PENDANT QUE JEAN EST EN AMERIQUE
Il partit le lendemain comme il l'avait promis. Laissons-le prendre le chemin de fer jusqu'au Havre, le paquebot jusqu'à New-York, courir do New-York à Albany, d'Albany à Montréal, de Montréal au Niagara, et voyons ce qui se passe pendant son absence à Marcilly, sur les bords de la Maulne, qui n'a pas l'ambition d'emprunter les eaux d'un lac Erié pour en former un lac Ontario.
Mlle Raymonde fut, comme on pense, très fidèle au rendez-vous que lui avait donné la comtesse. Dès le lendemain elle lui rendait visite, rougit un peu quand on lui apprit le départ précipité de Jean, mais se trouva vite en confiance avec sa nouvelle amie.
Rien n'est plus intéressant à observer que deux femmes dont l'une a le secret de l'autre ; riiéroTne d'un roman est toujours un peu inquiète et troublée ; elle craint de rencontrer le blâme ou l'inattention, elle ne veut pas tout dire et vou-
drait que tout fût deviné ; il lui est doux d'être consolé, il lui est pénible d'être plainte, et son orgueil souffre encore quand son cœur commence à moins souffrir.
La confidente a le meilleur rôle. D'abord, elle est fière, en guérissant les blessures d'une autre, de se montrer invulnérable. Supériorité jDassagère du médecin sur le malade. Ensuite, elle n'est point fâchée de toucher le fond douloureux des sentiments qu'elle n'éprouve pas, mais qu'elle regrette peut-être de ne pas éprouver ; car on n'est pas seulement jalouse de celles qui sont aimées, on est jalouse de celles qui aiment.
Christiane n'était pas de ces confidentes à l'affection douteuse, et plus habiles à découvrir le mal qu'à le guérir. Une fois sa résolution prise et la li^ne du devoir bien tracée devant elle, rien au monde ne l'en aurait fait dévier ni sortir ; généreuse, intelligente et ferme, elle avait pardessus tout ce génie de l'abnégation et du dévouement, que l'on devine dans une femme à &cs longs regards mystérieux.
Christiane se prit d'une affection rapide pour Naymonde, parce que Vaymonde aimait Jean. bonheur. Pour une honnête femme, toute femme qui aime honnêtement est sacrée. Elle résolut donc, sans la heurter, sans la blesser, sans l'attrister jamais, sans l'humilier par des reproches maladroits, d'en faire, comme elle l'avait dit, '' une perfection." La tâche n'était point difficile, mais elle pouvait être longue. C'est pour cela que Christiane avait envoyé Jean aux Etats-Unis, d'où elle espérait bien qu'il reviendrait modifié lui-même dans son caractère et ses idées. C'est pour cela qu'elle attira Raymonde auprès d'elle, la traitant comme la sœur aînée de sa fille.
Education charmante d'une femme par une autre femme, loyal enseignement donné à un cœur tendre par une âme loyale et un esprit éclairé ! Ce fut r œuvre de la comtesse de Chazé pendant les mois qui suivirent le départ du jeune marquis de Lizardière.
Raymonde, élevée sous les yeux d'un père intelligent, mais n'ayant pas connu la douce influence d'une mère, habituée aux succès du monde comme à un hommage naturel, adulée pour sa fortune et sa beauté, indépendante et ingénument altière, avait, dans le caractère comme dans les idées, quelque chose d'indécis, d'irrégulier et de fantasque. C'était la sauvage de la civilisation comme Jean était le sauvage de la solitude.
Dans son intimité nouvelle avec la comtesse, Raymondc fut d'abord un peu dépaysée. Cette simplicité constante, cette ponctualité à remplir sans effort tous les devoirs de la vie, la surprirent comme les premières leçons d'une langue étrangère. C'est le comte de Chazé surtout qui l'étonna. D'après les romans et le théâtre, d'après cette gentilhommerie d'apparat qu'elle avait vu s'étaler dans quelques salons parisiens, elle s'était fait de l'aristocratie l'idée la plus fausse : elle se figurait qu'un gentilhomme est un être absolument entiché de sa noblesse, dédaignant tous ceux qui n'ont pas leur nom dans la salle des Croisades, fermant l'histoire à 1789, tenant en mépris '' vassaux, vavassaux et vilains," un gentillâtre à la Béranger, enfin.
