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certain, presque irrité, d'autant plus que Raymonde avait quitté Marcilly pour sc rendre aux Bruyères et préparé la petite fête dont M. Désormes avait parlé.
Au jour dit, M. et Mme Chazé, avec Madelcine et Jean, se rendirent à l'invitation de l’opulent sénateur. Jean s'attendait, et il n’était pas le seul, à une réception magnifique : ‘ !.ristiane elle-même craignait que M. Désorme. n'eut srisi cette occasion pour faire quelque nice Ce 0?
immense fortune. Cette crainte © ite disait
Après le déjeuner, qui fut tre. :
sormes conduisit ses hôtes à i« :
la colonie agricole et pénitent'-ire ] surveillance immédiate de son fi: K 0 lonie des Bruyères était constituée d à, me plan et la même pensée que le:
Mettray et de la Briche près de Riilé
tion du vice par le travail. Une discipline, qui n’a rien de sévère, mais qui est exactement observée, règle toutes les heures des colons ; au lieu de la solitude abrutissante et inhumaine de la prison, on impose aux jeunes condamnés le labeur en commun, le labeur fortifiant et moral de la terre ; ces enfants, ces adolescents, dont une législation aveugle ferait des prisonniers, une répression intelligente et paternelle en fait des ouvriers, des artisans, des laboureurs ; les ateliers largement ouverts au vent âpre et sain, les granges où l’on entasse les foins odorants, les étahles où le jeune colon rentre en poussant devant lui les petites vaches bretonnes, l’église ornée des fleurs de la campagne, le dortoir où l’on voit suspendu au mur le portrait d’un colon de la Briche, décoré pour son héroïsme devant Sébastopol, tout cela est bon au corps, à l’esprit et à l’âme.
M. Désormes était là dans son élément, dans la pleine possession de ses facultés et de son intelli- . gence ; il montra et il expliqua, avec tout le détail nécessaire, ce village du travail et du repentir, dont il était le créateur et le chef. M. de Chazé, Jean, Christiane, Madeleine même, écoutaient ses théories et ses démonstrations avec un étonnement et un intérêt qui augmentaient à chaque minute ; seulement, quand on fut sorti des murs de la colonie et que l’on eut en perspective l’immense étendue des champs de betteraves et de pommes de terre, Jean ne put s’empêcher de dire à M. Désormes :
—— J’admire tout ce que vous avez fait ici, monsieur, cette puissance de l’industrie qui renouvelle et féconde tout ; et cependant je regrette une chose : ce sont les grands bois que vous avez abattus, pour mettre à la place des betteraves et des sainfoins. C’est un symbole : l’avenir, c’est la betterave, le passé, c'était le chêne.
— Voilà une boutade réactionnaire, répliqua en riant M. Désormes, qui vous vaudra un long discours, mon cher marquis. Je n’en fais jamais au Sénat, mais je vais me rattraper sur vous. Raymoade, tu me feras signe quand je deviendrai trop long.
— Soyez tranquille, mon père.
— Eh bien, asseyons-nous, je ne dis pas à l’ombre des arbres, il n’y en a plus guère, mais à l’ombre de ces murs, et faites-moi la grâce de m'éconter.
‘ Qui, nous abattons les chênes, et je le regrette ; mais avant de donner aux hommes de l’ombre, il faut leur donner du pain. Or, la population, en France comme partout, augmente sans cesse, ct si l’on ne coupait les chênes et les
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ormes, il n’y aurait bientôt plus un setier de blé pour chaque Français. Ce serait l’émigration de tout un peuple à courte échéance. Plus que jamais il nous faut des hommes pour défendre notre sol. C’est aujourd’hui le 16 juillet 1870 ; eh bien, souvenez-vous de cette date ! Demain peutêtre nous aurons la guerre ; si ce n’est demain, ce sera au premier jour et à quelque heurc inattendue.
— Alors, interrompit M. de Chazé, nous irons en Allemagne comme nos pères.
— Si les Allemands ne viennent pas en France comme leurs pères ! reprit avec tristesse M. Désormes. La France, fatalement, est destinée à devenir le champ des batailles modernes.
— Et pourquoi donc, monsieur le sénateur ?
— Ma réponse vous fera sourire sans doute, car j'ai été quelque peu saint-simonien dans ma jeunesse, et si, au point de vue religieux, je me sépare de mes anciens amis, au point de vue philosophique et politique, je suis resté avec eux. Au fond du cœur, je ne suis ni royaliste, ni impérialiste, ni républicain, je suis progressiste. Je erois au progrès indéfini de l’humanité, c’està-dire à l’expansion de plus en plus complète de Dieu dans le cœur des hommes. Ce progrès, je bénis ceux qui travaillent à le conquérir par le travail et dans la paix, je maudis ceux qui veulent y arriver par la “foret Malheureusement, ceux-ci ont des jours, des années, quelquefois des siècles où ils triomphent. Eh bien, la civilisation, comme les grandes villes, du reste, avance de l’Est à l’Ouest, d'Orient à l'Occident. A chaque pays où elle s’arrête, elle modifie ses lois, ses mœurs, ses croyances, sa vie politique, et puis elle passe, elle va chercher une autre station plus loin, vers l'Occident toujours.
