‹ La lizardièreChapitre 7 sur 17 · LE SECEET DU CLERGYMAN · texte numérisé non relu

LE SECEET DU CLERGYMAN

Pendant les deux jours qui suivirent, Jean de Lizardière, au grand étonnement du comte et de la comtesse, ne parla plus de cette vente dont le résultat avait été si bizarre. Ses paroles n'étaient plus amèrcs, sa physionomie était calme et iDresque souriante. Il avait repris son travail et s'y adonnait avec une ardeur fébrile ; la chasse' au sanglier était presque terminée, et la comtesse, cette fois, ne trouvât point que le chêne ressemblât à un orme. Elle était toute radieuse du succès de son jeune parent, et le comte restait en extase devant le portrait de Clodion qui coiffait '' le sanglier de Tair le plus farouche qu'ait jamais eu un Mérovingien.

L'étonnement du comte et de la comtesse devait être plus grand encore. Une lettre du notaire Château-la-Vallière vint annoncer au comte que le prix de la Lizardière serait versé le dimanche suivant entre les mains du marquis, et il priait ce dernier de venir en son étude pour signer les actes, en même temps que Mlle Désormes. Christiane et son mari craignaient un nouvel accès de tristesse pour Jean ; tout au contraire, il reçut cette nouvelle presque avec satisfaction, et il demanda à son oousin et sa cousine de Faccompagfner pour l'accomplissement de toutes ces formalités.

— Le voilà enfin raisonnable, dit tout bas M. de Chazé à Christiane.

— Attendons ! répondit la comtesse.

Le dimanche, Jean, accompagné de M. et Mme de Chazé, se rendit au rendez- vous en e leur avait donné le notaire. Ils y trouvèrent M. Désormes, sa fille et son fils Raoul.

— Nous sommes arrivés avant l'heure, dit M. Désormes, parce que j'ai dû envoyer ma voiture à Saint-Paterne, où elle prendra M. Frédéric Legrand qui revient de Tours et qui doit s'arrêter à cette station ; il viendra nous chercher ici pour retourner avec nous aux Bruyères. En vous attendant, j'ai examiné les actes, qui sont en règle; il n'y manque plus que les signatures.

Les signatures furent échangées ; Jean s'était incliné sans mot dire en prenant la plume des mains de Raymonde, mais, quand M. Désormes eut déposé sur la table, devant le notaire, un portefeuille contenant cent mille francs en l)ilets de banque, Jean, avec un calme parfait, prit la parole :

— M. Dubois, ayez l'obligeance maintenant de préparer un nouvel acte par lequel je fais don à la ville de Château-la-Vallière d'une somme de 100,000 francs, à la charge par elle de faire bâtir un hospice qiii s'appellera l'hospice de la Lizardière.

Ce fut une exclamation générale, dominée par la voix tonitruante de M. de Chazé :

— Tl est fou, mon cousin ! il est fou !

— Monsieur ]e marquis, -^it M. Désormes, permettez-moi, en faveur de mon âge, de faire une observation...

— ' Elle serait inutile, monsieur. Je n'ai pas l'habitude d'accepter 100,000 francs, et plus, pour ce qui n'«n vaut pas 10,000.

— Mais^ au moins, ces 10,000 francs, gardezles.

-— Non, monsieur, si je les gardais, c'est Comme si je vendais la Lizardière de mon plein gré ; j'aime mieux la donner aux pauvres. D'ailleurs, c'est le hasard seul qui en a fait monter le prix si haut, un hasard que je ne m'explique pas bien. Si j'en profitais, ce ne serait pas même ce qu'on appelle une bonne affaire, ce serait une vilenie, devant ma conscience au moins.

— Alors, cria le comte, je t'ai conseillé une vilenie, moi ?

— Non, mon cousin, mais vous m'avez parlé selon la sagesse vulgaire ; pardonnez-moi si j'en ai une autre.

— Jean a raison, mon ami, dit à son tour la comtesse ; si sa conscience lui inspire ce qu'il a fait, ce n'est pas. à nous de l'en blâmer. Monsieur Dubois, préparez l'acte de donation.

Pendant ce colloque si animé, Mlle Raymonde n'avait pas prononcé une parole. Seulement, elle était devenue toute pâle.

