CH. DE C
Un mois après, Christiane recevait la réponse suivante :
‘“ Niagara, 17 juillet 1869.
‘ Ma chère cousine,
‘ Soyez bénie pour la bonne pensée que vous avez eue. Cette fleur, qui a traversé l’océan pour m'apporter le souvenir de ma mère, je l’ai” couverte de baisers et de larmes. Je ne croyais pas pouvoir vous aimer davantage, et c’est ce qui est arrivé, cependant, depuis une heure.
‘ Quant à Mlle Raymonde, je serais ingrat si je ne la remerciais pas de ce qu’elle a fait pour la mémoire de la mère, après avoir été si peu clémente pour le fils.
‘ Vous me raillez agréablement avec ma longue, longue ! Américaine. Mais vous êtes injuste dans votre patriotisme ; toutes les ladies des Etats-Unis ne sont point laides, loin de là ; seulement, leurs ‘‘ robes de dollars,’ comme vous dites, n’ont rien qui m'attire, au contraire. En fait de sentiment et de mariage, j’ai mon patriotisme moins exclusif, mais plus ferme que le vôtre ; si je me marie jamais, j’épouserai une Française noble et pauvre, afin que les dollars républicains fassent œuvre pie et aristocratique.
‘ À ce propos, je vous apprendrai que mon hôte, M. Jonathan Muller, a trouvé un singulier emploi de mes dollars. Tout l’argent que je gagne avec mes pinceaux -— et j’en gagne beaucoup — il le place en mon nom dans une entreprise de fonderie d’armes, dont il est le principal actionnaire. C’est, paraît-il, une affaire excellente. Me voilà donc armuricr, pour le moment : mais c’est un métier où l’on ne forligne pas : il v a, dans les ‘ Chansons de geste,” un armurier nommé Calan, si j’ai bonne mémoire, et que Roland et Olivier devaient tenir en haute estime. Admettons que les Lizardière descendent de cet armu-
rier-là, — ‘ tout droit,”’ comme dit leur devise.
Ecrivez-moi souvent, ma chère cousine, et parlez souvent de moi en famille, avec mon rude et tendre cousin et la gracieuse Madeleine : les Américains sont des inventeurs si ingénieux qu'ils
fit.
‘© Je vous embrasse tous et je vous aime.
‘ JEAN DE LIZARDIERE.’
Christiane ne montra point cette lettre à Vaymonde, craignant l'effet douloureux qu’une certaine phrase sur le mariage pourrait produire.
Les jours, les semaines, les mois passèrent ainsi, Mlle Désormes et Mme de Chazé ne cessant, de se voir, de se mieux Comprendre et de s’aimer davantage. Raymonde, avec la permission de son père, resta tout l'hiver à Marcilly ; cette vie simple et douce lui plaisait bien mieux à présent que le tourbillon Parisien. Elle ne quittait Chris. tiane que pour aller à la Lizardière renouveler les fleurs sur les tombes aimées. Les seuls incidents de cette existence, cloîtrée par les brouillards et les neiges, étaient les lettres de Jean qui arrivaient, toujours à l’heure promise, les courses de charité aux formes voisines, le retard dun comte après une iournée de chasse et les questions de Madeleine qui devenait la plus curieuse des petites filles.
La comtesse avait imaginé, cependant, pour Ravmonde, une Occupation plus active : elle avait installé. an Petit Château. devenu libre par l’absence de Jean, une sorte de classe où les ieunes filles dun Village se réunissaient sous Ja présidence do Raymonde, qui se plut très vite à
ce rôle d’institutrice. C’était une joie pour elle d'apprendre à son petit auditoire ce que la maitresse d’école ordinaire n’avait point pour mission d’enseigner. Elle leur montrait les éléments du dessin, leur faisait des lectures morales, leur apprenait à lire elles-mêmes les grands écrivains, les grands poètes qui sont, plus facilement compris qu’on ne le pense des petits et des humbles, et elle se sentait toute heureuse et toute fière de semer ainsi le bon grain dans des âmes simples et neuves.
Un dimanche du mois de mai, dans l’après-midi, Raymonde faisait ‘‘ sa conférence,’ comme elle disait orgueilleusement ; elle finissait de ‘lire et d'expliquer les stances de ‘“‘Polyeucte’”’ loisque son ami Clodion, qui, d’ordinaire, dormait tranquillement à ses pieds, dressa les oreilles, jeta un aboïement inattendu et se précipita vers la porte qui s’ouvrit en même temps, et une voix formidable fit bondir en sursaut le jeune auditoire de Raymonde.