Elle trouva, dans le comte de Chazé, un gentilhomme chasseur, sans la moindre morgue, ne parlant presque jamais de ses aïeux, gai, bruyant, bon voisin ; maire à la poigne un peu rude, comme on l'a vu, mais cela parce q,u'il avait été
colonel, et non parce qu'il est noble et comte.
Cette découverte ravit Mlle Kaymonde, qui, au bout de quelques jours, n'avait pas de plus grande joie que d'entendre le comte entonner de sa plus belle voix sa fameuse chanson de chasse:
Vénus nous défend de boire, Bacchus nous défend d'aimer...
Mme de Cliazé, en riant, coupait la chanson à l'endroit périlleux, et Mlle Raymonde riait aussi.
De son côté, le comte avait pris tout à fait en gré la jeune fille. C'était sans doute un peu parce qu'elle était belle, et qu'à soixante ans, peutêtre plus qu'à vingt ans, un charmant visage réjouit les yeux ; mais c'était surtout parce que cette nature singulière et franche lui plaisait. Il était très perspicace, du reste, M. de Chazé, avec son air de ne toucher à rien, et on était quelquefois surpris de la rapidité, comme de la sûreté de ses jugements.
C'est ainsi qu'un soir, Raymonde partie, le comte dit tout à coup à la comtesse :
— Alors, ma chère amie, vous avez l'idée de marier Jean à Mlle Désormes ?
— Comment, Léopold, vous avez deviné...
— Je devine toujours ce qu'il est bon que je sache.
— Eh bien ! que penchez-vous de mon projet, Léopold ?
— Je pense que tu as raison, Christiane, et je te reconnais là !
Ainsi autorisée dans son dessein par l'autorité compétente, Mme de Chazé s'attacha à le faire réussir. Elle voyait donc Raymonde chaque jour. Quand le temps était beau, toutes les trois
( car Aladcleine ne manquait jamais de les suivre ), s'en allaient de ferme en ferme, par les sentiers perdus dans les bois, visiter les malades et les pauvres. Eaymonde était charitable, mais sa charité avait été jusque-là *' officielle/' pour ainsi dire : J^ous les ans elle envoyait une somme considér^Ie au bureau de bienfaisance et au curé de sa paroisse, à Paris comme en Touraine.
Cela fait, et sa conscience tranquille, elle n'y songeait plus. Christiane entendait autrement la charité ; il ne suffit pas d'être aumonière, disaitelle, il faut être infirmière. Elle avait installé au château une pharmacie qu'elle utilisait avec intelligence pour les besoins de ses pauvres clientes ; sans être " doctoresse,'' elle avait acquis quelques notions suffisantes de médecine prati- (jue dont elle fit part à Raymonde. Celle-ci, très adroite de ses mains, la surpassa bientôt dans cet humble et noble travail. Quand une fille do ferme, en faisant la récolte des noix ou des châtaignes, était tombée de l'arbre et s'était fracturé le bras ou la jambe, Raymonde n'avait pas sa pareille pour poser les éclisses et les assujettir par des bandages bien blancs et bien solides. Elle y mettait un certain amour-propre, qui n'a rien que de louable. Cela vaut mieux que de tourner la tête aux chambellans des empereurs et aux auditeurs au Conseil d^Etat.
Faire la charité n'est pas seulement apporter un bonheur à autrui, c'est se donner une joie à soi-même : quand nos trois infirmières étaient revenues, quelquefois sous Ja pluie et l'orage, d'une de ces courses lointaines, après avoir jeté leurs vêtements trempés et couverts de la boue tenace des mauvais chemins, comme elles s'asseyaient gaiement devant le repas du soir î Que de commentaires et d'explications sur la maladie
de la vieille mère Martin et le rétablissement du père Guignard ! On en oubliait de lire le ''Journal d'Indre-et-Loire.''
