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Peu à peu, les petits industriels, les marchands, les artisans commençaient à se joindre au mouvement.
Mais tout cela était encore bien platonique : on lisait des livres tchèques^ on récitait des poésies d'un patriotisme doucereux et sentimental ; à Prague, on jouait, en amateur, des pièces tchèques; même en province, on osa organiser, de temps en temps, des matinées littéraires et musicales.
Tout cela n'allait pas sans difficultés et sans tracasseries policières, parfois pénibles : mais rien ne décourageait les fidèles. En i84o, on se hasarda même à organiser, à Prague, un bal tchèque qui fut comme une revue de la petite armée nationale et dont le succès fut accueilli par tous les patriotes avec une joie à la fois enfantine et touchante.
Cet état de choses ne pouvait se prolonger. Il fallait un homme de volonté ferme, d'esprit supérieur pour rallier toutes les forces de la nation, pour serrer les rangs et leur indiquer le chemin à suivre, les mener vers un but déterminé — enfin, pour formuler le programme politique de la nation.
C'est à François Palacky (pron. Palatsky) que revient l'honneur d'avoir été le premier chef politique et intellectuel de la nation tchèque. Il naquit dans un petit village de Moravie, en 1798. Jeune homme svelte, élégant et distingué, armé déjà de solides connaissances historiques et philosophiques, il arrive à Prague en 1828 venant de Presbourg,oLi il avait fait ses études. Dobrovsky devient son maître ; il lui enseigne la paléographie, lui inculque sa méthode scientifique et son criticisme sévère. Il l'introduit dans la société éclairée de quelques nobles de Bohême. Bientôt le jeune historien, doué d'une belle éloquence et d'un talent d'organisateur remarquable, se trouve à la tête du mouvement natio-
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liai. Du « Musée patriotique » fondé, en i8i8,par quelques •gentilshommes iutellig'ents, il fait un foyer de travail littéraire et scientifique. Il est le fondateur de la première revue tchèque : Le Journal du Musée du liof/aume de Bohême, qui paraît encore aujourd'hui. Ne pouvant, pour le moment, réaliser son plan d'une encyclopédie tchèque, il fonde la « Matice ceskà », une société qui a pour but de publier des ouvrag'es scientifiques et qui, seule, était alors à même de publier des œuvres peu lucratives, le Dictionnaire de Jung-mann ou les Antiquités Slaves, de Safaiik.
Nommé en 1829 par les Etats de Bohême historiographe du royaume, il écrit, en cinq volumes, son chefd'œuvre, V Histoire de la nation tchèque jusqu'à l'avè nement des Habsbourg-, en 1 526. Cette œuvre, à laquelle il a consacré presque toute sa vie, n'était pas seulement une œuvre de lumineuse critique, mais encore une mag-nifique synthèse historique.
Je n'ai pas la compétence voulue pour juG;'er de la valeur de son œuvre historique, qui est loin d'être épuisée par cette Histoire de la nation tchèque. II faut lire à ce propos les belles et chaleureuses paroles de M. Ë. Denis, qui a continué la tâche de Palacky et qui Ta menée à i)onne fin,
L Histoire de la Nation tchèque plaça son auteur au premier rang des historiens contemporains et accrut naturellement son prestige et sa popularité. Depuis i848, où, au nom de la nation, il refusa l'invitation du parlement de Francfort, jusqu'à sa mort, en 1876, il reste à lu tète de la vie politique en Bohème. On a pu jug-er assez sévèrement 890 penchant pour les théories, sa confiance funeste dans la noblesse — personne n'a jamais nié les brillantes qualités de son esprit pas plus que la probité qui était lo fond même de son caractère.
La politique tchèque suivra, long-temps encore, le plan (le conduite qu'il lui avait tracé, c'est-à-dire le rétablissement du droit historique du royaume de Bohême, dans le cadre d'une Autriche fédéraliste.
Depuis Palacky, personne, en Bohême, pas même Rieg-er, son g"endre, héritier de ses traditions, n'a pu arriver à être écouté de tous les partis.