‘ La France cst la dernière station de la civilisation en Europe ; la civilisation y est agglomérée depuis longtemps déjà, et les peuples en marche qui viennent de l'Est et du Nord augmentent cet encombrement sans issue. Cette fois la civilisation se trompe de route, l’Est et le Nord ont tort de venir vers le Midi et de nous acculer à l’Océan Atlantique, cette impasse.
C’est vers l’extrême Orient, vers l'Amérique, qu’ils devraient aller et qu’ils iront un jour. En attendant, ils vont se jeter sur nous. Il faut nous défendre. Comment ? Par un moyen bien simple, mais d’une application très difficile, malheureusement : l’union de toutes les classes. Cela est facile dans les sociétés nouvelles, comme les Etats-Unis d'Amérique. En Europe, en France, ce sont des montagnes à soulever. Toute société vieillie, mais cherchant à se renouveler, a un fardeau qui pèse sur elle : le passé ; et une crainte qui la tourmente : l’avenir ; elle a peur des réactions et s’épouvante des révolutions. Elle à raison, mais elle ferait mieux de les ren: dre impossibles. Nous y arriverons, mais pour cela il faut que l’aristocratie perde ses préjugés, cè la démocratie ses préventions. C’est l’œuvre de la bourgeoisie de les y aider : il faut qu'elle tende une main à droite où elle trouvera la tradition qui conserve, et à gauche, où elle trouvera la puissance qui crée. Je suis un bourgeois, et je fais cette double besogne que je crois bonne. Voilà pourquoi, monsieur de Lizardière, je vous appelle monsieur le,marquis à la fin de ce long discours ; voilà pourquoi aussi je sème du blé pour en donner à de pauvres diables qui en ont volé d’abord, et qui en voleraient encore si je ne trouvais un moyen de leur en faire gagner.”
M. Désormes s'arrêta, et ses auditeurs, Jean tout particulièrement, le regardèrent avec ce respect que la hauteur de la pensée et l’énergie de la conviction inspirent toujours. Après un moment, toutefois, Jean se permit de hasarder une objection :
— Je crains, monsieur, que la bourgeoisie ne rencontre bien des obstacles à cette grande œuvre de l’union des classes.
— Sans doute, mon cher marquis ; aussi, pour vaincre ces obstacles, je lui conseille de s’emparer d’une force plus puissante encore qu’on ne le croit, car elle est la plus légitime de toutes ; je veux dire la Religion. Puisque je me confesse tout haut, comme aux premiers temps de l’Eglise, je peux bien vous faire un aveu ; j'ai été tout d’abord incrédule en fait de religion, mais après avoir étudié de près cette question redoutable, j'en suis arrivé à la conviction que le Christianisme catholique sera, en France comme dans le monde entier, le grand opérateur des rapprochements sociaux, et je vous engage à méditer, ainsi que moi, cette parole profonde de Chateaubriand dans les ‘* Mémoires d’outre-tombe ‘” : ‘‘ Loin ‘“ d’être à son terme, la Religion du libérateur ‘‘ entre à peine dans la troisième période, la ‘* période politique.”
Jean, très intéressé par cette conversation et tout à fait séduit par l'autorité de M. Désormes, allait, pour le plaisir d'entendre les réponses, lui poser quelques questions nouvelles ; mais un domestique apportait en toute hâte une dépêche télégraphique.
M. Désormes la lut en pâlissant.
— Je ne croyais pas prédire si juste ! Nous avons la guerre avec la Prusse.
— La guerre ! cria M. de Chazé. J'en suis,
et nous les battrons, ces Prussiens ! n'est-ce pas, monsieur Désormes ?
— Espérons-le, mais, s’il en est autrement, si nous perdons les premières batailles, s’il faut que la nation entière se lève, nous ferons ici méme la première application de ma théorie sur les rapprochements sociaux ; nous irons à l’ennemi, tous ensemble, nobles, bourgeois et paysans.
— C'est entendu, monsieur Désormes, cria de nouveau M. de Chazé.
— Quant à moi, monsieur le comte, je pars pour Paris où est mon premier devoir, mais je reviendrai à l’heure nécessaire. Permettez-moi, madame la comtesse, de vous confier jusque-là ma fille pour laquelle vous avez été déjà si complètement bonne.
— Monsieur, ajouta Jean, je vous accompagnerai à Paris, si vous y consentez ; je tiens à prendre immédiatement du service.
— Parfaitement, mon cher marquis ; je vous enverrai à un colonel de zouaves qui est de mes amis particuliers.
Pendant que M. Désormes veillait aux préparatifs du départ, Jean prenait congé de sa famille ; aucune objection ne fut faite à son projet, bien entendu. Mile Raymonde était sans doute pâle et un peu tremblante, quand :ïl s’inclina devant elle : lui-même maîtrisait à grand’'peine son émotion, et, pour égayer un peu la scène, il fal- Jut que M. de Chazé lui dit de sa voix la plus retentissante :
—— Mais baïise-lui donc la main, animal !
Une heure après, Jean, et M. Désormes couraient sur la route de Tours, et Raymonde revenait à Marcilly avec toute la famille de Chazé.