Raymonde avait ses malades favoris. Par exemple, un gars de quinze ans, qui s'appelait Jean le Clialonnais, eut la chance de se casser un bras en luttant conti'e un taureau échappé. Raymonde le soigna si bien, avec une attention si persévérante et si douce, que, le jour de sa guérison constatée, mon gars, des larmes plein ses yeux, lui dit avec une naïveté touchante :
— Vrai, mademoiselle, je vous aime comme une cousine !
Raymonde ne se contenta pas d'avoir guéri Jean le Chalonnais. Comme il était intelligent et n'avait pas négligé l'école, elle le plaça au collège de Saumur, donna au père de quoi payer la pension. Jean fit de brillantes études, alla étudier le droit à Paris, débuta au barreau avec grand succès, et s'il n'est pas député aitjourd'hui, cela nous étonne.
Mlle Désormes, grâce à Christiane, était bien loin maintenant et bien au-dessus de cett-e charité officielle, répétons le mot, qui lui semblait suffisante, comme à tant d'autres. Mais elle avait un défaut à peu près pareil et qu'il fallait guérir.
Sa religion était aussi une religion officielle. Certes, elle ne se refusait à aucun des devoirs imposés. A Paris, pour rien au monde elle n'eût manqué la messe d'une heure à la Madeleine ; quand un prédicateur célèbre attirait la foule à Notre-Dame, Raymonde avait sa place marquée derrière le banc-d' œuvre, et pour ces occasions solennelles Worth lui avait composé une toilette dont on parla dans le '* Figaro."
Christiane entendait la religion d'une façon
toute différente, et, sans entreprendre de controverse avec sa jeune amie, elle résolut — c'était le cas ou jamais — de prêcher d'exemple.
A la messe du dimanche, où assistaient plusieurs familles des châteaux voisins, Eaymonde, dès le premier jour, avait arboré la fameuse robe de Worth, un chef-d'œuvre. Christiane s'habilla, et habilla sa fille, d'une modeste robe de laine, qui n'avait rien de disgracieux, mais qui ne revenait pas à cinq francs le mètre, prix inconnu à l'illustre couturier parisien. — Raymondo, ou Worth, eut, paraît-il, beaucoup de succès devant les jeunes châtelains placés en face d'elle, de l'autre côté du chœur, et les regards trop curieux et peu édifiants de ses ^admirateurs l'embarrassèrent plus qu'ils ne la flattèrent. Son embarras ne fit qu'augmenter quand, au sortir de l'église, Christiane lui dit de son air naïf :
— Décidément, je suis fagotée avec cette robelà, nous nous ferons plus belles dimanche prochain, Madeleine et moi.
Le dimanche suivant, Raymonde portait une robe de surah, que sa femme de chambre avait confectionnée dans la semaine.
La comtesse s'était aperçue que Raymonde avait un certain goût pour la médisance ; initiée, autant qu'il est permis à une jeune fille bien élevée, aux chroniques des salons, elle se montrait d'une sévérité bruyante pour les fautes des autres femmes, que ces fautes fussent prouvées ou non. Elle exerçait sa malice et son esprit sur ces sujets délicats avec une verve intarissable.
Un jour que Raymonde s'était livrée à un de ces accès de sévérité cruelle, la comtesse lui dit :
— A propos, ma chère enfant, j'ai un service à vous demander. Puisque votre père veut bien vous confier à moi, ayez la bonne grâce de m'ac-
compagner, jeudi prochain, à Tours, à la soirée que donne la femme du général de division. J'ai un acte héroïque et difficile à y accomiDlir, et vous me soutiendrez.
— Un acte héroïque, madame ? Dans le salon (F un général, c'est assez naturel.
— Oui, très héroïque, et vous le comprendrez peut-être mieux que personne.
— Vous m'intriguez beaucoup, mais beaucoup.
— Voici l'histoire. Vous avez entendu parler sans doute de Mme Louise Nystcm, qui habite Tours.
— Je crois bien : Mme Nystem et le capitaine de hussards ! On ne parlait que de cela l'an dernier.
