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CHAPITRE IV La dernière évolution

La pensée de M^' Darcimoles et le désir de M^"' Ghalandon, c'est M-' Forcade qui les réalisa.

Précédé d'une réputation méritée de lilurgiste, ce prélat avait de ce chef l'autorité voulue pour achever l'œuvre de ses prédécesseurs. Nous disions tout à l'heure que le Cérémonial avait été l'objet des premières préoccupations de M^' Chalandon, M^' Forcade fit de même ; mais il n'eut point recours à une commission. Déjà vieil administrateur, il savait que trop souvent une commission est un excellent rouage à atermoiements ! Ayant pris possession de son siège par procureiir *, il informa le Vén. Chapitre qu'il désirait qu'à son entrée on suivît simplement les prescriptions du

(1) C'est le Doyen du Chapitre, M. le chanoine Lenoir, qui fut son procureur et prit possession en son nom le 13 septembre 1873 ; et cinq jours après l'Archevêque faisait son entrée à Aix, le 18.

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Cérémonial des Evoques. Ainsi fut fait. A la porte de Saint- Sauveur, il reçut les cinq coups d'encensoir : c'était pour la première fois, ce fut la dernière.

Peu après, ayant réuni le Chapitre, il lui communiqua sa pensée d'une manière plus explicite, déclarant loyalement qu'il n'imposait rien de sa volonté personnelle, mais demandait à tous l'acceptation d'une loi ecclésiastique à laquelle il se soumettait le premier. Le Chapitre s'inclina de bonne grâce.

Bientôt, MM. les Chanoines quittaient les dernières stalles du chœur pour les premières, prenant séance selon la règle romaine. Au rochet brodé * et au caraail noir que

(1) Le Chapitre, depuis un certain nombre d'années, portait un rochet uni, plissé. La reprise du rochet brodé lui fut une occasion de reconnaître la loyauté de caractère du prélat qui lui demandait la dernière évolution liturgique à St-Sauveur. A l'assemblée capitulaire, Mgr Forcade ayant fait remarquer que l'adoption d'une règle unique émanant du St Siège avait pour elle, en dehors du motif disciplinaire, l'avantage de garantir le culte contre toute innovation fantaisiste, même épiscopale, un bon chanoine demanda la parole. Interprétant un désir, secret mais assez transparent, de ses collègues, il saisit l'occasion pour raconter que Mgr X., — dont les rochets n'étaient pas très beaux, ajouta un malin (il y en a toujours au sein d'un Chapitre), — avait d'autorité remplacé par un rochet uni le rochet brodé octroyé par Mgr de Cicé au commencement du siècle. On se demandait et l'on demandait incidemment à Mgr Forcade, si vraiment Mgr X. avait alors agi dans la plénitude de son droit, ou s'il avait fait de la fantaisie. — La question était délicate. Dans l'acte par lequel le Gard. Caprara subdélègue les évêques pour la réorganisation des Chapitres, il parle de « leurs successeurs ». Mgr X. s'est-il cru autorisé par là à modifier l'habit canonial ? Le pouvait-il ? — La simple narration d'un fait s'était, on le voit, rapidement transformée en interpellation. C'était une solution que demandait maintenant le Chapitre, qui (sans vouloir tendre un piège, oh ! non) mettait à l'épreuve le savoir et l'esprit judicieux et équitable de l'Archevêque. Mgr Forcade répondit : « J'estime que l'on ne devait pas changer l'habit canonial que, par subdélégation du St-Siège, Mgr de Cicé avait établi ; et que le Chapitre a aujourd'hui comme au commencement du siècle le droit de porter un rochet brodé. Si je me trompe

M" de Gicé leur avait donnés, ils avaient ajouté, en 1853, une croix ^ octroyée par Pie IX. Ils devaient , en 187G, compléter l'habit de chœur en prenant la cappa magna ^. Le « Cérémonial des Evèques » et le Manuel du P. Levavasseur étaient devenus les seuls codes liturgiques admis à St-Sauveur.

Partant de la métropole, cette évolution se répandit bien vite dans le diocèse entier. C'était prévu. Elle était accomplie en grande partie déjà par le seul fait du bon vouloir dont témoigna le clergé, quand le Synode de 1874 ^ en fitl'objet d'un décret qui lui donna sa consécration légale.

Mais, en abrogeant les pratiques illégitimes, contraires au Cérémonial romain, M^° Forcade, précisément parce qu'il était liturgisle, déclara au Vén. Chapitre qu'il était prêt à examiner et à maintenir, le cas échéant, toute coutume vraiment antique et non interrompue, remplissant les conditions requises pour bénéficier des exceptions du Droit coutumier.

et que Mgr X. ait eu le droit d'agir comme il l'a fait, au même titre que lui comme « successeur », j'ai le même droit ; j'en use : et dès demain. Messieurs, vous pouvez remettre vos rochets brodés », — Les vénérables chanoines s'inclinèrent. A cette solution l'esprit de tout un Chapitre ne trouvait rien à objecter.

