‹ La lizardièreChapitre 10 sur 17 · LE SECRET DE JEAN · texte numérisé non relu

LE SECRET DE JEAN

Jean de Lizardière trouva Paris plein de son nom. Les salons et les cercles artistiques se le disputèrent dès le premier jour ; il y réussit complètement iDar la simplicité de ses manières, sa modestie naturelle et sa bienveillance innée. Les marchands eux-mêmes ne lui trouvèrent qu'un défaut, c'est de ne pas donner ses tableaux pour rien. Il en avait apporté de Marcilly une douzaine et il les vendit ce qu'il voulut. Un mois après son arrivée, grâce à toutes ces ventes et aux commandes payées d'avance, il avait placé trois cent mille francs à la Banque et au Crédit foncier.

Vint la distribution des prix du Salon. Jean eut la médaille d'honneur. Le ministre voulut y ajouter la croix, et, comme il était galant homme et homme d'esprit^ il lui dit en la lui remettant :

— Monsieur de Lizardière, je sais que vous êtes royaliste. Recevez cependant la croix de chevalier de la main d'un ministre bonapartiste, ne sera peut-être un ministre royaliste qui vous donnera la croix d'officier.

Bien entendu le ministre ne le croyait pas, Qt on ne le croyait pas autour de lui, ce qui lui permettait de le dire.

Notre héros resta quatre mois à Paris. Chaque semaine, il écrivait à Christiane qui lui répon-

dait assidûment. Nous ne donnerons que deux extraits de cette volumineuse correspondance.

'' Marcilly, 15 juin 1868.

"" Je suis fâchée contre vous, mon cher enfant ; votre dernière lettre n'avait que sept pages, et de votre plus grosse écriture encore ; Tavantdernière avait les huit bien pleines. Votre cousin prétend que c'est là un symptôme, et je vous fais grâce des suppositions bizarres auxquelles il se livre. Moi qui vous connais mieux, je pense que vous songez à nous revenir bientôt et que vous réservez quelque chorje pour les longues conversations du soir et nos bonnes promenades dans les landes.

'' C'est égal, pour vous punir à tout hasard, vous n'aurez aujourd'hui qu'un petit billet de moi, une lettre d'affaires.

'' Maintenant que vous voilà riche, il faut songer à bien placer votre argent. Nous n'aimons pas beaucoup, mon mari et moi, ces placements en actions et en obli[rations. Ces chiffons de papier s'envolent à tous les vents. Léopold a donc pensé à ceci : La Mairie ( vous savez bien, cette ferme qui est située à côté du villaire de Brave, juste sur le coteau qui fait face à Marcilly ) est à vendre. On en demande quatre-vingtmille francs, elle en rapporte deux mille. C'est un beau placement pour notre pays. De plus, cette^ Mairie a été autrefois un vrai château. Vous seriez là merveilleusement pour vous, et j'ajoute pour nous. Madeleine prétend que, poiuéviter les courses inutiles, nous n'aurions, quand nous sortirions, qu'à hisser un drapeau sur la tourelle de la mairie et sur le donjon de Marcilly. Cette fillette est pleine d'esprit. Votre cousin.

plus sérieux, pense que si la Mairie était à vous, elle serait à lui comme chasseur, et vous savez que son rêve est d'être le Nemi'od unique de la contrée. Nos onze cents hectares ne lui suffisent pas.

'" Répondez-moi vite à ce sujet, mon cher enfant. Une chose m'a frappée dans vos lettres, c'est que vous ne m'avez jamais parlé de Mlle Désormes. Il est probable cependant que vous l'avez rencontrée dans le monde parisien où elle est, dit-on, très répandue.

Sui' ce, mon cher Jean, nous saluons tous le grand homme, et nous enibrassons le bon et cher parent."

La réponse de Jean ne se fit pas attendre.

" Paris, 17 juin 1868.

'' Ma chère et excellente cousine.

** Votre cœur a deviné juste. Si ma dernière

lettre était plus courte que les autres, c'est que dans deux jours je serai au milieu de vous tous, les tendi'es et bien-aimés amis de ma jeunesse. Quelle joie de vous revoir maintenant ! Et comme je suis fier de tout ce qui m'est arrivé, en pensant que je verrai cette bonne joie dans vos yeux !

