‹ La Localisation des Industries UrbainesChapitre 67 sur 126 · I. LE TYPE DIFFÉRENCIÉ · texte numérisé non relu

I. LE TYPE DIFFÉRENCIÉ

de la ville, l’action des autres caractères de la ville elle-même.

Les caractères essentiels à expliquer sont en somme au nombre de deux : la séparation locale des parties,

et la différence de leurs fonctions.

Le milieu social où se forment ces villes présente un certain nombre de caractères qui ont agi sur l’une et sur l’autre de ces deux propriétés.

C'est d'abord un caracière fonctionnel ancien, la guerre, que nous avons vu déjà déterminer la formation de la ville indifférenciée. C'est ce caractère qui nécessite les éléments divers de la ville différenciée à converger vers les mêmes points de l'espace social ; c’est lui qui fait que, dès que se forment, pour d’autres causes, des centres industriels, ils sont nécessités à se placer sous la protection des centres militaires préconstitués ; voilà pourquoi le castrum, l'abbaye, le marché, sont toujours ensemble. Mais si ce caractère ancien du milieu explique que s’agrègent ensemble ces éléments différenciés, il n’explique pas qu’ils se soient formés, ni que dans la ville ils s'organisent géographiquement.

Ce qui l'explique, c’est l'apparition dans le milieu so-

cial de caractères morphologiques et fonctionnels nou-

veaux. La morphologie de la société s'est transformée (1); au lieu que la société soit faite de groupes secondaires assez restreints, constituant des segments locaux relativement fermés les uns aux autres, une certaine systématisation se fait dans l’arrangement de ses éléments : des rapports s’instituent entre les groupes secondaires ; et, corrélativement, la mobilité des éléments sociaux augmente. Par là même se développent dans la société des fonctions qui jusque-là n'étaient qu'en germe. La proportion entre les diverses fonctions qui composentla fonction globale du corps social commence à se renverser ; après avoir vécu d’une vie essentiellement agricole la société se voit appelée à une certaine vie industrielle (2). Il devient donc nécessaire que, corrélativement à cet accroissement d'importance de la fonction industrielle, se développent les organes qu'elle implique ; et ainsi des groupes professionnels se constituent pour la remplir. Ce sont ces groupes professionnels qui composent l’élément différencié de la ville.

Mais ces caractères nouveaux du milieu, s'ils expliquent bien que se forment des éléments spécialisés — qui, de par un caractère ancien de ce même milieu,

sont nécessités à s’agréger aux établissements indiffé -

I. Nous nous dispensons de décrire ici directement l’apparition des changements que nous énumérons au texte, corrélatifs à la formation de la ville différenciée car les caractères de celle-ci les impliquent rigoureusement.

2. On voit que pour nous ce dernier changement, qui est d'ordinaire considéré comme la cause essentielle de la formation des villes, ne détermine qu’un type spécial de la ville, déjà assez élevé, et même pour ce type n’est qu’un élément dans un ensemble de causes beaucoup plus complexe.

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renciés préexistants — n’expliquent pas que ces éléments nouveaux s'organisent pourtant à part de ces établisse-

ments et se localisent par rapport à eux.

IT

Ce sont en effet des caractères de la ville elle-même qui rendent directement compte de cette organisation. Ce sont eux qui ont intégré en un seul organisme des éléments distincts et différenciés ; ce sont eux aussi qui

ont localisé ces éléments dans cet organisme.

Tout d’abord les caractères des éléments de la ville les nécessitaient d'eux-mêmes à se rapprocher géographiquement.

I. — Les propriétés de la partie indifférenciée, la prédestinaient au rôle de centre d'attraction. Sa morphologie, et notamment sa fortification, caractère commun au castrum proprement dit, à l’abbaye, au palatium regis, en faisait un patron tout désigné pour le nouvel établissement marchand. Sa fonction économique — outre sa fonction militaire qui agit par sa morphologie — agissait directement dans le même sens. C’est à la fois un centre politique, un centre de consom-

mation, et un centre d’approvisionnement, où conver-

gent les produits agricoles des domaines et où se tient même souvent un marché agricole ; toutes choses qui attirent naturellement les artisans et les marchands. L'agglomération indifférenciée présente toujours ce complexus de propriétés et de fonctions ; mais l’importance relative de ces fonctions varie, et avec elle le rôle que jouent ces diverses fonctions dans l'attraction de l'élément différencié. C’est la force matérielle qui est la raison essentielle de l’attraction du marché par le

castrum : déjà, lorsque le centre d’attraction est un palais royal, c’est plutôt en tant que centre politique et

qu? lieu de paix royale qu'il tend à s’annexer le faubourg marchand. La puissance d'attraction de l'abbaye ou de l’évêché (1) gît surtout dans son caractère religieux, qui la défend souvent efficacement contre la violence, et dans ses immunités ; celle enfin du simple centre domanial, du Fronhof, dans son caractère économique, dans sa qualité de centre de consommation

et d’approvisionnement. Mais ce ne sont là que des dif-

férences de proportion ou de degré ; le château fort,

l’abbaye ou le palais, est aussi un centre économique (2)

1. Cette puissance d’attraction est considérable. Lorsque le comte de Montpellier accorde aux bénédictins un emplacement destiné à un monastère, il se croit obligé de stipuler qu’on n’y établira aucun marché public, et qu'on n’admettra ni marchands ni marchandises à y débarquer (Germain. Histoire ducommerce de Montpellier, 1, 18671, p. I). V.sur le lien constant entre évêché ou abbaye et marché. Rathgen. Die Entstehung der Maerkte in Deustchland, 1881, p. 58.

