LES VOLONTAIRES DE L'OUEST
C'était le 2 décembre. Les volontaires de rOuest, anciens zouaves pontificaux, avaient pris position au village de Terminiers ; quelques mobiles de différents bataillons s'étaient joints à eux. Ils attendaient, l'arme au pied, écoutant autour d'eux le bruit formidable de la bataille. Les I5e, 16e et I7e corps de Tarméc de la Loire étaient aux prises avec Tarmée allemencle. Bavarois et Prussiens, commandée par le duc de Mecklembourg, et renforcée pendant la bataille par les troupes du prince Frédéric-Charles.
Le général de Sonis commandait le 17e corps, sous les ordres du général Chanzy, et les volontaires de rOuest faisaient partie de ce 17e corps.
Parmi les volontaires et les mobiles nous retrouvons quatre de nos amis, M. Désormes, son fiki Raoul, Gaétan de Cambry et le comte de Chazé. M. de Chazé portait l'uniforme de souslieutenant, — il n'avait pas voulu d'autre grade — les trois autres étaient simples soldats. Tous les quatre, au bruit du canon qui se rapprochait de plus en plus, causaient tranquillement, comme dans le salon des Bruyères ou sur le perron de Marcilly. Seulement M. Désormes, M. de Cambry et Raoul étaient plus graves que d'habitudes; M. de Chazé, au contraire, débordait de gaieté, l'odeur de la poudre grisait le vieux soldat d'Afrique.
— Dites-donc, Désormes...
Il avait supprimé le '' monsieur " depuis qu^il était en campagne.
~- Dites donc^ mon clier Bésormes, c'est très bien à vous de prendre Tuniforme de soldat, car, sans compliment vous frisez la soixantaine, cher ami, mais il me vient un regret.
— Et lequel, mon bon Cliazé... ?
— C'est que vous n'ayez pas apporté votre ancien costume de saint-simonien ; j'ai idée que ces maudits Prussiens et ces enragés Bavarois reculeraient à cet aspect fantastique.
— Vous riez, mon cher ami, et cependant il y a du bon dans votre idée. La guerre patriotique est, comme je vous l'ai dit souvent, la grande ouvrière de l'unification des opinions et des castes. Il y a ici des représentants de la vieille noblesse de France, des bourgeois et des paysans ; et le plus noble c'est le plus brave.
— Et il n'y a que des nobles ici, mon cher Désormes. Ce que je regrette, c'est que Jean n'y soit pas ; mais le pauvre garçon a été fait prisonnier à Sedan — la ville de Turenne, Dieu puissant ! — et il est interné au fond de rAîiemagne. Sa dernière lettre est datée de Magdebourg.
En ce moment, un officier, suivi d'uné^rdonnance, arrivait au galop et s'arrêtait devant les volontaires et les mobiles. C'était le ca])itaine de Pronleroy, le même qui, quelques jours après, au combat de Baulle, se promenant à décuuvert sous les balles prussiennes, disiiit aux soldats :
Vous voyez bien, mes gars, que les .Prussiens sont de mauvais tii'eurs."
— Messieurs, vous êtes les zouaves pontificaux ?
— Oui, monsieur, réondit le capitaine Le Gonidec.
— Eh bien ! allez au plus vite attaquer et occuper le village de Gommiers, très menacé par Tennemi en ce moment. C'est Tordre du général.
— Ce sera fait, monsieur.
— Maintenant, messieurs, je vous laisse un camarade de plus. C'est le marquis Jean de Lizardière, qui arrive de Prusse, d'où il s'est échappé par le Tyrol et l'Italie ; on lui a dit qu'il trouverait ici des amis, et il m'a prié de le conduire à eux. Adieu, messieurs !
Jean fut bientôt dans les bras de M. de Chazé, de M. Désormes et de Raoul ; mais ils n'eurent I^as le temps de causer, car volontaires et mobiles partirent au pas de course vers Gommiers, ne les attendirent pas ; chassés par le feu terrible de trente pièces françaises, canons et mitrailleuses, ils rétrogradèrent vers le Nord ( 1 ) .
