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FLEUR DE MER

C'est une côte tourmentée à ses heures qui s'étend do l'embouchure de la Gironde à celle de l'Adour. Le sable Ta couverte de son rempart de dunes, et contre ce sable envahisseur, avant-coureur de la mer elle-même, un homme de génie, humble et bienfaisant, Brémontier, a dressé la verte digue de pins. L'Atlantique a d'étonnantes colères sur cette rive. Chaque fois qu'il s'y jette, c'est par amoncellements de vagues, comme s'il avait le désir de décharger en une seule fois son ressentiment contre la terre. A certains moments, on croirait que cette riche presqu'île du Médoc, rongée en haut par l'estuaire de la Garonne, en bas par les creux des bassins et des étangs d'eau douce, va s'abîmer dans un engloU' tissement soudain. Du Verdon à Biscarosse, à travers les mornes solitudes des Carcans, d'Hourtins, de Sanguinet et de Caseaux, pardessus le bassin d'Arcachon, la ligne des sables se prolonge, bordant la mer d'un liséré d'or. Et, en arrière du premier plan, les racines baignant pour ainsi dire dans l'eau salée, surgissent les '" pignadas " uniformes, dont les arbres grêles, laissant couler leur sève résineuse par l'entaille qui les blesse au pied, donnent l'idée d'un peuple d'êtres chétifs et malingres, qui, de toutes leurs

faiblesses unies, auraient fait, selon le proverbe, une force invincible. Tels ces pécaris du Nouveau-Monde, isolément sans défense, qui opposent aux tigres et aux panthères l'irrésistible attaque de leurs énergies rassemblées.

Le 25 mars 188..., fête de TAnnonciation, la tempête équinoxiale se déchaînait avec furie sur la côte. Au hameau de M..., situé à égale distance de Soulac et du Verdon, la plus belle maison de Tendroit, sorte de chalet brique et pierre, et placé lui-même à quelque trois cents mètres des feux les plus rapprochés, gardait encore, à dix heures du soir, ses fenêtres éclairées. Au dehors, la rage de T ouragan était telle que des pins entiers, les plus voisins du rivage, s'abattaient tout d'une pièce sur le sol. De loin, la lueur des vitres de la maison produisait Teffet d'une étincelle intermittente de phare, alternant avec les fugaces éclairs que la tour de Cordouari jetait dans les lourds nuages rasant les flots.

Un homme marchait pourtant sous cette nuit, pressant le pas sur la route vaguement aperçue dans l'ombre, à travers les arbres. '' Pressant le pas " peut paraître une expression inexacte, car l'homme ne gagnait guère qu'un pas sur trois, sans cesse ramené par les rafales, obligé d'éviter ou de sauter les énormes flaques dont l'averse diluvienne parsemait le sol battu. &on capuchon relevé au-dessus de sa pèlerine était le seul abri qu'il eût contre la pluie. Aussi était-il grandement alourdi par ses vêtements trempés.

Il atteignait pourtant l'enclos palissade qui entourait la demeure, et poussa la claire-voie. Celle-ci mit en branle une sonnette, dont le timbre éveilla un chien. Un énorme et rauque aboiement éclata, et, la seconde d'après, un gigantesque terre-neuve se dressa devant le visiteur.

— Paix ! Fox ! dit celui-ci en levant le bras. Ce fut alors, de la part de Tanimal, la plus

touchante manifestation de rattachement. D'un bond, il sauta au visage de l'arrivant pour le lécher, agitant sa queue, fléchissant son vaste corps en courbes démonstratives, proférant ces petits cris de plaisir qui sont l'expression de la l^lus vive joie en ses pareils.

Le visiteur ne parvenait qu'à peine à modérer ces transports d'allégresse, quand la porte de la maison s'ouvrit, laissant voir une silhouette de femme dans la baie éclairée du dedans. Une voix, douce et jeiine, un peu tremblante, demanda :

— Qui va là ?

Au lieu de répondre, l'inconnu entra, précédé par le chien, précédé aussi par un coup de vent qui éteignit net la bougie que tenait celle qui avait ouvert.

Le voyageur repoussa la porte derrière lui, tandis que, dans l*obscurité, la voix, plus tremblante encore, redemandait :

— Mais qui êtes-vous ?

— C'est moi, Vénie, fit l'inconnu avec une co: taine gaieté d'expression.

Une exclamation retentit :

— Pierre, c'est toi, Pierre' ! Oh ! quel bonheur î

Et on ajouta :

— Attends, que j'aille chercher de la lumière.

— C'est inutile, puisque je connais le chemin.

— Alors, viens.

Pierre sentit qu'une main prenait la sienne dans l'ombre. Mais, en même temps, son introductrice lui disait dans un souffle :

— Chut ! ne faisons pas de bruit. Elle dort. ~ Qui ? Mère ?

Elle l'entraîna, poussa une seconde porte, et le

fit entrer dans la cuisine, dont les volets ouverts laissaient la clarté s'épancher au dehors. Une vieille femme qui surveillait un fourneau se retourna.

— Monsieur Pierre î fit-elle, à son tour, avec stupéfaction.

Elle ajouta immédiatement :

— Eh bien ! vous voyez, mamzelle Vénie, la pauvre mère avait raison quand elle disait qu'elle le voyait venir. Les vieilles ont toujours raison. C'est égal, comment que vous avez fait pour arriver avec un temps pareil ? Pour sûr, on a dû vous faire payer la voiture les yeux de la tête !

Celui que l'on nommait Pierre s'était débarrasser de sa pèlerine et de sa capote ruisselantes. Il apparut alors dans sa petite tenue d'enseigne de vaisseau, et déboutonna sa redingote.

Cela fait, il prit à pleins bras la vieille servante et l'embrassa sur les deux joues. Puis, comine Vénie s'avançait pour en recevoir autant, r officier recula d'un pas.

— Ho ! ho ! Que te voilà changée depuis trois ans, ma petite Vénie î Je ne t'aurais pas reconnue, là, sincèrement.

Il disait vrai. Une émotion soudaine s'était emparée de lui.

A son tour, elle devint très rouge, puis, avec un adorable sourire :

— Est-ce que cela va t'empêcher de m'embrasser, Pierre ?

Derechef il lui tendit les mains.

— Oh ! non, puisque tu le permets.

Vénie tendit son front, et Pierre posa un respectueux baiser sur ce front pur, à la naissance des magnifiques cheveux blonds.

La vieille servante Ijattit des mains.

— Là, c'est tout à fait bien comme ça... La jeune fille se détourna.

Pierre sourit.

— Que veux-tu dire, Mariette ?

— Suffit, je m'entends, monsieur Pierre. Il n'y a pas loin de la mairie à l'église, ici, n'est-ce pas ?

Il se fit un silence, pendant lequel Mariette revint à son fourneau.

— Voilà le bouillon réchauffé. Je pense que la mère pourra le prench'c avec plaisir.

Pierre parut brusquement s'éveiller d'un songe.

— Ah çà ! mais elle a donc été bien malade, maman ?

— Dites donc que nous avons manqué la perdre, mon pauvre monsieur Pierre.

— Oh ! mon Dieu ! Est-il possible ? s'exclama le jeune officier.

Il se rapprocha de Vénie.

— Est-ce que je ne peux pas la voir ? La jeune fille hocha la tête.

— Moi, tu sais, je ne demanderais pas mieux. Mais c'est le médecin qui a conseillé de lui ménager les émotions. Elle n'est pas encore bien, et mon&ieur le curé est venu lui rendre visite hier. Cependant, il l'a trouvée un peu mieux.

— Je voudrais pourtant bien l'embrasser.

— Attends î je vais voir comment elle est. Ça pourrait la surprendi'e de te voir arriver ainsi. Car, enfin, tu es venu sans répondre à ma lettre d'il y a quatre jours.

Mariette éleva la voix. ...

— Il n'y a pas de danger que ça la surprenne, mamzelle Vénie. Quand je vous dis qu'elle Ta vu venir.

La jeune fille ne Técoutait plus. Elle était entrée dans une pièce attenante.

Et voici qu'elle se mit à appeler joyeusement :

— Tu peux te présenter, Pierre. Maman t'attend. .

L'enseigne s'avança sur la pointe des pieds, secoué d'une émotion facile à comprendre.

Sur le seuil, il hésita.

En face de lui, au fond d'une vaste pièce carrée, se dressait un lit à baldaquin, un de ces vieux lits de paysan, en poirier massif et dur, que les collectionneurs de nos jours recherchent avec passion. Du milieu des couvertures émergeait une tête de femme âgée, pâle et amaigrie, mais belle encore des restes de cette beauté magnifique que la nature semble départir, avec une préférence marquée, aux femmes de cette région. En même temps, une voix très faible et très douce murraurait :

— Entre, Piarillou, n'aie pas peur.

L'officier ne fit qu'un bond de la porte au chevet de la malade. Il l'étreignit de ses deux bras, et se mit à pleurer sur son épaule.

— Oh ! maman ! maman ! Dire que tu as été si malade, et que je n'en savais rien !

La mère se mit à caresser les cheveux bouclés du beau marin.

— Malgré tout, tu es venu. Je savais bien que tu viendrais. Je l'avais dit à Vénie. Tu n'as pas voulu laisser mourir ta pauvre vieille mère comme ça toute seule sans revoir son fils, n'est-ce pas ?

— Mourir ! veux- tu te taire, maman ! cria gaiement la jeune fille.

La malade hocha la tête.

— Faudra pourtant bien que j'en vienne là, ma fille. Mais je crois que ce n'est pas encore pour

cette fois. Et puis, voilà Pierre revenu. As -tu remarqué, petite ?

— Quoi donc, mère ?

— Qu'il est revenu le 25 mars, le jour de l'Annonciation de la Bonne-Mère. C'est bon signe, ça.

Elle s'interrompit, imis, avec un soupir :

— Et là, vrai, j'avais besoin de te voir, mon fils. J'ai quelque chose d'important, de très important à te dire. Monsieur le curé me l'a bien recommandé. Seulement, pas aujourd'hui, parce que ça me fatiguerait, mais demain, oh î oui, demain, pour sûr. Maintenant que je i/ai em^^ brassé, va-t'en souper et te sécher. Moi, je sens que je vais dormir. Cause bien avec Vénie, et envoie Mariette se coucher. Elle a de l'âge, tu sais, puisqu'elle était ma sœur de lait... ainée... Allons, embrasse-moi, et va manger. Tu dois mourir de faim.

Elle prit encore deux ou trois baisers à son fils, puis se retournant sur l'oreiller :

— Vénie, dit-elle, baisse un peu la lampe. Je vais dormir.

— Et le bouillon ? demaanda la voix étonnée de Mariette,

— Merci, donne-le à Pierre, Il en a plus besoin que moi.

Les deux jeunes gens et la servante entrèrent dans la cuisine,

— Tout de même, fit l'officier, ma mère a raison. Si tu pouvais me donner un morceau, Mariette, j'y ferais honneur. Rien ne creuse comme une course sous le mauvais temps.

Quand la vieille femme, aidée de Vénie, eut installe sur la table de bois blanc le consommé d'à bord, puis une tranche de gigot froid et une aile d'oie confite vivement '' revenue " à la poêle, accompagnés d'une bouteille de vin, toutes choses que Pierre fait dispaeaitre avec Tappétit de ses robustes vingt-trois ans, la conversation reprit entre lui et ses deux interlocutrices.

C'était une adorable enfant que Vénie. Grande, merveilleusement sculptée par la nature, elle avait le teint éclatant, les cheveux blonds et les lignes pures du profil anglais. Mais bien des choses en elle, outre le haie de la mer, qui avait réchauffé cette carnation lait-euse dénotaieiTl qu'elle n'appartenait qu'à moitié à la race britannique.

Elle formait avec Pierre le plus frappant contraste. Grand aussi, celui-ci révélait la conservation du type basque dans sa maigre mais herculéenne charpente de méridional brun. Les traits du visage avaient une distinction égale à celle de la jeune fille, mais avec un caractère de fierté un peu sauvage. A vingt-trois ans, il était enseigne de vaisseau. 11 avait conquis la croix au Tonkin, et son nom était, dans la marine, le synonyme de vaillance héroïque, en même temps que de sagace promptitude.

Pierre était le fils de Jean Daritz et de Madeleine Etcheberry, — deux pêcheurs fixés sur la côte du Verdon depuis quelque cinquante ans. Le père était mort dix ans plus tôt. La mère avait

élevé son fils avec soin et fait de lui le brave garçon et Texcellent marin qu'il était.

Pierre avait cinq ans, lorsque, un soir, à la suite d'une épouvantable tempête qui avait poussé à la côte un steamer anglais, son père était rentré très ému, tenant entre ses bras un petit paquet blanc qu'il avait remis à sa femme, en lui disant :

— Regarde un peu voir ce que le bon Dieu nous envoie. Est-elle assez mignonne, la chérie ?

Et la femme avait pris des mains de son mari une petite fille de quinze mois environ, toute blanche et rose, que la mer avait jetée sur le sable, épave vivante envelopjDée dans ses langes et enfermée, comme Moïse, dams une sorte de berceau de bois.

— Doux Jésus ! s'écria Madeleine. C'est-y Dieu possible qu'elle ait échappé ?

— Il y a un bon Dieu pour ces anges-là, dit le père, un croyant sincère, en se signant avec la petite main du baby.

En cherchant dans les vêtements de l'enfant, on avait trouvé divers papiers, celui-ci entre autres :

" Nous somm.es perdus. L'hélice ne fonctionne plus. Le '" Kimburn " ne gouverne pas. .Les feux sont éteints. Que Dieu sauve mon enfant ! Si je meurs et qu'elle survive, prière à ceux qui la recueilleront de l'élever conformément à sa naissance et aux désirs de sa famille. Les titres que je laisse auprès d'elle en assureront le moyen. L'enfant est catholique, comme sa mère, et Française comme son père ; voici ses noms : Yénie-Jane BambeiTQont, fille de Jean Dambermont et de Vénie Clamorgan.

'' A bord du '' Kimburn/' prête à paraître devant Dieu.

'' La mère de l'enfant,

'' VENIE DAMBERMONT,

née CLAMOUGAN. "

Telle était l'origine de Fenfant sauvée des eaux. Elle avait grandi dan^? T humble cabane des pêcheurs, devenue peu de temps après le chalet actuel. Jean Daritz et sa femme, honnêtes gens, r avaient mise, à dix ans, en pension chez des religieuses de Pauillac. La petite fille avait été élevée comme une demoiselle, — mais, par la même occasion, Pierre, lui aussi, avait été élevé comme un monsieur. A dix-sept ans, il était entré au '' Borda,'' et, à cette heure, il ne revoyait sa mère et sa '' sœur " qu'après trois ans de séparation.