" Oui, certes, j'achèterai la Mairie, puisque cela vous plaît à tous, mais j'ai aussi un projet — c'est le secret que je tardais à vous dire, parce que l'événement pouvait tromper mon espoir, — . ce projet, c'est de racheter la Lizardière. C'est pour cela que vous m'avez vu travailler avec cet acharnement, c'est pour cela que je suis devenu riche. Je la veux, je l'aurai ! C'est ma devise, et

je rajouterai aux armes de Lizardière, quand j'aurai reconquis leur vieux nid.

'' Ceci m'amène à vous répondre au sujet de Mlle Désormes. Je ne l'avais ^us rencontrée encore, et, à vrai dire, je ne la cherchais pas ; mais il y a tïois jours, depuis ma dernière lettre, à une soirée chez le duc de M..., je me suis trouvé en face d'elle tout à coup. Elle était entourée d'un escadron volant d'écuyers de l'empreur, de chambellans, d'auditeurs au conseil d'Etat, d'officiers des guides ; et elle semblait leur commander, avec son grand air de Calypso avant l'arrivée d'Ulysse. Elle est vraiment belle ainsi, mais elle a toujours je ne sais quoi d'impérieux et de dédaigneux qui n'est pas d'une jeune fille ; on dirait qu'elle porte toujours en un diadème invisible tous les millions de son père. Un brin de fleur vaudrait mieux.

'^ Je suis un ingrat, car elle a été charmante pour moi ; elle s'est humanisée en me demandant de vos nouvelles à tous ; elle m'a félicité de mes succès avec une grâce parfaite, et enfin, pour mettre le comble à sa grandeur d'âme, elle m'a dit brusquement et sraîment : '" Et Clodion ? Comment va Clodion ? Vous savez que je l'ai reconnu dans cette belle " Chasse au sangrlier! " Elle n'a pas ajouté si elle s'y était reconnue ellemême. Bref, je vous le répète, elle a été charmante, quoique manquant encore de simplicité.

" De mon côté, comme j'avais mon proiet. j'ai été d'une diplomatie transcendante. Savez-vous qui j'ai pris pour modèle pu cotte occasion solennelle ? Notre beau cousin Gaétan de Cambrv. Vous l'avez vu. je crois, faire le sièee des jolios femm-es de Tours et du Mans. C'est quelque chose de respectueux, de calme, de voilé, avec des abandons contenus, des admirations indiquées à

peine, un oubli apparent des attraits de la femme pour ne s'occuper que de son mérite et de son esprit, en lui j^arlant uniquement des choses Jes plus élevées et lesf*plus sérieuses.

'' Ainsi j'ai fait. N'allez pas croire cependant que je suis sorti de la réserve qui est dans mes habitudes et mon caractère ; non, certes ; j'ai peu parlé, j'ai beaucoup écouté. On m'a exposé toute une théorie sur la politique et, en particulier, sur l'Empire libéra], devant laquelle je me suis incliné avec une sorte de surprise flatteuse. Enfin, j'ai compris que je n'étais point devant une ennemie tout à fait irréconciliable. Et c'était le but de ma petite diplomatie. Je suis bien certain maintenant qu'elle ne se refusera pas à me rétrocéder la Lizardière, à condition, bien entendu, que je payerai tous les frais de réparations et embellissements.

Grondez-moi, je le mérite ; au fond, c'est assez lâche, ce que j'ai fait là, car je lui en veux toujours à Mlle Raymonde ; elle m'a humilié par sa générosité superbe et sa munificence dédaigneuse, sans parler du coup d'épée que j'ai failli recevoir à cause d'elle. Il n'y a que Clodion qui plaide en sa faveur.

Je suis peut-être sévère ; mais il me semble qu'on l'est encore plus dans les cercles très élégants et très mondains où elle vit ; on l'y appelle r ^' inhumaine des bruyères." Cela tient à la hauteur avec laquelle, dit-on, elle a repoussé tous les projets de mariage dont on lui a parlé ; il semble que les humbles mortels lui font injure en osant aspirer à sa main, et les candidats évincés unissent leurs rancunes.

