‹ La Lizardière [microforme]Chapitre 28 sur 40 · ECHANGE DE FLEUR · texte numérisé non relu

ECHANGE DE FLEUR

Jean à Christiane.

“Niagara, 15 juin 18(9.

LS

‘* Ma chère cousine,

Voici la fleur que vous m'avez demandée : ie l'ai cueillie ce matin même sur Ta tombe de James Abbott, votre héros mystérieux.

‘* Je n’ai pas bien Compris pourquoi vous m'avez envoyé, comme cela en Amérique ; je comprends encore moins, plus j'y songe, en quoi ce Voyage peut m'aider à reconquérir ma chérc Lizardière — le dernier conquérant a des griffes trop tenaces, quoique blanches — mais je vous obéis comme toujours, et, comme toujours, je n'en suis point fâché.

“J'avais contre les Américains des préventions dont il faut rabattre. Certes, on ne trouve ici ni l'élégance, ni la vivacité d'esprit, ni les mœurs douces et polies de nos vieux peuples d'Europe, mais on sent que l’on est au milieu

d’un grand peuple. Ce que j'en aime surtout, c'est précisément le défaut dont on, l'accuse : l'indépendance du caractère poussée jusqu’à une sorte de sauvagerie : probablement, j'ai en moi le germe très développé de ce défaut, et je vous avoue que si je n’étais un royaliste de Ja vieille France, je voudrais être un républicain de la

jeune Amérique. Les extrêmes se touchent, en politique comme en bien des choses. Je vous expliquerai tout cela quand nous nous reverrons, en vous lisant les ouvrages de Gustave de Beaumont et d’Alexis de Tocqueville sur l'Amérique.

‘* En attendant que je devienne républicain, j'ai de plus en plus la rancune féodale que vous savez contre l’opulcnte et nouvelle propriétaire des pauvres vieux murs qui m'ont vu naître:

Plus j'y songe, moins je m'explique la tenacité de Mile Désormes. Ou plutôt je me l’explique bien : “évidemment, je lui ai déplu, et je ne comprends pas que j'aie pu me faire illusion vn seul instant. Si elle m’a refusé ce qu’elle accorderait à tout autre en pareil cas, c’est qu’elle me déteste. Je ne lui en veux pas d’ailleurs : cette jo-

lie mondaine dédaigne tout naturellement l’homme des bois que je suis et que je resterai. Ceci me servira de transition pour vous dire que je suis installé en pleine forêt canadienne, non loin du Niagara. J’ai retrouvé ici ce riche Américain, M. Jonathan Muller, vous savez, qui a payé à si

cé

heut prix ma ‘* Chasse au sanglier.” Il a fait construire une magnifique ferme, que l’on pourrait sans flatterie appeler château, et il me prie d'en décorer la salle à manger, le salon et la hibliothèque. Je lui ai donc promis une douzaine de fresques représentant les plus beaux points do vue du pays : la Chute américaine, le Fer à cheval, la Table de roc, l’île d’Iris avec la tombe de votre ami Abbott, l’île des Trois-Sœurs, et autres merveilles.

‘* Ce sera un travail de trois ou quatre mois, et, puisque je suis dans le grand pays du commerce, j'ajoute sans fausse honte que les républi-

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cains d'Amérique payent les œuvres d’art avec une générosité toute royale.

‘Ne croyez pas, ma chère cousine, que l'esprit mercantile m'ait envahi. Si plus que jamais je tiens à gagner beaucoup d’argent, voici pourquoi.

