des fondateurs et l'àme de la «. Uméleckâ Bescda », une société d'artistes, de musiciens et de littérateurs qui, pendant très lonq^temps, a été le centre du mouvement artistique et littéraire. Il eut le bonheur de disparaître jeune, en pleine activité, avant d'avoir atteint la quarantaine. A bon droit, on pleura en lui une belle âme, un cœur g-énéreux, un idéaliste des plus purs.

En 1894, le poète Mackcir publia, sur Hâlek, une étude un peu brusque de ton, mais juste au fond et qui fut le point de départ de polémiques assez acerbes. Nous aurons l'occasion d'v revenir. Décidément, s'il était sévère pour Hâlek, l'article fut un acte de justice tardive pour la mémoire de Neruda, (|ue la popularité de son ami avait fait trop oublier.

Parmi les jeunes gens qui débutèrent dans l'almanach J/fl/, un seul a conquis le droit à l'immortalité. Je parle de Jan Neruda (pron. Nerouda), maître de la

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littérature tcliè(|ue et digne de tij^urer au rang- des écrivains universels.

Il naquit à Prascue, en i834, à quelques pas de la maison natale de Mâcha, dans une caserne où son père, ancien soldat, était cantinier. Comme la cantine rapportait peu, le vieux Neruda s'établit marchand fruitier. La mère aidait à l'entretien de la famille en travaillant de son cùté ; elle était fomme de ménag-e chez le g-éologue français Barrande,qui rendit tant de services à l'exploration g-éologique de la Bohême. Le vieux Neruda obtint plus tard un bureau de tabac.

Toute la jeunesse de Neruda se passa dans la Malâ Strana, ce quartier si pittoresque de Prag-ue, à l'ombre de la cathédrale gothique, dans ces rues pleines de vieux palais déserts, qui montent à pic vers le château roval. D'antiques et mystérieuses légendes, de tragiques souvenirs historiques semblent peser sur cet amas de toits enchevêtrés, de pignons pointus, de balcons bizarres, de mornes couvents, de palais silencieux.

Cette vieille capitale, comme il l'aimait ! Chaque maison lui était familière ; il connaissait chaque arbre des jardins princiers qui, deux fois l'an, ouvraient aux profanes les lourds vantaux de leurs portes ; il était amoureux et comme halluciné par la beauté grandiose et tragique de son quartier. Tout enfant, chaque dimanche, il s'échappait de la maison paternelle pour monter au clocher de la cathédrale Saint-Guy, qui domine la ville et .ses environs. Voici comment il décrit lui-môme ces escapades :

Un escalier abrupt, t^n colimaçon : il y faisait noir comme dans un four ; deci, delà, un tout petit jour donnant sur l'intérieur sombre du clocher. Mn qutiijues minutes, me voilà arrivé aux cloches. Une courte halte — le temps d'une brève caresse â la gigantesque cloche] de Sigismoud, le temps de

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tirer un pou la corde de sa voisine Josrphe, et de nouveau, à l'assaut, plus haut ! Mes genoux tremblaient, ma poitrine haletait, mais, plus j'étais haut, plus je montais vite, jusqu'à ce (jue, soudain, la lumière se lit et j'entrais dans la galerie si brusquement que le guetteur sursautait et jurait. Tout mon cœur frémissait, mes joues brûlaient, le souffle me manquait presque ;mais — oh ! que c'était beau! Ah 1 Prague — Prague, que j'aimais pour sa beauté avant même d'avoir pris conscience de ce sentiment — Prague était là, au-dessous de moi, baignée de lumière, de reflets bleuâtres, la Vltava comme un ruban d'argent, la plaine, les collines tout autour, jonchées d'émeraudes et de saphirs — j'aurais voulu boire tout cela d'un seul long regard.

Une autre fois, il se laisse enfermer dans la cathédrale Saint-Giij et y passe la nuit, pour voir saint Venceslas qui, d'après une légende, sur le coup de minuit, y célèbre la messe.

En dehors de ces joies, son enfance fut plutôt triste; son père, très bon au fond, mais aigri, morose, déconcertait par sa brusquerie les efï'usions du garçonnet qui devint réservé et se prit à rechercher la solitude. A l'école,le petit Nerudaconnut toute l'amertume des enfants pauvres, il eut à soujffrir de ses maîtres et de ses camarades, à cause de ses vêtements rapiécés : son âme, naturellement tendre, se replia dans un silence sournois, presque haineux. Seule, la mère comprenait son enfant. Il la récompensa par un culte passionné et, plus tard, célébra sa mémoire sacrée et son cœur d'or dans des strophes inoubliables.

L'école primaire, le gymnase, tout était encore allemand. Le pauvre garçon souttVit comme soufl'rent encore aujourd'hui des milliers d'enfants tchèques et slovaques obligés défaire leurs études dans un idiome étranger. Mais bientôt, son amour pour la patrie s'éveilla.

Je ne résiste pas à la tentation de citer quelques pas

()2 I-.V LITTEFWTLIIE TGIILMUi: COM EMl'O» AINE

sagiTs (1*11110 c.iiiserio où Nonida raroiilo sa Première leçon de tchèque. Par la sobriété du récit, par le sujet émouvant, elle rappelle la célèbre Dernière classe d'Alphonse Daudet.

— Dis-donc ! A la vieille ville, le professeur Koubek donne des leçons de tchèque — j'y suis allé hier, me dit un jour un de mes camarades de seconde année. Viens-y donc avec moi, aujourd'hui !

En tchèque ! Cela doit être bizarre! Et beau ! Comment n'eùt-ce pas été beau, puisqu'à l'école normale, l'allemand était si répusnant, si incompréhensible qu'on n'avait aucun plaisir ni à l'étude ni à la chanson/et puisque les livres tchèques, l'histoire de Mélusine, par exemple, étaient si charmants et si intéressants. Et pensez donc, une leçon tout entière en tchèque !... Nous entrâmes. Le silence régnant sous les voûtes de cette jurande salle vide me faisait éprouver la même impression que si j'élais entré dans une église ; marchant sur la pointe des pieds, je suivais mon camarade dont la démarche plus assurée me semblait presque inconvenante...

Peu à peu, la salle se remplit d'étudiants.

Midi sonna ; au dernier coup, la porte s'ouvrit et Koubek entra. « C'est lui ! » chuchote mon camarade. Tout le monde se lève. <' Asseyez-vous, .Messieurs, s'il vous plaît! » Et dire (jue notre professeur commandait toujours: « Niedersetzen ! »

Koubek ùta son manteau ; de ses yeux clairs et bienveillants il parcourut le petit groupe de ses élèves : il y en avait vingt à peine qui, en 184G, étudiaient, en Bohème, la langue tchèque ! J'aimai Koubek tout de suite; néanmoins, j'avais peur qu'il ne nous adressât la parole ou même qu'il ne nous appelât : « Monsieur » !

« Avant de commencer, dit Koubek, il faut remercier publi- (piement M. Hartmann du beau recueil de proverbes tchèques qu'il m'a renns avant-hier.

" Je l'ai lu très attentivement et j'avoue y avoir trouvé assez de nouveau. Vous m'obligerez beaucoup, Monsieur Hartmann,

LA LITTÉRATURE TCriÈQlE CONTEMPORAINE qS

si VOUS voulez bien continuer. » Un jeune homme se leva et remercia en s'inclinant.

« Aujourd'hui, nous allons récapiluler par un exercice pratique ce que nous avons étudié la dernière fois. Ouel(ju'un d'entre vous, Messieurs, serait-il disposé à écrire quelque chose au tableau noir ? » Ouehju'un savanra et écrivit sous la dictée de Koubek. Nous écrivions après lui. Puis Koubek corrigea et expliqua; nous corrigeâmes aussi, et, vraiment, nous avions assez à faire : a Tiens, j'ai bien placé cet accent sur a », me dit mon camarade tout-bas. Comme je l'enviais à cause de cet accent sur a ! Je mis ensuite des accents sur tous les a. La dictée dura une demi-heure environ.

« Je vous ai apporté, Messieurs, la traduction tchèque de l'épilogue du Bandit du Caucase, de Pouchkine. Je vais vous la dire. » Et il se mit à lire.

Je ne comprenais [)as, il est vrai, l'ensemble et je ne saisissais que des mots isolés; mais tout ce que jenlendais me semblait si noble et si beau ([ue j'aurais pu écouter longtemps, bien longtemps, sans fatigue. Cétait comme si des sons argentins emplissaient l'air tout autour de moi!

((. Kh bien — n'est-ce pas un vrai triomphe de la poésie? » dit Koubek en se levant. Je ne savais pas ce (jue cela voulait dire: le triomphe de la poésie, mais je retins l'expression pour la vie.

Koubek sortit le premier, nous le suivîmes. Devant la porte, il s'arrêta avec Hartmann. Comme je passais près de lui, il me prit le bras.