Les Allemands ne les attendirent pas ; chassés par le feu terrible de trente pièces françaises, canons et mitrailleuses, ils rétrogradèrent vers le Nord.
Cependant la bataille n'était point, pour cela, gagnée par les Français. Les Allemands s'étaient facilement retranchés dans le village de Loigny, clé de la position. Il fallait les en chasser, avant la nuit qui approchait. Le général de Sonis se chargea de cette mission redoutable. Il alla trouver les zouaves et les mobiles rangés en ordre de combat près du château de Villepion, en leur criant :
— Vive la France ! Vive Pie IX ! En avant' !
Le colonel de Charctte déploya sa troupe, zouaves et mobiles, les zouaves au centre, les mobiles à droite, les francs-tireurs de Blidah et de Tours à gauche, le général et le colonel à cheval derrière la première ligne de tirailleurs. M.
de Verthanou portant le nouveau fanion emprunté aux zouaves par le général ; et ces huit cents hommes avancèrent pour attaquer une division tout entière retranchée dans une position presque inexpugnable et protégée par de nombreuseg batteries.
De Villepion à Loigny^ quinze cents mètres de plaine nue et légèrement ondulée ; au haut de cette plaine, un petit bois très touffu, long de trois cents mètres et profond de trente. A droite de ce bois, une grosse ferme appelée Villours, sur un chemin qui conduit à Coigny ; derrière ce môme bois, un autre espace vide de terrain en pente douce qui remonte jusqu'au village. Dans la ferme de Villours et dans le bois, deux bataillons allemands ; dans le village, le gros de Tennemi flanqué de batteries établies à droite et à gauche du jDlateau.
Ces huit cents fantassins français allaient donc renouveler l'héroïque folie de la cavalerie anglaise à Balaklava ; mais non, ce n'était point folie de prouver qu'en se jetant sur l'artillerie, des soldats résolus peuvent en atténuer l'effet ; ce n'est point folie d'enseigner aux autres à bien mourir.
Ils partirent déj^loyés en tirailleurs, calmes, au pas, avec le sang-froid des vieilles troupes, comme sur un cham,23 de manœuvre, dans le silence de tous, le général et le colonel sachant qu'il n'était pas besoin d'encourager de tels hommes.
L'ennemi, apercevant cette ligne de tirailleurs, la couvrit bientôt d'une pluie d'obus, mais peu des nôtres furent atteints ; ils aiDj^rochèrent ainsi du petit bois, d'où partit une violente fusillade.
Les balles font moins de bruit, mais plus de besogne que les obus. M. de Verthamon tomba
couvrant de son sang la bannière que releva le comte de Bouille ; le général de Sonis eut le genou brisé, près de lui tombèrent les commandants de Troussure et de Moncuis. Les autres avançaient toujours, Tarme au bras, impassibles, quoique frémissant. Quand ils ne furent plus qu'à quelques pas des arbres : Feu, cria le colonel de Charette. Tous tirèrent en même temps, et d'un bond s'élancèrent dans le bois, bayonnette en avant.
Ce fut terrible et rapide. Une bonne baïonnette dans une main française, c'est Durandal au poing de Eoland. Bientôt les Prussiens, ou s'enfu3^aient vers leurs retranchements du village, ou se jetaient par terre demandant grâce et jetant leurs armes. Au milieu du bois, M. de Chazé suivi de M. Désormes et de Jean, aperçut un jeune officier qui, caché à demi par le tronc d'un chêne, le visait avec son revolver.
M. de Chazé se précipita sur lui en criant d'une voix plus tonnante que jamais :
— Je parie que tu me manques, animal ! L'officier fit feu, mais la balle passa entre le
bras et la poitrine du comte.
— Je te l'avais bien dit, blanc-bec ! C'est égal, tu es un brave.
Et il lui fendit la tête d'un coup de sabre.