'' En ce qui me concerne, quand elle m'aura rendu la Lizardière, j'oublierai de grand cœur les heures désagréables qu'elle m'a fait passer.

" J'oubliais de vous dii'e que Mlle Raymonde part, demain pour la Touraine, et qu'elle ira passer quelques jours en famille, à la Lizardicre, dont la restauration est terminée.

" J'espère, ma petite cousine, qu'il me restera bien assez d'argent pour cette double acquisition : j'aurai la Lizardière, parce que je le veux, j'aurai la Mairie parce que vous le voulez. Madeleine a une idée admirable avec ces deux drapeaux ; un blanc et un tricolore, n'est-ce pas ? Je tiens à ce que le blanc soit pour moi, vous savez ; mon cousin, dont la foi est un peu chancelante, arborera le tricolore. C'est joli, pour un décoré de l'i:mpire, ce que je dis là ! :A ce propos, priez mon cousin de préparer quelques bouteilles de vieux vin '' blanc " de Saumur pour arroser mon ruban rouge.

'' Adieu, ma chère cousine, et au revoir, je bavarde parce que je vous aime et parce que je suis heureux.

''JEAN DE LIZARDIERE.**

Avec quelle joie Jean fut reçu à son retour, on le devine. C'est dans le malheur que nous connaissons nos amis, dit la vieille sagesse des nations ; c'est aussi dans le bonheur.

Un moraliste misanthrope a écrit : " H va dans le malheur qui arrive à nos meilleurs amis quelque chose qui ne nous déplaît pas ! " Pensée qui semble avoir pour corrollaire la pensée correspondante : 'Ml y a, dans le bonheur qui leur arrive quelque chose qui nous déplaît ! '

La Rochefoucauld n'eût pas écrit cela s'il eut été le témoin de ce retour de Jean. Ce fut une gaieté douce, des sourires qui en disent plus que les paroles, des silences que l'on prolonge pour

mieux entendre le dialogue mystérieux des cœurs^ des questions ingénues et des récits qu'il fallait recommencer.

Madeleine surtout ne tarissait pas, elle avait dénoué et renoué vingt fois le ruban rouge de Jean, elle voulait toi^t savoir et demandait Tex- 23lication de tout. Brusquement elle appliqua son petit doigt sur le front de son cousin.

— Où est donc votre étoile, mon cousin Jean ?

— Que veux-tu dire, ma petite cousine ?

— Dame ! nous avons lu dans un grand journal : M. Jean de Lizardière va, nous assure-ton, repartir pour la Touraine ; il rentre chez lui avec une étoile au front ! Où est-elle, cette étoile ?

— Enfant que tu es ! une étoile au front, cela veut dire : une réputation brillante ; c'est une sorte de métaphore.

— Et qu'est-ce qu'une métaphore ?

— C'est une manière de ne pas appeler les chosses par leur nom.

— Alors, je n'aime pas les métajDhores ; elles servent à tromper les enfants.

— C'est égal ! fit M. de Chazé, arrosons l'é toile avec le ruban.

On était au dessert de ce premier dîner de re tour, qui a toujours une sorte d'allégresse vibrante. Le vin de iSaumur fut apporté solennellement ; le comte remplit trois coupes de la blanche liqueur écumeuse, en disant avec une emphase qui cherchait à cacher son émotion :

— A la gloire de notre cher cousin, haut et puissant seigneur marquis de Lizardière !

Le comte et le marquis vidèrent leur coupe et même la remplirent de nouveau. Christîane, qui ne buvait jamais d'aticiin vin, trempa les lèvres dans la sienne, et Madeleine, par une faveur spé-

ciale, obtint une gorgée du nectar angevin.

Selon son habitude, le comte s'endormit après le dîner ; seulement, cette fois, en fermant les yeîix, il dit à Jean :

— Il a raison, le journal de Madeleine ; tu as une étoile au front !