Dans Palacky, un siècle d'évolution nationale s'était concentré. Par ses débuts , il touche au patriarche Dobrovsky, il est en même temps un ami intime des Romantiques, de Safaflk surtout, et, à la fin de sa vie, il est le chef du parti national, surnommé plus tard vieux-tchèque, qui représentait, il y a quelque vingt ans, la politique tchèque au parlement de Vienne.
Dans cette tâche difficile : l'éducation politique d'un peuple éloigné si longtemps de la vie publique, Karel //ay/Zc'eA' (pron. Havlîtchek, i82i-i856) eut un rôle prépondérant. Les Paroles d'un croyant de Lamennais éveillèrent l'esprit de révolte dans le jeune séminariste et bientôt, sa foi cède aux attaques de sa raison. Il rejette «le froc noir — je cite une de ses épigrammes — que portaient les assassins romains qui brûlèrent Jean Hus à Constance » et, fidèle à l'évangile slave de Kollar, il part pour la Russie. Un an et demi de séjour à INIoscou suffit pour le g-uérir de ses illusions sur l'empire des tzars et sur le panslavisme Kollarien. En revanche, il voit clair. Il comprend que les Tchèques ne doivent avoir confiance que dans leurs propres forces. Rentré à Prague, il attaque vigoureusement le patriotisme sentimental dont la littérature était imprég-née.
(( 11 est déjà temps, dit-il dans une critique restée fameuse, que le patriotisme veuille enfin descendre de la bouche dans nos bras et dans nos corps ; il est temps d'agir par amour pour notre peuple plutôt que d'en
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parler... Quant à moi, je suis convaincu qu'il est plus facile et plus gai de mourir pour la patrie que de lire cette multitude d'ennuyeux écrits patriotiques. »
Par ces paroles sévères qui atteignaient Joseph Gaétan 7'^/(i8o8-i85G), nouvelliste et dramaturge des plus populaires, HavliYek fonda la critique tchèque. Esprit très clairvovant, il poursuivait par de mordantes épigrammes tout ce qui était mesquin, sentimental et faible dans l'organisme national. Son rationalisme voltairlen ne ménaai-e pas l'Eglise et son libéralisme ardent décoche des flèches envenimées contre l'absolutisme. Il ne dédaigne même pas de rimer, à l'occasion, des chansons politiques : en i848, quand Palacky adressa au parlement de Francfort la célèbre réponse par laquelle il refuse, au nom de la nation, d'envoyer des délégués, une railleuse chanson de Havlicek, devenue populaire en quelques jours, fit lamentablement échouer les élections dans tout le pays.
Havlicek possédait au plus haut degré ce don si rare de savoir parler au peuple un langage compréhensible. Il est le premier journaliste tchèque et — on peut le dire sans crainte d'exagération — un journaliste de génie.
Après l'évanouissement du court rêve de liberté de 1848, après la dissolution du congrès slave, quand tout le monde courbe la tête sous l'absolutisme, fortifié par l'avènement de Napoléon III en France, seul, en Autriche, Havlicek lui tient tête dans son journal le Slave. Je me permets, une fois de plus, de citer l'opinion de M. E. Denis : « Le Slave, dit-il, était une petite feuille qui ne paraissait qae deux fois par semaine; il mena jusqu'au bout le combat avec une crânerie si alerte et si frinj^ante que les plus abattus retrouvèrent quelque confiance; dans ce duel de l'esprit et de la force, un
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homme isolé, sans autres armes que sa raison et son courag-e, parut un moment balancer la fortune et tenir en échec les forces de la réaction. »
Il devait naturellement succomber dans cette lutte trop inég-ale. Accusé de plusieurs délits de presse, il est acquitté par le jury. Mais voyant que le gouvernement est décidé à ne pas tolérer son journal, il en arrête luimême la publication, après trois ans d'efforts héroïques. Concession inutile. Le i6 décembre i85i, à deux heures du matin, des g-endarmes l'arrachent à sa famille. Il est interné à Brixen, une petite bourg-ade du Tyrol du Sud. Là, isolé, éloig-né de sa femme, de sa fillette, de ses amis, de sa nation, miné par les soucis et la maladie, surveillé de près par la police, il vég-ète pendant quatre ans. Quand, enfin, on lui permet de quitter Brixen, il est brisé. Il ne revoit son pays que pour trouver le tombeau fraîchement creusé de sa femme et pour l'y suivre, à l'âge de trente-quatre ans. La couronne tressée de laurier et d'épines que Bozena Némcovâ déposa sur son cercueil ne symbolisait que trop bien son martyre.