— Voici le citoyen américain !
C’était M. de Chazé qui annonçait Jean, comme un coup de canon annonce le commencement d’uno bataille.
Jean parut en effet, en même temps que Christiane et Madeleine.
Raymonde, que ce retour surprenait ainsi que tout le monde, se leva, devint toute pâle, resta un moment interdite, mais, surmontant son émotion, elle alla vers Jean, et lui tendant la main avec un mouvement de cordialité et de franchise, puis, avec une sorte de tristesse :
— Je n’ai pas de bonheur, monsieur Il: marquis ; vous me trouvez encore à envahir vos domaines.
Jean se rapprocha delle, et, prenant un mé-
daillon qu’il portait attaché à la chaîne de sa montre, lui dit :
— Regardez, mademoiselle, et demandez-vous si je puis vous en vouloir encore.
Raymonde prit le médaillon et, sous le verre de cristal, elle vit une fleur de bruyère et elle
cordiales, sa physionomie et le son de sa voix
reste, au milieu du brouhaha des écolières qui s’empressèrent de quitter leurs bancs et de s’é- Parpiller en retournant au village.
— Maintenant, cria M. de Chazé, remontons au château, où le veau gras attend l'enfant prodigue.
On se mit en marche, et, comme les allées taient pas assez larges, Jean resta près du com-
sait devant, tenant Madeleine par la main, et suivie de près par Clodion, qui, avouons-le, après avoir fêté le retour de son maître, semblait préférer la tompagnie de sa nouvelle mattresse ; les chiens même ont leurs jours d’infidélité.
Jean ne put s'empêcher de remarquer la simpPlicité du costume de Raymonde ; elle avait une robe blanche avec une ceinture bleue, un chapeau de paille d'Italie à larges bords, avec un ruban du même bleu, dont Jes plis flottants retombaïent jusqu'à sa taille. C'était tout.
— Elle est mieux ainsi, pensa-t-il, qu'avec ses magnifiques robes Parisiennes de l’an dernier.
Pendant le dîner, ce fut pour Jean une autre Surprise, Raymonde parla très peu, mais avec une réserve, une modestie, une douceur, qu’il fal-
lait bien reconnaître : Jean retrouvait en elle les sentiments, les pensées, les tournures de phrases, l’esprit calme de la comtesse, et, en méme temps, la vivacité de Madeleine : clle leur ressemblait à toutes deux, à la première comme une sœur cadette, à la seconde comme une sœur aînée. Jean sentait cela, sans bien se le dire et sans bien se l’expliquer. Ce fut Madeleine qui, par son bavardage naïf, lui donna l’explication.
— Vous ne savez pas, mon cousin Jean ? Nous avons été bien contentes, cet hiver, maman et moi, parce que Mile Raymonde ne nous a pas quittées, »t elle me racontait des histoires, de belles histoires qu’elle apprenait dans des livres, et puis elle a soigné le bon vieux Pieyrard, qui était bien malade, et elle l’a guéri, et puis nous devons jouer la comédie avec elle, papa, maman et vous. On vous attendai., et nous nous amuserons bien, n'est-ce pas ?
—Comment, petite cousine, tu dois jouer la vomédie ?
Oui, j'aurai un joli rôle même.
— Oui, Jean, interrompit la comtesse, je vous expliquerai cela tout à l’heure, au salon.
* — Vous ne savez pas, mon cousin, pours. ivit la fillette implacable, un jour qu’elles causaient tout bas, j'ai entendu Mile Vaymonce qui disait à maman : ‘ Ah ! il me déteste, votre cousin Jean, il me déteste, j’en suis sûre ! *’ Maman lui a répondu que non, mais elle n’a pas voulu croire maman. Pourquoi donc est-ce que vous détestez Raymonde ? Ce n’est pas juste, et moi je ne veux pas !
Jean rougit jusqu’au blanc des yeux, et ne trouva rien à répondre ; le visage de Raymonde devint écarlate, et la situation eût été vite très
embarrassante sans l'intervention de M. de Cha-
zé, qui s’écria tout à coup :
— Oh! oh! maître J ean, viens {e regarder dans la glace du salon, tu ressembles à un homard ! N'est-ce pas Christiane, qu’il ressemble à un homard ? J’ai connu un adjudant-major à qui tu ressembles en ce moment. Allons ! viens te voir dans la glace.
Christiane profita de l'invitation pour lever aussitôt la séance, et l’on regagna le salon.
