La lizardière
La Maulne est une petite rivière qui n'a pas d'histoire, comme les peuples heureux et les femmes honnêtes.
Elle prend sa source dans les étangs du Vivierde-Loindes, près de Courcelles, s'en va du Sud- Est au Nord, en laissant à droite la forêt de Château-la-Vallière, arrose les prairies de Saint- Laurent, de Lublé, de Marcilly, de Braye, contourne les restes du château de Maulne, dont elle emprunte le nom, continue sa route par la vallée, vers le Sud, reçoit les eaux de la Beuverie, de la Cave-Noire et de la Godefrairie, et va se jeter dans le Loir, près de la Chapelle-aux- Choux. Elle a parcouru 25 kilomètres, fait tourner la roue de cinq ou six moulins, et elle inonde de temps à autre quelques prairies. Cela suffit a sa gloire.
Ce coin de la Tou raine est à peu près inconnu, et il n'en est que plus charmant. En automne surtout, quand le soleil, ardent encore, mais un peu estompé par les douces brumes de l'Anjou, allonge ses flèches d'or depuis les hautes landes de Chalonnes jusqu'aux cimes verdoyantes de
Château-La-Gallière^ le paysage est admirable. La petite rivière, la longue vallée, les verts coteaux, séparés à peine par le fleuve en miniature, tout cela semble dormir sous une voûte de rayons.
Jusqu'à la route de Tours à Bangé, la Maulne est en quelque sorte invisible ; on dirait qu'elle cherche tout ce qui peut la cacher : le moindre pli de terrain, le moindre bouquet de bois, un pré plus nourri d'herbe et mieux entouré de saules, lui suffisent pour disparaître. On sent bien cependant que ce n'est pas coquetterie, mais pudeur.
La pudeur est vaincue enfin. Au bas de la côte du Gauguier, la Maulne est bien forcée de traverser sous une arche de pierre la grande route de Rennes, une ancienne route ro^^ale qui a bien douze mètres de largeur. C'est fini. L'œil du passant l'a devinée, quoiqu'elle se dérobe encore sous les roseaux ; elle a un nom maintenant, et, il lui faut se résigner à tons les honneurs et à tous les malheurs que peut rencontrer une rivière. Le premier honneur qu'on lui a fait, c'est de tracer une route qui l'escorte sur sa droite et qui la sépare des jolis coteaux qui lui donnaient de l'ombre. Jusqu'à Marcilly tout va bien encore, mais les choses s'aggravent ; comme elle s'est répandue sur de larges prairies en avant du village, on a jeté sur ses eaux si tranquilles un pont long de ciuelques cents mètres ; au milieu du pont on a construit un escalier qui conduit à un lavoir public, sans compter un abreuvoir que l'on a ménagé à l'entrée de ce pont maudit. Voilà le malheur venu avec la gloire. La route traverse ce pont pour gao-ner la rive gauche de l'infortunée rivière et ne la quittera plus.
Sur ce pont de Marcilly-sur-Maulne, par une
belle journée du mois d'octobre de Tan 1868, passait une nombreuse et joyeuse cavalcade.
En avant, un homme qui paraissait avoir de cinquante-cinq à soixante ans, grand et ferme sur ses étriers ; ses cheveux, coupés ras, blanchissaient à peine ; les traits de son visage avaient q,uelque chose de hardi et de hautain, mais la douceur et l'intelligence du regard tempéraient et corrigeaient ce que cette hauteur aurait eu d'irritant chez un autre.
— Raymonde, dit-il, tiens les rênes mieux en main. Ces villageoises qui battent leur linge sont d'un effet pittoresque, mais le bruit de leur battoir pourrait effrayer ton cheval.
— Oh ! soyez tranquille, mon ]:>ère ; je n'ai nulle envie d'être lancée avec lui dans les Hots mugissants de la M'aulne.
Et du bout de sa cravache elle montrait la petite cascade que faisait la rivière en sortant du lavoir.
Mlle Raymonde ressemblait à son père. Elle était grande dans Télégance de sa fine taille, que dessinait son amazone en drap bleu. Un chapeau à haute forme laissait déborder jusque sur ses épaules d'admirables cheveux blonds qui faisaient ressortir l'éclat profond de ses yeux noirs ; quand elle entr'ouvrait ses lèvres pourprées et un peu fortes, l'émail de ses dents semblait rire. Tout, dans cette physionomie charmante, respirait à la fois le calme et la décision; et elle aurait eu tout l'attrait qu'une jeune fille peut avoir, si, par éclairs, je ne sais quoi d'impérieux ne se fût répandu sur ce beau visage.
Après le père et la fille, deux jeunes gens maniaient avec une grande sûreté de main des chevaux ]Hir sang qui avaient l'air très fiers eux-
mêmes de courir en si bonne compagnie. Deux domestiques en livrée fermaient la marche.
On eut vite franchi le pont et on entra au pas dans la rue principale du village de Marcilly, qui ressemble à un village d'opéra-comique. Les villageoises, ou pour mieux dii^e, les jolies bourgeoises, assises sur le devant de leurs portes, regardaient passer la belle cavalcade, et Tune d'elles, la plus riche sans doute, dit tout bas à ses voisines :
— C'est M. Désormes, le sénateur, avec sa fille, son fils et son associé. Je les reconnais pour les avoir vus à 1' '' assemblée " de Brèche.
Arrivés au point de la rue de Marcilly, où vient s'embrancher la rout« qui va vers le Ludc, M. Désormes et sa famille s'engagèrent sur cette route. De là, on aperçoit à gauche le grand château féodal qui s'élève à mi-côte, entre un pigeonnier colossal et une haute futaie. L'avenue de vieux marronniers qui conduit au château semblait inviter les visiteurs par sa grille toute large ouverte.