Quand le nouvel acte fut terminé et signé par Jean, M. Dubois offrit à ses hôtes de passer dans la salle à manger où Mme Dubois avait préparé une collation. Mlle Raymonde et Christiane acceptèrent, mais les hommes préférèrent aller dans le jardin se livrer aux charmes du cigare. Ils étaient assis sou-s une tonnelle de cléniatites, fumant et causant, lorsqu'on entendit le bruit d'une voiture, et, peu d'instants après, M. Frédéric Legrand entra dans le jardin. En apercevant le jeune marquis, il eut un singulier sourire que celui-ci remarqua,

— Monsieur Legrand, lui dit-il avec politesse, mais d'un ton ferme, ai-je eu le malheur de vous déplaire, que vous me regardez de la sorte ?

— Au contraire, monsieur, j'admire même en vous un talent que je ne vous connaissais pas : la science des affaires. Elle est bonne, l'histoire du clergyman !

— Que signifie cela, monsieur:

— Cela signifie que j'arrive de Tours et que j y ai vu lady Reed, avec laquelle nous avons des relations commerciales et industrielles. Je lui ai demandé pourquoi elle avait chargé M. William Smith, le clergvman, de surenchérir à la vente de la Lizardière ; elle ma répondu de Fair le plus naturel qu'elle n'avait chargé M. WiUiam Smith d'aucune mission pareille, et que lui-même me l'affirmerait s'il n'était en ce moment a Nantes avec ses élèves. Alors j'ai compris et j'ai fait l'application de l'axiome de droit : '' Is tecit cui prodest ! " Qui avait intérêt à faire monter si haut le prix de cette masure ? Son propriétaire savait que Mlle Désormes avait donne ordre d'acquérir le domaine, si élevées que fussent les enchères. Ce propriétaire avait sans doute quelques relations d'amitié avec le clergyman qui a consenti à lui rendre ce petit service. Bien joue, monsieur le marquis !

A ces paroles pronocées sur un ton de légèreté ironique, un éclair terrible de colère avait passe sur le front de Jean ; il se contint toutefois et il répondit avec un froid dédain : ,1,1

- Monsieur, vous me prêtez là un calcul et des pensées de laquais ; il n'y a donc que les riches

qui prêtent ! 1, .

M. Legrand, à son tour, bondit sous 1 outrage, et il allait s'élancer sur le marquis...

— Arrêtez, monsieur Legrand î Arrêtez, je

vous l'ordonne ! ^1 . -•

C'était Ravmonde qui, précédant Christiane, se tenait debout et frémissante sur la porte de la

maison. Elle fit deux pas, et surmontant son émotion, elle dit à M. Legrand d'une voix ferme :

— Monsieur Frédéric, vous êtes le fils de notre ami, et je ne veux pas mettre entre nous des paroles irrépal-ables ; mais vous me forcez à dire toute la vérité. Ce n'est pas M. de Lizardière, c'est moi qui ai prié M. William Smith de faire ce qu'il a fait. C'est moi seule, à l'insu de mon père, qui me le pardonnera, j'en suis sûre.

— Certainement, ma fille, je te le pardonne.

— Mais moi, mademoiselle, je ne vous le pardonne pas. Vous voyez à quel indigne outrage je viens d'être exposé à cause de vous.

— Legrand, en parlant ainsi, ne savait pas que vous aviez donné aux pauvres cet argent, la somme tout entière, avec une noblesse et une générosité i^eut-être excessives. L'outrage n'existe donc plus.

— Celui-là peut-être ! Mais il est un outrage qui n'est pas effacé, qui ne s'effacera pas ; c'est celui que vous m'avez fait, mademoiselle, dans le secret de votre âme. Il est possible que, de mon côté, j'exagère mon attachement à de vieilles idées qui font sourire bien des gens, le mépris de la fortune, par exemple. Mais vous-même, mademoiselle, vous avez eu tort de croire que la fortune soit la souveraine maîtresse de tous les cœurs. De quel droit, j'ose vous le demander, avez-vous cherché à me payer indirectement ce que je ne voulais pas vendre, et dix fois plus cher que je ne l'aurais voulu ? Mais vous avez votre orgueil, comme j'ai le mien, et peut-être, au fond de votre âme, vous n'étiez pas fâchée de vous dire : Bah ! ce marquis si dédaigneux, je la lui ai bien payée, sa gentilhommière !

— Ah ! monsieur, vous me connaissez mal, et à votre tour, vous me calomniez.

— Alors, excusez-moi, mademoiselle.

