‹ La Localisation des Industries UrbainesChapitre 36 sur 126 · I. — Segmentation d’une agglomération simple · texte numérisé non relu

I. — Segmentation d’une agglomération simple

Dans les cas précédents, la ville résulte de la convergence en un même point d'éléments issus de points différents de l’espace social : les organismes qu’elle rassemble lui viennent d’ailleurs, et elle se constitue surun

errain vierge. Dans les modes qui nous restent à exposer, il y a au contraire une au moins des parties de la ville qui est déjà fixée au lieu où se forme celle-ci, e c’est par une complication ultérieure de cet élément primitif et ancien, que la ville se constitue. Il y a pour cet élément deux façons de se compliquer ; soit en se segmentant, soit en s’annexant des établissements distincts, qui ne sont pas issus de lui. Le premier de ces

deux modes fait l’objet du présent chapitre.

La segmentation diffère profondément des mécanismes qui viennent d’être successivement expliqués. Au lieu de résulter de l’agrégation d’une multiplicité de . groupes sociaux préalablement distincts, la ville se

forme par division, complication d’une agglomération P

Î. LE TYPE INDIFFÉRENCIÉ 9

plus siraple. Les autres formations s’analysent toutes en une fusion incomplète de parties jusque-là séparées et distinctes; ce sont des clans ou des villages d'abord séparés, qui s'organisent en un tout; c'est aussi le cas des phénomènes d'attraction qui seront décrits ensuite. Ici, au contraire, il s’agit d'une séparation d'éléments jusque-là confondus, d'une division d’un organisme jusque-là homogène et indivis. Le processus de formation est donc rigoureusement inverse. Il est centrifuge au lieu d'être centripète ; les éléments de la ville, au lieu de s’attirer, se repoussent. Il est’analytique et non plus Synthétique; il ne consiste pas en une intégration, mais en une discrimination. Cela même implique qu'il a ses causes propres ou du moins que les causes qui le déterminent, si elles lui sont communes avec les autres mécanismes, s’exercent suivant un mode d'action tout spécial.

Mais le phénomène de la segmentation présente luimême des degrés et des formes multiples.

Le degré le plus simple est représenté par un village qui se divise en une multiplicité d’agglomérations localement distinctes, et constitue ainsi un rudiment de ville. Mais des villes déjà constituées peuvent aussi donner le spectacle d'une division au second degré, et acquérir ainsi une complexité plus grande.

Surtout, la segmentation se fait suivant deux procédés très différents, qui tous deux impliquent un certain mouvement de l’agglomération première. Le mouvement d'une société peut se faire de deux façons ; ou bien elle

Maunier “A

se développe dans des sens divers et alors on dit qu'elle s'étend ; ou bien elle se développe dans une direction déterminée, et alors on dit proprement qu'elle se déplace (1). La segmentation est en fait corrélative à l’un ou à l’autre de ces deux genres de mouvement.

Tout d’abord, l'extension naturelle d’une agglomération dont le centre reste fixe suffit à en déterminer le sectionnement interne. De même qu'une cellule en s’accroissant se morcelle, le village (2) et surtout la ville (3), en augmentant de volume, se sépare en parties dislinctes ; autrement dit, le développement de l’agglomération est discontinu ; elle émet comme des prolongements qui ensuite se séparent d'elle et tendent à vivre d’une vie propre, tout en continuant à former avec l’agglomération mère une unité géographique suffisamment com pacte. Il y a là comme une première manifestation

réduite du phénomène des colonies.

1. Ce déplacement présente lui-même des degrés : il peut aller jusqu’à l'abandon complet de la base première de l’établissement ; et alors évidemment il ne donne pas lieu à la naissance d’un établissement complexe.

2. Cf. Morgan. Ancient Society, p. 105. — Vinogradoff. Growth of the Manor, p. 184. — Maitland. Domesday Book and Beyond, p.365 sqq. — Meïtzen. Siedelung und Agrarwesen der Wesigermanen und Ostgermanen, I, 514. (Mutterdærfer und Tochterdærfer.)