Havlicek sacrifia le meilleur de son rare talent à l'éducation politique du peuple tchèque. Pendant ses loisirs forcés, à Brixen, il composa deux petits ouvrages satiriques en vers : le Baptême de saint Vladimir et les Elégies Tyroliennes.
Le Baptême de saint Vladimir est un des pamphlets les plus gais et les plus mordants qui aient jamais été lancés contre l'absolutisme politique soutenu par l'Église, contre la tyrannie policière de l'Etat et contre le charlatanisme de toutes les Eglises sans exception. Le dieu du tonnerre, le Jupiter de la mythologie slave, Perun, exaspéré par les tracasseries du tzar Vladimir, qui implore ses services en toute circonstance, refuse, un
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beau jour, de tonner. Il est accusé, jug-é par la cour martiale, et condamne à être noyé. Après l'exécution, le tzar ouvre un concours public pour la j)Iace vacante. Alors, toutes les Ep;-lises présentent leurs candidatures.
Cette trame lég"ère olIVe à l'auteur une riche occasion de se livrer à de joyeuses et spirituelles railleries contre le despotisme qui a écrasé la vie de Thomme.
Dans les Elégies Tj/roliennes, l'auteur lui-même raconte l'histoire de son enlèvement nocturne et de son voyag'e en exil. Sous la fermeté mâle de ces rythmes légers, on sent la poignante douleur de son cœur saignant, toute l'atrocité de la plaie intérieure, toute l'horreur de la tragédie intime. Ici, Havlicek sut réunir, dans une forme simple, presque limpide, la causticité ironique d'un Borne à la profonde douleur d'un homme souffrant, à la haine d'un patriote.
« Faire, avec une légèreté tellement souveraine, un poème de ce qu'il était si dur de vivre, c'est plus que l'art de la littérature, c'est Tart de vivre et de vaincre la vie, c'est, peut-être, l'action la plus héroïque de ce chevalier sans peur et sans reproche :>) (F.V. Krejcij.
Les Elégies Tyroliennes sont, avec les Prisons de Silvio Pellico, la plus terrible accusation contre le despotisme autrichien.
Ce fut une vie courte, mais bien remplie. Contre l'intolérance du cléricalisme, contre ia bigoterie du peuple, contre l'hypocrisie, contre le fanatisme ultramontain, contre le célibat, il lance ces virulentes Epîlres de Kainù Hora.oh l'on retrouve, suivant l'expression de Denis, à côté des rémini.«îcences des Frères Bohèmes, des souvenirs constants de Voltaire et même de Rabelais. Le premier en Bohême, il traduit Voltaire. Les nuances de l'art échappent à cet esprit trop positif; il ne comprend pas le romantisme d'un Pouchkine ou d'un Lermontotf,
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mais, en revanche, il apprécie à sa juste valenr l'admirable artiste que fut Gog-ol : il traduit ses nouvelles et, dans le feuilleton de son journal, il publie les Ames mortes.