Raymonde et Madeleine servaient le café, selox l'habitude des jeunes filles, ce qui est le devoir et le charmant reste de l'esclavage des femmes.
Pendant que Raymonde offrait à Jean le moka fumant dans la tasse de Sévres aux armes des Chazé, Madeleine, qui portait triomphalement le sucrier d’argent ciselé, saisit le bon moment pour faire un petit discours.
Oh ! mon cousin Jean, je ne veux plus parler du tout, mais du tout ! Imaginez que maman
m'a grondée tout bas, en montant l’escalier.
— Et pourquoi cela, Madeleine ?
— Parce que j'ai été bavarde à la fin du dîner, paraît-il, et que j’ai dit une bétise.
Jean et Raymonde ne purent s'empêcher dé rire, mais Raymonde, prenant son air grave et attirant à elle la tête mutine de l’enfant :
— Mademoiselle Madeleine, il ne faut pas dire:
‘‘ une bêtise,” c’est un vilain mot ; il faut dire: ‘{ une sottise.”’
Le café pris, la comtesse appela Jean, ainsi que Madeleine et Raymonde, autour de la grande table, pendant que le comte, assis dans son vaste fauteuil, luttait avec courage, maïs sans succès, comme d'habitude, contre les papillons noirs du sommeil.
Et Christiane commença ainsi :
— Voici donc, mon cousin Jean, pourquoi nous allons jouer la comédie. Nous avons promis aux jeunes filles du village, en récompense de leurs progrès, de leur donner une représentation cette année. C’est, du reste, une vieille habitude de la famille, et Léopold y rient attend qu’il est un acteur très distingué. Ce sera une solennité. Tout le village d’abord, et puis tous nos voisins et nos parents du Maine, de la Touraine et de l’Anjou. Trois cents spectateurs au moins : vous voyez que la chose est sérieuse. Le plus difficile était de trouver la pièce, une pièce morale. amusante, gaie, littéraire et même poétique, s’il est possible. C’est moi qui ai trouvé l'oiseau rare, et j’en suis fière...
— Est-ce d'Alfred de Musset ?
— Non, mais c’est un petit chef-d'œuvre tout de même.
— Et ce chef-d'œuvre se nomme ?
— ‘ La Fée,” par M. Octave Feuillet, l’auteur du ‘ Roman d’un jeune homme pauvre,” un autre chef-d'œuvre, que, mieux que personne, mon cher cousin, vous devez comprendre et apprécier.
T1 y a cinq rôles dans ‘‘ la Fée,”” un seul rôle de femme et quatre d’hommes. Léopold jouera le rôle de François, un vieux domestique moitié comique, moitié sérieux, il v sera excellent. Pour le rôle du vicomte Hector de Mauléon. nous ferons appel à notre cousin Gaëtan de Cambry, qui semble fait pour cela : le rôle d’Yvonnet. petit pavsan bréton un neu bavard, est destiné à Madeleine qui sera très jolie dans ce rostnme. Reste le rôle principal, le comte Henri de Comminges, nour lequel, mon cousin Jean, le suffrage nniversel vous désigne ; c’est un ‘ beau ténébreux.”? comme on dit. et vous semblez fait pour représenter ces héros du désespoir.
— Mais, ma cousine, je n’ai jamais joué la comédie.
— Tant mieux ; vous n'avez pas pris de mauvaises habitudes.
— Mais je suis d’une timidité.
— Tant micux : c’est dans l'esprit même de votre rôle. D'ailleurs, on re vous consulte pas. ‘* Je parle, obéissez ! ”
— Alors, je m’incline. Et vous dites, ma cousine, qu’il n'y a q'''un rôle de femme ?
— Oui, un seul, mais il est charmant. Imaginez une vieille qui n'est pas vieille, une jeune fille avec de beaux cheveux blancs d’abord, et une toilette noire très soignée, puis avec d’admirables cheveux blonds et un diadème de fleurs sau- Vages, une robe blanche et une baguette de fée. Elle se nomme, quand elle est vieille, au commencement, Aurore de Kerdic, et à la fin, quand elle est jeune, Jeanne d’Athol. J'aime passionnément ce rôle-là, mon cousin.
— Alors, vous Je jouerez à merveille, ma cousine.
— Mais non, ce ne sera pas moi, et cela pour plusieurs raisons : la première, c'est que je ne Suis pas assez jeune pour jouer la fin ; la seconde c’est que je ne suis pas encore assez vieille pour jouer le commencement ; j’ai ma coquetterie, mon cousin, ct ic ne veux pas faire dire que je ne ressemble PAS assez à Jeanne d’Athol et que je ressemble Presque à Aurore de Kerdic. De plus, Jeanne d’Athol doit être blonde, et je suis brune.