3. Les villes des Indiens Creeks ont ainsi essaimé autour et près delles de petits établissements ; la plus grande, Okfuski avait en 1789 sept villages qui étaient issus d’elles (Gatschet. Migration legend of the Creek Indians, p. 139; cf. nombreux autres exemples, p. 97, 133, 134, 135). — Heyd. Histoire du commerce du Levant, If, 108. (Tauris, en s’accroissant se divise en trois villes distinctes.) — Cf. Gross. Gild Merchant, 1, 242 (nombreux exemples de semblables divisions pour les borouggs anglais). — Cf. Andrews. River Towns of Connecticut, p. 795 (anciennes villes des Etats-Unis).

|. LE TYPE INDIFFÉRENCIÉ 09

D’autres fois, le mouvement continu de l'établissement dans un même sens suffit à en déterminer le morcellement ; une partie de l’agglomération seulement se déplace, l’autre partie continuant d’être fixée au siège ancien. La segmentation apparaît ainsi comme liée à une certaine mobilité des agglomérations, et de fait elle se développe dans des sociétés où les établissements sont très mobiles, et changent de place facilement (1).

L’anaïyse même de ces deux modes jette déjà une certaine lumière sur la nature des causes du phénomène. Dans les cas précédents, les causes étaient des propriétés du milieu externe ; celles-ci déterminaient à la fois et le resserrement local d’où naît le groupe urbain, et l'organisation interne de celui-ci qui ne faisait que répéter et continuer celle du milieu. Ici, au contraire, cette division interne apparait dans l'observation comme liée à un déplacement de l'établissement, c'est-à-dire à une propriété de l’agglomération elle-même. Le caractère centrifuge du processus de formation confirme cette présomption ; la direction prise par les forces indique qu’elles partent de l’intérieur même du groupe, au lieu d’agir sur lui du dehors. De plus on n'est plus ici en

présence d'une organisation qui se constitue en même

1. V. sur cette facilité et cette fréquence du déplacement des établissements : Cyr. van Overbergh. Les Mayombe, p- 144, 147 (Congo belge). — Codrington. The Melanesians, p. 66 (« villages are seldom permanent »). — Gatschet. Migration legend of the Creek Indians, p. 127. — Hunter. Imperial gazetteer of India, VIL, 204 (cf. I, 262 sq., Bénarès a changé

lusieurs fois de place). — Flach. Origine historique de l'haitation, p. 68-69 (« au moyen âge, les villes et villages, comme les individus, émigrent très facilement »).

temps que l'établissement lui-même, mais d’une division qui se fait après coup dans une agglomération préformée. Cette division ne peut donc plus s'expliquer comme le prolongement naturel d'une organisation semblable du milieu externe; mais c'est une nouveauté qui apparait à son heure, et qui requiert son explication propre.

Par là même sont exclus, comme causes générales et déterminantes du processus, les caractères du milieu physique. Puisque la segmentation manifeste l'évolution d’un établissement préexistant, où elle n'apparaît qu'à un moment donné, elle ne peut être l’effet de propriétés fixes comme sont celles du milieu physique ; celles-ci ont seulement pu agir en combinaison avec des changements dans certaines modalités de l'établissement lui-même. Pour la même raison ces causes ne peuvent être des caractères constants et originaires de l’agglomération, puisque leur effet ne se manifeste qu'à un certain stade de son évolution. Nous sommes ainsi amené à rechercher la cause de la segmentation dans une variation d'un caractère propre de l'agglomération ellemême. Mais il faut faire cette recherche séparément pour les deux modes de segmentation qui ont été dis-

tingués.

La segmentation par déplacement, en tant qu’elle peut

créer une ville, résulte de la combinaison de deux faits.

Page 1