(c D'où êtes-vous? »

« De Malâ Strana. »

« Psé à Prague V »

« Oui, Monsieur. »

« Elevé à Prague ? »

(( Oui, Monsieur, »

« Et vous allez aux le(;ons de tchèque? Très bien, venez donc souvent, très souvent. Au revoir ! »

Je m'en allai heureux. Cet après-midi-là, je fus très distrait à l'école, je ne savais pas le premier mot de ce qui s'y passait; questionné, j'eus un zéro, ce qui me fut bien iudirtérent.

qff LA LITTÉRATURE TCHÈQUE CONTEMPORAINE

Je revins souvent aux leeons de Koubek. La lecture des vers tchèques éveilla en moi la conviction (|ue le tchèque était la plus belle langue du monde.

Si j'ai cité cet épisode, c'est parce qu'il montre mieux que de longues dissertations les débuts pénibles de la littérature tchèque il y a quelque soixante ans. Quelle distance de ces modestes leçons à l'Université tchèque, renouvelée trente-six ans plus tard dans les mêmes pauvres salles, d'ailleurs, de l'ancien collèg'c jésuite où le petit Neruda venait pour apprendre à écrire sa lancrue maternelle !

En i85o, Néruda entra au crymnase de la vieille ville de Prague, le seul 2:jmnase tchèque encore toléré. Il y trouva, avec quelques professeurs éclairés et patriotes, des camarades comme lui enflammés d'amour pour les lettres tchèques. Sa fidèle amitié avec Hâlek et Heyduk date de cette époque, ainsi que leurs premiers essais poétiques. Il lit alors beaucoup, particulièrement Heine, qu'il sait par cœur. Dès ce moment, il se prépare sérieusement à son rôle;

Il est convaincu que seul un écrivain de ^rand talent a le droit d'écrire. Et voici comment il formule son programme.

J'éviterai le poncif. Le point de vue de la littérature européenne sera le mien . Ma façon d'écrire sera moderne, c'est-àdire, vraie; je choisirai mes personnat^rs dans la vie, je décrirai la vie dans sa nudité, je dirai ouvertement ce que je pense et ce que je sens.

Ses études secondaires finies, Xeruda, cédant aux instances de son père, entre dans la magistrature, mais la (juitle bientôt pour prendre ses inscri[)tions à la Faculté des Lettres où il prépare son professorat. En attendant,il se fait journaliste: comme l'absolutisme de Bach

LA LITTERATURE TCHE(jUE COM KMIH)I\ AINK ÇJ.J

avait supprimé tous les journaux tchèques, il est ohlig-é d'entrer dans un journal allemand aux tendances libérales, — le Tagesbote ans Bolimen.

C'est l'éveil de la pensée, l'époque des premières joies et des premières iîfriseries d'amour, mais aussi des premières douleurs. Neruda perdit son meilleur ami intime, puis son père, qu'il aimait d'une affection sincère, dont il estimait profondément la droiture, mais avec lequel, pourtant, il n'était jamais d'accord, car le fils etle père étaient ég-alement fiers etla fierté étouffait toujours les paroles de réconciliation. Voilà ce que le jeune poète écrit là-desâus à son amie :

« Dans ma vie, j'ai connu très peu d'amour; je ne l'ai peut-être pas mérité, car où l'on m'en offrait un peu, je l'ai repoussé. Mon père et moi, nous nous aimions comme un père et un fils peuvent s'aimer, et pourtant nous vivions constamment en ennemis. De telles luttes n'étouffèrent pas mon sentiment, mais elles l'enfermèrent, l'enterrèrent au plus profond de mon cœur. Mon père se mourait et j'étais couché à côté de lui ; pour un fils, j'ai peut-être trop long-temps dormi; je m'éveillai, mon père expirait. J'étais penché. sur lui; les derniers soupirs sortaient péniblement de sa poitrine; je crovais que mon cœur allait se briser et que ma gorg-e, desséchée et serrée, allait cesser de respirer — et cependant je reg"ar dais et j'observais comment un homme meurt. »

Dans ces circonstances, Néruda publia son recueil de \eTs, Fleurs du cimetière (1857). Le talent de Neruda était de ceux qui mûrissent lentement au soleil ardent de la vie pour porter quelques fruits tardifs, mais d'une saveur incomparable. Aussi ses débuts ne furent-ils pas une éclatante victoire. Les Fleurs du cimetière étaient un curieux mélange de romantisme et d'ironie sceptique.

f)6 LA LITTÉRATURE TCnÈ(2UE CONTEMPORAINR

Le livre passa presque inaperçu. Les amis mômes de Neruda doutaient de sa vocation poétique.

Après cet échec, Neruda traverse une crise douloureuse. Il rompt lui-même avec la jeune fille qu'il aime, pour être libre dans la carrière peu lucrative d'homme de lettres tchèque. Il sait que son jeune amour serait vite t^'elé au souffle i^lacial de la misère.

C'est l'époque où il prend une part active au mouvement littéraire dont sortit l'almanach Mai. Avec toute l'énerg-ie de sa jeunesse, il descend dans l'arène et ne ménag;'e pas les coups ; il fonde et dirig-e plusieurs journaux littéraires, qui disparaissent bientôt, mais en laissant une trace profonde.

En 1860, François-Joseph accorde la Constitution par le Diplôme d'octobre. Des journaux politiques apparaissent. En i8(h, le parti national fonde un quotidien libéral, yârodnï Listy (le National). Neruda et Hâlek entrent dans la rédaction. Trois ans après, la Révolution polonaise et d'autres questions d'ordre politique amènent la scission du peuple tchèque en deux partis. Les uns, Palacky et Rieg-er en tête, jug-ent l'insurrection polonaise absurde. Les autres, menés par Sladkovsky et les frères Gréçr, proclament ouvertement leur sympathie pour les Polonais et leur méfiance pour la prétendue noblesse tchèque, cléricale et réactionnaire, qui avait amené Rieçer et Palacky à quelques concessions antidémocratiques. Les éléments conservateurs se rangèrent du côté de Palacky et de la noblesse g-uidée par le comte Clam-Martlnic; les prog^ressistes, les libéraux, les démocrates se groupèrent autour de Sladkovsky et de Grégr : les partis Vieux-Tchèque et Jeune-Tchèque étaient nés.

Neruda resta, avec Hâlek, fidèle au parti Jeune-Tchèque et au journal Nârodni Listy. Jusqu'à sa mort, un petit triangle (A; désignait ses articles, qui d'ailleurs

LA LITTERATURE TCIIF.QUE CONTEMt'OR A INK 97

n'avaient pas besoin d'être sijii'nés pour être reconnus.

Cette époque fut en même temps celle d'une t^rande activité poétique, mais ce n'est qu'en 1807 que Neruda publie sous le titre de Livre de vers son second recueil ([ui, malgré toutes les tristesses, marque le retour à la vie.

Le Livre de vers contient des ballades dans le g'enre de celles de Erben, d'un âpre accent de vérité réaliste, des éiég-ies d'amour, quelques chansons bachiques et un petit choix très sévère des Fleurs du cimetière ; mais ce qu'il y a de plus précieux dans ce recueil, ce sont quelques courtes pièces adressées à la mère du poète ; elles resteront au nombre des plus belles pièces lyriques que ce noble sentiment ait jamais dictées à un poète. En voici deux, — la traduction ne donne, malheureusement, qu'une idée très impari'ailc de leur beauté poétique.

Tu t'en es allée et dans notre chambrette je vis maintenant pour moi-même — oh mère, ma douce mère, comment vas-tu là-bas, sous terre ?

Notre petite chambrette semble vaste, terriblement vide.

Contre la voûte se cognent des pensées, des chauves-souris.

Je me tiens blotti près du lit

et mes lèvres Ircmblent.

Hors d'ici, hors d'ici, loin dans le monde,

j'ai si Iroid à la maison !

Et la douleur de cette perte ne le quitte jamais. P]n Asie, à Burghurlu, il écrit :

N'aurait-elle plus ni de bonheur ni de douleur pour moi, cette belle terre, cette vaste, orageuse mer ?

q8 la littérature tchèoue contemporaine

Rien ne me tente plus de partir dans le monde, partout, je reste indifîérent ; rien ne me tente plus de rentrer dans ma patrie, là-bas, chez nous, tout est si glacial !

Mais non ! quand la première fleur frissonne sur le tombeau, (juand la première alouette s'élève au-dessus du cimetière — alors, soudain, je voudrais être là-bas pour cueillir la fleur, tressaillir — et repartir !

Le procédé poétique de Neriida n'était pas compliqué. Il était, dès son début, ennemi juré de toute emphase, de toute rhétorique. Sa langue, presque sèche, évitait soig-neusement toute expression consacrée « noble ». Neruda prenait les mots de tous les jours, mais il avait la rare faculté de les ennoblir, de leur insuffler une autre vie. Dans les vers — comme dans la prose d'ailleurs — il ne recula jamais devant les expressions les plus banales; il les relève et leur imprime un caractère dinefl'arable beauté. Souvent sa hardiesse de novateur l'expose à la défaite, mais il évite la métaphore courante et rebattue. 11 parle sa langue à lui, cette lang-ue bien vivante, sei'rée, un peu duie mais bonne et qui nourrit comme du pain. Dans cette voie, il continue la tradition de Celakovsky, de Havliéek et d'Erben.