M, Désormes arrêta son cheval en disant à sa fille :
— "Raymonde, allons-nous faire une visite à Mme de Chazé ?
— Pas aujourd'hui, mon père, si vous permettez : je ne me sens pas d'humeur en ce moment à faire des grâces aux comtesses de l'ancien régime, répondit en riant la jeune fille.
— Décidément, tu n'es pas légitimiste.
— Oh ! pas du tout, mon père. Mais vous-même, vous devez être très bonapartiste, puisque vous êtes sénateur ?
— Oh ! vois-tu, ma fille, comme l'empereur luim.ême Ta dit un jour en badinant, les bonapartistes se divisent en trois classes : ceux qui sont
légitimistes, ceux qui sont orléanistes, ceux qui sont républicains ; mais il n'y a qu'un seul bonapartiste, c'est l'empereur ; et encore... il est socialiste !
— Et vous, mon père, qu'êtes-vous donc ? dit un des jeunes gens qui avait entendu les dernières paroles de M. Désormes.
— Moi, Raoul, je* suis conservateur et libéral ; libéral quand il y a lieu, c'est-à-dire souvent ; conservateur quand il y a lieu également, c'està-dire toujours. Retenez cette formule, mes enfants. Croyez-moi, c'est la sagesse. N'êtea-vous pas de cet avis, Frédéric ?
— Parfaitement, répondit le jeune homme.
— La sagesse, reprit Raymonde en riant, c'est d'admirer ce beau paysage. 11 n'y a pas de g:ouvernement qui vaille un coucher de soleil. Vous me disiez, mon père, que je ne suis pas légitimiste. J'ai cependant une tendance vers l'ancien ré gime.
— Ah ! Ah î explique-nous cela, ma fille.
— Oui, je voudrais avoir un vieux château comme Marcilly à restaurer ; je le remplirais de vitraux, de vieux meubles, de vieilles tapisseries. Certes votre maison des Bruyères est une belle maison, rien n'y manque de ce qui fait 1q luxe bourcreois et le confortable angrlais, mais j'y rôve de donjons et de tours à mâchicoulis.
— Toi, Raymonde, dit Raoul, tu es une héroïne d'Octave Feuillet ou de Jules Sandeau, et tu as appris par cœur, j'en suis sûr, '* la Fin du Roman " d'Armand de Pontmartin.
— Je prends cette plaisanterie pour un compliment, mon frère, répondit la jeune fille d'un ton plus erave que d'habitude.
— Tu sais bien, ma fille, que Marcilly n'est pas à vendre, et les belles ruines sont rares dans
le pays. Il n'y a que Gaujour, près de Châteaula-Vallière ; mais Vaujoiir est dans un étang : tes mâchicoulis y prendraient la fièvre.
— Et puis, mon père, il y aurait quelque prétention à m'entourer des souvenirs de Mlle de la Vallière. Je n'aime guère Louis XIV, au -^urplus.
— Pourquoi donc ?
— Précisément à cause d'elle. N'importe, je trouverai la vuine de mes rêves, et j'en ferai une merveille, si vous y consentez.
— J'y consens d'avance. Tu peux te passer cette fantaisie, tu as trois cent mille francs qui dorment à la Banque.
— Ne serait-il pas à propos d'attendre l'avis de ton futur tyran, ma chère Kaymonde ? dit le petit Raoul en souriant.
— Mon futur tyran n'est pas encore fondu, comme disait Napoléon.
— Tu as cependant vingt-et-un ans, ma charmante sœur, et c'est l'heure où les tyrans ont de la chance. N'est-ce pas, Frédéric ?
— Vous m'ennuyez, Raoul î Je connais un frère à moi qui m'a donné peu de goût pour la tyrannie. Ce qui ne m'empêche pas de Taimcr. Mais c'est assez bavarder vraiment. Allons, un temps de galop !
Et l'on se mit à courir sur la route sonore en regardant le cours de la Maulne, qui, maintenant, coulait à droite entre les saules. On atteignit vite le château de Maulne. dont il ne reste qu'une aile, deux bâtiments qui se font vis-à-vis et le vieux colombier ; quand on l'eut dépassé, on se trouva tout juste à la bifurcation de deux chemins, dont l'un s'en allait à gauche vers les collines boisées.
— Faut-il prendre par la gauche. Raymonde ?
— Non, mon père, n'abandonnans pas cette rivière. Allons en face.
Et Ton se remit à courir. Tout à coup, Raymonde arrêta son cheval.
— Voyez ! voyez ! dit-elle ; là, tout près, à cent mètres, sur ce mamelon...
— Eh bien ! quoi donc ? s'écria le petit Raoul,» je vois une ferme avec un pigeonnier qui n'a plus de «toit.
— ''0 frater ignorantissime" ! Ce que tu prends pour un ferme est un manoir du quinzième siècle, et le pigeonnier est une tour qui me semble beaucoup plus ancienne. Père, père ! je vous en prie, allons voir.
Et, sans attendre la permission, elle engagea son cheval dans le court et étroit chemin qui conduit au vieux manoir.
