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L^ AMBULANCE ET LA LIZARDTERE

Jean, M. Désormes et son fils Raoul, mourant de faim et de froid sui' la terre nue, avaient été trouvés par les Prussiens sur le champ de bataille et transportés au presbytère du village, où Ton établit une ambulance confiée aux soins du vénérable abbé Tlicuré, curé de Loigny.

Les blessures de M. Désormes et de son fils étaient moins graves qu'on ne T avait cru d'abord et tous deux furent bientôt en voie de guérison ; mais la blessure de Jean était plus sérieuse, l'inflammation s'y était déjà mise, et le malade eut le délire pendant plusieurs jours.

Un matin, sa fièvre était moins ardente, mais il prononçait de temps à autre quelques mots entrecoupés comme dans un rêve.

-- Bonne et sainte Christiane ! 11 a raison, M. Désormes... Raymonde... Raymonde... Trop riche, trop riche... Elle aime mieux Clodion... Il est heureux, mon chien ! Les fleurs de bruyères... La Fée ! La Fée !

11 ouvrit les yeux lentement, chercha autour de lui, et aperçut dans un coin de la petite salle d'ambulance M. Désormes, le bras en écharpe, qui causait avec Raoul. Au pied de son lit, Christiane et Raymonde le regardaient. Toutes deux portaient le brassard avec la croix rouge de Genève.

<— Vous nous avez; reconnues, n'est-ce pas, mon.

cousin ? C'est moi Christiane... et mademoiselle Raymonde...

Jean rouvrit les yeux de nouveau.

— Oui, toutes les deux, je vous reconnais, et monsieur Désormes aussi, qui est là avec son fils. Je me rappelle maintenant... ce bois où Ton se tuait... les Prussiens ! ... Où donc est mon cousin M. de Chazé ?

— Il est à Poitiers, bien portant.

— Et Madeleine ?

— Au couvent des Marmoutiers, près de Tours.

— C'est moi qui ai été malade... bien malade, n'est-ce pas ?

— Oui, mais ce n'est plus rien, et nous allons vous ramener à Marcilly... Nous avons la permission, et nos voitures sont ici depuis plusieurs jours.

— Eh bien, alors, partons !

— Dès que vous serez guéri tout à fait...

— Je le serai vite, guéri... je suis très heureux... Jean guérit vite en effet, comme il avait dit,

et, dès qu'il put supporter la voiture, on partit en suivant la route de Châteaudun et les rives du Loir. On gagna le Lude, et de là on se mit en chemin pour Marcilly ; mais la fatigue du voyage avait nui à la convalescence de Jean, et, en approchant de la Lizardière, il fut repris d'un léger frisson.

M. Désormes s'en aperçut et le dit à la comtesse :

— «Te crains pour Jean, madame, votre grand château où il n'y a pas de calorifère et où il faut tout un chêne pour réchauffer une chambre. Vous feriez mieux de rester avec nous à la Lizardière, qui est beaucoup plus confortable ; n'est-ce pas ton avis, Raymonde ?

— Oui^ mon père, répondit-elle en rougissant un peu.

— C'est aussi mon avis, ajouta Jean avec un certain trouble.

Toutes les choses passées lui étaient revenues sans doute à la mémoire, mais il reprit avec fermeté :

— Oui, mademoiselle, allons à la Lizardière. Une heure après, Jean était installé dans une

chambre bien chaude, et il se disait à part lui :

— Aurais-je pensé, il y a un an, que je rentrerais dans cette maison, sans y apporter la rancune et la colère ?

Non seulement il y rentra, mais il y resta plus de six semaines ; il y vécut dans une intimité douce et toute fraternelle. Entre Raymon«le et lui, pas un mot plus tendre ne fut prononcé. D'ailleurs, de trop graves préoccupations pe^ saient sur eux : les malheurs de la France, les nouvelles du siège de Paris, la grande ville bombardée et luttant contre la faim plus redoutable que le feu de T ennemi, nos armées en retraite partout, les bandes prussiennes courant la campagne autour d'eux. Dans la vallée ?néme de la Maulne, où les Allemands ne s'établirent pas, on apercevait tout à coup, au détour des chemins, quelques détachements de^ uhlans marchant en bon ordre, tranquilles comme che:-^ eux, et accoutumant les échos infidèles de nos collines à i iiorrible chant de l'étranger.

Quand Christiane, Ravoioiide, Jean, M Déeormes, faisaient une de ces rencontres sur la ro.ito du Lude ou de Château- la- Vallière, ils se regardaient en silence, baissfiient les yeux et revenaient avec cette tristesse morne (jui ne cherche pas à être consolée.