Et Jean reprit avec plus de calme, essayant môme de sourii-e :

— Décidément, mademoiselle, vous faites de moi un homme politique. C'est la seconde fois que je me livre devant vous à cette verve trop oratoire. Ce sera la dernière. Mais j'ai une prière à vous adresser. Daignez venii' avec nous choisir la place où s'élèvera '* notre " hospice, car il est à vous autant qu'à moi.

Et Jean ajouta, en regardant M. Frédéric Legrand d'une façon particulière :

— M. Legrand, qui est excellent ingénieur, voudra bien peut-être nous aider de ses conseils.

Le jeune ingénieur avait compris sans doute la pantomine discrète de Jean, car il répondit :

— Volontiers, monsieur. Et d'abord je pense que le meilleur emplacement serait l'entrée de la forêt au bout de la ville.

— Parfaitement. Allons donc à la forêt. Toute la société se mit en marche, traversa la

place de la charmante petite ville, s'engagea dans la rue assez étroite qui conduit par une pente douce jusqu'à l'étang situé entre la ville et des massifs d'ormes et de chênes ; on remonta vers la forêt qui est toute voisine, et l'on s'arrêta dans une clairière bien exposée au doux soleil d'automne.

— On ne saurait trouver mieux, ce me semble, dit M. Legrand. Les malades auront ici le soleil, la fraîcheur des bois et la fraîcheur de l'étang, sans que le brouillard monte jusqu'à eux.

— Alors, c'est entendu, répliqua Jean. M. Dubois, ayez Tobligeance de faire les démarches nécessaires auj^rès des autorités de la ville et du

département. Demain matin, du reste, vers neuf heures, je viendi-ai en causer de nouveau avec vous.

On remonta bientôt vers la ville. Jean était resté un peu en ari^ière avec M. Legrand. Quand il crut que le reste de la société se trouvait hors de la portée de la voix, il reprit, en marchant à côté de r ingénieur :

— Monsieur, nous avons déjà l'emplacement de l'hospice. Vous avez été si complaisant tout à rheure que i'ai grande envie de vous demander un service encore : c'est d'en faire à nous deux l'inauguration, en présence de quatre amis, demain, par exemple, à neuf heures. Si nos amis apportent avec eux deux épées, nous sommes, vous et moi, gens à les en remercier.

— Certainement, monsieur le marquio!.

— D'autant plus, monsieur Legrand, que nous avons eu, tout à l'heure, par-devant notaire, un commencement de conversation qui a besoin d'une fin.

— J'allais vous prier, monsieur le marquis, de la reprendre le plus tôt possible.

— Seulement, ce genre de conversation intéresserait trop vivement ces dames ; nous ne ferons part de notre projet, vous qu'à M. Désormes, moi qu'à M. de Chazé.

— Tout naturellement, monsieur le marquis. A demain !

Les deux jeune gens rejoignirent les autres promeneurs, et, malgré leur réserve mutuelle que tout le monde comprit, personne ne parut soupçonner le sujet de leur petit dialogue^

La voiture de M. Désormes et celle de M. de Chazé les attendaient sur la place de la ville, et un groupe de curieux et d'oisifs s'était formé

pour admirer les harnais brillants des chevaux et la belle livrée des domestiques.

Les deux familles furent ainsi dispensées du cérémonial ordinaire des départs, et quelques rapides poignées de main suffirent. Le hasard voulut que Jean et M. Legrand n'^-ussent pas le temps d'échanger cette politesse.

LA FLANCONNADE o o o

Le soir, après dîner, Jean suivit le comte dans son cabinet qui était en même temps son fumoir. C'est M. de Chazé qui prit le premier la parole.

— Alors, mon petit Jean, c'est pour demain à neuf heures ?

— Vous avez donc deviné...

— Cette plaisanterie î Quelle opinion crois-tu donc que j'ai de toi ?

— Mais alors ma cousine peut aussi...

— Elle ne nous en dira pas un mot, sois tran quille ! Mais je suis bien sûr que ce soir elle res tera un quart d'heure de plus à son prie-Dieu.

• — Il me faut un second témoin.

— Je vais envoyer un exprès à Gaétan de Cambry.

Le comte écrivit rapidement quelques mots, plia la lettre et sortit pour la recommander au porteur.

Quand le comte rentra, Jean fumait tranquillement une des fines cigarettes que Madeleine et Christiane lui avaient offertes.

— C'est à l'épée, n'est-ce pas ?

— Oui ; au pistolet, j'aurais trop d'avantages.