La renaissance tchèque qui, à ses débuts, doit tant a l'influence du rationalisme français, s'était peu à peu ouverte à la philosophie romantique allemande. Nous avons tâché d'indiquer comment Kollar, sorti de l'école herdérienne, a adapté et transformé les idées du philosophe allemand au profit de sa nation, comment Celakovskv, disciple, lui aussi, de la philosophie allemande, s'affranchit du romantisme pour atteindre à une sérénité classique et au réalisme de l'expression. Herder attachait une importance des plus grandes à la poésie populaire. C'est en vertu de ce principe que Kollar, Celakovsky et èafaf ik se penchent avec amour et compréhension sur le peuple pour recueillir, de sa bouche, la chanson populaire. C'est encore ce principe qui ci-uide toute l'activité de Karel Jaromir Erben et de Bozena Nhncovâ (ï*ron. Bojéna Niemtsova)
Erben (1811-1870), un profond connaisseur de la poésie populaire, doublé d'un savant archiviste, a créé, dans sa Guirlande, une œuvre mûre, étonnante de pureté d'intonation, de sincérité et de sobriété d'expression. Avec un tact très sûr, il raconte, en vers, des ballades et des lég-endes populaires. Dans ce cï^enre, un peu étroit sans doute, dont, après Gœthe et Burg-er, (]elakovskv avait déjà donné, avec son u Toman et la fée », un échantillon classique, Erben atteignit à la perfection et quelques-unes de ses ballades « la Veille de Noël », « lt)ndin »,« les Chemises de noce », pour ne citer que
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celles-là, resteront vivantes, ^râce à leur force sug-geslive, tant que vivra la nation tchèque.
C'est à une femme qu'était réservée la gloire de créer le premier roman tchèque qui soit une œuvre d'art, à Dozena Nenicovà (1820-1862). Gomme presque tous les écrivains tchèques de cette période, elle a bu jusqu'à la lie la coupe amère de la misère et des privations. Cette belle femme au teint éblouissant et aux grands yeux noirs brillants était mariée à un employé des douanes. Suspecté par les autorités à cause de ses convictions patriotiques et à cause des relations que sa femme entretenait avec les écrivains tchèques, ce fonctionnaire fut, d'abord, puni par des déplacements continuels qui aigrirent son caractère et bouleversèrent la vie du ménage. On finit par le chasser et toutes les charges de l'entretien de la nombreuse famille retombèrent sur les épaules de Bozena Némcovâ.
Jadis choyée par toute la société tchèque, elle en fut réduite à des démarches humiliantes pour ne pas mourir de faim, elle et sa famille.
C'est pendant cette période d'affreuse misère que l'âme de la poétesse se réfugie dans la riante vallée où elle avait passé son enfance : cette femme, qui a connu toutes les amertumes delà vie, redevient la petite Barunka qui s'asseyait sur les genoux de sa grand'mère et écoutait ses contes imprégnés de la sagesse optimiste d'une âme réconciliée avec la vie. Elle se rappelle, un à un, tous les personnages qu'elle avait connus au temps où, enfant échevelée et pieds nus, elle courait à travers les bois et les prés fleuris, où elle écoutait le bruit de la petite rivière qui traverse sa chère vallée natale. Elle s'abandonne à ces souvenirs et crée, dans sa Grand' nière^une reuvre impérissable de jeunesse et de fraîcheur, pleine de l'harmonie et de l'odeur suave de la nature printanière.
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Ce petit tableau charmant et idyllique porte nécessairement l'empreinte de l'éducation romantique de son auteur, mais la finesse et la justesse d'observation réaliste, que Bozena possédait au plus haut deg^ré , lui prêtent cet accent de vérité dont aucune œuvre d'art ne saurait se passer. Gela est vivant, vécu, cela fourmiHe de personnag-es pris sur le vif et au premier plan, la fip;-ure poétique de la grand'mère sourit bienveillante, paisible, pleine de sagesse, de philosophie populaire, de bonté naturelle et de douceur purement slave.
A côté de la Granctmère^ il faut citer, parmi ses œuvres, deux recueils de contes et légendes populaires tchèques et slovaques, racontés avec un art exquis. Seule la critique moderne (M. Tille) a établi la part prépondérante de l'imagination poétique de Némcovâ dans ces contes, dont quelques-uns sont des petits chefs-d'œuvre du genre. Alexandre Ghodzko, dans ses Contes des pâtres slaves,en a donné un bel échantillon (les Douze Mois), aussi bien que de ceux qui ont été recueillis par Erben.