Mais la balle, si elle avait manqué le comte, ne fut pas perdue, malheureusement. Elle traversa le bras de Jean, qui le suivait, et alla briser l'épaule de M. Désormes placé à deux pas derrière ses Jeux amis.
M. Désormes tomba sous le coup, et Jean se précipita sur lui, mêlant le sang qui coulait de sa blessure au sang de son vieux camarade ; M. de Chazé, en se retournant, vit qu'ils étaient blessés tous les deux et voulut les secourir.
— Non, non, lui dit M. Désormes7 d'une voix ferme, allez à l'ennemi.
M. de Cliazé suivit donc les zouaves, qui après après avoir repoussé les Prussiens loin du bois, enlevèrent avec le même élan la ferme de Villours. Là ils s'arrêtèrent un moment, attendant du renfort, attente inutile, et ils se jetèrent seuls sur les murs des jardins et les premiers maisons crénelées et regorgeant de Prussiens qui tiraient à l'abri. Le colonel de Charette, dont le cheval avait été tué, conduisait à pied la charge jusqu'aux maisons du village. Malheureusement il fut blessé et tomba ; ses soldats parvinrent cejDendant à pénétrer dans quelques maisons, mais des masses ennemies les tournèrent, et le colonel fit donner Tordre de la retraite.
En ce moment, M. de Chazé, ayant à ses côtés M. de Cambry, s'efforçait d'enfoncer la porte d'une maison, tandis que Gaétan travaillait à se hisser au premier étage, en grimpant par la fenêtre du rez-de-chaussée. Gaétan, avec son flegme habituel, se livrait à cette opération dangereuse, lorsqu'un soldat prussien, se penchant de l'étage supérieur, lui tira un coup de fusil ; Gaétan tomba la i3oitrine traversée.
— Adieu, mon pauvre cousin ; j'ai souvent escaladé les murs pour de moins bons motifs. Que Dieu me le pardonne aujourd'hui !
Gaétan de Cambry était mort.
Alors, de tous les côtés, les Prussiens sortirent du village, cherchant à entourer la poignée de braves qui s'acharnaient encore ; il fallut reculer cependant. M. de Chazé, le revolver dans la main gauche, le sabre dans la droite, au milieu d'un nuage de i^oussière, sur la terre labourée par les balles et les éclats d'obus, se retirait lentement, se retournant de temps à autre et faisant tête à
ceux qui le poui^ui valent de trop près. Il gagna ainsi le petit bois où gisaient, sur le rebord d'un fossé, le colonel de Charette, son frère, et plusieurs de leurs vaillants compagnons blessés comme eux. M. de Chazé les aperçut, et leur montrant ses bras et ses épaules de géant :
— Colonel, je vous emporterai bien, si vous voulez, et un autre avec vous !
— Non, mon ami, répondit simplement le colonel ; à quoi bon vous faire tuer ? Je suis bien ici ; vous, allez encore vous battre pour la France.
M. de Chazé dut obéir ; il rentra dans le bois où il ne put retrouver M. Désormes et Jean.
La nuit tombait, et il lui fut impossible de regagner le château de Villepion sans être poursuivi. Là, il s'arrêta, regarda le village de Loigny qui brûlait, écouta les dernières rumeurs de la bataille, et, entendant de loin les hourras des vainqueurs, se mit à pleurer comme un enfant.
Le soir, à Patay, lorsqu'on fit l'appel de ce premier bataillon des zouaves, on constata que, sur trois cents hommes qui étaient partis le matin, deux cent sept et onze officiers étaient restés morts ou blessés aux mains de l'ennemi.
L'hécatombe était digne de la cause.
M. de Chazé apprit au bivouac de Patay que Raoul Désormes avait été blessé comme son père et comme Jean, mais vers la fin de la bataille. On ne savait rien de plus sur eux, et le comte, dévoré d'inquiétude, dut partir avec ce qui restait de cet héroïque bataillon, pour suivre la retraite de l'armée dans la vallée de la Loire, vers Poitiers.
Là, mais plusieurs jours après, il reçut des nouvelles de ses amis.
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