Ciettc tendance à plus de simplicité dans l'expression, (jui forme un contraste si heureux avec son âme compli(|uée d'homme moderne, est un des traits caractéristi(jues de sa nature. Avec lui, on est sûr de n'être jamais dupe d'une tirade, d'une fausse exaltation, d'une sentimentalité mesquine. Il est la probité môme. Trop fier pour se bimenter, il serre les dents, sa bouche se crispe dans un rictus douloureux et c'est à peine s'il laisse écha|)per un soupir. Mais (juaiul, de temps en temps, il consent à nous dire sa souffrance, on tressaille devant la simple grandeur de l'homme et de l'artiste.

La fierté de Neruda ne dég-énéra jamais : jamais le poète ne se retira en sa tour d'ivoire. Il possédait un talisman contre un vain et facile org"ueil : il était profondément patriote. Ce grand poète, ce noble artiste mit son rare talent au service du peuple. Puisqu'il fallait travailler à élever ce peuple, il se plia au joug du journalisme et, pendant trente ans, il s'attela à la charrue.

Avec une abnégation qui touche à l'héroïsme, il consentait à instruire en amusant. Il écrivit pour les Nàrodni List y près de deux mille trois cents causeries et chroniques ; il émiettait ainsi son talent, ses vastes connaissances, ses forces et son esprit dans la plus ingrate des besognes, la petite chronique au jour le jour. Mais ici-méme il créa un genre qui touche de très près à l'art et où il fut passé maître. Parlant à un public assez mêlé, il fut souvent obligé à des concessions, mais il sut presque toujours garder la mesure et la dignité.

Ses causeries, dont il fit lui-même un choix très sévère, ont conservé, aujourd'hui encore, leur fraîcheur. Pourvu d'une érudition universelle, Neruda y parle avec un laisser-aller charmant, abordant tous les sujets imaginables : les plus graves problèmes y côtoient , dans un mélange pittoresque et gai, les questions les plus banales de la vie quotidienne. Souvent ce sont justement ces transitions inattendues qui constituent le charme de ces causeries pétillantes d'esprit. Le théâtre, les beaux-arts, la musique, l'éducation du peuple, les concerts populaires, la position sociale des bonnes à tout faire, l'éducation des jeunes filles — Neruda apporte à traiter toute question le même intérêt ardent, une clairvoyance avisée, une belle intelligence et surtout — ce qui reudait ses chroniques si populaires — de l'humour et une ironie pleine de sarcasmes.

lOO LA LITTKUATUUE TCHEQUE CONTI- Ml'ORAINE

Ces qualités ont nui pendant long-lomps à sa réputation et comme dissimulé ses dons de poète. Le public s'était trop accoutumé à voir dans Neruda un causeur g-ai, spirituel, amusant et ses vers sérieux et amers ne répondaient g^uère à ce que la foule était habituée à exiger de lui. Le public est le plus cruel des tyrans ; Neruda en fit l'expérience. Le public veut rire : Qu'est-ce que cela lui fait si monsieur l'humoriste se retire dans un coin pour y pleurer ?

Neruda possédait au plus haut degré l'art de ridendo dicere verum et souvent la plaisanterie légère tourne brusquement en mordante satire, en amère leçon de patriotisme. Aucune faiblesse nationale n'échappe à l'écrivain qui voudrait voir son peuple au premier rang" de l'humanité civilisée. Très sévère pour lui-même, il avait le droit de parler franchement. Les voyances qu'il lit (il vit les Balkans, l'Asie Mineure, Jérusalem, l'Egypte, la Grèce, l'Italie, l'Allemag-ne et la France) élarg-irent son horizon et lui fournirent l'occasion de comparer, de peser les qualités et les travers de sa nation, 11 réunit ses impressions de voyage dans deux volumes de brillantes causeries : Tableaux de Vétranger (1872) et Petiis voijages (1877).

Cet observateur au regard si pénétrant fut naturellement amené à la nouvelle réaliste. Dans son premier recueil de nouvelles intitulé Arabesques (i864) il se révéla déjà maître dans l'art de raconter. Il est peu de poètes qui aient, si profondément gravée dans le cœur, la devise de Gœthe : In der Beschrankung- zeigt sich der Meister. Neruda était incapable d'écrire une page ennuyeuse.D'un sujet doiit un aulie tirerait un volume, il fait une petite nouvelle de trois ou quatre pages.

Tout en gardant sa noblesse d'esprit, il se penchait vers le peuple, vers les miséreux, vers les pauvres, vie-

times (le l'injustice sociale, et, bien que le plus exclusif des poètes lyriques, il devint le vrai Fondateur du réalisme, ou même le précurseur du naturalisme dans la littérature tchèque. Il n'y avait pas d'existence, si misérable fûtelle, qu'il ne s'efforçât de relever, d'éclairer de son art. Dans ses Terrassiers il montra ce qu'il reste d'impérissable beauté dans les âmes même les plus humiliées par la vie. Il ne recula ni devant la misère ni devant les haillons ; sous les g-uenillcs des terrassiers ivrognes, il sut deviner les battements d'un cœur vraiment humain et vraiment bon. Il faudrait citer en entier cette nouvelle très orig-inale qui est tout un roman condensé, où une g-aîté macaltre se mêle au tragique le plus émouvant pour donner une idée de ce petit chef-d'œuvre naturaliste composé à l'époque où la littérature tchèque était encore plong"ée dans la doucereuse sentimentalité romantique. Comme concision de style, c'est du Mau passant, comme intuition psycholog-ique il fait penser déjà à Dostoïevsky, et cela au temps, bien entendu, où Maupassant avait ving"t ans à peine et où Dostoïevsky n'était pas encore connu.

Le joug" pesant du journalisme et, peut-être aussi, l'excès de sentiment critique empêchèrent Neruda de créer, en prose, une œuvrede long-ue haleine. Il resta un maître de la petite nouvelle. Ses Contes de Malâ Slrana (1878) vivront aussi long-temps que la langue tchèque.

J'ai dit combien le quartier natal de Neruda est pittoresque. Aujourd'hui encore, il garde tout le charme d'une ville historique, à peine effleurée par le progrès moderne. Le bruit du tramw^ay électrique qui, depuis quelques années, traverse une ou deux de ses rues, contraste avec le silence des égliseset des vastes palais patines par les siècles, mais la plus grande partie du quar-

ticr demeure intacte. Il y a encore de petites places dàserlos, plantées d'acacias, dont le silence évoque des époques évanouies : on ne serait pas étonné de rencontrer, au coin d'une ruelle^ quelque arquebusier de Wallenstein.

La population, elle aussi, a un caractère spécial : ce monde bizarre de vieux mag-istrats retraités, de petits marchands, d'artisans, de laquais, de riches propriétaires et de mendiants, toute cette cohue de personnages fossiles, leurs petites faiblesses et leurs histoires tragicomiques sont dépeintes, dans les contes de Neruda, avec un art exquis, avec un humour bienveillant, avec un sourire ironique où perce la bonté du poète'.

Quoi de plus orig^inal que cette histoire du mendiant M. Vojtisek, réduit à mourir de faim par la mauvaise lang'ue d'une vieille sorcière dont il avait décliné les avances amoureuses? Quoi de plus émouvant que l'histoire trag-ique de ce pauvre marchand defarine, M. Vorel, (jui a si bien culotté sa pipe en attendant les clients qui ne venaient pas(i)? Ouoide plus charmant que l'ironie fine de la nouvelle intitulée : « Comment il arriva que, le 20 août 18A9, à midi et demie, l'Autriche ne fut pas détruite >^, ce délicieux récit de la naïve conspiration de quatre petits collég-iens qui veulent prendre, par force, la citadelle de Prag"ue et proclamer la république. Dans toutes ces nouvelles, dont (juelques-unes sont vécues, Neruda se montre un humoriste exquis, un parfait peintre de détail et il supporte la comparaison avec les maîtres humoristes ang-lais ou américains, Dickens ou Bret-Harte.

Cependant, il revmt a la poésie. Après un silence de onze années, il donna ses Chants cosmiques (1878).

(i| Voir ma Iradinlionde ces deux nouvelles dans la Grande lievue (no a, le ub janvier 191 1).

LA LITTÉKATUUE TCHÈOUE CONTEMPORAINE Io3

Il est difKcile à classer, ce livre de poésie, car c'est un livre à part, un livre unique par l'orig-inalité de ton et de pensée.

Composer un volume de vers sur ce dangereux thème : la lune, le soleil, les étoiles, sans môme effleurer la banalité, n'est-ce point un coup de maître? Sur ce sol glissant où cent autres poètes auraient échoué, Neruda évolue avec une surprenante lég-èreté, avec une élég"ante sûreté. Il évite la platitude, sans même craindre une certaine singularité. Avec un art prodig-ieux, il passe des plus profondes réflexions philosophiques, dans lesquelles il s'incline humblement devant l'insondable mystère de la g-randeur cosmique, à de petites pièces humoristiques, pétillantes d'esprit et d'ironie.