— C'était là, mon enfant, une épouvantable calomnie. J'en ai eu la preuve certaine depuis peu. Mais j'ai eu le tort de croire et de propager cette calomnie. Louise est mon amie d'enfance, et, par un de ces calculs involontaires ou non qui nous font craindre l'approche de ceux que l'on attaque, j'ai été d'autant plus sévère pour elle. J'ai quelque autorité dans le monde, et, voyant que je n'allais plus chez Mme Nystem, on ne l'a plus invitée nulle part. J'ai donc commis là une de ces lâchetés de femme qui ne valent pas mieux qu'une lâcheté d'homme. 11 faut que je répare ma faute, il le faut absolument, si je veux vivre en paix avec ma conscience. S'accuser de ces fautes devant le prctre, 'c'est bien, mais cela ne suffit 4)oint. Voici ce que je veux faire : j'écrirai à la femme du général que je lui présenterai une ancienne amie à moi, et à Louise que j'irai la prendre chez elle pour la conduire à ce bal, et là je dirai tout haut ce que je jugerai utile de dire.
— C'est, en effet, très héroïque, ce que vous voulez faire, madame, et je vous admire d'avance.
— Il n'y a rien là d'admirable ; il n*y a qu'une réparation que la religion bien comprise m'ordonne de faire. Du reste, je manque quelquefois d'indulgence pour les autres femmes, ma chère Raymonde ; le serpent de l'orgueil est là-dessous ; car, je l'oublie trop, nos fautes sont à nous seules, et nos mérites ne sont qu'à Dieu.
Christiane fit ce qu'elle avait annoncé. KUe alla au bal de Tours, suivie de Vaymonde ; et, tenant Mme Nystem par la main, sous le feu croir<é des regards curieux, die la présenta ainsi à la femme du grénéral :
— Mme Nystem, une de mes amies les meilleures, pour laquelle j'ai autant d'affection que d'estime.
Tous les assistants s'inclinèrent, car Mme de Chazé avait dans toute la Touraine une réputation et une autorité inattaquables. Le général, voulant ne le céder en rien à cette bravoure féminine, offrit son bras pour le prochain quadrille à Mnie Nystem, et la pauvre calomniée, rougissante encore mais la tête haute, entendit en passant au milieu des groupes le président du tribunal dire au préfet :
— Evidemment... évidemment... c'était inepte î Depuis cette soirée, Christiane, avec un vif
plaisir, remarqua que Raymonde mettait plus de douceur et de perspicacité indulgente dans ^es jugements sur les autres femmes.
Elle avait encore un défaut, "'cette belle blonde," comme l'appelait Christiane : elle lisait beaucoup, mais sans choix, au hasard, à tort et à travers, m.élant les livres d'histoire, les récits de vovacfc."-, les (TMivro>î do rTÎf^invi»^ >niv ]-)r»p^ip^
et aux romans du jour. Elle se composait ainsi une érudition assez étendue, mais confuse et incohérente.
C'est surtout le goût de Raymonde pour les romans qui alarmait Cliristiane.
Le roman est chose terrible. Nous ne parlons même pas de ces œuvres honteuses qui calomnient leur siècle et leur pays. Nous parlons de ces romans où, sous prétexte de nous conduire à une moralité finale, Fauteur nous fait passer par les chemins scabreux et les sentiers obscurs, où sous prétexte de condamner le mal on renseigne à ceux qui l'ignorent, et où certaines 23ensées, certaines phrases, certains mots, innocents en apparence, font monter ftu front du lecteur des rougeurs subites. Le vrai danger du roman, c'est qu'il est lu dans la solitude, dans le demi-jour propice aux mauvais rêves et aux tentations de l'esprit. Le théâtre n'offre pas, du moins, ce genre de péril ; l'auditeur, le spectateur est en pleine lumière ; il regarde, mais il est regardé ; il sent autour de lui la probité g;énérale qui le surveille, et, sauf aux heures du vertige, il n'applaudit jamais le vice éclatant ou voilé. La preuve, c'est que nous voyons des romanciers, quand ils mettent leurs romans sur la scène, en retrancher ce que le spectateur ne supporterait pas, ce que pourtant le lecteur a dévoré.
Le remède, l'antidote à ces romans brûlés des fièvres secrètes, c'est de les lire à haute voix ; Christiane, sous prétexte que la faiblesse de ses yeux l'empêchait de le faire ellemême, pria Raymonde de lui lire les romans nouveaux qui arrivaient de Paris. Quelques-une de ces lectures n'allèrent pas loin. Brusquement Raymonde s'arrêtait, toute troublée et mécontente.