Jean, avant de se retirer, prit la comtesse a

part ;

— Ma bonne cousine, rendez-moi un service encore. Accompagnez-moi demain '^ la Lizardière.

— Demain ? Déjà ? .

— Oui, Mlle Eaymonde est arrivée depuis hier, et, d'après ce que je vous ai écrit, vous comprenez bien que j'ai hâte...

— Oui, mon cousin, oui ; alors, à demain. Jean partit donc tout joyeux ;^ mais Christia-

ne resta pensive et presque inquiète.

LE SECTvET DE MADEMOISELLE EAY- MONDE

M. Désormes étant sorti avec son fils pour courir dans les bois, la dame de compagnie faisant la sieste, Mlle Eaymonde était seule dans le grand salon de la Lizardière.

Ce n'était plus le manoir délabré que. nous avons vu au commencement de ce récit.

Les vieux bâtiments de la ferme avaient disparu, et une vaste cour entourée de grands arbres s'étendait, avec ses gazons et ses massifs do fleurs, devant la façade principale. Le rez-dechaussée, relevé de trois mètres au-dessus du sol, était précédé d'un perron divisé en deux degrés latéralemeat, avec quelques marches en avant. Les paliers des deux degrés arrivaient reliés à un portique construit en retraite, de manière à laisser une terrasse entre ces deux pavillons. Audessus de ce portique s'élevait le premier étage, orné de magnifiques cariatides aux angles et sur les trumeaux. Les façades latérales, ainsi que la façade postérieure, étaient fort simples. La toiture en ardoises était joercée de grandes lucarnes de pierre et d'autres plus petites couvertes en plomb. C'était une œuvre d'art, une véritable '' restitution," comme on dit dans le style à la mode.

L'intérieur n'était ni moins élégant, ni moins riche. Un goût très artistique avait procédé au

choix du mobilier. C'était une profusion, trop grande peut-être, de bahuts, de crédences, de cabinets florentins, d'armoires en bois sculpté, de tapisseries flamandes, d'aiguières en émail par Raymond, de verres de Venise, de chandeliers en cuivre repoussé, de chenets de bronze dans le goût du XVIe siècle. Enfin un petit musée de Cluny.

Mlle Désormes avait interrompu sa lecture et vaguement tenait ses regards fixés sur les armoiries des Lizardière, qui étaient restées encastrées dans le mur au-dessus de la cheminée monumentale.

La porte s'ouvrit et un domestique annonça :

— Madame la comtesse de Chazé... Monsieur le marquis de Lizardière.

Mlle Raymonde eut un léger tressaillement, mais elle se remit vite, se leva d'un air calme et alla souriante vers la comtesse qui entrait suivie de son cousin.

— Mademoiselle, quoique j'aie quelque vingt ans de plus que vous, c'est moi qui, la première, vous fais la visite de retour. Mais nous ne ve nons pas seulement en visiteurs, mon cousin et moi : nous venons en suppliants, pour ainsi parler : mon cousin a une prière à vous adresser, et, s'il en est besoin, je lui donne mon appui le plus sérieux.

— Si ce n'est pas absolument impossible, c'est fait, madame. Les hommes célèbres ont des privilèges, dont le moindre est de faire un honneur en demandant un service.

— C'est un service, ^n effet, que je vous demande, mademoiselle.

— Parlez vite alors, monsieur de Lizardière, dit Raymonde, évidemment très intriguée.

— Vous savez, mademoiselle, après quelles ré-

sistances, et vous pouvez comprendre avec quelle douleur, j'ai vu la maison et le domaine de ma famille sortir de mes mains. Heui^eusement, c'est dans les vôtres que maison et domaine sont tombés ; et je vous demande de me les rendi'o, de^ me les revendre, au prix que vous jugerez convenable.

Raymonde pâlit, regarda Jean longuement, et répondit enfin d'une voix presque dure :

— Cela ne se peut pas, monsieur.

— Pourquoi donc, mademoiselle ? Pouvez-vous tenir à cette maison où aucun de vos souvenirs n'est lié ?