Les deux jeunes gens avaient donc bien des choses à se dire.

Ils ne s'en firent pas faute.

— Mais alors, demandait Vénie, si tu n*as pas trouvé de voiture à Soulac, comment as-tu fait pour venir ?

— Eh bien ! et mes jambes ?

— Pauvre Pierre ! s'cxclama-t-elle en joignant les mains. Tout ce trajet sous la pluie! Huit kilomètres !

Et ses yeux s' allumant d'une flamme d'admiration :

— Quel homme tu es, tout de même ! ajoutât-elle.

Elle était aussi sincère que naïve, cette admiration. Vénie avait pour son frère d'adoption le

plus vrai des cultes : elle l'aimait, et il le lui rendait bien.

En ce moment, debout, adossée à la grande cheminée de la cuisine, les mains rejointes derrière les hanches, elle le considérait, sans que ses yeux fissent rien pour celer le sentiment de son cœur. Et, distraitement, avec des sourires exquis qu'humectaient des larmes tremt)lantes au boi-i des cils. Elle modulait comme un chant ses paroles de caressante flatterie.

— Sais-tu, Pierrot, que tu es très beau, oh ! mais, très beau ! Comme c'est long, trois ans ! Est-ce que nous allons rester encore trois ans sans te voir ? Non, n'êeï-èï pas? C'est trop dur! maintenant surtout que je t'ai revu, je ne pourrai plus supporter une telle absence.

Elle baissa le front ; le sein se gonflait ; les larmes se détachèrent des paupières et tombèrent sur son corsage.

Pierre avait terminé son repas.

Maintenant, il était accoudé, le menton sur ses mains jointes. Il répondit :

— C'est à toi qu'il faut dire cela, Vénie ! C'est toi qui es- jolie comme un amour, — plus que jolie, belle, belle, belle.

Elle releva le front avec une coquetterie enfantine.

— Tu trouves ?

Et elle ajouta, poursuivant son idée :

— Dis, Pierre, tu ne vas plus t'en aller, n'est-ce jDas ?

Il se mit à la plaisanter :

— Voyons ! Deviens-tu folle, Vénie ? Tu f^ais bien que je ne suis qu'en passant, que je ne puis pas rester. Un marin ne s'apjDartient pas, tu le sais bien.

— Aussi, pourquoi es-tu marin ?

— En voilà une question î Et qu'est-ce que je pourrais bien être si je n'étais pas marin ?

Ils se turent tous deux. La vieille Mariette venait de faire un grand signe de croix. En même temps une immense lueur créclair emplissait la pièce de sa blancheur spectracle.

Maintenant le tonnerre éclatait avec un fracas tel que la terre parut s'ouvrir jusqu'en ses entrailles. La mer mugit au dehors ; on entendit les vagues tomber, comme des montagnes qui s'écrouleraient sur le sable de la plage.

— Jésus ! s'écria Mariette en fermant les yeux.

Fox rendit une plainte lugubre.

— Tu vois, murmura Vénie, tu vois, Pierre, si tu étais en mer en ce moment ?

— Eh bien ! je ne serais pas plus mal qu'ici, sauf le plaisir de me trouver avec toi, maman et Mariette.

Xa maison criait sous les rafales. Chaque poussée du vent arrachait un gémissement aux angles de la toiture. Dans les répits, on entendait grincer la girouette sur le faite. Les éclairs et les roulements se succédaient sans interruption. Ce devait être au dehors, une nuit d'une incomparable horreur.

La tempête a une majesté qui impose le respect à tous les êtres. Les divers spectateurs de ce déchaînement étaient en proie à une superstitieuse admiration.

— C'est égal, dit brusquement Pierre, la mer doit être belle à voir.

Il se dirigea vers la fenêtre qui donnait sur la campagne, et la ferma ; puis il ouvrit celle qui lui faisait face, prenant jour sur la côte.

— Oh ! que c'est beau ! prononça Vénie, ellemême enthousiasmée.

Vraiment, le tableau était admirable.

L'équinoxe avait coïncidé avec le premier quartier de la lune. Elle était presque pleine, ce soir-là, et la violence de l'ouragan, en déchiquetant les nuages, la voilait et la découvrait par soudaines intermittences.

Lorsque la clarté d'argent s'épandait sur l'Océan, le spectacle devenait sublime. La mer, gonflée, soulevée, lançait son écume à de prodigieuses hauteurs. L^'œil voyait surgir à deux centf brasses au large des lames sabitement insurgées ; elles accouraient, se grossissant dans leur course, échevelées, monstrueuses, creusant leurs ventres noirs, où les éclairs mettaient d'effroyables scintillations. Et, d'un seul élan, symétrique, coordonné, elles se ruaient à l'assaut de la plage, faisant reculer le sable sous les coups de leurs catapultes géantes.

— Que c'est beau î réj^était Vénie.

L'officier, debout, saisi par la majesté du spectacle, ne prononçait pas une parole. Vingt fois déjà, il en avait contemplé d'analogues. Aucun encore ne lui avait donné une pareille impression de grandeur et de force.

La mer n'était plus qu'une immense chaudière en bouillonnement, la plus formidable image du chaos préhistorique. D'où lui venaient ces colères prodigieuses, ces élans désordonnés ? Quelle main invisible et toute-puissante la labourait du soc de la tourmente, creusait ces gouffres noirs et ces denses ténèbres, la hérissait d'arêtes formidables ? L'élément avait-il une âme ? Etaientce là les convulsions de quelque Encelade emprisonné par l'arrêt divin et secouant les parois de son cachot ?

Or, tandis que les deux jeunes gens s'oubliaient dans la contemplation de la terrible scène^ une

voix venue de la chambre de la malade les rappela à d'autres sentiments.

— Le 25 mars, disait la pauvre mère, agitée sur sa couche et privée de sommeil par le fracas de la tempête, le 25 mars, Vénie, le jour où le bon Dieu t'a donnée à nous ! il faisait le même temps qu'aujourd'hui quand le bateau s'échoua.

Pierre saisit la main de sa sœur.

— Tu l'entends ? Elle parle du bateau. Est-ce qu'il est toujours là ?

— Toujours. A moins que...

— A moins que ? demanda l'enseigne.

Vénie montra de la main la mer en fureur.

— Ah ! oui, dit Pierre, à moins que cette tempête ne l'achève. J'irai voir demain matin.

Et tous deux rentrèrent dans la chambre de la mère, qui sourit en les voyant ensemble.

C'était fini. La bourrasque avait passé sans laisser d'autre trace que quelques arbres renversés ou brisés. L'Atlantique, hypocrite, allongeait ses grandes vagues calmes, comme un homme fatigué qui détend ses membres après une violente dépense d'énergie. Le soleil se levait, un soleil éclatant, derrière les pins et les dunes, par delà le Médoc, par delà Bordeaux, On voyait son disque rouge incendier la lande, à travers les troncs rigides et la verdure courte des bosquets. Quelques rayons, touchant l'écume des bords, l'emplissaient de paillettes d'or.

Pierre entr' ouvrit la porte du chalet et descendit dans l'enclos. Sa large poitrine but avec délices l'air vif du matin. Il imposa silence aux

aboiements joyeux de Fox et s'avança vers la haie.

En ce moment, une main se posa sur son épaule.

Il se retourna.

Vénie le regardait en riant, adorablement fraîche et rose sous le capulet qui entourait son délicat visage, et ne parvenait pas à contenir les mèches folles de sa chevelure.

— Méchant ! tu n'as pas même pensé à me prévenir, dit-elle sur un ton de reproche amical.

— Je voulais te laisser dormir ; mais puisque te voilà, donne-moi le bras et en route.

— Au ''nid," n'est-ce pas ? demanda- t-elle.

— Au ''nid," réjDondit Pierre avec émotion.

Ils prirent leur course, dévalant de la dune avec de grands éclats de rire, enfonçant leurs jjieds dans le sable, se laissant choir comme des enfants sur un moelleux tapis. Quand ils eurent atteint la plage, très découverte en ce moment par la marée basse, ils remontèrent à droite, longeant la mer.

A un kilomètre environ, la plage s'interrompait à moitié, coupée, pour ainsi dire, en deux par une bosse énorme, une façon de tumulus, que le sable accumulé avait érigé à la manière des dunes.

Vénie battit des mains.

— Dieu est bon, dit-elle. La tempête nous l'a laissé.

Ils s'approchèrent le cœur secoué, inspectant du regard la masse gisante. Ils en firent le tour respectueusement, Pierre tenant sa casquette à la main. Sur la lisière du flot, une rigole où coulait encore l'eau de pluie prouvait qu'un assaut formidable, mais infructueux, avait été donné au monticule.

— Pauvre vieille carcasse ! prononça l'enseigne, elle a tenu bon tout de même.

— Allons voir le ''nid," dit Vénie impatiente. Les deux jeunes gens contournèrent le tas de

sable.

Alors ils se trouvèrent en présence de l'entrée.

Ce <îoin de terre était souverainement poétique dans sa sauvage et agreste situation.

Les pins finissaient brusquement à cent mètres environ du monticule, laissant l'espace découvert de tous côtés. C'était Tun des points les plus resserrés du promontoire médocain qui se termine à la Pointe-de-Grave. De là, l'œil pouvait embrasser l'horizon brumeux de l'embouchure de la Gironde, et tout en face, comme une tache blanche, apparaissait le phare de Cordouan. Au delà se voyaient les lignes indécises du département de la Charente.

Le " nid ", c'était le creux ouvert par la vague et le vent dans les flancs du steamer échoué là seize ans plus tôt. L'énorme masse s'était abattue à bâbord, dressant au nord son étrave élimée et son bout dehors rompu. Le navire avait reçu à tribord les grandes vagues et les entassements de sable. La mer, qui l'avait cloué sur cette côte, l'y enfonçait progressivement, désireuse, sans doute, d'effacer au plus tôt ce débris, vestige révélateur de ses caprices féroces.

Mais le '' Kimburn " ne s'effaçait pas aussi vite que le voulait l'Océan. Le sol faisait obstacle à l'enterrement de cette ruine, et le vent ne l'ensevelissaient qu'à moitié sous le linceuil du sable. Toutes les parties non recouvertes s'en allaient en morceaux, en épaves déchiquetées, tordues, rongées mâchées par la mer impuissante. Des fragments de bois et de fer, arrachés par le choc de la lame, gisaient épars ou se montraient

fichés çà et là comme des pieux gigantesques. Des vergues s'étaient plantées au milieu même des pins, comme si l'Océan eût lancé ces morceaux à la face de la terre, en lui criant les injures de son impuissance.

A r intérieur, tout s'était effondré. Il y avait là-dedans un fouillis de cloisons et de linteaux, de solives, de i3lintlies et d'agrès tombés pêlemêle. Les douaniers et les gens de la côte avaient emporté les meubles et tout ce qui pouvait échoir soit au Domaine, soit aux particuliers. Qaunt à la carcasse, personne n'avait eu l'idée qu'on dût ou qu'on pût la renflouer. Elle n'était plus qu'un ventre vide dont on avait arraché le cœur, c'està-dire la machine et les chaudières, et dont les artères figurées par les bois gisants fournissaient encore soit des matériaux de charpentcrie élémentaire, soit du combustible gratuit.

Au centre de cet amoncellement, tout au bas de la dunette crevée, une sorte de caverne bâillait à l'œil sous ses planches disloquées. C'était le salon du paquebot, qui avait gardé son revêtement de boiserie et d'étoffes perdues d'eau salée. L'ancien i^lancher était devenu un mur de fond, derrière lequel se creusaient le faux pont et la cale, et le plancher actuel était fait de la paroi de bâbord. Au moment où le naufrage avait eu lieu, les panneaux amures avaient préservé quelque temps l'intérieur de l'action corrosive des flots. Mais les divers pilleurs du bâtiment avait eu tôt fait d'enlever et panneaux et verres lenticulaires. L'Etat, cela va sans dire, s'était taillé la meilleure part, puis la coque désemparée était devenue le gîte de quelques pêcheurs moins heureux que les autres. Finalement, la ruine avait été délaissée, et les oiseaux de mer, quelques blaireaux et des renards, échappés à la lande.

hantaient seuls la caverne de bois ensablée.

Or, c'était là ce que Pierre et Vénie appelaient le " nid/' ^ ^ .

Quand ils y entrèrent, une flaque d eau de pluie couvrait le centre de la cloison formant plancher, et achevait d'en pourrir le bois. Le jour, venu des sabords dépouillés, rendait la pièce absolument claire, et le soleil, en décrochant obliquement ses premiers rayons,, la poudi'ait d'or.

Vénie détourna la tête, Pierre baissa les yeux.

Ils ne se communiquèrent pas leurs impressions.

— Ketournon à la plage, fit Pierre.

Elle s'accrocha à son bras, et, sans ajouter une parole, ils revinrent de l'autre côté de l'épave, grimpant sur elle avant de s'asseoir sur le sable déjà séché.

Pierre avait pris la main de la jeune fille, et la retenait doucement entre ses doigts.

-^ C'est ici que tu es née pour nous, d'une voix où grandissait l'émotion.

— Oui, répondit-elle, en levant sur lui ses grands yeux, c'est ici. Et tous les jours je remercie Dieu qui, en m'enlevant mes parents, m'a donné une autre famille, une autre mère", un père que nous n'avons plus,liélas ! et un...

— Frère, n'est-ce pas ?

L'officier prononça ce mot avec une inexprimable douceur.

— Frère, oui, Pierre, car tu n'es pas autre chose pour moi. Et il m'arrive quelquefois de me demander si jamais tu seras pour moi autre chose qu'un frère.

— Vénie... !

— Il faut bien tout te dire, Pierre. Je fais parfois de bien cruelles réflexions. Je pense : ''Voilà que Pierre est un homme, un bel officier connu.

admiré, choyé. Ce n'est plus le fils de Jean Daritz, le iDêclieiir. Il a parcouru le monde, vu d'autres cieux, d'autres villes, d'autres hommes, et aussi d'autres... femmes. "''

Elle couvrit son visage de ses mains.

Il les écarta doucement, et :

— Continue, méchante, dit-il.

Vénie poursuit : ;

— Je pense cela, Pierre, et n'ai- je pas ur^peu le droit de le penser ? Que suis- je, en effet, moi ? Une pauvre petite fille recueillie, élevée par des gens pauvres aussi, mais bons comme les anges de Dieu. En faisant de toi un monsieur, o!n a voulu faire de moi une demoiselle. Mais que saisje de la ville, moi ? Quelles habitudes de belle dame ai- je prises ? Je ne suis pas allée plus loin que Lesparre. Bordeaux même, ce grand Bordeaux dont on parle, je ne le connais que par ouï -dire. Toi, tu as vu Paris, tu as vu le monde. En quoi une petite paysanne comme moi pourrait-elle attirer ton attention ? Tu vois bien, Pierre, que tu ne sera jamais que mon frère. Seulement...

