CHAPITRE IV Propre de
Ce serait sortir de notre cadre d'histoire locale que de raconter ici, même brièvement la tentative de réformation liturgique qui, commencée à Paris à la fin du xvn° siècle, se poursuivit en France au cours du xyiii". Cette digression serait d'autant plus hors de propos qu'Aix ne donna pas dans ce mouvement.
Toutefois les idées de l'époque, si elles ne devaient point
(1) Doc. XXI. — Daniel de Cosnac, trop connu par ses Mémoires ('2 vol. Paris J, Renouard et Cie), mais qu'il serait injuste de juger uniquement sur ces documents personnels, fut arch. d'Aix de 1G93 à 1708.
22 i LA LITURGIE
détrôner chez nous le Bréviaire de Pie V, amenèrent une refonte du Propre sous l'épiscopat de M^' de Vintimille ^ C'était dans les vœux du clergé ; c'était aussi dans le désir des lettrés, qui ont toujours été nombreux dans cette ville d'Aix. Notre historien de Haitze s'en faisait l'interprète ^.
Répondant à cette attente, M^' de Vintimille donna donc au diocèse le Propre qui porte la date de 4726.
Qui en fit la rédaction ? En chargea-t-il une commission? Nous n'avons trouvé à cet égard aucune donnée positive ; et le titre de l'ouvrage porte simplement : Studio et opère D. Daniel Jos. de Cosnac, eccl. Aquensis prœpositi et vicarii generalis. Aussi bien , pour ,ce même motif, croyons-nous suspecte, jusqu'à bonne preuve ultérieure, l'opinioti ^ qui fait au Père Cliailiol, curé du faubourg, les
(1) Charles-Gaspard-Guillaume de Vintimille du Luc, des comtes de Marseille, était év. de Marseille depuis seize ans, quand il fut nommé archevêque d'Aix. 11 resta vingt et un ans {1708-n-.!9) sur le siège de S' Maximin. Il devint ensuite et fut encore dix-sept ans archevêque de Paris, où il mourut en HiU, à 01 ans.
(2) Doc. cxii.
(3) Fisquet, France Pontificale. Aix, p. SdO, dit : « Le P. Chaillot, de la doctrine chrétienne, curé du faubourg, en fut le principal auteur.» Bemarquez ce mot «principal > auquel contredit certainement la délibération cap. du 30 mars. Et Fisquet ne dit pas oîi il puise ce renseignement. — Il ajoute: < On ne crut pas devoir rien changera la tradition de Pro- « vence sur Ste Magdïleine, etc.. Ce sujet donna lieu à une longue dis- « cussion insérée dans le Registre capitulaire à la date du 30 mars 1726. » — Lisez cette délibération et vous concluerez. que Fisquet ne l'a pas lue puisqu'il y trouve une « discussion ».
Les quelques auteurs qui, à ma connaissance du moins, attribuent au P. Chaillot la rédaction du Propre de 1726, ne citent pas plus que Fisquet la source documentaire de ce renseignement.
Cette source se retrouvera peut-être quelque jour. Mais en attendant j'ai cru devoir mettre sur ce détail un point d'interrogation.
honneurs de cette composition liturgique. Voici d'ailleurs la délibération capitulaire du 30 mars 1726. Malgré sa longueur, elle a assez d'importance, à plus d'un point de vue, pour que l'on nous en permette la reproduction à peu près intégrale ; on ne la lira pas sans intérêt,
« M. le Prévôt, . . dit qu'il y avait quelque temps que M^' l'Arch. l'avait chargé de travailler à la réformalion du Propre des Sts de ce diocèse ; qu'il s'était chargé de ce travail d'autant plus volontiers qu'ils en sentaient (sic) depuis longtemps la nécessité, la pieuse simplicité de nos pères ayant fait recevoir des choses peu exactes dans la critique et un langage peu convenable à une des plus illustres églises des Gaules. Il a ajouté que l'ouvrage était achevé, que M«' l'Archevêque l'avait examiné, l'avait déjà honoré de son suffrage et l'avait expressément chargé de demander au Chapitre le sien de sa part et l'assurer que, quand une ancienne discipline ne l'obligerait pas à lui demander son consenten>ent,, , . il faisait tant de cas des lumières de la Compagnie * qu'il ne croirait pas devoir prendre son parti sur une affaire de celte importance qu'après l'avoir consulté.