(1) Voir, au sujet de la croix canoniale, p.p. 3X9 et 350.

(2) La cappa magna violette, avec capuce d'hermine en hiver et capuce de soie rouge en été, fut concédée au Chapitre d'Aix à l'érection de Saiut- Sauveur en basilique mineure affiliée à St-Jean-de-Latran. Rescrit et Lettres d'affiliation du 9 janvier 187G.

(3) Doc. r.ii. 1" Synode. Décret, iv, i.

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C'est ainsi qu'il approuva et que l'on a conservé à Saint- Sauveur les usages ^ suivants : .

1° Procession aux fonts baptismaux. Elle se fait, au chant (lu Magnipcat, avec or. et encensement des fonts, après li!s vêpres des fêtes de Pâques et de la Pentecôte. On n'a jamais manqué à celte couiume antique de notre vieille/ liturgie aixoise.

2° Raisins de la Transfiguration. Le jour de cette fête, titulaire de la métropole, à l'Offertoire de la grand'messe, l'officiant ayant béni les raisins nouveaux, le diacre en prend deux grains et en exprime dans le calice quelques légères gouttes qui se mélangent au vin du sacrifice. Nos lecteurs reconnaissent cet usage de l'ancien aixois. Il n'a jamais été interrompu. Seulement, la sainte-chapelle n'existant plus, tout l'office se fait à l'autel majeur. On distribue ensuite des raisins aux chanoines, prêtres serviteurs et clergeons.

3° Les Planchs de Saint-Etienne. A la messe du prône (o'.i du peuple), chantée avant la grand'messe capitulaire, on dit encore les vieux Planchs de Sant Estève le jour de la fête de S' Etienne. Le soUs-diacre s'arrête à chaque

(1) En dehors de ce que je mentionne, il y a diverses coutumes religieusement gardées à St-Sauveur et qui n'ont point ici leur place parce qu'elles sont extra-liturgiques, comme la crèche, les Gaude, ou qu'elles ne blessent en rien les règles de l'Eglise, comme les airs de nools joués à l'orgue, etc. Voir à ce sujet l'excellente monographie de mon éminent confrère et aiiii le chanoine Mille : Notre Métropole, l" partie, ch, v, pp. 87 à 109.

phrase de l'épitre dont la paraphrase en une strophe provençale est chantée sur la mélodie du Veni Creator, par un prêtre, en chairo, revêtu du surplis. On n'y a jamais manqué depuis les temps les plus reculés.

4° Les Saints Innocents. Ce n'est plus la fête des fous abolie en 1543 ; mais l'usage qui l'a remplacée, sans interruption depuis trois siècles. Les enfants de chœur chantent l'office sans mélange de voix d'hommes, quatre des plus anciens clergeohs étant revêtus de la chape et les deux premiers portant le bourdon des anciens jours. Ils sont groupés sur une estrade. A vêpres, au deposuit patentes de sede iu Magnificat, leur règne d'un jour s'achève, ils descendent de ce trône éphémère et reprennent leurs places habituelles, tandis que les chantres ordinaires continuent l'office.

5° La Marche des Rois. Ce n'est qu'une audition musicale qui suit les vêpres, le dimanche de la solennité de l'Epiphanie. La foule y vient en masse compacte ; rien de plus populaire.

Il s'agit d'un noël, qui, sur l'air de la « marche de Turenne », de Lulli, raconte l'épisode évangélique de l'adoration des Mages. On l'exécute sans paroles. Les deux phrases mélodiques qui le composent se font entendre, toujours les mêmes mais progressivement, par les jeux divers de l'orgue, en commençant par les plus doux. A chaque reprise, l'introduction de nouveaux jeux renforce le motif ; — c'est

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le cortège royal qui s'avance. — Et quand^ à la suite de ce ci^escendo continu, l'orgue a produit toute sa puissance, un orchestre avec batterie, placé aux tribunes, donne un plus bruyant éclat à la marche ; — les rois arrivent. Alors une fanfare de l'orchestre se fait entendre ; puis c'est une aubade des bergers avec tambourin et galoubet; enfin voici une suave adoration que la Maîtrise chante ; Christus natus est; venue adoremus... Sic nos amantem quis non redamaret ? — Une nouvelle aubade et une nouvelle fanfare se succèdent. La marche reprend à grand éclat; puis l'orchestre se tait, — les rois s'éloignent. L'orgue continue avec un decrescendo qui se termine par les derniers sons des jeux les plus ténus ; — les rois sont partis.

Nos lecteurs s'aperçoivent à cet exposé que rien de tout cela n'a paru dans nos rites anciens. Il est à peine utile d'en énoncer la raison ; la composition musicale est de Lulli * ; et ce n'est qu'en la première moitié du xviir siècle que Domergue, (!oyen d'Aramon -, pensa à en faire le motif

(1) Lulli, né en 1633, mourut en 1687.