— Vous le croyez; monsieur ! Vous avez raison sans doute ; mais on n'a pas que des souvenirs dans le cœiu*, on a aussi des préférences, des goûts, des habitudes que l'on prend vite. J'aime cette vieille maison, qui sans moi, serait encore une ruine ; permettez que j'y reste. Quand elle était à vous, vous avez refusé de me la vendre ; elle est à moi, je la garde.

— Elle est à vous légalement ; mais, moralement, mademoiselle, j'ose dire qu'elle est encore à moi. C'est pour la racheter que j'ai travaillé, que j'ai passé des jours et des nuits dans l'espérance et la crainte. Rendez-la moi, si vous êtes juste et bonne. Qu'y perdrez-vous ? Ces pierres, ces murs où est le blason de mes ancêtres, ces tombes où sont leurs restes, n'ont rien qui puisse vous tenir au cœur ; elles tiennent au mien comme si elles étaient ma vie. Voilà plus d'un an que la tombe de ma mère n'a plus son bouquet de bruyères et de fleurs sauvages. Rendezmoi cette tombe, mademoiselle.

Raymonde sembla hésiter, mais elle regarda Jean de nouveau, et répondit d'une voix sourde :

— Non, monsieur !

— Je n'insiste plus, mademoiselle ; aussi bien, c'était déjà trop pour ma dignité. Je vous laisse avec ma cousine ; il y a des tristesses qui veulent être solitaires. Je m'en retournerai par le chemin des hauteurs ; de là je verrai pour la dernière fois la maison qui m'est chère, et je respirerai Tair de ma petite patrie ; à moins qu'il n'y a.it là-haut un huissier pour me dire de passer plus vite mon chemin.

Jean sortit en saluant Mlle Désormes avec une politesse glaciale. Raymonde le suivit quelque temps des yeux ; quand elle fut sûre qu'il était bien réellement parti, elle alla vers la comtesse de Chazé, lui prit la main sans mot dire, l'entraîna presque avec une sorte de violence, descendit du salon au rez-de-chaussée, ouvrit la porte de la petite chapelle et lui montra d'un geste muet le tombeau de la marquise, de la mère de Jean.

Sur les dalles de cette tombe, au-dessous d'une petite lampe d'or, dont la lumière tremblait doucement, un bouquet de fleurs des champs et une couronne de bruyères fraîchement cueillis étaient posés.

"Raymonde. sans quitter la main de la comtesse? resta quelque temps les yeux attachés sur la tombe et sur les fleurs : puis penchant léoèrement la tête et l'appuyant sur le sein âe Christiane. elle éclata en sanglots.

Christiano réunit ses deux bras autour de la tête et des blonds cheveux de la jeune fille, se baissa un peu pour la baisser au front, leva ses veux humides pnx-mêmes vers le cîpI. et lorsaue les sanolots dp "Raymonde ne fnrpnt plus que des larmes, elle lui dit bien bas •

— "Vous l'aimez donc ?

— Oui, madame.

— Et depuis quand ?

— Depuis le premier jour. Mais lui, oh lui, je le sens bien, il me hait I

— Non, mon enfant, non ; seulement, vous n'en êtes pas encore à vous comprendre l'un l'autre.

— "Et cela ne sera jamais, jamais î Les jDleurs de la jeune fille recommencèrent. Chris tiane la regardait et l' écoutait en silence,, et, en même temps, elle semblait écouter ses propres pensées : sa tête s'était inclinée comme souo le poids de sa rêverie, et ses cheveux non^s s'étaient mêlés aux cheveux d'or de Raymonde.

— Allons, reprit-elle en la pressant de nouveau sur sa poitrine, allons... ne pleurez plus, ma belle blonde ! Ecoutez-moi. Je ne suis pas assez vieille encore pour être votre mère, mais je serai votre sœur aînée, s'il vous convient, et je deviendrai votre bonne conseillère.

— Je le veux bien et je Tespère, mais cela ne changera rien aux choses.

— Vous vous tromjDez, mon enfant, il n'y a rien d'irréparable entre Jean et vous, et il vaut mieux que le choc de sa nature et de la vôtre ait eu lieu aujourd'hui que plus tard. Jean a ses défauts, dont le plus grave est un orgueil excessif de race et de caste ; j'ai travaillé, je travaillerai encore à l'en guérir. Vous avez peut-être aussi vos défauts, ma mignonne, et les guérir ne sera cju'un jeu, si vous le voulez.

