CHAPITRE II
Les causes
Les causes qui vont être analysées sont seulement certaines des causes de mouvement centrifuge des industries ; ce sont quelques-unes de ses causes générales ; et cela pour deux raisons. D’abord ce phénomène ne nous intéresse ici qu'en tant quil dépend des mêmes causes que les phénomènes précédemment étudiés, ou en tant qu’il procède au moins de mécanismes analogues, ayant un domaine d'action général. De plus, l’étude des causes plus spéciales qui font que telles ou telles industries se déplacent vers la périphérie, et de telle ou telle façon, nous est interdite ; car ces causes ne pourraient être connues que par des recherches comparatives sur la tendance relative des diverses industries urbaines à se déconcentrer, qui permettraient de les sérier à cet égard, et de comparer cette série à l'échelle des valeurs par où passent tels ou tels de leurs caractères propres. C'est là une étude qui ressortit davantage à l’économie politique spéciale qu’à la socio-
logie économique. Certaines seulement de ces causes
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spéciales pourront être saisies par notre recherche parce qu'elles se manifestent nettement à l’origine même du phénomène.
Une observation un peu poussée de l’évolution du phénomène des industries urbaines périphériques démontre que ces causes générales se relient ellesmêmes à des causes plus générales encore, et plus médiates. En effet, la déconcentration des industries urbaines est en fait corrélative à une décentralisation de la population urbaine, à un mouvement du groupe urbain lui-même, qui présente les mêmes caractères ; l’un et l’autre par conséquent doivent dépendre de causes communes, à moins que ce soit l'un des deux phénomènes qui détermine l'autre. En fait, ils ont soutenu entre eux des liens de l’un et de l’autre genre.
Cette corrélation entre l'évolution de ce mouvement centrifuge de la population et celui de l’industrie est facile à établir.
Tout d’abord, les caractères et l’allure des deux mouvements sont les mêmes : ils apparaissent en même temps, etils se développent parallèlement. Loin d’être des phénomènes récents, l’un et l’autre sont le produit d'un long développement historique : etils sont aussi lentement progressifs. L’ancienneté et la lenteur du mouvement centrifuge des industries urbaines sont
attestées par de nombreux faits (1) ; et de même c’est
1. Sans doute on trouve assez tard une vie industrielle développée au centre de la ville : ainsi à Londres au xvir° siècle on nous dit que les manufactures étaient établies « au cœur
graduellement que la population de la ville, formant d’abord un centre dense entouré de faubourgs à caractère disséminé et à fonction agricole, se répartit plus également dans les diverses régions de la ville et émigre
vers les faubourgs (1).
même de Londres, sur l’un et l’autre bord de la Tamise », ce qui occasionnait une fumée intolérable (Grosley. Londres, 1788, 1, 96-77), Même des industries dangereuses restaient dans ces villes ; en 1543 il y eut à Leeuwarden un grand feu causé par le four d’un potier de terre (Guichardin. Description du Pays Bas, p. 204) —- Mais, dès la fin du xvrr° siècle, la Cité, centre commercial de Londres, est constituée (John Fielding. À brief description ofthe cities of London and Westminster. Londres, 1776, p. XIV, XV : les commerçants résident pour la plupart & in the heart of the city » : et dès 1832 ce centre commercial est nettement différencié (R. Michels. La Jformazione di centri d’affari meno abitati nelle citta, etc., p. 4). — A Nantes au xvurr° siècle presque toutes les industries sont dans les faubourgs. qui sont plus peuplés que la ville (Expilly. Dictionnaire géographique des Gaules, V, 20-33 : le centre commercial lui-même est dans un des faubourgs). — A la fin du xvir* siècle aussi, les manufactures de Berlin, alors très petite ville, sont surtout dans les faubourgs et dans la campagne environnante (Description de Berlin-et de Potsdam, S. n., p. 297 sq. — Cf. p. 36-37, 43 sq.). — Bien des villes modernes sont beaucoup plus éloignées du type périphérique que ces anciennes villes : en 1880 il y avait dans la Cité de New-York 11.339 établissements industriels, pour 5201 à Brooklyn, et 2113 dans les autres faubourgs (Social statistics of cities, Tenth census.. vol. XVIII, p. 487, 594.)