Kay monde, suivie de son père, de son frère .et de M. Frédéric Legrand, fils d'un associé de M. Désormes, se trouva bientôt devant une grande porte, dont il restait un seul battant troué luimême et ne tenant jdIus au mur que par un gond à moitié descellé ; cette porte ouvrait sur une grande cour dépavée en maint endroit et bornée à droite par des bâtiments de ferme en ruine ; à gauche s'élevait le manoir, flanqué de sa haute tourelle, une ruine aussi. Le perron qui montait à la porte principale n'avait plus que la moitié de sa rampe, et il y manquait plusieurs marches; celles qui restaient, rongées par le vent, le soleil et la pluie, semblaient près de s'effondrer. Des fenêtres de la façade, quelques-unes étaient bouchées comme à la hâte, avec des moellons mal joints, cpiclques autres n'avaient plus leurs croisillons de pierre, et des madriers coupés court en soutenaient seuls la voussure ogivale. La mousse, comme une moisissure jaune et verte, rongeait les pierres depuis le sol jusqu'à Tencorbellement du toit troué et affaissé sur lui-mêmo ici et là. Sur ce tapis de mousse la pluie avait tracé des sillons humides toujours, si bien que le vieux monument semblait pleurer, car les ruines ont des larmes comme les hommes.
Entre le manoir et les bâtiments de ferme, au fond, le mur était à moitié détruit, et deux noyers centenaires le couvraient de leur ombre.
Quand la joyeuse cavalcade arriva dans la cour, un aboiement furieux sortit de cettr ombre, et un chien de haute taille s'élança vers les visiteurs inattendus.
— Ici, Clodion ! ici !
Clodion, docile mais grondant toujours, retourna sous le noyer et se plaça près de celui qui l'appelait. C'était un homme, jeune encore, assis sur une des pierres du mur écroulé.
Tl se leva, appuyant sa main droite sur un bâton plus solide qu'élégant, rciiarda ceux qui venaient et attendit. Sa tête cachée sous un large chapeau de paille grossièrement tressée ; une sorte de tunique ou d'habit de chasse en velours foncé, un gilet et un pantalon de même étoffe et de môme couleur, des guêtres de cuir tombant sur de gros souliers ferrés ; de longs cheveux bruns répandus sur de fortes épaules et encadrant la maigreur du pisage où brillaient dans une sorte de tristesse des yeux bleus et cernés de noir ; tout cela faisait que ce jeune homme avait quelque chose de semblable et de conforme à toutes ces ruines.
— C'est le fermier, ou le fils du fermier, dit tout bas Raymonde à son père. Allons à lui.
Elle poussa son cheval vers l'inconnu, et lui dit avec une légère inclination de tète.
— Rendez-nous un service, mon ami...
A ce mot " mon ami," le jeune homme ôta son chapeau, releva la tête, fixa sur Raymonde des yeux remplis d'un tel éclair qu'elle rougit et se troubla ; mais elle reprit bientôt :
— Pardon, monsieur ; nous ne connaissons point ce coin du j>ays ; nous avons aperçu en passant cette tourelle et ce manoir ; nous voudrions les visiter, et d'abord savoir leur nom.
— Monsieur, dit M. Désormes en s'avançant à
son tour, vous excuserez sans doute la curiosité de ma fille ; elle est un peu artiste, et les belles ruines coninie celle-ci Tattirent et la rendent quelquefois indiscrète.
— On n'est jamais indiscret quand on est poli^ répondit le jeune homme en souriant un peu.
L'éclair qui avait un instant sillonné ses traits s'était éteint, et il ne restait plus dans ses yeux que cette sorte de mélancolie qui en devait être le caractère habituel.
— Alors, monsieur, reprit Kaymonde, ce château s'a^Dpelle...
— La Lizardière, mademoiselle.
— Un beau nom pour une belle ruine. Et peuton la visiter ?
Cette fois ce fut le jeune homme qui rougit ; il sembla réfléchir, puis avec une sorte de résolution fière :
— Eh bien ! oui, après tout... Voulez-vous me suivre ?
Raymonde, son père, son frère et M. Frédéric laissèrent les chevaux sous la garde des domestiques, et le jeune homme se dirigea le premier vers le perron et la porte d'entrée ; il l'ouvrit, se retira un peu et du geste invita les visiteurs à passer ; mais il avait compté sans son chien qui, se glissant entre son maître et ses hôtes improvisés, fit tête aux envahisseurs et reprit son aboiement furieux, en montrant des crocs peu hospitaliers.
— Je ne suis pas dans les bonnes grâces de Clodion, dit en riant Eaymonde, et si ce manoir n'était de la Renaissance, on pourrait mettre sur le bas de la porte l'inscription antique: Cave canem !
— Clodion ne sait pas le latin, mademoiselle,
mais il entend un peu l'anglais. Ici Clodion ! '' Go and take care of tlie goat '' !
— Ce qui veut dire, monsieur...
— Va garder la chèvre.
Clodion avait compris ; il descendit en courant les marches du perron et se précipita vers un petit pré ombragé par les 'deux noyers du vieux mur ; et on entendit bientôt le bêlement d'une chèvre saluer son retour.
— Singulier fermier ! dit tout bas M. Désormes à sa fille, en entrant dans le manoir.
— Et qui ne me plaît guère ! murmura M. Frédéric entre ses dents.
Hélas ! ce qui était au dehors ruine pittoresque était au dedans délabrement horrible et sombre misère. Tout le rez-de-chaussée présentait l'aspect de la désolation. Point de meubles. Des toiles d'araignée pendant aux poutres rompues, le sol sans dalles, les fenêtres sans vitrage, le salpêtre rongeant les murs crevassés, l'humidité noire, une sorte de gouffre ouvert tout à coup et se perdant dans l'ombre — c'étaient les oubliettes autrefois — des nids de chauve-souris et de martinets, formant au bas des plafonds comme une corniche d'impuretés. Rien de plus.