— Décidément. c*est impossible, disait-elle.
— Gous avez raison, Eaymonde ; prenez un autre livre.
On était plus heureux alors, car Mme de Chazé choisissait. On en revenait aux mâles jjoètes, aux éducateurs d'âmes, aux écrivains respectueux de la pensée et de la dignité humaines ; on s'arrêtait, non de honte, mais d'admiration ; on faisait le commentaire des génies hauts et calmes ; et l'esprit de Raymonde «e rassérénait en montant avec eux.
ECHANGE DE FLEUES
Jean à Christiane.
"Niagara, 15 juin 1809.
'' Ma chère cousine.
Voici la fleur que vous m'avez demandée : je l'ai cueillie ce matin même sur là tombe de James Abbott, votre héros mystérieux.
Je n'ai i^as bien compris pourquoi vous m'avez envoyé, comme cela en Amérique ; je comprends encore moins, plus j'y soni^e, en quoi ce voyage peut m' aider à reconquérir ma chère Lizardière — le dernier conquérant a des griffes trop tenaces, quoique blanches — mais je \ous obéis comme toujours, et, comme toujours, je n'en suis point fâché.
J'avais contre les Américains des préventions dont il faut rabattre. Certes, on ne trouve ici ni l'élégance, ni la vivacité d'esprit, ni les mœurs douces et polies de nos vâeux peuples d'Europe, mais on sent que l'on est au milieu d'un grand peuple. Ce que j'en aime surtout, c'est précisément le défaut dont or. l'accuse : l'indépendance du caractère poussée jusiju'à une sorte de sauvagerie ; iDrobablement, j'ai en moi le germe très développé de ce défaut, et je vous avoue que si je n'étais un royaliste de la \ieille France, je voudrais être un républicain de la
jeune Amérique. Les extrêmes se touchent, en politique comme en bien des choses. Je vous expliquerai tout cela quand nous nous reverrons, en vous lisant les ouvrages de Gustave de Beaumont et d'Alexis de Tocqueville sur 1 Amérique. . ' 1 r •„ " En attendant que je devienne républicain, i'ai de plus en plus la rancune féodale que vous savez contre Topulcnte et nouvelle propriétaire des pauvres vieux murs qui m'ont vu naître. Plus iV songe, moins je m'explique la ténacité de Mlle Désormes. Ou pKitôt je me 1 explique bien : évidemment, je lui ai déplu, et je ne comprends pas que j'aie pu me faire illusion un seul instant. Si elle m'a refusé ce qu'elle accorderait à tout autre en pareil cas, c'est quelle nie déteste. Je ne lui en veux pas d'ailleurs : cette jolie mondaine dédaigne tout naturellement 1 homme des bois que je suis et que je resterai, l^eci me servira de transition pour vous dire que je suis installé en pleine foret canadienne non loin du Niagara. J'ai retrouvé ici ce riche Américain, M. Jonathan Muller, vous savez, qui a paye a si haut prix ma '' Chasse au sanglier. 11 a tait construire une magnifique ferme, que 1 on poui^ rait sans flatterie appeler château, et il me prie d'en décorer la salle à manger, le salon et la bibliothèque. Je lui ai donc promis une douzaine de fresques représentant les plus beaux points clo vue du pavs : la Chute américaine, le Fer a cheval la Table de roc, l'île d'Iris avec la tombe de votre ami Abbott, l'île des Trois-Sœurs, et autres merveilles.
" Ce sera un travail de trois ou quatre mois, et, puisque je suis dans le grand pays du commerce, j'ajoute sans fausse honte que les republi-
cains d'Amérique payent les œuvres d'art avec une générosité toute royale.
" Ne croyez pas, ma chère cousine, que Tesprit mercantile m'ait envahi. Si plus que jamais je tiens à gagner beaucoup d'argent, voici pourquoi.