1. A Londres dès le xvu: siècle, Graunt avaitétablipar le calcul des décès que les faubourgs s’accroissaient beaucoup plus
e la ville elle-même (Natural and political observations, chap. IX, ofthe growth of the city, dans Economic Works of sir W. Petty, éd. Hull, 1899, II, p. 379-380, 385). De 1605 à 1660, période assez normale, les 05 paroisses dans les murs se sont accrues de 10 à 17 (2.014 morts en 1605, 3.431 en 1659) ; les 16 paroisses de la ville hors les murs se sont accrues de 3 à 72.974 morts en 1605 ; 6.988 en 1659) : enfin les 8 paroisses extérieures à la ville se sont accrues de 7 a Z (960 morts en 1655 ; 4.301 en 1659) ; la moyenne générale est un accroissement de 2 à 5 (5948 morts en 1605; 14.720 en 1659). Aussi Petty (À treatise of taxes, éd. Hull, I, pp. 40-4r) dit que dès 1656 on surtaxait certaines maisons pour prévenir l'accroissement des faubourgs. On trouve des mesures semblables à Paris ; en 1644, on met une taxe spéciale sur les maisons hors des limites de la ville (Forbonnais. Recherches et considérations sur les Jinances de la France, I, 247-248), et dès 1638 on avait posé des bornes avec interdiction de bâtir au de là (Piganiol. Description
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De plus, l'observation permet de constater l'existence entre les deux mouvements, de liens plus directs. Non seulement ils sont synchroniques : mais le mouvement de l’industrie apparaît dans son mode même comme étroitement conditionné par celui de la population, et inversement le mouvement de la population apparaît comme contenant en quelque sorte celui de l’industrie, qui n’en est qu'une forme et un cas particulier. En effet, la décentralisation de la population se fait d'abord par un exode de la population consommatrice, puis c’est la population industrielle qui émigre, transportant seulement à la périphérie son habilat, le siège de ses fonctions demeurant au centre (1); alors | « habitation » et |’ « atelier » se séparent, el ainsi la fonction des mai-
sons et des locaux se spécialise ; enfin, à un dernier
historique de Paris, 1, 23-25). — V. en général sur ces mesures De la Mare. Traité de la Police, IV, 404 ; on ordonne aussi que les maisons des faubourgs devront êire moins élevées (De la Mare, ibid.) IV, 394) : tout cela de peur de voir «la ville déserte et inhabitée », ce qui montre qu'il s'agissait surtout d’une émigration, plus que d’une croissance naturelle. On a déjà noté que dès le xvime siècle les faubourgs de Nantes étaient beaucoup plus considérables re la ville (v. Piganiol. Nouvelle description de la France, VIÏI, 297-208). A Haïderabad, il n’y a
e 123.000 habitants dans la ville contre 231.000 dans les honvee (Hunter. Zmperial g'azetter of India, V, 252 sq.). À Paris, les statistiques nous montrent la déconcentration de la population se développant nettement et de façon continue depuis 1817. (Meuriot. Agglom. urbaines, p. 253 sq. ; cf. Halbwachs. £xpropriations, pp. 122, 136). — V. déjà sur cette décentralisation de la population à Rome. Merlin. L’Aventin dans l'antiquité, p. 333.
1. À Paris dès le xvurr° siècle les marchands prennent l'habitude de loger à la périphérie tout en ayant leurs boutiques au centre. (Piganiol. Description de Paris, L, 3x. = G. Leclerc. La jurid.consulaire de Paris pendant la Révolution, p.126.) De même à Londres (Grosley. Londres, I, pp. 202-203, tout Londres partle samedi pour la campagne). À Paris, dès le milieu du xixe siècle, la classe ouvrière émigre nettement à la périphérie. Statistique de l’industrie à Paris pour 1860, p. 19.
