MONDE
M. Désormes étant sorti avec son fils pour courir dans les bois, la dame de Compagnie faisant la sieste, Mlle Raymonde était seule dans le grand salon de la Lizardière.
Ce n’était plus le manoir délabré que. nous
ce récit.
rme avaient disée de grands aret ses massifs de pale. Le rez-de-
quelques m Les paliers des deux degrés arrivaient reliés un portique construit en retraite, de manière laisser une terrasse entre ces dessus de ce portique s’élev orné de magnifiques cariat; les trumeaux. Les façades façade postérieur ture en ardoises 6
mode, L'intérieur n’était ni moins élégant, ni moins riche. Un goût très artistique avait procédé au
choix du mobilier. C’était une pro‘"sion, trop grande peut-être, de bahuts, de créaences, de cabinets florentins, d’armoires en bois scuipté, de tapisseries flamandes, d’aiguières en émail par Raymond, de verres de Venise, de chandeliers en cuivre repoussé, de chenêts de bronze dans le goût du XVIe siècle. Enfin un petit musée de Cluny.
Mile Désormes avait interrompu sa lecture et vaguement tenait ses regards fixés sur les armoiries des Lizardière, qui étaient restées encastrées dans le mur au-dessus de la cheminée monuméntale.
La porte s’ouvrit et un domestique annonça :
— Madame la comtesse de Chazé… Monsieur le marquis de Lizardière.
Mile Raymonde eut un léger tressaillement, mais elle se remit vite, se leva d’un air calme et alla souriante vers la comtesse qui entrait suivie de son cousin.
— Mademoiselle, quoique j'aie quelque vingt ans de plus que vous, c’est moi qui, la première, vous fais la visite de retour. Mais nous ne ve nons pas seulement en visiteurs, mon cousin et moi : nous venons en suppliants, pour ainsi parler : mon cousin a une prière à vous adresser, et, s’il en est besoin, je lui donne mon appui le plus sérieux.
— Si co n’est pas absolument impossible, c’est fait, madame. Les hommes célèbres ont des privilèges, dont le moindre est de faire un honneur en demandant un service.
— C’est un service, en effet, que je vous demande, mademoiselle.
— Parlez vite alors, monsieur de Lizardière, dit Raymonde, évidemment très intriguée.
— Vous savez, mademoiselle, après quelles ré-
sistances, et vous pouvez comprendre avec quelle douleur, j'ai vu la maison et le domaine de ma famille sortir de mes mains. Heureusement, c’est dans les vôtres que maison et domaine sont tombés ; et je vous demande de me les rendre, de” me les revendre, au prix que vous jugerez convenable.
Raymonde pâlit, regarda Jean longuement, et répondit enfin d’une voix presque dure :
— Cela ne se peut pas, monsieur.
— Pourquoi donc, mademoiselle ? Pouvez-vous tenir à cette maison où aucun de vos souvenirs n’est lié ?
— Vous le croyez; monsieur ! Vous avez raison sans doute ; mais on n’a pas que des souvenirs dans le cœur, on a aussi des préférences, des goûts, des habitudes que l’on prend vite. J’aime cette vieille maison, qui sans moi, serait encore une ruine ; permettez que j’y reste. Quand elle était à vous, vous avez refusé de me la vendre ; elle est à moi, je la garde.
— Elle est à vous légalement ; mais, moralement, mademoiselle, j’ose dire qu’elle est encore à moi. C’est pour la racheter que j'ai travaillé, que j'ai passé des jours et des nuits dans l’espérance et la crainte. Rendez-la moi, si vous êtes juste et bonne. Qu’y perdrez-vous ? Ces pierres, ces murs où est le blason de mes ancêtres, ces tombes où sont leurs restes, n’ont rien qui puisse vous tenir au cœur; elles tiennent au mien comme si elles étaient ma vie. Voilà plus d’un an que la tombe de ma mère n’a plus son bouquet de bruyères et de fleurs sauvages. Rendezmoi cette tombe, mademoiselle.
Raymonde sembla hésiter, mais elle regarda Jean de nouveau, et répondit d’une voix sourde :
— Non, monsieur !