Sa voix s'éteignit dans un sanglot. Elle reprit :

— Voilà !... Si tu te maries, eh bien ! ne me le fais pas savoir... ou plutôt, si, fais-le-moi dire longtemps, bien longtemps à l'avance, pour que...

Pour la seconde fois elle se tut.

Pierre ne l'interrogea point.

Il prit seulement entre ses mains la charmante tête, et bien bas, à l'oreille de l'enfant éplorée, il murmura :

•— Oui, je comprends, je sais ; pour que tu puisses retourner chez les bonnes sœurs de Pauillac,

afin d'y prendre la cornette, n'est-ce pas ? J'ai

deviné, hein ? , , • •

Et, riant, pour ne pas pleurer lui-même : - Allons, petite folle, relève la tête et regardemoi. Que t'ai-je fait pour te donner le droit de penser toutes ces vilaines choses ? Est-ce que je no suis plus le Pierre d'autrefois .

Ce fut d'un mouvement de tête qu elle répondit. Les larmes déjà rayonnantes ne lui permettaient point encore de parler.

Et, poursuivit l'enseigne, t'imagines-tu que je consentirais à voir pleurer ces yeux-la comme ils viennent de le faire ; à laisser couper ces beaux cheveux où tant de fois ] ai cru voir le reflet du jour et qui m'appartiennent bien un peu. n'est-ce pas, ma petite Verne ?

Délicatement, il avait détache la capeline et, comme sourainte, elle le considérait sans méfiance. Bu bout de ses doigts il retira le P«gne qui retenait les cheveux blonds. La splendidc parure se déroula en un manteau d'or sur es épaules de la jeune fille, l'enveloppant de toutes

^ EHe poussa un petit cri de surprise, et se jeta d'un bond en arrière, tandis pue Pierre,^ riant, lui reprenait les mains avant qu elle n eut le temps de rajuster sa coiffure ., „ , , „,•

Reste ainsi, reste, suppha-t-il. Enfant, qui no vois pas que je t'aime, et que chaque pensée do mon esprit, chaque battement de mon cœur t'appartient pour toujours !

C'était lui qui avait les yeux humides.

- Ah ! se récria Vénie, avec cet accent qui ne se traduit pas et auquel l'être aimé ne peut se méprendre ; et elle ajouta, hésitante : C est vrai «'est bien vrai, comme dit Mariette ? Tu veux que je sois ta femme ?

— Je ne le '' veux '' pas, ma Vénie, je l'implore.

— EentronS;, dit-elle. Maman est peut-être éveillée en ce moment, et il me semble que la nouvelle vaut la peine que nous la lui portions tout de suite.

Ils reprirent le chemin du chalet.

Comme ils atteignaient la clôture, quelqu'un qui venait en sens inverse les rejoignit.

— Monsieur le curé, fit joyeusement Vénie en abordant le vieux prêtre.

— Eh bien ! Pierre, dit celui-ci, en donnant une bonne accolade au jeune homme, cjest donc ainsi que nous arrivons sans crier gare !

— Hé ! oui, répondit Pierre sur le même ton. Mais n'ayez crainte, monsieur le curé, j'irai vous voir avant longtemps, et pour plusieurs motifs.

— Alors, conclut le digne pasteur, je crois que Vénie peut faire allonger sa robe de première communion.

Les jeunes gens lui cédèrent le pas, et il entra, comme il entrait toujours dans la maison, porteur de sourires et de bénédictions.

— Ah ! monsieur le curé, lui cria Mariette, vous arrivez à point. Vous êtes attendu.

— Alors, mes enfants, dit le vieillard, je vais vous fausser compagnie une minute. Les vieilles gens et les malades doivent toujours être les premiers servis.

Et il pénétra dans la chambre de la mère Daritz.

Celle-ci, assise dans le liti, adossée a 'des oreil-

1ers accumulés, reçut à son tour le prêtre avec toutes les marques d'une joyeuse ferveur.

-^ Eh bien ! eh bien ! ma bonne amie, vous devez être contente à cette heure. Le voilà arrivé, ce cher fils. Ah ! le bon Dieu vous a comblée ! C'est un beau gars que Pierre ! ^

— Ah ! oui, bien sûr, monsieur le cure, un beau " drôle '' et un bon fils. ^ ^

— Et vous saviez qu'il était sorti ce matin . -^ Oui, Mariette me l'avait dit.

— Avec la petite ?

-^ Oui, je savais ça.

Le vieillard posa son chapeau sur une chaise et se rapprocha de la mère Daritz :

— Ma chère fille, le moment approche où nous marierons ces enfants. ,

— C'est mon vœu le plus cher, monsieur le

curé. .

Il y eut entre eux un instant de silence.

La vieille femme avait baissé les yeux. Le prêtre tournait ses pouces, paraissant chercher ses

"^Tout à coup, il releva le front, et dit simplement :

— Eh bien ! est-ce fait ?

La malde poussa un soupir. ^ ^ ^

-^ Pas encore, monsieur le curé, 3c n ai pas osé, hier soir. Il venait d'arriver, et je lui aurais

fait tant de peine ! . jn • 9

— Allons, ce sera donc pour aujourd liui . ^

— Oh ! oui, monsieur le curé, pour aujour^ d'hui je vous le promets. D'ailleurs, ce secret-la m'étouffe, et j'ai hâte de me mettre en paix avec le bon Dieu.

Elle fondit en larmes.

Le bon prêtre secoua la tête. . .

— Voyons ! voyons ! ça ne vaut pas la peine

de pleurer ainsi, ma chère fille. Je suis prêtre, moi, et c'est au nom du bon Dieu que je vous dis : " Votre faute vous est remise, du moment que vous vous en repentez et que le bon Dieu vous donne les moyens de la réparer/' Il reprit son chapeau.

— Vous allez très bien maintenant, et le docteur m'a dit que vous serez sur pied avant huit jours. Je n'ai donc pas besoin de revenii\ C'estJ vous qui allez me rendre ma visite au presbytère. J'y compte. Voulez-vous que nous fixions le jour pour que je retarde ma messe ?

— Oh ! Monsieur le curé î...

— C'est dit, n'est-ce pas ? C'est aujourd'hui lundi : samedi, la messe sera dite à neuf heures expressément pour que vous jDuissiez y assister. Voilà qui est réelé. Je vous quitte, ma chère fille.

Il sortit.

Dans le vestibule, il retrouva Pierre et Vénie.

— Comment trouvez- vous maman ? demanda la jeune fille.

— Mais très bien, petite ; mais très bien. Et, à ce propos, je lui ai annoncé que samedi, tu entends, je dirai la messe à neuf heures pour qu'elle puisse y assister. Tu y viendras aussi, je pense. Et toi, Pierre ?

— Mais, moi aussi, monsieur le curé, fit l'officier en riant.

— Ta mère a à te parler de quelque chose... aujourd'hui même. Tu feras bien de le lui rappeler.

— Quelque chose à me dire ? Quelque chose d'important ?

— De très important.

— Tiens î c'est singulier. Merci, monsieur le curé. Je le lui raj^pellerai.

Il aiouta :

— Et, de ce pas, où allez-vous donc ? Visiter des malades, sans doute ?

— Non, mon ami, je n'en ai pa:j d'autre que ta mère en ce moment, et j'en bénis la Providence. Je vais aller réciter mon bréviaire le long de la plage.

— Est-ce bien pressant, ce bréviaire ?

— Pas plus que ça. Pourquoi, s'il te plaît ? L'enseigne sourit.

— Dame ! pour vous accompagner quelques pas.

— Ce n'est pas de refus, Pierre. C'est un grand plaisir, au contraire. Et, si tu le veux bien, tu me reconduiras au presbytère. Un couvert de plus est lestement mis. Tu déjeuneras avec moi.

Et se tournant vers la jeune fille :

— Çà, Vénie, mon enfant, tu diras à maman que je l'emmène. Je vous le renverrai à une heure. Allons ! ne fais pas la moue, petite. Je sais bien pourquoi il vient, va !

Vénie, très rouge, s'enfuit pour cacher sa confusion.

Alors le curé donna le bras au jeune homme, et tous deux prirent par la plage pour regagner le village.

— Là, là, disait l'abbé Blanchard, ne te presse pas, mon garçon. Mes vieilles jambes ne sont pas aussi lestes que les tiennes, et nous avons le temps.

lia cheminaient paisiblement, devisant de mille choses, le vieillard enfonçant sa canne dans le sable, sous le poids de son corps alourdi.

— Si jamais on soupçonnerait qu'il y a eu une tempête la nuit dernière ! Et, pour sûr, elle comptait, celle-là. Je n'en ai vu qu'une autre de cette violence, celle qui jeta à la côte cette grande carcasse anglaise où ton père ramassa Vénie.

Il était aux souvenirs, le vieux curé. Peut-être avait-il ses raisons pour les faille ainsi revivre. I] continua :

— C'était un brave homme que ton père, mon garçon ? Un brave homme, va ! Et ta mère aussi est une digne femme, je t'assure. Je m'y connais. Oh ! vous n'étiez pas riches en ce temps-là. Les vieux venaient d'en bas, près de l'Espagne, de Saint-Jean-de-Luz. Ils n'avaient pu se décider à quitter la France, à s'en aller à la Plat a, comme les autres Basques. Alors ils virulent se fixer ici. Ils se logèrent comme ils purent, et le bateau anglais leur fut, plus tard, une bonne fortune. Le fait est que la petite était assea bien pourvue, puisque avec la rente qu'elle a encore tes parents la firent élever, et toi aussi. Le père eut de la chance. Dieu lui rendait la monnaie de sa bonne action. Il faisait bonne pêche, et, ma foi ! il amassa quelques sous.

Le prêtre parlait avec des saccades.

— Tiens, c'était justement le même jour, le 26 mars ; il faisait le même temps qu'aujourd'hui ; je vis arriver ton père et ta mère. La mère portait une belle petite fille, très éveillée, qui commençait à jaboter. Elle me sourit tout de suite, la mignonne ; et le père m'expliqua ses scrupules. Il avait trouvé des papiers ; mais, dame î il ne savait lire que les caractères d'affiches, et ta mère n'était pas plus forte que lui là-dessus. Alors le brave homme me demanda en quelle langue c'était écrit, et quand je lui eus dit que c'était en anglais, ta mère, tout de suite, s'écria :

— Doux Jésus ! Elle est peut-être protestante, cette petite chatte î

Heureusement, je sais assez bien l'anglais. On n'a pas été aumônier de la flotte pour rien. Je lus tout ce qu'il fallait lire, mon fils. Je les ras-

surai et je leur indiquai ce qu'ils avaient à faire. Vénie n'avait plus ni père ni mère. J'écrivis à des parents très éloignés qui habitent Dunkerque. Ils nie répondirent que je confiasse Tcnfant à l'Assistance publique. Lors, ton père et ta mère ne voulurent pas s'en séparer, et voilà comment il se fait que Vénie est devenue ta sœur. Tu n'y as pas perdu.

Il eut un bon rire paternel et caressant.

— Je suis sûr, cependant, que tu viens me parler d'elle à un autre point de vue... C'est bien nature], mon garçon, et ce n'est pas moi qui te blâmerai.

Petit a petit, sur le même ton, l'homme de Dieu obtint de Pierre une confidence que celui-ci ne demandait qu'à épancher. Il sut tout, jusqu'à l'aveu du marin, jusqu'à l'échange des doux serments. Et, se frottant les mains, il conclut :

— Alors, c'est certain. Vénie t'aim.e aussi.

— Oui, monsieur le cure.

— Tant mieux ! tant mieux ! Voilà qui ai'range tout.

L'officier, surpris, le regarda.

— Tout ? Que voulez-vous dire ?

— Oh ! rien. Je m'entends. Tu comprendi'as quand tu auras causé avec ta mère.

Midi sonnait comme ils arrivèrent à l'église.

Elle était bien humble, cette église, et pourtant fraîche et blanche dans la robe de pierres neuves que lui avait donnée le cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux. Nombre de gens du bourg étaient accourus Dour saluer Pierre, et l'enseigne, le sourire et la bonne parole à la bouche, eut à distribuer force poignées de main. En ce moment, les douze coups ayant vibré, les premiers tintements de l'Angélus s'envolèrent au cieL

L'officier franchit le seuil et, comme F abbé Blanchard lui faisait admirer les vitraux de verre bleu et les confessionnaux de pitchpin verni, il demanda :

— C'est donc un cadeau qu'on vous a fait là ?

— Oui, répondit modestement le prêtre, un vrai cadeau de Mgr l'archevêque et du conseiller général. Seulement, voilà un an qu^elle est terminée, et le pauvre cardinal n'a pu la voir que du paradis.

— Tout est neuf, ajouta Pierre.

Le curé l'emmena devant T autel.

— Regarde-le, mon garçon. La dernière fille du pays que j'ai mariée Ta été à Téglise provisoire. La plus âgée de celles que je marierai, s'il plaît à Dieu, c'est Vénie. Après elle, je n'ai plus que des gamins de treize à quatorze ans. Tu vois donc qu'elle et toi vous étrennerez le maître-autel,

— Ce sera de grand cœur, monsieur le curé, et le plus tôt ne sera que le mieux.

Ils quittèrent l'église sur ces paroles d'espérance, et par une porte latérale gagnèrent le jardin du presbytère. La servante, une septuagénaire que l'on dénommait communément Gotte, les pressa du geste et de la voix.

— Arrivez donc, monsieur le curé. Ça tombe bien que vous ayez du monde. Mon poulet est superbe !

On se mit à table de bon appétit et de belle liumeur.

L'abbé Blanchard était un virtuose dans l'art du découpage. Il en donna quelques leçons à Pierre. Le poulet, planté sur la fourchette, fut dépecé en l'air, sans une faute, sans une hésitation, sans un tremblement de la main. Et comme Pierre, très sincère, admirait ;

— Va, va, ce n'est rien, cela, fit complaisamment le pasteur. J'en ferai de plus fortes à la noce, tu peux en être sûr. Je te découperai comme ça un canard en quarante aiguillettes.

A l'heure dite, l'officier reprit le chemin du chalet. Derechef, il longea la mer.

Le flot montait.

