MONOLOGUES D’AMOUR ET DISCOURS POLITIQUE
On pourrait diviser les amoureux en deux classes : les expansifs ct les concentrés ; les cxpansifs qui ne peuvent rien cacher et rien garder, qui prendraient l'univers pour confident et pour complice, et portent haut leur sentiment comme un tambour-major son panache ; les concentrés, qui ont l’austère pudeur de leurs pensées et de leurs rêves, et ne voudraient pas les confier méme à l’ami le plus tendre. ë :
Jean de Lizardière était de la race des concentrés. Christiane, avec sa finesse de femme et sa tendresse de parente, cut beau le mettre sur le chemin des confidences, le jeune homme reculait, avec une sorte d’effroi devant l’aveu d’un amour qu'il ne s’avouait pas à lui-même. Mais il avait au front cette pâleur et ce trouble anxieux auxquels l’œil d’une femme ne se trompe pas, et Christiane se disait :
— Certainement, il aime Raymonde comme elle mérite d’être aimée, mais il se défend et se défendra longtemps encore peut-être.
Jean se défendait, comme Christiane le supposait avec raison ; il se défendait d’autant. mieux qu'étrancer jusque-là aux orages des passions, il ignorait à quels signes on peut reconnaître que l’on aime, et il cherchait de bonne foi ai ce trouble de son cœur était bien de l’amour.
‘* Est-ce que j'aime ? se disait-il. Et pourquoi
l’aimerais-je ? N'’ai-je pas, au contraire, cent raisons de ne pas l'aimer ? Est-ce que l’on peut aimer une femme qui ne vous aime pas... ? Pourquoi m'aimerait-elle ? qu'ai-je fait pour lui plaire ? N'ai-je pas été cruel et presque brutal envers elle, autrefois ? Comme elle est changée depuis lors ! Quand je me rappelle l'air hautain qu’elle avait la première fois que je l'ai vue à la Lizardière ! C’est Christiane, qui a fait ce miracle... O ma bonne et aimée Christiane, chère cousine, ou plutôc chère sœur, aus avez fait cela pour moi, je le devine bien... mais ce que vous n’avez pas pu faire sans doute, c'est que Raymonde m'aimât... Non, elle ne m'aime pas, mais je sens bien qu’elle ne me déteste plus... Ce n’est pas assez de ne plus détester les gens, pour les épouser. M'’épouser !… Elle ! non, non. je ne le voudrais pas. jamais... Elle est trop riche ! Elle a plus de millions que je n’ai de fois cent mille francs. cinq millions au moins, à ce qu'on affirme !..
‘* On dirait qu’elle achète mon-nom, comme elle a d’abord acheté mon château et mon domaine... Il y a un proverbe et des mots particuliers pour qualifier ces sortes d’alliances.. Monsieur le marquis ‘ fume ses terre ! ”” C’est le mot consacré.
‘* Et elle-même... si elle allait croire à un vil calcul de ma part !… Ce serait pour en mour:
de honte ! ”’
Jean se disait tout cela, mais il n’allait pas, il n’osait pas aller jusqu’au fond de sa pensée ; dans le fond de son âme, l’orgueil de caste enraciné luttait contre l’amour naissant. O mystétérieuse lâcheté de nos cœurs et des tendresses humaines, où nos vanités puériles se'gligsent en: core !
‘Je serais le premier marquis de Lizardière qui eût épousé une bourgeoise... Cela me serait parfaitement égal à moi, mais elle en souffrirait, il se trouverait bien quelque bonne amie stupide pour le lui faire remarquer de temps à autre. Querelle des blasons et des millions, dont Gaymonde scrait la victime !
‘* Les Américains sont heureux d’ignorer ces préjugés... mais nous sommes en France ! Cependant, il ne faut rien exagérer.…. Ces préjugés ont bien perdu de leur force : le vrai titre d’un homme éminent ou illustre, c’est le nom qu’il s'est fait. M. Désormes est un homme supérieur ; il serait bientôt baron ou comte, s’il y tenait beaucoup... Baron de l’Empire, ferait Mme de Lublé avec cette moue dédaigneuse qu’on lui connaît... Après tout, que m’importent Mme de Lublé et les autres ? Si Raymonde m’aimait... Mais c'est impossible ! Elle était bien belle dans sa robe de fée... Comme sa voix est devenue douce dans ces derniers temps ! C’est u: : vraie musique que cette voix d’or... Et comme son regard est devenu bon ! Et comme elle a de l’esprit et du jugement, avec un naturel exquis !… Est-ce bien vrai que je l'aime ? Est-ce que c’est cela, aimer ? Oui, sans doute, puisque je n’aime pas Raymonde de la même manière que j'aime Christiane et Madeleine... Quand je pense que je n’aimais pas des cheveux blonds avec des yeux noirs ! J'étais absurde. Décidément, elle est trop riche, et moi... Il y a des moments où je donnerais mon marquisat et tous les marquisats du pour qu’elle n’eût pas ses millions ! ”’
Jean passait ainsi ses journées dans ce flux et reflux d’idées, de sentiments, d’impressions, de craintes, d’espérances, de désirs contradictoires. Il était donc malheureux, mécontent de lui, in-