DÉPLACEMENT DE L'INDUSTRIE
IT. — Un dernier caractère de la ville produit par lui-même un déplacement de ses fonctions vers la périphérie.
Il n’y a pas de société qui, considérée comme un tout, soit complètement immobile (1). La ville n'échappe pas à cette loi; elle se meut généralement en un certain sens. On a cherché à démontrer une nécessité pour les villes à se déplacer vers l’ouest (2); mais quelle que soit la direction de ce mouvement, celui-ci a pour effet
de rapprocher peu à peu de la périphérie ce qui était
1. L'importance de ce fait, souvent méconnue, a été bien mise en lumière dans le livre de M. Aslanian. Les principes de l’évolution sociale (2° éd., 1909).
2. Dès le xvrr° siècle, Graunt constatait la tendance de Londres à se développer vers l’ouest ; dans chacun des trois cercles que nous l'avons vu distinguer, il constatait que c’étaient les paroisses de l'Ouest qui s’accroissaient le plus . Il remarquait d’ailleurs que les industries et le commerce ayant suivi ce déplacement, l'influence que nous signalions au texte avait été en partie neutralisée (Natural and political Observations, éd. Hull, IL, 380-381). — Petty (Treatise of taxes . ibid, I, 41-42) constate la même tendance et l'explique par le vent venant le plus souvent de l’ouest, qui fait queles quartiers de l’ouest sont les moin gênés par la fumée des ateliers. En 1661 Evelyn, dans son opuscule Fumifugium, avait proposé que tous les ateliers se servant de charbon fussent relégués à 5 ou 6 milles à l’est de Londres. — V. pour Paris, Berty. Topographie historique du vieux Paris, t. 1V (plan montrant l’extension successive de la région Saint-Germain vers l’ouest, de 1600 à 1800). — V. sur cette tendance comme fait général : Ratzel. Antropogeographie, I, 444. — Schlüter. Bemerkungen zur Siedlungsgeographie, in Geogr. Zeitschrift, 1899, p. 70, qui fait aussi jouer le rôle essentiel à l'influence du vent. Mais ces observations appellent deux correctifs. D'abord ce mouvement vers l’ouest dépend aussi de causes locales; ainsi à Buenos-Ayres ce fut l'impossibilité pour la ville de s'étendre dans d’autres directions (Censo general... de la ciudad de Buenos-Ayres, 1887, t. I, p. 69) ; pour Paris aussi a joué une impossibilité analogue (Halbwachs. Les expropriations et le prix des terrains à Paris, P. 171-172). — De plus, les villes se développent souvent en d’autres sens : Rennes s’est surtout développée vers l'est et le sud (Gaillard. De l'influence des conditions topographiques sur le développement de Rennes. Annales de Bretagne, 1909, p- 337.)
d'abord le centre, et par suite les établissements industriels situés en celui-ci. Alors même qu'aucune autre nécessité ne déterminerait un déplacement spécial à ces organes, le déplacement du groupe urbain, et par suite de son centre géographique, peut suffire à produire leur déplacement relatif vers la périphérie de la ville, quoique, par rapport au sol, ils soient restés immobiles. Ce ne sont pas les industries qui abandonnent le centre; c’est en quelque sorte le centre qui s'éloigne d'elles. Dans les autres cas, le déplacement des industries se fait à la fois relativement à l'espace urbain et relativement au territoire, considéré en soi, dans le cas présent le mouvement des fonctions industrielles est seulement relatif à l’espace urbain. C’est ainsi que le centre commercial de Paris, qui ne s’est pas sensiblement déplacé depuis des siècles, n’est plus son milieu géographique ; il se trouve sensiblement plus à l’est, du fait du développement de la ville, qui s’est fait surtout vers l'ouest. C’est là une cause qui ne devient efficiente que par l’œuvre du temps, mais dont l’action ininter-
rompue et tenace est à la longue très sensible.
A côté de ces traits généraux de l'ensemble urbain, le centre de la ville présente certains caractères qui font en quelque sorte qu'il repousse les fonctions indus-
trielles.
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I. — La morphologie du centre est particulièrement mal adaptée aux fonctions nouvelles qui apparaissent dès que la vie industrielle atteint dans la ville un certain état de développement. On a noté déjà cette influence dès l'origine de la ville différenciée ; mais elle devient particulièrement intense lorsque les fonctions industrielles s'organisent sous la forme de la grande industrie. Alors le centre de la ville devient tout à fait impropre à leur servir de base.
