‹ La Lizardière [microforme]Chapitre 15 sur 40 · EST 7 PARA · texte numérisé non relu

EST 7 PARA

mon enfant, un jeune homme ne déteste jamais une belle jeune fille.

Christiane ajouta plus bas :

— Et elle est très belle cette blonde !

Comme la femme se retrouve toujours, la brune Christiane avait une façon particulière de dire : ‘‘ cette blonde ! ”’

Pourquoi ? Elle avait peut-être souffert à cause de quelque blonde, dans sa vie.

Comme le soleil baïssait, empourprant encore à l'horizon les vastes bruyères et la cime des hautes futaies, nos trois Promeneurs reprirent la route du château.

Au milieu de la grande allée de la garenne, ils rencontrèrent M. de Chazé qui, contre son habitude, ne s’annonça point par le tonnerre de sa voix ; tout au contraire, il s’approcha gravcment de Jean,na jusqu’à terre en lui disant du ton le plus respectueux :

— Salut, baron Sina ! Salut, baron de Rothschild !

— Que veut dire ceci, Léopold ?

— Ce’que cela signifie ? Fcoutez et admirez la Providence ! J'arrive donc ce matin à Baugé, dix heures sonnant. Je déjeune sans trop de hàâte, à l'hôtel du Couesnon. Bonnes carpes de la Loire et bon vin de Saumur. Cela fait, je me dirige vers le tribunal où l’on allait vendre la Lizardière, devant le juge des saisies.

L'opération commence. La mise à prix était minime, vu le chiffre minime de la dette. Je reconnais M. Dubois, notaire de Château-la-Vallière. 11 met une enchère. J’en mets une autre, il continue, je continue ; il s’obstine, et de trois cents francs, nous arrivons à quinze mille, chiffre que je m'étais fixé. M. Dubois met seize mille. Je ne réfléchis pas: Je dis dix-sept. Il reprend :

et.

dix-huit ! Le gaillard s’écrie dix-neuf. Je me lance de nouveau : vingt mille ! Ce diable de notaire ne se déferre pas: vingt-un mille ! J’avais réfléchi, me demandant où je prendrais une plus forte somme, et je m’arrête. J'étais désolé à cause de Jean, qui tient à la Lizardière, et je me dis : c’est le client de Dubois qui l’emportera, bien sûr. — Vingt-un mille francs, dit le juge ; est-ce entendu ? Y a-t-il une surenchère ? Vingtdeux mille ! répond une voix dans l’auditoire:

Tous les assistants se retournent et un homme so lève au fond du prétoire. Il n’y avait pas à s’y tromper, c'était un Anglais. D'abord son accent le disait assez, et puis son costume annonç. it un ecclésiastique, ce qu’on appelle en Angle- | +: 1 : ER

- Un clergyman, dit rapidement Christiane.

Et après, mon ami ?

— Après. c’est ici que le drame arrive. Revenu de sa surprise, le notaire Château-la-Vallière accentue de nouveau : vingt-trois mille ! — Vingt-quatre ! reprend le clergyman. — Vingtcinq ! — Vingt-six ! — Et alors tous les deux, d’un ton rapide et sec, se mirent à défiler leur arithmétique, M. Dubois plus ardent, le clergyman plus calme, mais décidé. Quand les enchères eurent atteint cinquante mille, le juge arrêta du geste les deux combattants, et s’adressant à l’Anglais : — Pardon, monsieur, avant d'aller plus loin, nous désirerions connaître votre nom et votre profession. — Oh ! yes ! je suis M. William Smith, clergyman et précepteur des enfants de lady Yeed, actuellement domiciliée à Tours, hôtel de }’ Univers. — C’est bien, monsieur, continuons. — Cinquante-deux ! — Soixante ! — Bref, on arriva rapidement à cent mille. Là le clergyman s’arrêta tout à coup et s’assit.

ET

— Cent un mille ! cria M. Dubois. — Le clergy-

man, impassible dans sa défaite, ne releva, pas le gant, ct après un silence: Adjugé, là Lizardière à cent un mille francs ! dit le juge. Et voilà, mon cher cousin, comment tu es devenu riche en cinq minutes.

— Eh ! que m'importe ? La Lizardière est perdue pour moi.

— Mais c’e:t un miracle, cela, fit Christiane.

— Vous pourriez même dire un mystère, ajouta Jean devenu tout rêveur.

— Pas du tout, mon garçon ; voici, du moins, la clef du mystère. Les enchères terminées, j'ai naturellement demandé à Me Dubois quel était le nom de l’acquéreur, il m’a répondu sans hésitation : Mlle Raymonde Désormes.

— Ah ! c'ist elle! s’écria Jean, devenu plus pâle et frémissant ; c’est elle ! je vous l’avais bien dit ! Je suis vaincu, et par elle !

— Oui, il paraît que Mille Raymonde avait donné des instructions pour acquérir la Lizardière à tout prix. Peut-être espérait-elle l’avoir à meilleur compte, mais lady Reed, de son côté, avait envie du vieux manoir, ct c’est Jean qui profite de cette bataille entre la France et l'Angleterre. Eh bien, Jean, qu’as-tu donc ? Je n’ai jamais vu un homme faire si grise mine à la bonne fortune.

— Vous savez, mon cousin, que je tenais à cette terre de famille comme à ma vie. Entre vos mains, vous me l'avez dit, c’eût été un dépôt ;

entre les mains d'un autre, entre les mains de Mlle Désormes, c’est une vente sérieuse et définitive ; je n’ai plus rien à espérer.

— C’est possible, mais avec cent mille francs tu achèteras une autre terre ; tu y bâtiras un

château que tu appelleras la Lizardière, si tu y tiens.

— Ce ne sera pas elle! D'ailleurs ce qui me blesse et m'irrite le plus, c’est le triomphe de cette orgueilleuse, qui me l’avait prédit du reste. Me voilà son obligé, en apparence au moins.

J’en ai comme un frisson de honte.

— C’est toi qui es orgueilleux !

— C’est possible, mais je vous en prie, mon cousin, ne parlons plus de cela en ce moment ; je me sens trop nerveux.

Malgré la gaîté plus ou moins naturelle du comte, malgré les paroles affectueuses de la comtesse, malgré les gentillesses de Madeleine, Jean resta sombre et taciturne pendant toute la soirée, et il les quitta de bonne heure.

Quand ils se retrouvèrent seuls, M. de Chazé ne put s'empêcher de dire à Christiane :

— Comprenez-vous, ma chère, un caractère pareil à celui de Jean ?

Christiane ne répondit pas à son mari, mais dans le fond de son cœur elle se répondit à ellemême :

— Oui, je le comprends.

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