CHAPITRE VI
Caractères généraux de la ville indifférenciée et synthèse de ses causes
Les divers mécanismes qui viennent d’être séparés ont chacun ses causes propres ; mais on peut dégager, de ces causes, un ensemble de causes communes, qui sont les causes générales déterminant ce type urbain que nous avons appelé indifférencié. Il faut d’abord faire le tableau des caractères généraux qui définissent ce type indépendamment de ses modes de formation, afin de faire voir comment ces caractères généraux se relient
à ces causes générales.
Ces caractères généraux sont au nombre de trois : un caractère morphologique et deux caractères fonctionnels.
I. — La morphologie de la ville est segmenfaire ; c'est-à-dire que la ville est formée d'une multiplicité de parties géographiquement distinctes et se rattache ainsi au type urbain que nous avons défini en commençant sous le nom de type segmentaire ou morcelé. Au lieu
de se fondre dans le même espace, les groupes sociaux
I. LE TYPE INDIFFÉRENCIÉ 129 qui la composent ont chacun son espace propre et défini. C'est ce dont témoignent tous les faits cités au cours de ce premier livre.
IE. — Mais c'est la fonction économique des segments locaux ainsi définis qui est caractéristique. Dans le type pur, chaque partie de la ville constitue un organisme fermé, une « économie complexe » qui se suffit à soimême. Au lieu que chaque division locale de la ville soit le siège d'une certaine espèce de fonctions, elle forme une communauté de production et de consommation autonome, et qui vit de sa vie propre. Chaque paroïsse de la ville constitue un organisme agricole et industriel complet; elle possède son ensemble complexe de métiers ; on trouve même dans des villes de type plus élevé bien des survivances de cet état {1). De même chaque abbaye a dans son enclos ses artisans spéciaux
travaillant en principe pour elle seule (2) ; le palais du
1. V. Maitland. Township and Borough, p. 104 (statistique des paroisses à Cambridge ; chaque paroisse a son ensemble d'artisans et se suffit. La paroisse de Saint-Gilles, qui est Pagglomération du château, avait 576 habitants, 7 chevaux et 29 vaches : on y comptait 57 travailleurs agricoles, 3 pourvoyeurs, 7 cordonniers, 6 bouchers, 4 maçons, 3 boulangers, 2 tanneurs, etc.). — Cf. Schæœnberg. Basel's Bevælkerungszahl, dans Jahrbücher de Conrad, XL, p, 363 : composition de la paroisse de Saint-Pierre à Bâle au moyen âge : 930 personnes, parmi lesquelles 174 cultivateurs. Le reste de la population est réparti en une quinzaine de métiers dont la plupart comptent de 30 à 40 personnes. Le plus nombreux est celui des tisseurs avec 90 membres. Ce sont donc dans les deux cas les cultivateurs qui constituent la profession de beaucoup la plus nombreuse.
2. Inama-Sternegg. Deutsche Wirtschaftsgeschichte, I, 362- 363. — Davidsohn. Geschichte von Florenz, 1, 91 (temps carolingiens, et Forschung'en zur Geschichte der Stadt Florenz, LIL, 211 (1303) : ténctor, batitor lanae, etc., dans une abbaye. — Cf. Wiegand. Urkb. der Stadt Sirassburg, I, p. 462 : « fabros inter. kloster » (1266). — M. Poète. L'enfance de Paris, p. 161. — V. Tanon. Histoire des justices ecclésiastiques
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roi constitue aussi une économie fermée (1) ; chaque quartier enfin a son marché (2). Ce ne sont pas seulement les divisions de la ville proprement dite, mais aussi les faubourgs, qui ont chacun ses métiers (3) et son marché (4) ; et plus longtemps encore que les quartiers de la ville ils conservent cette autonomie ; on la trouve encore intacte dans des villes dont le centre est déjà bien différencié (5).
de Paris, p. 199, 294 enclos privilégiés. — Cf. Martin Saint- Léon. Histoire des corporations de métiers, p. 161-162, 550-551 (lieux privilégiés encore au xvirr* siècle).
1. Maspero. Hist. ancienne des peuples de l'Orient, 1, 275- 280; le palais du Pharaon formait une immense ville occupant un grand nombre de métiers. — V. dans Hincmar. De ordine palatii, trad. Prou, 1884, p. 69, mention de la multitude dont la présence au palais est nécessaire. De même à Bénin le palais du roi est une sorte de grande ville à part (Ling Roth, Great Benin, p. 162, 169).
2. Dans les villes indoues la ville indigène et la résidence anglaise ont chacune leur marché (Hunter, VIT, 9 et passim). — Cf. Maurer. Stædteverfassung, IH, 43 (marché pour chaque paroisse et faubourg à Cologne). Les cloitres eux-mêmes ont leurs marchés spéciaux. Cf. Keutgen. Urkunden zur stædtischen Verfassungsgeschichte, 1, p. 165 (Cologne 1258).