Seule, à l'extrémité d'jan couloir ouvert dans l'ancien mur d'enceinte, une chapelle gardait quelque chose de la richesse et de l'élégance du passé. Des fresques, dans le genre du Giotto, avaient résisté ; les deux anges de pierre, immobiles gardiens du petit autel, avaient l'air de prier encore pour l'âme des anciens seigneurs endormis là, dans les caveaux respectés par le temps et même par les révolutions.
En sortant de la chapelle, Mlle Raymonde ne pût s'empêcher de dire :
— La chapelle est mieux conservée que le reste.
Le jeune homme rougit légèrement et répondit avec un peu d'embarras :
— Le premier étage est moins abandonné que le rez-de-chaussée, mademoiselle. Voulez-vous m'y suivre ?
Et il gravit devant elle les marches usées et chancelantes d'un escalier en bois de chêne, où de vieilles sculptures se dessinaient encore sous une épaisse couche de poussière. Le premier étage méritait l'éloge relatif qu'on venait d'en faire. 11 se composait presque d'une seule salle, mais immense et bien éclairée ; le jour y entrait d'autant plus abondamment, qu'elle avait deux étages superposés de fenêtres. Ce n'était pas un caprice n'avait plus de plafond, et les fenêtres du second étage correspondant à celles du premier produisaient cet effet bizarre et non sans grandeur.
Dans cette vaste salle, les quelques meubles qui restaient semblaient perdus ; un lit à colonnes et à baldaquins de soie rougeâtre, au milieu une table de chêne noirci par le temps, deux vieux fauteuils en tapisserie reproduisant des estampes d'après les chasses de Gaston Phébus ; au fond, en face du lit, la cheminée à colonnes de pierre unie et luisante comme du marbre. Au-dessus du foyer, sur un entablement de pierre pareille, le 3q verset du chapitre XIII de l'Epitre aux Corinthiens, pouvait se déchiffrer, bien qu'effacé à demi par la fumée et la poussière de plusieurs siècles :
" Quand j'aurais distribué tout mon bien pour nourrir les pauvres, et que j'aurais livré mon corps pour être brûlé, si je n'ai point la charité, tout cela ne me sert de rien."
Plus haut encore que cette inscription gothl-
que s'élevaient,, dans un cartouche de pierre, des armoiries parfaitement intactes.
— Je sais mal lire le blason, mon père ; voulez-vous m'aider un peu ?
— Je ne suis guère plus savant que toi, Raymonde ; et je crois que Raoul et Frédéric ne sont pas plus avancés dans cette étude un peu négligée aujourd'hui.
Le regard de M. Désormes interrogeait évidemment le conducteur ; il comprit :
— Ce sont les armes des Lizardière : ''de gueule au lézard d'or accompagné de deux anneaux de même. Couronne de marquis. Pour support deux grriffons. Devise : Tout droit.
Mlle Raymonde écouta cette explication en regardant le blason des Lizardière avec un inexprimable sentiment de dédain voulu et de respect involontaire. Elle se détourna ensuite sans mot dire ; et, apercevant sur une table des livres et un album, elle se mit à les ouvrir sans fanion.
— Mademoiselle, dit le jeune horrtme, je n'aurais pas osé vous offrir de jeter les yeux sur des bouquins peu intéressants et sur des dessins d'album indigne d'être regardés.
Mlle Raymonde, sans r^evcr la leçon indirecte qui lui était donnée, répondit en se mordant les lèvres :
— Oh ! j'aime beaucoup les vieux livres, et j'ai quelque prétention à les connaître. Voici le '' Jardin délicieux de la Touraine," par le R. P. Martin Marteau, édition de 1063 ; mais ce n'est qu'une réimpression. L'édition originale, sous le titre de '' Paradis délicieux," est de 1661. J'en ai un exemplaire au chiffre de Mme de Montespan.
Mlle Raymonde prit un autre volume.
— Oh î s'écria-t-elle, voici une merveille, et je cherche cet ouvrage depuis un an : " Histoire
agrégatine des annales et chroniques Danjou ^t du Maine/' Le privilège donné à Galliot-Dupré et signé Jehan Me la Barre, constate qu'elles sont *' extraictes de plusieurs historiographes anticques dt modernes/' Voyez, mon père, les beaux encadrements ! Et au sommet du frontispice cette main qui sort d'un nuage et qui tient un livre à double fermoir... Oh ! le beau livre ! Il faut absolument, mon père, écrire à Paris pour avoir le pareil !
— J'écrirai, ma fille ; mais si Molière vivait, il ajouterait peut-être à sa galerie de femmes la " jeune fille bibliophile."
^- Ne me parlez pas de Molière î On veut en faire un révolutionnaire aujourd'hui ; mais au fond, c'est un aristocrate, et, comme on dit maintenant, un réactionnaire. Mais voici un album plus moderne que 1' " Histoire agrégatine."
Et Mlle Eaymonde tourna de sa main finement gantée les pages de l'album.
— Oh ! mais c'est très bien cela ; voici une délicieuse aquarelle... Ce sont des paysages des environs ; je connais le moulin de Braye, sur la Maulne ; c'est charmant, vraiment délicieux. Et de qui sont-ils ces dessins ?
— De moi, mademoiselle.
— Ah-!
— Alors, ce grand paysage à l'huile, que je vois sur le mur...
— Tl est de moi égralement.
— Et cette tête de Christ ébauchée...
• — C'est encore moi le coupable.
— Mais c'est très remarquable tout cela, n'estce pas, mon père ? Vous devriez, monsieur, cultiver un paroi] talent.
— Je ne travaille plus, mademoiselle.
— Et pourqoi, monsieur ?
— A quoi bon ?
— C'est grand dommage, monsieur.