Il venait en lames courtes lécher le sable, si clair, si transparent, qu'au travers de son cristal épandu on voyait verdoyer les hauts fonds de la plage. Des crabes, tapis sur le bord chauffé l^ar le soleil, se laissaient couler dans la vague, puis couler et entraîner plus loin ; des méduses collées au sol prenaient un regain de vie au contact de l'eau salée. Le varech, entassé sur divers 23oints, refluait sous la poussée de l'onde. Les hirondelles, do retour, volaient haut, striant l'air bleu de leurs courbes capricieuses. Dans les pins, on entendait crier des merles, des geais et des pies. Un renouveau faisait éclater tous les chants du réveil printanier.

Pierre suivait nonchalamment la rive.

La grande voix de l'Océan lui chantait des poèmes inconnus jusqu'à cette heure. Hier, il avait senti, lui aussi, qu'un œil intérieur, un regard de l'âme, s'ouvrait au dedans de lui-même, sur lui-même ; et il se trouvait surpris, émerveillé, charmé de cette éclosion d'une conscience nouvelle.

Il aimait, il était aimé.

Le premier aveu, malgré son ineffable douceur, n'avait fait qu'étourdir le jeune homme. C'était

maintenant, dans la solitude de ses pensées, qu^il en savourait toute Tivresse.

0 terre natale, ce n'est point un mythe qui vante ton influence ! Là, sur ces bords déshérités des splendeurs que la nature prodigue à tant d'autres rivages, à la lisière de ces bois dont Féternelle verdure masque la pauvreté, Tenfant de la mer trouvait le recueillement désiré pour la fruition de son rêve.

Et, séduit 13^1' r enchantement, incapable d'autres réflexions, Pierre alla s'étendre sur le sable, regardant monter la marée.

La mer est un tableau dont la monotonie est pleine de suaves changements. Ceux qui T aiment la comprennent et sont compris d'elle ; car c'est à eux, à. eux seuls, qu'elle verse amoureusement ses caresses, qu'elle chuchote le refrain de ses grandes harmonies.

Dès son enfance, Pierre la connaissait. Il était né dans une de ses accalmies superbes, dans l'épanouissement de son sourire. Aux heures où elle déchaînait sur la terre ses plus violentes colères, lui n'avait pas craint d'affronter ses rides et les plissements de sa face irritée, comme les enfants qui savent que le courroux de leur mère est tout entier à la surface, et que son cœur demeure plein de la grande mansuétude de l'amour.

Il le connaissait bien, cet Atlantique géant. Il l'avait vu sous d'autres cieux. Mais, partout, il lui avait trouvé le même aspect débonnaire et conciliant. Vingt fois, dans les rudes assauts de la tempête, les camarades l'avaient vu sourire. Là-bas, à Brest, à Lorient, à Cherbourg, c'était une légende sur son nom. On disait de lui qu'il était garanti, qu'étant un fils gâté de l'Atlantique, il n'avait rien à craindre, et lorsqu'on était avec lui on partageait son immunité.

llne fois même, il était arrivé que surpris par un cyclone sur ks côtes de Madagascar, à bord d'un"^ aviso, Pierre avait dit en riant :

— Bah ! si nous doublons seulement le cap de Bonne-Espérance, nous n'aurons plus rien à redouter.

Oi, cela s'était vérifié à la lettre. En face de la redoutable pointe où Vasco de Gama vis se dresser Adamastor, roi des tempêtes, le calme s'était fait subitement ; le Génie de l'Atlantique avait, pour ainsi dire, arrêté celui de l'océan Indien aux bornes de son empire.

— Quand je vous le disais ! s'était écrié l'aspirant Daritz.

Couché sur le sable, Pierre rêvait en regardant monter le flot. Des algues ondulaient par plaques épaisses devant lui ; des myriades de fucus remontés des fonds ajoutaient leurs tons polychromes aux scintillations de la vague. Sur le sable doré des fragments de corail piquaient leurs notes rouges ou sombres ; et dans les plis des lames s'épanouissaient les corolles des astéries et des anémones, fleurs vivantes que Part divin a semées à pleines mains dans l'immensité mouvante.

Peu à peu, l'âme de l'enseigne s'était mise à l'unisson de cette harmonie sans mesure. Il se répétait à lui-même :

— Fleur de mer ! La plits belle et la plus pure, portée dans sa tombe par la mer, arrachée à la mort par la permission de Dieu, elle est venue rayonner sur ce rivage. Et c'est pour moi, pour moi seul, que la destinée a permis ce miracle : c'est à moi qu'elle a accordé de voir s'ouvrir cette corolle et de m'enivrer de son parfum î

Il était tombé la face sur le sable. Des larmes

lui montaient aux paupières, car ces grands bonheurs ne vont pas sans une détente nerveuse. Et tandis qu'il pleurait ainsi ces douces larmes, quelque chose effleura sa bouche, quelque chose de frais et de caressant, qui le fit relever brusquement la tête.

Cotait Teau. l'eau qui l'avait tout doucement gagné, sans qu'il s'en aperçût, et dont le baiser l'avertissait qu'il eût à céder la place.

11 se redressa.

Et, comme s'il n'eût pas suffi de la caresse, le flot lui apportait un symbole.

A dix brasses en an-ière, Pierre aperçut un objet qui. tout de suite, attira son attention en provoquant sa surprise.

C'était une fleur, une fleur étrange, inconnue de nos zones, un de ces nélumbiums laiteux sur leurs pétales, orangés à la base de leur calice, qui naissent, vivent et meurent aux embouchures des fleuves américains.

Par quel prodicre cette plante exotique avaitelle survécu ? Quel étrange caprice de la mer l'avait arrachée à ces bords lointains pour l'apporter aux rives de France ? Comment cette verdure des eaux douces avait-elle résisté au contact des plaines salées ?

Pierre en eût bientôt l'explication.

Il attendit, résolu à se laisser gagner par la marée, plutôt que de perdre la gracieuse offrande de l'Océan.

Mais le flot, plein de mansuétudes et d'égards, ne voulut pas le mouiller. Il arrondit doucement son étreinte à l'entour des pieds de l'officier, traçant une sorte de promontoire sur la plage, creusant le bord en un cercle qui se resserrait mollement. Et chaque ride nouvelle de la surf a,-

ce, comme une ligne brisée çà et là interrompue, rapprochait la fleur flottante.

A la fin, elle vint sur un dernier remous toucher le petit cap de sable aux pieds de renseigne et celui-ci n'eut qu'à se pencher pour l'attirer à terre.

Le mystère fut alors éclairci.

D'une souche géante, rompue et divisée par quelque tourmente équatoriale, un fragment d'écorce s'était détaché. Creusé à la façon d'une nef et aux deux tiers vide, il avait reçu de la pluie l'eau nécessaire à sustenter la frêle plante à laquelle il avait fourni un abri. Et, dans l'intérieur de cette coque ambulante, le nélumbium avait jeté ses racines diffuses, épanouissant audessus son large feuillage vert et les coupes splendides de sa floraison.

Pierre, émerveillé, considérait ce prodige.

Tout au-dessous du tronc flottant, des milliers de coquillages s'étaient fixés, blindant sa flottaison, la rendant imperméable à l'action du sel. Et c'était sous cette enveloppe tutélaire que le frêle esquif avait traversé l'Océan, ballotté par les lames, épargné par les vagues de fond.

La mer a de ces miséricordes. N'était-ce point ainsi que, seize ans plus tôt, elle avait laissé vivre cette autre fleur de mer, aujourd'hui belle et grande, cette enfant adorable dont la vie allait désormais se mêler à la sienne, ''sa" Vénie, la chère créature dont l'image emplissait sa pensée ?

Or, tandis qu'il méditait de la sorte, absorbé par la contemplation, l'heure fuyait. A la maison, on attendait son retour. L'attente devenait peut-être de l'impatience, sinon de l'inquiétude.

Cette réflexion fit tressaillr le jeune homme. Il interrogea sa montre.

— Deux heures ! Ho ! ho ! Je suis un paresseux.

Il prit le bois flottant entre ses mains, à la façon dont on j^orte une jardinière garnie de ses fleurs.

L'eau n'attendait que son départ. Une longue vague escalada le point de sable qu'il occupait et effaça l'empreinte de ses pas.

Pierre n^ avait pas fait cent mètres qu'il vit venir sa sœur.

Elle accourait, rieuse, mais avec une moue de reproche.

— Monsieur le curé t'a donc bien retenu, Pierre ?

— Non pas ; mais j'ai eu une distraction. Vois un peu ce que je t'apporte.

Elle joignit les mains, et, avec un cri d'admiration :

— Mon Dieu I que c'est joli ! Où as-tu trouvé cela ?

Et elle s'emparait de la fleur.

— Où j'ai trouvé cela ? répondit Pierre. Et, montrant la mer :

— Là, fit-il, c'est mon Océa.n qui nous a apporté ce cadeau. C'est ta fIeu^, Vcnie ; elle vient d'Amérique.

— D'Amérique ! se récria la jeune fille incrédule.

• — Oui, d'Amérique. Ce^ p'p'ilps-ià poussent au bord de l'AmazOne et du Mississipi, à la limite des eaux douces et des eaux salées. Regarde. Celle-ci a crû sur une racine, et cette racine ellemême appartenait à quelque arbre géant du Nouveau-Monde.

Vénie soupira.

— Mais alors, Pierre, ça ne pourra pas vivre ici ?

— Qui sait ? En la plaçant dans un endroit propice, bien choisi, sous le soleil, peut-être s'acr climatera-t-eile à notre sol.

La jeune fille poussa une exclamation.

— Ecoute, Pierre. Il me vient une idée. Tu sais que réglise a son chevet sur les bords du petit ruisseau. Nous placerons la souche là. Ce sera la fleur du bon Dieu, et peut-être qu'exposée au soleil et à Tabri du vent, elle continuera à fleurir et à grandir.

— Tu as raison, dit T officier. Nous irons ensemble, tout à rheure, la placer nous-mêmes.

Et, tous deux portant Tétrange pot de fleurs, le sourire aux lèvres, ils se dirigèrent vers la maison.

Mariette les attendait sur le seuil.

— Monsieur Pierre, fit-elle, votre mère veut vous parler.

— Oui, je sais, répliqua gaiement le jeune homme, monsieur le curé m'a prévenu.

Il fallut encore quelques minutes pour initier Mariette à Thistoire du nélumbium miraculeux.

Ce fut un concert d'exclamations enthousiastes. Quand on eut épuisé toutes les formules de rétonnement, Pierre laissa Vénie et Mariette deviser sur l'événement, et alla rejoindre sa mère.

Elle le vit venir avec un certain trouble.

— Ah ! te voilà, mon fils. C'est juste. Il fallait que cela fût révélé.

11 la regarda avec stupéfaction.

— Que dis-tu, maman ? demanda-t-il.

Elle lut dans ses yeux l'inquiétude qui le tourmentait.

— Rassure-toi, Piarrou, j'ai encore ma tête à moi. Si je parle ainsi, je sais bien pourquoi, va !

Puis, lui désignant un siège :

— Viens t' asseoir auprès de moi.

Pierre obéit.

Il se sentait ému, troublé, sans pouvoir s'expliquer son trouble. Il lui semblait que la malade mettait bien de la solennité à cette entrevue.

Comme il reportait ses yeux sur elle avec plus d'attention, il lut sur le visage de la vieille femme une profonde angoisse. On eût dit qu'une crainte T oppressait. Et, cette crainte, cette angoisse, il ne pouvait les comprendre, les deviner, lui, le fils tendre et soumis qui avait toujours vénéré son père et sa mère.

Alors, avec une touchante piété, il prit la main de la malade et la baisa respectueusement.

— Voyons, mère, est-ce bien important ce que tu veux me communiquer ? Tu n'es pas dans ton assiette, tu as l'air tout... chose.

Elle l'arrêta d'un geste.

— Va ! ce n'est rien. Tout à l'heure tu pourras en juger.

— Juger... de quoi ?

— Attends î je te le dirai.

Puis, se ravisant, elle attira doucement le jeune homme dont elle prit la belle tête fière entre ^^es doigts amaigris.

— Pierre, mon enfant, dis-moi, aimes-tu ta mère ?

— Oh î maman !

— Oui, je sais, je sais que tu m'aimes. Mais je veux dire : comme avant, lorsque tu étais tout petit !

— Comme avant, comme après, comme toujours ! répondit l'officier en serrant étroitement la valétudinaire sur son cœur.

Il y eut une minute de tête-à-tête, pendant laquelle la vieille femme pleura silencieusement, sans détacher ses regards du visage de son fils.

Celui-ci ne put supporter le spectacle de cette douleur muette.

— Voyons, m^man, dit-il, avec instance, je t'en conjure, explique-toi. Qu'est-ce donc qui te fait tant de peine ?

Elle murmura avec effort :

— C'est la pensée du chagrin ctue je vais te causer.

— A moi, maman ?

Le jeune homme pâlit. Une sorte de pressentiment aigu traversa son cœur comme la lame d'un poignard.

Il se fit violence pourtant, et réitéra sa question.

— Comment pourrais-tu me faire du chagrin ? La malade sourit tristement.

— Parce que, jusqu'ici, tu as respecté et honoré tes parents, et qu'il faut que maintenant tu ailles jusqu'au pardon.

11 se jeta sur elle, et par une douce violence lui ferma la bouche.

— Chut ! Tais-toi ! Je n'en veux pas savoir davantage. Je suis sûr à l'avance que tu es une sainte. Ce n'est pas à un fils de juger sa nière.

Mais alors la malde se redressa.

Le sentiment du devoir à accomplir parut lui donner de nouvelles forces. Elle prit la main de son fils.

— Il faut que tu m'écoutes, Pierre, parce qu'il, faut que je répare ifia faute, pour ne pas t'en laisser la responsabilité. Tu vas m'entendre et tu décideras.

Effrayé de l'accent avec lequel elle venait de parler, il courba le front.

Et elle, plus calme, mais d'une voix laccadée, commença son récit.

Elle parla lentement, et Pierre put suivre tous les détails de cette confession.

— C'était le soir. Tu sais que ton père, en rentrant, me qionna la petite. Il l'avait trouvée. Elle était bien frêle et bien mignonne, et elle était sevrée. Elle ne nous donna pas de mal de ce côté-là.

Il y avait des papiers avec elle. Ton père les porta à monsieur le curé. Quand celui-ci les eût lus, il nous dit que la petite était riche. Alors on fit des démarches auprès de la famille, à Dunkerque ; il fut répondu qu'on ne pouvait s'en occuper. Sur le conseil du maire, nous gardâmes l'enfant, et cet argent servit à la faire élever. Ça lui faisait une rente de quinze cents francs.