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‘stade, les établissements industriels eux-mêmes prennent une situation périphérique. L’exode de l'industrie apparait ainsi comme le dernier terme d'un développe- | ment continu, et comme probablement conditionné, sinon déterminé, par les stades antérieurs de ce développement.
Enfin, ce ne sont pas seulement les mouvements de la population et de l’industrie qui en eux-mêmes présentent des caractères analogues ; leur effet est aussi identique. Un coup réalisée, la déconcentration de la population présente un caractère discontinu aux deux mêmes sens que celle de l’industrie. La densité de la population reste très forte, et il se développe un anneau périphérique aussi très dense, séparé du centre par un anneau intermédiaire dont la densité est souvent plus faible. Sans doute, la densité globale de l’anneau périphérique est constamment moindre que celle des anneaux intérieurs, comme le montre la décroissance à peu près régulière de la densité en allant du centre à la périphérie (1). Mais c’est là l'effet du caractère discontinu de la périphérie de la ville, dont la population se développe seulement en de certains points, laissant entre eux des régions relativement vides de population ; mais la densité des régions occupées est très forte et la
vie économique y est intense.
1. V. G. von Mayr. Statistik und Gesellschaftslehre, X, p. 64. — Fornasari di Verce. Sulla distrib. della popolazione intorno di centri, in G. degli Economisti, fév. 1968, p. 157 ; à Berlin et à Vienne, sauf la partie tout à fait centrale où la densité est un peu faible, décroissance régulière. Dans de plus petites villes, comme Lucques (Fornasari, ibid, p. 153) la décroissance est régulière.
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Cet ensemble de ressemblances témoigne que la déconcentration de l'industrie dépend d’autre chose que de nécessités purement économiques, et qu'elle a à sa base des nécessités plus générales. Les causes qui rendaient compte de la déconcentration à forme continue étaient surtout d'ordre économique ; elle apparaissait comme une nouveauté,dépendant d’autres changements qui s’étaient faits dans l’organisation économique, liée à un système économique particulier. Celles de la dé-
concentration par déplacement sont, en partie au moins, d’une autre nature ; car leur effet se développe graduellement, et il estcompatible avec des milieux économiques très différents, qui n'affectent que ses modalités, et dont aucun en particulier ne condilionse son existence même. De plus le déplacement de l'industrie apparaît à l'observation comme lié à un déplacement dela population urbaine, qui lui-mème semble dépendre plus de certains changements dans les caractères de la ville, que des propriétés du milieu économique externe. Pourtant, nous serons encore en présence de trois espèces de causes : caractères du milieu social, caractères
de la ville enfin caractères des industries.
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Les caractères du milieu social jouent ici, on le pressent, un rôle beaucoup plus faible que dans la simple extension du siège de l’industrie. Celle-ci requérait l’ap-
parition d’un certain système économique, défini par
l'existence d’une localisation générale des industries, et par conséquent de profonds changements dans l’organisation du milieu social externe. Au contraire l’industrie proprement et complètement périphérique est un phénomène qui apparait avec la ville elle-mème. Que les formes modernes dépendent de causes spéciales, c’est ce qui est probable ; maisles causes essentielles et constantes du phénomène leur sont antérieures.
De plus, il est même certain que plusieurs des causes de la déconcentration continue sont ici sans action. Il en est ainsi de la spécialisation de la fonction de la ville, effet de la localisation générale des industries, et qui était la cause déterminante de la première décentralisation ; car on voit ici les industries périphériques se développer dans de grandes villes qui, comme Paris, sont le siège d’un complexus d'industries très variées, et dont aucune n’a sur les autres une prépondérance extrèmement marquée ; ce n'est plus une industrie ou un groupe restreint d'industries, caractéristiques de la ville, qui prend une situation périphérique, mais tout un ensemble d'industries diverses, plus ou moins indépendantes les unes des autres. De même l’éfendue de la fonction perd l'importance qu'elle avait dans la détermination du type précédent, car on voit se déconcentrer des industries à fonction purement locale en même temps et pour les mêmes causes que les industries à demande large. D'ailleurs, l'exode de l’industrie étant un simple déplacement, non une extension de sa
base, n'implique pas nécessairement et par lui-même un