‹ La lizardièreChapitre 2 sur 17 · UN BON HUISSIER · texte numérisé non relu

UN BON HUISSIER

Quand il se réveilla, et môme assez tard dans la matinée, le marquis entendit dans la cour une voix qui ne lui était pas familière. Il se hâta de descendre et aperçut un jeune homme qui causait avec Pieyrard. Ce jeune homme alla vers lui, en s'inclinant> profondément.

— Vous ne me reconnaissez pas, monsieur le marquis. Je suis François Deschamel huissier a Noyant. J'ai prié Pieyrard de vous laisser dormir, on se réveille toujours trop tôt pour apprendre certaines choses. Mais d abord, clans respoir de vous donner confiance, je vous clirai qui ie suis. Je suis le fils d'une vachère de la ferme Ducoudray. J'avais huit ans lorsqu elle mourut. Quant à mon père...

François n'acheva la phrase que par un geste de douleur et presque de honte.

- Bref, monsieur le marquis, tout le monde se gaussait de moi, et les autres enfants me battaient. Feu Mme la marquise, votre mère mo prit seule en pitié, c'est elle qui me plaça dans une école, ot puis chez M. le curé de Braye qui m'apprit un peu de latin ; de façon que 3 étais assez instruit pour mon âge et pour ma condition. Un jour, je vis, dans le villane, une chose terrible : c'étaient des paysans qu'on expropn-

ait parce qu'ils ne pouvaient payer quelques dettes.

L'huissier les traitait si brutalement que je l'aurais battu, mais je n'étais pas assez fort. Cela me resta dans la mémoire, et, quand je fus grand et capable de choisir un état, je me dis : Je serai huissier. Poiu-quoi ? Pour faire le contraire de ce que j'ai vu faire à l'autre. Quand j'eus vingt ans, j'allai à Tours étudier pour cela ; et, il y a un an, j'ai acheté à Noyant une charge d'huissier. Si je ne fais pas tout le bien qu'il faudrait, j'empêche toujours un peu le mal. J'obtiens du temps jDour les malheureux qu'on me force de poursuivre, je fais honte aux riches qui se montrent impitoyables ; quand l'expropriation ne peut être évitée, je ferme les yeux sur bien des choses, et si un pauvre diable que l'on chasse de chez lui emporte quelque sac de blé ou quelques bouteilles de cidre, j*ai les jambes trop courtes pour courir après.

— Vous êtes un brave homme, monsieur François, et s'il y avait beaucoup d'huissiers de votre espèce...

— Hélas î monsieur le marquis. Tl y a un créancier que je ne peux ni tromper ni attendrir, et voilà pourquoi je suis ici.

— Je devine : je n'ai pas encore payé mes rîontributions.

— Non, et vous av^ez déjà reçu deux sommations. La troisième em^porte saisie immobilière et mobilière.

— Et cette troisième sommation ?...

— Le percepteur de Noyant m'a requis de vous l'apporter. La voici.

. ■ — Il m'est impossible de payer, monsieur François.

— Je m'en doutais bien. Aussi ai- je supplié M.

— Sole percepteur de vous donner du temps ; ce n'est, point un méchant liommc, et il y aurait consenti encore, mais il est pressé lui-même par le receveur particulier de Tarrondissement, qui est pressé de la même façon par le receveur général. Bref, il n'y a plus de délais à espérer. Le fisc est un engrenage qui broie tout ce qu'il atteint.

— Alors, monsieur François, qu'arrivera-t-il ?

— Hélas ! monsieur le marquis, la Lizardière sera vendue, par autorité de justice, devant ^e tribunal des saisies, à Baugé, chef-lieu de l'arrondissement.

— Avant qu'on ne la vende, j'y aurai mis ^e feu, s'écria le marquis, reprenant son air farouche ; je me le suis promis, je le ferai.

— Vous ne le pouvez pas : la Lizardière est le gage du fisc ; vous seriez traduit, pour crime d'incendie, en cour d'assises. D'ailleurs, l'Etat est un créancier comme un autre, et la dette contractée envers lui est sacrée comme toute autre.

— C'est vrai, murmura Jean en baissant la tête. Je suis vaincu.

— Pas encore, monsieur le marquis, il y a un moyen.

— Et lequel, François ?

François ne répondit pas de suite ; un grand embarras se peignait Bur son visage ; enfin il «e décida :

— Monsieur le marquis, je viens, non point vous rendre, mais vous demander un service. Je connais, à Noyant, une honnête fille, nommée Madeleine, élevée à l'hospice et couturière de son état. Je me propose de l'épouser quand je serai un peu plus riche. J'amasse donc quelque argent pour cela : mais j'ai une crainte... vous savez : les jeunes gens ! J'ai peur de faire quelque sottise et de dissiper mon épargne. Otez-moi cette

inquiétiide en acceptant les deux ou trois cents francs que j'ai mis de côté. Vous payerez le percepteur, et dans un an, ou deux, ou trois, vous me rendrez la somme, avec les intérêts, bien entandu, car je suis strict en affaires. Voilà le service que je vous demande.

' — Vous êtes un brave cœur, François, répondit Jean profondément ému, mais je ne puis accepter. Je ne pourrais pas vous rendie cet argent.

— Mais, monsieur le marquis...

— N'insistez pas. Vous me feriez de la peine. Et alors, quand doit donc se vendre la Lizardière ?

— Dans cinq ou six jours, à Bano^é.

— C'est bien.

— Adieu, monsieur le marquis. Réfléchissez encore, et si...

— Adieu, mon bon François. Mais toutes mes réflexions sont faites. Je vous remercie de nouveau et du fond du cœur, mais je ne puis accepter. Adieu.

Le marquis serra la main de l'huissier et, brusquement, détournant les yeux pour cacher une larme peut-être, il rentra dans le manoir. Quant à François, il descendît le chemin pierreux, et, arrivé sur la route qui, par la gauche, mène au Lude, et, par la droite, à Marcilly, il prit par la droite. Un peu plus loin, à Fembranchement qui monte vers Chalonnes et vers Noyant, il s'arrêta pensif. — Ah ! mais non ! se dit-il, tout n'est pas fini. — Et au lieu de s'en aller vers Noyant, il continua sa course vers Marcilly, par le chemin que la famille Désormes avait suivi la veille, comme nous Favons expliqué.

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