2. V. pour l’abbaye Imbart de la Tour. Des immunités commerciales accordées aux Eglises, dans Mélanges Monod, p. 73- 74, pour le palais royal Inama-Sternegg. Deutsche Wirischa Sg'eschichte, ÏI, 290, I, 322.

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militaire et politique. Le castrum assez important pour servir de germe à une ville implique déjà par luimême une certaine intégration politique (1) ; il est déjà en quelque manière, une espèce de ville (2).

IT. — Mais les caractères de la parte différenciée elle même l'incitaient à ne pas s’isoler,et luicommandaient de s’agréger à un centre existant. C’est d’abord un caractère morphologique commun dans ces sociétés à toutes les agglomérations et qui les pousse naturellement à converger les unes vers les autres ; la faiblesse de sa dimension et de sa population. Le groupe des mercatores constitue ordinairement une toute petite société, qui ne saurait faire un établissement bien redoutable ; sa faiblesse en fait un client tout désigné, comme la force du groupe des #ilites en faisait un patron tout désigné (3). Mais c’est surtout sa fonction même qui agit dans ce sens, et par plusieurs voies. Outre que l’acti-

vité commerciale éprouve, dans un milieu où règne la

I. V. Pirenne. Les villes flamandes avant le xxr siècle (Annales de l’Estet du Nord, À, p. 14-15), ce sont les forteresses comtales, centres de châtellenies, qui servent de refuge à la population et de germe à des villes ; les castra des simples nobles ne sont que de simples manoirs défensifs. — V. aussi Longnon. Dictionnaire topographique du département de la Marne, 1891, p. XXXIL: le nom de « château », castrum, n'était accordé qu'aux forteresses qui étaient le centre descirconscriptions territoriales, peu nombreuses encore, appelées châtellenies.— Cf. Maitland. Domesday-Book and Beyond, p. 187: le burg est essentiellement un centre de comté.

2. V. Diehl. L'Afrique byzantine, p. 164; la citadelle a ses églises, ses magasins, ses rues et ses places. — Pirenne. Revue historique, t. LVII, p. 59 sqq. ibid.

3.On ne pouvait à l’origine, dit M. Pirenne, entourer le portus de murailles : une telle œuvre exigeait une puissance et une richesse que les princes territoriaux possédaient alors seuls : la de ressource était donc de juxtaposerle portus au castrum. (Les villes lamandes avant le XII° siècle, p. 24-25).

guerre, un besoin tout spécial de protection, elle recherche les mêmes points qui sont le siège naturel de la fonction militaire. Celle-ci recherche des lieux facilement défendables et d'où on commande l’espace environnant, des « points stratégiques » ; l’autre veut des lieux où les communications soient faciles, et où se soit déjà développée une certaine activité économique. Or,ce sont assez souvent les mêmes points de l’espace social qui possèdent à la fois ces qualités diverses (1) ; ce sont notamment les centres et les limites des unités géographiques (plaines, bassins, etc.) ; un nœud de routes est ce qui répond le mieux aux deux fonctions (2).

On voit les liens complexes par lesquels l'établissement militaireet l'établissement industriel s’attiraient. Qu’estce donc qui détermine leur organisation et leur place dans le tout qu’ils forment ; qu'est-ce qui les sépare en les unissant, et détermine ainsi la localisation des fonc-

tions dont ils sont les organes ?

1. Les agglomérations militaires de l’époque préceltique occupaient déjà des points importants pour les communications (L. Joulin. Les établissements antiques du bassin supérieur de la Garonne, in Revue archéologique, 4° série, t. IX, 1907, p. 233.) C’est ce qui explique sans doute qu’elles se soient doublées d'établissements probablement commerciaux; autour de Toulouse des ruines du 1v° siècle avant notre ère accusent une ville de 5à 6.000 habitants, qui était formée d’une agglomération dans la vallée et d’un établissement de coteaux. (Joulin, ibid., p.229.)

2. Au Moyen Âge Erfurt était un centre militaire, milieu de la Thuringe : de très grandes routes s’y croisaient, et il devint ainsi très vite un centre de commerce (W. Horn. Érfurts Stadiverfassung und Staditvirtschaft, 1, Teil, Halle, 1903, p. 7).

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