C'est un livre de penseur nourri de solides connaissances d'astronomie; c'est le livre d'un philosophe sublime qui aime la vie et qui reg-arde avec une douce mélancolie ce microcosme de petites joies et de grandes douleurs tout en se rendant très exactement compte de l'infériorité de l'homme en comparaison de l'immense infini des mondes. Le poète pense toujours à sa patrie qui n'est qu'un grain de sable au milieu de l'univers ; il pense au peuple tchèque dont la face livide et meurtrie trouble son sommeil ; il voudrait le voir fort, triomphant, il croit à la victoire finale de l'esprit humain qui ne recule devant aucun mystère de la nature et finira par les découvrir tous.

Les Ballades et Romances (i883) sont, comme les Chants cosmiques qu elles suivirent, une œuvre profondément tchèque par l'inspiration. Neruda pénètre au fond même de l'âme nationale, à la source de la poésie populaire, mais ses Ballades et Romances ne sont pas, comme la Guirlande de Erben, une œuvre de classicisme impersonnel ; c'est l'œuvre d'un artiste moderne

lo'l LA LITTÉKATURE TCHKQUE CONTE.MFJK AINE

qui s'est approprii' le stvle populaire et qui s'en sert pour donner aux créations de son esprit un charme péiiétiant de naïveté primitive.

Rien de plus touchant que la Ballade de la montagne.

Une fillette demande à sa g-rand'maman quelles sont les plantes qui guérissent les plaies saignantes et la brûlante fièvre. La grand'mère lui indique ces plantes bienfaisantes. La fillette s'en va courir à travers les champs, cueille les herbes indiquées, entre à l'église du village et les met sur le corps ensanglanté du Christ qui, par miracle, devient blanc et pur, radieux comme un Ivs au matin.

Comment dire le charme naïf de la Romance de Noël. Saint Pierre voit, en rêve, la naissance du Christ. L'enfant Jésus est couché sur la paille, dans la crèche; les paysans et les pâtres lui apportent des cadeaux : pommes, beurre, pain d'épices. Une jeune fille se présente, conduite par douze de ses compagnes, brunette, la plus belle de toutes, pour qu'elle donne à l'auguste enfant, en leur nom, un baiser doux comme du miel. Le petit Jésus est, paraît-il, très content de cet hommage : ses petites mains s'accrochent au cou d'An nette et sa petite bouche savoure le miel décos lèvres.Etlebon saint Pierre de murmurer, inquiet et jaloux : « Ah ça î La mère regarde ça tranquillement? C'est une jolie éducation ! »

Ces poèmes ont la fraîcheur et la pureté d'une légende franciscaine des Fioreiii ou d'une l'res([ue du trecento.

Cependant le poète vieillit. Sa chevelure et sa barbe grisonnent. Une fois encore, le bonheur intime semblait lui sourire : mais la jeune fille qu'il aimait d'une ardente passion lui fut ravie par la mort. Le vieux garçon un peu aigri se retourne avec mélancolie vers le passé, plein de douloureux souvenirs. Les pro-

LA LITTERATURE TCIIEOUE CONTEMPORAINE lO:)

monades solitaires du porte nous ont donné son cliefd'œuvrc po(''tique : les Simples mofifs. Oui, de simples motifs, mais ennoblis par un art éternel. Ici, le poète revient à la poésie purement subjective, personnelle. Au cours de l'année, du printemps à l'hiver, il note, avec sa verve humoristique, déjà teintée de tristesse, les impressions que lui suçg-èrent la nature et la vie, pour en venir, çà et là, à des accents profondément douloureux et émouvants. Jamais la mélancolie d'un homme dont la vie s'était passée solitaire ne s'est exprimée avec plus de délicatesse. On sent toute une trag"édie intime, toute une vie manquée sous la sobriété réservée de ces poèmes.

Mais les lèvres du poète, crispées de souffrance, ébauchent encore un sourire. Quelle simplicité, quelle chasteté d'expression dans ces courtes pièces qui, cependant, forment un épilogue à tant de rêves évanouis, à tant de désirs trahis, qui, enfin, sont le chant funèbre de sa jeunesse ensevelie. Ce journal poétique, qui débute par quelques romances printanières, pétillantes de vie et de joie/se termine sur un accord de tristesse d'autant plus désespérée que son expression est plus tranquille, absolument dénuée de rhétorique.

Par bonheur, le poète ne sombra pas dans le pessimisme. Ce fut encore son amour pour la patrie qui le sauva du naufrage intérieur. Il détourna ses veux de son âme où la vie avait fait tant de ravages. La foi presque religieuse dans l'avenir de sa nation devient le remède à ses douleurs intimes. Devant la grandeur du supplice que la patrie eut à subir, le poète oublie ses souffrances personnelles. Dans une vision grandiose, il voit la Mère — la Patrie — assise au Calvaire, à l'ombre du crucifix, tenant sur ses genoux son fils, le peuple tchèque endolori. Tout treml)lant, le poète peint cette

io6 LA i.ittératuhe tchèque contemporaine

fresquo et, au-dessous, il écrit les paroles bibliques : Oh I vous tous qui passez, reg^artlcz et dites s'il est

une douleur comparable à la mienne.

Et avec uii reproche sanglant, il s'adresse à Dieu :

Dieu, que tu as semé d'amertume dans notre pays !

Tout est amer chez nous, notre vie est amère,

Amère est notre s^lèbe, amer le vin dans la coupe,

Amère la s:loire de nos pères, trois fois amers nos souvenirs,

Amère est notre espérance, au point de courber nos têtes.

Amers les airs de nos chansons, amer le son de chaque mot,

Amères sont nos malédictions, même nos prières sontamères.

Mais il ne désespère pas. Il donnerait, sans hésiter, sa vie pour un meilleur avenir de son peuple. Il se rappelle la vieille légende écossaise sur le cœur héroïque du roi Robert que Douglas a jeté dans la cohue ennemie, pour que le cœur du roi, même mort, fût à la tête des siens ; ainsi Neruda lègue son cœur à son peuple en disant :

Je voudrais rester auprès de vous jusqu'à la fin des mondes.

Alors, ses rvthmes vibrent, sa parole résonne comme une cloche et son cœur embrasé entonne, en des strophes d'airain, le sublime chant d'amour du peuple:

Qui aimerais-je sur ce vaste monde ?

Un cœur reste, malgré tout, toujours un cœur d'enfant Jusqu'à la vieillesse, jusqu'à la mort, il appelle sa mère. J'ai survécu à ma mère — ne vis que pour sa mémoire, J'ai survécu à mon amour — j'en ai eu pour si peu de temps J'ai tout perdu, tout pleure, et toujours, me suis remis : A toi, mon [»euple, à toi — non, je ne survivrais pas!

Et la voix du poète s'élève aux accents prophétiques. Il prévoit le triomphe final de sa nation :

LA LITTEUATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE I O7

En avant, mon peupie, en avant au combat pour la liberté humainf» qui en toi s'était épanouie !

Celte idée que, tu as payée presque de ta vie, t'élèvera de nouveau à la gloire|! Sois fort, mon peuple, sois vig-ilant sous ton drapeau rouge et blanc, au gouvernail de ton vaisseau La mer de l'iiumanité ne connaît pas de repos; même lorsque tu auras conquis tout ce que tu désires, en avant, mou peuple, toujours en avant !

Tels sont les dix poèmes qui constituent le testament du poète, les Chants du vendredi saint. Sorti du cosmopolitisme, il lèg-ue à son peuple une bible de patriotisme belliqueux, de nationalisme ennobli.

Les souffrances d'une grave maladie à laquelle son corps vieilli ne put plus résister entravèrent la composition de ce cycle.

Les habitants de Prague rencontraient tous les jours, pendant quelques années, un élégant vieillard aux cheveux et à la barbe d'argent, à la boutonnière toujours fleurie d'une rose, qui se promenait, péniblement, appuyé sur le bras d'un commissionnaire. C'était Jan Neruda. Le 22 août 1891, il expira, dans son modeste logis de garçon, solitaire, comme il avait vécu.

Tous les poètes de la génération de Mai sont morts aujourd'hui, sauf un, qui supporte avec bonne grâce le poids de l'âge. Je parle à Adolphe Heijduk (né en i835) (pron. Heydouk), l'ami intime de Neruda.

Eloigné des luttes littéraires, Heyduk passe sa vie de tranquille professeur de lycée, retraité aujourd'hui, à Pisek, charmante petite ville de la Bohême du Sud. Ceci lui permit de conserver un lyrisme souriant, un opti-

lo8 LA LITTÉHATLUE TCHI:(JLE CONl EMPUU AINE

misme idyllique à une éporpie tourmentée par de douloureux problèmes artistiques et sociaux. Heyduk, lui, ne se tourmentait pas : il chantait, en des strophes légères, très musicales, inspirées souvent par la chanson populaire, les petites joies et les petites misères de la vie, la beauté des grandioses forôts-vierg-es delà Sumava et de la Slovaquie restées presque intactes dans leur magnificence primitive.