__ Je n’insiste plus, mademoiselle ; aussi bien, c'était déjà trop pour ma dignité. Je vous laisse avec ma cousine ; il y a des tristesses qui veulent être solitaires. Je m'en retournerai par le chemin des hauteurs ; de là je verrai pour la dernière fois la maison qui m'est chère, et je respirerai l’air de ma petite patrie ; à moins qu’il n’y ait là-haut un huissier pour me dire de passer plus vite mon chemin.
Jean sortit en saluant Mile Désormes avec Un politesse glaciale. Raymonde le suivit quelque temps des yeux ; quand elle fut sûre qu’il était bien réellement parti, elle alla vers la comtesse de Chazé, lui prit la main sans mot dire, l’entraîna presque avec une sorte de violence, descendit du salon au rez-de-chaussée, ouvrit la porte de la petite chapelle et lui montra d’un geste muet le tombêau de la marquise, de la mère de Jean.
Sur les dalles de cette tombe, au-dessous d’une petite lampe d’or, dont la lumière tremblaïit doucement, un bouquet de fleurs des champs et une couronne de bruyères fraîchement cueillis étaient posés.
Raymonde, sans quitter la main de la comtesse- resta quelque temps les yeux attachés sur la tombe et sur les fleurs: puis penchant lévèrement la tête et l’appuvant sur le sein de Christiane. elle éclata en sanglots.
Christiane réunit ses deux bras autour de la tête et des blonds cheveux de la jeune fille, se baïssa un peu pour Ja haïsser au front. leva ses veux humides enx-mêmes vers le ciel. et lorsaue les sanolots de Raymonde ne furent plus qne des larmes. elle lui dit hien bas :
— Vous l’aimez donc ?
— Oui, madame.
— Et depuis quand ?
— Depuis le premier jour. Mais lui, oh lui, je le sens bien, il me hait !
— Non, mon enfant, non ; seulement, vous n’en êtes pas encore à vous Comprendre l’un l’autre. — Et cela ne sera jamais, jamais !
Les pleurs de la ] Christiane la regard et, en même temps, i uter ses propres pensées : comme sous et ses cheveux noirs s’éux d’or de Raymonde.
en la pressant de nouveau sur sa poitrine, allons. ne pleurez plus, ma belle blonde ! Ecoutez-moi. Je ne suis pas assez vicille encore pour être votre mère, mais je serai votre sœur aînée, s’il Vous convient, et je deviendrai votre bonne conseillère.
— Je le veux bien et je l'espère, mais cela ne
grave est un orgueil excessif de race et, de caste ; j'ai travaillé, je travaillera; encore à l’en guérir. Vous avez peut-être aussi vos défauts, ma mignonne, et les guérir ne sera qu’un jeu, si vous le voulez.
— Dites-moi comment il faut s’y prendre,
‘'e bonne écolière je suis.
et avant un an je erfection,
ame, l’œuvre de mon pondit Raymonde qui se re- Voici un projet, que je sou-
mets à votre sagesse. Ce n’est point du tout par une fantaisie puérile que j’ai acheté cette ruine et que- j'en ai fait ce qu’elle est maintenant. Comme je vous l’ai dit, j'ai aimé Jean dès le premier jour, à cause de sa fierté dans la misère, de son orgueil même, de ses colères, de ces éclairs étranges qu’il a dans les yeux ; il ne ressemble à aucun des hommes que j'ai rencontrés dans le monde, c’est pour cela qu’il m’a plu. Je résolus alors de lui rendre un jour cette maison, qui est la sienne — car, il a raison, elle est la sienne moralement. — Je la lui aurais rendue dès qu’il me l’aurait demandée, à son premier mot, à son premier regard, mais je pensais, au fond du cœur, que peut-être, en rentrant dans sa maison, il ne me dirait pas d’en sortir, j’espérais que mon âme attirerait la sienne, et aussi... car enfin, n’est-ce pas, on prétend que je suis belle!
— Oui, très belle, Raymonde.