Tout cela ne veut pas dire que le talent de Nemcovâ ait été vaste, large; mais n'est-ce pas le propre de l'artiste que de savoir ce qu'il peut oser? Dans la Grand mère, Némcovâ a créé une œuvre classique dans son genre. Elle ne s'est pas laissé séduire par son ami, le docteur Cejka, admirateur fervent de George Sand, et ne s'est pas engagée dans une voie où elle aurait probablement échoué. Raison de plus pour apprécier le tact de l'artiste.
La Grand m.ère qu'i^aii fond, n'est pas un roman, mais un tableau des mœurs rurales en Bohème aux environs de 1820 est, avec les Echos de Celakovsky et la Guirlande d'Erben, le plus précieux fruit des théories de Herder sur le sol de la Bohême. Et cependant rien de
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plus tchèque que la forme, l'accent et l'inspiration de CCS trois livres. On peut jug-er, par ces résultats, combien l'esprit tchèque a g-ardé son indépendance, tout en s'inspirant des courants d'idées européennes.
Ces trois chefs-d'œuvre ont pour base les traditions de la poésie populaire. On pourrait se demander pourquoi les auteurs tchèques ont embrassé avec tant d'enthousiasme la doctrine de Herder sur la supériorité de la poésie populaire. On se lexplique facilement en se rappelant que les poètes se détournaient naturellement de la bourgeoisie presque germanisée : ils allaient au peuple qui avait g"ardé la fraîcheur primitive de l'imagination.
La renaissance tchèque est un mouvement essentiellement démocratique : la force de la nation était dans le peuple ; Dobrovsky, Palack\ , Jungmann, Kollâr,Safafik, Celakovsky, Havlicek,Erben, Némcovâ^tous étaient issus du peuple, des villages ou des petits bourgs. Si la noblesse a pris, au début, une part active au mouvement national, c'est qu'elle y voyait un moyen pour le rétablissement de son influence affaiblie par le centralisme. Au fond,elIe est toujours restée ce qu'elle est aujourd'hui: allemande avec une teinte de cosmopolitisme, indifférente à très peu d'exceptions près, ou plutôt étrangère à la vie intellectuelle de la nation.
La poé.sie, fondée sur la poétique populaire, courait le risque dV'lre trop étroite et stérile. L'évolution littéraire (levait forcément tiouver une formule plus féconde, plus propice au développement. La génération qui, vers
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i858, se groupe pour rompre le silence causé par l'absolutisme, inscrit sur son étendard le mot « M;'ij » — Mai.
Mai — tel était le titre d'un poème sinon oublié, du moins très discuté, paru depuis ving-t ans.
Si j'ai pu, jusqu'à présent, sans rompre la ligne de l'évolution, passer sous silence le nom de son auteur, Karel Hynek Mâcha (pron. Màkha) (i8io-i836), c'est qu'il était un étrang-er au milieu de son époque, c'est que ce contemporain d'Alfred de Musset était « venu trop tôt dans un siècle trop vieux ».
Sa biographie est très simple. Fils d'un pauvre g"arçon meunier, il fait ses études à Prague, sa ville natale; il fait ses études dans les écoles allemandes, car il n'y avait pas d'écoles tchèques ; aussi les premiers essais de sa lyre sont-ils en allemand. Mais bientôt il devient un patriote fervent. Il joue, en amateur, sur le théâtre tchèque, il fait de longues excursions à pied aux ruines des vieux donjons. Au milieu de ces sites pittoresques et mélancoliques, il s'enivre de tristes rêveries -sur le §"10rieux passé de sa nation.
En i83i, après l'écrasement de l'insurrection de la Pologne, il fait la connaissance de quelques étudiants polonais réfugiés à Prag'ue. Il s'intéresse vivement au sort de leur patrie, à leur littérature. C'est l'étude de la littérature polonaise qui le conduit au byronisme. Dans la ti'aduction de Mickiewicz et de Korsak, il lit Byron où il trouve exprimées, avec un art suprême, les tristesses dont son âme était tourmentée dès sa jeunesse, comme on peut en juger par ses poèmes écrits en allemand et par ses premiers essais en poésie tchèque.