Le père acheta un bateau neuf et le bon Dieu nous donna de belles pêches. Cela nous mit tout à fait à l'aise, et tu allas au collège. C'est avec notre argent que tu as été élevé, mon fils.

Ce n'est pas là qu'est ma faute.

Derechef, la pauvre femme s'interrompit. L'aveu qu'elle allait faire devait donc être bien terrible, qu'elle éprouvât tant d'angoisses à le prononcer !

— Non, ce n'est pas là mon péché, Pierre. Je veux pourtant tout te dire.* Mais, d'abord, saistu si Vénie m'a jamais soupçonnée ?

— - Soupçonnée ?... De quoi, maman ?

-- De la faute, de lui avoir... retenu... son bien ?

Je 4e te comprends pas.

C'eft vrai.

Tu ne peux pas comprendre encore. Mais, enfin, s'est-elle plainte quelquefois,

a-t-elle regretté son sort ? Nous avons été bons pour elle cependant.

— Mère chérie ! dit T officier, Vénie t'aime comme si tu étais sa vraie mère. Loin de se plaindre, elle s'estime très heureuse. Elle me le disait encore tout à rheure, et si tu ne m'avais point appelé la première, c'est moi qui serais venu te parler.

— Et qu'est-ce que tu m'aurais dit ?

— Je t'aurais dit que Vénie m'aime, que j'aime Vénie, et qu'avec son consentement et le tien, je veux la prendre pour femîne.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria la malade.

Et elle se voila la face de ses deux mains. Pierre l'entendit murmurer entre ses sanglots :

— Voilà la chose qui devrait me combler de joie, pour laquelle j'ai fait tous mes efforts, et qui, aujourd'hui, cause toute ma peine.

Il se méprit au sens qu'elle attachait à ces mots.

~ Quoi ! maman, demanda-t-il, sans pouvoir cacher son émotion, tu serais opposée à ce mariage ?

La malade garda quelques instants le silence, puis, vivement, comme pressée d'en finir :

— Il faut tout te dire, tout te dire. Je te le répète, tu jugeras après, tu décideras toi-même ce qu'il y aura à faire.

Quand je vous voyais grandir tous les deux et que je la voyais si jolie et toi si beau garçon, je me disais : '' Tout de même, ça fera un gentil ménage." Et, alors, ce que j'avais fait me paraissait tout naturel. Mais, ensuite, les remords sont venus : j'ai consulté monsieur le curé, il m'a ordonné de te raconter tout, et ' il me disait en finissant : '' Ma fille, le bon Dieu

arrange tout en ce monde. Commencez par vous réconcilier avec lui.'"

Toutes ces réticences ne faisaient qu'accroître l'anxiété du jeune homme. Son imagination s'abandonnait aux plus noires suppositions. Il éprouvait cette atroce souffrance de soupçonner celle qu'il avait vénérée jusque-là.

Il se maîtrisa pourtant, et réconfortant d'un baiser la pauvre femme, il demanda :

— Mais enfin, maman, qu'est-ce donc que ce gros péché qui te tourmente si fort ?

La nialade attira de nouveau son fils, et confessa en une seule fois sa faute.

— Voilà. Il y avait quelque chose que personne ne savait, pas même ton père. Dans les langes de la petite, il y avait des billets de banque de mille francs ; il y en avait six, plies dans un linge autour de son corps.

Le jeune homme devina.

Un grand frisson le secoua de la tête aux pieds.

— Et cet argent ? demanda-t-il d'une voix rauque.

— Cet argent... dame !,.. je l'ai gardé, comme si c'avait été un cadeau à ceux qui garderaient en même temps la petite. Pourquoi la mère Tavait-elle mis là, sur l'enfant ? C'était sans doute pour récompenser les gens qui l'accueilleraient ?

Les sourcils de Pierre, un instant froncés, se relevaient. Des larmes très douces lui venaient aux yeux. L'exorde de sa mère lui avait fait redouter de bien autres révélations. Il se sentait maintenant l'esprit et le cœur soulagés; il exultait au fond de lui-même.

Si la faute dépend du degré de complaisance qu'on y apporte, du jugement que l'on fonde soi-même sur l'acte réputé criminel, assurément

la pauvre femme était coupable. Mais la faute en elle-même en était-elle une ? Y avait-il là matière à péché, par conséquent à responsabilité ?

Pierre se posait cette question en hésitant. Il n'osait se répondre, bien que tout son amour, tout son respect recouvrés plaidassent éloquemment la cause de la pauvre vieille mère.

Il interrogea de nouveau.

— Maman, à quoi donc as-tu employé ce fonds ?

— C'est juste. Je ne te Tai pas dit.

Eh bien ! j'ai attendu d'abord. Et puis, alors, j'ai acheté ce terrain, en laissant croire à ton père que le poisson rapportait davantage. Avec le terrain, il y a eu le potager et le verger ; avec le poisson, les fruits, les légumes, les œufs. C'est comme ça que tout a fructifié. Je ne mentais pas pour tout, mon Pierre, puisque c'est avec les bénéfices que nous avons payé le mobilier. Mais la terre, mais la maison, tout ça c'est de l'argent de la petite. ~~

Pierre inclina le front.

Il concluait maintenant.

La faute en soi n'était pas grave. On pouvait même l'appeler " heureuse faute ", puisque, par sa réparation même, elle rendait Vénie plus riche. Mais cette réparation s'imposait, et, pour l'accomplir, il fallait restituer à l'enfant ; pour restituer, avouer.

Or, cette pensée de l'aveu arrêtait l'officier. Comment dire la chose à cette pure créature, si loin de soupçonner le mal qu'elle se croyait pauvre elle-même ? Comment lui faire part de cette douleur dont il venait, lui, homme, de souffrir si cruellement ?

Peu à peu la contention de son esprit se fit complète, si profonde, qu'elle l'absorba entière-

ment. Il demeura silencieux, sans s'apercevoir que sa mère le considérait avec angoisse, attendant quelque bonne jDarole qui fût pour elle l'absolution désirée.

A la fin, comme il ne parlait plus, la vieille femme osa risquer une question. Tout lui paraissait préférable à ce mutisme qui la condamnait.

— Eh bien î Pierre, demanda-t-elle, tu ne me dis rien ?

Brusquement rappelé au sentiment de la réalité, il se retourna vers elle.

Il Taperçut si inquiète, si troublée, que le cœur lui bondit dans la poitrine. Une immense pitié le l^osséda : des larmes coulèrent sur ses joues.

— Pauvre mère î proféra-t-il. Bonne et chère maman !

Un monde d'idées nouvelles, inattendues, se mouvaient en sa pensée.

Ainsi, c'était donc là ce gros crime que la pauvre femme appréhendait tant 5^ avouer, et dont lui-même avait tant redouté l'aveu î Pas même un délit, rien qui. de près ou de loin, ressemblât même à une indélicatesse. Cet argent, découvert dans les langes de Tenfant trouvée, n'était-il pas vraiment la propriété de ceux qui l'avaient recueillie ? Dans l'intention même de la malheureuse mère affolée, n'était-ce point là la destination de ces billets de banque cachés dans le mayeul du petit être ?

En se l'appropriant. Mme Daritz l'avait si bien jugé ainsi qu'elle n'en avait éprouvé aucun remords, conçu aucun doute. Elle n'avait pas hésité un seul instant à le tenir pour une donation véritable. Puis, un jour, peut-être sur une question trop précise du confesseur, l'âme droite de la vieille femme avait pris peur, ressenti des scrupules. Alors des fantômes l'avaient hantée ; elle

s'était reproclié, d'abord, une négligence ; plus tard, elle s'était accusée d'une faute. Il n'y avait eu, pourtant, ni faute ni négligence.

Pierre avait pris les mains de sa mère. Il les baisait doucement, et, désormais éclairé, il lui disait :

— Maman, ne t'avais- je pas annoncé que je ne serais pas ton juge ? — Eh bien ! puisque tu m'y as contraint, je prononce. Coupable, toi ? Mais la faute, elle n'existe qu'aux yeux de ta conscience timorée. Il était à toi, bien à toi, cet argent. Tu n'en devais compte à personne, pas même à Vénie, puisque la lettre de sa mère à elle en disposait comme d'un don en faveur de ceux qui garderaient et soigneraient sa fille.

La malade fit un brusque mouvement.

Elle jeta ses bras autour du cou de son fils, et, les yeux brillants d'allégresse, le visage éclairé par un sourire :

— Alors tu crois, Pierre, tu crois que ce n'était pas une faute ?

— Si je le crois, ma mère chérie ? — Dis que j'en suis sûr !

— Alors ce bien est à nous ?

Pierre hocha la tète.

La vieille Landaise parut surprise. Pour cette âme primitive, qui ne se rendait pas compte des nuances, il ne pouvait y avoir de milieu : ou elle était coupable, et elle devait restituer, — ou elle était innocente, et alors le bien était légitimement acquis.

L'officier, lui, distinguait.

— Mère, prononça-t-il en souriant, tu vas me comprendre. La question a changé d'aspect.

Ce qui était hors de doute à l'origine est aujourd'hui soumis à l'incertitude. Puisque tu as eu des scrupules à propos de cette somme trou-

vée, il est nécessaire que tu t'assures à son sujet. Or, la meilleure façon d'obtenir cette assurance, c'est de nous en remettre au jugement de l'intéressée elle-même.

Elle devint très pâle :

— De Vénie, demanda-t-elle.

Elle joignit les mains avec un regard de supplication et de détresse.

— Oui, de Vénie.

Derechef, ses yeux se remplirent de larmes.

— Oli ! Pierre ! Pierre ! implora-t-elle. Pas cela ! pas cela ! Je t'en prie ! Si la petite sait la chose, j'en mourrai.

L'enseigne la couvrit de pieuses caresses.

— Sois tranquille, maman. Je prends tout sui moi. Vénie ne saura rien de ce que tu redoutes. Je ne lui révélerai que ce c^u'elle doit savoir, mais cela lui suffira amplement pour lui permettre de i^rononcer en connaissance de cause. Ne crains rien.

Elle était encore inquiète.

— Comment feras-tu pour ça ?

— Comment je ferai ? Mais c'est bien simple. Je lui dirai sans autre phrase : "' Vénie, tout ce qui est ici t'appartient ; rien n'est à nous. Comme tu étais toute petite, mon père et ma mère ont acquis en leur nom personnel. Mais maman va signer une reconnaissance en règle ou une donnation, à ton choix.

— C'est ça, c'est ça ; merci, mon Pierre. Ah ! mo voilà soulagée d'un grand poids.

Et, l'instinct de la paysanne se réveillant malgré tout :

— Ah ! s'écria-t-elle, redevenue grave et affligée, j'y pense.

— A quoi penses-tu ?

— Si la petite... ?

Pierre sentit renaître son trouble.

La malde acheva :

— Si la petite n'allait plus vouloir de toi, après ça ?

11 trembla. C'était cependant vrai, et il n'avait pas prévu cette conséquence, pourtant fort naturelle, tout à fait possible.

Un violent retour sur lui-même lui rendit son énergie.

— Eh bien ! mère, si elle ne veut plus de moi, c'est qu'elle aura ses raisons pour cela. Quant à nous, du moins, nous aurons fait notre devoir.

— Bien î Pierre, très bien î approuva-t-elle avec un profond soupir.

Elle retomba sur l'oreiller, fatiguée par les émotions qu'elle venait de subir, prise d'un besoin de repos.

Le jeune homme ramena les couvertures autour d'elle, lui versa une tasse de tisanne qu'il lui fit boire, comme à un enfant, puis, tendrement penché sur son front :

— Dors un peu maintenant, murmura-t-il.

Monsieur le curé t'a dit que le bon Dieu arrangerait tout. Je crois comme lui.

Il sortit de la chambre sur la pointe du pied et alla retrouver Mariette qui apprêtait le dîner.

— Vénie n'est pas là ? demanda-t-il.

— Non, monsieur Pierre, répondit la servante. La petite est sortie, et je ne sais pas où elle est allée.

Le jeune homme réfléchit quelques secondes. Une idée lui vint qui, tout de suite, lui fut une intuition.

— Parbleu î je me doute un peu du chemin qu'elle a pris. Je vais la rejoindre. Mariette, ditil, maman s'endort en ce moment. Tu feras bien

de ne pas rapprocher avant qu'elle nous appelle. Ce sommeil lui ,£.era grand bien.

Le soleil s'inclinait rapidement au couchant. Pierre regarda dans la direction opposée. 11 vit le clocher tout neuf de l'église embrasé par les rayons obliques.

— Par là^ pensa-t-il. Je sais où la retrouve r

Et i! reprit la route du village, et la même voie qu'il avait suivie le matin.

Sa méditation se faisait plus grave à mesure qu'il s'avançait.

Il fallait en finir avec le doute cruel qui maintenant, lui mordait le cœur. Il ne voulait pas différer au lendemain de prévenir la jeune fille, et cela pour plusieurs motifs : d'abord parce qu'en attendant de la sorte, il prolongeait sa torture ; ensuite parce que ce qu'il trouvait de plus douloureux dans cette torture, c'était la pensée même cpie Vénie pouvait revenir sur les tendres serments échangés.

Pendant qu'il s'en allait, en proie à cette horrible incertitude, un rei3roche grandissait dans sa pensée.

Ne faisait-il pas injure à Vénie de lui prêter sans raison de pareils sentiments ? Quel prétexte lui avait donc fourni la jeune fille de suspecter sa constance et sa bonne foi ? Et si elle pouvait lire en lui de tels soupçons, n'en ressentirait-elle point une mortelle insulte ?

N'importe î cette révélation, il la lui devait. Il ne la devait pas seulement à elle, mais encore au sentiment qu'il avait lui-même de la justice, il la devait enfin à sa propre droiture, à sa d^ çrniiè. à son honneur. Il ne fallait point, même • - Vénîe lui demeurait fidèle, qu'il pût se reprocher de n'avoir point éclairé la jeune fille sur l'intégralité de ses droits, sur le plein usage qu'elle

pouvait faire de sa liberté. Il adorait Vénie, mais il voulait ne la devoir qu'à elle-même, à son amour. L'idée d'une surprise, d'un mal' tendu lui était insupportable.

Ah ! la soirée de ce jour ne ressemblait guère à son matin. A l'aurore, c'était l'allégresse, le bonheur, les pures espérances, les joies permises et sacrés. Un nuage avaitp assé sur tout cela, assombrissant ces riantes perspectives. Tout à l'heure encore, c'était ce don miraculeux de l'Océan, cette fleur échappée aux vagues et venue s'échouer sur la plage, comme un cadeau pieux de fiançailles, comme un heureux augure de l'ivresse entrevue. N'avaient-ils pas fait ensemble des projets au sujet de ce nélumbium ? N'avaient-ils pas résolu de le fixer pour toujours sur cette terre, à l'ombre de cette église où ils comptaient recevoir la bénédiction de leur serment nuptial ?