'' J'ai donné, en partant, l'ordre à mon notaire d'acheter pour moi cette ferme de la Mairie, sur laquelle mon cousin tient à exercer ses formidables talents de chasseur. Sur l'emplacement de cette ferme je bâtirai une nouvelle Lizardière d'après les plans de l'ancienne que j'ai conservés. C'est celle-là qui sera la vraie et la bonne ; j'y ferai transporter les tombes de mes parents ; Mlle Raymonde ne me refusera pas, cette fois ; en douter serait calomnier son cœur. — De plus, j'achèterai tout ce que je trouverai à vendre dans les environs, la forêt du Château-la- Vallière, s'il est possible, et j'aurai ainsi rétabli et augmenté l'héritage de mes pères. Voilà le nouveau plan de ma vie, ma chère cousine ; ne le communiquez jDas à Mlle Eaymonde : elle serait capable d'acheter toutes les forêts de Touraine pour le faire manquer.
Adieu, ma chère cousine, n'oublié pas Tcxilé qui vous aime tous.
'' JEAN DE LIZARDIERE.
'' Chez M. Jonathan Muller, à Niagara."
A l'arrivée de cette lettre, Raymonde était là précisément ; d'un coup d'œiî elle aperçut le timbre étranger et reconnut l'écriture de Jean qu'elle avait vue déjà chez le notaire, mais elle ne dit mot, se contentant de suivre, à la dérobée, l'im-
pression que faisait la lecture de la lettre sur le visage de son amie. .
Cette impression ne fut pas mauvaise san. doute, Raymondc mit dans ses yeux une muette prière qui sienifiait :
Je voudrais bien lire, moi aussi .
Christiane, après un moment de reflexion, lui tendit la lettre, et la jeune fille se mit a lire en rougissant et en souriant tour a tour. Quand
'"rComme\l me connaît bien, n'est-ce pas ? Comme il me devine ! Est-ce que tous les hommes sont aussi perspicaces quand ils jugent les
femmes ? , . x r^on
Oui, tous, ma belle enfant, tous... ou a peu
'"^Christiane et Raymonde ne parlèrent pas davantage de Jean, ce jour-là. Christiane. du reste, amenait rarement la conversation sur ce sujet, Tautant plus que Madeleine était là, presque toujours, et faisait, dès que sa mère parlait bas à Eaymonde, sa question habituelle : ^ — Qu'est-ce que vous dites, maman .
Le lendemain, Christiane répondit à Jean :
La Lizardièro, 10 juin IJT.O.
" Je vous réponds, mon cher cousin ^'^ la Li- .ardière. où ie suis allée rendre visite a Mil T)é«ormes. Elle est sortie avec son père et. en
l'attendant, nous f^Ho^^^^^'l^fr' ^''^"^,f, "^l";;,, " Vour.. voilà donc à demi citr>vr,i de la bhie Amérioue. i^une aristocrate ! Vo.s travaille, donc nour les Yankees républicains, fils dr Croisés ! Et tout cela, pour redevenir en France, haut et puissant seieneur de la Maine, Lizar-
dière, Braye-sur-Maulne, Lublé, Saint-Laiirentdu-Pont, et autres lieux ! C'est très bien, et je vous le dis fort sérieusement, de redorer ainsi le blason de vos pères. Moins sérieusement, j'ai quelque idée que vous trouverez là-bas un moyen plus sentimental que de peindre les chutes du Niagara pour M. Jonatlian Muller : ce serait de nous ramener une jeune Américaine avec une robe de dollars. Je la vois d'ici : mince, longue ! une taille un peu plate, des cheveux rares et un peu rouges, de grands pieds, comme la reine Berthe, et des mains sanguines et puissantes ! Voilà mon idéal.
'' J'entends Mlle Kaymonde qui rentre et je ferme ma lettre en vous embrassant.
'' CHRISTIANE DE CHAZE.
P. S. — Marcilly, même jour, 5 heures.
" Je rouvre ma lettre, et j'y glisse une fleur pour vous récompenser de la fleur de James Abbott. Je l'ai prise sur une tombe aussi, la tombe de votre mère. Chaque fois que je viens voir Mlle Désormes, je fais une visite à la chapelle, et j'y trouve toujours un bouquet ou une couronne de bruyères saubages. Raymonde l'y apporte ellemême tous les matins. J'ai pris aujourd'hui une de ces fleurs et je vous l'envoie.
'' Je vous écrirai toutes les semaines, et j'en exigr-e autant de vous.