En effet, le centre est, sinon la plus vieille partie de la ville, du moins une des plus vieilles; ni les maisons ni les rues n'y sont faites pour le système de relations et de fonctions qui se développe alors. Les maisons sont adaptées au besoin d'habitation (1); les locaux y sont petits et ne peuvent guère s'adapter qu’à de petites industries à domicile; c’est pourquoi celles-ci ont pu se disséminer sans cesser d’avoir leur base au centre mème. Ce n’est pas seulement l’espace qui manque, mais aussi l’air et la lumière, en raison de l’étroitesse des rues, et de la hauteur plus considérable des maisons dans cette région de la ville. Et ainsi, quand l’industrie prend une certaine forme, l’organisation matérielle du centre de la ville devient incompatible avec elle.
1. On voit cette influence notée dès Le xvm° siècle par Ogée. (Dictionnaire géographique de la Bretag'ne, H, 309) :il remarque qu'à Nantes les maisons n'ayant pas été faites pour le commerce, les marchands sont obligés de louer des magasins dans des quartiers éloignés du centre. Il note aussi, (p. 307),
l'influence de la petitesse de l'enceinte qui augmente dans la ville la cherté du terrain.
Mais il y a unautre caractère du centre qui a une action plus générale, en ce qu’il n'implique pas l’apparition d'une certaine forme d'industrie ; il détermine l’'émigration de la fonction industrielle en elle-même, considérée en quelque sorte in abstracto, et quelle que soit son organisation économique. C'est la plus forte densité de la population au centre. La densité des éléments sociaux, hommes et choses, décroit à peu près régulièrement quand on va du centre à la périphérie (1). La conséquence est que l'espace nécessaire à l'accomplissement de toute fonction industrielle lui est d’au” tant moins coûteux qu'il est plus éloigné de la région centrale ; car la valeur du sol est en raison directe de
la densité des groupes sociaux qu'il porte (2). Or une
1. V. G. von Mayr. Bevælkerungsstatistik, p. 64. — Meuriot. Agglomérations urbaines, p. 274 sq.
2. V. déjà sur la cherté du sol et des loyers dans les grandes villes antiques : Pohlmann. Ueberoælkerung der antiken Grosstædte, p.74 sqq.— Merlin. L’Aventin dans l'Antiquité, p. 288 note (signale l'influence de cette cherté sur l’'émigration des ouvriers et artisans vers l’Emporium). — V. au Moyen Age : Bungers. Topogr. und Sozialstatistik der Stadt Kœln,
7 (cherté dans le quartier central du marché) : Annales Gandenses, éd. Funck-Brentano, introd., p 36. — Guichardin. Description des Pays-Bas, p. 265-266. (Amsterdam, hausse rapide des rentes dans la vieille ville, d’où émigration des teinturiers, brasseurs, etc., au xvi° siècle). — Sombart a même pu, comme on sait, voir dans la croissance des rentes foncières urbaines la source originaire du capitalisme ; et quoique cette théorie ait été très critiquée, et semble-t-il, avec raison. — (V. Sieveking. Die mittelalterliche Stadt, in Viertelj, I, 1904, L: 201-205. — Pirenne. Histoire de Belgique, II, 253, note.
ieveking. Die Kapitalistische Entwicklung in den italienischen Stœdten des Mtttelalters, in Viertelj.) VIL, 1909, P. 77-79. — Cf. Année sociologique, X, 536, 538, autres travaux). l'importance qu’a eue la rente foncière dans ces anciennes villes reste démontrée. — A Londres au xvu* siècle la valeur des meiioose par cheminée » est de 12 d. à Londres, 10 d. dans les iausuargs, contre 6 d. dans les villes plus petites. Petty.
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industrie à fonction étendue est particulièrement nécessitée à poursuivre la baisse de ses frais de production : et il en est de même des métiers qui sont en concurrence avec les industries concentrées (1). Seuls les métiers dont la fonction implique un rapport constant et étroit avec le groupe consommateur échappent à cette nécessité économique de déconcentration, parce qu’une autre nécessité économique vient chez eux neutraliser celle-ci (2). C'est-iei, comme pour l’industrie à domicile, la nécessité de trouver des conditions de production plus favorables qui détermine l’émigration de l'industrie, laquelle pour des raisons tenant à la fois à sa forme propre et à la nature du centre, ne trouve plus
ces conditions réalisées chez celui-ci (3).
Verbum sapienti (1664), éd. Hull, I, 106; au xvur* siècle Grosley y note « l'énorme cherté » du terrain (Grosley. Londres, 1, 63, 73,137). La décroissance des valeurs locatives moyennes du centre à la périphérie apparaît nettement dans les Recherches statistiques sur la ville de Paris de 1823, tableau 102.
1. Cetexode des métiers causé par la cherté des loyers a été étudié pour Berlin par Marie Heller. Xleingewerbe, Kleinhandel, und die grosstædtische Grundrente. Z. f. die ges. Stactswiss, 1903 ; remarque que les succursales des grands établissements se maintiennent naturellement mieux au centre que les petits magasin.