— Et le marquis Don Quichotte de Lizardière a choisi l'épée, naturellement ? Es- tu au moins d'une force raisonnable à l'épée ?

— Je ne sais pas trop. Depuis la mort de mon père, je n'ai pas fait d' armées.

Et c'est tant pis pour toi, car c était un rude maître, et je suis fier d'avoir ete son eleve. Ma^ n s';git d'autre chose. Je te préviens que S Frédéri! Legrand est un des premiers tireurs

rlo T' fi fis

Tant pis 1 dit Jean sans s^émouvoir.

- De plus, il est très brave.

- Tant mieux î , i ^ 4.:^«..

-Tu n'as, je crois qu'une chance de te tirei

d'affaire : c'est la " flanconnade. „

-Qu'est-ce que c'est que la - lanconnade ^

- Va chercher ce livre qui est a gauche, sui k second rang de ma bibliothèque, tu vois b.en, un in-4o oblong, relié en veau fauve. C est cela.

^Xn apporta le vénérable bouquin et lut ce titre majestueux :

LE MAITRE DAKMES

L'exercice de l'épée seule dans sa perfection

Dédié à Monseigneur le duc de Bourgogne

par

Le Sr. de Liancour

Paris et Amsterdam. La feuille

Le comte prit le précieux volume, en tourna les pages une à une comme s'il cherchait.

^-Duvoltement de corps... ce n'est pas cela. Garde allemande pratiquée aussi en Hollande^. Garde italienne... Coup d'estramaçon a 1 espa^ Ernole Ce n'est pas cela encore ! ... Ah ! nous y loid:- " La Flanconnade " '. Tu vas me faire plaisir de lire et de méditer ce chapitre . La Flanconnade ! "... autrement dit le coup porte

au flanc, ; il y a en face une estampe qui démontre le coup, mieux encore que le texte.

Vois- tu, ami Jean, les maîtres-cr armes contemporains, les Grisier, les Bertrand, les Lozès, les Robert, ont inventé un tas de coups nouveaux ornés de noms à effet, tels que le double dégagement en marchant, par exemple. Pas un ne vaut Tantique et naïve flanconnade... droit à la ceinture, au flanc ! Tu vas donc me faire le plaisir d'étudier ce chapitre du bon sieur de Liancour, et de t'endormir tranquillement après. Je te réveillerai à huit heures, et à neuf tu démontreras au sieur Frédéric Legrand l'excellence de la Flanconnade.

M. de Chassé disait tout cela en riant, avec une gaîté qui n'avait rien de factice; le colonel ne trouvait rien rien que de simple dans une rencontre d'honneur ; et au fond de l'âme, malgré son affection pour son jeune cousin, l'idée de voir deux épés au vent ne lui déplaisait pas ; cela le rajeunissait.

A l'heure dite, adversaires et témoins étaient en iDrésence, dans la clairière de la forêt. Le comte avait apporté deux épées, M. Dés ormes en avait fait autant.

Le second témoin de M. Legrand était un officier de hussards, ami de la famille Désormes ; le second témoin de M. de Lizardière était M. Gaétan de Cambry, ancien officier de marine, blond, froid, silencieux et distingué.

Les témoins choisirent le terrain d'un commun accord ; le sort laissa le choix des armes à Jean qui désigna, par un scrupule de délicatesse, celles que M. Désormes avait apportées,

En remettant Tépée à Jean, le colonel ne put s'empêcher de lui dire tout bas :

— '' La Flanconnade ! ''

Lea deux adversaires jetèrent leur habit, et se saluèrent de répée.

Les deux fers croisés, les combattants s'observèrent un moment, essayant des feintes, se tâtant par quelques froissements rapides. M. Legrand était plus habile, M. de Lizardière plus ardent. M. Legrand, affligé d'une corpulence rare dans un jeune homme, regagnait en aplomb et en solidité ce qu'il avait de moins en légèreté. Tranquille, la tête en rrière, bien assis sur ses jambes robustes, le bras légèrement plié, immobile dans sa force, il attendait.

Jean, que l'impatience gagnait, porta un coup droit ^des plus imprudents; M. Lesrrand para sans rien perdre de son calme, et les fausses attaques, les feintes, les battements recommencèrent. Tout à coup, M. Lcerand, avec une rapidité que sa stature massive ne faisait pas prévoir, s'élança, et son épée atteisfnit Jean à la ceinture, mais l'épée trouva une résistance inattendue, et M. Legrand, rompant d'un pas, se remit en garde.