Maintenant, tout était remis en question. L'aveu de sa mère, cet aveu aussi imprévu qu'inutile, lui créait de nouveaux et pénibles devoirs. Vénie pauvre, ou, du moins, se croyant telle, lui avait fait l'aveu de sa chaste affection. Riche, en quelque sorte, n'allait-elle pas essayer de reprendre sa parole ? La reprendre ? Oh ! non î Pierre n'attendrait pas cela. C'était lui qui allait la lui rendre, lui expliquer comment et pourquoi le pauvre, maintenant, c^ëtait lui. Et après ? Oh ! après ? il verrait bien. Il était officier de marine. Il avait sa solde. Cela suffirait bien pour sa mère et ]3our lui.

Il s'arrêta à cette résolution, et, plus fort, plus calme, il pressa le pas dans la direction de la chapelle. Puisqu'il devait peut-être se briser le cœur, mieux valait qu'il le brisât le plus tôt possible.

NU

Or, tandis que Pierre s'entretenait avec sa mère, Vénie avait conçu un projet qu'elle s'était hâtée de mettre à exécution.

L'église était proche, surtout par les sentiers de traverse. La jeune fille prit donc la souche et le nélumbium et, s'éclipsant rapidement, courut accomplir son dessein.

Le chevet de Tégiise, bâtie sur une élevure rocailleuse du sol, baignait dans les eaux claires d'un de ces petits ruisseaux que le patois familier dénomme '' esteys." Quelquefois, grossi par les pluies, Y ''estey" courait à la mer en une masse confuse et impétueuse. Mais ses plus hauts niveaux n'avaient jamais dépassé les soupiraux de la sacristie.

Le chevet arrondi projetait ainsi son ombre sur le cours d'eau jDendant la dernière moitié du jour. Sous cette ombre tutélaire, et rafraîchi par les baisers du ruisseau, tout un bouquet d'arbres s'était développé ; arbres fort jeunes encore, mais promettant la plus belle venue, arbres entièrement différents des pins, seuls acceptés jusqu'alors par les sables.

Là, les chênes s'unissaient aux marroniers et aux platanes, et telle était la douceur de la température, que, cette année-là, les premières feuilles étaient déjà longues de plusieurs centimètres.

Vénie avait choisi ce terroir plus riche pour y acclimater la fleur étrangère.

Elle parvint au coude du ruisseau, descendit avec précautions le talus, et n'hésita point à plonger ses pieds nus dans l'eau froide.

De droite et de gauche, les ramures s'étendaient, arrondissant leur ombre propice. Le so-

leil, en trouant cette verdure naissante^, couvrait le soi de taciies jaunes en forme de cercles. Le moment n'était pas éloigné où la voûte cgmplè tement garnie creuserait son dôme sur V "esiey" murmurant, et frôlerait de ses basses branches les vitraux du chœur.

Vénie s'approcha du bord opposé, et d'une pelle d'enfant se fit une bêche. Elle tailla la berge à coups précipités, en ouvrit le flanc à la façon d'une taille de rocher, puis dans cette étroite fissure, plaça la souche elle-même, qu'elle recouvrit en partie, ayant soin de ne point tarir l'eau où se projetaient les racines du nymphéa.

La besogne fut promptement faite.

A l'aide de quelques moellons, de quelques briques oubliées là par les maçons qui avaient bâti l'humble chapelle, elle cala le tronc. Le jour viendrait, pensait-elle où les tentacules de la plante, trop à l'étroit, sortiraient de leur gangue de bois, s'accrocheraient aux pierres de l'église par leurs pédicules en vrille, et, dans leur recherche de l'eau bienfaisante, déborderaient la racine pour venir se désaltérer aux ondes du ruisseau lui-même. Cela était vraisemblable, et le calcul de l'enfant n'avait rien en soi que le temps dût contrarier, si la nature de la plante ne s'opposait point à son adaptation à des milieux si différents de l'origine.

Quand elle eut achevé son œuvre de transplantation, la jeune fille remonta sur le talus qu'elle venait de quitter. Un instant, elle s'absorba dans la contemplation du tableau. Puis, quittant la place à petits pas, non sans se retourner pour envoyer du bout des doigts des baisers à la fleur, elle regagna la route et entra dans l'église.

C'était une pieuse pensée qui la guidait là. Elle

offrait son trésor à la Vierge, comme elle lui offrait son amour et le secret de son cœur innocent. Et quand elle eut consommé le vœu, elle prit de Teau au bénitier dans une coquille de Saint-Jacques ramassée à cette intention et revint jDar la même voie vers le nélumbium.

Alors, si quelque témoin croyant eût assisté à cette scène, il eût vu l'enfant du naufrage verser le baptême à la plante miraculeuse, comme si de cette consécration naïve devaient résulter pour la fleur une gloire et une vie nouvelles.

C'était fait. Désormais, contente d'elle-même, le cœur bondissant à la pensée de la gracieuse surprise qu'elle allait faire à Pierre, Vénie s'éloigna de l'église et de la fleur.

Elle aussi se prit à suivre la côte, comme l'avait fait Pierre quelques heures plus tôt. Maintenant la mer était étale. La nuit venait, et de son disque incandescent le soleil effleurait l'extrême bordure de l'horizon. Jamais Vénie n'avait éjjrouvé pareille émotion en face de ce spectacle, qu'elle connaissait bien pourtant. Dans le grand silence qui couvrait la nature, devant les brumes grandissantes du large, un sentiment d'une religieuse intensité envahissait son âme.

Il lui semblait que, pour la première fois, elle prenait possession d'elle-même, tant était soudaine, neuve, l'impression que laissait sur elle la vue des objets environnants. Ces arbres, elle croyait les connaître. Eh bien ! non. Elle ne les connaissait pas. Ils avaient aujourd'hui un bruissement étrange de leurs feuilles. Et ce ruisn seau, il paraissait rire sur les cailloux de son lit, et Vénie entendait ce rire dans le gazouillis de l'eau limpide. Même en regardant la fleur nouvelle, ce nélumbium venu de par delà les mers, elle crovait lui trouver comme un air de mvsté-

rieuse joie. En vérité, pourquoi tout ce monde muet lui faisait-il fête ainsi ? Qu'avait donc la nature à lui prodiguer ses sourires ? Est-ce que ce resplendissant soleil qui s'enfonçait lentement là-bas, dans la mer, était bien le même que le soleil de tous les jours ?

Pauvre petite Vénie ! C'était en elle, dans Texaltation de son cœur, que rayonnait un astre nouveau, que bruissait le murmure des branches, que gazouillait la source du bonheur. Elle aussi n'avait pas eu le temps de méditer sur les aveux du matin, et voilà que le contre-coup délicieux de sa surprise dilatait maintenant son être.

Ah ! oui, elle l'aimait depuis longtemps, son Pierre ! Elle se rappelait tous les détails de leur précédente existence en commun, au temps où, ignorante de sa naissance, elle le croyait son frère. Elle se souvenait du déchirement des adieux, des larmes toujours jaillissantes chaque fois que la chère image se présentait à ses yeux. Mais rien alors ne lui faisait prévoir qu'il serait aussi doux d'aimer et surtout de se sentir aimée, de le dire et de se l'entendre dire. Ce matin, l'aveu était monté tout seul, sans efforts, sans honte, de son cœur à ses lèvres, parce qu'elle avait eu soudain cette crainte d'être seule à éprouver ce qu'elle éprouvait. Et la joie que lui avait causée la réponse de Pierre avait été trop forte pour qu'elle pût la savourer à son aise. Elle en était demeurée étourdie, d'autant plus qu'ils n'avaient eu le temps, ni l'un ni l'autre, de s'en expliquer davantage. Le curé d'abord, sa mère ensuite avaient pris possession de l'officier, et Vénie était demeurée seule, en proie au trouble délicieux de son cœur.

Au premier moment, l'idée lui était venue d'occuper ses loisirs en préparant une surprise à

Pierre. C'était pour cela qu'elle avait voulu planter en toute hâte le nélumbium au chevet de l'église.

Maintenant que cette besogne était accomplie, maintenant qu'il ne lui restait plus qu*à porter la nouvelle au jeune homme, voilà que Vénie, désœuvrée, était gagnée par l'irrésistible besoin de s'abandonner à sa rêverie.

Elle chemina donc, la tête inclinée, le long de la plage murmurante. Une reviviscence s'opérait en toutes ses facultés. Aux heures des grandes émotions, l'être pensant subit de ces changements soudains. La mémoire des premières années n'est que la longue et progressive accumulation d'impressions basses demeurées inaperçues, et il faut le choc des circonstances pour les faire revivre. Les réminiscences jaillissent à travers les fissures de l'être moral, semblables à de fraîches pousses qui n'attendaient qu'une occasions de se produire au soleil.

C'est alors qu'on éprouve ces troubles suaves qui font d'une rumeur, d'un chant, d'un souffle, toute une harmonie, toute une poésie imprévues. Les objets que l'on voit pour la première fois ont c[uelque chose de " déjà vu '' ; ceux avec lesquels le regard s'est familiarisé prennent, en quelque sorte, un regain de vie et de jeunesse. Et l'âme est impuissante à fixer ces émotions fugitives, et plus elle fait d'efforts pour les retenir, plus elle en hâte l'évanouissement.

Vénie était dans cette vapeur du rêve. Du lointain de son enfa.nce, des images surgissaient, prenant corps. Que savait-elle de ce passé brumeux ? Rien, et, pourtant, elle eût juré qu'elle avait connu sa mère, que parfois la douce figure de la morte se penchait sur elle pour la bercer dans ses songes. Que de fois elle s'était éveillée.

la nuit, en sursaut, comme au contact d'une caresse, d'un baiser déposé sur son front !

— Ma mère ! prononça-t-elle à demi- voix.

Et ce seul mot, à peine exhalé de ses lèvres, eut le don de remplir de larmes ses paupières. — Ah ! certes, ce n'était point qu'elle n'eût aimé de toute sa reconnaissance la pauvre femme qui lui avait ouvert son cœur et ses bras. Mais elle avait appris un jour que celle-ci ne lui était rien, et que la mère véritable dormait pour toujours là, sous la côte, dans un lit d'algues et de varechs, sous le linceul frémissant de la vague. Alors, chaque jour, Vénie avait dirigé sa course vers l'Océan ; chaque jour, elle s'était agenouillée sur la frange d'or des dunes ; chaque jour, en offrant sa prière au ciel, elle avait, du bout de ses doigts d'enfant, envoyé des baisers à la nappe glauque qui couvrait la tombe de l'autre, de l'endormie.

— Ma mère ! Elle ajouta aussi, tout bas, deux mots dont elle ne pouvait deviner l'inexprimable tendresse ! '' Mon père ! " Car le père, elle ne l'avait point connu. Le seul homme dont son cœur eût gardé le souvenir pieux était le pêcheur Daritz, et il reposait, lui, derrière l'église, dans la nécropole champêtre, dont les tempêtes du large respectaient les croix de bois et les ifs funéraires.

Enfin, par l'élévation même de sa pensée, elle fut ramenée au présent, et sa bouche murmura, presque inconsciente :

— Pierre !

Alors, comme l'avait fait le jeune homme le matin, Vénie s'assit sur le sable, et le flot que l'enseigne avait regardé monter, la jeune fille le regarda descendre.

A mesure que le soleil touchait la mer, une

traînée d'or courait à sa surface, et les rides, parsemées de paillettes, faisaient onduler la lumière fondue.

Puis, l'astre s'enfonça. Il écliancra d'abord son disque. L'horizon le coupa bientôt en deux, et rénorme globe incandescent parut accroître démesurément son diamètre. Il ne fut bientôt plus qu'une tache rouge au-dessus de laquelle une gloire s'épanouit dans les hauteurs du firmament, tandis qu'une bordure sanglante s'élargissait sur la mer.

Et le flot continua sa descente, laissant la plage découverte, avec ses paquets d'herbes, saturées de sel et remplissant l'atmosphère «^^e ces effluves vivifiants qui dilatent les poumoîis et les pores.

Vénie rêvait toujours. Elle ne cherchait point, comme Pierre, des présages. Elle jouissait de l'heure et de son ivresse, laissant flotter son illusion dans cette confusion exquise où tout est. pour l'âme et pour le corps, parfum, sourires, harmonie et bonheur.

Combien de temps demeura-t-eîle ainsi ? La nuit moiitait sur la voûte. Vénus étincdait déjà dans les couches profondes, pâlies. L'enfant se releva, frémissante, pour legagmr !a niaison.

Un bruit de pas lui fit détoirnor la tCte.

Pierre, debout à quelque distance, la contemplait.

Elle ne put retenir un jri d.? joie.

— Toi ! Ah ! C'est gentil d'ét^re venu ! Qui t'a dit où j'étais ?

— Personne. J'ai deviné.

— Alors, tu as... vu ?

— Oui, j'ai tout vu. Je viens de l'église. Vénie fit une moue.

— Oh î quel malheur ! Moi cjui me réservais

de t'y conduire moi-même ! Au moijis, trouvestu que je Fai bien plantée, la jolie fleur ?

— Très bien. Elle aura du soleil et de l'ombre, de l'air et de l'eau. Peut-être vivra-t-elle.

La jeune fille lui serra les mains.

— Elle vivra, Pierre, comme...

Sans doute elle attendait qu'il achevât la phrase, qu'il lui dit : '' Comme notre amour."

Mais Pierre ne répondit point.

\'énie eut peur. Elle plongea ses yeux dans les yeux de son ami.

— Pierre, demanda-t-elle haletante, Pierre, que s'est-il passé ? Qu'as-tu ?

Le jeune homme retint le bras qu'elle lui tendait, et l'entraînant sur la route :

— Viens ! fit-il, j'ai à te parler.

Pierre avait prononcé ces mots d'un tel ton que la jeune fille en fut épouvantée.

— Oh ! comme tu me parles ! s'écria-t-elle. Qu'y a-t-il ? Qu'est-il arrivé ?

Et elle s'accrochait à son épaule, pressante, suppliante, cherchant les yeux de l'officier.

Lui les détournait ou les tenait obstinément fixés sur le sol.

Ils firent quelques pas de la sorte.

Il était manifeste qu'en ce moment l'enseigne, assailli par toutes ses angoisses, cherchait les termes dont il voulait se servir.

Et, comme elle se faisait plus pressante :

— Vénie, commenç a-t-il d'une voix grave, ce

matin, tu n'as peut-être pas bien réfléchi à la confidence que tu m'as faite ?