(1) Une légende, peu répandue d'ailleurs, au sujet du. même Propre m'a été plusieurs fois racontée. Elle dit que Mgr de Vintimille avait voulu imposer à l'Eglise d'Aix le Bréviaire réformé qu'il donua plus tard à Paris, et qu'il n'y avait renoncé que sur l'opposition formelle du Chapitre. — L'échange de courtoisie que révèle la délibération du 30 mars ne suppose guère qu'une semblable lutte ait existé entre l'Archevêque et le Chapitre. Et d'ailleurs remarquez que Mgr de Vintimille avait quitté Aix depuis 1729, quand il donna à Paris le Bréviaire qui porte son nom, en 1736. On conçoit mal qu'il eût attendu sept ans pour exécuter son dessein sur un terrain que le Bréviaire de Harlay avait déjà préparé.
226 LA LÏTORGIE
« M. le Prévôt a ajouté que pour mettre la Compagnie en état de juger de l'ouvrage, il était nécessaire de lui rendre compte du plan qu'on avait suivi. . . de ce qu'on avait conservé de l'ancien propre. . .; qu'à la place des anciennes hymnes on en avait substitué d'autres d'un style un peu moins barbare que celui des anciennes, qu'il y en avait même quelques-unes d'un auteur du dernier siècle, célèbre dans ce genre d'écrire ^ Il a ajouté que, quoique quelques critiques modernes aient fait tous leurs efforts pour renverser la tradition des églises de Provence au sujet de l'arrivée de S' Maximin, de S"= Magdeleine, etc. . . il n'avait pas cru que cela dût le déterminer à faire aucun changement dans nos anciennes légendes ; que les raisons de M. de Launoy^ le plus vif et le plus hardi de tous, étaient si faibles, qu'il y en avait un si grand nombre qui ne prouvaient rien, qu'il était aisé de voir qu'il écrivait moins par conviction que par une envie démesurée de se' faire un nom entre les hommes, en soutenant des opinions qui n'avaient d'autre mérite qufi leur singularité ; et que la passion de montrer de l'érudition la lui avait fait prodiguer contre nous sans discernement et sans choix ; qu'il ne persuaderait jamais à personne que toules les églises de cette province se fussent donné le mot pour séduire les peuples dans un fait aussi intéressant que l'introduction de la religion chrétienne en ce pays ; que ce
(1) L'allusion à Santeuil n'a pas besoin d'être signalée. Je l'annote seulement pour dire qu'en effet le Propre adopta ses hymnes pour l'office de Ste Magdeleine. Les autres du Sacré-Cœur, de St Maximin et de St Mitre seraient de Chaillot. . . ou d'un autre.
AixoisE. 227
sont lie ces faits dont la mémoire se conserve toujours précieusement parmi les hommes ; qu'on ne croirait jamais que les églises de cette province eussent eu assez d'effronterie et de mauvaise foi pour oser tenter de substituer des fables, des imaginations creuses, un roman à l'histoire ancienne et à la tradition commune, et assez d'autorité sur les esprits ou de bonheur pour réussir à leur persuader ces fables ,' qu'une entreprise de cette nature eiit sans doute excité un soulèvement général;- en un mot que nous vivions dans
l'opinion que S' Maximin, S'° Magdeleine, etc , chassés
de Jérusalem et exposés à la fureur des flois, étaient (sîc) abordés miraculeusement sur nos côtes; que cette foi nous était commune avec sept églises différentes; qu'on ne prouvait pas que cette opinion eût co'mmencé parmi nous, qu'on ne citait point l'imposteur.... que la tradition immémoriale de sept églises différenles était un argument positif dont la force ne pouvait être éludée par un argument négatif, tel que le silence des auteurs qui avaient écrit ayant le xi° siècle; que c'étaient là les premières règles de la critique ...»
Le Prévôt concluait au maintien intégral de nos traditions dans le Propre. ' Sur quoi le Chapitre déléguait les chanoines Lauthier et d'Oppède pour assister à la révision du Propre, et décidait d'appeler les bénéficiers Chieusse et Etienne pour examiner le chant que Sage serait chargé de composer ^
(1) Doc. Lxs et cxix.
On voit que dans toute cette affaire il n'est question que du prévôt de Gosnac ^ comme auteur du Propre. Il est difficile d'admettre que le mérite du P. Chaillot eût été si complètement voilé, pour ne rien dire de plus, par le vén. Chapitre et son Prévôt, à moins d'admettre que le P. Chaillot, collaborateur peut-être du Prévôt, n'eût exigé ce silence, par le fait d'une modestie, qui plus lard aurait élé trahie. Mais alors c'est la preuve de cette trahison que nous attendons.
Disons maintenant quel fut ce nouveau Propre.
D'abord l'on garda les diverses fêtes du Propre de 1668 ; on y ajouta seulement la fête du Sacré-Cœur.
Et voici sa composition -.