— Eh bien ! sans m’arrêter à ce rêve de mon , cœur, j'aurais fait ce qu’il m’a demandé, s’il me l’avait demandé autrement. Mais si vous avez senti comme moi quel dédain secret il y avait dans ses paroles et quelle dureté, comprimée, à peine, dans ses regards ? Alors je me suis révoltée, c’est vrai. Je ne suis pas fille noble, je n’ai pas de sang bleu de patricien dans les veines, mais j'ai du sang rouge de bourgeois, qui en vaut un autre, je suppose. J’ai donc crié sous l’insulte muette, j'ai dit : Noa ! avec une sorte de rage. J’ai eu tort. Avertissez-le, ce soir, oui, ce soir, que j’ai changé d’avis, que je ne tiens plus à cette maison et qu’il peut y rentrer quand il voudra.
— Non, mon enfant, il ne vous en saurait aucun gré.
— Qu'importe, pourvu qu'il ne souffre plus et ne me maudisse plus.
— Vous en aimera-t-il davantage ?
— Non, mais je mériterai mieux d’être aimée.
— Ce n’est point assez ; il faut que Jean vous aime. Laissez-moi faire. Vous m'avez gagné le Cœur, ce qui n’est pas toujours facile. Je veux votre bonheur et celui de Jean, et je les veux l’un par l’autre. Dès dèmain, nous nous mettrons à l’œuvre. Vous viendrez chaque jour à Marcilly, et quelquefois c’est moi qui viendrai chez vous. Nous mélerons nos pensées et nos âmes ; si j’ai quelque chose de bon en moi, je vous le donnerai pour qu’il le retrouve en vous.
— Oui, mais en attendant, il me faudra, chez vous rencontrer Jean, le voir, lui parler, et ce serait pour moi une torture trop grande.
— Soyez tranquille, Raymonde : vous ne le rencontrerez pas de longtemps.
— De longtemps ?
— Oui, j'ai mes raisons, et croyez-moi, il faut que cela soit ainsi. Aimeriez-vous mieux souffrir à le voir ?
— Hélas ! peut-être ?
— C’est ce qu’il ne faut pas. Allons, adieu, Raymonde ; adieu, ma belle écolière. Personne que moi ne connaîtra votre secret.
— Oui, je sais qu’il sera bien gardé, madame.
— J'en ai peut-être gardé d’autres, et j’ai fait mes preuves devant Dieu !
Le visage de Christiane, quand elle prononça ces derniers mots, prit unc certaine teinte de mélancolie, mais la sérénité de son âme y remonta bientôt. Elle embrassa de nouveau Vaymonde, sortit lentement avec elle, et, en regagnant sa voiture, lui dit encore tout bas :
— Courage ! courage, “ la belle blonde ! ”’
Pendant que Raymonde la regardait s'éloigner en la saluant d’un geste amical, Christiane, l’œil noyé dans sa rêverie profonde, se disait à ellemême :
— C’est grand et c’est doux, le devoir !
JAMES ABBOTT
Jean était revenu depuis une heure au Petit Château : seul dans le salon du rez-de-chaussée, il semblait plus triste que jamais ; un flot de pensées amères Passait et repascait sur son front, et il repoussait même les caresses de Clodion, en disant à la pauvre bête étonnée :
‘Elle guérit les blessures du chien, mais elle rouvre celles du maître ! ”
En ce moment il entendit la voix de Christiane qui l’appelait.
Ile entra souriante comme toujours, s’assit près de son Cousin, et lui montrant un livre qu'elle avait apporté :
‘* Jean, avez-vous lu les “ Lettres sur J’Amérique, ”” par M. Xavier Marmier ?
— Non, ma cousine.
—— Vous avez eu tort. C’est une de mes lectures favorites et une des meilleures que l’on puisse faire. Rendez-moi le service de lire cette page à haute voix.
— Hélas ! ma Cousine, j'ai trop de chagrin en ce Moment. Au lieu de lire des lettres sur l’Amérique, si vous n'étiez ici, je voudrais y être, en Amérique, au milieu des Peaux-Rouges et des bateliers de l'Ottawa et le plus loin qu’elle puisse aller.
— Je vois que nous Pourrons nous entendre.
Lisez.