Et elle regarda le jeune homme avec une sorte d'étonnemcnt qui, à son insu, valait le compliment le plus flatteur.
— Descendons, mon père, je voudrais vous parler.
On regagna par le même chemin la cour où piaffaient les chevaux, et Mlle Raymonde conduisit son père sous F ombre des vieux noyers. La conversation fut animée, mais courte.
— Je ne sais rien te refuser, Raymonde, mais tu me fais faire des folies.
M. Désormes revint avec elle vers le jeune gardien du manoir.
— Monsieur, lui dit-il sans autre préambule, ma fille a une idée assez étrange et précipitée. Elle voudrait absolument acheter ce vieux château, dont le propriétaire nous est inconnu, et je prends la liberté de vous demander quelques renseignements à ce sujet.
Le jeune homme pâlit affreusement, r:iais répondit d'une voix vibrante :
— La Lizardière n'est pas à vendre.
— Peut-être, interrompit Mlle Raymonde, si elle n'est pas à vendre, srra-t-elle vendue, et volontiers j'en offrirais trois fois la valeur...
— Encore moins, mademoiselle.
— Le propriétaire est donc ce qu'on appelle un original ?
— S'il est un original, je ne sais [as, mais je sais qu'il tient â cette ruine dont il porte 1^ nom.
— 11 existe donc un M. de Lizardière ?
— Un marquis de Lizarri.(»ie, oui. Et tenez, pour couper court, je vais vous raconter l'iiistoire du propriétaire et en même, temps celle du
château. Depuis un temps immémorial, ce château, les terres et les bois qui l'entourent, appartenaient aux marquis de Lizardière.
En 1792, le grand-père du marquis actuel émigra. Quand il revint en 1814, il trouva le château démantelé, la plupart des terres vendues comme bien national. Il racheta le manoir, et ce qui restait de prés et de bois. Il était pauvre et il avait épousé, pendant l'émigration, une jeune fille noble et pauvre comme lui. Tous deux moururent, laissant un fils qui servit dans la garde royale jusqu'en 1830. Ce fils se maria comme eux, noblement et pauvrement. Il est mort, laissant une fille, qui est sœur de charité, et un fils.
— Ce doit être un jeune homme encore, dit M. Désormes.
— Je me nomme le marquis Jean de Lizardière.
— Excusez-nous, monsieur le marquis, si nous ignorions tout cela. Nous n'habitons le pays que depuis quelques mois. Je suis M. Désormes.
-— M. Désormes, le sénateur ? Oui, je sais. C'est vous qui avez fondé une ferme modèle, au bord de la forêt de Château-la-Vallière, sur la route de Tours ?
— Précisément.
— Eh bien, monsieur le sénateur, je connais votre histoire. Vous êtes immensément riche, vous avez des mines en Auvergne, des forges dans r Indre, un hôtel et des maisons à Paris, je ne vous envie pas vos millions, mais ne m'enviez pas mes vieilles pierres.
— Mais, monsieur, s'écria Raymonde, au premier jour elles tomberont.
— Mademoiselle, elles tomberont à mon gré, si c'est sur moi qu'elles tombent.
— Décidément, monsieur, vous êtes plus qu'ori-
ginal, vous êtes un peu... comment dire ? un peu sauvage.
— Tout à fait sauvage, mademoiselle, et je vais vous le prouver par une franchise qui ne dépassera pas, j'espère, les bornes des convenances. Je n'aime pas votre nom ; il me rappelle de tristes souvenirs. Votre père s'est battu contre le mien, en 1830, dans les rues de Paris. Nous sommes de ceux qui n'oublient point ces choses. Un jour — je n'étais pas né, moi — ma sœur, qui avait dix ans, pleurait là, sous ces arbres, assise sur ces pierres. — Qu'as-tu donc ? lui dit mon père. Elle lui répondit : Je pense au Roi. Je suis comme ma sœur. Quand vous êtes entrès, je pensais au Roi.
— Je suis loin de vous en blâmer et je vous en estime davantage, dit M. Désormes, gravement. Quand nous nous connaîtrons mieux, nous parlerons politique. Laissez-moi vous dire seulement que vous auriez dû vivre un siècle plus tôt.
— En compagnie du duc de Saint-Simon et du comte de Boulainvilliers, ajouta Mlle Raymonde en riant.
— Auraient-ils eu le malheur de vous déplaire, mademoiselle ?
— Au contraire, reprit-elle avec plus de douceur et un regard qui cherchait à persuader, car je suis sûre qu'ils plaideraient ma cause auprès de vous. Avant un an j'aurais fait de la Lizardière le plus ravissant château Renaissance que l'on puisse voir...
— Et vous m'inviteriez à vos fêtes, n'est-ce pas ? reprit le marquis Jean avec une sorte d'amertume et de hauteur farouche ; non non ! Ce qui me plaît dans cett^ ruine, c'est que ruine elk doit rester. Je l'aime ainsi, et je la haïrais s elle était autrement grâce à l'argent d'un autre
Je suis pauvre, plus pauvre que mon père ; je vis là, seul, avec un serviteur, qu'il m'a légué ; j'ai à peine assez de blé pour lui donner du pain; ma chèvre est mieux nourrie que nous, car elle brouta rherbe des fossés sur la route, mon chien est plus heureux, car il peut chasser dans les bois, et je n'ai pas souvent de quoi acheter de la jooudre et du plomb. Mais »i je n'ai pas toujours du pain, mon père et ma mère, qui dorment dans la chapelle que vous avez vue, ont des fleurs sur leur tombe. Ce ne sont pas des fleurs rares et payées bien cher, ce sont des bruyères que je vais chercher là-haut dans les landes. Personne n'y pourrait aller si je partais d'ici.