(2) Joseph- François Domergue, doyen d'Aramon, appliqua à la mélodie de Lulli la composition connue :

De matin

Ai rescountra lou trin

De très grand Rei qu'anavon en vouiage.

11 était doyen d'Aramon au 2(> mars 1724 : à cette date paraît pour la première fois sa signature au bas d'un acte de baptême. Au 14 septembre 1727 est son dernier acte. Il mourut le 2 avril 1728 à Avignon, où l'on a son acte de décès. Il y est qualifié de curé d'Aramon, docteur en Ste Théologie, ■âgé de 38 ans; et on l'inhume dans l'église du Vén. Chapitre de St-Didier. — Je dois la communication de ces renseignements authentiques à la courtoisie de M. Valla, doyen d'Aramon.

d'un noël provençal. De plus, il est de tradition constante que l'introducteur de la Marche des Rois à St-Sauveur est M. l'abbé Supriès qui, organiste de la métropole dans les dernières années du siècle précédent, reprit' son poste au rétablissement du culte et y mourut en 4822 ^

Cet usage n'avait donc pas pour lui le titre d'une réelle antiquité. M«' Forcade jugea néanmoins qu'il n'y avait aucun motif d'y faire brèche et que très sagement il devait être maintenu -. — La « Marche des Rois », en effet, s'exéculant après l'office canonial achevé, est exlra-liturgique ; et le juge le plus sévère ne saurait y rien trouver de contraire aux principes ni aux règles du Droit.

Ainsi fut accomplie la dernière évolution liturgique de l'Eglise d'Aix. Elle ne causa certes pas le moindre dommage à nos belles Solennités. Le prélat, qui en fut l'ordonnateur, rendit même à sa métropole l'éclat de l'une de ses

(1) Doc. xcii. Ordo de 1823. Ndcrologe : « Joseph Supriès, diacre de Cotignac, organiste de l'église métropolitaine d'Aix, y décédé âgé de 6l"ans, en juillet 1822 ». — Agé de Gl ans, il était donc né en 1761. Il devint organiste en 1786, quand son prédécesseur, M. Dedieu, obtint du Chapitre la permission d'aller à Paris (Doc; r.xx. Délib. '2 mars 1786). Le 21 février 1787 on porte ses honoraires de 30 à 3G écus, somme que recevait le prédécesseur, lequel n'était pas revenu prendre son poste. — Il est donc certain que s'il introduisit la Marche des Rois à St-Sauveur au siècle dernier, ce ne fut qu'à l'extrême limite. Il me parait bien plus probable qu'il ne créa cette innovation que dans les premières années du présent siècle. L'adoration qui se dit au milieu de cette exécution musicale est de lui. Il n'en avait fait qu'un motif sans-paroles, pour.orgue. C'est M. Charbonnier, son successeur à l'orgue, qui y mit les paroles Chrislus natus est. Le manuscrit de cette pièce qui est à la Maîtrise en témoigne.

(2) C'est ce prélat qui eut l'idée de faire mettre- au-dessus de l'autel rétoile lumineuse des Mages.

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plus vieilles gloires, que les circonstances avaient amoindrie. La Maîlrise de St-Sauveur, l'une des plus anciennes et des plus fécondes de France, qui avait pu renaître de ses cendres au lendemain même de la Révolution, avait dès' lors écrit de fort belles pages dans son histoire ; mais il ne lui avait pas été possible de reprendre toute la large place qu'elle occupait jadis dans les cérémonies capitulaires. Dès 1874, ses antiques coutumes lui furent rendues : elle ne se contenta plus de paraître avec succès aux principales fêtes, elle recommença à chanter, comme aux siècles précédents, à tous les grands offices de chaque dimanche. — Puisse-telle longtemps encore et, toujours affirmer ainsi sa vitalité pour l'honneur de notre chère mptropole et pour la plus grande gloire de- Dieu !

En achevant d'écrire ces pages, nous nous demandons quelle sera l'impression du lecteur. S'il les a lues jusqu'au bout, il a fait preuve de bon tempérament ; il ne peut donc être un esprit étroit. Il ne tombera point, par conséquent, dans le sophisme auquel n'échappent pas ceux- qui se scandalisent des petits côtés et confondent le rayon avec la poussière qu'il révèle. Loin de là, il admirera avec nous cette grande condescendance maternelle, qui porte la Ste Eglise romaine à tempérer sa discipline, à user de patience et de délais selon les lieux et les époques, tant que son dogme

immortel n'est pas atteint. C'est l'un de ses beaux côtés. Espérons qu'on l'aura saisi dans les variétés liturgiques et les évolutions successives dont ce livre a essayé de reiracer l'histoire. C'est bien le cas de rappeler, en finissant, le mot du Maître aux envoyés de Jean-Baptiste : Et beatus est qui non fuerit scandalizaius in me !

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