Elle ne comprit pas d'abord ?

— Quelle confidence, Pierre ?

Il hésita.

— A l'aveu, si tu préfères ?

L'ombre grandissante voila la pudique rougeur des traits de la jeune fille. Mais elle s'écria spontanément :

— Pas réfléchi, moi ? Oh • que si, va ! Je savais bien ce que je disais. Tout ça me pesait sur le cœur. Il y en avait trop et depuis longtemps. J'ai tout dit en une fois. Est-ce que j'ai eu tort ?

— Non, ma pauvre enfant ; seulement...

— Seulem.ent ! Que veux-tu dire ?

— Nous nous sommes trop pressés de parler. Voilà tout.

— Trop pressés ? En vérité, Pierre, je ne te comprends pas. Pourquoi toutes ces réticences ? Ne vaudrait-il pas mieux m' avouer que tu regrettes d'avoir répondu à ma confiance, d'avoir encouragé mes espérances ?

— Moi, Vénie ?

— Oui, toi. Va ! je devine, et j'avais raison ce matin. Je ne puis être que ta sœur, n'est-ce pas ?

Un sanglot étouffa sa voix. Eessaisîe par ses doutes, qui, maintenant, se changeaient pour elle en une cruelle certitude, la pauvre enfant ne raisonnait plus ses craintes.

Pierre attira doucement ses mains.

— Vénie, murmura-t-il avec une immense tendresse, plût à Dieu que je pusse encore te nommer ma sœur ! Hélas ! cela ne m'est plus permis.

— Ah ! s'écria-t-elle.

Ce '" ah ! " jaillissait du plus intime de son

être, avec une vivacité, une candeur d'expression à laquelle on ne pouvait se méprendre.

Pierre vit bien qu'elle ne saisissait pas le sens de ses paroles. D'ailleurs elle-même insista.

— Je ne comprends pas. Non vraiment, je ne comprends pas, Pierre. Qu'ai-je fait ! qu'ai-je fait pour que tu me traites si durement ?

Il fallait à tout prix calmer cette effervescence du chagrin. Malgré la nuit venue et sous la faible lueur diffuse dans l'atmosphère, l'officier de marine voyait sa compagne, éperdue, tremblei de tous ses membres ; il voyait les larmes couler abondantes de ses yeux.

— Ma pauvre enfant ! reprit-il, je vois bien, en effet, que je n'ai pas su me faire comprendre. Eh bien ! je t'en pi^e, écoute-moi, et tu n'auras plus de doute.

Elle parvint à surmonter son émotion.

— J'écoute, Pierre, prononça-t-elle.

Il parla avec lenteur, pesant ses mots.

— Vénie, ce matin, quand tu m'as versé dans le cœur ce bonheur de me sentir aimé de toi, tu te croyais pauvre et sans avenir, n'est-il pas vrai ?

— Oui, et je le crois encore.

— Tu redoutais que Pierre Daritz, enseigne do vaisseau, ne te jugeât trop humble, trop délais sée, pour t' accorder ses préférences, n'est-ce pas ?

— Hélas ! fit-elle, n'avais- je pas raison ? Il répondit gravement :

— Non, Vénie, tu te trompais. Les rôles sont intervertis. .

— Pourquoi ? Comment ?

— Parce que ce n'est pas toi qui es pauvre, c'est moi.

Elle le regarda les prunelles dilatées. Mainte-

nant*la crainte faisait place à la surprise, une surprise toute de stupéfaction.

Pierre sourit tristement.

— C'est moi qui suis pauvre, Vénie, et tu es riche. Ma mère n'avait pas voulu te l'apprendre, parce que la pauvre femme t'aime comme une véritable mère, et qu'elle craignait de te perdre.

— Je... suis... riche ?

— Oui. Dans trois ans tu seras majeure et toute ta fortune t'appartiendra. Oh ! tu n'es pas millionnaire, bien sûr. Mais ce que tu possèdes est énorme auprès de ce que nous avons, nous, puisque nous n'avons rien.

Elle répéta encore :

— Ah ! je suis riche maintenant !

Et avec un adorable sourire elle ajouta :

— Eh bien î mais... qu'est-ce que ça peut me faire ?

Pierre poursuivit :

— Tu craignais ce matin que je ne tournasse d'un autre côté mes yeux et mon cœur. Chère Vénie ! Si tu savais depuis combien de temps je t'appartiens ! depuis combien de temps tu remplis mes pensées le jour et. la nuit ! Hélas ! en face de toi, sous ton aveu, je n'ai pu me défendre. Je l'ai accepté, et j'ai avoué moi-même. J'aurais dû me taire pourtant. Je n'ai qu'une excuse, je ne savais pas.

— Et tu sais maintenant ? Que sais-tu donc ?

— Je sais que tout ce qui est ici, ce jardin, cette maison, la rente dont nous avons vécu, dont vous vivez encore, ma mère et toi, tout est à toi, à toi seule.

Lorsque mon père te recueillit, au lendemain de la tempête, il trouva dans tes langes divers titres qui t'assuraient un revenu de quinze cents francs par an. Ma mère y trouva encore une

somme de six mille francs, qui servirent plus tard à l'achat du terrain et à la construction de notre humble maison. Nous ne sommes donc que tes humbles obligés, puisque nous te devons Tabri et le foyer. Comprends-tu, maintenant, que, depuis ce matin, j'ai appris assez de choses pour modifier mes intentions ?

Elle protesta vivement.

— Tais-toi, Pierre ! Est-ce que j'ai besoin du savoir ces choses-là ?

— Oui, tu devais les savoir. C'était notre devoir de te les apprendre. Il ne nous appartenait point de demeurer tes obligés à ton insu.

— Oh ! quel mot horrible tu prononces là, Pierre ! Voilà deux fois que tu le répètes. Mais, de moi et de vous, quel est donc celui qui doit le plus de reconnaissance ? Si ma présence vous a enrichis, n'était-ce pas justice après tout ? Ton père et ta mère avaient-ils hésité, eux, à recevoir Tenfant trouvée, à lui donner asile, à la réchauffer, à la vêtir, à la nourrir, à Télever ? Tu vois bien que nous sommes quittes Tun envers l'autre, et que, si quelque chosff m'appartient, cela t'appartient également par moitié.

Pierre secoua tristement la tête.

— Non, ma pauvre enfant. Tu parles selon que ton cœur t'inspire, mais je n'ai pas le droit, moi, d'accepter de telles paroles. Il t'est permis de traduire ton affection ; il m'est défendu d'en tirer un sens qui nous soit favorable.

Il mit fin brusquement au dialogue.

— Vénie, conclut-il, après ce que je viens de te révéler, tu t'expliqueras que je te laisse tout le loisir de la réflexion. Je te rends ta promesse engagée dans l'ignorance, et, moi, je me place en face de la réalité.'

Elle r.interrompit :

— Mais ce n'est pas possible, cela, Pierre. Si rien ne t'appartient, si tu ne considères pas mon bien comme le tien, que vas-tu devenir, que va devenir ta mère ?

— Oli ! ne t'inquiète pas. Nous ne serons point malheureux. Je suis un homme. J'ai un rang, une situation. Ma solde d'officier suffira pour maman et pour moi.

Elle fut reprise par les larmes.

— Pierre, Pierre, c'est atroce ce que tu me dis là.

— Non, fit-il avec fermeté. Cela est juste, et, d'ailleurs, c'était nécessaire. Tôt ou tard, tu devais le savoir. Il ne m'appartenait point de te le taire, et jamais je n'aurais souscrit à un engagement dont tu n'aurais pas su toutes les conditions.

Ils avaient parcouru le chemin. Le chalet apparaissait dans les ténèi^res délimitant à peine ses lignes. Silencieux, ils s'arrêtèrent à la porte de l'enclos.

— • Au revoir, Vénie, prononça sérieusement l'officier. La nuit porte conseil, dit le proverbe. Demain, après-demain, plus tard, si tu le désires, tu nous feras part de ta résolution. N'oublie pas que tu es chez toi, et que nous te devons jusqu'au toit qui nous couvre.

Elle leva sur lui ses grands yeux pleins de larmes.

Ils n'avaient i^lus d'étonnement, ces yeux.

— C'est bien, Pierre, murmura-t-elle, ie réfléchiYdLi.

Ils n'échangèrent pas d'autre parole. D'un mouvement spontané Pierre tendit la main. Celle de Vénie y tomba, inerte, froide, sans répondre à la pression du jeune homme. Quand ils furent rentrés tous deux, elle allégrua un violent mal de

tête, prétexte banal à s'esquiver. De son côté, Pierre, le cœur très gros, n'éprouvait pas le moindre appétit. Il toucha à peine du bout des dents aux plats que lai présenta Mariette. La servante comprit que quelque chose d'insolite était survenu. Mais elle était discrète et réservée. Elle se donna donc bien de garde d'envenimer par d'importunes questions la plaie qu'elle devinait au cœur des deux amoureux. A part elle et grâce à l'expérience, la bonne femme se disait :

— Bah ! ce n'est là qu'un nuage. Ça fera les yeux de Vénie plus clairs et le rire de Pierre plus éclatant, quand la petite aura pleuré un peu et que le garçon aura soupiré à son aise.

En la circonstance, pourtant, il lui sembla que ce nuage était de trop longue durée, surtout quand elle vit que la jeune fille ne sortait point de sa chambre, et que, loin de s'en mettre en peine, l'enseigne gardait son attitude lasse et son front assombri.

Sans doute la solitude dut peser à celui-ci, car, au bout de quelques minutes de ce mutisme, il entra dans la chambre de sa mère.

Ne lui devait-il pas le récit de son entrevue avec Vénie et du résultat qu'il avait obtenu ?

Elle l'attendait, impatiente.

— Eh bien ! questionna-t-elle avidement.

— Eh bien ! c'est fait, mère, je lui ai parlé.

— Alors, elle sait... tout !

— Elle sait... tout.

La malade se couvrit le visage.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! Que doit-elle penser de moi ?

Pierre fit sa voix aussi douce qu'il le put.

— Mère, Vénie sait tout... ce qu'elle devait savoir. Elle sait que cette maison est à elle, que tu as trouvé sur elle d'autre argent que celui

dont tu t'es servie pour l'élever, maïs que cet argent, tu Tavais réservé pour lui en faire la surprise le jour où elle aurait à choisir un mari. La vieille femme jeta un cri de joie.

— Merci, Pierre ; merci, mon fils. Tu as fait de ma faute presque une bonne action. Tu m'as épargné d'avoir honte devant elle. Que le bon Dieu te bénisse, puisque ta pauvre mère ne peut te rendre ce bienfait.

Il s'agenouilla au chevet sous cette bénédiction.

— Je n'ai fait que mon devoir, maman. Tu ne me dois rien, et puisque cela te rend heureuse, j'?»cquitte en partie la dette de mon amour envers toi.

Alors la malade posa d'autres questions.

— Et elle, Vénie, comment a-t-elle pris la chose ?

— Comme elle pouvait la prendre, pauvre chère enfant î Elle a pleuré, elle m'a reproché de la méconnaître, elle m'a répété que tout ce qui est à elle est à nous, et que je n'avais pas besoin de lui apprendre tout cela.

— Chère petite ! Et qu'as-tu répondu ?

— Ce que je devais répondre, ma mère ; que lorsque, ce matin, j'avais accepté son amour, j'ignorais tout cela moi-même ; mais que, maintenant, je ne pouvais m'en tenir à une promesse de cette nature, et qu'en conséquence je la priais de réfléchir, sans se croire engagée un seul moment par sa parole ou par la reconnaissance.

— Et. à présent, que fait-elle, où est-elle ?

— Elle s'est plainte de souffrir de la tête ; elle est rentrée dans sa chambre.

— Quoi î sans m'embrasser, sans me dire bonsoir ?

Pierre voulut atténuer la chose.

— Il ne faut pas lui en vouloir, maman. Elle souffre ; elle a cherché le repos.

La malade retomba sur son oreiller.

— Ah ! Pierre ! Pierre ! gémit-elle, le malheur est venu tout de même, tu le vois. Et pourtant, monsieur le curé avait dit que le bon Dieu arrangerait tout !

Le jeune homme eut beau multiplier les consolations, les paroles d'espoir, il ne parvint pas à dissiper cet abattement soudain. Alors, doucement, il s'assit au chevet, souleva Toreiller de la vieille femme, et, comme une mère sur la couche de son enfant, berça lui-même ce chagrin qui lui arrachait des pleurs.

Quand il vit les paupières rougies s'appesantir sous le sommeil, il quitta la chambre. Sans qu'il se l'expliquât, une inquiétude venait de lui étreindre le cœur.

Cette retraite, ce silence de Vénie le torturaient maintenant. Il rentra dans la cuisine et dit à la servante :

— Mariette, il se fait tard, va te coulher.

— Et vous ? demanda-t-elle étonnée.

— Moi, je ne me sens pas encore le besoin de dormir. Je me reposerai tout à Theure.

Il attendit que tous les bruits de la maison se fussent assoupis, et, sollicité par un désir d'air et de mouvement, il descendit dans l'enclos.

Comme la veille, la lune rayonnait au firmament. Ce soir, hélas ! Pierre était seul. Vénie, la douce enfant, n'était pas à ses cotés pour admirer le tableau de la nuit étincelante.

Pierre s'avança, longeant le mur, le plus doucement qu'il put, évitant de faire craquer le gravier du jardin. Il s'approcha ainsi de la dernière fenêtre à la g^auche de la maison, donnant sur la

mer. Et là, le cœur palpitant, il appuya son oreille au volet.

Etait-ce une illusion d'ouïe, était-ce le vague bruissement des flots qui pénètre et sature les grands silences de la côte ? Il lui sembla, à plusieurs reprises, discerner comme un bruit de sanglots de l'autre côté des planches.

Vénie pleurait.

Elle pleurait, et il eût donné toute sa vie pour pouvoir tarir ses larmes, se reprochant, à cette heure, d'avoir exagéré ses scru^Dnles, d'avoir meurtri sans raison cette âme innocente Ciui se donnait à lui. En même temps, il se demandait pourquoi elle Tavait cjuitté sous cette impression pénible, pourquoi, en se séjDarant de lui, elle n'avait point répondu à l'étreinte de sa main.

Il regarda par les fentes du bois. Aucune lumière ne brillait à l'intérieur. Et, pourtant, Pierre eût juré qu'elle était là, tout près de lui, et que c'était bien elle qu'il entendait pleurer.

Kon loin de la fenêtre, la jeune fille avait, de ses propres mains, dressé une charmille de lierre, de jasmin, de clématite et de chèvrefeuille. Déjà les vrilles longues des plantes grimpantes, jetées à travers le chaimie de l'année passée, formaient un rideau suffisant pour y abriter un homme.