Le jeune étudiant en droit travaille fiévreusement et sa fièvre de travail se complique de la passion qu'il éprouve pour une jeune fille d'esprit médiocre (jui ne
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comprend pas le caractère de son ami. Il tâche de se libérer, mais à ce moment il apprend la naissance prochaine de son enfant. V^ite, il se décide à remplir son devoir d'honnête homme, quoiqu'il ait déjà cessé d'aimer. Pour pouvoir nourrir la Femme et l'enfant, il accepte une place de clerc chez un avoué de Litoméfice.
Un mois après son arrivée, quelques jours avant le mariage projeté, il voit, au cours d'une promenade, qu'un incendie vient d'éclater dans la ville. Il accourt parmi les premiers. Il aide à sauver quelques méchantes grang-es ; il contracte une maladie ; quinze jours plus tard, loin de son fils, loin de ses amis, dans une chambre nue et mal chauffée, le jeune poète ferme à jamais ses grands yeux mélancoliques.
II avait ving-t-six ans.
Dès ses premiers essais, Mâcha a fait preuve d'un pessimisme presque maladif. L'angoissant problème de la vie d'outre-tombe revient toujours dans ses vers :
Au-delà, dois-je de nouveau rêver ma jeunesse ? Son ombre, de nouveau, doit-elle s'évanouir ? Puisse la tombe à jamais me couvrir !
Néant éternel ! je veux me jeter dans ton sein 1
II se perd dans des rêveries nostalgiques, à la mode de son temps. Je cite un passag-e de son « Voyag-e aux Monts «les Géants » :
Jeune homme d'une vingtaine d'années ; le collant costume noir fait paraître la sveltesse de sa haute taille ; sa chevelure noire flotte, dans le vent, autour de ses joues pâles et autour (le son beau front. Son rc2;^ard bleu fait paraître un indicible désir, de sorte «jue tout son être semble, dans le crépuscule du soir, un écho, répercuté par les rochers déserts, de la chanson : Connais-tu le pays où fleurit V oranger. .
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Il rcsi'anle un papillon emporté, malgré lui, j)ar le vent sur ces hauteurs glaciales : de ses peliles ailes multicolores, il lutte, voulant regaij;iier les prés fleuris. Le poète veut sauver le malheureux papillon, il l'attrape, mais le pauvre est déjà mort, glacé par la brise froide.
L'adolescent, attristé, s'assied sur un rocher solitaire, tournant de temps en temps son regard vers les sombres forêts qui couvrent le pays de Bohème.
N'est-ce pas la tristesse de René, s'asseyant au sommet de l'Etna et regardant la florissante Sicile V N'estce pas le mal incurable de Jacopo Ortis?
Comme ces sombres héros romantiques, Mâcha recherche la solitude, il aime la poésie des cimetières et des ruines, il recherche les frissons d'émotions inconnues, faisant de longues promenades nocturnes, visitant les châteaux abandonnés qui s'écroulent au milieu des forêts, éclairés par une lune blafarde, et qui retentissent, de la voix sinistre des chats-huants, des hiboux et du bruit épouvantable de l'orage.
Mais, chez lui, ces allures obermanesques et werlhériennes ne sont que l'expression de son profond pessimisme personnel. Plongé dans une incurable tristesse, il ne voit que le vide autour de lui ; la vie n'est qu'un jeu d'illusions vaines aboutissant inexorablement au néant final. C'est en vain qu'il s'efl'orce de vaincre sa conception pessimiste du monde par l'étude approfondie de Kaut et de Fichte. Froissé par la réalité, son idéalisme retombe toujours dans le terrible refrain de sa poésie : le néant. Sa poésie ténébreuse rappelle, quant aux procédés artistiques, les //y m Aie.s à la Nuit de Novalis; mais quant au pessimisme désespéré, elle ne peut être comparée qu'à celle de Léopard i ou d'Alfred de Vigny :
Voici mai ! Homme aux profondes douleurs. Pourquoi ton visage esl-il encore si pâle ?
