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— Vous le voulez donc ?
— Je vous en prie.
Christiane lui tendit le livre, lui indiqua la page et Jean commença, non sans un certain étonnement de l'étrange prière qui lui était faite :
‘ En 1829, un jeune étranger arriva au village de Niagara dans l'intention d’y passer quelques jours. Les jours, les semaines, les mois s’écoulèrent ; il s’en allait chque matin s’asseoir en faco des cascades, dans une muette contemplation ; il y retournait le soir, et de plus en plus se plongeait dans sa solitaire rêverie, dans la fascination de ces lieux.
‘ James Abbott, tel était son nom. Du reste on ne savait ni d’où il venait, ni qui il était. Cependant on ne pouvait le voir sans être frappé de sa distinction, de sa physionomie, de la grâce de ses manières, et ceux qui avaient pu s’entretenir un instant avec lui disaient qu’il avait beaucoup voyagé et beauccup étudié ; mais ce n’était pas chose facile d’entrer en relations avec lui. Il n’avait point le sombre abord du misanthrope, mais il fuyait toutes les réunions, s’écartait des chemins fréquentés et restait seul dans sa demeure, seul sur la crête du coteau, seul sur la lisière du bois.
‘ Il avait demandé l’autorisation de se construire une petite île inhabitée qu’on appelais l’île des Trois-Sœurs. Elle lui a été refusée, je ne sais pour quelle raison. Il s’établit alors sur l’île d’Iris, et nul domestique ne le servait. Il préparait lui-même ses repas, vrais repas d’anachorète si jamais il en fñt ; un peu de farine bouillie et de l’eau, tel était son régime. Il était, d’ailleurs, d’une moralité extrême. Pas un regard de jeune
fille ne faisait scintiller ses yeux, pas un chant, pas une fête n’attirait son attention. Avait-il trouvé au fond de la coupe des joies de la vie une telle amertume qu’il ne voulait plus y porter -ses lèvres ? Etait-il possédé par un regret qui lui rendait insipides les légers plaisirs du monde, ou par une passion qui fermait l’entrée de son cœur à tout penchant vulgaire ? C’est ce que l’on n’a pas su.
‘ Au mois de juin 1831, il sortit un matin pour aller se baigner dans la rivière, selon sa coutume, et le lendemain des pêcheurs ramenaïent sur le rivage son Corps inanimé qui avait été emporté par le courant, à quinze milles de distance. Des Anglais, qui en ce temps-là se trouvaient au Niagara, se réunirent pour lui rendre les derniers devoirs,, pour lui ouvrir une tombe sur le plateau qu’il aimait, en face de la cascade qu’il avait tant de fois contemplée. On apprit alors qu’il était Anglais, fils d’un honorable recteur dc paroisse. Quant au secret qu’il gardait dans son âme, quant à la cause de sa profonde tristesse et de son isolement, personne n’a pu le dire.
‘ Pauvre James Abbott ! lorsqu'il mourut, il avait vingt-huit ans.”
La page terminée, Jean regarda Christiane comme pour lui demander l’explication de sa fantaisie.
— Mon cousin, il doit vous plaire, ce James James Abbott, car vous lui ressemblez un peu : c'était comme vous un blessé de la vie, et sa blessure devait être plus profonde que la vôtre, ie n’en doute pas. Il me plaît aussi, et je voudrais.. Comment vous dire cela ?
— Dites toujours.
Re OL OS de 273 ON
- Je voudrais avoir une fleur cueillie sur sa tombe.
— Rien n’est plus facile, répondit Jean qui ne pouvait s'empêcher de sourire ; précisément, ce riche Américain, à qui j'ai vendu ma ‘‘ Chasse au sanglier,” possède une grande ferme sur les bords du lac Erié, non loin du Niagara. Je vais lui écrire, et certainement...
— Non, ce n’est point cela que je veux. Votre Américain pourrait nous tromper ou ètre trompé, je veux une fleur bien authentique, et pour cela.
— Pour cela, ma cousine ?
— Je n’ose plus vous le dire, vous allez me croire folle.
— Vous savez bien que non.
— C’est qu’en effet je le suis, peut-être un peu en cette occasion.
— Eh bien, je le serai aussi, pour vous ressémbler une fois au moins.
— Alors... je me décide. Cette fleur... Voilà que j'hésite encore.
— Allons, allons, du courage ! Cette fleur...
— Comment ! Que je parte pour l’Amérique ?
— Certainement, vous aviez envie d’y être, disiez-vous tout à l’heure.
— En vérité, ma cousine, voilà une idée par trop originale, et elle doit en cacher une autre.
— Vous avez deviné. Elle en cache même deux autres. La première, c’est de vous faire étudier, et d'étudier moi-même, par contre-coup, les mœurs américaines. Cela ne peut vous nuire, marquis de Lizardière ! La seconde... Mais ici promettez-moi de me croire sur parole.
— Je vous crois toujours.
— La seconde, c'est que s’il y a pour vous un moyen de rebtrer 2n possession de cette Lizardiè.
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re qui vous tient si justement au sœur, c'est d'aller me chercher cette fleur «ur la tombe de James Abbott.
— Je vous avoue, ma cousine, que, malgré ma confiance en vous, je voudrais hien avoir le mot de l'énigme.
— Vous l’aurez à votre retour.
— C'est donc très sérieux ?
— Très sérieux, et la preuve, ‘est, que vou.
Partirez demain matin.
— Demain ?
— Oui, après avoir donné à votre notaire des ordres pour acheter la Mairie. C’est une bonne affaire, et Léopold en sera tout à fait enchanté, comme il vous l’a expliqué dans son petit égoiïsme de chasseur.
— Quant à cela, ma chère cousine, c’est entendu. Quant aux fleurs, vous les aurez, et je vous en apporterai moi-même tout un bouquet, dans six semaines au plus tard.
— Six semaines. c’est trop tôt, mon corisi..
Je vous donne dix mois, au moins.
— Mais, en dix mois, on fait aujourd’hui le tour du monde, presque.
— Eh bien, faites-le. Mais je ne veux vous re-
voir qu’au mois de mai de l’année prochaine : J'ai mes raisons pour cela.
— Encore unc énigme !
— Oui.
— Et vous pensez que la Lizardière pourra.
— Je pense que voilà bien assez de questions. Je ne vous répondrai plus.
— Décidément, ma cousine, toutes les femmes sont méchantes aujourd’hui, même vous !
— Vous vous trompez, ami Jean : pas même
Elle !
— De grâce, ma cousine Christiane, expliquezmoi...
— A votre retour du Niagara ; pas avant !
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