Ce poète lyrique par excellence, doux et sentimental, ne pouvait cependant fermer les yeux devant l'oppression de sa nation qu'il était oblig'é de constater môme au sein de la plus belle nature. Les bons bûcherons tchèques de la Sumava souffrent sous le joue;- de la germanisation aussi bien que, dans les montag^nes du Tàtra, le pauvre peuple slovaque sous l'oppression des Mag-yars. Alors, la douce chanson arcadienne change de ton et s'élève aux accents frémissants de la colère et de la juste indignation. Mais Heyduk n'est pas fait pour être un barde farouche. La partie lyrique de son ceuvre très étendue — plus de cinquante volumes de poésie — reste vivante par la pureté de l'intonation ; on y trouve beaucoup de passag-es qui sont de petites merveilles (l'harmonie et de sincérité.

11 serait injuste de passer sous silence le malheureux Venceslas ^Solc (pron. Gholtcc), (i 838-1871). Ame inquiète, toujours hantée de rêves et de projets irréalisables, il est un de ces poètes maudits, condamnés fatalement, par le démon de l'inconstance intérieure, à perdre tout dans le jeu trag-ique de la vie ; révolutionnaire par tempérament, libéral par conviction, ]»atriote par toutes leâ fibres de son être, il salue avec exaltation les insurrections des Polonais et des Jougoslaves en des strophes légères, improvisées un peu à la façon de Bérang-er, mais en même temps, il est capable d'écrire des poèmes

LA LITTERATURE TCHEOUE CONTEMPORAINE I OQ

d'un puissant souille lyrique, d'une exquise tendresse et d'une mélancolique douceur.

C'est aux femmes que revient la plus large part dans le développement du roman tchèque. Nous avons dit le mérite de celte femme de génie que fut Bozena Nemcovâ. Sa plus jeune amie, Karolina Svetlà (pseud. de Mme Jeanne Muzakovâ, née Rottova, iSSo-iSgg), qui débuta dans l'almanach J/a/, mérite mieux qu'un souvenir rapide. Née d'une vieille famille praguoise, élevée au milieu de la bourgeoisie germanisée, elle eut, comme Neruda, l'occasion de connaître la vie de Praerue. Mais quelle différence de milieu, de ton, d'éducation ! Pendant que le gamin à culotte rapiécée jouait sur les fortifications de la rive gauche, mademoiselle Rottova, fille d'un honorable négociant de la rive droite, allait apprendre les belles manières et le français chez deux vieilles comtesses belges appauvries ; elle se nourrit des traditions de la bourgeoisie aisée, elle écoute de tragiques et de romanesques histoires de famille qu'une vieille tante âgée lui raconte (i). Pour se distraire et pour s'exercer en français, elle s'amuse à écrire une nouvelle dont le sujet était tiré de la biographie de Lamennais. Par hasard, Hâlek lit la nouvelle; il y découvre du talent et force la jeune femme à lui en donner la traduction tchèque pour l'almanach Mai. Elle se jette dans la lecture, lit, avec frénésie, les romanciers de la jeune Allemagne, se pénètre de leur idéalisme exalté et des vagues tendances progressistes et libérales de son épo-

(i) Dans son beau livre de Souvenirs. Svrllà a donné un tableau très intéressant de la vie praguoise avant 1848.

IlO LA LITTEHATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE

que. Le docteur <:ejka. que nous avons déjà mentionné, lui inspire une profonde admiration pour Georçe Sand.

Georg-e Sand, en effet, était venue à Prag-ue pour une étude en vue de Consuelo et de la Comtesse de Riidolsladt. Elle enchanta (-ejka, son cicérone et depuis son apôtre. Par son éducation, Svètlâ était désig-née pour donner à la littérature tchèque un g^enre qui lui man- (juait encore, le roman des mœurs bourgeoises; presque tous les auteurs tchèques, en effet, étaient d'orig-ine paysanne comme Nèmcovâ et Hâlek, ou étaient sortis des classes populaires, comme Neruda. Ce phénomène reste d'ailleurs, jusqu'à nos jours, caractéristique : la littérature tchèque compte très peu de g"ens du monde.

Mais Svètlâ ne voulait pas se contenter du rôle facile d'auteur mondain ; elle avait d'autres préoccupations : elle découvrit, dans l'âme du peuple tchèque, les restes de vieilles traditions relig-ieuses que deux siècles de restauration catholique n'avaient pas étouffés. Un hasard l'amène dans les montaiT;"nes de la Bohême du Nord où, dans l'âme de la population, elle rencontre une insondable profondeur de passion mêlée à une surprenante disposition au mysticisme religieux. Là, elle trouve de vivants modèles pour toute une série de romans et de nouvelles parmi lesquels il faut nommer le Crucifix près du ruissenu et surtout Un roman au village (\),

Aujourd'hui, le romantisme outré de ces œuvres en rend la lecture pénible, mais, par moments, le lecteur le plus difHcile s'abandonne au charme de la véhémente éloquence, à la force idéaliste, à l'élan dramatique de l'auteur. C'est surtou't le cœur delà femme qui forme le

(i) .M. Louis Lé';-cr a donne de ce roman un compte-rendu très exact d?ns la lievue des De uu-Af ondes, en 1872, sous le titre : la rycijtarka de Jeslicd (pp. Sôi-Syo).

LA LITTKRATURE TCIIKQUE CONTEMPORAINE I I I

centre de l'intérêt. La femme doit se sacrifier pour le triomphe du bien — c'est là l'idée fondamentale de Svétlâ. Elle ne se contente pas de prêcher dans les romans ce que M. A. Novàk appelle le « messianisme du sacrifice de la femme » ; par son infatigable activité, elle sut g-rouper autour d'elle toutes les femmes tchèques et fonda la bienfaisante « Société féminine d'industrie », qui fut longtemps le centre du mouvement féministe patriotique en Bohème.

Le précurseur du roman social en Bohême, Gustave PJleger (1833-1870), était un être passif, miné par la maladie. Tout jeune, il s'enflamme pour Novalis, Lamartine, Mâcha, Weriher.CoxnmQ R. Mayer, il goûtait, dans Byron, les passages mélancoliques et pessimistes. Lecoté démoniaque du grand révolté lui resta étranger. Don Juan, de Byron, Eugène Oniégine, de Pouchkine, eX Monsieur Thadée, de Mickiewic-^, lui fournissent le modèle de son roman en vers Monsieur Vysinslc'y, oublié aujourd'hui. Il se tourna plus tard vers la prose et donna quelques romans qui lui assurent une place honorable dans l'évolution du roman tchèque, surtout un essai de roman social intitulé le Petit Monde. L'idée de cette œuvre lui fut suggérée par la sanglante émeute des ouvriers teinturiers de Prague en i844- Pfleger mourut avant d'avoir pu se dégager de la commode théorie du nebeneinander que les romanciers de la jeune Allemagne avaient proclamée et dont déjà la composition des romans de Sabina avait souffert ainsi que la prose de Arbes.

Il y avait, dans Jakah Arbes (no en iS/jo) l'étoffe d'un homme de génie. Les circonstances, et, à mon sens,

112 LA UTTERATURE TCHEQUE CONTEMPORAINE

un manque de discipline artistique n'ont fait de lui qu'un écrivain dont l'énorme production présente beaucoup de pages amusantes, surprenantes par leur orig-ioalité, mais pas une seule œuvre d'art. Né dans un faubourg populaire de Prague, il se jeta bientôt dans le journalisme et eut l'occasion de connaître trop souvent les prisons autrichiennes sous le ministère de Beust. Il resta néanmoins le défenseur ardent de la liberté, — plusieurs de ses écrits sur l'histoire du mouvement politique en Bohême sont un terrible réquisitoire contre les gouvernements de Vienne. Sa profession de journaliste l'habitua malheureusement à travailler trop vite. Il présente au public des idées excellentes dans un style peu surveillé et ditlus. Ses meilleurs couvres sont gâtées par des épisodes inutiles.

Et cependant le talent d'Arbes n'est point négligeable. Sa fantaisie est d'une fécondité qui pourrait alimenter dix auteurs de romans-feuilletons; il a le don spécial de raconter, imperturbable, les histoires les plus mystérieuses, d'exciter au plus haut degré l'imagination du lecteur. Il rappelle, en cela, aussi bien que par son penchant aux combinaisons mathématiques et scientifiques, le talent d'Edgar Poe. Ainsi, en 1877, avant Jules Verne et longtemps avant Wells, il écrit la nouvelle le Cerveau de Newton^ dont le héros construit une machine qui, transportant l'homme avec une vitesse plus grande que celle de la lumière dans l'espace, lui permet de voir ce qui s'est passé sur la terre il y a plusieurs siècles et de suivre, à l'aide d'une lunette spéciale, toutes les grandes batailles de l'histoire. L'idée, on le voit, est excellente, mais elle est gâtée par de longues réflexions antimilitaristes dont le journaliste libéral n'a pas su se défendre. Souvent, ayant lâché la bride à son imagination effrénée, il s'arrête et par un brusque retour

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à la réalité, il réveille le lecteur qui s'est laissé prendre au pièg"e de ses fantasmag"ories et détruit ainsi son illusion.