— Vous vous trompez, monsieur, et je m'engagerais certainement...
— Mademoiselle, on ne vend pas les tombes. Celles des miens resteront sous ma garde, en attendant qu'elles me reçoivent.
— N'insistons plus, ma fille. M. de Lizardièro avoue sa misère avec une fierté si noble que c'est un devoir de la respecter en retirant nos offres.
— Malheureusement, reprit M. Legrand, mcùns courtois que M. Désormes, tout le monde peut-, n'avoir i^as le même respect, et si monsieur le marquis a des créanciers...
— Des créanciers, monsieur ! Je ne dois rien à personne, je suis le vaincu de la misère, laais non l'esclave de la dette. Je n'ai rien voulu accepter, même de mes parents, de mon vieux cousin, le comte de Chazé, par exemple. J'ai mémo renoncé à les voir, pour que, devant leurs visiteurs, ils n'aient pas à rougir de mes pauvres habits. D'ailleurs, avant de céder la Lizardière, j'y mettrais le feu de mes mains.
— En vérité, monsieur, vous êtes plus fier en-
core que mon père ne le pensait ; et cependant, malgré tout, cette ruine, que vous me refusez, mon instinct me dit que je l'aurai.
Et la jeune fille leva sa main ouverte vers le vieux château, comme pour le prendre.
— Jamais, mademoiselle.
Et Jean leva ses deux poings fermés comme pour le défendre.
— Décidément, ce descendant de M. de Carabas me déplaît, murmura de nouveau M. Frédéric.
Mais le jeune marquis s'aperçut sans doute qu'il y avait dans son attitude quelque chose de trop violent ; par cons^^uent d'un peu ridicule ; sa physionomie s'éclaira tout à coup d'un sourire, et s'inclinant devant Mlle Raymonde, il lui dit avec une bonne grâce parfaite :
— Pardon, mademoiselle ! Je viens de parler avec plus d'animation qu'il ne sied ; mais W)us avez des goûts d'artiste, et il ne saurait vous déplaire de rencontrer une sorte de druide dans un pays où l'on trouve des dolmens au milieu des bois et des champs. J'en ai un tout près d'ici, dans la seule prairie qui me reste. Permettezmoi, non pas de vous le vendre, mais de vous l'offrir.
— J'accepterai le dolmen quand j'aurai le château .
— Alors... jamais.
— Alors... peut-être.
Et les regards de la jeune fille et du jeune homme se croisèrent comme deux épées. .
— Allons, allons, ma fille, l'affaire est manquée. Remercions M. de Lizardiore de sa complaisance à nous montrer sa pittoresque demeure, et remontons à cheval.
— Mademoiselle, dit le marquis en s'inclinant, les damoiselles, au moyen âge, se servaient de la
main des pages comme d'un étrier. Nous sommes ici en plein moyen âge ; voici ma main.
Jean abaissa, en effet, sa main presque jusqu'à terre ; Eaymonde y posa le bout de son pied, et Jean la leva ainsi lentement, jusqu'à ce qu'elle pût monter en selle. Leurs regards se croisèrent encore ; puis elle frappa presque violemment, de sa cravache à pomme d'or, le cheval qui partit au galop.
Arrivée au bas de la colline et en se retournant vers la Lizardière, elle dit à demi- voix :
— Oh ! ces hobereaux î
Au même moment, Jean de Lizardière suivait des yeux la cavalcade qui s'éloignait, et ce cri de dédain et de rage sourde sortit de sa poitrine :
— Oh î pavA'cnus !
LE KETOUR DE PIEYRAED
Quand M. Désormes et sa famille curent disparu du côté de la Maulnc, quand Jean cessa de loir l'amazone de Mlle Raymonde passer, a travers les saules, gonflée légèrement par le vent de la course, il revint s'asseoir sous les aibres et siffla son chien. Clodion «iccourut en bondis-
'^cfodion n'était plus jeune, mais il était enco.^ beau. On l'appelait Clodion, en souvenir du Mérovingien chevelu, parce qu'il ava t une crinière abondante et soyeuse. Pourquoi flodion, qui e»t un métis de braque du bengale et du grand basset, a-t-il une crinière ? C'est le secret des temps passés. Le fait est qu'il avait une crinière et nue le plus o^rand plaisir du marquis était de ;rsser el de%epasser sa main dans cette roy^e chevelure. Cela le poussait à la rêverie et jneme au monologue. Jean se mit donc a caresser le bel animal qui le regardait de ses yeux intelli-
g-ents et tendres. ,. «
■ ^ Sais-tu ce qu'on voulait, ami Clodion ? Oui ! cette grande demoiselle blonde qui était la sur un cheval noir...
Et le marquis montrait du ««ste la route pai
laquelle Raymonde était partie. Clodion parut
comprendre, car il se mit à gemir et a montrer
ses dents blanches et aiguës
Oui, Clodion, elle voulait nous prendre la
Lizardière, les deux no vers et la chèvre... " tke goat ! "
Clodion jeta un aboiement, que Jean arrêta bientôt avec une caresse.
~ Elle m'aurait pris la chèvre, et peut-être aussi Clodion.
Clodion reg-arda son maître d'un air étonné.
— Ami Clodion, tu serais plus heureux avec elle : tu aurais une niche bien chaude dans un beau chenil, tu aurais un collier tout neuf, de la bonne soupe trois fois par jour, et tu irais chasser à ton aise par les bois, comme dans ta jeunesse... Veux-tu aller avec la belle demoiselle ? Oui, va donc, et rejoins-la vite.
Et Jean montrait la porte et la route. Clodion fit quelques }:)as, mais il revint vite placer sa grosse tête sur les genoux du marquis.