— Ah ! Jeanne d’Athol est blonde, ma rousine ?
— Eh ! oui, mon Cousin, puisqu'elle est, bros tonne et druidesse de la forêt de Brocelande,
— Alors, ma cousine, vous avez cherché une actrice blonde ?
— Non, je ne l'ai pas cherchée, puisque je l'avais tout près de moi. C’est Mile Raymonde, naturellement.
— Ah ! c’est Mlle Raymonde...
— Eh ! oui, mon gars, cria M. de Chazé en se réveillant, c’est Mile Raymonde ! Qu'est-ce que tu as à dire là contre ? Est-ce que tu ne la trouves pas assez blonde, par hasard ?
— Mais si, mon cousin, mais si !
— Alors, va te promener, et emporte ton rôle pour l’étudier avant de t’endormir.
Christiane offrit la brochure à Jean, et, comme dix heures allaient sonner, on se sépara.
Raymonde partageait la chambre de Madeleine, située de l’autre côté du grand salon, qu'il fallait traverser. Elle passa donc la première, tenant à la main le flambeau où brûlait une fine bougie rose, et ouvrit la porte du grand salon.
— Viens voir, mon gars, dit le comte, si tes peintures n’ont pas souffert.
Jean entra dans le salon, ainsi que Christiane et son mari, s’assura du bon état de ses tableaux, et, en promenant ses veux tout autour, aperçut une grande niche à côté de la porte de Madeleine et de Raymonde.
— Qu'est-ce que cette niche ? dit-il.
— Va voir, mon gars, va voir ! répondit le comte d'un ton un peu goguenard.
Jean s’approcha de la niche et aperçu la gros:se tête de Clodion le chevelu qui le regardait avec une sorte d'inquiétude et d’indécision.
— Pardon, monsieur le marquis ; en votre absence, j'ai gardé Clodion, ou plutôt c’est Clodion qui m'a gardée, mais je vais vous le rendre,
milñi
et vous allez voir qu’il n’a pas oublié l’anglais : — Clodion, ‘“ follow the young master V1).
Mais Clodion ne bougea pas ; il se contenta de regarder en soupirant du côté de la chambre de Raymonde.
— Vous voyez, mademoiselle, que Clodion ne veut plus de moi ; eh bien, gardez-le, je vous le donne.
— Et j'accepte, monsieur le marquis, mais je vous le prêterai quelquefois. Clodion, “ keep the young mistress (1). |
Clodion la regarda de son grand œil intelligent, et allongea la tête sur le rebord de la niche. Raymonde et Madeleine entrèrent dans leur chambre, après un dernier salut ou un dernier baiser distribué aux amis et Parents, et Jean, Prenant congé aussi du comte et de la comtesse, descendit tout rêveur l'avenue qui le conduisit au Petit-Château.
— Allons, pensait-il, voilà qu’elle me prend mon chien comme elle m’a pris ma maison. Elle
finira par me prendre l'amitié de mon cousin et de mes cousines : il semble maintenant qu’elle soit de la famille plus que moi ! C’est vraiment, singulier tout ccla. Elle s’est aperçaie de mon antipathie pour elle, d’après ce qu’a dit Madeleine.. Après tout, je n’en suis point fâché, elle serait trop superbe et triomphante si personne ne lui résistait ! Cependant, j’ai bien fait de lui dire que je ne lui en voulais plus, et de Je lui prouver en lui montrant cette fleur de bruyère dans ce médaillon, car je ne veux être injuste pour personne,
(1) Clodion, suivez le jeune maître.
(1) Clodion, gardez la jeune maîtresse.
Jean trouva devant Je Petit-Château son vieux domestique Pieyrard qui l’attendait.
— Eh bien, mon bon Pieyrard, tu as donc été malade en mon absence ?
— Oui bien, monsieur le marquis, et très ma lade ! mais je me porte mieux que jamais, grâce à Mille Raymonde.
— On m’a dit, en effet, qu’elle t’avait bien soigné.
— Comme une sœur de charité, monsieur la marquis ! Vrai comme je suis un vieux soldat, c’est un ange du bon Dieu !
— Décidément, murmura Jean, c’est une épidémio d’admiration.
Et il entra dans sa chambre, où il commença la lecture de “ la Fée. *
XIX Er