3. Liesegang. Die Sondergemeinden Kælns. Bonn, 1885, p. 94 sqq. — Eberstadt. Das franzæsische Gewerberecht, p.297x- Se (corporations spéciales des faubourgs). Cf. p. 253, 357,
4. G. Bourgin. La commune de Soissons, p. 182, 183 et passim.
5. Notamment à Paris à diverses époques. À Saint-Germain des-Près les bouchers spéciaux du bourg devaient même être tous natifs du faubourg (1274). (Le Maire. Paris ancien et nouveau, ouvrage très curieux où l’on voit la fondation, les accroissemens, le nombre des habitans et des maisons de cette grande ville, 1685, p. 364) — V. dans le Registre de la Taille (1292), la statistique du faubourg Saint-Marcel (dans Géraud. Paris sous Philippe le Bel, p. 176-177 : ensemble des métiers les plus divers). — Guillebert de Metz (1407), dans Leroux de Lincy. Paris ei ses historiens, p. 222, s’exprime ainsi sur ce faubourg: « forbours moult grans, comme ce se feust une ville a part; sy J demeuroient ouvriers de divers mestiers, especialement bouchiers, taincturiers, ouvriers de tombes et de lames etautres ». Aussi ces faubourgs sont souvent appelés villes : Piganiol de la Force. Description historique de la ville de Paris, 1, 8, 16. Sauval. Antiquités de Paris, I, 26. (« Les douze fauxbourgs qui «ie la ville sont autant de grosses villes eux-mêmes. »
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Autrement dit, la ville ne constitue ni une unité géographique, ni un système économique ; elle est, dans son type pur, un ensemble inorganisé d'économies localement distinctes.
Cette autonomie économique des segments n’est pas seulement un état de fait : c'est aussi un éfat de droit, une règle obligatoire juridiquement sanctionnée ; et par là déjà on en perçoit l'importance. Chaque segment y tient jalousement; chacune des économies domaniales que contient la ville cherche à s'isoler de. celle-ci (1); et réciproquement la communauté urbaine travaille à établir entre elle et les abbayes et faubourgs une séparation tranchée (2) ; les hommes viennent ainsi renforcer ce qui résultait de la nature même des choses.
IT. — Ce caractère fonctionnel interne de la ville est solidaire d'un caractère externe, qu'il suppose et déter-
mine à la fois. Puisque chaque partie de la ville est une
1. L’abbé de Saint-Médard à Soissons en 1259 ordonne que les pâtés et gâteaux mangés à l’abbaye seront faits « infra metas et septa nostris monasterii» et non par les boulangers de la ville. « Le but des administrateurs d’abbayes est de faire que les établissements se suffisent économiquement à euxmêmes.» — (G. Bourgin. La commune de Soissons, p. 181.)
2. Protestations des artisans de la ville quand le seigneur permet à ses artisans de s'établir dans la ville (Inama-Sternegg, D. W., IV, 17:18). — Von Below. V° Bürger, in Handwært. de Conrad, I, p. 1183 (lutte des bourgeois contre 1 industrie des cloîtres) La ville allait même jusqu'à défendre de vendre et d'acheter dans les abbayes (Pirenne. Révue historique, LVII, p. 76.) — A Saint-Riquier la commune ne veut pas queles abbayes possèdént des maisons dans la ville. (Thierry. Monuments, IV, 587 ; 1318.) La législation générale travaillait aussi à cette séparation ; encore à Paris en 1297 le roi déclare par lettres patentes que les bourgs Saint-Marcel et Saint-Germain sont deux villes distinctes et séparées de celle de Paris. Aussi ils avaient leurs communautés d'arts et métiers séparées de celles de la ville. (De la Mare. Traité de la Police, livre V, ch. VIH, Des boulang'ers des fauxbourgs, t. WI, p.211)
unité économique autonome, l'ensemble qu'elles forment constitue aussi une unité du même genre ; la ville elle-même considérée globalement est nécessairement une « économie complexe ». Les segments de la ville, autonomes les uns par rapport aux autres, le sont aussi vis-à-vis du milieu externe. La ville, on l’a vu, n’est pas seulement le siège des fonctions industrielles, mais aussi des fonctions agricoles ; et même en ce qui concerne les fonctions industrielles, elle dépend peu du dehors, elle possède le cycle complet des métiers. Ici encore, cette autonomie globale n’est pas seulement un pur fait; c’est aussi une obligation juridique, qui est un caractère essentiel du droit urbain (1).
Par là même, l'explication de l'indifférenciation des segments de la ville, qui est notre objet immédiat, prend un intérêt plus général; car elle rend compte indirectement de l'autonomie économique de la ville, qui est le caractère spécifique de ce qu’on a appelé l’économie urbaine.
IT
La division de la ville en segments locaux résulte de trois causes générales ; un caractère général du milieu social externe ; une propriété générale que présentent les établissements sociaux dans ce milieu ; enfin une nécessité plus générale encore, indépendante d'un milieu social déterminé.