— Tu ne veux pas, Clodion, tu préfères ta maigre pitance avec ton pauvre frère. Tu as raison d'être fidèle, c'est une vertu que les hommes laissent aux chiens. Et puis, vois-tu/ les chiens finissent mal dans les maisons des riches : on les pend quand ils ne peuvent plus chasser. Et Pieyrard ?... On m'aurait pris Pieyrard... mais non, il n'aurait pas voulu, encore moins que toi. Dismoi, Clodion, cela ne t'étonne pas que Pieyrard ne soit pas encore de retour ! Il est allé au Lude, chez la vieille mère Honoré, chercher de l'argent que l'on me doit... trois cents francs dont j'ai besoin. Nous n'avons pas d'autre revenu, ami Clodion, et ce n'est pas beaucoup pour deux hommes et un chien !
Clodion, depuis quelques instants, avait tourné la tête et regardait attentivement du côté de la route ; tout à coup il se leva et courut vers la porte d'entrée. Un grand vieillard y arrivait en même temps. Il marchait droit et ferme
malgré son âge, toutefois il avait Tair accablé non par la fatigue, mais par le chagrin.
— Eh bien ! Pieyrard, eh bien ?
— Mauvaises nouvelles, monsieur le marquis î La mère Honoré ne pourra pas vous payer cette année, ni peut-être l'année prochaine. Vous îravez que son mari est mort et qu'elle a dû dépenser beaucoup en frais de succession, car la ferme était au pauvre défunt ; de plus, son fils aîné, q,ui était bûcheron, est tombé du haut d'un chêne dans la forêt de Jupilles, et il s'est cassé la jambe. Elle aurait besoin qu'on vînt à bon aido, la pauvre femme, au lieu de payer les autres. Ah ! ai vous aviez vu sa désolation . Ne pas payer monsieur le marquis, disai celle, dont ^i père a été si bon et nous a prêté, voilà vingt ans, ces six mille francs pour acheter la ferme ! S'il veut que je la vende, je la vendrai, allez î
— Non, Pieyrard ; je suis trop malheureux pour faire des malheureux à mon tour. Mais qu'allons-nous devenir ? Je comptais sur cet argent pour payer les contributions, car nous sommes bien en retard. Le percepteur m'a déjà envoyé deux sommations.
— Ah ! monsieur le marquis, trois cents francs pour un domaine qui n'en produit pas cent ! Est-ce une injustice, seigneur Dieu !
— Que veux-tu ? c'est l'impôt des portes et fenêtres qui nous ruine.
— Sans compter les autres, monsieur le ma^ quis ; la cote personnelle pour vous et pour moi, et la taxe sur Clodion, car les chiens payent l'impôt maintenant !
— Nous aurions été si heureux cet hiver, mon bon Pieyrard ! Nous avons du blé suffisamment pour nous et Clodion, deux gros sacs de pommes
de terre et une barrique de cidre, sans compter les noix en abondance. Avec cela on est riche.
— Il n'y a pas de bonheur pour les braves gens, monsieur le marquis ! Dieu n'est pas jusi.e.
— Tu as tort de parler ainsi, Pieyrard : Dieu est juste, et les hommes mêmes ne sont ]»as aussi méchants qu'on le dit. Seulement il y a des fatalités.
— Je ne sais pas ce que c'est, monsieur le marquis, mais avec ces maudits trois cents francs qui nous manquent, nous aurions mieux fait encore que de payer nos impôts ; je voulais vous faire une surprise, vous apporter du Lude un bon gigot... dont vous avez grand besoin.
— Moi, Pieyrard ?
— Eh oui, donc ! Cela me donne des coups dans le cœur quand je vous vois pâle et maigre comme ça... Un peu de viande est nécessaire à votre âge. Quand on est vieux comme moi, les pommes de terre suffisent, on vit sur la viande du passé ! Mais, à vingt-cinq ans... cela tue.
— Ce qui tue, Pieyrard, c'est autre chose.
— Et quoi donc, monsieur le marquis ?
— Les souvenirs... Mais où est Clodion ?
— Je l'ai vu tout à l'heure qui filait vers le vieux châtaignier.
— Du côté du Bois-Penard. Je comprends. C'est l'heure où les lapins vont prendre l'air. Clodion dînera mieux que nous.
^n ce moment, on entendit vers le Bois-Penard des aboiements prolongés ; puis un silence. Deux minutes après, maître Clodion revenait à fond de train, mais il ne revenait pas seul. Le cadavre d'un grros lapin pendait à sa gueule, et, en chien peu égoïste, il déposa sa victime aux pieds de son maître.
— Voilà qui remplacera ion gigot, père Pieyrard.
La cuisine ne fut pas longue, et une demi-heure après, une t?ibelott-o fumant^ était servie par Picyra.rd sur la table de la grande salle, à côté d'une bouteille de. cidre. Jean n'était pas encore à Vkge où le chagrin chasse l'appétit. Cependant il ne voulait pas commencer un tel festin par une ingratitude : le premier morceau fut pour Clodion, qui accepta sans aucune cérémonie ; le second fut pour le cuisinier, qui fit plus de façon, mais qui, sur Tordre absolu de Jean, dut s'asseaoir en face de lui. Le dessert manquait de luxe : quelques noix même fraîches, no remplacent pas avec avantage *' une génoise à la Condé,'' mai>î le bon cidre écumeux fait valoir les noix qui font valoir le cidre.
L'ambition vint en mangeant, et quand maître Pieyrard sortit emportant les restes du lapin, Jean ne put s'empêcher de murmurer entre ses dents :
— Voilà bien six mois que je n'ai fumé : mais si jamais je deviens riche...