Ce positiviste à l'imaq-lnation déréglée, ce froid logicien au cerveau fantasque se sent toujours attiré par les artistes déchus, par les génies manques, par les poètes malheureux et ivrognes : sa conception spéciale de l'art le conduit à croire que le génie porte malheur à qui en est doué. Il compose plusieurs volumes d'études sur les hommes et les femmes célèbres pour servir d'appui à cette théorie du « martyrologe de l'art ».

L'œuvre touffue et hybride d'Arbes ébauche toutes les idées politiques, effleure toutes les questions sociales qui ont eu un charme de nouveauté et de hardiesse vers 18G0 ou 70, mais qui, aujourd'hui, sont devenues lieuxcommuns. Toutefois, le mérite lui revient d'avoir été, à bien des égards, un précurseur et un excellent vulgarisateur des idées progressistes.

L\ SITUATION POLITIQUE VERS 18O0 I l'oRGAMSATION

NATIONALE. LE THÉÂTRE TCHKOUE. SVATOPLUK

CECH

Ce serait un triste récit que de raconter les péripéties de la lutte politique en Bohême de 18G0 à 1880. D'autres l'ont déjà fait et dans le second tome de l'ouvrag'e de M. E. Denis : ta Bohème depuis la Montagne Blanche, on en trouve une description aussi juste que j)rofonde. Je ne donnerai pas ici la liste des ministères qui se succédèrent à Vienne et qui, plus ou moins ouvertement, mirent en vigueur le programme formulé par le comte Beust dans la phrase historique : « Die Slaven an die Wand driicken. »

Je me bornerai à rappeler quelques faits.

A partir de 1 803, pendant seize ans, les Tchèques refusèrent d'envoyer leurs députés au parlement de Vienne. En i8G8,ils quittèrent môme, après avoir fait la fameuse « déclaration », la Dièle de Bohème pour protester contre le .système centralisateur. Les Magyars, plus heureux et plus habiles, profitent de la situation difficile du gouvernement viennois après Sadova pour lui arracher le compromis qui leur créait une situation privilégiée. Toute une moitié de l'empire leur était abandonnée : les Slovaques, les Ruthènes, les Roumains et les Serbo-

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Croates livrés à leurs projets ambitieux. D'autre part, Vienne, désormais débarrassé des Mag'yars, avait en Cisleithanie les mains libres contre les Tchèques.

p]n Bohême, les leaders de 48, PalackN , Brauner et Rieger, sont toujours à la tête du parti national.

A côté d'eux, le parti radical, démocrate et libéral des Jeunes-Tchèques, dont les chefs sont Sladkovsky et les frères Grég-r, groupe dans ses rang"s quelques écrivains de talent. Ainsi, nous l'avons vu, Neruda, Arbes, Htilek et, plus tard, Svatopluk Cech remplissent les colonnes de Nàrodni Listy.

Cette période d'opposition contre le centralisme est en même temps une période de fiévreuse org-anisation nationale. Isolés au milieu de tant d'ennemis, ilstournent leurs regards vers l'étrang-er, pour y chercher un appui moral. Se souvenant du vaçue panslavisme de Kollar, Palacky, Brauner, Rieger et Grégr font, en 18G7, à l'occasion de l'exposition ethno;^raphique de Moscou, un voyage en Russie. Cette manifestation romantique et platonique n'eut d'autre résultat que d'épouvanter les Polonais. De même, l'entrevue de Rieger avec Napoléon III n'eut d'autre conséquence pratique que de froisser l'empereur François-Joseph et de donner à la presse allemande l'occasion de crier à la trahison.

Le gouvernement crut pouvoir venir à bout de la résistance nationale par des moyens violents.

L'administration, les tribunaux et la force armée, tout fut employé pour réduire les récalcitrants. On mit Prague et les environs en état de siège. Les journalistes tchèques comparurent devant un jury allemand et lurent condamnés à des peines de réclusion très sévères. Les pertes qu'éprouvèrent les journaux tchèques par la confiscation des cautions et par les amendes de toutes sortes se comptaient par centaines de mil-

liers de llorins. Les villes tenant pour ropposition durent loger des soldats (G. Eini).

Cependant, la presse tchèque se développe, malgré les persécutions et les tracasseries policières. Des meelin£»'s org-anisés en plein air inspirent le patriotisme aux masses du peuple. Ainsi, 20.000 personnes assemblées au pied de la montai»"ne Rip adoptent le prog^ramme de la Déclaration : Rétablissement de l'indépendance des pays de la Couronne de St Venceslas dans le cadre de l'Etat; égalité des langues et suffrage universel.

Des sociétés de lecture et de chant, fondées dans les bourgades les plus reculées, s'efforcent de gagner les indifférents et surtout les femmes à la cause nationale.

Le futur professeur de l'Université de Prague et le traducteur de Hippoljte Taine, Miroslav Tyrs (i832- 1884) conçoit avec son beau-père, le négociant Georges Fiigner^ l'admirable idée de créer une société nationale de gymnastique qu'il appelle symboliquement Sokol (Faucon) et qui devient, pour la jeunesse, une école de force et de souplesse physiques en même temps qu'un foyer de patriotisme démocratique et progressiste. Depuis leur fondation, en 18G2, les sociétés de Sokols ont pris un développement rcmarqual)le et leurs derniers congrès, organisés à Prague, ont donné aux spectateurs un admirable spectacle de beauté physique et morale. Le Sokol tchèque a servi de modèle au Sokol polonais, slovène, croate, serbe et bulgare.

En 1868, plusieurs centainesde patriotes font le pieux pèlerinage de Constance, pour saluer avec respect la place 011 Jean Hus et Jérôme do Prague avaient expiré. La même année, en présence de plusieurs milliers de personnes, une plaque commémorative est placée sur la

petite maison natale du martyr à Husinec, dans la Bohême du Sud.

Toute cette période est marquée par un renouveau du sentiment de solidarité slave. J'ai déjà fait mention de l'enthousiasme des Jeunes-Tchèques saluant la dernière insurrection polonaise en i863 et du voyage des chefs de la nation en Russie. Ce fut, plus tard, la même explosion de joie occasionnée par la révolte des Serbes et des Monténégrins contre les Turcs. Les poètes et les peintres ne se lassent pas de célébrer les héros Jougo- Slaves.

Sous la menace de la germanisation de plus en plus agressive, on fonde, en 1880, la Malice èkolskâ, société scolaire qui, avec le profit de quêtes nationales, crée des écoles tchèques partout où, malgré le texte formel de la loi, les autorités allemandes s'y refusent, (^ette société existe toujours. Elle subvient aux besoins d'une soixantaine d'écoles primaires, d'une cinquantaine d'écoles maternelles et de trois lycées. Dans les 25 premières années de son existence, elle a dépensé plus de 1 1 millions de francs. Son budget annuel dépasse maintenant 600.000 francs. Ses écoles comptaient, en 1906, plus de 12.000 élèves.

Mais Tune des plus belles manifestations de la vie nationale fut la pose de la première pierre du Théâtre National, en 18G8.

Il me semble nécessaire de dire, à ce propos, quelques mots de l'histoire du théâtre tchèque. Vers la fin du dix -huitième siècle déjà, les patriotes tchèques, contemporains de Dobrovskv, fondèrent une scène tchèque, une humble « Baraque », construite en planches, où ils jouaient en amateurs. Quand la Baraque fut démolie par ordre de la police, ils continuèrent à jouer en tchèque, tous les dimanches et fêtes, dans des salles diverse

Il8 LA LITTKIWTL'RE TCHKQUE CONTEMPORAINE

ses. Peu à peu, un public se forma qui prit riiabitude d'assister à ces représentations. Des troupes d'acteurs tchèques ambulants se constituèrent.

Il y avait, à Prague, un théâtre appartenant aux États de Bohème. Ce théâtre, qui avait de belles traditions musicales — c'est là que fut représenté pour la première fois le DoJi Juan de Mozart — jouait naturellement en allemand.

Les patriotes tchèques, voyant leur public aug-menter, demandèrent aux directeurs allemands de leur céder le théâtre pour les matinées de fête et de dimanche. Gomme l'affaire promettait d'être assez lucrative, les directeurs consentirent. Mais bientôt, les représentations tchèques furent g-ênées par la mauvaise volonté des directeurs. Les Tchèques durent chercher ailleurs... En 1800, une société se constitua, sous la présidence de Rieg"er, dans le but de construire un grand théâtre. Les cotisations n'affluant pas assez vite et le besoin d'unescène tchèquedevenant toujours plus pressant, on bâtit, en 1862, un théâtre provisoire inaug-uré la même année par une pièce de Hâlek : le Roi Vakasin.

