UNE SINGULIERE ADJUDICATION
Dans l'après-midi du lendemain, Christiane s'aperçut que Jean était triste et moins actif au travail que les jours précédents ; la vente et l’adjudication de la Lizardière le préoccupaient naturellement. M. de Chazé n'étant plus là pour égayer son jeune cousin par ses boutades bruyantes et affectucuses, Christiane pensa que c’était à elle de distraire et de consoler cette tristesse muette.
Elle était de ces femmes si profondément bonnes que le spectacle du chagrin d’autrui les désespère comme un malheur personnel ; mais, empruntant un peu le procédé de son mari, elle mettait dans ses consolations une petite dose d'ironie et de malice.
Depuis un moment elle suivait les faits et gestes de son cousin terminant l’esquisse de la fameuse chasse au sanglier.
-— Je ne suis pas contente de mon peintre aujourd’hui, mon cousin. Je vois là un certain chêne qui a l’air tout fâché de ne pas être un orme ! Vuysdaël n’est pas en verve. Laissez là vos crayons et vos pinceaux et venez avec moi et Madeleine faire une bonne course là-haut dans les Landes ; nous trouverons en route de vrais chênes qui vous inspireront mieux pour demain.
— Vous avez raison, ma cousine ; je ne fais rien qui vaille ; allons voir es vrais chênes.
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Ils partirent, tantôt suivis, tantôt précédés de Madeleine, ralentissant ou hâtant leur marche selon les caprices de l’enfant.
À un détour du petit chemin qu'ils avaient pris, dans une sorte de carrefour verdoyant, s’élevait un chêne colossal. deûx fois centenaire au moins.
— Tenez, Jean, voilà un vrai chêne. Regardez bien. C’est un aristocrate et un lutteur. En sa qualité d’aristocrate, il est peu commode à ses voisins, et la preuve c’est qu’il n’en a plus : ila tué une douzaine de hêtres ou de châtaigniers qui lui déplaisaient dans ses entours ; il fait même beaucoup de tort au champ de blé d’à côté, où il pousse des racines énormes qui crèvent la terre et en sortent comme des boas monstrueux. Je le blâme d’être aristocrate à ce point, mais je l’admire et je lui pardonne parce qu'il est un lutteur. Il a eu dix de ses branches brisées par le vent, dix autres frappées par la foudre et restées toutes noires, mais il s’est défendu, comme les forts, en montant et en s’élargissant ; il a remplacé chaque branche morte par des branches plus vivaces et qui ajoutent leur jeunesse à sa vieillesse vénérable... car il est vénérable, ce que vous ne serez jamais, mon cousin; si vous continuez à être un aristocrate comme lui, sans être comme lui un lutteur !
Christiane disait cela sans aucune solennité, avec un demi-sourire, mais d’un ton qui avait quelque chose d’imposant dans sa familiarité gracieuse,
— Et pourquoi, ma cousine, suis-je un aristocrate et ne suis-je pas un lutteur ?
— Vous êtes aristocrate évidemment, parce que vous tenez au sol, au passé à vos souvenirs j vous n'êtes pas un lutteur, parce que vous ne
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faites rien pour les défendre, parce-que vous ne réparez pas vos brèches, parce que vous pleurez sur les branches mortes au lieu d’en produire de nouvelles. Voilà pourquoi le chêne, que vous commencez à peindre dans cette chasse, ne me plaît pas encore.
— Mais enfin, ma cousine, depuis deux jours je vous obéis, je travaille, je deviens un lutteur moi aussi !
— Oui, et je vous en sais gré ; je vous trouverai même vénérable si cela dure. Vénérable, on peut l’être à vingt- -cinq ans comme à soixante, car l’estime que l’on inspire tient à la peine que l’on a. Et voilà mon sermon fini, mon cher enfant.
En ce moment, Madeleine, qui avait pris la main de Jean, leva vers lui sa petite tête et lui dit av une sorte d’air mystérieux :
— Pourquoi donc, mon cousin, hier, à la fin, avec vous fait les gros veux à Mlle Raymonde ?
Jean rougit nn peu et ne répondit pas, mais Christiane reprit :
— Oh ! les enfants terribles ! J’ai remarqué cela aussi, d’autres ont pu le remarquer comme moi. Qu'avez-vous contre Mlle Désormes ?
— Rien, ma cousine, presque rien, du moins ; seulement, elle m’a demandé de lui vendre la Lizardière, j'ai refusé:; elle a insisté plus que de raison, et cela m’a déplu. Je lui ai laissé voir.
— Son crime n’était pas grand, mon cousin.
— Sans doute, mais il y a en elle je ne sais quoi qui m'irrite. Je me sens quelquefois près de la détester.
— Mon ami, vous auriez tort. Mile Désormes est peut-être un peu solennelle ; mais je la crois bonne ; oui, elle a l'œil bon. Et puis, croyez-moi,