— Dites-moi comment il faut s'y prendre, madame, et vous verrez quelle banne écolière je suis.

— Je le crois, Raymonde, et avant un an je veux avoir fait de vous une perfection.

— Pour commencer, madame, l'œuvre de mon perfectionnement, répondit Raymonde qui se reprenait à sourire, voici un projet que je soy-

mets à votre sagesse. Ce n'est point du tout par une fantaisie puérile que j'ai acheté cette ruine et qu.^ j'en ai fait ce qu'elle est mamtenant. Comme je vous l'ai dit, j'ai aime Jean des le premier jour, à cause de sa fierté dans la misère, de son orgueil même, de ses colères, de ces éclairs étrano-es qu'il a dans les yeux ; il ne ressemble a aucun des hommes que j'ai rencontres dans le monde, c'est pour cela qu'il m'a plu. Je résolu, alors de lui rendre un jour cette maison qui est la sienne - car, il a raison, elle est la sienne moralement. - Je la lui aurais rendue des qu il me l'aurait demandée, à son premier mot a son premier regard, mais je pensais, au fond du cœur, que peut-être, en rentrant dans sa maison, il ne me dirait pas d'en sortir, ] espérais que mon âme attirerait la sienne, et aussi... cai enfin, n'est-ce pas, on prétend que je suis belle.

— Oui, très belle, Raymonde.

- Eh bien ! sans m'arrêter à ce rêve de mon cœur, j'aurais fait ce qu'il m'a demande, s il me

' l'avait demandé autrement. Mais si vous aviez senti comme moi quel dédain secret il y avait dans ses paroles et quelle dureté, comprimée, a peine, dans ses regards ? Alors je me suis révoltée, c'est vrai. Je ne suis pas fille noble, je n ai pas de sang bleu de patricien dans les veines, mais j'ai du sans ronge de bourgeois, qui en vaut un autre, je suppose. J'ai donc crie sous l'insulte muette, j'ai dit : Non ! avec une sorte de rage. J'ai eu tort. Avertissez-le, ce soir, oui. ce sofr, que j'ai changé d'avis, que je ne tiens plus à cette maison et qu'il peut y rentrer quand

il voudra.

— Non, mon enfant, il ne vous en saurait aucun gré.

— Qu'importe, pourvu qu'il ne souffre plus et ne me maudisse plus.

— Vous en aimera-t-il davantage ?

— Non, mais je mériterai mieux d'être aimée.

— Ce n'est point assez ; il faut que Jean vous aime. Laissez-moi faire. Vous m'avez gagné le cœm-, ce qui n'est pas toujours facile. Je veux votre bonheur et celui de Jean, et je les veux l'un par l'autre. Dès demain, nous nous mettrons à l'œuvre. Vous viendrez chaque jour à Marcilly, et quelquefois c'est moi qui viendrai chez vous. Nous mêlerons nos pensées et nos âmes ; si j'ai quelque chose de bon en moi, je vous le donnerai pour qu'il le retrouve en vous.

— Oui, mais en attendant, il me faudra, chez vous rencontrer Jean, le voir, lui parler, et ce serait pour moi une torture trop grande.

— Soyez tranquille, Raymonde : vous ne le rencontrerez pas de longtemps.

— De longtemps ?

— Oui, j'ai mes raisons, et croyez-moi, il faut que cela soit ainsi. Aimeriez-vous mieux souffrir à le voir ?

— Hélas ! peut-être ?

— C'est ce qu'il ne faut pas. Allons, adieu, Raymonde ; adieu, ma belle écolière. Personne que moi ne connaîtra votre secret.

— Oui, je sais qu'il sera bien gardé, madame.

— J'en ai peut-être gardé d'autres, et j'ai fait mes preuves devant Dieu !