M. Désormes était le pki'j triste de tous. Cette

défaite de la France était pour lui la défaite de la civilisation moderne, l'écroulement de ses théories et de ses rêves, la main-mise de la force brutale sur le progrès et Tavenir. Peut être avait-il d'autres préoccupations jdIus personnelles, car il recevait quelquefois des lettres qu'il lisait en pâlissant et dont il no parlait qu'à sa fille. Un jour, Jean, la voyant plus inquiète, lui dit avec quelque hésitation :

— Qu'avez-vous donc, mademoiselle ? vous semblez plus triste.

— Oui, lui répondit-elle, mais c'est à cause de mon père. Moi... oh ! moi, c'est tout différent.

Elle n'en dit pas davantage, et Jean respecta son silence, mais il se perdit en commentaires sur ces paroles mystérieuses.

Un autre jour, Jean reçut une lettre qu'il lut à haute voix devant M. Désormes, Eaymonde et Christiane.

M. Jonathan MuUer lui écrivait d'Amérique que les actions de la fonderie d'armes de guerre, où il avait placé la fortune de Jean, avaient quintuplé de valeur, par suite des commandes importantes faites par la France.

— Voilà une fortune bien inattendue et dont Torigine m'attriste, dit Jean d'une voix sincèrement affligée.

-— Pourquoi donc ? répliqua M. Désormes ; votre argent ayant été utile à la France, la source de votre fortune est bonne. Ne vous attristez pas de ce bonheur particulier, qui compense d'autres malheurs peut-être.

Enfin, Dieu eut pitié de la France ; la grande et fière vaincue paya la rançon de ses fautes et de ses gloires. La paix était signée.

Notre vieil ami M. de Chazé, quand les mobiles et les volontaires furent licenciés, arriva un ma-

tin à la Lizardière pour cliercher Christiane et Jean, complètement rétabli, du reste.

Au moment où ils allaient partir, Raymonde les pria de monter dans le grand salon, et là, en présence de son père, de son frère, du comte et de Christiane, elle alla droit vers Jean et lui dit :

— Mon père ignore la démarche que je fais, mais il m'approuvera, j'en suis sûre. Mon~père, sans être ruiné tout à fait, se trouve dans une situation très embarrassante. Ses forges, ses mines de province, ses établissements de Paris, ont été détruits ou ravagés ; il a de lourdes échéances auxquelles son honneur lui ordonne de faire face, et nous devons réunir toutes nos ressources. Monsieur le marquis, j'ai refusé autrefois de vous revendre le domaine de vos pères. J'ai eu tort. Soyez plus généreux que moi, puisque c'est vous qui êtes riche maintenant. Rentrez chez vous, monsieur le marquis.

— A une condition, mademoiselle Raymonde, c'est que vous y i*esterez.

— Je le veux bien, répondit-elle avec un doux éclair de joie dans les yeux, si mon jDèrc y consent.

— Eh ! oui, certes il y consent, se hâta de dire M. de Chazé, re23renant cette voix formidable et gaie doîit il avait un peu perdu l'habitude depuis la guerre ; oui, certes, il y consent ! Ah çà î mes enfants, est-ce que vous croyez que je ne l'avais pas mis au courant de nos projets à Christiane et à moi ? Voilà un an qu'il est de la conspiration ; est-ce que vous croyez, par ha sard, que j'aurais permis de manquer, moi le sachant, à l'autorité paternelle ? Ah ! mais non, non et non î

M. Désormes tendit la main au comte et à

Jean. Quant à Raymonde, elle se jeta dans les bras de la comtesse.

— Ah ! bonne Christiane î c'est à vous que je dois cela.

— Oui, un peu, en effet... Allons, soyez heureuse, '' ma belle blonde ! '"

Il y a dix ans de cela. Sauf Clodion qui ne marche plus guère et Pieyrard qui ne marche plus du tout, nos braves amis jouissent du bonheur qu'ils ont conquis et mérité. M. Désormes, si c'est là un bonheur, est sénateur inamovible ; son fils, Ratoul est député ; le comte de Chazé, toujours capitaine de louveterie, est le plus magnifique vieillard qui se puisse rêver. Madeleine vient d'épouser un gentilhomme angevin choisi entre les meilleurs par la prudente et fine Christiane. Christiane a de superbes cheveux blancs dont elle fait quelque peu parade ; c'est la seule coquetterie qu'on lui ait connue.

La marquise Kaymonde de Lizardière a six enfants, deux filles et quatre garçons. Le jour oii le dernier arriva, M. de Chazé se précipita sur Jean et l'empoignant par les deux bras, lui cria d'une voix dont l'âge semble encore augmenter la puissance :

— Je ne suis pas content! Il m'en faut un septième l'an prochain ; il faut beaucoup de bons gars pour la vieille France !

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