‹ La Lizardière [microforme]Chapitre 3 sur 40 · LA VALLEE DE LA MAULNE · texte numérisé non relu

LA VALLEE DE LA MAULNE

La Maulne est une petite rivière qui n’a pas d'histoire, comme les peuples heureux et les femmes honnêtes.

Elle prend sa source dans les étangs du Vivierde-Loindes, près de Courcelles, s’en va du Sud- Est au Nord, en laissant à droite la forêt de Château-la-Vallière, arrosc les prairies de Saint- Laurent, de Lublé, de Marcilly, de Braye, contourne les restes du château de Maulne, dont elle emprunte le nom, continue sa route par la vallée, vers le Sud, reçoit les eaux de la Beuverie, de la Cave-Noire et de la Godefrairie, et va se jeter dans le Loir, près de la Chapelle-aux- Choux. Elle a parcouru 25 kilomètres, fait tourner la roue de cinq cu six moulins, et elle inonde de temps à autre quelques prairies. Cela suffit à sa gloire.

Ce coin de la Touraine est à peu près inconnu, et il n’en est que plus charmant. En automne surtout, quand le soleil, ardent encore, mais nn peu estompé par les douces brumes de l’Anjou, allonge ses flèches d’or depuis les hautes landes de Chalonnes jusqu'aux cimes verdoyantes de

Château-La-Gallière, le Paysage est admirable. La petite rivière, la longue vallée, les ver. co. teaux, séparés à peine par le fleuve en miniature, tout cela semble dormir sous une voûte de rayons. ‘

Jusqu'à la route de Tours à Bangé, la Maulne est en quelque sorte invisible ; on dirait qu’elle cherche tout ce qui peut la cacher : le moindre pli de terrain, le moindre bouquet de bois, un pré plus nourri d’herbe et mieux entouré de saules, lui suffisent Pour disparaître, On sent bien cependant que ce n’est Pas coquetterie, mais pudeur. |

La pudeur est vaincue enfin. Au bas de la côte du Gauguier, la Maulne est bien forcée de tra- Verser sous une arche de pierre la grande route de Rennes, une ancienne route royale qui a bien douze mètres de largeur. C’est fini. L’œil du passant l’a devinée, quoiqu’elle se dérobe encore sous les roseaux ; elle a un nom maintenant, et il lui faut se résigner à tous les honneurs et À tous les malheurs que peut rencontrer une rivière. Le premier honneur qu'on lui a fait, c’est; de tracer une route qui l’escorte sur sa droite ct qui la sépare des jolis coteaux qui lui dcnnaient de l’ombre. Jusqu'à Marcilly tout va bien encore, mais les choses s’aggravent : comme elle s’est répandue sur de larges prairies en avant du village, on a jeté sur ses eaux si tranquilles un pont long de quelques cents mètres : au milieu du pont on a construit nn escalier qui conduit À un lavoir public, sans compter un abreuvoir que l’on a ménagé à l'entrée de ce pont maudit. Voilà le malheur venu avec la gloire. La route traverse Ce pont pour gagner la rive gauche de l’infortunée rivière ct ne la quittera plus.

Sur ce pont de Marcilly-sur-Maulne, par une

an Éd

belle journée du mois d’octobre de l'an 1868, passait une nombreuse et joyeuse cavalcade.

En avant, un homme qui paraissait avoir de cinquante-cinq à soixante ans, grand et ferme sur ses étriers ; ses cheveux, coupés ras, blanchissaient à peine; les traits de son visage avaient quelque chose de hardi et de hautain, mais la douceur et l'intelligence du regard tempéraient et corrigeaient ce que cette hauteur aurait eu d'irritant chez un autre.

— Raymonde, dit-il, tiens les rênes mieux en main. Ces villageoises qui battent leur linge sont d'un effet pittoresque, mais le bruit de leur battoir pourrait effrayer ton cheval.

-— Oh! soyez tranquille, mon père ; je n’ei nulle envie d’être lancée avec lui dans les flots mugissants de la Maulne.

Et du bout de sa cravache elle montrait la petite cascade que faisait la rivière en sortant, du lavoir.

Mile Raymonde ressemblait à son père. Elle était grande dans l'élégance de sa fine taille, que dessinait son amazone en drap bleu. Un chapeau à haute forme laissait déhorder jusque sur ses épaules d'admirables cheveux blonds qui faisaient ressortir l'éclat profond de ses yeux noirs ; quand elle entr'ouvrait £es lèvres pourprées et un peu fortes, l’émail de ses dents semblait rire. Tout, dans cette physionomie charmante, respirait à la fois le culme et la décision; et elle aurait eu tout l'attrait qu’une jeune fille peut avoir, si, par éclairs, je ne sais quoi d’impérieux ne se fût répandu sur ce beau visage.

Après le père ct la fille, deux jeunes gens maniaient avec une grande sûreté de main des chevaux pur sang qui avaient l’air très fiers eux-

mêmes de courir en si bonne compagnie. Deux domestiques en livrée fermaient la marche.

On eut vite franchi le pont et on entra au pas dans la rue principale du village de Marcilly, qui ressemble à un village d’opéra-comique. Les villageoïses, ou pour mieux dire, les jolies bourgcoises, assises sur le devant de leurs portes, regardaient passer la belle cavalcade, et l’une d’elles, la plus riche sans doute, dit tout bas à ses voisines :

— C’est M. Désormes, le sénateur, avec sa fille, son fils ct son associé. Je les reconnais pour les avoir vus à l’ ‘ assemblée ”’ de Brêche.

Arrivés au point de la rue de Marcilly, où vient s’embrancher la route qui va vers le Lude, M. Désormes et sa famille s’engagèrert sur cette route. De là, on aperçoit à gauche le grand chàteau féodal qui s’élève à mi-côte, entre un pigeonnier colossal et une haute futaie. L’avenue de vieux marronniers qui conduit au château semblait inviter les visiteurs par sa grille toute large ouverte.

M. Désormes arrêta son cheval en disant à s2 fille :

— Raymonde, allons-nous faire une visite à Mme de Chazé ?

— Pas aujourd’hui, mon père, si vous permettez : je ne mc sens pas d’humeur en ce moment à faire des grâces aux comtesses de l’ancien régime, répondit en riant la jeune fille.

— Décidément, tu n’ces pas légitimiste.

— Oh ! pas du tout, mon père. Mais vous-méme, vous devez être très bonapartiste, puisque vous êtes sénateur ?

— Oh ! vois-tu, ma fille, comme l’empereur luimême l’a dit un jour en badinant, les bonapartistes se divisent en trois classes : ceux qui sont

Page 1