Le visage de Christiane, quand elle prononça ces derniers mots, prit une certaine teinte de mélancolie, mais la sérénité de son âme y remonta bientôt. Elle embrassa de nouveau Vaymonde, sortit lentement avec elle, et, en regagnant sa voiture, lui dit encore tout bas :

— Courasre ! courasre, '' la belle blonde !

Pendant que Raymonde la regardait s'éloigner en la saluant d'un geste amical, Christiane, Toeil noyé dans sa rêverie profonde, se disait à ellemême :

— C'est grand et c'est doux, le devoir !

JAMES ABBOTT

Jean était revenu depuis une heure au Petit Château ; seul dans le salon du rez-de-chaussée, il semblait plus triste nue jamais ; un flot de pensées amères passait et repassait sur son front, et il repoussait même les caresses de Clodion, en disant à la pauvre bête étonnée :

Elle guérit les blessures du chien, mais elle rouvre celles du maître ! '"

En ce moment il entendit la voix de Christiane qui l'appelait.

Elle entra souriante comme toujours, s'assit près de son cousin, et lui montrant un livre qu'elle avait apporté :

Jean, avez- vous lu les *' Lettres sur l'Amérique, " par M. Xavier Marmier ?

— Non. ma cousine.

— Vous avez eu tort. C'est une de mes^lectures favorites et une des meilleures que Ton puisse faire. Eendez-moi le service de lire cette page à haute voix.

— Hélas î ma cousine, j'ai trop de chagrin en ce moment. Au lieu de lire des lettres sur l'Amérique, si vous n'étiez îci, je voudrais y être, en Amérique, au milieu des Peaux-Eouges et des bateliers de l'Ottawa et le plus loin qu'elle puisse aller.

— Je vois que nous pourrons îious entendre. Lisez.

— Vous le voulez donc ?

— Je vous on prie.

Christiane lui tendit le livre, lui indiqua la page et Jean commença, non sans un certain étonnement de l'étrange prière qui lui était faite :

'' En 1829, un jeune étranger arriva au village de Niagara dans l'intention d'y passer quelques jours. Les jours, les semaines, les mois s'écoulèrent ; il s'en allait clique matin s'asseoir en face des cascades, dans une muette contemplation ; il y retournait le soir, et de plus en plus se plongeait dans sa solitaire rêverie, dans la fascination de ces lieux.

" James Abbott, tel était son nom. Du reste on ne savait ni d'où il venait, ni qui il était. Cependant on ne pouvait le voir sans être frappé de sa distinction, de sa physionomie, de la grâce de ses manières, et ceux qui avaient pu s'entretenir un instant avec lui disaient qu'il avait beaucoup voyagé et beaucoup étudié ; mais ce n'était pas chose facile d'entrer en relations avec lui. Il n'avait point le sombre abord du misanthrope, mais il fuyait toutes les réunions, s'écartait des chemins fréquentés et restait seul dans sa demeure, seul sur la crête du coteau, seul sur la lisière du bois.

'' 11 avait demandé l'autorisation de se construire une petite île inhabitée qu'on appelait l'île des Trois-Sœurs. Elle lui a été refusée, je ne sais pour quelle raison. Il s'établit alors sur l'île d'Iris, et nul domestique ne le servait. 11 préparait lui-même ses repas, vrais repas d'anachorète si jamais il en fût ; un peu de farine bouillie et de l'eau, tel était son régime. Il était, d'ailleurs, d'une moralité extrême. Pas un regard de jeune

fille ne faisait scintiller ses yeux, pas un chant, pas une fête n'attirait son attention. Avait-il trouvé au fond de la coupe des joies de la vie une telle amertume qu'il ne voulait plus y porter ses lèvres ? Etait-il possédé par un regret qui lui rendait insipides les légers plaisirs du monde, ou par une passion qui fermait Tentrée de son cœur à tout penchant vulgaire ? C'est ce que Ton n'a pas su.