La durée du théâtre provisoire se prolongea pendant 20 ans environ. (^lependant, on continuait les souscriptions. Enfin, au mois de juin 1881, le Théâtre national fut ouvert pour quelques représentations à l'occasion du mariag-e du prince héritier Rodolphe avec la princesse belge Stéphanie. L'inauguration définitive devait avoir lieu en septembre. Mais au mois d'août 1881, un incendie, causé par la négligence d'un ouvrier, dévora en quelques heures le fruit de tant d'années de sacrifices.

Ce fut, d'abord, uii cri de douleur dans toute la na tion. Mais le jour même de la catastrophe, on recommença les quêtes et les souscriptions; en six semaines, plus d'un million de florins étaient réunis et assuraient la

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construction d'un théâtre nouveau. Deux ans plus tard la nation possédait un édifice di^ne de son enthousiasme, construit et orné uniquement par des artistes tchèques.

Telle était, à peu près, l'atmosphère où vivaient les jeunes g-ens qui se réunissaient, vers 18GG, pour causer de poésie et de littérature. Fidèles aux traditions de leurs aînés, ils publièrent, en 1868, à l'occasion de la fondation du Théâtre National, un almanach intitulé : le Mouvement (Ruch).

Parmi ces jeunes poètes, un surtout conquit, par la noblesse d'expression et par la perfection de forme poétique, tous les suffrag-es.Son nom déjà était symbolique : il s'appelait Svaiopliik Ùech (pron.Tchèc'h, 184O-1908).

Son œuvre résume, en effet, ce qu'il y avait de plus noble et de plus élevé dans les aspirations de sa génération au point de vue des idées politiques, morales et artistiques.

Svatopluk Cech n'était pas un homme d'action. Aussi sa biographie ne présente-t-elle aucun événement. Fils d'un directeur des domaines, ardent patriote mêlé à la révolution de 4^. il hérita pour ainsi dire de l'idéalisme romantique. Il fit ses études à Prague, chez des prêtres, augymnase allemand. Cependant, lejeune homme devint bientôt un fervent patriote. Voilà ce qu'il dit dans ses mémoires :

... Le système d'enseicrnemcnt s'efforçait, à dessein, de nous convaincre que la littérature allemande est la plus parfaite et la seule qui vaille d'être connue. Si nous n'avions pas lu, en dehors de l'école, les poètes anglais, français, cs|)açnols, italiens, russes et polonais, nous aurions pu croire que seuls Schiller et Goethe trônent au sommet du Parnasse universel,

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que les portes des autres nations s'effacent complètement à côté de ces génies... Tout était combiné pour nous imprégner de l'esprit allemand, nous persuader qu'il est indispensai)le de nous attacher à la culture allemande, le plus noble produit de la civilisation humaine.

Jusqu'en 18G0, c'était l'âge d'or de la germanisation. La nation tchèque, enchaînée par l'absolutisme, n'avait point d'occasion pour protester ; d'en haut,la toute puissance du gOHvernemenl employait tous !es moyens pour oermaniser.il y avait des professeurs d'origine tchèque qui, tranquillement, dictaient à leurs élèves et leur faisaient réciter : Wir Deutchen.

Mais tous les efforts ne pouvaient étouffer, dans l'àme de la jeunesse, sa répugnance, entretenue dans le cercle familial. A la campagne et même dans les villes, les traditions de 48 se maintenaient plus fortes que l'autorité ne le croyait. . .

Son droit terminé, Cech fit un court stage chez un avoué, mais bientôt il dut lui-même se rendre compte du manque d'intérêt qu'il avait pour les affaires et il se décida à se consacrer uniquement à la littérature. Pendant trois ans, il fut le successeur de Neruda au Lumir; plus tard il fonda la revue Rv et ij (les Fleurs), qu'il dirigea jusqu'à sa mort.

Il a toujours vécu à l'écart, gêné par l'enthousiasme indiscret de ses admirateurs, évitant le bruit de la vie publique, refusant catégoriquement tous les honneurs. Au moment du plus bruyant succès de ses Chants cl un esclave, il se relira pour plusieurs années à la campagne pour méditer en silence ses Prières à l'Inconnu. 11 n'eut pas d'ennemi — chose rare dans une petite nation où les intérêts personnels s'entrechoquent si facilement — et quand il disparut, solitaire comme il avait vécu, toute la nation pleura en lui non seulement un grand poète, mais un noble cœur, un caractère des plus purs.

L'idée de son premier grand poème : Adamites, lui fut probaljlement sug^g-érée par les événements parisiens de 1871 ; cette idée d'une insurrection communiste se présente plus, d'une fois à son esprit, car il y revint plus tard, dans les poèmes : Europe et Slavia.

Le sujet des Adamites est historique. Les Adamites furent une secte mystique, panthéiste et chiliaste, surg-ie dans la Bohême du Sud, au temps del'ag-itation hussite. Ces visionnaires fanatiques, qui se croyaient enfants de Dieu, s'établirent sur un îlot delà rivière de Nezârka, où ilsvivaient dans une communautéde biens absolue. Pour mieux prouver leur orig^ine divine, ils rejetèrent tout vêtement. Leurs org-ies n'ont pas duré. Les sévères Taborites, indignés de ce libertinag-e, exterminèrent cette étrang-e secte en 1421 .

Le poète choisit ce fait historique pour en faire un poème philosophique où il traite, en des rythmes surprenants de sonorité et d'éloquence, le problème du communisme et les plus sérieuses questions de métaphysique et de religion .

Le recueil contenant les Adamites portait le modeste titre de Poèmes. Dès son apparition, en 1874, il plaça, de droit, son auteur au premier rang" des poètes tchèques, à côté de Hâlek et de Neruda, lequel, à cette époque, n'avait pas encore ;publié ses chefs-d'œuvre poétiques.

La poésie épique, rehaussée de tendances et de problèmes sociaux et nationaux, reste le domaine de Cech. Il consent à nous conter de charmantes 'petites idylles de la vie populaire, comme, par exemple, ce délicieux poème : A l'ombre du tilleul^ où une belle après-midi de dimanche réunit, devant une g-uing-uette, à l'ombre

(l'un lilloiil séculaire, une petite société: le curé, le maître d'école, le tailleur, l'invalide, qui, tour à tour, racontent des épisodes de leur vie, tantôt sérieux, tantôt humoristiques. Une autre fois, un conte séduit le poète. Alors, il écrit, avec un art consommé, ce petit livre fait de grâce exquise et frag-ile, légèrement teinté d'ironie inotfensive, dont le titre tchèque a le double sens de Primevères et de Clejs de Saint-Pierre.

Mais ces petits jovaux de la poésie idyllique ne sont que des moments de répit pour Tesprit du poète occupé de questions plus g-raves.

Un noble idéalisme et une foi enthousiaste dans l'avenir g-lorieux réservé à la race slave ont inspiré deux grands poèmes allégoriques de Cech: Europe et Slavie. On se souvient vivement du panslavisme romantique de Kollâret du messianisme nébuleux des poètes polonais en lisant ces larges compositions. La vieille Europe raffinée et décrépite sombrera bientôt dans une terrible révolte sociale ; alors, la jeune race slave, saine et forte, entrera en scène pour jouer le rôle que lui réserve l'avenir. Mais d'abord il faudra que les Slaves s'entendent eux-mêmes, que leurs querelles intestines s'apaisent, que les Russes et les Polonais, les Polonais et les Ruthènes, les Serbes et les Croates se tendent fraternellement la main pour saluer l'aurore nouvelle. Ce n'est ni très clair ni très précis, mais la noblesse d'expression et la sincérité de conviction sauve les deux poèmes.

Jadis, Kollâr avait pleuré le sort des Slaves qui habitaient la Prusse d'aujourd'hui et les bords de la Baltique. Cech, lui aussi, se penche avec mélancolie sur ce vaste cimetière de Sci race, mais il se demande quelles ont été les causes de ce désastre : c'est le manque d'unité, c'est l'éternelle discorde qui ont amené l'extinction des Obodrites et des Wendes. Dans un grand poème

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épique : Dagmar^ il dépeint Iarg"ement les suites funestes de celte tare héréditaire du caractère slave.

INIais cette tendance est cachée sous un somptueux décor poétique : c'est Dagmar, la belle princesse tchèque du xiii*^ siècle, mariée à Waldemar, roi du Danemark, et dont la mémoire vit encore aujourd'hui dans le peuple danois, qui est l'héroïne du poème. C'est une œuvre de longue haleine, un peu froide dans sa beauté classique : les vers coulent, majestueux, riches en images ; l'action s'arrête de temps en temps, pour faire place à de pittoresques épisodes brillamment contés.