S. Honorât. Leçon et or. de 1668.
S. Maximin, (les deux fêles). Tout est nouveau, sauf les leçons des 2° et 3° noct. qui sont de 1627.
Dix mille Martyrs. Nouvel off. sauf l'or, et la 4" leçon, de 1627.
Ste Magdeleine. Nouv, off. sauf 11. 2° et 3" nocl., de 1627. De môme pour l'octave.
Transfiguration. Tout du Brév. rom. sauf 11. 2° nocl., de 1627. De même, oct.
S. Roch. Nouv. off.
(1) Le prévôt Daniel Jos. de Cosnac était neveu du précédent archevêque. 11 avait été élu à la prévôté le 3 mars 1724, en suite de la démission de M. de Juliac.
(2) Voir les dates au tableau qui clôt cette section.
AixoiSE. 229
S. Louis d'Anjou. Or. et hom. de 1627. Les 11. sont diirérentes ; mais on reprend à l'off. du roi Robert, 1026, l'extr. de la Bulle de Jean XXII.
S. Sidoine. Off. 1627, sauf quelques mots.
De'dîcace. Du commun, comme 1627; mais on ajoute, en 4° leçon, l'acte de consécration de l'arcli. Filholi.
S. Cannât. Off. à peu près identique à 1668.
Ste Ursule et c. Off. de 1627.
Transi, de S. Mitre. Or. de 1627. Le reste comme à la fête principale.
S. Mitre. Off. nouveau.
Sacré-Cœitr de Jésus. Off. complet nouveau avec hom. A7iima insignis de S' Augustin, sur l'év. Manete in me.
Ce dernier office fut introduit par M^' de Vintimille à l'occasion de la pesle de 1720, pendant laquelle ce digne prélat s'était montré l'émule de Belsunce. Il répondait ainsi à sa propre dévotion, à celle de son peuple, et aux désirs que, le 2 juillet 1721 *, le Vén. Chapitre avait émis, faisant vœu « sous le bon plaisir de l'Archevêque, de célébrer tous les ans la fête du Sacré-Cœur, pour remercier Dieu d'avoir été relativement peu éprouvé - et de n'avoir pas interrompu l'office ».
Ce propre de W de Vintimille fut réédité en 1740 par
(1) Doc. r.xx.
(2) J'ai raconté ailleurs les curieux épisodes de cette peste, en ce qui concerne le Chapitre de Saint-Sauveur. « Noire Maîtrise, » Doc. cxxii.
M^' de Brancas ^ Dans son « Mandatum », l'Archevêque dit qu'il a corrigé quelques détails minus accurrata . . . et Romano ritui minus conformia. En fait, ces corrections ne sont pas nombreuses. La seule importante est celle dont fut l'objet l'office de S" Magdeleine : on lui rendit l'or. B. Mariœ Magdalenœ de 1627 et on lui assigna, à Matines, les ant. et ps. du commun.
A ce Propre de 1740 correspond un Missel ^ qui est évidemment la reproduction, avec quelques retouches, de celui (non retrouvé) de W' de Vintimille et qui diffère assez de nos anciens missels aixois.
Ce Propre resta en usage jusqu'en 1810, dans le diocèse d'Aix, qui, nous l'avons dit, ne prit aucune part ^ au mouvement de réformation liturgique du xviii° siècle.
(1) Doc. XXIII. Le « Mandatum » est du 10 août 1740. — Mgr Jean-B" Antoine de Brancas, 1729-1770, l'un des plus populaires de nos archevêques. Il a fait à son diocèse un bien considérable pendant l'un des plus longs et des plus féconds épiscopats dont puisse se glorifier l'Eglise d'Aix.
(2) Doc. xïiv.
(3) Aix n'a pris aucune part au mouTement réformiste du xviiie siècle : cela n'a jamais fait doutf pour nul d'entre nous. Aussi grand fut un jour mon étonnement d'apprendre que le catalogue de la Bibl. de l'Archevêché de Reims indiquait un « ilissale Aquense. Parisiis apud Bibliopolas usuum Parisiensium et Aquensium. 1779. In-foi. 584-cliv p. » — Ce renseignement piquait au vif ma curiosité. Ne doutant point que ce Missel ne fût de Dax ou d'Aix-la-Chapelle, je pris la liberté de demander à l'un de mes confrères de Reims, le plus courtois des correspondants, un examen attentif du volume, lequel a rétabli la vérité sur ce Missel. S. E. Mgr Gousset, — les plus forts sont soumis aux distractions, — voyant « Aquense » au titre du Missel, ne sçngea qu'à Aix-en-Provence, et écrivant naturellement ce qu'il pensait, libella fautivement sa note par ces mots : « Archiepiscopi Aquensis auctoritate : ce qui par la suite ne
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