‘* J'ai donné, en pagtant, l’ordre à mon notaire d’acheter pour moi cette ferme de la Mairie, sur laquelle mon cousin tieut à exercer ses formidables talents de chasseur. Sur l’emplacement de cette ferme je bâtirai une nouvelle Lizardière d’après les plans de l’ancienne que j'ai conservés. C’est celle-là qui sera la vraie et la bonne ; j’y ferai transporter les tombes de mes parents ; Mile Raymonde ne me refusera pas, cette fois ; en douter serait :alomnier son cœur. — De plus, j’achèterai tout ce que je trouverai à vendre dans les environs, la forêt du Château-la- Vallière, s’il est possible, et j'aurai ainsi rétabli et augmenté l’héritage de mes pères. Voilà le nouveau plan de ma vie, ma chère cousine ; ne le communiquez pas à Mille Raymonde : elle serait capable d’acheter toutes les forêts de Touraine pour le faire manquer. |

‘* Adieu, ma chère cousine, n’oublié pas l’exilé qui vous aime tous.

‘ JEAN DE LIZARDIERE.

“* Chez M. Jonathan Muller, à Niagara.”’

A l’arrivée de cette lettre, Raymonde était là précisément ; d’un coup d'œil elle aperçut le timbre étranger et reconnut l'écriture de Jean qu’elle avait vue déjà chez le notaire, mais elle ne dit

‘ mot, se contentant de suivre, à la dérobée, l’im-

pression que faisait la lecture de la lettre sur le visage de son ..mie. 5

Cette impression ne fut pas mauvaise sans doute, Raymonde mit dans ses yeux une muette prière qui signifiait :

— Je voudrais bien lire, moi aussi !

Christiane, après un moment de réflexion, lui tendit la lettre, et la jeune fille se mit à lire, en rougissant et en souriant tour à tour. Quand elle eut fini :

__ Comme il me connaît bien, n'est-ce pas ?

Commo il me devine ! Est-ce que tous les hommes sont aussi perspicaces quand ils jugent les femmes ?

Oui, tous, ma belle enfant, tous... ou à peu près !

Christiane et Raymonde ne parlèrent pas davantage de Jean, ce jour-là. Christiane, du reste, ameriait rarement la conversation sur ce sujct, d'autant plus que Madelein: était là, presque toujours, et faisait, dès que sa mère parlait bas à Raymonde, sa question habituelle :

— Qu'est-ce que vous dites, maman ?

Le lendemain, Christiane répondit à Jean :

La Liszargière, 16 juin 1869.

“ Je vous réponds, mon cher cousin, de la Liyardière, où ie suis allée rendre visite à Mlle Désormes. Elle est sortie avec son père, et, en l'attendant. nous allons habiller, vous et moi.

Vous voilà donc à demi cithven de la ihre Amériane, jeune aristocrate ! Vous travaillez done nour les Yankees républicains, fils des Croisés ! Et tout cela, pour redevenir en France, haut et puissant seigneur de la Mairie, Lizar-

dière, Braye-sur-Maulne, Lublé, Saint-Laurentdu-Pont, et autres lieux ! C’est très bien, et je vous le dis fort sérieusement, de redorcr ainsi le blason de vos pères. Moins sérieusement, j’ai quelque idée que vous trouverez là-bas un moyen plus sentimental que de peindre les chutes du Niagara pour M. Jonatltan Muller : ce serait de nous ramener une jeune Américaine avec une robe de dollars. Je la vois d'ici : mince, longue ! une taille un peu plate, des cheveux rares et un peu rouges, de grande pieds, comme la, reine Berthe, et des mains sanguines et puissantes ! Voilà mon idéal.

‘* J'entends Mlle Raymonde qui rentre et je ferme ma lettre en vous emhrassant.

“ CHRISTIANE DE CHAZE.

P. S. — Marcilly, même jour, 5 heures.

‘* Je rouvre ma lettre, et j'y glisse une fleur pour vous récompenser de la fleur de James Abbott. Je l’ai prise sur une tombe aussi, la tombe de votre mère. Chaque fois: que je viens voir Mlle Désormes, je fais une visite à la chapelle, et j'y trouve toujours un bouquet ou une couronne de bruyères saubages. Raymonde l’y apporte ellemême tous les matins. J'ai pris aujourd’hui une de ces fleurs ct je vous l’envoie.

‘Je vous écrirai toutes les semaines, et j'en exige autant de vous.

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