" Au mois de juin 1S31, il sortit un matin pour aller se baigner dans la rivière, selon sa coutume, et le lendemain des pêcheurs ramenaient sur le rivage son corjDs inanimé qui avait été emporté par le courant, à quinze milles de distance. Des Anglais, qui en ce temps-là se trouvaient au Niagara, se réunirent pour lui rendre les derniers devoirs,, pour lui ouvrir une tombe sur le plateau qu'il aimait, en face de la cascade qu'il avait tant de fois contemplée. On apprit alors qu'il était Anglais, fils d'un honorable recteur de paroisse. Quant au secret qu'il gardait dans son âme, quant à la cause de sa profonde tristesse et de son isolement, personne n*a pu le dire.

" Pauvre James Abbott ! lorsqu'il mourut, il avait vingt-huit ans."

La page terminée, Jean regarda Chris tiane comme pour lui demander l'explication de sa fantaisie.

— Mon cousin, il doit vous plaire, ce James James Abbott, car vous lui ressemblez un peu ; c'était comme vous un blessé de la vie, et sa blessure devait être plus profonde que la vôtre, je n'en doute pas. Il me plaît aussi, et je voudrais... Comment vous dire cela ?

— Dites toujours.

— Je voudrais avoir une fleur cueillie sur sa tombe.

— Rien n'est plus facile, répondit Jean qui ne pouvait s'empêcher de sourire ; précisément, ce riche Américain, à qui j'ai vendu ma '' Chasse au sanglier," possède une grande ferme sur les bords du lac Erié, non loin du Niagara. Je vais lui écrire, et certainement...

— Non, ce n'est point cela que je veux. Votre Américain pourrait nous tromper ou être trompé, je veux une fleur bien authentique, et pour cela...

— Pour cela, ma cousine ?

— Je n'ose plus vous le dire, vous allez me croire folle.

— Vous savez bien que non.

— C'est qu'en effet je le suis, peut-être un peu en cette occasion.

— Eh bien, je le serai aussi, pour vous ressembler une fois au moins.

— Alors... je me décide. Cette fleur... Voilà que j'hésite encore.

— Allons, allons, du courage ! Cette fleur...

— Comment ! Que je parte pour l'Amérique ?

— Certainement, vous aviez envie d'y être, disiez-vous tout à l'heure.

— En vérité, ma cousine, voilà une idée par trop originale, et elle doit en cacher une autre.

— Vous avez deviné. Elle en cache même deux autres. La première, c'est de vous faire étudier, et d'étudier moi-même, par contre-coup, les mœurs américaines. Cela ne peut vous nuire, marquis de Lizardière ! La seconde... ^^nis ici promettez-moi de me croire sur parole.

— Je vous crois toujours.

— La seconde, c'est que s'il y a pour vous un moyen de rebtrer en possession de cette Lizardiè

re qui vous tient si justement au eœur, c'est d'aller me chercher cette fleur sur la tombe de James Abbott.

— Je vous avoue, ma cousine, que, malgré m^ confiance en vous, je voudrais bien avoir le mot de l'énigme.

— Vous l'aurez à votre retour.

— C'est donc très sérieux ?

— Très sérieux, et la preuve, '^Vst que vous partirez demain matin.

— Demain ?

— Oui, après avoir donné à votre notaire des ordres pour acheter la Mairie. C'est une bonne affaire, et Lcopold en sera tout à fait enchanté, comme il vous l'a exi^liqué dans son petit égoïsme de chasseur.

— Quant à cela, ma chère cousine, c'est entendu. Quant aux fleurs, vous les aurez, et je vous en apporterai moi-même tout un bouquet, dans six semaines au plus tard.

— Six semaines... c'est trop tôt, mon cousin. Je vous donne dix mois, au moins.

— Mais, en dix mois, on fait aujourd'hui le tour du monde, presque.

— Eh bien, faites-le. Mais je ne veux vous revoir qu'au mois de mai de Tannée prochaine ; j'ai mes raisons pour cela.

— Encore une éniçrme î

— Oui.

— Et vous pensez que la Lizardière pourra...

— Je pense que voilà bien assez de questions. Je ne vous répondrai plus.

— Décidément, ma cousine, toutes les femmes sont méchantes aujourd'hui, même vous î

— Vous vous trompez, ami Jean : pas même Elle !

— De grâce, ma cousine Christiane, expliquezmoi...

— A votre retour du Niagara ; pas avant î

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