Pierre alla s'asseoir ^ur un banc sans quitter des yeux la fenêtre.

Quelle attente le clouait donc là ? Il avait vraiment le pressentiment que cette fenête allait s'ouvrir, que Vénie allait apparaître.

Il ne se trompait point.

Du dedans un bruit plus distinct vint jusqu'à lui. Il entendit tourner l'espagnolette et grincer les volets, qui s'écartèrent. Un blanc fantôme s'encadra dans la baie toute noire. Il la vit se-

couée par son chagrin, tendre désespérément ses mains vers le rivage, et sa voix murmurer :

— Mon Dieu, pourquoi avez-vous fait cela ? Elle demeura là quelques instants, semblable à

une statue de la douleur. Puis la fenêtre se referma, et Pierre ne vit plus, n'entendit plus rien.

Inquiet, il se leva et s'approcha des volets.

Lq silence était complet cette fois.

Il eut Tenvie folle de frapper sur les planches, d'appeler Vénie pour lui dire :

— Ne pleure plus ! La preuve est faite. Je sais que tu m'aimes, je n'ai pas besoin d'autre témoignage. Oublions cette mauvaise heure, et que le jour qui va se lever nous ramène le bonheur !

Mais il se contint.

Il n'avait pas le droit de parler de la sorte. Il l'avait engagée à réfléchir. C'était à lui d'attendre qu'elle lui notifiât sa décision.

— Demain, pensa-t-il, je connaîtrai mon sort. Alors il rentra dans la maison, et, rassuré sur

le compte de la jeune fille, il se jeta tout habillé sur son lit. Quand il ferma les yeux, l'aube commençait à poindre.

Le soleil était déjà haut lorsque Pierre se réveilla.

D'un bond, le jeune homme se retrouva debout.

Il venait de faire un rêve, un mauvais rêve, un rêve atroce. Le songe lui avait montré la mer débordant brusquement sur la plage, enveloppant réglise et arrachant le nélumbium de Tabri où Tavait installé Vénie. Il avait vu la jeune fille disputant la fleur pied à pied à la lame, et, plutôt que de l'abandonner, se laissant emporter avec elle. Désespérément accrochée à la plante, Vénie avait roulé sur la plage, et Pierre, attaché au rivage par une force surnaturelle, n'avait pu la rejoindre. Alors une voix ironique et railleuse lui avait crié : "" Tu ne les a pas voulues, tu n'as pas su les garder ; je les reprends. Fleurs de mer ! Fleurs de mer ! ''

Oh ! l'horrible cauchemar ! Le jeune homme s'était redressé, baigné de sueur. Et son premier cri, sa "première interrogation avait été :

— Vénie ? Où est Vénie ?

Mariette avait répondu :

— Vénie est allée à l'église. Elle fait la communion, je crois. Elle reviendra sans tarder.

Il s'enquit de l'heure. Comme pour le renseigner, le clocher égrena ses notes claires. Sept fois le son s'envola de la flèche à jour.

— Ah ! oui, dit-il, la messe commence. Je la rencontrerai à la sortie.

Il vint à la chambre de sa mère. Elle dormait d'un sommeil si paisible c^u'il ne voulut pas la troubler. Il n'avait rien mangé la veille ; l'appé-

tit le sollicitant, il fit honneur au chocolat que lui avait versé Mariette.

Une étrange allégresse lui emplissait maintenant le cœur.

C'est que la matinée était superbe, plus belle encore que la veille, pleine de rayons et de brises caressantes.

— Il est temps d'aller la chercher, pensa-t-il.

Et il prit sa course vers Téglise.

Il ne marcha pas vite, se disant que, sans doute, elle quitterait le sanctuaire la dernière.

Il arriva à point nommé.

Pierre pénétra, le front nu, dans la chapelle.

Vénie était là, agenouillée devant le chœur, sur un prie-Dieu, la tête dans ses mains, paraissant absorbée dans une ardente prière.

L'officier poussa un soupir de soulagement, et se cacha derrière une colonne, près des fonts baptismaux.

On avait laissé les portes ouvertes. La brise entrait, embaumée et pure, chargée de senteurs marines. En même temps, par les vitraux bleus de la rosace, un rayon venait sur T autel enrouler un vaporeux ruban autour du tabernacle.

Pierre attendit, ému lui-même de la religieuse poésie du lieu et de l'heure. Vénie passa près de lui sans l'apercevoir. Elle descendit les trois marches du porche, et le jeune homme la vit se tourner vers la gauche de la chapelle, tandis qu'elle aurait dû reprendre le chemin de la maison.

Il la suivit, à distance, pas à pas.

Elle marchait le front penché, sans que n'en parut la distraire de sa morne contention d'esprit.

Elle fit le tour de l'église, atteignit le chevet, et, là, gagna le bosquet aux feuilles nouvelles.

Elle s'appuya au tronc d'un arbre. Pierre vit au mouvement de ses épaules qu'elle pleurait.

Ainsi, depuis la veille, il avait jeté cette douleur sans consolation dans le cœur de la pauvre enfant. L'aimant de toute son âme, il n'avait réussi qu'à la faire souffrir. Il voulut s'élancer vers elle, lui parler, sécher ses pleurs ; une dernière fausse honte, une suprême méfiance le retint.

Alors il la vit reprendre le chemin du chalet, et, se dissimulant toujours, il marcha dans son ombre, la laissa franchir la première bordure de l'enclos et le seuil de la demeure.

A son tour il entra.

— Vénie est de retour, n'est-ce pas ? demandat-il au hasard.

— C'est étonnant que vous ne l'ayez pas rencontrée, monsieur Pierre, répondit Mariette. Vous la suivez.

— Nous avons pris deux chemins différents. La servante eut un regard oblique ; elle ouvrit

la bouche. Mais la réflexion se borna là. '' Deux chemins différents î " pensait-elle. Est-ce qu'il y a deux chemins pour aller à l'église et en revenir î Et reiDrenant la parole :

— Vous savez que monsieur le curé est là ? Il est arrivé il y a cinq minutes à joeine.

Tierre parut surpris.

Qu'est-ce que le curé venait faire à pareille heure ? Quel motif le poussait ?

Un bruit de voix venu de la chambre de sa mère l'y attira.

Le vieux prêtre était debout au pied du lit de la malade. Celle-ci, les mains jointes, très pâle, paraissait sous le coup d'une violente émotion.

Au moment où Tenseigne ouvrit la porte, Vénie également debout, également pâle, disait :

— J'attends que Pierre soit rentré.

Le curé montra T officier.

— Justement, le voilà.— Voyons, petite, parle maintenant.

A la vue du marin, Tenfant avait chancelé. Elle se redressa cependant, et parut faire un effort pour rassembler toute son énergie.

Le prêtre appela Tenseigne.

— Ah ça, que s'est-il donc passé entre vous deux ? Hier, vous étiez gais comme des pinsons. Ce matin, vous êtes tristes comme pour un enterrement. J'ai vu Vénie à la messe, elle pleurait. Je me suis empressé d'accourir, et Je vous demande, à tous les doux, ce qu'il y a eu.

La jeune fille répondit avec un tremblement dans la voix :

— Il y a, monsieur le curé, que, hier au soir, Pierre m'a déclaré que tout ce qui est ici m'appartient, que lui et maman ne peuvent plus habiter chez moi, et il m'a mise en demeure de prendre une résolution.

— Oh î Vénie ! protesta le jeune homme. T'aije donc parlé ainsi ?

Elle feignit de ne l'avoir pas entendu et poursuivit :

— Alors, que voulez-vous ? Je l'ai prise, cette résolution. J'ai eu le temps de la mûrir, puisque je n'ai pas dormi de la nuit.

Elle dut s'interrompre : la douleur lui coupait la voix. Puis, avec un retour de courage, elle dit :

— D'abord, je vous prie de me renseigner

Est-il bien vrai que tout cela soit à moi, maman ?

Et elle désignait du geste à la malade la maison et le jardin.

— Oui, ma fille ! prononça péniblement la vieille femme.

— Assurément, opina le prêtre.

— Eh bien ! j'en dispose, et voici ce que j'ai résolu :

Tout ce que je possède, je le donne à ma mère Daritz et à mon " frère '' Pierre, en les priant de r accepter. S'ils refusent, je le donne à monsieur le cure et aux pauvres. Voilà.

Une profonde stupeur était peinte sur tous les visages.

— Et toi ? s'écria Pierre, incapable de maîtriser son émotion.

— Moi ! oh ! moi, c'est bien simple. Je retournerai aujourd'hui même à Pauillac, et je demanderai aux bonnes sœurs de me prendre comme novice.

A travers le silence qui suivit, on n'entendit plus que les sanglots de la malade.

Quand le premier trouble se fut dissipé, l'abbé Blanchard éleva la voix.

-- Vénie ! appela- t-il doucement.

— Monsieur le curé ! répondit-elle en s'avançant à son appel.

— Ma chère enfant, dit le vieux prêtre avec onction, la douleur de ceux qui t'entourent te prouve le grand chagrin que tu leur causes. Ce n'est pas moi, ministre de Dieu, qui te détournerai d'une vocation vers la vie religieuse. Mais encore faut-il que cette vocation soit bien réelle, bien mûrie. Or, tel ne me paraît pas être le caractère de la tienne. Certes, le bon Dieu accepte le don volontaire qu'une âme lui fait, alors même que la désolation seule l'inspire. Mais il ne veut pas qu'on se donne à lui par dépit ou par colère.

Prends bien garde, mon enfant ! Je crains iort que ta résolution ne soit dictée beaucoup pJus par une sorte de ressentiment que par une vocation véritable.

La jeune fille s'était détournée. Une vive rougeur couvrait ses traits, et les larmes, qui n'avaient cessé de couler sur ses joues, ruisselaient plus abondantes que jamais.

En même temps, la malade, avec un cri de détresse, murmurait :

— Vénie, ma fille, tu ne feras pas cela, i'.i ne nous causeras pas cette affliction.

Pierre à son tour s'approcha.

— Vénie, prononça-t-il d'un accent pénétré^ tu n'as pu te méprendre à ce point au sens de mes paroles. Ne t'ai- je pas demandé, en effet, de prendre le temps nécessaire pour mûrir la réponse que tu me ferais ? Or, celle que tu me donnes aujourd'hui me réduit au désespoir ; car tu sais qu'après avoir refusé ton affection du premier mornent parce que tu es la seule riche ici, ni maman ni moi nous n'accepterion la donation que tu prétends nous faire de ton bien.

Elle continua de garder le silence.

— Voyons ! voyons ! reprit le curé. Tout cela n'est pas bien sérieux, mes enfants. Je lis encore mieux que vous au dedans de vous-mêmes. Toi, Vénie, tu déchires ton propre cœur en déchirant celui de tes amis, et toi, Pierre, c'est une mauvaise fierté qui te retient. Donc, puisque vous ne savez pas arranger les choses, c'est moi qui vais les arranger.

Je vous déclare que si vous ne vous réconciliez pas tout de suite, je ne vous parlerai jamais. Bien plus, en rentrant, j'arracherai la fleur que tu es venue mettre au pied de l'église, hier, petite

sournoise, car je t'ai vue la planter, moi, des fenêtres du presbytère.

Il dit cela d'un ton moitié fâché, qui ramen» la joie sur tous les visages.

— Allons ! religieuse pour rire, va embrasser ta mère ! acheva gaiement le vieux piètre.

Yénie n'attendait gue ce signal.

Pendant un moment, les deux femmes confondirent leurs larmes et leurs baisers. C'est si bon de se retrouver après une séparation même imaginaire !

— Et moi ? dit Pierre, lorsque la jeune fille se fut détachée des bras de la mère.

Elle se pendit à son cou, comme autrefois aux jours de la tendresse familiale. Une seule plainte lui monta aux lèvres, comme le dernier rem.ous de cet orage.

— Tu m'as bien fait de la peine, va l

— Pardonne-le-moi, et oublie, répondit-il. Ce fut encore le curé qui conclut :

— Maintenant, mes enfants, c'est entendu, n'est-ce pas ? Vénie sera la femme de Pierre, mais je ne crois pas que cela doive se faire si tôt. Piarrou est en bonne voie pour le grade. Dans deux ans, il sera lieutenant de vaisseau. Et alors, si le bon Dieu me laisse vivre, c'est moi, entends-tu, mon garçon, qui bénirai le mariage.

C'en était fait. Le rapide nuage qui avait assombri ce firmament de jeunesse et d'espoir étaiti désormais évanoui. De nouveau, les deux jeunes gens purent reprendre le chemin du rêve.

Pierre ne pouvait prolonger indéfiniment son congé. Il n'avait obtenu qu'une permission temporaire ; il lui fallait regagner son port d'attache au plus vite.

Le samedi suivant qui vit Mme Darîtz se ren-

dre elle-mêrrie à l'église, appuyée au bras de son fils, vit aussi le départ de Tofficier de vaisseau. Cette fois, il est vrai, un immense bonheur adoucissait la tristesse des adieux.

Le jeune homme avait embrassé sa mère, et, faisant entrevoir son prochain retour, il l'avait laissée à la maison, non plus couchée, mais assise devant la porte. Vénie voulut raccompagner jusqu'à la route de Soulac, Pierre ayant refusé de prendre place dans la diligence de service.

Ils s'en allèrent ainsi, le cœur bien gros, mais l'âme pleine d'espérances. De nouveau, ils se dirigèrent vers le chevet de l'église.

Les feuilles des arbres avaient presque atteint leur entier développement. Au pied de la muraille, sur le talus de 1' "'estey,'" 1^ nélumbium s'étallait complaisamment. La première fleur, jaunie et ridée, laissait pendre ses pétales, mais deux boutons nouveaux s'entr' ouvraient délicatement sur une pousse toute neuve, jaillie hors de la souche primitive et lançant ses tentacules sur l'herbe du talus.

Pierre se pencha et en cueillit un.

— Voilà le souvenir que j'emporte, ma Vénie, dit-il. Il me rappellera nos serments ; il me parlera de la réunion pour toujours. Et j'aurai sur mon cœur le parfum et l'image de ma Fleur de mer.

— Oui, répondit Vénie, en pressant le frêle calice sur ses lèvres, tandis qu^une larme y tombait, non seulement mon image, Pierre, mais toute mon âme.

Ils se séparèrent là. Et sur la route sablonneuse, à travers la verdure des pins, Pierre se retourna souvent pour voir la jeune fille debout, agitant son mouchoir sans chercher à es su ver ses pleurs. FIN ^^"^im^^^

CANAWANA

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The St. Lawrence

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