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Va-t-cn dans la nature ! Les rayons dorés du soleil I^cudront les roses à tes joues et le calme à ton front!
Je sors sous le soieil. Sur les prés fleuris Vers le couchant sa lueur resplendit.
Et mon pâle visage rouijit dans ses rayons Comme s'il était orné de roses nouvelles.
M'aflaissant dans la poussière, je tends mes bras vers le soleil. Le bruit des pins, la chanson du rossignol Portent vers lui les pleurs de mon désir.
Il me semble déjà que mes tourments vont finir.
Le soleil se couche. Tout se voile de ténèbres grises
Et mon visage est livide comme toujours.
Son œuvre, qui témoigne d'une rare puissance de création, n'est pas parfaite. Elle contient plusieurs fragments et des ébauches de romans historiques dans le genre de Walter Scott, quelques nouvelles, un roman^ les Trir/anes, mais c'est le poème Mai qui fonda la trloire tardive de Mâcha.
Je n'insiste pas sur l'action du poème. Un chef de bandits, Guillaume, « le terrible maître des forêts », tue son père qui avait séduit sa maîtresse Jarmila ; il est pris, mis au cachot, pendu et roué ensuite. Il n'est pas difficile de trouver, dans cette histoire, des échos de Parisina, du Corsaire, de Giaour et du Prisonnier de C/a7/o//.Maisil serait faux de voir dans l'action l'intérêt principal du poème. Cette trame n'est qu'un prétexte à de ravissants passages descriptifs et à des réflexions personnelles du poète qui, à la fin, d'une façon très originale, se met lui-même en scène :
Mais le temps présent de ma jeunesse est ce qu'est ce poème : Mai, comme un soir de mai au sein des rochers déserts ; au visage, un sourire léger — une profonde souffrance au
LA LITTLllATUnE TCliÈyi h (ON 1 J.AJ POll AINK yS
cœur. — Vois-tu le pèlerin qui, par ce vaste pré, se hâte vers son but, avant que le soleil ne meure ? Ton regard ne le reverra plus, dès qu'il disparaîtra derrière ce rocher, à Thorizon. Jamais... oh ! jamais ! C'est ma vie future. Oui consolera jamais un tel cœur?
L'amour est infini!... Il est trahi, mon amour !
Il est tard au soir... le premier mai... un soir de mai...
le temps d'aimer. A l'amour le chant de
la tourterelle invite : Hynek ! Guillaume! ! Jarmila ! !!
L'én:iinent critique polonais, M. Zdziechowski, qui a consacré à Mâcha et à ses descendants poétiques une pénétrante étude.me paraît exagérer l'influence deBjron, ou plutôt ne pas avoir assez bien compris la force individuelle du poète tchèque. Si Mâcha a subi Byron, c'està-dire, s'il lui a emprunté, pour dire ses ang-oisses et ses déchirements intérieurs, la forme et les moyens extérieurs d'expression, il le sentait bien et voulait s'affranchir de cette influence « du vampire », comme il appelle lui-même le poète ang-lais. De son aveu, il voulait « retourner à la Bohême pour ne plus la quitter ».
Le temps ne lui en resta plus.
Le poète tchèque n'a connu Byron qu'à travers des traductions et par les byronistes polonais. Et puis, les deux poètes sont séparés par la diflerence essentielle de leur caractère. Il n'y a que le fond pessimiste et individualiste à outrance qui les réunisse. Byron se sauve du pessimisme par son ironie et par une révolte titanesque. Mâcha, au contraire, est un être passif, écrasé fatalement sous le poids des problèmes qu'il ne saurait résoudre. Chez Mâcha, les souffrances sont trop vécues, trop senties, elles ronii;ent les racines même de sa vie. Ce n'est plus de la littérature — c'est un drame où l'homme succombe.
■jb LA LITTÉRATURE TCHEQUE CONTEMPOnAINF,
Où d'ailleurs aurait-il puisé la force de résistance ?
Parmi ses compatriotes, absorbés dans les luttesmesqnines des iotistes et des vpsilonistes (i), entichés encore du clinquant gessnérien et courbés sous la pression du réiî"ime policier?