Tl s'arrêta, en voyant son vieux serviteur rentrer, La physionomie de Pieyrard avait quelque chose de solennel ; il s'approcha lentement du marquis et déposa sur la table une assiette marquée aux armes des Lizardière — une des rares survivantes des splendeurs passées. Dans cette assiette étaient deux cigares enrubannés, deux havanes renflés et blonds.
Le marquis, stupéfait, regarda les cigares et regarda Pieyrard. .
— Où as-tu trouvé cela ?
— Mais... chez le marchand de Ludc. monsieur le marquis.
— Alors, avec quel argent ?
— Voilà rhistoire, reprit maître Pieyrard non sans quelque embarras. Vous savez que j'ai été charpentier dans ma jeunesse. Or, en quittant la mère Honoré, j'ai aperçu maître Louis, le char:' ron, qui travaillait devant sa porte. Contre son habitude, il ne s'arrêta pas dans son travail pour faire un bout de causerie. — On est donc bien pressé, lui dis -je, qu'on tnéprise les vieux amis ? — Non, père Pieyrard, m'a répondu le bonhomme, on ne méprise pas les vieux amis, mais la besogne presse à cause de la foire qui a lieu dans deux jours. — Eh bien ! dame, père Louis, on vous aiderait tout de même un peu sans demander des mille francs de récompense. — Alors, prends ce timon, et hâte-toi de le dégrossir un peu. — J'ai donc pris plaisir à aider maître Louis pendant deux bonnes heures. Voilà pourquoi je suis rentré si tard. Comme c'est un homme juste en tout, il m'a offert une belle pièce de deux francs. J'aurais dû n'y pas toucher, mais en passant devant la porte du marchand de tabac, je n'ai pas pu éviter de le saluer, car il m'a reconnu et ainsi interpellé : — On ne fume donc plus chez vous, père Pieyrard ? On refuse donc de faire aller le commerce ? Mais non, monsieur Dufour, et à preuve je vous demande trois choses : un paquet de caporal, une pipe de terre et deux cigares de iDremière qualitz. — Et voilà, monsieur le marquis, comment il y a deux cigares sur cette assiette. C'est une surprise que je vous ménageais, et je ne vous en ai point parlé en arrivant pour attendre le bon moment, après le dessert !
Jean, sans mot dire, tendit la main à son vieil ami, prit un des cigares et lui tendit l'autre.
— Non, monsieur Jean, c'est trop fade les ci-
gares ! Mais si vous voulez, j'irai devant la porte fumer un peu de ce caporal dans cette pipe neuve.
-- Pas devant la porte, Pieyrard... là près do moi et pas dans cette pipe neuve, ce n'est pas bon. Attends un peu.
Le jeune marquis se leva. Il y avait près de son lit une espèce de trophée, des pistolets d'arçon, des sabres, deux épées, une croix de Saint- Louis, une croix d'honneur et une grande pipe de porcelaine suspendue à la dragonne d'un eabre. Jean détacha la pipe et revint vers Pieyrard.
— Tiens, lui dit-il, en voici une meilleure.
— Celle de feu M. le marquis ?
— Oui, je te la donne.
Pieyrard prit la pipe, sans rien trouver à répondre, et se mit à la bourrer lentement.
Cependant Clodion, qui avait, jusque-là, digéré sa part de lapin en un profond silence, se mit à poii-^ser un gémissement 3ourd en tournant la tête vers la cheminée sans feu.
— Clodion a froid, s'écria Jean ; faisons des folies ce nnir, va chercher une bourrée.
Quelques instants après un bon feu flambait dans l'âtre immense. Jean s'assit d'un côté, sur un des grands fauteuils de chêne, fit signe à Pieyrard de s'asseoir sur l'autre, et Clodion, entre le maître et le serviteur, allongea son corps maigre et sa forte tête vers le rayonnement de l'âtre. La fumée du cigare de Jean et de la pipe de Pieyrard montait de chaque côté de la vaste cheminée blanche, rougie par la flamme, et ces deux fumées allaient se réunir en un seul nuage devant les armoiries des Lizardière.
Tout en fumant à larges bouffées, Pieyrard semblait absorbé dans ses souvenirs, et comme se parlant à lui-même :
— j^ai vu feu M. le marquis pleurer en fumant cette pipe. J'étais son brosseur d'ordonnance, car ii était capitaine dans l'escadron qui accompagnait le roi Charles X à Cherbourg. Quand le vaisseau qui emportait le roi en exil disparut, je vis M. le marquis pâlii' en mordant sa moustache, puis il tira son épée, en brisa la lame qu'il jeta au loin dans la mer ; on aurait dit qu'il était cloué à la terre, mais par un grand effort il fit quelques pas, s'assit sur une pierre de la jetée, tira brusquement sa pipe de son havresac, se mit à fumer en regardant les vagues, et deux grosses larmes tombèrent de ses yeux.
Pieyrard se leva, sa pipe étant éteinte comme le cigar de Jean. Le jeune homme lui tendit une dernière fois la main, puis il se coucha lentement dans le lit de ses ancêtres, tandis que Clodion dormait aussi devant l'âtre qui flamboyait encore.
Malgré les émotions de la journée, le sommeil de Jean fut longtemps paisible ; mais il se réveilla brusquement en poussant un cri. Il avait rêvé qu'une grande jeune fille blonde emportait Clodion qui hurlait de désespoir. Jean, regardant autour de lui, ne put s'empêcher de sourire en voyant Clodion toujours couché devant l'âtre et rêvant sans doute aux lapins du Bois-Renard.