Une fois encore, le poète est séduit par la grande ombre de Zizka l'Aveugle, déjà apparue dans les Adamites. En une £»-rande fresque intitulée Zizka, il peint le courroux du terrible chef des Taborites au moment où il veut détruire la ville de Prague, inconstante et infidèle à la vérité divine pour laquelle Jean Hus était mort. Une délégation des Pragois, conduite par un jeune prêtre éloquent, le futur archevêque hussite, Jean Rokycana, réussit à fléchir sa colère. Dans le discours de Rokycana évoquant devant l'esprit de l'aveugle le magnifique spectacle de Prague, le poète a créé non seulement un morceau classique de noble éloquence poétique, mais en même temps un hvmne à la beauté de la vieille capitale. ,

Vers la fin de sa vie, il revient encore, attiré, à cette période de l'exubérante force vitale de la nation. Dans un long poème, dont la composition déroute un peu le lecteur, moitié drame, moitié poème épique, Rohâc de Sion/\\ tâche de représenter la fin de la gloire du Calice, la fin des Taborites.

La douloureuse époque de l'abaissement national après la Montagne Blanche inspire au poète une belle épopée romantique, Vâclav de Michalovice.

Le héros du poème est fils d'un noble Tchèque protestant, décapité dans la terrible journée du 21 juin 1621. Tout enfant, il est mis dans un collèjçe de Jésuites. Ceux-ci rélèvent en fervent catholique et le destinent à l'état ecclésiastique. On lui cache soig"neusement son orig-ine hérétique. Un jour, cependant, un vieux serviteur de sa famille lui conte la mort de son père et toute la catastrophe qui a frappé le peuple tchèque.

Ce récit secoue l'àme ardente du séminariste et réveille son patriotisme. 11 se décide à libérer sa nation. Mais il commet l'imprudence de confier son secret à un de ses amis qui le trahit. Les Jésuites enferment le relaps et le surveillent. Cependant, il s'échappe de sa cellule et parvient à pénétrer dans la g-alerie de la coupole de l'église Saint-Sauveur, voisine du séminaire.

Elle est remplie de curieux venus pour assister à la cérémonie du mariag-e de la fille d'ung-énéral espagnol charg-é de ramener la Bohême au catholicisme. Vâclav reconnaît dans la fiancée la jeune fille objet de ses rêves. Désespéré, il se met à harang-uer violemment la foule massée dans l'ég'lise. Mais son traître compagnon, qui l'avait épié, se g'iisse, lui aussi, dans la g"alerie, et veut imposer silence au révolté. Un corps-à-corps furieux s'eng"aji^e : les deux jeunes g-ens toujours luttant tombent du haut de la g-alerie, sur les dalles de l'éolise.

Voici un passag'e de la harang-ue de Vâclav. Elle peut donner, je crois, une idée du puissant souffie patriotique et anti-jésuite dont le poème est animé :

Debotit, ù peuple asservi, debout!

Du jou£j avilissant lij)ère donc ta nuque !

Lève-toi ! Ecrase ce vampire noir

<Jui, depuis si longtemps, boit ton sang !

Frappe cette canaille étrangère qui fait une débauche éhontée

Avec le Lutin arraché à ce pays

Et qui, pour t'humilier, a exposé en haut d'une tour

Les têtes les plus chères de tes héros.

Frappe cette racaille qui se chauffe, couverte de soie et ^'or

Au sein de la patrie,

Tandis que tant de tes meilleurs fils

S'en vont à l'élranî^er, le bâton de mendiant à la main !

Frappe-les donc, ces assassins, ces bandits et ces traîtres

Qui étrang-Ient tes filles, ravissent tes enfants,

Eux qui brûlent tes maisons et tes livres,

Frappe-les, ces fossoyeurs de ta gloire passée

Oui jouent avec tes privilèges comme s'ils jouaient avec

une paume.

Et rient de ta souffrance.

Oui t'ont arraché et ta terre et tes biens, Ta foi réconfortante et la sérénité de ton âme Et qui veulent chasser de cette terre Jusqu'aux sons de ta langue maternelle.

Ils ne te laissent que le fardeau de la vie Pour regarder, avec une joie cruelle Et ta misère et ta douleur.

Est-ce que la brûlure de la honte

Ne monte pas à ton visage, ô peuple misérable?

Est-ce qu'il ne reste plus une étincelle

De cette vaillance d'autrefois qui, par milliers, détruisait

tes assassins Sur des centaines de champs de bataille?

Ne t'est-il pas resté une goutte du sang de ces braves Qui, par le seul bruit de leurs fléaux et par le grondement

de leurs chars de guerre, Semaient l'effroi parmi tous les peuples — Et dont le chant lointain mettait les armées en fuite ? Lève-toi, ô peuple! Tu la ressentiras de nouveau. Cette ancienne force dans ta poitrine vigoureuse! Tu resplendiras, victorieux, Comme jadis les héros de Zizka !

Relt've la tète avec une fureur brûlante,

Sors de ton lourd sommeil

Et les vautours rassemblés pour déchirer ta poitrine

Se disperseront avec des plaintes rauques!

Mais ce qui a surtout contribué à la popularité de Cech c'est son idylle du Forgeron de Leketîn et ses poésies politiques, réunies dans trois recueils : les Chants du matin, les Nouveaux chants et les Chants d'un esclave.

L'action du Forgeron de Lesetin rappelle un peu celle du Champ de la veuve,de Florian,ou du Meunier sans souci, d'Andrieux, transposée au dix-neuvième siècle.

Elle commence par un charmant tableau idyllique de la vie que mènent le brave forg'eron, sa fille, la belle Liduska, et le fiancé de celle-ci, Vâclav. Un jour, le tranquille villag-e est envahi par des ingénieurs allemands qui veulent y construire une usine. On demande au forg-eron de vendre sa maisonnette. Il refuse. Alors, l'idvlle tourne au tragique. La moitié du village est vendue, les paysans émigrent ou deviennent ouvriers de l'usine. Le forgeron n'a plus d'ouvrage, son compagnon Vâclav est forcé d'aller chercher du travail ailleurs. Le for^reron continue à résister; on veut le forcer à céder, en le réduisant à la misère.

Mais loin de fléchir, il préfère mourir de faim que de quitter la maison paternelle. La forge devient le lieu de réunion dequelquesmécontents, victimes, comme lui, de la toute-puissance du fabricant étranger. Un jour, le directeur de l'usine se présente avec des huissiers pour saisir les biens du forgeZ-on. Son marteau à la main, celui-ci chasse lesinlrus et ses amis furieux ctexaspérés mettent le feu à l'usine. La troupe arrive pour réprimer l'émeute. Le forgeron, atteint par les balles des soldats, tombe sur

le seuil de sa maison. Mais avant d'expirer il a encore le temps de bénir l'union de Liduska et de Vâclav, qui prendra sa place pour continuer à défendre le sol légué par les aïeux.

Ce petit poème est un résumé, quoiqu'un peu idéalisé, de la lutte qui s'eng"ag-e fréquemment encore dans les villag-es purement tchèques. Un capitaliste allemand qui bâtit une usine devient bientôt le maître de la rég-ion ; il amène des emplovés allemands; peu de temps après, une école allemande est fondée et les ouvriers sont forcés d'y envoyer leurs enfants. Tous les jours, nous assistons à des faits analog-ucs ; tous les jours, nous voyons le capital allemand se mettre au service de la g-ermanisation et les ouvriers tchèques obligés de sacrifier non seulement leurs forces, mais jusqu'à la nationalité de leurs enfants.

Le poète ne cachait nullement ses sympathies pour son héros révolté dans lequel il glorifiait en même temps les victimes des conflits nationaux et sociaux. Mourir plutôt que de céder un pouce du sol tchèque — c'était la morale qui se dégageait de son apothéose de l'élément ouvrier, gardien le plus sûr et le plus intrépide de la terre et de la langue tchèques.

Aussi les autorités autrichiennes ne se sont pas trompées sur la portée du poème qui fut saisi. Mais cette mesure était bien illusoire : le Forgeron circula subrepticement sous forme d'exemplaires manuscrits. JNIoi-même, je me souviens l'avoir recopié, tout entier, avec la piété dont seul un collégien enthousiaste est capable.

Du fond de sa solitude, du haut de son idéalisme bienveillant, Cecli observait avec vigilance et anxiété toute la vie politique de sa nation et les tendances de son époque. De sa retraite, où il vivait en bénédictin,

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souvent, des paroles enflammées se faisaient entendre. Les Chants du Matin et les Nouveaux Chants fournissent une preuve de plus que Gœtlie eut tort de déclarer hideux, le chant politique. Les deux recueils sont les livres d'un artiste très pur et très noble. Ouoique animée d'un nationalisme ardent, l'inspiration du poète ne s'enferme pas dans un patriotisme étroit : libérale et proijrressiste, elle salue en de belles strophes la naissance du mouvement socialiste parmi les ouvriers qu'elle appelle les héros de l'avenir. Le poète s'est fait la conscience de la nation : voici en quels termes il blâme les pessimistes :

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