Le brillant lord anglais habitant un palais s'enivre de la poésie de Venise, dans les bras de la belle comtesse Guiccioli.Le poète tchèque, lui aussi, visite Venise; seulement, il Y arrive à pied, son sac au dos, pèlerin obscur et inconnu ; il y est allé pour échapper un moment aux tourments de son amour pour la fille insig'nifiante d'un petit relieur.
Le poète aui^^-lais reçut de ses devanciers les lackistes, qu'il combattait avec tant de verve, une langue parfaite, capable d'exprimer toutes les finesses de sentiment et toutes les audaces de pensée. L'instrument dont Mâcha avait hérité était, hélas! très loin d'être parfait; Kollar et Celakovsky avaient à peine débuté et encore leur langue ne pouvait nullement suffire à Mâcha, dont l'inspiration poétique était essentiellement différente.
>Lalçré ces difficultés, dont nous avons peine aujourd'hui à nous rendre compte, Mâcha a joué, sur ce pauvre violon à une corde, des mélodies d'une prodigieuse douceur musicale. La poésie tchèque attendra trente ou quarante ans pour entendre des sons d'une pareille suavité, des rythmes d'un charme si suggestif. Qu'eût été Byron si, au lieu d'un Otway, d'un Shakespeare, d'un Milton, d'un Pope, d'un Coleridge, il avait eu, comme devanciers, un Wicletf, un Knox, un Bunvan, des tra- «luctiuns de la Bible, bref, une littérature presque exclusivement théologique ?
(i^Des discussions s'étaient alors élevées au sujet de l'orthographe tchèque. Les iotistes voulaient que certains mots s'écrivissent avec un /, les ypsilonistes, avec un y.
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Il est difficile de dire quelle aurait été l'évolution de Mâcha, s'il avait vécu plus lon^-teinps. Le roman qu'il a laissé, /^s 7^zirfanes,cst un peu trop l^ourré d'effets et de situations ultra-romantiques. Cependant, une petite nouvelle, Marinka, semble indiquer le chemin qu'aurait choisis a Muse éplorée. C'est une courte nouvelle avec un prolog-ue en vers qui porte toujours l'empreinte du sauvaî^e pessimisme du poète. Mais, cette fois, la pauvre jeune fille poitrinaire, la Mig-non sentimentale qui, avant de mourir, désire voir le poète qu'elle adorait sans le connaître, est placée dans un milieu décrit avec une précision presque naturaliste. Pour la première fois, l'auteur sort du cercle enchanté des coulisses romantiques et dépeint un coin du misérable faubourg" populaire sans reculer devant le relent de misère et de grossièreté. Ce petit tableau qui rappelle un Téniers par sa crudité g-arde aujourd'hui encore l'àpre odeur de réalité prise sur le vif et il marque un réel progrès vers le réalisme moderne de Neruda.
Mâcha ne fut pas compris par ses contemporains. Son Mai ïui accueilli par les huées presque unanimes de l'école patriotique qui, dans les allures bvroniennes du poète et dans son intérêt pour les proljlèmes de la vie et de la mort, ne voyait qu'une apathie dangereuse pour la cause nationale. Ses allures excentriques choquaient le démocratisme un peu terre-à-terre de sa g-énération.
On n'a pas compris que les tristesses désespérées que Mâcha a traduites avec tant d'art étaient beaucoup plus tchèques que les déclamations patriotiques; que Mâcha était le premier génie vraiment poétique de Bohème.
Malgré ces anathèmes, les jeunes gens continuent à s'enivrer de l'indicible charme musical de ses vers. Vingt ans après sa mort, ils relèvent le nom du malheureux poète, non pas pour l'imiter, mais pour continuer
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son œuvre. Sabina, Fric, Neriida et Halek saluent en lui leur précurseur, le premier poète tchèque qui ait eu le courasi-e de reg^arder, en face, les plus douloureux problèmes de l'humanité, et qui ait donné à son peuple le gage le plus sûr de l'aveuir : la Poésie.