Jean, qui avait senti le coup, chercha vivement dans la poche de son gilet et en retira une pièce de cinq francs. C'est cela qui avait empêché l'épée d'aller plus loin. Jean, très fâché de ce hasard, jeta au loin la pièce d'argent, et, à son tour, se remit en garde.

— Vous placez bien votre argent, monsieur le marquis ; vous auriez été bon banquier î dit M. Legrand avec un sourire.

— On ne parle pas sous les armes î fit M. de Chazé de sa voix la plus o-rave.

Jean, irrité de sa mésaventure, avait peine à se contenir ; cependant il reprit son sang-froid

pour un effort décisif : engageant vivement Tépéc en tierce, et la dirigeant droit aux yeux de son adversaire, qui leva légèrement la main pour se garantir, il ramena Tarme en seconde, et, se fendant à fond, porta un coup terrible... C'était la " flanconnacle \ " M. Legrand se renversa plus en arrière et Jean retira son épée, dont la pointe était cassée ; mais son adversaire n'était pas blessé.

— Pardieu ! s'écria M. Legrand, nous ne parviendrons pas à nous trouer la peau. C'est ma montre qui a reçu le coup.

— Vous m'avez dit que je serais bon banquier, parce que je plaçais bien mon argent ; je ne vous dirai pas que vous seriez bon horloger, car vous mettez les montres en grand péril !

Les deux jeunes gens et les témoins ne purent s'empêcher de sourire. Alors M. Désormes, s'avançant vers M. de Chazé, lui demanda la permission d'interrompre le combat.

— Monsieur le comte, je n'ai pas cru, avant le combat, devoir faire une tentative de conciliation. Maintenant je le peux et je le dois. M. de Lizardièrc et M. Legrand se sont conduits en gens de cœur. J'estime qu'au lieu de croiser l'épée, ils sont dignes de se tendre la main. Ne le pensez-vous pas, monsieur de Chazé ? Ne le pensez-vous pas, monsieur de Cambry ?

— Nous sommes de votre avis, monsieur Désormes.

— Je suis de cet avis, dit le second témoin de M. Legrand.

L'ingénieur s'avança vers Jean et lui tendit la main.

— Monsieur de Lizardière, c'est moi qui ai eu le premier tort ; c'est à moi de faire les avances.

Jean ne se fit pas prier, naturellement ; il prit

de très bonne grâce la main qui lui était tendue, et les témoins, comme les adversaires, se saluèrent et se dirent adieu, très satisfaits de l'événement qui aurait pu plus mal tourner.

Dès que le comte fut remonté en voiture avec Jean, il se frotta les mains de l'air le plus satisfait en s' écriant :

— Eh bien ! mon gars, je te l'avais bien dit : " La flanconnade ! '' Il n^ a que ça, " la flan-

connade \ " .

En approchant de Marcilly, à la descente de la côte, ils rencontrèrent Christiane et Madeleine qui venaient au-devant d'eux.

Un reste d'anxiété paraissait encore sur le visage de Christiane, quoiqu'elle eût aperçu de loin son cousin à côté de son mari.

— Vous n'êtes pas blessé, Jean ?

— Non, ma cousine, et mon adversaire ne 1 est

pas non plus. ru • • i

— Nous vous raconterons cela, Christiane : la pièce de cinq francs, la montre et la '' flanconnade ! " Vous avez donc tout deviné ? Cela ne m'étonne pas, vous pensez bien, et je le disais à Jean hier au soir.

— Etes-vous contente de moi, ma cousine . ^

— Oui, méchant enfant, car, cette fois, il n y avait pas de votre faute.

— C'est donc cela, interrompit Madeleine, que maman m'a fait prier, ce matin, pour qu'il n arrivât point malheur à mon cousin Jean •

— Oui, ma fille ; et pourquoi encore t'ai-je fait

prier ? . i. s

— Pour que mon cousin soit bien sage et tasse de beaux tableaux qui lui produisent beaucoup d'argent. ^.

-^ Puisque tu as demandé cela au bon Uieu pour moi, ma petite cousine, je suis certain qu il

— site l'accordera, et j'y mettrai du mien. Quand je serai riche, je sais bien ce que je ferai.

— Que ferez-vous, Jean ?

— Ma cousine, c'est mon secret, mais vous serez la première à le connaître, je vous le jure, que ce soit dans un an, dans deux ans ou dans dix î

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